Virgile, « L’Énéide »

23 novembre 2012

Ceci est une présentation d’un grand classique. Si vous n’y connaissez rien, restez, c’est fait pour !

Présentation de l’intrigue

La guerre de Troie s’est terminée avec la prise de la ville par les Achéens grâce à la ruse du cheval de bois. Les Achéens se répandent dans Ilion pendant la nuit, menés par Ulysse, Diomède et Néoptolème, le brutal fils d’Achille. La lignée de Priam s’éteint, les héros troyens sont massacrés, tous les héritiers du trône tués, les femmes sont emmenées en esclavage. La grandeur de Troie est anéantie… complètement ? Non, car une poignée de survivants, menée par le prince troyen Énée, fils d’Anchise et de la déesse Vénus, parvient à échapper au massacre et prend la mer en quête d’un pays où fonder une nouvelle Troie. Les destins sont de leur côté, et ils bénéficient de la protection de Vénus, mais ils sont poursuivis par la haine de Junon, qui a toujours détesté Troie.

La nouvelle Troie dont rêvent Énée et ses compagnons, c’est en Italie qu’ils vont la fonder, et les descendants d’Énée et de son fils Ascagne deviendront les fondateurs de Rome.

L’épopée commence lorsque la flotte d’Énée parvient aux rives de Carthage, où la reine Didon accueille favorablement les derniers Troyens et presse Énée de lui raconter son histoire. Il relate alors la prise de Troie et le long voyage qui l’a mené jusque là. Didon est très bien disposée envers Énée… un peu trop bien pour son propre bien. La séparation entre Énée et Didon devient l’origine lointaine de la haine tenace entre la future Rome et le puissant royaume de Carthage. Énée doit alors poursuivre son voyage incertain.

Mais lorsqu’il parvient finalement en Italie, Énée est loin d’être au bout de ses peines : il doit se faire accepter des populations locales, alors que Junon fait tout pour semer la discorde entre les Troyens et les Rutules, le peuple belliqueux mené par le farouche chef de guerre Turnus. La guerre est bientôt inévitable… Il n’est pas facile de fonder Rome !

Mon avis

Difficile de parler objectivement de cette épopée, qui est l’une de mes œuvres classiques préférées ! Je suis tombé dedans tout petit, grâce aux Contes et récits tirés de l’Énéide (alors édités dans la collection Pocket), qui sont un bon moyen de faire découvrir l’histoire aux plus jeunes ou à tous ceux que l’épopée elle-même intimide un peu. Par la suite, j’ai lu l’œuvre elle-même en traduction et j’ai eu l’occasion de travailler dessus en classe. Mais vraiment, je pense qu’il n’y a pas besoin d’un cours pour se plonger dans l’Énéide : une bonne édition avec quelques notes suffit (pour comprendre les principales allusions aux peuples ou les noms alternatifs des dieux).

Si vous avez aimé l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, ou au moins l’une des deux, vous ne pourrez qu’aimer l’Énéide.

D’abord parce que l’Énéide prend la suite directe de ces deux épopées, et qu’Énée raconte enfin la chute de Troie, qui n’est pas décrite en détail chez Homère.

Ensuite, on dit souvent que l’Énéide est une Odyssée suivie d’une Iliade : toute la première moitié décrit le voyage d’Énée depuis Troie jusqu’en Italie, tandis que la seconde moitié raconte la façon dont il fonde sa ville et doit la protéger contre les menées de Junon et des Rutules. La partie « voyage » comprend plusieurs épisodes merveilleux proches de ce qu’on trouve dans les voyages d’Ulysse, mais chaque fois avec des variations et des innovations. La seconde moitié contient aussi quelques éléments merveilleux, mais plus discrets, qui prennent plutôt la forme de présages ou de miracles ponctuels accomplis par les dieux.

Le grand intérêt de l’Énéide par rapport à l’Iliade et à l’Odyssée, c’est que c’est un univers à mi chemin entre la mythologie et l’histoire. On sort du cycle de la guerre de Troie, il y a les dieux, des créatures merveilleuses, des oracles, etc. et en même temps tout ce que fait Énée pose les bases de l’histoire antique réelle, celle de l’empire romain et de ses rivalités avec les empires voisins (typiquement Carthage).

Évidemment, cela tient au contexte dans lequel l’Énéide a été composée : c’est une « commande » d’Auguste, le premier empereur romain (à la fin du Ier siècle av. J.-C.), et toute l’épopée exalte la grandeur de Rome et la venue future de l’empereur. Il faut prendre cela avec recul : Rome avait évidemment tout intérêt à se présenter comme l’héritière directe de Troie (pourquoi de Troie et pas des Grecs ? parce que les Troyens ont toujours eu meilleure réputation dans l’histoire : chez Homère, le Troyen Hector est le héros « civilisé » par excellence, par opposition à Achille, qui est peut-être un héros mais qui est aussi une brute). Vous pourrez trouver plus d’informations là-dessus sur Wikipédia, ou dans un manuel de littérature latine, ou dans n’importe quelle bonne édition de l’Énéide.

La collection « Contes et légendes » est une vieille collection jeunesse et une valeur sûre pour une première plongée dans l’univers de la mythologie classique – et dans les autres mythologies du monde aussi.

Quelle traduction ?

La langue de Virgile est une langue poétique – forcément – qui s’inspire d’Homère et des autres épopées composées plus tard (à l’époque alexandrine), mais a sa saveur propre. On peut aimer ou non : l’essentiel est de trouver une traduction qui vous paraisse accessible. Comme souvent, il y a pas mal de traductions en prose (comme pour Homère), mais il en existe aussi en vers. Je ne connais pas très bien quelles traductions circulent actuellement, mais ça vaut le coup d’en comparer plusieurs pour prendre celle qui vous plaît le mieux.

L’Énéide est très facile à trouver en poche, il en existe des éditions chez à peu près tous les grands éditeurs de classiques : Folio, Livre de poche, GF… attention à ne pas confondre avec des éditions abrégées ou des recueils d’extraits.La traduction dans laquelle j’ai découvert l’épopée était celle de Jacques Perret, réalisée pour la Collection des universités de France (aux Belles Lettres, la collection des éditions scientifiques de référence des textes antiques) et rééditée chez Gallimard en Folio.

Parmi les traductions que je ne connais pas, ou beaucoup moins bien : en GF, il y a la traduction de Maurice Rat, et aussi une traduction de Philippe Heuzé chez Ellipses. Dans le genre « beaux livres très chers », il y a la traduction de Marc Chouet pour l’édition en deux gros volumes illustrés de tableaux classiques chez Diane de Selliers (mais à moins d’avoir des genoux en bronze ou un lutrin du même matériau à portée de la main, ça ne doit pas être très facile de le lire vraiment).

Une traduction plus connue est celle de Pierre Klossowski (parue chez Gallimard en 1964 selon Wikipédia) : une traduction audacieuse, qui se modèle sur la syntaxe latine et emploie mots anciens, mots récents pris dans des sens peu connus, etc. Si c’est bien celle que je me souviens d’avoir eu un peu en main, ce n’est sans doute pas la meilleure traduction pour qui découvre complètement Virgile, mais, quand on connaît déjà un peu l’épopée, c’est une œuvre de traduction vraiment intéressante (quoi qu’on pense de la démarche et de son degré de réussite), un peu comme la traduction de Pindare par Jean-Paul Savignac chez La Différence.

Il vient de paraître (en novembre 2012) une nouvelle traduction par l’antiquisant et historien Paul Veyne (auteur d’ouvrage importants sur la littérature et l’histoire antiques, dont L’élégie érotique romaine, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? ou L’empire gréco-romain), éditée chez Albin Michel en grand format. C’est une traduction en prose qui se veut manifestement accessible à un large public ; elle est fondée sur le texte latin de l’édition de la Collection des universités de France, et, avec un traducteur pareil, elle doit être fiable. Elle est précédée d’une courte préface de Paul Veyne et accompagnée de notes par Hélène Monsacré. Inconvénient principal de cette édition au premier regard : la couverture est hideuse (et kitschissime). Je ne sais pas ce qui a pris à l’éditeur… J’espère qu’il y aura une réédition en poche dans quelque temps, ou au moins quelque chose sous une couverture d’un meilleur goût.

Si vous voulez jeter un œil sur Internet avant d’aller en librairie, on trouve aussi plusieurs traductions en ligne, par exemple sur Wikisource. Attention : comme souvent, ce sont des traductions plus anciennes, qui risquent d’être parfois moins accessibles ou quelque peu éloignées du texte.

Heureusement qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture…

Des livres qui s’inspirent de l’Énéide

Pas mal de livres s’inspirent de l’Énéide, notamment en fantasy :

– Le roman Lavinia d’Ursula Le Guin raconte les événements du point de vue de Lavinia, qu’Énée épouse dans l’Énéide mais qui n’y joue qu’un rôle mineur. Le Guin a donc imaginé d’approfondir ce personnage négligé dans une version différente de l’épopée. J’en ai plutôt entendu du bien, mais je ne l’ai pas encore lu. Mise à jour en janvier 2019 : je l’ai enfin lu et il est excellent. J’en parle sur le billet qui lui est consacré.

– La trilogie du Latium de Thomas Burnett Swann met notamment en scène Énée et Ascagne pendant leur séjour chez Didon à Carthage… mais dans une version plus « fantasy ». C’est du « merveilleux tranquille » (pas énormément de combats et de guerres), mais l’histoire a malgré tout ses côtés sombres ; simplement, c’est plus une atmosphère de « conte mythologique » que de l’action à tout va façon Gemmell ou Howard.

– En bande dessinée, la BD Le Dernier Troyen, scénarisée par Valérie Mangin et dessinée par Thierry Démarez, s’inspire (très très) librement des aventures d’Énée. Elle fait partie de l’univers des Chroniques de l’Antiquité galactique, qui transpose la mythologie gréco-romaine en space opera. Ce cycle m’a un peu déçu, je ne suis pas allé jusqu’au bout. Personnellement, je préfère à tout point de vue le premier cycle dans cet univers, Le Fléau des dieux, consacré à l’affrontement entre Rome et les Huns d’Attila… dans l’espâââce ! Sans rire, c’est magnifique et il y a plus d’un rebondissement savoureux dans l’intrigue.

Message posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 23 juin 2012, rebricolé et augmenté depuis.

Publicités

[Film] « Kirikou et les Hommes et les Femmes », de Michel Ocelot

13 novembre 2012

Vu il y a quelques semaines Kirikou et les Hommes et les Femmes de Michel Ocelot, le troisième film d’animation consacré à Kirikou après Kirikou et la Sorcière (sorti en 1998) et Kirikou et les Bêtes sauvages (sorti en 2005). J’étais allé le voir sans attente particulière, et même avec une légère appréhension, ayant été un brin déçu par le précédent film d’Ocelot, Les Contes de la nuit (sorti à l’été 2011) — non parce qu’il était mauvais, mais parce que, tout en présentant les mêmes qualités que les précédents contes du réalisateur, il versait un peu dans la facilité en reproduisant une même forme sans tenter de se renouveler.

Par bonheur, ce troisième Kirikou contient à mes yeux assez de nouveauté pour présenter autant d’intérêt que les deux premiers, en approfondissant encore d’une manière différente l’univers de conte africain qui caractérise Kirikou. Détaillons un peu.

Une affaire d’attentes

D’abord, il faut savoir que vos attentes et vos exigences envers ce film peuvent varier énormément selon que vous avez déjà vu ou non un ou plusieurs autres films d’animation de Michel Ocelot et que vous savez déjà bien ou non quel genre de films il fait. La filmographie de Michel Ocelot est marquée par le genre du conte, qu’il maîtrise très bien et qu’il déploie sous différentes formes et dans différentes aires culturelles. Si vous ne connaissez pas du tout ses films, vous pouvez commencer sans risque par à peu près n’importe lequel d’entre eux. Princes et Princesses et Les Contes de la nuit sont des films-recueils de contes en ombres chinoises qui se passent dans toutes les parties du monde (et à toutes les époques, si je me souviens bien). Kirikou et la Sorcière et Azur et Asmar racontent chacun un grand conte, le premier se déroulant dans une Afrique de l’Ouest imaginaire (celle des contes africains), le second voyageant entre l’Occident et l’Orient médiévaux imaginaires. Kirikou et les Bêtes sauvages et Kirikou et les Hommes et les Femmes sont des films-recueils d’histoires courtes, mais se déroulent dans l’univers de Kirikou.

Vos attentes varieront aussi selon que vous avez ou non déjà vu l’un ou les deux autres films mettant en scène Kirikou. Un mot sur le contenu des trois films et sur leurs rapports entre eux. Le premier film, Kirikou et la Sorcière, raconte l’histoire principale de Kirikou, à savoir sa lutte futée contre la sorcière Karaba qui terrorise son village. Les deux autres films ne sont pas des suites, ni des préquelles, d’ailleurs : chacun raconte plusieurs histoires plus courtes qui se passent pendant les événements du premier film, sans s’y rattacher trop précisément (il s’agit simplement de reprendre le contexte général de la lutte de Kirikou contre la sorcière et d’y développer des historiettes autonomes). S’il faut ne voir qu’un seul de ces films, c’est bien entendu le premier. Les deux autres ne nécessitent pas d’avoir vu le premier film, mais on en profite un peu mieux si c’est le cas.

De manière générale, quelqu’un qui connaît déjà bien les films d’Ocelot peut s’interroger sur sa capacité à se renouveler avec ce troisième Kirikou dont la forme, une série d’histoires courtes, reprend donc un type de récit déjà abondamment exploré par Ocelot, voire « exploité », diront les plus sévères. En ce qui me concerne, je trouve intéressant et pas si fréquent de voir un réalisateur tenter d’approfondir une même forme avec une telle constance, et ce n’est pas si gênant dans la mesure où chacun des films pris individuellement est bon (voire très bon) ; mais le réalisateur risque effectivement de lasser ses spectateurs les plus fidèles en reprenant trop souvent les mêmes ficelles. Personnellement, les aspects nouveaux de ces cinq histoires du troisième Kirikou sont assez présents pour lui permettre d’échapper à la sensation de facilité que laissait Les Contes de la nuit.

Graphismes et musiques

Parlons d’abord un peu des graphismes. L’univers visuel est globalement le même que dans les deux premiers films : mêmes personnages, mêmes décors, mêmes ambiances de couleurs. Le gros changement réside dans le passage aux images de synthèse, contrairement aux deux films précédents qui étaient des dessins animés « traditionnels » à rendu de type celluloïd. Nul effet de mode là-dedans : Ocelot avait déjà recouru aux images de synthèse pour Azur et Asmar et n’en était pas moins revenu au dessin animé celluloïd pour ses films suivants (au moins pour le rendu final).

L’emploi de la technique du relief n’est pas non plus une nouveauté complète, puisqu’Ocelot l’avait employée dans Les Contes de la nuit, et il en fait à nouveau le même emploi un peu différent de ce qui se fait dans les grosses productions américaines : le relief consiste non pas en un « gonflage » des volumes mais en un effet de profondeur produit entre les différents plans d’une même image. Je ne sais pas si cela fonctionne bien : j’ai vu le film en 2D. En 2D, j’ai un peu regretté le côté « trop fini » que donnent les graphismes en images de synthèse aux apparences à présent bien connues des personnages de Kirikou.

L’ensemble reste beau et les ambiances de couleurs sont toujours bien travaillées, mais l’ensemble m’a paru un peu en deçà du premier Kirikou et sans doute aussi du deuxième en termes de variété et de détails dans les environnements (mais le deuxième mettait en scène des animaux du genre girafe, alors c’est tout de suite plus facile d’en mettre plein les yeux…). Je regrette un peu de ne pas avoir vu le film en relief : cela met peut-être mieux en valeur ce nouveau type de graphismes, mais il serait bon de pouvoir en profiter pleinement même en 2D.

J’avoue avoir été trop pris par le film pour faire très attention à la musique avant la dernière des cinq histoires, où elle joue un rôle important. La chanson du générique reprend l’air de Kirikou, l’enfant nu mais avec des paroles différentes : une chanson entièrement nouvelle aurait été préférable. Mais il faudrait avoir la BO du film sous l’oreille pour juger plus précisément de l’ensemble.

Les histoires

Et venons-en donc aux histoires elles-mêmes. Le premier Kirikou traitait déjà à sa manière de problèmes de vie commune et notamment de rapports entre hommes et femmes. Le titre de ce troisième film montre la volonté d’Ocelot de constituer une trilogie complète (il a affirmé que cette fois c’était vraiment le dernier film sur Kirikou) en explorant plus particulièrement le domaine des relations humaines après un premier recueil d’histoires consacré aux bêtes.

L’atout principal de ce troisième film, découlant directement de ce choix, est de mettre en avant des personnages secondaires qui, dans les films précédents, disparaissaient trop vite derrière le génie du petit garçon. Si Kirikou est toujours aussi doué, il n’a pas (et ne peut pas avoir) réponse à tout, et ne peut ni tout connaître, ni tout résoudre lui-même. Certaines histoires le mettent donc légèrement en retrait derrière d’autres personnages auprès desquels il s’instruit avec avidité : un jeune voyageur étranger, une griotte (une femme griot), ou bien la mère de Kirikou. Cela corrige le défaut potentiel principal des histoires de Kirikou, qui était de toujours mettre en scène un héros un peu trop parfait, et cela enrichit notablement la galerie des personnages.

Le deuxième intérêt nouveau du film est qu’il en dit davantage sur la société du village de Kirikou, mais aussi sur l’univers où il vit en général : un univers de conte, oui, mais directement en prise sur les cultures, les imaginaires et l’Histoire de l’Afrique. De ce point de vue, du haut des quelques éléments du film que j’ai pu reconnaître ou sur lesquels je me suis renseigné, je ne suis pas du tout d’accord avec les quelques critiques de presse qui ont parlé d’une « vision fantasmée de l’Afrique » à propos de ce film.

D’abord parce que c’est une critique à peu près aussi déplacée que si on reprochait au Petit Chaperon rouge ou à Raiponce de ne pas livrer un tableau fidèle des vêtements, de l’alimentation, des coupes de cheveux ou des modes d’habitat de l’Occident médiéval… encore une fois, c’est un conte, et cela ne prétend pas être autre chose.

Ensuite parce qu’on pourrait gratter sous ces reproches et y trouver probablement un occidentalo-centrisme sournois : au nom de quoi ne pourrait-on pas montrer les aspects les plus traditionnels de l’Afrique (car après tout, les femmes aux seins nus et les cases, Ocelot n’en parle pas sans savoir, il les a connues dans son enfance en Guinée, il en parle même dans les interviews et dans son livre Tout sur Kirikou) ? Qu’y a-t-il de colonialiste là-dedans (oui, il y a eu aussi au moins un triste sire je ne sais où sur Allociné pour parler de colonialisme) ? L’injustice n’est-elle pas plutôt dans le peu de diffusion médiatique que connaissent les cultures africaines en général en Europe et en France (ce qui fait qu’on associe trop souvent à « Afrique » des images de famines et de pauvreté, au mépris de tout ce qui s’y passe d’autre, un peu comme si on ne parlait de la Norvège qu’à propos de gens qui meurent de froid) ? On ne peut pas demander à un film de tout dire à la fois sur un continent.

Mais surtout, ce reproche est particulièrement infondé à propos de ce film-ci, car il contient des références bien précises à plusieurs cultures africaines. J’ai failli applaudir des mains et des pieds dans la salle de cinéma en en reconnaissant une : le jeune garçon qui s’égare près du village de Kirikou et qui s’avère être un Touareg a pour nom Anigouran, nom que porte l’un des principaux héros légendaires de la culture touareg, un héros fameux pour sa ruse et réputé l’inventeur de l’écriture touareg, le tifinagh.  J’avais découvert ce héros il y a quelques années dans le livre Contes touaregs du Niger rassemblé par Laurence Rivaillé et Pierre-Marie Decoudras et paru chez Karthala en 1993 et j’avais été marqué par les ruses d’Anigouran et par les histoires de djinns et de kambaltous. Même si l’allusion s’en tient à ce nom propre, quelle belle idée que cette rencontre entre Kirikou et un autre héros réputé pour son intelligence !

L’autre allusion la plus claire que j’aie pu déceler dans le film, je l’ai cherchée dans Wikipédia en rentrant : la griotte raconte aux villageois l’histoire de Soundiata Keïta, un empereur du Mali ayant vécu au XIIIe siècle et dont la vie a été changée par la suite en geste légendaire. Quelques semaines après, je suis tombé complètement par hasard sur un petit livre là-dessus l’autre jour : Soundiata, l’épopée mandingue, recueillie par D. T. Niane, chez Présence africaine (1960), et je m’y plongerai dès que j’aurai fini mes lectures actuelles. (EDIT le 9 janvier 2013 : J’ai donc lu Soundjata ou l’épopée mandingue et j’en parle ici.) Il faudrait aussi que je parle de ce livre sur les Touaregs qui était vraiment beau. Mais bref, il faut arrêter de s’imaginer que Michel Ocelot parle de l’Afrique sans la connaître. Dans combien de films européens récents accessibles à un public si vaste et bénéficiant d’une aussi large distribution trouverait-on mentionnés ces noms d’Anigouran et de Soundiata, sans parler des pratiques des griots africains ? S’il y a un film d’animation français récent qui parle de l’Afrique sans la connaître, ce serait plutôt le très moyen Zarafa.

Un troisième attrait de ce Kirikou, moins important, est le changement inévitable de logique qu’amène la reprise répétée des mêmes personnages principaux (Kirikou et les villageois) et du même contexte : d’une logique de cadre servant purement l’histoire de départ, l’environnement où évolue Kirikou devient peu à peu un univers vivant au sens plein, où les personnages, la femme forte, le vieux grincheux, les enfants du village, la mère de Kirikou, et même Karaba, gagnent en profondeur et en nuances. Là où plusieurs n’étaient que des faire-valoir à Kirikou (surtout le vieux grincheux qui, dans le premier film, représentait la superstition et les mauvais aspects de la tradition), tous acquièrent qualités et défauts pour devenir plus crédibles, dans un monde qui était déjà bien moins manichéen au départ qu’il n’en avait l’air (le dénouement du premier film le montrait) et qui cesse définitivement de pouvoir être divisé en bons ou en méchants, pour devenir un monde plus réaliste à sa façon, c’est-à-dire un monde où personne n’est parfait et où personne n’est irrécupérable non plus.

Une bonne surprise

La caractéristique des fictions de Michel Ocelot est d’être à la fois naïves et exigeantes : naïves parce qu’elles ne s’effraient ni de créer des histoires lisibles au premier degré, ni de recourir au merveilleux, mais aussi exigeantes parce qu’elles en appellent à la capacité de chacun à s’améliorer malgré peur, ignorance ou paresse, et parce que leurs scénarios recherchent une simplicité d’épure beaucoup plus difficile à atteindre qu’elle n’en a l’air. Si ce troisième Kirikou est graphiquement un peu en deçà des précédents (en tout cas dans la version en 2D), il parvient, tout en conservant la dextérité habituelle des contes d’Ocelot, à renouveler l’univers de Kirikou en lui conférant une nouvelle profondeur. Il l’élargit aussi à des thèmes différents : la rencontre avec l’étranger, déjà abordée par Ocelot dans Azur et Asmar, mais aussi la transmission du savoir, grâce à la mise en abyme du conte que réalise l’histoire de la griotte.

Malgré mes doutes, je suis ressorti de ce film toujours aussi fan de ce que font Michel Ocelot et les studios avec qui il travaille. J’avoue aussi que je rêve de le voir un jour consacrer un long métrage à d’autres cultures d’Afrique ou d’ailleurs pas assez connues par chez nous. Les Contes de la nuit contenait déjà quelques belles invitations à découvrir diverses cultures et époques, et il faut reconnaître qu’Ocelot fait toujours ça aussi bien. Alors, à quand un prochain long métrage du type Kirikou ou Azur et Asmar, mais pour un autre coin du monde ou une autre époque ? Quoi qu’il en soit, Michel Ocelot semble en avoir bel et bien terminé avec Kirikou cette fois-ci, et on ne peut qu’être impatient de voir à quoi il va s’atteler ensuite.