« Le Livre des héros. Légendes sur les Nartes » (textes ossètes édités par Georges Dumézil)

20 octobre 2012

Référence : Le Livre des héros. Légendes sur les Nartes. Traduit de l’ossète avec une introduction et des notes par Georges Dumézil, Gallimard Unesco, 1965. (Ce livre a été réédité en 2011 dans la collection Gallimard « Connaissance de l’Orient ».)

 Voici un petit recueil qui ne paye pas de mine, mais qui en est une. Pour commencer, il ne faut surtout pas le juger à sa couverture. Blanc cassé avec une illustration dans le quart supérieur droit entourée par un gros cadre noir pas subtil. Une co-édition Gallimard-Unesco. Il faudrait aussi tester à quoi pensent les lecteurs quand ils lisent « Unesco » : ce nom n’est-il pas trop submergé sous les clichés, enfants miséreux, guerres, épidémies, toutes sortes de gens et de choses en danger qu’il faut préserver ? Comme toujours dans ces cas-là, n’éveille-t-il pas des sentiments ambigus de compassion et de rejet, quelque chose qui donne envie de s’en aller en se disant « Non, désolé, je n’ai pas de monnaie sur moi » ? Eh bien, si le nom d’Unesco a pour vous ces connotations, oubliez-les, ça n’a rien à voir : il s’agit ici de diffuser les patrimoines culturels, ou, en d’autres termes, de permettre à un large public de découvrir les petites merveilles des cultures du monde entier.

Mais pour finir de parler d’argent, ce petit livre a l’avantage du prix : je l’ai trouvé, neuf, en librairie, à moins de six euros. Pour un moyen format de 260 pages, ce n’est pas mal du tout, surtout quand on sait à quel point ce genre de textes peu édités est souvent grevé par les prix élevés que doivent pratiquer les petits éditeurs pour rentabiliser leurs tirages restreints et payer les auteurs (on s’en sort rarement à moins d’une dizaine d’euros). La réédition en « Connaissance de l’Orient » est peut-être plus chère, mais je ne l’ai jamais eue sous la main et on trouve encore l’autre sans problème. Bref, c’est une bonne affaire, et, si vous aimez les mythes et les légendes, vous aurez probablement filé vous le procurer avant d’avoir terminé de lire cette page.

Un voyage dans le Caucase

Mais de quelles légendes s’agit-il ? Des aventures des Nartes, des héros connus de plusieurs peuples du Caucase, à l’est de la mer Noire, quelque part entre l’actuelle Russie (au nord), la Géorgie (au sud-ouest), l’Azerbaïdjan (au sud-est), et plus au sud encore, la Turquie et l’Iran : bref, un point de rencontre entre l’Europe, l’Asie et le Proche-Orient, qui a de quoi dérouter les amateurs de classements bien tranchés. Et c’est tout l’intérêt des cultures de ce coin du monde, à en juger par ce qu’on en découvre dans ce livre : dans les héros guerriers ou rusés, les divinités et les exploits mis en scène ici, on ne peut pas manquer de reconnaître un air de mythologie grecque ou romaine par endroits, mais aussi d’y respirer quelque chose qui fait plutôt penser au folklore russe, avec un zeste d’orthodoxie ou de christianisme populaire à moitié païen… voire une touche de contes des Mille et unes nuits. L’introduction, quant à elle, rappelle volontiers le lien entre les peuples de cette partie du Caucase et le peuple antique des Scythes longuement évoqué par l’historien grec Hérodote. Mais le résultat est un mélange unique, surtout par la forme et le style des récits rassemblés ici.

Les textes présentés dans ce recueil sont traduits de l’ossète, et c’est donc principalement des Ossètes qu’il est question, soit une partie seulement des variantes de ces légendes. Le tout a été recueilli par les savants russes et européens et n’a vraiment commencé à être étudié qu’à partir des années 1950 environ. Les légendes elles-mêmes datent du tournant des XIXe-XXe siècles (mais brassent visiblement des éléments plus anciens).

Les Ossètes et leur culture ne font pas exactement partie des ensembles légendaires les mieux connus du grand public : de fait, je n’en connaissais rien en ouvrant ce livre… heureusement présenté par Georges Dumézil, l’un des grands noms de la mythologie comparée. L’introduction du livre présente en moins de dix pages les Ossètes, leur histoire, leur société, leur panthéon, leurs héros et les principaux protagonistes des légendes qui suivent. Cette courte présentation est indispensable à la bonne compréhension des textes ; très claire, elle n’a pour défaut que sa fonte, de petits caractères en italique capables de décourager les meilleurs yeux. Le péril vaut la peine d’être affronté : le reste est heureusement bien plus lisible et la présentation des textes globalement aérée.

On peut alors se plonger dans les légendes, de taille variable mais prenant souvent moins d’une dizaine de pages, organisées en grands cycles selon les héros qu’elles mettent en scène. Rien de plus simple, donc, que d’adapter la vitesse de lecture à l’humeur du moment, en lisant une légende par ci ou par là ou en dévorant tout ce qui concerne un héros. Un appareil restreint de notes et de références, à la fin de chaque légende, vient éclairer les allusions culturelles et fournir quelques éléments d’explication, en signalant les autres variantes existantes.

L’univers des Nartes

En quoi consistent ces légendes ? En quelques mots, il s’agit de la vie des Nartes, les ancêtres héroïques que se prêtent les Ossètes et plusieurs autres peuples du Caucase. Ils vivent dans un village, répartis en grandes familles dans lesquelles Georges Dumézil reconnaît volontiers les « trois fonctions » qu’il a distinguées dans les mythologies de langues indo-européennes. Il faut dire que cela ne marche pas trop mal : la famille des Æhsærtæggatæ (les « fils d’Æhsærtæg ») compte les meilleurs guerriers, celle des Alægatæ les hommes les plus sages et celle des Boratæ de riches éleveurs (elles représenteraient donc respectivement une fonction guerrière, une fonction sacrée et une fonction de prospérité économique – mais je n’ai pas l’intention d’approfondir ici ces problèmes d’études mythologiques).

Les trois familles s’unissent le plus souvent pour partir en expédition, mais les héros guerriers nartes sont tous des Æhsærtæggatæ. Les grands héros guerriers comme Soslan ou Batradz ont d’ailleurs la particularité de se faire chauffer dans un feu de forge dont ils ressortent avec un corps en métal (preuve que les super-héros américains n’ont vraiment rien inventé).

Les légendes regroupées dans le livre se répartissent en six grands ensembles : le premier est consacré à aux premières générations de la famille des Æhsærtæggatæ ; le deuxième à l’un de ces héros, Uryzmæg, à ses noces et à ses aventures communes avec sa sœur Satana ; le troisième, l’un des plus amples, détaille les exploits de Soslan, fils de Satana, héros à la bravoure peu commune ; le quatrième s’intéresse à Syrdon, un Narte déplaisant aux intentions ambiguës, prompt à faire du mal aux autres (par ses ruses qui ratent la moitié du temps, il fait penser à Loki dans la mythologie scandinave : c’est une figure de trickster) ; le cinquième a pour champion Batradz fils de Hæmyts, l’autre grand héros guerrier des Nartes avec Soslan ; enfin, le dernier ensemble regroupe quelques légendes isolées, dont la dernière relate la disparition des Nartes.

Outre les Nartes eux-mêmes, d’autres personnages interviennent souvent dans ces récits : on y croise pêle-mêle beaucoup de géants énormes, divers esprits et génies, Safa l’esprit de la chaîne du foyer, Kurdalægon le dieu forgeron, plusieurs esprits des animaux ou des puissances naturelles comme Donbettyr l’esprit des eaux, mais aussi Dieu, et toutes sortes d’animaux (chevaux, moutons, loups, corneilles, aigles, etc.) souvent doués de parole ou extraordinaires à un titre ou à un autre.

N’allez donc pas imaginer, sous prétexte qu’il est question de héros guerriers, que ces légendes seraient de simples énumérations de batailles vaguement ennuyeuses : elles tiennent bien plus du conte par leur atmosphère, où le surnaturel est omniprésent et où le récit est, disons non pas incohérent, mais montre une conception de la cohérence qui renvoie davantage aux mythes antiques qu’à l’impeccable vraisemblance que réclament les lecteurs des époques plus récentes. Il faut ajouter à cela le style de ces récits : là encore très proche des contes, il ne s’embarrasse pas de descriptions détaillées ou de longs portraits psychologiques, mais fait s’enchaîner les événements avec une rapidité qui tient du lapidaire. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il n’y a aucun effet de style, bien au contraire : les dialogues farouches et parfois les remarques du narrateur qui ponctuent les récits achèvent rendre prenants des intrigues déjà pleines de merveilleux et parfois adroitement ficelées.

Quant au détail de ces péripéties, comment vous en donner une idée sinon en les rapprochant d’autres légendes plus connues ? Si vous connaissez un peu la mythologie grecque, il faudrait peut-être les rapprocher de figures comme Achille, Diomède, Ajax ou Héraclès/Hercule, avec tout ce que ces héros peuvent avoir d’ambivalent, à la fois bienfaiteurs de leur communauté et brutes sanguinaires en puissance. Si vous connaissez un peu la mythologie nordique, vous ne serez pas dépaysés chez les Nartes, tout aussi prompts à se lancer des défis virils absurdes et suicidaires que les guerriers des sagas ; Thor serait bien à sa place dans cet univers (de même que Loki, comme je l’ai dit plus haut à propos de Syrdon). Si vous aimez plutôt les légendes arthuriennes, imaginez Soslan comme une sorte de Lancelot bouillant, tandis que Batradz, par sa vertu, a quelque chose d’un Galaad (en un peu moins parfait). Et si vous lisez beaucoup de fantasy, sachez que les aventures de Conan le barbare tiennent du cours de diplomatie barbant à côté de ce qu’accomplissent les héros nartes. Si après cela vous n’avez toujours pas envie d’aller voir ces légendes, c’est qu’il n’y a vraiment pas moyen de vous plaire.

Dans le même domaine…

Dans le domaine des mythes et légendes du Caucase, je n’avais jusqu’à présent lu qu’un seul livre, un ouvrage savant de mythologie comparée, mais il est si bien fait que je ne résiste pas à l’envie de vous en parler un peu : il s’agit de Prométhée ou le Caucase de Georges Charachidzé, paru chez Flammarion en 1986. Charachidzé commence par présenter les nombreuses traditions qui existent dans le Caucase à propos du héros guerrier Amiran, ou Amirani, qui accomplit de nombreux exploits (notamment contre des démons) mais finit puni par les dieux et enchaîné à une colonne sur les flancs du mont Caucase. Ce héros est connu par plusieurs peuples de la région, les Géorgiens, les Tcherkesses, les Abkhazes, les Arméniens et d’autres encore, mais Charachidzé a l’avantage de maîtriser plus d’une dizaine des langues de cette région (excusez du peu) et d’écrire en français. Il s’intéresse aux rapports entre l’Amirani caucasien et une figure bien connue de la mythologie grecque, Prométhée, qui finit lui aussi enchaîné au Caucase. Dans ce travail de comparaison entre deux ensembles culturels, Charachidzé, après cette présentation des aventures d’Amirani dans leurs principales variantes,  adopte une approche structuraliste inspiré à la fois par les travaux de Dumézil et par ceux de Claude Lévi-Strauss. Très attentif à expliquer autant les différences entre ces traditions que leurs ressemblances, il avance chapitre après chapitre avec, à ce qu’il m’a semblé, beaucoup de prudence et de rigueur.

Certes, c’est une étude savante, et un simple amateur de légendes n’aura pas nécessairement l’envie ou la patience de suivre l’enquête dans ses moindres détails, mais, si vous avez envie de vous informer sur Amirani, ce livre peut être un bon point de départ. Et si les ouvrages d’études mythologiques vous intéressent (par exemple si vous avez déjà un peu fréquenté ceux de Dumézil ou de Lévi-Strauss), vous pouvez espérer une lecture passionnante.

C’est tout ce que je connais pour le moment sur les cultures de ce coin du monde. Je suis certain qu’il doit bien exister quelque part des livres, des films, des BD et plus généralement des fictions récenets qui s’inspirent des légendes des Nartes, mais je n’en ai pas encore trouvé.

Un extrait : la pelisse de Soslan

Je termine cette présentation par un extrait qui, quoique assez macabre et ne montrant pas Soslan sous son meilleur jour, donne une assez bonne idée de l’univers de ces légendes ossètes et du genre de rebondissements qui s’y produisent couramment.

« La pelisse de Soslan

Soslan voulait se distinguer en tout parmi les Nartes. L’idée lui vint donc de se faire une pelisse avec des peaux humaines : peaux de crânes et peaux de lèvres supérieures, avec les moustaches. Il ne parla de la chose à personne, mais se mit à tuer des hommes et, leur écorchant le crâne et la lèvre supérieure, réunit ce qu’il fallait pour la pelisse. Il réfléchit : qui pouvait, avec cette matière, lui coudre une pelisse sans défaut ?

Il y avait quelque part trois jeunes filles : c’est à elles que Soslan porta ses peaux. Quand elles les regardèrent, elles reconnurent chacune la tête d’un oncle, d’un frère, et furent dans un grand embarras. Mais que pouvaient-elles dire ? Elles promirent de tailler la pelisse pour le lendemain, et Soslan rentra chez lui.

Au plus fort de leur désolation, apparut le fléau des Nartes, le rusé Syrdon.

– Pourquoi êtes-vous tristes ? leur demanda-t-il.

– Comment ne serions-nous pas tristes ? Soslan nous a apporté des peaux humaines, peaux de crânes et peaux de lèvres, pour que nous lui cousions une pelisse. Or ce sont les peaux de nos oncles, de nos frères…

– Taillez-lui sa pelisse, leur dit Syrdon, et cousez-la, seulement laissez un vide par-devant. Quand il viendra, mettez-la sur lui et dites-lui : « Ta pelisse va bien, mais il lui manque de quoi faire les revers. Si tu nous apportes la peau du crâne d’Eltagan, le fils de Kutsykk – on dit qu’elle est en or, – nous pourrons l’achever. Mais il faut cette peau-là : aucune autre ne ferait l’affaire.

Les jeunes filles suivirent les instructions de Syrdon, et Soslan s’en fut chercher Eltagan, le fils de Kutsykk. Arrivé devant sa porte, il cria :

– Eltagan, fils de Kutsykk, es-tu là ?

Quand Eltagan l’entendit, il dit :

– Cette voix est celle de Soslan, allez lui dire qu’Eltagan n’est pas chez lui.

Un des domestiques courut dire à Soslan :

– Eltagan n’est pas chez lui.

– Trouvez-le-moi ! Il faut absolument que vous le trouviez !

Alors Eltagan sortit :

– Qu’y a-t-il, Soslan ? Que te faut-il ? Pourquoi me cherches-tu ?

– Montons sur la colline de Saqola et jouons aux dés, dit Soslan. Si tu gagnes, tu me couperas la tête. Si je gagne, c’est moi qui te la couperai.

Que pouvait-il faire, Eltagan, fils de Kutsykk, dont le crâne avait une peau d’or ? Il accepta et tous deux montèrent sur la colline.

Là, Soslan dit à Eltagan :

– Jette tes dés !

– C’est toi qui es venu ici m’imposer ce jeu, c’est donc à toi de commencer, répondit Eltagan.

Soslan jeta ses dés : il en sortit un flot de millet, de quoi battre pendant trois jours, et les grains se répandirent de tous côtés.

– Il faut picorer ce millet, dit Soslan.

Eltagan, le fils de Kutsykk, jeta ses dés : il en sortit des poules avec leurs poussins. Elles picorèrent si bien qu’il ne resta pas un seul grain.

– À toi de jeter les dés le premier, dit Soslan.

Eltagan jeta ses dés : un sanglier surgit.

– Attrape-le, si tu es un homme ! dit-il à Soslan.

Soslan jeta ses dés : il en sortit trois lévriers qui poursuivirent le sanglier et l’apportèrent, tout déchiré, devant Eltagan.

– À toi ! dit Eltagan.

Soslan jeta ses dés et les maisons des Nartes prirent feu. Il dit à Eltagan :

– Il faut les éteindre !

– Je renonce, dit Eltagan, fais de moi ce que tu voudras.

– Regarde, dit Soslan.

Il jeta ses dés et il tomba une grande pluie qui éteignit l’incendie.

– Tu as gagné, Soslan, dit Eltagan, prends ma tête.

– Joue encore un coup, je te le permets, dit Soslan. Si je gagne, j’agirai suivant notre convention.

Eltagan jeta ses dés : trois colombes en sortirent et s’envolèrent.

– Attrape-les ! dit-il à Soslan.

Soslan jeta ses dés : il en sortit trois oiseaux de proie, trois vautours qui poursuivirent les colombes, les saisirent et les laissèrent tomber devant Eltagan.

– Coupe-moi la tête, dit Eltagan, tu as gagné.

– Tu es un brave homme, Eltagan, fils de Kutsykk, dit Soslan. Je ne veux pas te couper la tête : sa peau me suffit.

Il le scalpa, rapporta la peau aux jeunes filles qui durent en faire les revers de sa pelisse. »

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Alejo Carpentier, « Le Royaume de ce monde »

11 octobre 2012

Référence : Alejo Carpentier, Le Royaume de ce monde, traduit de l’espagnol (Cuba) par René L.-F. Durand, Paris, Gallimard, 1954, rééd. Folio.  (El Reino de este Mundo, 1949.)

Quatrième de couverture

« Les données historiques qui servent de point de départ à ce roman – la révolte des Noirs de Saint-Domingue, suivie de l’exil des colons à Santiago de Cuba ; le gouvernement du général Leclerc, beau-frère de Napoléon ; le surprenant royaume noir de Henri-Christophe – ne doivent pas nous égarer sur son véritable sens. C’est une chronique par certains côtés ésotérique sur quoi plane l’atmosphère maléfique du Vaudou. Mackandal, le sorcier manchot, envoûte tous les animaux de l’île et les fait périr. Les colons ne tardent pas à subir le même sort. L’envoûtement se mêle à la farce et le ridicule s’achève dans le sang. L’image de la belle Pauline Bonaparte faisant masser son corps admirable par le nègre Soliman se détache sur ce fond d’incendie et de meurtres. »

Mon avis

Je suis tombé sur une référence à ce court roman il y a quelques semaines, en lisant un article sur le genre du réalisme magique dans le numéro zéro de l’actuelle revue de poésie À verse, alors nommée Ricochets, numéro que j’ai lu dans sa version en ligne sur le site de la revue. Dans la mesure où Cent ans de solitude de García Márquez fait partie de mes grands coups de foudre, il m’aurait été difficile de ne pas m’intéresser aux auteurs se revendiquant de ce genre ou de genres voisins !

Il semble qu’il faille distinguer entre le « réalisme magique » de Márquez et un « réalisme merveilleux » de Carpentier, mais je n’ai pas encore pu me renseigner davantage sur le sujet (l’état actuel de l’article « Réalisme merveilleux » sur Wikipédia et l’article d’Irène Gayraud dans Ricochets renvoient pour la définition de ce concept au « prologue du Royaume de ce monde« … mais j’ai le livre sous les yeux, et il n’y a aucun prologue théorique dans la traduction Folio que j’ai lue ! EDIT le 12 : il y a bien un prologue, mais il a été coupé dans la traduction Folio : honte à eux !). Je renonce donc à davantage de généralités et je m’en tiens à des comparaisons avec ce que je connais. On reconnaît dans Le Royaume de ce monde une approche du réel voisine de celle de Cent ans de solitude, avec des caractéristiques communes, dont un brouillage savant de la frontière entre l’événement historique et le surnaturel ou encore le voisinage constant entre un regard naïf (ou en apparence naïf) sur le monde et une réalité politique dure ; mais, dans le même temps, la démarche et le style de Carpentier m’ont paru extrêmement différents de ceux de Márquez.

Tout commence comme un roman historique : Ti Noël est un esclave noir au service du colon Lenormand de Mézy, dans la colonie française de Saint-Domingue, qui va devenir Haïti. Mais très rapidement, l’univers des croyances, celles des esclaves noirs (le vaudou) tout comme celles des colons (le christianisme), se mêle à la narration, qui s’avère vite bien éloignée d’un roman historique de facture classique : à l’issue de la lecture, le lecteur qui aurait tout ignoré de l’histoire de Saint-Domingue en entamant la lecture, par exemple moi, serait bien en peine de citer des dates ou des événements précis (heureusement, Wikipédia s’en charge). Et cela n’empêche en rien d’apprécier le livre, même si la connaissance précise des événements historiques permet, pendant ou après la lecture, de débrouiller le savant écheveau élaboré par Carpentier.

Au départ, le roman me faisait furieusement penser à des univers de fantasy ou de steampunk qui partent d’un contexte historique réel pour élaborer des uchronies et adoptent le postulat que les puissances surnaturelles issues de tel ou tel folklore sont bel et bien réelles et font dérailler le cours de l’Histoire (je pense par exemple à l’univers du jeu de rôle Deadlands où l’histoire de l’Ouest américain est brutalement réorientée par l’intervention des puissances surnaturelles révérées par les Indiens, entre autres, ce qui donne naissance à un Far-West métamorphosé). En fait, le lecteur attentif du Royaume de ce monde se rend rapidement compte que cette dimension surnaturelle ne modifie pas les événements eux-mêmes, mais seulement le type de causalité mobilisé pour les expliquer. Autrement dit, entre la lettre de la narration et la réalité factuelle des événements relatés, il existe un décalage plus ou moins grand savamment entretenu par l’auteur et qui permet plusieurs interprétations possibles de ce qui est raconté. Nous ne sommes pas loin de ce que la critique de notre côté de l’Atlantique appelle le fantastique, mais en un peu différent.

(Exemple avec une petite révélation sur un rebondissement des premiers chapitres.) Ainsi, pendant les premiers chapitres, Ti Noël fréquente un nommé Mackandal qui devient l’un des meneurs d’une révolte d’esclaves. L’arrestation et l’exécution de Mackandal sont décrites en des termes qui affirment qu’il s’échappe et se réincarne en animal, mais qui laissent aussi le lecteur libre de comprendre que l’esclave révolté a tout simplement été exécuté comme prévu. (Fin des révélations.)

Le début du roman m’a ainsi paru dans la pleine lignée de Cent ans de solitude, avec un brouillage constant et complet entre le réel historique et la mobilisation de causalités non rationnelles, notamment d’allusions à des puissances surnaturelles comme les divinités vaudou révérées par les esclaves noirs. De son côté, le style relève d’une belle prose classique, ciselée, servie par une syntaxe virtuose et un vocabulaire riche, recourant à des termes techniques précis pour désigner des realia du XVIIIe siècle (architecture, vêtements, artisanat) mais dans des proportions suffisamment raisonnables pour ne pas rendre la lecture impossible sans dictionnaire. L’écriture de Carpentier est si travaillée, même dans cette traduction française, que j’avais parfois l’impression de me trouver en présence d’un livre d’un grand prosateur francophone comme Claude Simon ou Pierre Michon, en oubliant qu’il s’agissait « seulement » d’une traduction de l’espagnol, traduction que je serais curieux d’être capable de comparer au texte original, mais qui montre à elle seule un impressionnant travail sur la langue.

Au départ passionné, je me suis pourtant refroidi peu à peu au fil de la lecture, avant d’être à nouveau mieux séduit par la fin. Pourquoi ? Pour deux raisons, qui tiennent à la structure du roman et à son style.

La structure du roman fait plusieurs choix intéressants, mais à double tranchant. Le premier est de ne pas avoir vraiment de personnage principal. Certes, on retrouve régulièrement Ti Noël, mais on croise tour à tour plusieurs figures, certaines, comme Pauline Bonaparte ou le roi Henri-Christophe, n’entrant en scène qu’assez tard dans le roman. Le second est de conserver une distance constante envers les personnages mis en scène, que ce soit en interdisant l’accès à leurs pensées ou en laissant poindre une certaine ironie, jamais très explicite, envers eux au moment de décrire lesdites pensées. Ce dernier point est directement lié au style (j’y viens), mais il tient aussi à l’approche, manifestement volontaire, de leur psychologie, qui enferme plusieurs personnages importants du roman dans l’archétype pur et simple plutôt que de tenter de les faire vraiment vivre (c’est particulièrement net pour Pauline et Henri-Christophe). Le résultat, ajouté à la brièveté du livre, fait que le lecteur voit défiler ces personnages sans vraiment pouvoir les approfondir ou s’attacher à eux. Les choses s’expliquent en partie lorsqu’on rapproche le roman de la chronologie de l’histoire de Saint-Domingue : Carpentier couvre une période longue et mouvementée de cette histoire en peu de pages, au point qu’on pourrait par moments se croire dans une chronique. Tout se passe comme si, en plus de convoquer la croyance au surnaturel, Carpentier s’ingéniait à changer les grandes figures de l’histoire locale en images d’Épinal avec lesquelles il travaille ensuite pour élaborer quelque chose qui oscille entre la légende et la parabole intemporelle.

 À cela s’ajoute le style du roman, très travaillé, comme je l’ai dit. Malgré les passions qu’il décrit, malgré les réalités bigarrées et les événements tourmentés qu’il représente, il conserve toujours quelque chose de lisse et de hiératique. Dans son déploiement de maîtrise parfaite, l’écriture de Carpentier a quelque chose d’étonnamment parnassien, et, pour un roman de réalisme merveilleux, la rencontre n’est pas un petit paradoxe. Les généraux, les rois, les forteresses, les foules, même les va-nu-pieds ont l’air sortis d’un sonnet de Heredia, les phrases sont brillantes et glacées comme des rimes de Gautier. Je ne vais pas bouder mon admiration : il y a des morceaux de bravoure superbes, notamment la citadelle d’Henri-Christophe, La Ferrière, sorte d’hallucination architecturale, et les chapitres où Ti Noël se trouve bien malgré lui mêlé à ses projets de grandeur, en une séquence qui ferait presque penser à la ville du Roi et l’Oiseau de Paul Grimault. Mais tout cela garde quelque chose de statuaire, y compris les personnages. Les courts chapitres, les scènes, les événements défilent comme une galerie de tableaux superbes mais étonnamment académiques, éblouissants, mais pas si émouvants, au point que je me demande si c’est leur but principal.

(Attention, ce paragraphe révèle la fin du roman !) Le dénouement du roman apporte une réponse partielle à cette interrogation. La succession des péripéties montre le pauvre Ti Noël libéré d’un esclavage pour mieux tomber dans un autre, puis voyant les générations suivantes pas plus heureuses que la sienne, malgré les révoltes, les révolutions et les massacres pour la liberté. La fin du chapitre, en explicitant le titre, formule quelque chose comme une morale, de sorte que l’ensemble du roman peut être considéré rétrospectivement comme une sorte de parabole sur la condition humaine. Mais une si grande morale avec si peu d’approfondissement psychologique ou de problématisation, n’est-ce pas là un tantinet trop démonstratif ? C’était beau, alors de toute façon ça n’est pas bien grave, mais ça ne m’a séduit qu’à moitié. (Fin des révélations.)

J’ai peut-être eu une lecture en partie biaisée de ce livre, dans la mesure où, malgré sa brièveté, je l’ai lu sur une période comparativement bien longue, un ou deux chapitres à la fois, n’ayant pas le temps pour des séances de lecture plus longues au moment où je l’ai commencé. A posteriori, je pense que c’est plutôt le genre de livre qui gagne à être lu en une fois (ou deux) : peut-être les personnages ont-ils l’air plus vivants lorsqu’on les voit s’animer tout d’une traite. Et puis, j’en attendais peut-être quelque chose de trop proche de ce que j’avais trouvé d’intense, de fantaisiste et d’incroyablement foisonnant dans Cent ans de solitude.

Malgré cette impression en demi-teinte, c’est une lecture que je recommande, parce que ce roman a l’énorme qualité de traiter d’une période historique et d’un coin du monde dont on entend trop peu parler, de faire découvrir les divinités vaudous, et de déployer une prose somptueuse.

Dans le même genre…

Quelques mois après, j’ai lu un autre roman de Carpentier, Le Partage des eaux, dont je parle dans ce billet, si ça vous intéresse.


Giambattista Basile, « Le Conte des contes » (choix)

5 octobre 2012

Référence : Giambattista Basile, Le Conte des contes (contes choisis et traduits du napolitain par Myriam Tanant), Paris, Libella, 2012.

Prologue : où l’auteur du billet dit qu’il aime les contes et donne des idées de lectures en vrac

On entend toujours parler des quatre ou cinq mêmes contes, souvent par grosses productions cinématographiques interposées. C’est dommage, parce que des contes, il en existe une infinité, que ce soit ceux de tradition orale ou bien les contes écrits disons à partir du XVIIe siècle, lorsque le conte connaît sa première vogue et devient un genre littéraire. Les recueils de Perrault et des frères Grimm, qui partent d’une démarche de folkloristes mais ne vont pas sans une part de réécriture, sont la partie émergée d’un iceberg énorme où on peut trouver quelques belles pépites. Deux ou trois choses où j’ai eu l’occasion de mettre le nez :

Le Cabinet des fées, (très) gros recueil paru dans les années 1780 et rassemblant des contes « littéraires » signés par toutes sortes de plumes célèbres, dont Madame Leprince de Beaumont et Madame d’Aulnoy (moins connue mais auteure de nombreux contes) ou encore Jean-Jacques Rousseau ou Perrault lui-même.

– Parmi les recueils des grands folkloristes qui rassemblent des contes en France dans la seconde moitié du XIXe siècle, il y a par exemple les Contes de Haute-Bretagne de Paul Sébillot parus en 1880 (auxquels j’ai à peine goûté, mais ils attendent fidèlement sur une étagère à contes).

– Tout récemment, je ne peux pas ne pas parler des beaux livres de Pierre Dubois, l’elficologue, les Grands livres (des fées, des elfes, des lutins) et les Contes (certains recueillis, d’autres inventés par lui, d’autres encore un peu les deux), illustrés par Roland et Claudine Sabatier.

– Et il faudrait aussi caser un mot sur les études consacrées aux contes. Je n’en ai pour le moment lue qu’une, très connue : Morphologie du conte de Vladimir Propp, courte et passionnante, rigoureuse, dont la méthode structuraliste (il s’agit de mettre en série de nombreux contes et de comparer leurs structures narratives) éclaire plein de choses sans prétendre épuiser le sens des récits en question. J’ai parcouru et boycotte Bettelheim et sa Psychanalyse des contes de fées, c’est viscéral, il y a quelque chose de fondamentalement faux là-dedans. Il faudrait aussi aller voir ce que fait Bernadette Bricout, mais je n’ai encore fait que feuilleter ses livres pour le moment.

Et donc, il y a le Conte des contes de Giambattista Basile : là c’est plus simple, je ne le connaissais pas du tout, même si j’avais dû croiser son nom quelque part.

Le Conte des contes, qu’est-ce ?

C’était un achat sur un coup de tête, motivé en bonne partie par la couverture (c’est très banal, mais bon, c’est parfois difficile de résister à du Rackham). Auteur inconnu, maison d’édition inconnue aussi : pas trop ma façon de faire habituelle, mais un coup de dé de temps en temps, c’est bien.

Au départ je ne m’étais pas rendu compte que ce n’était qu’un choix de contes, douze sur les cinquante que compte le recueil complet. En m’en rendant compte j’ai commencé par pester, parce que ce n’était pas assez explicité sur la couverture (même si c’est bien mentionné sur le quatrième de couverture, mais noyé dans le résumé) et parce que je préfère d’habitude avoir le texte intégral, quitte à ne pas tout lire tout de suite. En fait, ce choix de contes reste bien présenté. L’introduction est courte mais claire et donne déjà quelques bonnes bases pour aborder le texte ; on peut sans problème commencer par lire les contes et l’introduction seulement ensuite, même si elle aide à comprendre le style très particulier de Basile.

Un mot sur l’auteur et la genèse du recueil : Giambattista Basile, né à Naples (c’est important), vit au tournant des XVIe-XVIIe siècles, et mène une existence qui le conduit du métier des armes à l’administration à la cour de la République de Venise, où il fréquente les milieux cultivés et se fait poète. Apparemment, il compose toutes sortes de choses en italien qui n’ont pas beaucoup de succès. Vers la fin de sa vie, il a la bonne idée d’imiter la démarche d’un poète de Naples, Giulio Cesare Cortese, qui écrit en dialecte napolitain, et c’est en napolitain que Basile compose Lo Conto di Cunti (souvent publié depuis sous le titre de Pentaméron, en référence au Décaméron de Boccace, que je n’ai pas encore lu mais qui est plus connu et qui apparemment n’a rien à voir, ce qui nuit au recueil de Basile qui de ce fait a l’air d’avoir fait la même chose que Boccace alors que non – bref). Pendant longtemps, dialecte peu connu oblige, ce recueil de contes reste encore plus obscur que le reste de l’œuvre de Basile, mais il finit par être redécouvert et traduit de plus en plus correctement.

Ce qui est important dans tout cela à la lecture des contes, c’est le style de Basile, qui provient directement de sa volonté d’utiliser le napolitain et aussi d’employer des tournures orales et populaires, bien distinctes de la langue littéraire qu’il avait utilisée pour ses poèmes. Je ne sais pas à quoi peut ressembler l’original napolitain, mais, dans cette traduction, ce style a un charme fou !

Des contes non expurgés portés par un style savoureux

Avant de parler du style, il faut parler des histoires elles-mêmes : ce sont des contes de fées, mais ils n’ont heureusement rien à voir avec ces contes « littéraires » du XVIIIe siècle où on sent à chaque ligne un projet moralisateur et un imaginaire de cour, plein de princes aux bonnes manières et de princesses aux airs de première dame de la Reine (on en trouve de ce genre dans Le Cabinet des fées). Ce sont bel et bien des contes qui, même s’ils n’ont sans doute pas le même cachet « d’origine populaire garantie » que s’ils avaient été recueillis avec toute la méthode nécessaire par un folkloriste, ont une allure ancienne crédible dans la mesure où ils ne reculent ni devant le bizarre, ni devant le cruel, ni devant l’érotique (il y a peu de sexe, mais le désir des personnages amoureux, qui va de pair avec leurs sentiments, n’est jamais dissimulé). Ce sont des contes comme je les aime, avec beaucoup de surnaturel, des rebondissements étranges, des méchants vraiment haïssables et qui subissent un sort affreux à la fin.

Sur le plan des intrigues, je ne serais pas surpris si on me disait que leur structure et leurs procédés narratifs restent proches de la trame commune aux contes oraux que Propp a dégagée dans son livre : rien qu’en douze contes, on peut commencer à reconnaître des motifs récurrents et aussi des phrases aux allures de formules qui, si elles ne sont pas la transcription directe de formules orales, reproduisent en tout cas des procédés typiques des contes oraux.

Mais ce qui frappe le plus à la lecture, c’est le style de Giambattista Basile. Si j’avais envie d’être vraiment accrocheur et en exagérant à peine, je pourrais dire que, sur le plan de l’emploi des métaphores et des comparaisons, Basile est un peu un aïeul de Terry Pratchett qui aurait vécu à Naples au XVIIe siècle : son écriture est alerte, pleine de verve et d’humour, et ne recule pas devant des images inattendues, recherchées voire franchement excentriques. Un spécialiste de la littérature du XVIIe siècle vous expliquerait sûrement que c’est typique d’un maniérisme de cette époque etc. C’est certain, parce qu’il y a tout un jeu avec les images conventionnelles de la rhétorique amoureuse, comme dans ce passage de « La Branche de myrte » où un prince, qui reçoit les visites nocturnes mais fugitives d’une belle inconnue, parvient  enfin à en voir le visage :

« Il vit alors la fleur de la quintessence de la beauté, la merveille des merveilles des femmes, le miroir, l’œuf peint de Vénus, l’enchantement des enchantements d’Amour : il vit une poupée, une gracieuse petite colombe, la fée Morgane, une bannière splendide, une branche en or, il vit une ravisseuse de cœur, un œil de faucon, une lune pleine, un beau petit pigeon, un morceau de roi, un bijou, un joyau, une pierre précieuse, bref il vit en vérité un spectacle qui l’envoya directement au septième ciel. »

Si toutes les phrases étaient aussi chargées, cela finirait par devenir fastidieux, mais ce n’est pas le cas, et surtout ces comparaisons multiples ne se prennent pas (ou pas longtemps) au sérieux. En témoigne le choix de comparés parfois complètement terre-à-terre, comme dans ce passage du même conte où le prince devient jaloux :

« Comme il l’aimait plus que sa vie et la voyait plus belle que toutes les belles, son amour fit germer en lui cet autre trouble-fête qui est une tempête dans la mer des plaisirs d’amour, une pluie sur la lessive des joies d’Éros, de la suie qui tombe dans la soupe de haricots des amoureux, je veux parler de celle qui est un serpent venimeux, un ver qui ronge, un fiel qui empoisonne, un gel qui raidit, celle à cause de qui la vie est toujours en suspens, l’esprit toujours inquiet, la cœur toujours suspicieux. »

De nombreuses autres formules imagées, avec de vraies trouvailles, émaillent les contes, et elles introduisent parfois des rebondissements tout aussi bien trouvés. On trouve ainsi des phrases comme :

« Pendant quelque temps, les époux vécurent un bonheur sucré, mais comme trop de sucre finit par écœurer, le marié sombra dans une profonde mélancolie (…) »

ou :

« Il attendit que le soleil administre au ciel quelques pilules dorées afin de le purger des ombres (…) »

ou :

« Quand descendit la nuit en répandant autour d’elle son encre comme une seiche pour ne pas voir tous les voleurs à la tire (…) »

ou cette phrase d’une ogresse s’adressant à son mari qui rentre le soir :

« Mon beau poilu, quelles sont les nouvelles ? »

Je m’arrête avant de citer des pages entières… Tout le monde n’aimera sans doute pas une telle écriture qui ne se prend pas au sérieux et qui ne recule devant aucune image, même pas les plus controuvées. Mais ce style donne une saveur toute particulière à ces contes, qui gagnent l’éloquence d’une plume vivace et cultivée (on trouve régulièrement des allusions à la culture classique, Vénus, Hélène, les Titans, etc.) sans perdre leurs aspects les plus populaires.

Bien sûr, je ne sais pas au fond si cette lecture conserverait tout son intérêt au bout du cinquantième conte : un choix peut suffire à une première découverte, l’important en l’occurrence est plutôt qu’il soit bien traduit. N’empêche : j’ai souvent ri et beaucoup souri à la lecture de ce livre, et il n’est pas impossible que je craque pour le recueil complet si je le croise un jour… si vous aimez les contes, c’est un recueil à aller découvrir absolument.

EDIT : Si vous voulez plutôt trouver le recueil en entier, une traduction française intégrale est parue somme toute récemment : Le Conte des contes, traduction de Françoise Decroisette, Paris, Circé, 1995.