[Film] « Akira », de Katsuhiro Otomo

26 décembre 2012

Akira-DVD

J’avais lu, il y a quelques mois, le manga Akira. Il se trouve que je suis tombé, il y a quelques semaines, sur le DVD du film d’animation japonais réalisé par l’auteur du manga lui-même, Katsuhiro Otomo. Le film d’animation est tout aussi réputé que le manga auprès des amateurs de culture japonaise et des amateurs de science-fiction en général : je me suis donc jeté sur le DVD afin de voir enfin ce fameux film. Je vous renvoie au billet que j’avais consacré ici au manga pour la présentation de l’intrigue et mes impressions du moment, et je vais dire à présent un mot de l’adaptation.

Histoire de donner le ton tout de suite : elle m’a paru excellente, voire meilleure que le manga lui-même. Mais détaillons un peu.

Un film soigné

D’abord, en tant que film d’animation japonais, Akira est d’une grande qualité, tant du point de vue des graphismes, somptueusement détaillés, que de l’animation elle-même, très fluide et à des années-lumières des productions bon marché. De fait, le projet disposait d’un budget énorme pour l’époque, et il n’a visiblement pas été dépensé en vain. Ajoutons tout de suite que ces décors et les apparences des personnages sont très fidèles à ce qu’ils étaient dans le manga, avec un niveau de détail impressionnant qui permet aux scènes du film de reproduire les riches paysages urbains des pages de la BD.

La musique est une autre grande qualité de ce film, et l’un de ses principaux apports à l’univers créé par le manga : elle vaut qu’on s’y attarde un peu. Composée par le collectif musical Geinoh Yamashirogumi, elle ne peut que frapper par le jeu complexe d’écarts et de correspondances qu’elle instaure avec les images : en témoigne, dès les premières minutes, le parti pris d’un arrière-plan musical faussement discret, tout en énergie retenue, pour accompagner la scène de poursuite en moto très violente qui aboutit à l’accident de Tetsuo. Surtout, là où on aurait droit d’ordinaire à une simple musique orchestrale ou électronique, la BO d’Akira mêle savamment aux instruments classiques d’autres sonorités issues des musiques traditionnelles japonaise et balinaise : pour un spectateur français comme moi, qui ne connais la musique traditionnelle japonaise que par ce qu’on en entend dans quelques films de Kurosawa, le résultat donne l’impression de tirer certaines scènes vers le théâtre (j’emploie de multiples nuances parce que je ne connais pratiquement rien au théâtre japonais en dehors de cet emploi de la musique), ce qui renforce la stylisation de l’ensemble et donne à certaines des scènes les plus apocalyptiques de l’intrigue une dimension encore plus terrifiante, mais d’une nature différente, qui l’écarte du pur film d’action ou d’horreur pour l’orienter vers la tragédie.

Ce mariage, qui peut paraître improbable, ne manque pas de surprendre et peut déplaire. À mes yeux, il fonctionne très bien, et correspond à merveille à l’atmosphère particulière de l’univers du manga, qui, un peu comme les deux films Ghost in the Shell, mélange des scènes d’action débridées et un questionnement philosophico-mystique. (Ces quelques éléments montrent qu’il serait passionnant de replacer Akira dans le contexte de la culture japonaise, mais ça a sûrement déjà été fait depuis longtemps et je laisse ce soin à des gens mieux informés que moi…)

Une adaptation habile…

Qu’en est-il maintenant de l’adaptation du manga ? Il faut savoir d’abord que le film a été mis en projet bien avant la fin de la parution du manga, et à un moment où Katsuhiro Otomo lui-même n’avait pas encore conçu la fin de son intrigue. À lire la Wikipédia anglophone, il semble même que ce soit le projet de film qui ait aidé Otomo à concevoir enfin une fin pour son histoire. Le film est sorti en 1988, tandis que le manga n’a été achevé qu’en 1990 : cela veut dire que les lecteurs et admirateurs du manga ont eu d’abord droit à la fin de l’histoire dans le film avant de la lire dans le manga. Mais, je peux le dire sans dévoiler grand-chose, la fin du film et celle du manga sont nettement différentes, et justifient à elles seules d’aller lire ou voir les deux œuvres. C’est là la différence la plus décisive entre leurs deux intrigues. Mais bien entendu, le film, même s’il dure deux bonnes heures, a dû concentrer les multiples péripéties du manga dans un format très restreint.

Or, à ce jeu-là, il m’a semblé que le film s’en sortait étonnamment bien, avec un résultat dont le degré d’achèvement dépasse même celui du manga. Comme je l’avais dit dans mon billet sur le manga, l’œuvre originale souffrait un peu de la multiplicité de ses péripéties et de ses sous-intrigues, qui m’avaient laissé une impression d’action gratuite (voire de violence gratuite, même si l’humour évite à l’ensemble de tomber complètement dans le glauque). Or le scénario du film se concentre sur l’essentiel, et, ce faisant, corrige ce défaut : il ramasse l’intrigue en un temps plus court, évacue les péripéties accessoires, supprime certains personnages et en modifie d’autres. Les lecteurs du manga s’attristeront peut-être du rôle largement restreint de lady Miyako (qui apparaît à peine) ou de l’absence complète de Chiyoko. Mais cette concentration de l’intrigue autour de personnages moins nombreux permet au film de les approfondir suffisamment malgré la plus grande brièveté de l’intrigue, ce qui n’était pas gagné.

Si Kaneda garde un côté « jeune premier » assez prévisible et a surtout des allures de personnage-prétexte relativement plat (à mon avis), ses relations avec Kei et Tetsuo gardent la complexité qu’elles ont dans le manga, et les deux autres piliers de l’intrigue que sont Tetsuo et le colonel Shikishima, personnages particulièrement approfondis, tiennent toutes leurs promesses, ce qui permet au scénario d’éviter tout manichéisme. Le personnage tourmenté qu’est Tetsuo est aussi grandiose que dans le manga, tandis que le colonel m’a paru gagner encore en profondeur.

J’ai apprécié aussi les apparitions régulières d’un scientifique collaborateur du colonel, parfait dans le rôle du savant inconscient prêt à ouvrir la boîte de Pandore, quitte à provoquer une nouvelle apocalypse. Naturellement, derrière l’enjeu terrifiant des pouvoirs d’Akira et de Tetsuo, il y a une réflexion sur l’arme nucléaire, mais aussi plus généralement sur les notions de savoir et de progrès. C’était l’une des autres grandes qualités du manga, et j’ai été très heureux de voir que le film non seulement la conserve, mais lui confère plus de puissance en mettant davantage en avant les trois mutants qui tentent de contenir Tetsuo ; ce sont eux qui se chargent de livrer aux spectateurs les quelques éléments qui permettent d’entrevoir la vérité au sujet de l’origine des pouvoirs paranormaux (dans le manga, c’était lady Miyako qui exposait ces éléments à Kei). Si le savant représente une approche purement scientifique de ces pouvoirs aberrants et terribles, les mutants, de leur côté, en incarnent l’approche mystique, ce qui pose le problème dans des termes différents, ceux de la frontière entre la condition humaine et quelque chose qui s’apparente soit à un don de Dieu ou des dieux, soit à une possibilité pour les humains d’accéder eux-mêmes à une puissance quasi divine.

… dotée d’une fin mieux ficelée

<Révélations sur la fin du manga.> J’avais reproché à la fin du manga son caractère abrupt et insatisfaisant. Si vous vous rappelez du détail, on y voit Tetsuo disparaître, comme absorbé par Akira après le réveil de ce dernier, mais on assiste surtout, à la toute fin, à la fondation d’un empire d’Akira au service duquel se mettent Kaneda, Kei, Chiyoko et les autres, ce qui me paraissait plus qu’étrange dans la mesure où ils ont à peu près toutes les raisons de haïr Akira à la fin du manga. Cette fin avait en plus un côté « jeune empire totalitaire en devenir » qui m’avait laissé mal à l’aise : pour un lecteur mal disposé et un peu hâtif, elle n’aurait pas de mal à avoir l’air de véhiculer une idéologie douteuse (culte de la personnalité d’un chef tout-puissant + société militarisée + instrumentalisation de la jeunesse + promesse d’un homme nouveau + velléités de conquête du monde + armes de destruction massive = hum hum), mais je ne pense pas que ce soit le cas, car je doute qu’Otomo ait conçu Akira ou Kaneda comme des modèles à prendre au premier degré : l’histoire est bien plutôt à prendre avec le même recul que les univers de science-fiction sombres riches en complots politiques et en figures de (vrais-faux) prophètes, du type Warhammer 40 000 ou Dune (ce dernier cycle développant lui aussi une réflexion sur le concept de messie, au fond pas si éloignée d’Akira, mais à une autre échelle). Il m’avait semblé, en tout cas, que cette fin du manga témoignait surtout des difficultés de l’auteur à boucler une intrigue foisonnante et ouvrant sur toutes sortes de développements possibles. C’était une fin ouverte, mais un peu trop ouverte à mon goût, car on avait vraiment l’impression que les personnages étaient laissés en plan. Or la fin du film est complètement différente et a l’avantage d’être plus « fermée », même si elle est également très riche en implications.

<Révélations sur la fin du film.> Dans la fin du film, on assiste, comme dans le manga, à la fin spectaculaire de ce qu’est devenu Tetsuo. Mais le moment du réveil d’Akira est différent et habilement réparti en deux temps. Lorsque Tetsuo ouvre le sarcophage qui est supposé contenir Akira, on s’attend à en voir sortir, comme dans le manga, Akira vivant. Or il n’en est rien : Akira a été tué lors de la première destruction de Tokyo, et le sarcophage ne contient que les restes de son corps soigneusement dispersés dans plusieurs récipients et conservés à une température de froid cosmique, pour éviter toute tentative de reconstitution. Après ce premier faux réveil déceptif, on assiste, dans la scène finale, à la reconstitution et à la résurrection d’Akira grâce aux efforts conjugués des mutants, et le film s’achève avec la disparition de Tetsuo *et* d’Akira, le second emmenant le premier vers… on ne sait pas très bien quoi : l’espace, une autre dimension, ou les deux. Le final laisse entrevoir la possibilité pour toute l’humanité d’accéder à une maîtrise un peu plus sereine des pouvoirs dont Tetsuo avait montré le déchaînement incontrôlé et terrifiant. Dans le film, Akira n’a donc pas vraiment d’ambitions politiques et ne manipule pas Tetsuo : il reste une figure beaucoup plus mystérieuse, quasi divine. Et surtout, les personnages survivants, débarrassés de ces monstres destructeurs, peuvent reprendre une vie à peu près normale et entamer la (énième) reconstruction de Tokyo : malgré le caractère ouvert à long terme de l’intrigue via toutes ces implications l’avenir de l’humanité, l’intrigue immédiate est bel et bien close. </Fin des révélations>

Un mot sur le DVD

J’ai vu ce film dans l’édition DVD sortie en 2011, qui a l’air d’avoir été bien faite : elle a eu recours à l’équipe du doublage français d’origine afin de corriger quelques défauts de ce premier doublage. Le DVD inclut aussi l’ancien doublage. De toute façon, j’ai regardé le film en VO sous-titrée, mais cela reste bon à savoir si ces deux versions de la VF vous intéressent.

Conclusion

Je ne peux donc que recommander vivement la découverte de ce film d’animation, non seulement aux lecteurs du manga (même voire surtout s’ils lui ont trouvé des longueurs) mais aussi à ceux qui ne l’ont pas vu, les deux œuvres fonctionnant de manière autonome. Akira est un classique que tout amateur de science-fiction découvrira avec profit, pour peu qu’on sache apprécier la SF sombre et les univers post-apocalyptiques. Son originalité tient à la part de fantastique, voire d’horreur, qu’il intègre harmonieusement à une intrigue de science-fiction, mais aussi à ce mélange improbable entre le film d’action et la réflexion philosophico-mystique (qui se développe encore dans les années suivantes avec Ghost in the Shell de Masamune Shirow et son adaptation en film d’animation par Mamoru Oshii).

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Jean-Pierre Andrevon, « Les hommes-machines contre Gandahar »

5 décembre 2012

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Présentation

Gandahar, vaste royaume situé sur la planète Tridan, a des allures de paradis. Après des millénaires de civilisation et des avancées technologiques poussées, qui ont conduit notamment à des modifications profondes des espèces animales, l’usage de la technologie est peu à peu devenu marginal, remplacé par l’emploi de plantes et d’animaux modifiés. La reine Myrne Ambisextra règne sur son peuple paisible, dont la paix n’a plus été troublée depuis des siècles. Mais un jour, une menace se fait sentir peu à peu : les oiseaux-espions qui surveillent les lointaines frontières du royaume sont tués les uns après les autres. Le chevalier Sylvin Lanvère est convoqué au palais et envoyé en mission pour cerner la nature du danger. Il découvre alors l’existence d’une armée gigantesque, l’armée des hommes-machines, qui avance lentement mais irrésistiblement sur Gandahar.

Qui sont-ils ? Qui est leur chef, qu’ils appellent « Super-dur-de-dur » dans leur langage limité et violent ? Viennent-ils d’un autre pays, d’une autre planète, d’une autre époque ? Sylvin rencontre sur sa route Airelle, une réfugiée, et doit enquêter sur la nature du Métamorphe, une gigantesque entité dotée de puissants pouvoirs qui semble liée aux hommes-machines. Restera à trouver un moyen de mettre fin à la guerre et d’éviter la destruction totale de Gandahar, qui semble inéluctable.

Mon avis

Les hommes-machines contre Gandahar est le premier roman de Jean-Pierre Andrevon, paru en 1969. L’aspect « premier roman » se sent parfois un peu dans le style, mais n’empêche pas le récit d’être bien mené et l’univers de frapper par son originalité. L’aspect « 1969 » se sent aussi, d’une certaine façon : l’univers (qu’on classerait volontiers dans la fantasy sans son cadre plus général franchement SF) a parfois un côté psychédélique et baigne dans une sensualité certaine, qui ne va pas toutefois sans un certain traditionalisme dans la répartition des rôles entre les personnages (Airelle est une gentille potiche que le brave chevalier protège…) ; du coup, le résultat a parfois un petit air suranné.

Mais l’ensemble se lit bien et révèle peu à peu ses qualités à mesure que le cadre de départ très « gentil », placé sous le signe de l’utopie, s’avère nettement plus nuancé et non dénué d’aspects plus sombres. Par allusions savamment distillées au fil des pages, on en apprend un peu plus sur le passé de Gandahar, et on entrevoit la façon dont ce passé trop oublié risque de se retourner contre le royaume… par futur interposé. L’aspect « voyage dans le temps » reste assez simple mais fonctionne bien. Les côtés les plus mignards de l’univers sont rapidement contrebalancés par l’évolution de plus en plus sombre du récit, de sorte que l’ensemble ne devient jamais ni mièvre ni bêtement désespéré.

J’ai découvert Gandahar par le film d’animation du même nom qu’a réalisé René Laloux en 1988, et qui est un pur chef-d’œuvre. Le dessin animé, porté par les graphismes de Caza, tire très bien parti de la puissance évocatrice du roman d’Andrevon, en matière de paysages, de personnages et de bestiaire ; dans le même temps, il développe certaines péripéties mineures dans le roman et lui confère une profondeur supplémentaire, au point que je ne serais pas étonné que le film reste davantage dans les mémoires que le roman.

Mais le roman tire lui-même sa force d’une écriture très picturale que même le film d’animation n’a pas pu éclipser. Vert, jaune, violet, rouge : les paysages de Gandahar ont des couleurs franchement extra-terrestres, plus proches de tableaux expressionnistes que des photos de la NASA ou des images de Star Wars. Certains lecteurs pourront ne pas aimer ; personnellement, j’ai beaucoup apprécié cette audace visuelle, et c’était un plaisir d’autant plus dépaysant d’imaginer cet univers (qu’il n’est pas difficile de se représenter d’une façon très différente de l’univers élaboré par Philippe Caza pour le film). Par ailleurs, le roman fourmille de détails et d’allusions à des éléments de l’univers que le film ne reprend pas (ou remplace par d’autres inventions) : on comprend que l’auteur ait eu envie d’agrandir encore son univers par la suite.

Le roman est paru en 1969 chez Denoël. Je l’ai trouvé dans une réédition dans la collection « Présence du futur », avec une couverture de Caza (une recherche dessinée pour le film), sous le titre Gandahar, suivi de deux nouvelles se déroulant dans le même univers (je ne les ai pas encore lues). Le roman a été réédité en Folio SF en 2000, là encore sous le titre Gandahar (suivi des deux mêmes nouvelles), sous une moche couverture qui ne donne pas la moindre idée de l’univers du roman. Je ne sais pas s’il est encore disponible actuellement, mais j’espère que oui, car pour moi c’est un petit classique.

Quelques années après le premier opus, Andrevon a écrit plusieurs autres romans et nouvelles se déroulant dans l’univers de Gandahar. Je ne sais pas ce que valent ces textes, mais j’espère qu’ils seront regroupés en une intégrale un jour.

Message posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 22 janvier 2012, vaguement rebricolé depuis.