Jules Verne, « Voyage au centre de la Terre »

27 août 2012

Avant-propos salutaire (le 14 déc. 2012) : Ce message est l’un des plus consultés de ce blog. Je m’en réjouis, parce que c’est un très beau roman et que je suis content que ce billet permette à d’autres gens de le (re)découvrir ou d’en prolonger la lecture. Toutefois, devant les intitulés de certaines recherches aboutissant à cette page, j’éprouve le besoin de rappeler, au cas où, que, si vous êtes élève dans le secondaire et que vous cherchez des informations sur ce roman, par exemple dans la perspective d’un devoir, ledit devoir ne doit pas recopier textuellement des passages de cette page, ni y pomper allègrement des analyses que votre cerveau devrait normalement se charger de faire tout seul comme un grand afin de se muscler les neurones, ce qui reste le but premier de vos études. Voilà. Histoire que des professeurs navrés ne viennent pas m’injurier après…

***

Voyage au centre de la Terre est un livre que j’ai lu dans mon enfance et l’un des rares romans que j’éprouve régulièrement le besoin de relire. Il n’est pas bien long, et, en ce qui me concerne, il n’a rien perdu de sa puissance évocatrice. Présentation pour ceux qui ne connaissent pas (ou qui connaissent déjà mais ont quand même envie d’en entendre parler).

L’histoire

Nous sommes en Allemagne, en 1863. Otto Lidenbrock est un éminent minéralogiste qui vit à Hambourg en compagnie de son neveu Axel, de sa pupille Graüben et d’une cuisinière qu’il terrorise encore plus que les deux précédents. Car Lidenbrock est un immense savant, mais aussi un homme impatient, colérique et quelque peu excentrique. Ce soir-là, il rentre chez lui en brandissant un manuscrit en runes d’une saga islandaise médiévale de Snorri Sturluson, qu’il vient de dénicher chez un marchand. Axel, qui est le narrateur de l’histoire, reste peu sensible au charme du vieux grimoire, jusqu’au moment où s’en échappe un parchemin contenant un texte codé. Lidenbrock entreprend aussitôt de le déchiffrer, aidé bon gré mal gré par son neveu. C’est un texte d’Arne Saknussemm, fameux alchimiste islandais du XVIe siècle, qui affirme avoir réussi à atteindre le centre de la Terre en descendant dans l’un des cratères d’un volcan éteint d’Islande, le Sneffels.

Non seulement Otto Lidenbrock le croit, mais il est bien déterminé à suivre les traces de son prédécesseur ! Et malgré toutes les objections scientifiques du neveu, voilà Axel arraché à ses fiançailles promises et embarqué malgré lui dans un voyage qui tient de la folie : une expédition pour rejoindre d’abord l’Islande, et ensuite les profondeurs extrêmes du globe terrestre. Lidenbrock est un excentrique, mais un savant et un homme organisé : il rassemble avec soin et rapidité l’équipement nécessaire à son voyage, en recourant au dernier cri de la technologie de l’époque, et se fait recommander un guide islandais fiable, l’impassible Hans. Après un premier court voyage jusqu’au Sneffels, les trois hommes entreprennent la descente et s’aventurent peu à peu vers les entrailles de la Terre, dans un monde minéral, mais qui se révèle bientôt ne pas être uniquement minéral.

À mesure que l’expérience bat en brèche les théories scientifiques et que s’accumulent les découvertes surprenantes, plus bas et toujours plus bas, Axel est gagné par l’enthousiasme de son oncle, mais sans pouvoir s’ôter de l’esprit ses inquiétudes croissantes : jusqu’où iront-ils ainsi ? Ont-ils la moindre chance de regagner un jour la surface ?

Mon avis

Paru dans sa première version en 1864 puis légèrement augmenté en 1867, Voyage au centre de la Terre est l’un des tout premiers Voyages extraordinaires publiés par Jules Verne chez Hetzel : c’est le troisième après Cinq semaines en ballon et Les Aventures du capitaine Hatteras. C’est l’un de ses romans que je connaisse qui comporte le moins de personnages, comme Autour de la Lune et à peu près pour les mêmes raisons : le principe même de l’expédition consiste à explorer un milieu a priori dépourvu de toute vie. Ce n’est pas entièrement vrai ici, mais je me garderai bien de révéler pourquoi si vous n’avez pas lu le livre, car le roman repose avant tout sur le plaisir de la découverte.

Le lecteur est emmené en même temps qu’Axel, toujours plus loin et plus bas, et c’est un vertige grisant que de suivre cette expédition folle jusqu’aux tréfonds de la Terre en se demandant ce qu’elle va trouver ensuite et comment les personnages vont s’en sortir. Le postulat du roman a d’autant mieux vieilli qu’aujourd’hui encore, les profondeurs de la Terre demeurent largement inexplorées, et même si on sait mieux à quoi elles pourraient ou non ressembler, personne n’est encore jamais allé aussi profond !

Des personnages rares mais hauts en couleurs

Les quelques personnages du roman sont aussi marquants qu’ils sont peu nombreux. Otto Lidenbrock est une mémorable figure du savant dix-neuviémiste, un puits de science, exalté, enthousiaste. C’est lui qui remplit la fonction pédagogique assignée aux romans de Jules Verne : faire découvrir aux jeunes lecteurs les dernières avancées des sciences, en l’occurrence la géologie, mais aussi (au début du roman) les langues étrangères, anciennes et actuelles, et (plus tard) la paléontologie. C’est un amoureux des livres et un polyglotte, capable de discuter dans toutes sortes de langues, y compris en latin au besoin !

Mais Lidenbrock rejoint aussi en partie l’archétype du savant fou, ignorant les passions humaines habituelles, maladroit dans certaines circonstances évidentes de la vie (on voit à cette occasion que certains traits de la figure du nerd ou du geek sont plus anciens qu’on ne le croit), mais aussi impatient et irascible, au point de paraître presque inhumain par moments. Mais il est porté par sa soif de découvertes et de savoir, et personne, ni les autres personnages, ni (à mon avis) les lecteurs, ne peut résister à son exaltation communicative.

Axel contrebalance harmonieusement le caractère de son oncle en constituant un personnage de jeune homme auquel le lecteur-cible typique des éditions Hetzel devait naturellement pouvoir s’identifier : un jeune homme déjà bien éduqué, doté d’une culture générale en sciences expérimentales (Lidenbrock lui a transmis sa passion pour la minéralogie) mais aussi en lettres (Axel a visiblement lu et retenu ses classiques latins), et doté d’un tempérament plus calme, enclin à la rêverie et à un certain romantisme. C’est aussi le plus impressionnable de l’expédition et celui qui garde le plus les pieds sur terre, ce qui en fait un narrateur idéal pour communiquer au lecteur toutes sortes d’émotions.

Le troisième membre de l’expédition, Hans, est un archétype de serviteur typique des romans de Jules Verne. Entièrement conditionné par les quelques traits qu’on prêtait à l’époque au « caractère national » des Islandais, il est impassible jusqu’à la caricature. Et en tant que guide, il est à peu près infaillible. Il ressemble à un personnage-prétexte, surtout présent pour assurer tout l’aspect logistique et matériel et résoudre commodément quelques obstacles. Mais c’est certes un personnage impressionnant, plus proche de Lidenbrock que d’Axel par tout ce qu’il a d’inhumain…

Et c’est à peu près tout, hormis quelques figures de collègues et d’hôtes croisés au début du roman. Tout cela est bien masculin, et la pauvre Graüben, fiancée qu’Axel doit laisser derrière lui, n’existe pas beaucoup (mais le peu qu’elle fait est à son honneur). L’avantage, avec un tel sujet, c’est qu’on subit finalement assez peu de stéréotypes datés, que ce soit sur les femmes, les étrangers ou d’autres sujets de ce genre, ce qui permet au roman de mieux vieillir.

La descente. Gravure d’Edouard Riou pour l’édition de 1867.

L’habileté de Verne : un mélange bien ficelé d’aventure et de vulgarisation

Peu de personnages, donc, et une intrigue limpide, linéaire, qui ne perd pas son temps. Certes, les plus pressés devront prendre leur mal en patience pendant la résolution de l’énigme de Saknussemm et pendant le voyage jusqu’au Sneffels, mais il faut donner son temps à ce qui prétend après tout être une approche réaliste d’une expédition vers les profondeurs de la Terre : même un Lidenbrock ne fait pas les choses à la va-vite. Les amoureux de l’Islande tiqueront peut-être devant le tableau qui en est donné, gris et désolé au point d’en devenir déjà presque fantastique. Mais ces premières péripéties ne prennent qu’assez peu de pages, et très vite l’expédition entame sa descente.

Et c’est là que Verne se révèle un écrivain de roman d’aventure habile, car il arrive à rendre réaliste et surtout sensible chacune des péripéties du voyage, qu’il organise en un crescendo soigné. L’imagination prend peu à peu le pas sur la spéculation scientifique rigoureuse, et les angoisses du voyage dues aux péripéties matérielles laissent peu à peu la place à des éléments qui flirtent avec le fantastique, bien que tout soit imaginé à partir des découvertes scientifiques récentes de l’époque.

Pour compléter l’atmosphère du roman, je ne peux pas ne pas parler des gravures qui vont avec. Dues à Édouard Riou, elles confèrent son cachet particulier à l’univers de Verne et sont devenues pour moi indissociables du texte lui-même : j’ai commencé à feuilleter ces livres quand j’étais tout petit et qu’il était plus facile de commencer par regarder les illustrations… Si Verne parvient à évoquer avec habileté une inquiétude et un fantastique croissants, ces gravures en noir et blanc pleines de rochers et de clairs-obscurs complètent à merveille la plongée dans l’expédition Lidenbrock.

Dernière qualité du roman, qui a plus ou moins bien vieilli : le mariage entre vulgarisation scientifique et distraction est parfait. Certes, les connaissances scientifiques sur lesquelles se fondait Verne sont à présent obsolètes en bonne partie (que ce soient les théories sur la composition du globe terrestre ou celles portant sur l’histoire des espèces et sur les premiers hommes). Mais l’ensemble fonctionne toujours aussi bien pour ce qui est d’intéresser les lecteurs à tel ou tel domaine scientifique, et vous sortirez sûrement du roman avec l’envie de mettre à jour vos connaissances en géologie ou en paléontologie !

Sans révéler la fin du roman, elle m’a beaucoup plu parce qu’elle ménage la possibilité de nombreuses suites ou développements nouveaux, ce qui donne envie d’en lire, d’en écrire, ou d’en jouer.

Un détail utile

Comme tous les livres un peu anciens, Voyage au centre de la Terre est tombé dans le domaine public et est donc disponible sur Internet gratuitement, par exemple ici sur Wikisource (où vous pouvez aussi admirer les gravures).

Si vous avez aimé, allez donc voir…

Les films adaptés du roman ?

Bof. Aucun ne respecte bien l’intrigue du roman, en dehors du thème global, et je ne crois pas me souvenir qu’ils fassent l’effort de diffuser des connaissances scientifiques au passage. J’ai vu l’adaptation de Henri Levin, celle de 1959, qui, prise en soi, n’est pas un mauvais film d’aventure, mais c’était il y a longtemps et je ne sais pas si elle a bien vieilli. Les adaptations récentes par Eric Brevig puis Brad Peyton, en 2008 et 2012, avaient des affiches tellement tape-à-l’œil, déjà kitsch et sans le moindre rapport avec le livre qu’elles m’ont surtout donné envie de fuir.

– D’autres romans, à peu près du même genre, à peu près à la même époque ?

Eh bien, d’autres Jules Verne, pour commencer. Tenez, Les Indes noires, par exemple (qui se trouve dans le même tome de l’édition en Intégrales Hachette où j’ai relu le roman) : en voilà un qui n’est pas très connu, mais qui se passe aussi sous terre, même si avec un postulat moins spectaculaire (juste une mine de charbon un peu particulière).

Et à part Jules Verne ? Il y a Conan Doyle : Le Monde perdu met en scène un personnage de savant qui est un peu Lidenbrock en pire, l’insupportable professeur Challenger. C’est un pur roman d’aventure, sans la volonté de vulgarisation scientifique propre aux Voyages extraordinaires, mais c’est un bon classique. Et saviez-vous que Doyle a écrit d’autres aventures du professeur Challenger après Le Monde perdu ? Ce sont de courts romans ou des nouvelles, qu’on peut trouver en français dans des éditions du type Omnibus ou « Bouquins » Robert Laffont par exemple. Le cinquième et dernier de ces textes est une nouvelle intitulée Quand la Terre hurla, dont le titre dit assez l’aspect « géologique » et dont l’enjeu n’est pas moins spectaculaire que celui du roman de Verne.

Et à part Doyle ? Il y a Edgar Rice Burroughs, avec son cycle de Pellucidar, qui décrit un monde souterrain, là encore trouvable en français dans des intégrales du genre Omnibus ou « Bouquins » Robert Laffont. Mais ça tient plus de la fantasy et je ne l’ai pas encore lu, donc je ne sais pas ce que ça vaut.

Pour d’autres voyages de ce genre, vous pouvez mettre le nez dans le Dictionnaire des lieux imaginaires d’Alberto Manguel, chez Actes Sud, qui a visité les endroits cités ci-dessus et vous en fournit un guide touristique. Mais attention, ce livre peut vous gâcher la surprise de la découverte de pas mal de romans !

Est-ce qu’il n’y a pas un roman récent qui referait en gros la même chose que Verne, mais avec les connaissances scientifiques actuelles ?

Bonne question. Je ne sais pas ! Je sais que des auteurs anglo-saxons comme Michael Crichton ont été des spécialistes en matière de romans à suspense basés sur des problématiques scientifiques récentes, mais je ne sais pas si ce domaine en particulier a inspiré des auteurs récents. Si quelqu’un a une idée, je suis preneur !

Pourquoi pas des séries télévisées sur ce thème ?

Sur le thème des profondeurs de la Terre, mais dans le genre « science-fiction avec humour british« , il y a quelques épisodes récents de la série Doctor Who qui ont fait des choses amusantes : Le Mariage de Noël (The Runaway Bride, première diffusion en décembre 2006), qui est l’épisode de Noël de la saison 3 de la nouvelle série (avec David Tennant en Dixième Docteur), mais surtout le double épisode La Révolte des Intra-terrestres (The Hungry Earth et Cold Blood), deux épisodes de la saison 5 diffusés en 2010 (avec Matt Smith en Onzième Docteur). Pas transcendants mais agréables et pas mal ficelés, surtout les deux derniers.

Et si on jouait dans l’univers de ce roman ?

Il y a un jeu vidéo adapté du roman (Frogwares/Micro Application, 2003) qui imagine une suite au roman, mais je ne sais pas ce qu’il vaut ; les critiques ont l’air pas mauvaises, mais moyennes.

Non, ce qui m’a fait ajouter ce paragraphe, c’est que ce roman me fait terriblement penser aux univers du jeu de rôle (papier) L’Appel de Cthulhu. Certes, le roman de Verne n’est pas un roman d’horreur, mais certaines séquences relèvent du fantastique, et les personnages sont des  Investigateurs typiques, savants, polyglottes, pas effrayés par les vieux livres ou par les pays lointains, plus enclins à utiliser leur cerveau que leurs armes, et prêts à se lancer dans des découvertes qui remettent toute l’histoire de l’humanité en question. Il ne faudrait que quelques bricolages et un peu d’imagination pour inventer un scénario de L’Appel de Cthulhu à partir du roman, soit en le rapprochant des univers de H. P. Lovecraft dont le jeu est l’adaptation au départ, soit en utilisant le jeu comme support pour imaginer un scénario d’aventure au XIXe siècle (ou dans un cadre plus récent !).

L’autre possibilité évidente, c’est un genre dont Jules Verne est l’une des grandes références : le steampunk, avec ses univers alternatifs inspirés par le XIXe siècle et bardés de technologies à la vapeur et à l’électricité (quand la magie ou le paranormal ne viennent pas s’en mêler d’une façon ou d’une autre). Le seul jeu de rôle que je connaisse qui adapte directement les romans de Jules Verne, c’est Aventures extraordinaires & machinations infernales (ce lien et les suivants mènent au GROG, une excellente base de données francophone de jeux de rôle), un supplément pour Simulacres publié par Descartes éditeur en 1990 ; mais il doit être difficile à trouver aujourd’hui. En revanche, les jeux de rôle originaux steampunk ne manquent pas, mais ils sont moins proches du monde réel que L’Appel de Cthulhu et demanderont donc plus de bricolage. Si cela vous intéresse quand même, voyez par exemple Ecryme de Mathieu Gaborit et Guillaume Vincent, ou Château Falkenstein, qui contient de la vapeur et un Jules Verne Ministre des Sciences en France, mais aussi des dragons et des elfes ; plus générique, un supplément de système générique comme GURPS Steampunk peut fournir une boîte à outils utile.

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Yan Marchand, « Métropolitain »

23 août 2012

Couverture de la novella "Métropolitain" de Yan Marchand.

Référence : Yan Marchand, Métropolitain, Paris, Griffe d’encre, 2007.

Quatrième de couverture :

Cet homme n’est pas à croquer.
Il est laid.
Il pense mal.
Ses journées s’épuisent en complexes…
Mais un chien le trouve à son goût… un peu trop. C’est qu’il est usant, l’animal ! Il mord, lèche, ronge et savoure. Une vraie passion pour les mollets.
Et puis – liberté ! –, il n’est plus là.
Ce qu’il a fallu faire pour s’en débarrasser !
Mais un matin, dans le métropolitain, entassé avec d’autres…
… une morsure à l’épaule.

L’histoire :

Le personnage principal est un employé plus qu’ordinaire, médiocre sous tous rapports, pas spécialement sympathique, amoureux lourdingue de sa collègue. Un jour, un chien le mord dans le métro et ne le lâche plus. Chaque fois qu’il croit pouvoir s’en débarrasser, le chien le retrouve et s’arrime à lui de la même façon. L’homme finit par s’en débarrasser enfin. Mais quelque temps après, cet incident étrange vire à l’effrayant : désormais, ce sont les gens qui le mordent dans le métro, sans pouvoir s’en empêcher !

 Mon avis :

Voici les impressions « à chaud » que j’avais postées sur le forum des éditions Griffe d’encre le 29 septembre 2008.

Je viens de le finir. Il y a des choses que je n’ai pas aimées, mais je ne regrette vraiment pas ma lecture.

Pour faire court : le fond est génialissime, mais la forme n’est pas (encore) à la hauteur. Plus précisément, l’idée de départ me plaît énormément, j’ai bien aimé la façon dont l’histoire était menée, en évitant habilement pas mal de directions clichées possibles ; j’ai eu très peur que la fin ne donne une justification ou une conclusion moralisante, mais ce n’est heureusement pas le cas et au contraire j’ai beaucoup aimé la scène finale.

En revanche, j’ai été fréquemment gêné par la maladresse de l’écriture. Je n’ai lu la bio de l’auteur qu’après, mais ça ne m’étonne pas beaucoup que ce soit son premier texte publié ; en tout cas on sent un manque d’expérience dans la maîtrise de la langue. Il y a des ruptures de tons involontaires, des emplois trop ampoulés du subjonctif (franchement, je fais partie des défenseurs du subjonctif imparfait, mais ce n’est pas une raison pour faire de la discrimination contre le subjonctif présent !) ; et plein de petits trucs qui coincent un peu, pas beaucoup, mais assez pour gêner la lecture. Avec un peu de chance ça disparaîtra quand l’auteur prendra de la bouteille (métaphoriquement. Ce n’est pas une incitation à l’alcoolisme dionysien !).

C’est dommage, parce qu’une histoire pareille avec un style un peu plus virtuose, ça aurait été vraiment génialissime, alors que là c’est juste bien. Mais franchement je préfère ça plutôt que l’inverse (un texte au style virtuose mais qui n’aurait rien à dire). Et l’histoire en elle-même est vraiment excellente, elle est à mi-chemin entre plein de stéréotypes avec lesquelles elle joue sans jamais s’identifier à aucun : l’histoire de vampire, la dépendance amoureuse, le sexe, la drogue, la prostitution, la fascination, le statut de paria, voire la création artistique (ça peut faire penser à L’Homme à la cervelle d’or d’Alphonse Daudet), mais le texte ne choisit pas et surtout n’explique jamais. Tout est mis au service du fantastique et de ses conséquences réalistes, sans renoncer à l’absurdité totale de la cause : le même principe que Le Nez de Gogol, et tout aussi efficace. La scène finale fige le texte dans une image forte, où le lecteur reste libre de mettre ce qu’il veut, et il n’y a ni leçon ni symbolisme lourdingue*. C’est vraiment un bon choix, parce que je commençais à me demander ce que ça allait donner en fin de compte (« Des milliers de citadins profanent la tombe d’un criminel récemment suicidé et mordent le cadavre… » ^_^).

Bref, il est dommage que la maîtrise de la langue ne soit pas tout à fait à la hauteur, car c’est une excellente histoire, qui montre que ce format intermédiaire entre la nouvelle et le roman qu’est la novella peut donner de très bonnes choses.

(* Détail avec spoiler : la comparaison finale avec Dionysos et les Bacchantes n’était peut-être même pas indispensable, mais bon.)


Göran Tunström, « De planète en planète »

19 août 2012

Couverture du recueil "De planète en planète" de Tunström chez Actes Sud.

Référence : Göran Tunström, De planète en planète, récits traduits du suédois par Marc de Gouvernain et Lena Grumbach, Arles-Montréal, Actes Sud/Leméac, 1993. ISBN : 2-86869-995-2. (Édition originale : Det sanna livet, Stockholm, Förlag AB, 1991.)

Göran Tunström est un auteur suédois, poète et romancier (il a un article sur Wikipédia ici si ça vous dit). En France, il est surtout connu pour son roman L’Oratorio de Noël, que je n’ai pas (encore) lu. J’ai découvert cet auteur avec ce recueil de nouvelles, acheté un peu par hasard sur un coup de tête, que je n’ai pas regretté.

Le recueil regroupe six histoires assez variées, de longueurs très diverses mais souvent assez longues (une ou deux seraient presque des novellas à elles toutes seules). En gros, une moitié s’intéresse surtout aux relations familiales et au quotidien, et une autre moitié met en scène des personnages pris dans l’histoire tourmentée du XXe siècle. Partage très poreux, comme vous allez le voir. Je vais dire un mot sur chacune des nouvelles.

« Merci pour Kowalowski ». Le narrateur, un homme ordinaire, est quitté par sa femme. La période amère qui suit la séparation prend fin lorsque, par une série de coïncidences amusantes, il est amené à « se reprendre en main », comme on dit, ou plutôt à s’ouvrir aux rencontres et aux découvertes (intellectuelles, artistiques, etc.) qui se présentent, sans peur du hasard. Il redécouvre qu’il est trop resté figé dans certains aspects de lui-même et qu’il peut changer, en découvrir ou en développer d’autres : il revient à la vie. Cette atmosphère de redémarrage et de regain d’une vitalité perdue est assez savoureuse. Le titre du recueil se comprend grâce à une expression employée au détour d’une page dans ce texte : les planètes, ce sont les gens que rencontre le narrateur, chacun porteur d’un monde différent. L’autre intérêt de la nouvelle réside dans deux personnages marquants : Dagmar, une vieille dame qui éveille la sympathie, et le peintre Kowalowski, plus qu’à moitié fou pour des raisons qui se révèlent peu à peu. Rétrospectivement, ce n’est peut-être pas la meilleure nouvelle du lot (certains des rebondissements sentimentaux ont un côté facile), mais elle reste appréciable et constitue un bon texte d’ouverture pour le recueil.

« Arielle ». Un conte fantastique sombre. Je pense que si Nathalie Sarraute avait donné dans le fantastique sombre, le résultat aurait pu ressembler à ça. En l’absence de son compagnon, Anna donne naissance à une petite fille qui a des ailes. Aussitôt après on plonge dans le passé pour retracer les débuts de sa relation avec le père, Filip. Il devient assez vite évident que quelque chose ne va pas dans cette relation et que les choses risquent de ne pas très bien… bref. Le dénouement ne m’a pas surpris, mais l’intérêt du texte vient plutôt de la façon dont la composante fantastique est ancrée dans les psychologies des personnages, avec toute une réflexion sous-jacente sur les relations humaines et familiales.

« Stella ». Un texte réaliste, si l’on peut dire : il s’agit de plonger dans les pensées d’une jeune fille très mal dans sa peau, mais son réel n’est pas exactement un réel habituel (au sens conformiste du terme), et certainement pas un réel confortable. Incomprise et impitoyable aussi bien envers les adultes qu’envers les gens de son âge, Stella essaie désespérément de se tirer de l’enfermement où elle se verrouille peu à peu (mais par la faute de qui ? La sienne ? Celle des autres ? Difficile à déterminer). Encore plus sombre que le texte précédent et tout aussi doué pour évoquer les pensées des personnages et les conséquences des relations humaines sur la définition même de la réalité dans la vie quotidienne.

« Mariage fictif ». Une aventure d’un contrôleur de train suédois. La nouvelle la plus courte du recueil, la plus proche du quotidien aussi. Un brin grinçante, mais drôle.

« Petite musique de salon ». Un pianiste juif réfugié dans un petit village a échappé à la guerre, mais reste incapable de jouer depuis que le piano est associé dans ses souvenirs au jour où les Allemands ont envahi le Danemark. Poussé par le couple qui l’a recueilli à donner des cours de piano, il revient à la vie et transforme de manière inattendue le quotidien des habitants. Ce qui marque dans ce texte, c’est surtout la description de ce quotidien et de ces habitants, justement : il y a un côté Maupassant ou Flaubert dans la galerie de personnalités plantée par le texte, les disputes politiques, leur idéologie parfois douteuse, les différences de milieux sociaux et culturels ; mais Tunström est moins vache avec ses personnages et (pour une fois) l’espoir l’emporte sur les horreurs de l’Histoire.

« La Vraie Vie ». Un long récit, presque une novella. Le narrateur, en voyage en Israël, rencontre deux vieux hommes, le premier, Isaac, poussant le fauteuil roulant du second, son frère, Jakob, qui est aveugle, muet et paralysé. Poussé par le narrateur, le vieil homme raconte son histoire : celle d’un long, sinueux et terrible voyage, qui le mène d’une enfance plutôt heureuse à une quête désespérée pour rejoindre Jérusalem. Quand il commence le voyage, il a quatorze ans et son frère dix ; tous deux sont rudement éprouvés, mais, tandis que le grand frère se voit propulsé dans le rôle de père et de jeune adulte, le petit frère supporte moins bien les contretemps qui s’accumulent avant l’arrivée dans la ville promise. C’est incroyablement bien mené, poignant, plein de souffle en même temps. Cela m’a rappelé les grands récits de voyages étroitement liés aux secousses de l’Histoire, comme La Trêve de Primo Levi ou dans une moindre mesure L’Usage du monde de Bouvier : on retrouve avec beaucoup de justesse tout ce qu’un récit de voyage authentique a comme cahots, comme rebondissements inattendus, comme péripéties absurdes ou cruelles. Sauf qu’à ma connaissance il s’agit ici d’une fiction, ce qui implique une sacrée maestria de la part de l’auteur.

J’ai beaucoup apprécié ce recueil. Tunström sait concevoir des récits bien menés, bien ficelés tout en faisant oublier les ficelles la plupart du temps ; il est très doué pour rendre les détails du quotidien, les petits gestes et les impressions des personnages. En un mot, il est très doué pour faire vivre ce qu’il met en scène, conférer beaucoup d’authenticité à ses fictions tout en abordant des thèmes qui donnent à réfléchir a posteriori. J’ai hâte de voir ce que cela peut donner à l’échelle d’un roman !

Message posté sur le forum du Coin des lecteurs le 18 août 2012, retouché ensuite.


[Beau livre] « Dinotopia », de James Gurney

16 août 2012

Dinotopia est une série de livres illustrés pour la jeunesse créée par l’auteur et peintre américain James Gurney. Le premier tome est paru en 1992, suivi de trois autres albums illustrés. L’univers s’est ensuite développé sous la forme d’une série de romans pour la jeunesse co-écrits par Gurney et divers auteurs. Sous nos latitudes, tous les livres n’ont pas été traduits, mais la mini-série adaptée des livres a été diffusée plusieurs fois (typiquement sur M6). Autant l’adaptation télévisée ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable, autant j’ai découvert avec beaucoup de plaisir les livres illustrés de Gurney, pleins à craquer d’illustrations, dessins et peintures magnifiques.

Je n’ai lu pour le moment que le premier livre en date : Dinotopia: A Land Apart from Time, traduit en français sous le titre Dinotopia, l’île aux dinosaures, mais je l’ai lu en VO. C’est un bel album en couleur de format carré (quelque chose comme 25-30 cm de côté) comptant 182 pages.

L’histoire : au XIXe siècle, un biologiste, Arthur Denison, et son fils, Will, font naufrage et s’échouent sur les rives d’une île inconnue. Ils y découvrent peu à peu une civilisation où des dinosaures, éteints depuis des millions d’années dans le reste du monde, vivent en harmonie avec les humains. Naturellement, ce nouveau monde regorge de mystères, en lien avec ses origines et avec les nombreux naufragés qui s’y sont échoués au fil de l’Histoire.

Le livre présente le journal de voyage d’Arthur Denison, et comprend de nombreuses illustrations, tantôt des dessins légendés présentant tel ou tel détail (architecture, techniques, coutumes, détails de la vie quotidienne), tantôt des peintures montrant les endroits visités par Arthur et Will.

Le résultat est un somptueux album conçu pour la jeunesse, mais que tout le monde pourra admirer et lire avec profit : j’aurais tendance à le ranger dans la même catégorie que les Grandes encyclopédies de Pierre Dubois, si vous connaissez, à cette différence qu’il ne s’agit pas d’une somme sur le folklore mais d’une création originale.

La principale qualité de ce livre (et des suivants) est la beauté des peintures et des dessins, qui sont bien davantage que de simples illustrations : textes et images se complètent mutuellement pour donner à voir et à imaginer Dinotopia. On ne peut qu’être impressionné par le travail énorme accompli par Gurney pour créer un pareil univers, à la fois réaliste et merveilleux, fourmillant de détails. Le style des peintures, très détaillé et réaliste, est une sorte de mariage improbable entre les illustrations de reconstitution du temps des dinosaures et une peinture romantique du XIXe siècle, avec un côté préraphaélite de temps à autre. Il y a aussi visiblement un gros travail de documentation derrière les costumes, les architectures et les techniques : l’univers visuel de Dinotopia est un mélange improbable d’emprunts à de multiples cultures, mais l’ensemble produit un style cohérent, exotique et familier à la fois… idem pour les nombreux détails des transports et des technologies diverses. C’est un travail d’imagination méthodique et minutieux, un tour de force de création d’univers à ranger dans la même catégorie que les grands bâtisseurs de mondes que sont, en littérature, Tolkien, Herbert et les autres, ou, sous nos latitudes, Gaborit, par exemple, mais aussi, dans l’illustration, quelqu’un comme le peintre japonais Inoue avec le monde d’Iblard. Cela fait aussi penser aux créations originales et foisonnantes des univers de jeux de rôles.

Peut-on trouver un reproche à cette démarche ? Pas vraiment, plutôt simplement des limites, celles de toute entreprise de description détaillée et systématique d’un univers : il y a un côté très léché, très fini, qui force l’admiration mais ne se prête pas toujours à une rêverie libre de la part du lecteur. Les choses sont comme l’auteur les a faites, point barre. C’est à la fois la qualité et le défaut des fictions autonomes, par distinction avec la poésie qui laisse l’imagination plus libre, ou les univers de jeux qui peuvent intégrer une participation créative du lecteur (surtout les jeux de rôle papier). Mais c’est une limite qui ne se découvre en général qu’avec l’accumulation des tomes, des séries dérivées, des précisions infinies sur l’univers et sa chronologie. Dans ce premier livre de Dinotopia, on lève à peine le voile sur les mystères de l’île, et vous avez toute liberté d’imaginer toutes sortes de choses vous-même sur ses origines et ce qui n’en est pas directement montré.

 Le texte lui-même est un récit à la première personne où alternent les voix d’Arthur Denison et de son fils. Sans se distinguer par une originalité de style épatante, ce qui n’est pas son but puisqu’il pastiche plus ou moins l’écriture d’un savant du XIXe siècle, il sert bien la plongée progressive dans la société utopique de l’île, et laisse deviner le changement de mentalité qui s’opère chez les deux voyageurs à mesure qu’ils se familiarisent avec le mode de pensée des Dinotopiens.

J’ai parlé d’utopie, car Dinotopia en est vraiment une, et c’est un autre aspect qui peut rendre cet univers intéressant à des yeux d’adultes (en plus de sa puissance imaginative pure) : c’est un plaidoyer vibrant en faveur de la vie et de la compréhension mutuelle entre peuples et espèces, car le problème de la difficulté à faire s’entendre des êtres aussi différents que les humains et les dinosaures n’est pas esquivé. Toute une morale proprement dinotopienne se dégage des traditions, institutions et pratiques que découvrent peu à peu les Denison. Les esprits chagrins pourront trouver le résultat consensuel et bien-pensant ; pour ma part, je garde un faible irrésistible envers ces univers où tout n’est pas noir ou désespéré, et qui s’efforcent sincèrement de penser à la façon dont on pourrait s’y prendre pour que les choses se passent bien. Si on ne prend même plus la peine d’espérer en la possibilité d’un monde meilleur, je ne vois pas trop ce qu’il reste à faire dans la vie (bouder ?).

« Dinosaur Boulevard » est l’une des illustrations en double page de Dinotopia: A Land Apart from Time.

Comme beaucoup d’enfants dans les années 1990 (et sûrement encore aujourd’hui), j’étais passionné de dinosaures quand j’étais petit, et je crois que j’aurais adoré découvrir cette série plus tôt ! Je la recommande volontiers à tous les enfants, filles comme garçons, qui s’intéressent aux voyages et aux dinosaures… et elle peut aussi intéresser des adultes, pour les raisons que j’ai données plus haut. Ce qui m’étonne, c’est de voir que tous les tomes ne sont même pas traduits en français, mais il y en a au moins deux de disponibles : le premier, dont je parle ici, et Un Voyage à Chandara. Attention, si vous vous attachez aux aventures des Denison, sachez que le premier livre se termine, non pas sur un suspense haletant, mais sur l’allusion à des aventures racontées dans les livres suivants… or le deuxième tome, Dinotopia: The World Beneath, n’a pas encore été traduit en français. À lire en anglais, donc, ou alors il faudra sauter directement à Un Voyage à Chandara.

J’ajoute que si vous vous intéressez au dessin réaliste, particulièrement pour dépeindre des mondes imaginaires, Gurney est un excellent exemple. Outre ses livres sur Dinotopia, il a écrit plusieurs ouvrages de méthode de dessin et de peinture qui peuvent intéresser les illustrateurs, peintres ou dessinateurs en herbe. L’édition de Dinotopia: A Land Apart from Time que j’ai trouvée est une réédition, la 20th anniversary edition, et contient plusieurs doubles pages denses de texte et de croquis retraçant en détail la conception de l’album, ce qui ne manque pas d’être intéressant. On ne peut qu’être impressionné par la masse de travail qui se trouve derrière, et baver devant les maquettes de dinosaures et de bâtiments que Gurney bricole régulièrement lui-même pour lui servir de modèles dans ses grandes compositions. (Le monde des maquettes et des jeux de figurines n’est pas si loin, celui des décors de film non plus.)

Le site Internet de Dinotopia (en anglais) vous donnera une meilleure idée de l’univers visuel, et contient toutes sortes d’informations sur le cycle. Pour plus d’informations sur le travail de James Gurney en général, vous pouvez aller sur son site personnel et consulter son blog (toujours en anglais).

« Garden of Hope », illustration extraite de l’album The World Beneath.

Message initialement posté sur le forum du Coin des lecteurs en juin 2012, remanié et étoffé ensuite.


Émile Zola, « Thérèse Raquin »

11 août 2012

Publicité à la parution en feuilleton de Thérèse Raquin en 1877. Source : Wikimedia Commons.

Thérèse Raquin est l’un des premiers romans de Zola. C’est un roman autonome, qui ne fait pas partie de son grand cycle des Rougon-Macquart (que Zola ne commence qu’ensuite). C’est une étude de mœurs sur un adultère et un meurtre, et leurs conséquences.

 L’histoire

Madame Raquin, mercière, vit à Vernon avec son fils, Camille, un enfant maladif qu’elle sauve de justesse de multiples maladies infantiles, et sa nièce, Thérèse, enfant vigoureuse et éveillée, mais plombée par l’atmosphère morbide de la maison. Camille et Thérèse, destinés l’un à l’autre depuis l’enfance, se marient, mais la nuit de noces est chaste, de même que les suivantes.

Thérèse ne dit rien, ne manifeste aucune révolte, mais accumule un profond dégoût envers son mari. Lorsqu’elle rencontre Laurent, un ami de Camille, fort et bon vivant bien que paresseux et peu subtil, elle s’éveille subitement au désir avec une force inattendue. Laurent devient son amant. Petit à petit, Camille devient gênant pour Thérèse et Laurent. Ils décident de se débarrasser de lui discrètement, afin de s’épouser ensuite. Tout se déroule comme prévu… en apparence, car les vrais ennuis ne font que commencer pour les deux criminels.

 Mon avis

C’est la première fois depuis de longues années que je lis un Zola. J’avais eu une période Rougon-Macquart assez enthousiaste au lycée, mais l’eau a beaucoup coulé sous les ponts depuis.

Au départ j’ai eu un peu de mal, parce que tout l’aspect « scientifique » de la démarche naturaliste de Zola me convainc encore moins qu’avant et me lasse assez vite, d’autant qu’une telle approche est très datée. Mais je suis progressivement entré dans le roman et j’ai fini par le dévorer, pour plusieurs raisons.

D’abord parce que l’écriture de Zola est limpide. C’est clair, c’est carré, ça progresse efficacement, on sent le roman bien structuré. Le suspense est assez vite mis en place et la tension ne fait que monter pendant tout le livre.

L’autre raison, ce sont tout simplement les qualités littéraires de Zola, indépendantes de sa prétention à une écriture « scientifique ». Les ficelles de l’intrigue ont beau être assez classiques, le style de Zola rend l’ensemble prenant et (très) émouvant. Mieux, Thérèse Raquin n’est pas seulement une étude de mœurs, c’est un excellent roman d’angoisse, qui ne déparerait pas au rayon fantastique/horreur d’une librairie un peu audacieuse. L’ambiance est glauque dès le début et ça ne fait qu’empirer peu à peu, jusqu’au dénouement, ingénieusement conçu et absolument horrible (je ne peux rien en dire, évidemment !).

C’est un mélange explosif entre un réalisme sordide et un fantastique angoissant qui va crescendo pendant tout le roman, et où, finalement, la part de fantastique (du point de vue des personnages) et tout ce qui laisse entrevoir une sorte d’engrenage infernal de la fatalité font beaucoup plus pour l’intérêt du livre que la théorie physiologique supposée être derrière.

Je me suis surpris à penser pendant la lecture à ce qu’aurait donné une adaptation du roman par Caro et Jeunet, ou bien une improbable rencontre entre Zola et Roméro ou un réalisateur de films d’horreur de ce genre (et je peux vous assurer que ce n’est pas moi qui exagère, il y a vraiment de quoi faire penser à ça dans le livre…). On ne sait jamais, peut-être qu’un jour quelqu’un aura l’idée de faire une adaptation un peu ambitieuse du roman (à vrai dire ça a sûrement déjà été fait, mais je ne m’y étais pas encore intéressé). L’illustration d’époque, sur l’affiche ci-dessus, donne une idée de l’aspect fantastique de l’intrigue.

Bref, même si ce roman autonome m’avait paru au départ un cran en dessous des Rougon-Macquart, il gagne en puissance au fur et à mesure et peut constituer une bonne découverte de l’univers de Zola… si on a le cœur bien accroché, parce qu’il me semble que les Rougon-Macquart sont globalement moins atroces (ou alors ma mémoire les édulcore ?).

Pour lire Thérèse Raquin

Le texte du roman, à présent libre de droit, est disponible en ligne, par exemple sur Wikisource. Quitte à acheter une édition papier, choisissez-en une avec une intro, des notes, un dossier, etc. C’est toujours mieux que le texte brut, et cela vous aide beaucoup mieux à comprendre le projet de l’auteur, à resituer le roman dans son temps avec l’accueil de la critique à l’époque (mouvementé), à découvrir les adaptations au cinéma, etc. Pour cette relecture j’ai utilisé une édition avec seulement le texte, et ça manquait un peu de ne rien avoir pour replacer le tout dans son contexte. Cela dit, il y a toujours Wikipédia, mais l’article sur le roman n’est pas encore très étoffé.

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 17 juin 2012.


[BD] « Olympe de Gouges », de Catel et Bocquet

8 août 2012


Olympe de Gouges, scénarisé par José-Louis Bocquet et dessiné par Catel, est paru aux éditions Casterman (coll. « écritures ») en mars 2012.

Présentation de l’éditeur

De Montauban en 1748 à l’échafaud parisien en 1793, quarante-cinq ans d’une vie féminine hors normes, et l’invention d’une idée neuve en Europe : la lutte pour les droits des femmes.
Née dans une famille bourgeoise de province, sans doute fille adultérine d’un dramaturge à particule, Marie Gouze dit Olympe de Gouges a traversé la seconde moitié du XVIIIe siècle comme peu de femmes l’ont fait. Femme de lettres et polémiste engagée, elle se distingue par son indépendance d’esprit et l’originalité parfois radicale de ses vues, s’engageant pour l’abolition de l’esclavage et surtout pour les droits civils et politiques des femmes. Opposée aux Robespierristes et aux ultras de la Révolution, elle est guillotinée pendant la Terreur.

Comme ils l’avaient fait avec Kiki de Montparnasse, Catel et Bocquet retracent de façon romancée, mais avec une rigueur historique constante, le parcours de vie de cette femme d’exception, dont les idéaux très en avance sur son temps ont forgé quelques-unes des valeurs clés de nos sociétés d’aujourd’hui. En quelque trois cent planches de création exigeante et généreuse, un magnifique portrait féminin et un hommage vibrant à l’une des figures essentielles du féminisme.

Mon avis

Olympe de Gouges est ce qui s’appelle une bonne BD. Elle n’est peut-être pas excellente ; elle n’est pas non plus mauvaise, ni médiocre, ni passable, ni même moyenne. C’est vraiment une bonne BD.
Pourquoi ? Parce qu’elle parvient à faire découvrir agréablement une figure trop peu connue de l’Histoire de France, et à en faire un personnage de BD bien campé au sein d’une intrigue rythmée, prenante et pleine de rebondissements, servie par un dessin faussement simple, le tout dans un format dense, mais qui ne devient jamais pesant. Tout paraît si rondement et facilement mené qu’au moment de finir le livre, on en viendrait presque à jouer les fines bouches, à pointer tel ou tel petit défaut : ce serait oublier à quel point le défi était ardu. Il faut donc commencer par rendre justice à la réussite d’ensemble qu’est cette BD, avant de chercher les quelques petites bêtes.

Une biographie en BD, et prenante, avec ça

Je ne connaissais d’Olympe de Gouges que ce qu’on en apprenait de mon temps : deux lignes dans les cours sur la Révolution française. En gros : une des premières féministes, mais ça ne marche pas. « Trop tôt », diront les professeurs qui n’ont pas peur de la téléologie quand il s’agit de dédouaner les machos de la Révolution. La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne a droit parfois à un extrait en encadré dans les manuels. Ce n’est pas mal, et c’est surtout à ça que je m’attendais en commençant ma lecture.
En réalité, cette BD a bien plus à offrir, pour la bonne raison que c’est une véritable biographie dessinée, qui offre une plongée en règles dans le XVIIIe siècle français. Elle fait découvrir tout ce qu’il y a d’autre dans la vie d’Olympe de Gouges, son enfance, son éducation, son parcours intellectuel, sa vie sentimentale. C’est l’histoire d’une femme promise à un mariage arrangée, mais providentiellement débarrassée d’un mari peu amène par une maladie qui la rend veuve en pleine jeunesse et la laisse libre de ses activités. L’histoire d’une ascension sociale, aussi, dont le changement de son nom de naissance de Marie Gouze en Olympe de Gouges, pratique répandue à l’époque, traduit ses aspirations sociales, mais aussi son goût pour les lettres.
On la suit dans les salons, dans ses conversations passionnées avec tout ce que la fin du XVIIIe siècle compte d’hommes et de femmes de lettres : Rousseau, Voltaire, Condorcet, Franklin, Louis-Sébastien Mercier, Sophie de Beauharnais… mais aussi des personnages moins connus, mais centraux dans la vie d’Olympe de Gouges : le dramaturge Lefranc de Pompignan, Valette, et surtout Jacques Biétrix, le compagnon d’une bonne partie de sa vie, et son quasi mari, même si elle n’a jamais voulu l’épouser, trop échaudée par l’aliénation qu’avait été son premier mariage malheureux.
On la voit faire ses débuts elle-même en temps que femme de lettres : d’abord lectrice passionnée, elle se met à écrire, d’abord en tant que dramaturge, puis vers la fin de sa vie comme pamphlétaire sans merci au beau milieu du chaos de la Révolution puis de la Terreur – où ses convictions inflexibles finiront par lui coûter la vie. On peut alors replacer ses aspirations à l’égalité entre hommes et femmes dans le contexte plus large de ses idées, qui la mènent à réclamer d’abord l’abolition de l’esclavage.

Un exercice réussi…

La vie d’Olympe de Gouges fournit en elle-même une matière propice à un scénario prenant. Encore fallait-il parvenir à ne pas perdre le lecteur dans le grand nombre de personnages qui se bousculent dans cette vie très riche en rencontres, et à l’intéresser au sujet tout du long.
Pour le premier point, le dessin de Catel résout la difficulté avec une élégance trompeuse de simplicité : malgré son style très « ligne claire », on ne confond jamais les personnages entre eux, ce qui n’était pas gagné d’avance. A cela s’ajoute un travail sans doute tout aussi ardu de reconstitution de l’architecture, des costumes, de la géographie parisienne pour les séquences qui se déroulent à Paris, etc. Une foule de petits détails se glissent ainsi dans les cases, mais le résultat reste toujours très clair et très lisible.
Et le scénario ? Il s’en sort plutôt bien. L’intrigue ne traîne pas et les différents aspects de la vie d’Olympe de Gouges sont bien équilibrés : au départ, je craignais une histoire trop portée sur les péripéties amoureuses, qui aurait changé la vie d’Olympe en une sorte de conte bien-pensant et anachronique à l’eau de rose, mais ce n’est heureusement pas le cas (pour autant que j’aie pu en juger). Ce qui marche vraiment bien, c’est la division de l’histoire en chapitres courts, qui permettent de progresser tranquillement dans la lecture tout en rappelant discrètement quelques repères chronologiques. Les quelques 400 pages de la BD se dévorent plus vite que vous ne vous y attendriez.
Quatre cents pages, ça paraît beaucoup : en fait, c’est un très bon format, qui donne à la BD une ampleur semblable à celle d’un roman et lui permet d’approfondir son sujet beaucoup mieux que les albums classiques en 48 pages. En même temps, c’est une BD autonome avec une histoire complète, pas un premier tome de série dont on se demande toujours si la suite paraîtra vraiment. C’est vraiment un bon format.

… doublé d’un solide travail de vulgarisation

En lisant une fiction à sujet historique comme Olympe de Gouges, je suis toujours un peu méfiant : je me dis qu’il y a nécessairement une part de reconstitution ou de liberté prise avec le sujet, qu’il faudrait vérifier, compléter cette première lecture – idéale pour une première découverte – par quelque chose de plus documentaire, une biographie ou un chapitre de manuel d’histoire.
Eh bien, les auteurs y ont pensé, et c’est une qualité supplémentaire de cet album : en plus des 400 pages de la BD proprement dite, les quelques 80 dernières pages sont occupées par des annexes historiques qui fournissent de petites synthèses courtes et accessibles sur le sujet. Une chronologie d’une bonne dizaine de pages retraçant la vie d’Olympe de Gouges, et soixante pages regroupant une quarantaine de notices biographiques consacrées aux personnages que croise Olympe de Gouges, des grandes figures (Louis XVI, Marie-Antoinette, Danton, Robespierre, Saint-Just) aux moins connues (Lefranc de Pompignan, Biétrix). Et si ça ne vous suffit toujours pas, une bibliographie de cinq pages vous attend à la toute fin, de quoi aller fouiner en bibliothèque pour approfondir le sujet… et pourquoi pas lire les oeuvres d’Olympe de Gouges.
A moins de donner dans la paranoïa, il est difficile de ne pas être conquis par le soin extrême apporté à ce travail de vulgarisation.

Si on cherche la petite bête…

Alors, pourquoi pas plus d’enthousiasme ? C’est une impression de lecture, sans doute en partie une question de goût, le tout avec sans doute un peu d’injustice de ma part.
Le dessin est bon, mais il n’y a rien qui tire des « Oh ! » et des « Ah ! » à la lecture. Il faut dire que le genre ne s’y prête pas : ce sont des dessins en noir et blanc, en ligne claire, avec peu de grandes cases ou de pleines pages (mais il y en a quelques-unes). En fait, le dessin cache son jeu, et encore une fois il est facile de ne pas remarquer le travail qu’il y a derrière quand on se retrouve au Palais-Royal, ou dans un théâtre, ou dans l’une des résidences d’Olympe. Si j’étais vraiment ignoble, je regretterais que tout le dessin ne soit pas aussi détaillé et léché que le superbe ex-libris fourni avec la BD et représentant un portrait d’Olympe. Mais sur 400 pages, il aurait sans doute fallu cinq ou dix ans de plus avant de finir…
Du côté du scénario, qui encore une fois s’en tire plutôt bien quand on pense à la difficulté de l’exercice, il y a des moments où on voit un peu les ficelles. Notamment quand Olympe, répondant à quelqu’un qui lui adresse la parole, dit quelque chose comme : « Venant de vous, qui êtes [insérer ici le CV du personnage, qui se trouve être aussi une grande figure historique], cela me touche beaucoup ». Mais c’est de bonne guerre, il faut bien que le lecteur s’y retrouve, et ça ne revient pas si souvent que ça.
Il y a aussi les conversations. Il y en a beaucoup : c’est normal, c’est même de cette façon que la BD arrive à donner une idée du parcours intellectuel d’Olympe de Gouges, ce qui tient de la gageure. Mais l’intrigue prend son temps pour se mettre en place, et les enjeux ne se dessinent que petit à petit. Normal : une vie n’est pas non plus un roman, elle a ses périodes de lenteur et de tâtonnements. Quoi qu’il en soit, et heureusement pour le scénario, cela ne dure pas, et la tension dramatique grimpe nettement à partir du moment où Olympe fait ses débuts sur la scène littéraire parisienne. Quant à l’action « musclée », lorsqu’elle arrive, c’est au moment de la Révolution puis de la Terreur, donc à la toute fin, ce qui forme un beau climax et coûte la vie à l’héroïne au passage : pas d’impatience, donc, il y a aussi de l’action. Mais par moments, il y en a peut-être un peu trop à la fois, et à d’autres elles ne sont peut-être pas assez fouillées. Ça donne envie d’une scène de conversation plus développée, qui entrerait vraiment plus dans les grandes questions qu’Olympe agite avec ses amis. Mais je ne sais pas si le scénariste aurait pu se permettre ça sans risquer de prendre trop de place ou de casser le rythme de son intrigue. La critique est aisée, etc. Il faudrait peut-être une série télévisée pour faire ça bien.
Deux ou trois trucs de style, aussi. Pas beaucoup. Un révolutionnaire aurait-il dit « Viendez tous ? » Non. Est-ce très grave ? Non plus. Dans l’ensemble, « l’ambiance XVIIIe » y est, même si toutes les tournures de langage de l’époque n’y sont pas : l’important est que le tout reste pas trop infidèle et très accessible.
Pour finir, il y a quand même des défauts de forme, mais je ne sais pas s’ils sont imputables au scénariste ou à l’éditeur : des fautes d’orthographe, pas trop nombreuses au début, mais qui deviennent envahissantes dans les tout derniers chapitres. Ça ne serait pas mal que les éditeurs se souviennent que l’orthographe d’une publication est le critère n°1 qui distingue les publications professionnelles des éditions amateur. Sur la fin, ça fait boulot d’amateur. C’est supposé être du Casterman, pourtant.

Dans l’ensemble, Olympe de Gouges est une belle réussite, qui accomplit un tour de force avec le sourire, et donne un résultat à la fois plaisant à lire et (pour autant que j’aie pu en juger) solide sur le plan éducatif. Même s’il y a toujours moyen d’imaginer que ça aurait pu être encore plus grandiose, il n’y a vraiment pas de quoi bouder son plaisir. Si vous voulez faire une virée en pleine fin d’Ancien Régime, allez donc voir de ce côté-là… et si vous êtes étudiant en histoire moderne, ça devient un must !


Homère, « L’Odyssée »

5 août 2012

Ceci est une présentation d’un grand classique. Si vous n’y connaissez rien, restez, c’est fait pour !

L’Odyssée est l’un des premiers textes littéraires de la littérature mondiale (nettement après l’épopée de Gilgamesh, quand même), et une très belle épopée racontant un fameux épisode de la mythologie grecque. J’avais déjà présenté l’Iliade il y a quelques jours : l’Odyssée en constitue une suite indirecte, puisque l’Iliade se termine avant la prise de Troie, tandis que l’Odyssée commence bien après la fin de la guerre… mais elle contient beaucoup de retours en arrière et de rappels qui complètent vraiment bien l’Iliade (la prise de Troie, justement, est évoquée en quelques vers). Le lecteur de l’Iliade se trouve en terrain familier, puisqu’on revoit plusieurs des héros de la guerre de Troie à divers moments de l’épopée. Cependant, il est possible de lire l’Odyssée sans avoir lu l’Iliade, chacune formant une histoire autonome.

 L’histoire

L’intrigue se déroule à la fin de la guerre de Troie, au cours de laquelle une gigantesque armée d’Achéens venus de tous les coins de la Grèce était venue réclamer Hélène, la femme de Ménélas, roi de Sparte, enlevée par Pâris, l’un des fils de Priam, roi de Troie, en Asie Mineure. De nombreux héros valeureux se sont joints à Ménélas et à son frère Agamemnon dans l’expédition. Parmi ces héros, Ulysse, roi d’Ithaque, a dû laisser sa femme Pénélope et son tout jeune fils Télémaque au moment de partir pour la guerre.

Après dix années de siège, la ruse du cheval de Troie a finalement donné la victoire aux Achéens. Troie est détruite, Hélène retourne à Sparte, et les héros victorieux peuvent rentrer chez eux. Mais le voyage de retour est souvent difficile, et pour Ulysse, ce sont dix nouvelles années d’aventures périlleuses qui vont s’écouler avant qu’il ne soit enfin de retour chez lui.

Entraîné par une tempête au delà des frontières du monde connu, Ulysse doit faire face à toutes sortes de peuples et de créatures étranges, certains bienveillants, d’autres hostiles. De l’île des Cyclopes à celle de Circé, du rocher des Sirènes jusqu’au pays des morts ou à celui des Phéaciens, il doit compter sur sa ruse et sur l’aide de la déesse Athéna pour surmonter ces épreuves et retrouver la route du retour.

Pendant ce temps, à Ithaque, Ulysse passe pour mort. Des dizaines de prétendants issus de la noblesse de la région convoitent Pénélope et le trône d’Ithaque. Mais Pénélope tient bon, employant elle aussi la ruse pour se tirer d’affaire. Télémaque, devenu jeune homme, part en quête d’informations sur le sort de son père. Lorsque le fils et le père se retrouvent, l’heure de la vengeance contre les prétendants sonne enfin. Mais comment s’y prendre, quand on est deux ou trois contre une centaine d’hommes ? Même une fois de retour à Ithaque, Ulysse est loin d’être tiré d’affaire…

Mon avis

On ne présente pas l’Odyssée… mais je l’ai fait quand même, parce que c’est une très belle histoire qui donne envie de raconter ! L’Odyssée est un grand classique de la littérature, oui, mais en plus je crois que c’est l’un des textes antiques les plus accessibles et qui a le mieux vieilli. Mieux que l’Iliade, je trouve, qui est plus belliqueuse et très « archaïque » dans sa façon de penser.

Dans l’Odyssée, au contraire, Ulysse se bat avant tout pour se défendre et pour survivre (en essayant de sauver ses compagnons). Il n’aspire qu’à rentrer chez lui et à vivre en paix. On voyage beaucoup, il y a du merveilleux, et Ulysse rencontre toutes sortes de divinités parfois peu connues, qui font découvrir autre chose que les grands dieux que tout le monde connaît. Chaque étape de son voyage peut être lue à plusieurs niveaux : au premier degré, c’est un récit merveilleux qui n’a rien à envier à la fantasy actuelle, et en même temps l’ensemble donne à penser sur beaucoup de choses.

Le récit est limpide et bien mené : toutes les grandes techniques de narration sont déjà là, changements de lieux et de points de vue, retours en arrière, etc. La langue homérique est limpide, pleine de formules qui ont conservé toute leur poésie. J’ai lu quelque part dans un commentaire sur un site marchand qu’il y a des « tics de langage »… alors, comment dire, non, pas du tout : l’Odyssée, comme l’Iliade, a été composée par oral, sans recours à l’écrit, par un ou plusieurs aèdes qui utilisaient un système qu’on appelle les « vers formulaires », dont ces répétitions sont la partie la plus visible dans une traduction. Au départ, tout ça est composé en vers, hein !

(Voyez sur Wikipédia l’article « Théorie de l’oralité »pour plus de détails là-dessus. C’est une technique qui n’a aucun équivalent dans la plupart des sociétés contemporaines : pas évident de se représenter un pareil chef-d’œuvre conçu par des gens qui ne savaient ni lire ni écrire !)

La traduction en vers libres de Jaccottet aux éditions La Découverte est une bonne traduction récente.

Quelle traduction ?

J’ai lu et relu cette œuvre plusieurs fois, dans plusieurs traductions. Voici les principales, qui ont chacune ses qualités et ses défauts :

– La traduction de Victor Bérard est en prose, mais avec un rythme d’alexandrins (ce sont des « alexandrins blancs »). C’est une belle langue classique, et ses formules de traduction ont influencé pas mal d’auteurs français du XXe siècle. Mais il est parfois assez suranné dans ses choix de traduction (sa traduction remonte à 1924). On trouve souvent cette traduction dans les grandes collections de poche.

– Une traduction en vers libres, par Philippe Jaccottet (lui-même poète), est parue plus récemment en 1955 et est actuellement éditée aux éditions La Découverte. C’est vraiment beau, et, malgré quelques tournures obscures ici ou là dont il ne faut pas s’effrayer, il s’en dégage une atmosphère poétique très agréable.

– Une autre traduction en prose qui peut être bien pour commencer, c’est celle de Louis Bardollet en « Bouquins » Robert Laffont, dans un volume qui comprend aussi l’Iliade et contient quelques compléments utiles (introduction, cartes, index des personnages, etc.). C’est une traduction à la fois très accessible et proche du texte original. L’inconvénient, c’est que certains de ses choix de traduction m’ont paru moins beaux, mais c’est une question de goûts.

Bon, il existe bien sûr pas mal d’autres traductions, mais ça peut vous aider à choisir celle qui vous convient le mieux.

Voilà, personnellement j’aime énormément l’Odyssée, et je pense que s’il y a un texte grec ancien qu’il faut avoir lu et qu’on peut découvrir sans trop de difficultés, c’est celui-là, alors n’hésitez pas à vous lancer !

Pour découvrir en douceur

Pour les plus jeunes, il y a, comme pour l’Iliade, toutes sortes de livres pour la jeunesse qui constituent des introductions possibles à l’Odyssée, parfois fort bien faites. Un classique du genre est Contes et récits tirés de l’Iliade et de l’Odyssée, qui raconte l’histoire des deux épopées sous forme de courts chapitres (en prose, naturellement). Mais il y en a beaucoup d’autres, notamment sous forme de beaux livres illustrés, adaptés à tous les âges.

Et les films ? Eh bien, je ne connais pas de film ou de téléfilm facilement accessible qui donnerait une idée vraiment fidèle de l’histoire de l’Odyssée (sauf peut-être ce téléfilm italien en plein d’épisodes dont je n’ai pas encore réussi à retrouver la référence, mais il a l’air introuvable en vidéo de toute façon…). En revanche, disons dans le genre « belle infidèle », il y a le péplum Ulysse de Mario Camerini, qui remonte à 1954, mais se laisse bien regarder, avec Kirk Douglas dans le rôle-titre. Le scénario s’écarte à plusieurs reprises de l’épopée originale, il en passe sous silence plusieurs épisodes et en fusionne d’autres, mais ses innovations sont intelligentes et même ingénieuses. Mieux vaut tout de même avoir au moins lu une version jeunesse ou un résumé détaillé avant de le regarder, pour pouvoir apprécier ces choix qui réinventent toute une partie de l’histoire.

Si vous avez aimé, vous apprécierez sans doute…

– Eh bien, l’Iliade, si vous ne l’avez pas encore lue. Plus sombre et plus martiale, mais le même souffle épique, les mêmes formules hautes en couleurs, le même rythme bien équilibré.

– Pour une aventure mythologique quelque part entre l’Iliade et l’Odyssée, allez donc mettre le nez dans l’Énéide de Virgile. Énée, prince de Troie, quitte les ruines de sa ville avec un groupe de survivants et part en quête d’un pays où fonder une nouvelle Troie : après toutes sortes de péripéties, il arrivera en Italie, dans le Latium, où ses descendants fonderont… Rome. C’est une esthétique différente (celle de la poésie latine de l’époque d’Auguste, le premier empereur romain, au Ier siècle après J.-C.), mais le souffle épique est bien là, et c’est l’une des meilleures émules d’Homère.

– Toujours parmi les épopées antiques, il y a des épopées moins connues que celles d’Homère et de Virgile, mais encore plus riches en merveilleux mythologique : allez donc voir les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes, une épopée composée au IIIe siècle av. J.-C. par un érudit de la bibliothèque d’Alexandrie, et qui raconte la quête de la Toison d’or par Jason et les Argonautes. Entre la cinquantaine de héros formant l’équipage, les multiples péripéties du voyage (les Harpyies, les roches Planctes qui brisent les navires, les rencontres avec des peuples hostiles), les épreuves imposées à Jason pour conquérir la toison, sa rencontre avec la magicienne Médée, et j’en passe, vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer ! Seul défaut potentiel de l’épopée pour un lecteur d’aujourd’hui : quelques développements sur la géographie qui peuvent ne pas passionner. Mais au pire, sautez-les et ne vous privez pas du reste pour si peu ! Disponible uniquement dans la Collection des universités de France pour le moment, donc plutôt à emprunter en bibliothèque (j’espère qu’il y aura une traduction plus accessible bientôt !).

– Et du côté télévision, allez jeter un œil à Ulysse 31, cette série animée franco-japonaise culte des années 1980 qui transpose (très) librement les aventures d’Ulysse dans un univers de science-fiction haut en couleurs…