[Beau livre] Fabrice Blin, « Les Mondes fantastiques de René Laloux »

16 février 2013

LesMondesFantastiquesDeReneLaloux

Référence : Fabrice Blin, Les Mondes fantastiques de René Laloux, Chaumont, Le Pythagore, 2004.

Quittons un moment les mythes et les légendes lointaines pour revenir au cinéma d’animation, avec un beau livre consacré au réalisateur René Laloux.

Quatrième de couverture

«Le vrai cinéma, c’est l’animation !» Telle est la devise de René Laloux, réalisateur de trois longs métrages d’animation aussi superbes qu’atypiques: La Planète sauvage, Les Maîtres du temps et Gandahar. Personnage réputé pour sa verve gouailleuse et son humour incisif, René Laloux est un véritable auteur militant pour une certaine émancipation du cinéma d’animation. Metteur en scène avant tout, il a systématiquement confié le dessin de ses films à des artistes de talent tels que Roland Topor, Mœbius ou Philippe Caza. Mais par-delà sa diversité graphique, son œuvre fait preuve d’une cohérence remarquable puisque tous ses films font, par le biais allégorique de la science-fiction et du fantastique, l’objet d’une réflexion politique, sociale et philosophique.

Richement illustrée au moyen de documents rares, Les Mondes fantastiques de René Laloux est une biographie très complète, constituée d’une longue conversation avec l’intéressé, ponctuée d’analyses de ses films et retraçant de manière chronologique sa carrière et son parcours personnel. Cet ouvrage est, par ailleurs, enrichi de nombreux témoignages inédits de ses collaborateurs qui, par recoupement, permettent de se faire une idée assez précise d’un homme généreux dont l’œuvre intemporelle fait aujourd’hui partie intégrante du septième art.

Mon avis

Parmi les réalisateurs français de films d’animation dans la seconde moitié du XXe siècle, le grand public connaît surtout Paul Grimault et son chef-d’oeuvre Le Roi et l’Oiseau (1980), scénarisé par Jacques Prévert, à mi chemin entre le conte poétique et la parabole politique. René Laloux, réalisateur de trois longs métrages d’animation dans les années 1970 et 1980, reste moins connu, pour deux raisons probables : d’abord parce qu’il a œuvré dans un genre qui n’a été vraiment reconnu par la critique qu’assez tard, la science-fiction ; et aussi parce qu’il a eu l’audace de réaliser des films d’animation qui ne s’adressaient pas uniquement à un jeune public, à une époque où l’on considérait encore que l’animation était uniquement faite pour les enfants (un préjugé encore trop répandu aujourd’hui, malgré un nombre croissant de très beaux contre-exemples).

Laloux obtient pourtant un succès majeur avec son premier film, La Planète sauvage, en 1973, produit d’une collaboration avec le dessinateur Roland Topor. Mené à bien malgré de multiples obstacles, surtout financiers, ce film sera suivi de deux autres longs métrages très différents, également les produits d’une collaboration entre Laloux (toujours à la réalisation) et un dessinateur : Les Maîtres du temps en 1981, sur des graphismes de Mœbius, alias Jean Giraud (auteur d’Arzach et dessinateur de L’Incal et de Blueberry, entre autres), et Gandahar en 1987, sur des dessins de Philippe Caza (illustrateur et auteur de bandes dessinées, notamment de la série Le Monde d’Arkadi). À ces trois longs métrages s’ajoutent plusieurs courts métrages tout aussi marquants, parfois réalisés avec les mêmes artistes : citons principalement Les Dents du singe en 1960, Les Escargots en 1965 (avec Topor) et Comment Wang-Fô fut sauvé en 1987 (avec Caza), sans compter plusieurs autres projets abandonnés faute de moyens.

Un petit aperçu de ces films :

un (très) court extrait de La Planète sauvage qui montre assez bien l’univers de Topor (sur Youtube)

la bande-annonce des Maîtres du temps (1982) (sur Dailymotion)

une bande-annonce de fan pour Gandahar (sur Youtube)

La Planète sauvage, Les Maîtres du temps, Gandahar et Comment Wang-Fô fut sauvé sont en outre des adaptations d’œuvres littéraires : le premier adapte le roman de science-fiction Oms en série de l’écrivain français Stefan Wul (plus connu pour Niourk par exemple), le deuxième adapte L’Orphelin de Perdide du même, le troisième adapte Les Hommes-machines contre Gandahar de Jean-Pierre Andrevon (dont j’avais parlé ici en disant aussi un mot du film), tandis que le quatrième adapte la nouvelle du même nom de Marguerite Yourcenar dans son recueil Nouvelles orientales. C’est une autre singularité de Laloux que d’avoir permis à des auteurs français de science-fiction de bénéficier d’adaptations cinématographiques, parfois très peu de temps après la parution de leurs livres : la chose reste encore exceptionnelle aujourd’hui ! Telle est donc l’équation propre à la démarche de René Laloux pour ces quatre films : partir à la fois d’un texte et de l’univers visuel d’un artiste, les faire se rencontrer et prendre vie à l’écran par le biais de l’animation. L’un des talents incontestables de Laloux est d’avoir su ménager ces rencontres et d’avoir travaillé avec beaucoup d’habileté à la double adaptation que représentent la transformation d’un texte en scénario et celle d’un univers visuel figé en film animé.

Il faudrait aussi parler de la musique, la bande originale d’Alain Goraguer pour La Planète sauvage ou celles de Gabriel Yared pour plusieurs autres films ; et de l’attention prêtée à la technique de l’animation elle-même, très ambitieuse sur le plan artistique malgré les contraintes techniques et financières redoutables que devait affronter tout réalisateur de films d’animation à cette époque. Trois longs métrages d’animation, pour un réalisateur français à ce moment-là, cela tient de l’exploit : tous ont été accouchés dans la douleur, après des péripéties parfois réellement improbables.

Affiche de "La Planète sauvage" (1973)

Le livre de Fabrice Blin, paru en 2004 et terminé juste avant la mort de Laloux, est le premier ouvrage consacré à cette figure importante de l’animation française. Blin ne se cache pas d’être un grand amateur de l’œuvre de Laloux, et Les Mondes fantastiques de René Laloux n’est pas un ouvrage universitaire, mais une biographie artistique de Laloux doublée d’un beau livre du type « Dans les coulisses des films ». On y trouve plusieurs longs entretiens avec Laloux lui-même, mais aussi de nombreuses et superbes illustrations, mêlant des images des films et des esquisses ou documents techniques rares. Le livre a l’avantage de rendre justice au travail de Laloux sans tomber dans l’hagiographie, et il y parvient en donnant tout aussi longuement la parole aux nombreux collaborateurs du réalisateur : les trois artistes Roland Topor, Mœbius et Philippe Caza, les écrivains Stefan Wul et Jean-Pierre Andrevon (quel dommage que Marguerite Yourcenar soit morte en 1987 : j’aurais été curieux de la voir commenter le court métrage de Laloux !), mais aussi les producteurs, les compositeurs et les animateurs. L’ensemble fournit une mine d’informations sur les films de Laloux et sur le contexte dans lequel ils ont été créés. Le livre consacre pour finir quelques pages à l’œuvre de peintre de Laloux, que l’on découvre surréaliste dans la lignée de Chirico ou Ernst – mais la surprise n’est pas grande pour qui connaît bien ses films.

Sur la forme, le livre est très soigné : les quelque 190 pages en couleur et en papier épais bénéficient d’une mise en page claire et aérée, ménageant une lecture confortable, et j’ai eu le plaisir de ne trouver que de très rares coquilles. La grande taille des illustrations permet d’en apprécier le détail et les couleurs sont soignées.

Je ne trouve pas vraiment de défaut à ce livre, à moins de lui reprocher des manques qui n’entraient pas en réalité dans le projet de l’auteur. Dans une étude savante, on aurait aimé trouver plus d’informations sur l’accueil réservé aux films de Laloux par la critique et leur performance au box-office, ou l’histoire des différents studios avec lesquels René Laloux a travaillé à tel ou tel moment de son parcours, ou des fiches techniques détaillées sur chacun des films, ou encore des analyses de fond sur leur propos artistique, philosophique et politique. Mais le but de Fabrice Blin était manifestement plus modeste, et aussi plus nécessaire dans l’immédiat : rassembler des documents et des témoignages des artistes intéressés pendant qu’ils étaient encore en vie ! Sous cet angle, la réussite est complète, et le résultat fournit une base de travail importante pour les critiques et les chercheurs qui s’intéresseront aux films de Laloux dans les années à venir.

Bref, c’est le livre idéal pour tout cinéphile attaché aux films de Laloux, mais aussi pour toute personne appréciant les univers visuels des artistes avec lesquels il a travaillé et/ou recherchant des documents utiles sur cette période de l’histoire du cinéma d’animation en France.

Affiche des "Maîtres du temps" (1981)

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C. G. Jung, C. Kerényi, P. Radin, « Le Fripon divin »

1 février 2013

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Référence : Carl Gustav Jung, Charles Kerényi, Paul Radin, Le Fripon divin. Un mythe indien, traduction d’Arthur Reiss, Genève, Georg éditeurs, 1958. (Première édition : The Trickster: a Study in American Indian mythology, Londres, Routledge and Paul, 1956.)

Le Fripon divin contient en premier lieu la mise par écrit des aventures de Wakdjunkaga, dit le Fripon divin, un mythe recueilli chez les Winnebagos, un peuple d’Indiens d’Amérique du Nord proche (très grosso modo) des Sioux ; puis trois études au sujet de ce mythe : la première par l’anthropologue américain Paul Radin, spécialiste des Winnebagos, qui analyse le cycle des aventures de Wakdjunkaga ; la deuxième par Charles Kerényi, qui établit une comparaison entre la figure de Wakdjunkaga et les diverses figures de « fripons divins » qu’on trouve dans la mythologie grecque ; et la troisième par le psychanalyste Carl Gustav Jung, qui analyse la psychologie de ces figures de fripons. Ce livre est donc à la fois l’édition d’un mythe indien d’Amérique du nord, et un ouvrage d’études mythologiques.

Fripon(s) !

Le nom de Wakdjunkaga ou des Winnebagos ne dira sans doute rien à beaucoup de gens. La notion de « fripon divin », traduction du terme anglais trickster (« farceur », « qui joue des tours » ), est déjà un peu plus connue, au moins parmi les gens qui étudient les mythologies. Et cette notion, il n’est pas difficile de vous en donner une idée en quelques exemples : des figures comme Hermès ou Prométhée dans la mythologie grecque, Loki dans la mythologie nordique, Till l’espiègle dans la littérature populaire allemande, Nasr Eddin Hodja dans les contes humoristiques du Proche- et Moyen-Orient, ou encore, plus près de nous, Renart dans le Roman de Renart médiéval, ont toutes été rapprochées du Fripon divin à divers titres. Tous sont des personnages à la fois rusés et stupides, qui jouent des tours pendables aux autres mais se mettent souvent eux-mêmes dans des pétrins invraisemblables dont ils ne se sortent qu’avec pertes et fracas, qui sont de vraies plaies au quotidien et sont en même temps aux prises avec de grandes questions cosmiques, et qui causent de grands maux et de grands bienfaits, souvent sans vraiment le vouloir.

Ces quelques traits suffisent à englober énormément de personnages dans les mythologies, légendes, folklores et cultures du monde entier, et une infinité de personnages de fiction… de sorte qu’on a vite fait de se gargariser de ce terme de Fripon à tout propos et qu’il finit parfois par ne plus vouloir dire grand-chose. Mais dans ce livre, il s’agit ici d’abord de l’étude d’une figure précise appartenant à une culture précise : c’est Wakdjunkaga, dont le nom propre signifie littéralement « celui qui joue des tours » en langue winnebago, ce qui conduit Paul Radin à le nommer simplement « le Fripon » dans la traduction de ses aventures.

Plonger dans le livre

Le Fripon divin est avant tout un ouvrage savant, destiné à l’origine à un public de chercheurs. Toutefois, rien n’empêche les lecteurs curieux de venir de tous horizons pour lire les aventures de Wakdjunkaga, dans la mesure où ils seront prévenus (mais tous les lecteurs avisés le seront) que seul quelqu’un qui connaît bien la culture des Winnebagos peut bien comprendre ce texte. Cela vaut certes pour n’importe quelle œuvre issue d’une culture donnée, mais cet avertissement devient vraiment indispensable dans le cas d’un texte comme les aventures de Wakdjunkaga, qui d’une part sont comiques et d’autre part reposent entièrement sur la transgression systématique des usages de la société winnebago. On ne peut donc les comprendre, et même parfois en profiter en tant que textes humoristiques, que si l’on connaît un minimum ces usages, faute de quoi on peine parfois à voir en quoi tel acte de Wakdjunkaga est transgressif et donc (en théorie) drôle.

La plupart des gens n’étant pas exactement familiers de la culture des Winnebagos, il était utile d’inclure dans l’ouvrage quelques informations générales sur ce peuple et son mode de vie, ne serait-ce que sous forme de brève introduction renvoyant à d’autres livres sur le sujet. C’est là que le plan de l’ouvrage pèche un peu, car, après quelques mots de préface de Paul Radin qui parlent de la figure du fripon en général et présentent les quatre parties du livre, mais presque pas les Winnebagos eux-mêmes, on plonge directement dans le texte des aventures de Wakdjunkaga. Certes, il était nécessaire de réserver une partie du livre à une traduction de ce texte, et une partie distincte à son étude. Certes aussi, un ouvrage savant se consulte et s’utilise sans nécessairement se lire dans l’ordre comme un roman, et rien n’empêche en théorie les lecteurs de jeter d’abord un œil à la partie « étude » avant de se lancer dans la traduction du texte. Mais il n’y a pas dans le livre de présentation bien délimitée de la culture winnebago distincte de l’analyse des aventures de Wakdjunkaga, ce qui contraint (en théorie) les lecteurs non spécialistes à lire d’abord d’autres ouvrages de Radin sur les Winnebagos avant de s’attaquer à celui-ci, ou bien alors à lire toute l’analyse avant de lire le texte lui-même, ce qui poserait aussi des problèmes de compréhension…

En réalité, il y a bel et bien une présentation générale et assez courte des Winnebagos au début de l’étude de Radin (elle en occupe les trois ou quatre premières sections, avant les analyses consacrées au détail de chaque aventure) ; mais rien ne permet de la trouver facilement dès le départ. Est-il possible, à l’inverse, de se plonger uniquement dans le texte des aventures de Wakdjunkaga sans se soucier de tout comprendre, et de lire ensuite l’analyse de Radin ? Pas vraiment, à moins d’ignorer les notes de bas de page que Radin insère dans ce texte et qui fournissent déjà des éléments d’analyse, mais ne suffisent pas pour autant à éclairer la lecture du texte (certaines avancent même des analyses qui paraissent allusives, voire franchement étranges). D’où une certaine désorientation de ma part au début de ma lecture…

J’aurais donc tendance à conseiller aux lecteurs qui découvriraient ce livre sans avoir encore rien lu sur les Winnebagos de commencer par lire les trois ou quatre premières sections de l’analyse de Paul Radin, avant de se lancer dans la lecture des aventures de Wakdjunkaga. Cela suffira à leur éviter beaucoup de questionnements étonnés devant les premières mésaventures du Fripon !

Le cycle du fripon divin

Venons-en à ces aventures elles-mêmes, qui forment ce que Radin appelle « le cycle du fripon », au sens où ces aventures montrent une certaine cohérence et (selon Radin, mais cela ne va pas de soi) une forme de progression. Ce cycle a été transmis à Paul Radin en 1912 par un de ses informateurs, un Winnebago nommé Sam Blowsnake, qui en a lui-même recueilli et noté une version racontée de vive voix par un vieil Indien dont Radin n’a pas pu apprendre le nom. Blowsnake mit par écrit ce récit dans une écriture syllabique qui servait alors depuis peu de temps à noter la langue winnebago. Bref, c’est un texte fiable. Et il raconte donc les (més)aventures d’un personnage appelé Wakdjunkaga, « Fripon », qui vit d’abord dans une tribu winnebago avant de parcourir les espaces sauvages puis de revenir chez lui (et d’en repartir).

Que fait Wakdjunkaga ? Tout ce qui ne se fait pas et qu’il ne faut surtout pas faire, que ce soit en matière de vie sociale ou même de simple survie. Placé au départ dans la posture d’un chef de tribu, il désespère sa tribu par son comportement aberrant et finit par l’abandonner pour vagabonder un peu au hasard. Capable de parler avec les animaux, il se dispute avec eux et finit plus d’une fois victime de leurs moqueries et de leurs tours pendables. Il chasse, mais s’avère incapable de surveiller son bien. Il vit dans un monde de triomphes éphémères et de catastrophes tout aussi vite surmontées, de vengeances mesquines et d’échecs spectaculaires, qui fait beaucoup penser à l’univers des cartoons : les personnages ne cessent de se faire blesser, violer, insulter, le Fripon lui-même se retrouve régulièrement dans des situations atroces, mais rien de tout cela n’a de conséquences durables, et les protagonistes repartent à l’aventure aussitôt – tout cela est très proche de ce qu’on trouve dans le Roman de Renart, d’ailleurs.

Wakdjunkaga n’est même pas maître de son propre corps. Il n’est pas maître de ses instincts, puisqu’il mange ou agresse sexuellement les gens sans réfléchir aux conséquences. Mais il n’est littéralement pas capable de dominer ses membres pour se construire une unité en tant que personne en chair et en os. À un moment donné, sa main droite et sa main gauche se disputent si violemment qu’elles se blessent avant qu’il ne parvienne à les séparer. Wakdjunkaga n’est jamais décrit, mais les lecteurs se rendront compte à un moment donné que son aspect physique diffère notablement de celui des humains d’aujourd’hui : il est notamment doté d’un pénis à la longueur surréaliste, qu’il porte enroulé dans une boîte transparente sur son dos.

Encore ce détail ne vous donne-t-il qu’une très faible idée du caractère complètement désinhibé du récit et de la nature de bon nombre des mésaventures du Fripon ! Certaines atteignent un tel niveau dans l’obscène ou le scatologique que ces étiquettes ne conviennent même plus, et qu’il faudrait plutôt parler d’une sorte de « merveilleux organique ». Plusieurs épisodes ont une valeur plus ou moins étiologique, c’est-à-dire qu’ils expliquent plus ou moins directement la façon dont l’état ancien des choses s’est modifié pour aboutir à l’état du monde et en particulier à la condition humaine actuelle (ainsi le pénis de Wakdjunkaga prend la taille normale d’un pénis humain au cours d’une mésaventure particulièrement crue), mais ce n’est pas le cas de la majorité.

S’il y a une cohérence ou une progression dans les aventures de Wakdjunkaga, le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne saute pas aux yeux à la première lecture, et les arguments de Paul Radin pour en découvrir une dans l’étude qui suit m’ont parfois parus un peu forcés. Il est clair, en revanche, que certains épisodes appartiennent davantage au début de ses aventures tandis que d’autres sont faits pour en former une conclusion. Les toutes dernières le montrent sous un visage tout différent et font davantage ressortir son importance dans l’équilibre cosmique.

Un extrait : « 14. Le Fripon se transforme en cerf pour se venger du faucon »

« Un beau jour, il rencontra un faucon qui volait deçà et delà. Il cherchait des yeux une bête morte ou en décomposition. « Ignoble individu, fainéant, une fois, tu m’as joué un tour, mais cette fois, je t’aurai. » Voilà ce que pensa le Fripon. Il s’étendit au bord de l’eau, à l’endroit où les vagues déferlaient et il prit l’aspect d’un grand cerf mort dont le cadavre n’était pas encore entré en décomposition. Les corbeaux étaient déjà venus et ils convoitaient vivement cette charogne. Mais ils ne pouvaient trouver nulle part un endroit où ils seraient capables de l’entamer, car la peau était encore trop coriace, puisque la putréfaction n’avait pas encore commencé. Le faucon survint alors et les corbeaux l’appelèrent. Ils se dirent : « Il est le seul à porter sur lui un couteau affilé. » Ils durent l’appeler à diverses reprises avant qu’il ne vînt. Il était très énergique et fit le tour de la bête, cherchant un endroit où il serait en mesure de l’entamer. A la fin, il s’approcha de l’arrière-train et se mit à lui enfoncer la tête dans l’anus. En le becquetant, il blessa si fort le Fripon, qu’il faillit se dresser en sursaut. Le faucon réussit enfin à enfoncer la tête dans l’anus du Fripon de manière à pouvoir attaquer les boyaux. Dès que la tête du faucon fut enfoncée assez profondément, le Fripon serra les fesses fortement et se leva. « Voilà, messire faucon, une fois vous m’avez mis à mal et je m’était juré qu’un jour je vous réglerais votre compte. » Et il poursuivit son chemin. Le faucon chercha à se dégager, mais en vain. Il ne parvint pas à dégager sa tête. Il battit d’abord furieusement des ailes, mais bientôt il ne les remua que de temps en temps. »

Le Fripon finit par se débarrasser du faucon par le moyen qu’on imagine. Ce dernier a perdu dans l’affaire toutes les plumes de sa tête.

Les études de Radin, Kerényi et Jung

Je ne commenterai pas de manière approfondie les trois études qui suivent le texte du cycle du Fripon : cela supposerait de discuter les présupposés de leurs méthodes en matière d’études mythologiques, et cela changerait ce billet en compte rendu d’étude savante, ce qui n’est pas ce que je veux faire ici. Je me contente d’un mot sur la nature de chacune.

L’étude de Paul Radin, qui suit immédiatement les aventures du Fripon, est la plus longue des trois et aussi la plus intéressante. Elle commence par indiquer dans quelles conditions le cycle a été recueilli (ce dont j’ai parlé plus haut), fournit (enfin) les informations indispensables sur le peuple des Winnebagos et sur le contexte dans lequel les aventures de Wakdjunkaga ont été conçues et écoutées par le public local, puis replace les grandes figures de la mythologie winnebago dans le contexte plus large des mythes des Indiens d’Amérique du Nord, en rapprochant Wakdjunkaga d’autres figures de fripons, notamment le Lièvre, présent chez les Winnebagos eux-mêmes mais surtout chez d’autres peuples du continent. Radin reprend ensuite les épisodes successifs des aventures de Wakdjunkaga et fournit des éléments d’explication pour chacun, de façon beaucoup plus satisfaisante que ne le font les notes qui accompagnaient directement le texte. Le propos de Paul Radin est très clair et à la portée d’un vaste public : il ne manquera pas d’intéresser tous les lecteurs curieux de voir comment on peut étudier un texte aussi étrange (indice : c’est tout sauf facile). Radin se montre très respectueux de la culture qu’il étudie, et donne également une place dans son étude aux interprétations faites par les Winnebagos eux-mêmes. Son interprétation peut paraître vieillie dans sa méthode et quelque peu hâtive dans certaines de ses conclusions, mais elle reste une lecture très profitable.

L’étude de Charles Kerényi, « Le mythe du Fripon et la mythologie grecque », prend la forme d’un essai plus que d’une étude en bonne et due forme. Après une « première impression », il commente le style des histoires du Fripon, puis s’attache aux ressemblances entre Wakdjunkaga et plusieurs figures similaires présentes dans d’autres cultures, avec pour traits communs l’alliance entre la ruse et la sottise ; Kerényi ne se limite pas à la seule mythologie grecque dans ses comparaisons, puisqu’il évoque en premier lieu Nasreddin Hodja avant de passer à Prométhée et Épiméthée, puis à Hermès et aux Cabires. Il s’interroge ensuite sur la nature du Fripon, en avançant une interprétation contraire à celle de Paul Radin puisqu’il privilégie la persistance d’un même fond à l’idée d’une évolution intérieure (« psychologique ») du personnage ; cette fois encore, le titre de l’étude n’en reflète pas la richesse, puisque Kerényi rapproche aussi Wakdjunkaga de  la littérature picaresque, de Rabelais jusqu’à Krull, le héros de Thomas Mann, en passant par Renart tel que l’a évoqué Goethe. À de nombreuses reprises dans cette étude, il mentionne aussi les auteurs comiques antiques comme Aristophane, Plaute ou Pétrone. Kerényi s’attache pour finir aux différences entre le Fripon des Winnebagos et ces différentes figures dont il peut être rapproché, en se concentrant cette fois sur Hermès. Son étude, quoique clairement écrite, est peut-être un peu allusive pour qui ne connaît pas déjà bien la mythologie grecque et les œuvres et auteurs auxquels il se réfère ponctuellement. Ce qui a vieilli dans l’étude de Kerényi, c’est son occidento-centrisme candide qui, au détour de telle ou telle page, juge tout naturellement les dieux grecs plus classes que le Fripon winnebago (il formule ça différemment, mais sur le fond, ça n’est pas beaucoup plus subtil). Cela ne l’empêche pas de faire quelques rapprochements intéressants, mais ce sont plus des pistes que des analyses achevées.

Enfin, l’étude de Carl Gustav Jung, « Contribution à l’étude de la psychologie du Fripon », est la plus courte et la moins accessible des trois : elle est peu compréhensible pour qui ne connaît pas déjà en détail les écrits de Jung sur les archétypes et sur ce qu’il appelle l’umbra. Ce n’était pas mon cas au moment de cette lecture, de sorte que je ne prétendrai pas avoir compris ce qu’il y dit. Jung effectue lui aussi des rapprochements avec d’autres cultures, mais cette fois dans le domaine de la culture chrétienne médiévale.

Pour aller plus loin

Si vous cherchez des lectures tenant du même domaine, il y a toutes sortes de directions à explorer. Sur les Winnebagos eux-mêmes et leur culture, il faudrait commencer tout simplement par les autres ouvrages de Paul Radin, qui leur en a consacrés plusieurs, parus en anglais et apparemment pas traduits en français, malheureusement. Les livres de Radin traduits en français semblent plus généraux (Le Monde de l’homme primitif ; La Religion primitive : sa nature et son origine – c’est fou à quel point la simple présence de l’adjectif « primitif » dans les titres suffit à accuser l’âge de ces livres, pourtant parus dans les années 1950 : Lévi-Strauss et sa défense vibrante de la pensée des peuples ainsi qualifiés n’étaient pas encore passés par là). En revanche, il existe une traduction française de l’Autobiographie d’un indien winnebago de Sam Blowsnake (The Autobiography of a Winnebago Indian), que Paul Radin a éditée et qui est parue en français à Paris aux éditions Le Mail en 1989.

Dans la fiction tous supports confondus, sur le thème du fripon, ou plus généralement du personnage à la fois rusé et prompt à se fourrer dans d’improbables pétrins, il y a tous les personnages littéraires et mythologiques que j’ai mentionnés plus haut, beaucoup ayant ensuite fait des apparitions au cinéma ou dans la bande dessinée. La surenchère de ruse entre Prométhée et Zeus dans la Théogonie d’Hésiode, l’Hymne homérique à Hermès, les Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja, ou encore le Pantagruel et le Gargantua de Rabelais sont des chefs-d’œuvres à la fois classiques et extrêmement plaisants à lire. Et du côté de la télévision, comment ne pas penser à cette série télévisée d’animation Moi, Renart, dont le générique de début est un superbe éloge du rusé voleur (même si son côté stupide passe un peu à la trappe) ?

Les études mythologiques ne manquent pas non plus d’ouvrages consacrés à des figures plus ou moins proches. Sur les mythologies des Amériques (du Nord et du Sud), il y a les ouvrages de Claude Lévi-Strauss, qui sont à la fois des classiques des études mythologiques structuralistes et de véritables mines pour qui est curieux de découvrir les cultures des différents peuples amérindiens. En Europe, Georges Dumézil a consacré au dieu nordique Loki une étude du même nom, parue en 1948, qui est également un petit classique du genre. (On pourrait certainement multiplier les exemples, mais je m’en tiens à des titres que je connais bien.)