Jules Verne, « Voyage au centre de la Terre »

Avant-propos salutaire (le 14 déc. 2012) : Ce message est l’un des plus consultés de ce blog. Je m’en réjouis, parce que c’est un très beau roman et que je suis content que ce billet permette à d’autres gens de le (re)découvrir ou d’en prolonger la lecture. Toutefois, devant les intitulés de certaines recherches aboutissant à cette page, j’éprouve le besoin de rappeler, au cas où, que, si vous êtes élève dans le secondaire et que vous cherchez des informations sur ce roman, par exemple dans la perspective d’un devoir, ledit devoir ne doit pas recopier textuellement des passages de cette page, ni y pomper allègrement des analyses que votre cerveau devrait normalement se charger de faire tout seul comme un grand afin de se muscler les neurones, ce qui reste le but premier de vos études. Voilà. Histoire que des professeurs navrés ne viennent pas m’injurier après…

***

Voyage au centre de la Terre est un livre que j’ai lu dans mon enfance et l’un des rares romans que j’éprouve régulièrement le besoin de relire. Il n’est pas bien long, et, en ce qui me concerne, il n’a rien perdu de sa puissance évocatrice. Présentation pour ceux qui ne connaissent pas (ou qui connaissent déjà mais ont quand même envie d’en entendre parler).

L’histoire

Nous sommes en Allemagne, en 1863. Otto Lidenbrock est un éminent minéralogiste qui vit à Hambourg en compagnie de son neveu Axel, de sa pupille Graüben et d’une cuisinière qu’il terrorise encore plus que les deux précédents. Car Lidenbrock est un immense savant, mais aussi un homme impatient, colérique et quelque peu excentrique. Ce soir-là, il rentre chez lui en brandissant un manuscrit en runes d’une saga islandaise médiévale de Snorri Sturluson, qu’il vient de dénicher chez un marchand. Axel, qui est le narrateur de l’histoire, reste peu sensible au charme du vieux grimoire, jusqu’au moment où s’en échappe un parchemin contenant un texte codé. Lidenbrock entreprend aussitôt de le déchiffrer, aidé bon gré mal gré par son neveu. C’est un texte d’Arne Saknussemm, fameux alchimiste islandais du XVIe siècle, qui affirme avoir réussi à atteindre le centre de la Terre en descendant dans l’un des cratères d’un volcan éteint d’Islande, le Sneffels.

Non seulement Otto Lidenbrock le croit, mais il est bien déterminé à suivre les traces de son prédécesseur ! Et malgré toutes les objections scientifiques du neveu, voilà Axel arraché à ses fiançailles promises et embarqué malgré lui dans un voyage qui tient de la folie : une expédition pour rejoindre d’abord l’Islande, et ensuite les profondeurs extrêmes du globe terrestre. Lidenbrock est un excentrique, mais un savant et un homme organisé : il rassemble avec soin et rapidité l’équipement nécessaire à son voyage, en recourant au dernier cri de la technologie de l’époque, et se fait recommander un guide islandais fiable, l’impassible Hans. Après un premier court voyage jusqu’au Sneffels, les trois hommes entreprennent la descente et s’aventurent peu à peu vers les entrailles de la Terre, dans un monde minéral, mais qui se révèle bientôt ne pas être uniquement minéral.

À mesure que l’expérience bat en brèche les théories scientifiques et que s’accumulent les découvertes surprenantes, plus bas et toujours plus bas, Axel est gagné par l’enthousiasme de son oncle, mais sans pouvoir s’ôter de l’esprit ses inquiétudes croissantes : jusqu’où iront-ils ainsi ? Ont-ils la moindre chance de regagner un jour la surface ?

Mon avis

Paru dans sa première version en 1864 puis légèrement augmenté en 1867, Voyage au centre de la Terre est l’un des tout premiers Voyages extraordinaires publiés par Jules Verne chez Hetzel : c’est le troisième après Cinq semaines en ballon et Les Aventures du capitaine Hatteras. C’est l’un de ses romans que je connaisse qui comporte le moins de personnages, comme Autour de la Lune et à peu près pour les mêmes raisons : le principe même de l’expédition consiste à explorer un milieu a priori dépourvu de toute vie. Ce n’est pas entièrement vrai ici, mais je me garderai bien de révéler pourquoi si vous n’avez pas lu le livre, car le roman repose avant tout sur le plaisir de la découverte.

Le lecteur est emmené en même temps qu’Axel, toujours plus loin et plus bas, et c’est un vertige grisant que de suivre cette expédition folle jusqu’aux tréfonds de la Terre en se demandant ce qu’elle va trouver ensuite et comment les personnages vont s’en sortir. Le postulat du roman a d’autant mieux vieilli qu’aujourd’hui encore, les profondeurs de la Terre demeurent largement inexplorées, et même si on sait mieux à quoi elles pourraient ou non ressembler, personne n’est encore jamais allé aussi profond !

Des personnages rares mais hauts en couleurs

Les quelques personnages du roman sont aussi marquants qu’ils sont peu nombreux. Otto Lidenbrock est une mémorable figure du savant dix-neuviémiste, un puits de science, exalté, enthousiaste. C’est lui qui remplit la fonction pédagogique assignée aux romans de Jules Verne : faire découvrir aux jeunes lecteurs les dernières avancées des sciences, en l’occurrence la géologie, mais aussi (au début du roman) les langues étrangères, anciennes et actuelles, et (plus tard) la paléontologie. C’est un amoureux des livres et un polyglotte, capable de discuter dans toutes sortes de langues, y compris en latin au besoin !

Mais Lidenbrock rejoint aussi en partie l’archétype du savant fou, ignorant les passions humaines habituelles, maladroit dans certaines circonstances évidentes de la vie (on voit à cette occasion que certains traits de la figure du nerd ou du geek sont plus anciens qu’on ne le croit), mais aussi impatient et irascible, au point de paraître presque inhumain par moments. Mais il est porté par sa soif de découvertes et de savoir, et personne, ni les autres personnages, ni (à mon avis) les lecteurs, ne peut résister à son exaltation communicative.

Axel contrebalance harmonieusement le caractère de son oncle en constituant un personnage de jeune homme auquel le lecteur-cible typique des éditions Hetzel devait naturellement pouvoir s’identifier : un jeune homme déjà bien éduqué, doté d’une culture générale en sciences expérimentales (Lidenbrock lui a transmis sa passion pour la minéralogie) mais aussi en lettres (Axel a visiblement lu et retenu ses classiques latins), et doté d’un tempérament plus calme, enclin à la rêverie et à un certain romantisme. C’est aussi le plus impressionnable de l’expédition et celui qui garde le plus les pieds sur terre, ce qui en fait un narrateur idéal pour communiquer au lecteur toutes sortes d’émotions.

Le troisième membre de l’expédition, Hans, est un archétype de serviteur typique des romans de Jules Verne. Entièrement conditionné par les quelques traits qu’on prêtait à l’époque au « caractère national » des Islandais, il est impassible jusqu’à la caricature. Et en tant que guide, il est à peu près infaillible. Il ressemble à un personnage-prétexte, surtout présent pour assurer tout l’aspect logistique et matériel et résoudre commodément quelques obstacles. Mais c’est certes un personnage impressionnant, plus proche de Lidenbrock que d’Axel par tout ce qu’il a d’inhumain…

Et c’est à peu près tout, hormis quelques figures de collègues et d’hôtes croisés au début du roman. Tout cela est bien masculin, et la pauvre Graüben, fiancée qu’Axel doit laisser derrière lui, n’existe pas beaucoup (mais le peu qu’elle fait est à son honneur). L’avantage, avec un tel sujet, c’est qu’on subit finalement assez peu de stéréotypes datés, que ce soit sur les femmes, les étrangers ou d’autres sujets de ce genre, ce qui permet au roman de mieux vieillir.

La descente. Gravure d’Edouard Riou pour l’édition de 1867.

L’habileté de Verne : un mélange bien ficelé d’aventure et de vulgarisation

Peu de personnages, donc, et une intrigue limpide, linéaire, qui ne perd pas son temps. Certes, les plus pressés devront prendre leur mal en patience pendant la résolution de l’énigme de Saknussemm et pendant le voyage jusqu’au Sneffels, mais il faut donner son temps à ce qui prétend après tout être une approche réaliste d’une expédition vers les profondeurs de la Terre : même un Lidenbrock ne fait pas les choses à la va-vite. Les amoureux de l’Islande tiqueront peut-être devant le tableau qui en est donné, gris et désolé au point d’en devenir déjà presque fantastique. Mais ces premières péripéties ne prennent qu’assez peu de pages, et très vite l’expédition entame sa descente.

Et c’est là que Verne se révèle un écrivain de roman d’aventure habile, car il arrive à rendre réaliste et surtout sensible chacune des péripéties du voyage, qu’il organise en un crescendo soigné. L’imagination prend peu à peu le pas sur la spéculation scientifique rigoureuse, et les angoisses du voyage dues aux péripéties matérielles laissent peu à peu la place à des éléments qui flirtent avec le fantastique, bien que tout soit imaginé à partir des découvertes scientifiques récentes de l’époque.

Pour compléter l’atmosphère du roman, je ne peux pas ne pas parler des gravures qui vont avec. Dues à Édouard Riou, elles confèrent son cachet particulier à l’univers de Verne et sont devenues pour moi indissociables du texte lui-même : j’ai commencé à feuilleter ces livres quand j’étais tout petit et qu’il était plus facile de commencer par regarder les illustrations… Si Verne parvient à évoquer avec habileté une inquiétude et un fantastique croissants, ces gravures en noir et blanc pleines de rochers et de clairs-obscurs complètent à merveille la plongée dans l’expédition Lidenbrock.

Dernière qualité du roman, qui a plus ou moins bien vieilli : le mariage entre vulgarisation scientifique et distraction est parfait. Certes, les connaissances scientifiques sur lesquelles se fondait Verne sont à présent obsolètes en bonne partie (que ce soient les théories sur la composition du globe terrestre ou celles portant sur l’histoire des espèces et sur les premiers hommes). Mais l’ensemble fonctionne toujours aussi bien pour ce qui est d’intéresser les lecteurs à tel ou tel domaine scientifique, et vous sortirez sûrement du roman avec l’envie de mettre à jour vos connaissances en géologie ou en paléontologie !

Sans révéler la fin du roman, elle m’a beaucoup plu parce qu’elle ménage la possibilité de nombreuses suites ou développements nouveaux, ce qui donne envie d’en lire, d’en écrire, ou d’en jouer.

Un détail utile

Comme tous les livres un peu anciens, Voyage au centre de la Terre est tombé dans le domaine public et est donc disponible sur Internet gratuitement, par exemple ici sur Wikisource (où vous pouvez aussi admirer les gravures).

Si vous avez aimé, allez donc voir…

Les films adaptés du roman ?

Bof. Aucun ne respecte bien l’intrigue du roman, en dehors du thème global, et je ne crois pas me souvenir qu’ils fassent l’effort de diffuser des connaissances scientifiques au passage. J’ai vu l’adaptation de Henri Levin, celle de 1959, qui, prise en soi, n’est pas un mauvais film d’aventure, mais c’était il y a longtemps et je ne sais pas si elle a bien vieilli. Les adaptations récentes par Eric Brevig puis Brad Peyton, en 2008 et 2012, avaient des affiches tellement tape-à-l’œil, déjà kitsch et sans le moindre rapport avec le livre qu’elles m’ont surtout donné envie de fuir.

– D’autres romans, à peu près du même genre, à peu près à la même époque ?

Eh bien, d’autres Jules Verne, pour commencer. Tenez, Les Indes noires, par exemple (qui se trouve dans le même tome de l’édition en Intégrales Hachette où j’ai relu le roman) : en voilà un qui n’est pas très connu, mais qui se passe aussi sous terre, même si avec un postulat moins spectaculaire (juste une mine de charbon un peu particulière).

Et à part Jules Verne ? Il y a Conan Doyle : Le Monde perdu met en scène un personnage de savant qui est un peu Lidenbrock en pire, l’insupportable professeur Challenger. C’est un pur roman d’aventure, sans la volonté de vulgarisation scientifique propre aux Voyages extraordinaires, mais c’est un bon classique. Et saviez-vous que Doyle a écrit d’autres aventures du professeur Challenger après Le Monde perdu ? Ce sont de courts romans ou des nouvelles, qu’on peut trouver en français dans des éditions du type Omnibus ou « Bouquins » Robert Laffont par exemple. Le cinquième et dernier de ces textes est une nouvelle intitulée Quand la Terre hurla, dont le titre dit assez l’aspect « géologique » et dont l’enjeu n’est pas moins spectaculaire que celui du roman de Verne.

Et à part Doyle ? Il y a Edgar Rice Burroughs, avec son cycle de Pellucidar, qui décrit un monde souterrain, là encore trouvable en français dans des intégrales du genre Omnibus ou « Bouquins » Robert Laffont. Mais ça tient plus de la fantasy et je ne l’ai pas encore lu, donc je ne sais pas ce que ça vaut.

Pour d’autres voyages de ce genre, vous pouvez mettre le nez dans le Dictionnaire des lieux imaginaires d’Alberto Manguel, chez Actes Sud, qui a visité les endroits cités ci-dessus et vous en fournit un guide touristique. Mais attention, ce livre peut vous gâcher la surprise de la découverte de pas mal de romans !

Est-ce qu’il n’y a pas un roman récent qui referait en gros la même chose que Verne, mais avec les connaissances scientifiques actuelles ?

Bonne question. Je ne sais pas ! Je sais que des auteurs anglo-saxons comme Michael Crichton ont été des spécialistes en matière de romans à suspense basés sur des problématiques scientifiques récentes, mais je ne sais pas si ce domaine en particulier a inspiré des auteurs récents. Si quelqu’un a une idée, je suis preneur !

Pourquoi pas des séries télévisées sur ce thème ?

Sur le thème des profondeurs de la Terre, mais dans le genre « science-fiction avec humour british« , il y a quelques épisodes récents de la série Doctor Who qui ont fait des choses amusantes : Le Mariage de Noël (The Runaway Bride, première diffusion en décembre 2006), qui est l’épisode de Noël de la saison 3 de la nouvelle série (avec David Tennant en Dixième Docteur), mais surtout le double épisode La Révolte des Intra-terrestres (The Hungry Earth et Cold Blood), deux épisodes de la saison 5 diffusés en 2010 (avec Matt Smith en Onzième Docteur). Pas transcendants mais agréables et pas mal ficelés, surtout les deux derniers.

Et si on jouait dans l’univers de ce roman ?

Il y a un jeu vidéo adapté du roman (Frogwares/Micro Application, 2003) qui imagine une suite au roman, mais je ne sais pas ce qu’il vaut ; les critiques ont l’air pas mauvaises, mais moyennes.

Non, ce qui m’a fait ajouter ce paragraphe, c’est que ce roman me fait terriblement penser aux univers du jeu de rôle (papier) L’Appel de Cthulhu. Certes, le roman de Verne n’est pas un roman d’horreur, mais certaines séquences relèvent du fantastique, et les personnages sont des  Investigateurs typiques, savants, polyglottes, pas effrayés par les vieux livres ou par les pays lointains, plus enclins à utiliser leur cerveau que leurs armes, et prêts à se lancer dans des découvertes qui remettent toute l’histoire de l’humanité en question. Il ne faudrait que quelques bricolages et un peu d’imagination pour inventer un scénario de L’Appel de Cthulhu à partir du roman, soit en le rapprochant des univers de H. P. Lovecraft dont le jeu est l’adaptation au départ, soit en utilisant le jeu comme support pour imaginer un scénario d’aventure au XIXe siècle (ou dans un cadre plus récent !).

L’autre possibilité évidente, c’est un genre dont Jules Verne est l’une des grandes références : le steampunk, avec ses univers alternatifs inspirés par le XIXe siècle et bardés de technologies à la vapeur et à l’électricité (quand la magie ou le paranormal ne viennent pas s’en mêler d’une façon ou d’une autre). Le seul jeu de rôle que je connaisse qui adapte directement les romans de Jules Verne, c’est Aventures extraordinaires & machinations infernales (ce lien et les suivants mènent au GROG, une excellente base de données francophone de jeux de rôle), un supplément pour Simulacres publié par Descartes éditeur en 1990 ; mais il doit être difficile à trouver aujourd’hui. En revanche, les jeux de rôle originaux steampunk ne manquent pas, mais ils sont moins proches du monde réel que L’Appel de Cthulhu et demanderont donc plus de bricolage. Si cela vous intéresse quand même, voyez par exemple Ecryme de Mathieu Gaborit et Guillaume Vincent, ou Château Falkenstein, qui contient de la vapeur et un Jules Verne Ministre des Sciences en France, mais aussi des dragons et des elfes ; plus générique, un supplément de système générique comme GURPS Steampunk peut fournir une boîte à outils utile.

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