Timothy Zahn, la trilogie de Thrawn (univers de la Guerre des étoiles)

Référence : Star Wars, la Guerre des étoiles. Tome 2 : la trilogie de Timothy Zahn (L’Héritier de l’Empire, La Bataille des Jedi, L’Ultime Commandement), Paris, Omnibus, 1995, 1066 pages.

Notez que cette trilogie a été rééditée depuis sous le titre La Croisade noire du Jedi fou, que je n’emploierai pas ici parce qu’il est laid et discutable. J’aurais plutôt tendance à parler de « la trilogie de L’Héritier de l’Empire » ou de « la trilogie de Thrawn », du nom du principal adversaire qu’y affrontent les héros.

Retour sur La Guerre des étoiles

La sortie au cinéma de la première trilogie de films La Guerre des étoiles du réalisateur américain George Lucas, entre 1977 et 1983, est un coup de tonnerre dans le milieu de la science-fiction américaine et le point de départ d’un des plus gros et des plus rentables univers de franchise multisupports. L’univers s’est considérablement agrandi depuis. La trilogie de 1977, rajeunie et retouchée, a connu une deuxième sortie au cinéma en 1997 sous le nom d’édition spéciale. Une deuxième trilogie dirigée par George Lucas, les « Épisodes I à III », dont l’intrigue est située avant la première et relate l’origine de Dark Vador, est sortie entre 1999 et 2005 ; une série animée, Clone Wars, a couvert les périodes intermédiaires entre les films de la deuxième trilogie ; d’innombrables romans, comics, jeux vidéo, jeux de société, sont venus étendre l’univers dans toutes les directions, sans parler des produits dérivés de toute sorte assurant sa diffusion aux quatre coins du monde jusqu’à aujourd’hui. George Lucas a revendu son studio, Lucasfilm, à Disney en octobre 2012, et une troisième trilogie de films est déjà en route, qui se déroulera cette fois après la trilogie de 1977 (c’est-à-dire les « Épisodes IV à VI ») et constituera les « Épisodes VII à IX » (malgré les multiples déclarations de Lucas qui assurait avoir « terminé son histoire »).

On connaît bien la place énorme que La Guerre des étoiles a prise dans la culture. On se demande souvent pourquoi ces films ont obtenu un tel succès. Mais à cette question, je ne répondrai pas en leur trouvant une portée symbolique universelle qu’ils n’ont pas plus que beaucoup d’autres films de cette époque, ni en essayant d’inventer à George Lucas une culture érudite ou une maîtrise des mythologies du monde qu’il n’avait pas – on peut tout au plus évoquer à ce sujet le trop fameux Campbell et son Héros aux mille et un visages, lequel, soit dit en passant, est très loin d’être une référence pour les chercheurs qui étudient vraiment les mythologies.

À mes yeux, le succès s’explique plutôt par les qualités proprement cinématographiques de ces films (les effets spéciaux, la musique de John Williams, les acteurs, les dialogues), qui les ont élevés au-dessus des films de série B voire Z de science-fiction auxquels ils empruntaient la plupart des éléments de leur univers et de leur intrigue (c’est une banalité que de rappeler que La Guerre des étoiles est tout sauf un univers novateur, mais plutôt un assemblage assez opportuniste de grosses ficelles qui marchent : la différence, c’était que les films étaient très bien faits pour l’époque).

Ajoutons à cela le côté « films-cultes » rapidement acquis par la trilogie aux États-Unis, l’influence disproportionnée de la culture américaine en Europe qui y assure leur diffusion… mais aussi, tout simplement, le fait que cet univers de fiction dépasse rapidement les films proprement dits pour s’étendre à d’autres supports, ce qui lui permet de s’élargir et de s’enrichir considérablement, dès avant la sortie de la deuxième trilogie.

Comment a été conçue la trilogie de Timothy Zahn ?

Et donc, parmi ces autres supports, on trouve notamment des romans. De nos jours, des romans dans l’univers de la Guerre des étoiles, on en compte des centaines, et la plupart d’entre eux ont mauvaise réputation, y compris auprès des fans. Pourtant, si la publication de romans de commande dans cet univers a commencé extrêmement tôt et s’est faite dès le départ sous le contrôle de George Lucas (preuve que Lucas a toujours été un homme d’affaires au moins autant qu’un cinéaste), elle n’a pas toujours été aussi intense, ni aussi industrielle. Et certains de ces romans se sont vite distingués, par leurs qualités propres ou leur importance dans l’expansion de l’univers des films. La trilogie écrite sur commande par Timothy Zahn et publiée entre 1991 et 1993 compte sans conteste parmi les plus appréciés de ces romans.

J’ai lu cette trilogie pour la première fois il y a déjà de longues années, à la fin des années 1990. Avec tout le foin qui est fait actuellement autour d’une future troisième trilogie (dont on sait déjà qu’elle développe une intrigue originale et non pas une adaptation de romans ou de comics), j’ai éprouvé le besoin de la relire, pour voir si je l’apprécierais toujours. Je l’ai relue dans la même édition que je m’étais procurée à l’époque : la traduction intégrale regroupée dans le tome 2 des Omnibus Star Wars, une collection pratique avec son moyen format, ses couvertures solides et son côté « pavés pleins d’aventures » qui m’a toujours bien plu. Je passe en revanche rapidement sur la couverture, ornée d’un kitschissime portrait de George Lucas en majesté, tout de barbe poivre et sel, avec un regard qui je suppose essaie de faire « visionnaire » (le nom de l’auteur des romans, quant à lui, figure en tout petit en bas).

ZahnTrilogieDeThrawn

Les romans sont précédés par deux petites préfaces, l’une dans le style « nostalgie » par le traducteur Michel Demuth, l’autre plus informative par Patrice Duvic (mais qui est ce type, d’ailleurs ? Réponse sur Wikipédia : il a pas mal travaillé comme anthologiste, critique ou directeur littéraire dans les milieux de l’édition des littératures de l’imaginaire).

Et donc, après ça, on se plonge dans plus d’un millier de pages bourré à craquer d’aventures galactiques. Oui, mais… est-ce que c’est vraiment du bon ? Nous allons voir ça, mais, pour commencer, il faut dire un mot de Timothy Zahn et du contexte dans lequel il a publié sa trilogie.

Timothy Zahn, comme on l’apprend dans la préface de Duvic, est donc un écrivain américain né en 1951 à Chicago et qui a fait des études de physique avant d’abandonner sa thèse (en partie par contrainte : son directeur de thèse est mort) pour se consacrer à l’écriture. Quand on dit « se consacrer à l’écriture », dans le cas de Timothy Zahn, ça signifie avant tout publier un maximum de textes, en particulier des nouvelles dans des revues qui payent, afin d’essayer de vivoter correctement tout en préparant des romans et en priant pour que le tout se vende bien. C’est un profil d’auteur particulier, très différent par exemple de l’écrivain qui a un métier à côté pour vivre et publie des choses de temps en temps (et c’est le genre de début de carrière dans la SF qui serait nettement plus compliqué en France, où il y a très peu de revues consacrées aux littératures de l’imaginaire et où les nouvelles rapportent encore moins que là-bas !). Zahn publie ainsi beaucoup de nouvelles en peu de temps, remporte au passage un prix Hugo, et publie aussi plusieurs romans.

Bref, c’est un auteur encore jeune mais avec un bon début de carrière derrière lui, lorsqu’il se fait passer commande d’une trilogie de romans dans l’univers de La Guerre des étoiles.

Pour être tout à fait complet, il faut aussi avoir en tête les contraintes inhérentes à une commande de ce genre : contraintes de temps et de place, j’imagine, mais aussi contraintes liées à ce qui est permis ou non par Lucasfilm. À l’époque, George Lucas interdit aux auteurs de « l’univers étendu » de détailler les événements qui ont abouti à la création de l’Empire galactique, période qu’il compte traiter dans sa deuxième trilogie, qui en est alors à l’état d’ébauches de scénarios. Il ne faut donc pas s’étonner si Timothy Zahn ne fait que des allusions assez vagues à ces événements, notamment aux « Guerres cloniques » (traduction de l’époque pour « Clone Wars » : n’est-elle pas délicieuse ? C’est autre chose que « guerre des clones », quand même). Je serais assez curieux de savoir aussi si Zahn a dû respecter des contraintes en matière de style, par exemple, mais je n’ai pas trouvé d’informations là-dessus.

Autre difficulté à l’époque : « l’univers étendu » au delà des trois premiers films l’est alors beaucoup moins qu’aujourd’hui. Timothy Zahn doit inventer pratiquement à partir de rien un futur à l’univers des films, après Le Retour du Jedi. Et il ne dispose évidemment pas des sites ou des encyclopédies de fans sur Internet, alors nettement moins développé qu’aujourd’hui… Où puise-t-il son inspiration, alors ? Dans les conseils des gens de Lucasfilm, je suppose… mais aussi dans les pages du jeu de rôle publié en 1987 par West End Games, et qui avait déjà accompli un gros travail d’extrapolation à partir des moindres détails des films dans le but de permettre à des groupes de joueurs de vivre des aventures complètes dans tous les coins de la galaxie autour d’une table, avec quelques dés et des fiches de personnages. C’est là l’une des multiples dettes des cultures de l’imaginaire actuelles au jeu de rôle sur table, loisir hautement créatif et aussi grandiose qu’injustement méconnu du vulgaire.

Donc, Zahn publie sa trilogie en 1991-1993, et elle remporte un succès immédiat. Pour autant, le statut de ce qu’a inventé Zahn était alors et reste toujours très précaire. Comme toutes les créations de « l’univers étendu », sa trilogie n’a de valeur que dans la mesure où elle n’est pas contredite par les futurs films, autrement dit par la « vision grandiose » de George Lucas. Et cela quelle que soit la qualité des créations de Zahn ou d’autres auteurs. Ce statut précaire des auteurs et la reconnaissance plus que relative de leurs créations, même lorsqu’elles sont de qualité, est une loi amère des univers de franchise. Les exemples sont innombrables : on pourrait citer Don Rosa et sa Jeunesse de Picsou élaborée pour Disney, mais aussi des auteurs ayant travaillé pour les univers de super-héros de Marvel ou Dark Horse, ou d’autres univers de science-fiction ou de fantasy. Zahn a tout de même réussi à laisser une trace durable dans « le canon », c’est-à-dire dans les films : le nom de Coruscant, la planète-capitale de la galaxie dans la deuxième trilogie de films, est au départ une invention de Zahn, de même que quelques autres détails.

Que raconte la trilogie de Thrawn ?

La trilogie écrite par Timothy Zahn est située cinq ans après Le Retour du Jedi. Après sa victoire décisive sur l’Empire lors de la bataille d’Endor, la Rébellion a su inverser le rapport de forces et a désormais l’avantage dans la guerre. L’Empire n’occupe plus qu’un quart des mondes qu’il dominait auparavant. Les héros de la Rébellion ont pris Coruscant, la planète-capitale de l’Empire, et ont fondé la Nouvelle République. La princesse Leia est désormais mariée à Han Solo et enceinte de jumeaux qui s’annoncent dotés d’une grande sensibilité à la Force. Elle prête son aide et son expérience de diplomate à la politicienne Mon Mothma dans les relations délicates avec les systèmes planétaires qui hésitent encore entre l’Empire et la République. Luke Skywalker, dernier Jedi de la galaxie, recherche des informations sur l’ancien Ordre Jedi afin d’en fonder un nouveau, et espère encore retrouver des Jedi survivants.

Mais pendant ce temps, aux confins de la galaxie, un nouveau chef militaire a pris la tête de la flotte spatiale de l’Empire : le Grand Amiral Thrawn, un extra-terrestre humanoïde à la peau bleutée et aux yeux rouges doté d’un sens de la stratégie hors du commun. Thrawn a mis au point une stratégie complexe pour inverser le cours de la guerre et rétablir définitivement la suprématie impériale. Cette stratégie, qui nous est dévoilée au fil des conversations entre Thrawn et son principal subalterne, le commandant Pellaeon, implique notamment de retrouver un entrepôt secret où l’empereur Palpatine a dissimulé divers outils technologiques que Thrawn mettra ensuite à profit de façon diaboliquement ingénieuse. Au programme, entre autres : les cylindres de clonage ayant servi pendant les Guerres Cloniques, un manteau-bouclier capable de rendre un vaisseau indétectable… mais Thrawn a également recours à un allié aussi puissant que dangereux : Joruus C’Baoth, clone d’un maître de Jedi de l’Ancienne République, qui a sombré à la fois dans la folie et dans le Côté Obscur de la Force. Or Joruus C’Baoth n’aime rien tant que contrôler totalement les esprits de quelques personnes. Pour se concilier ses services, Thrawn lui promet de lui remettre Luke Skywalker, ainsi que Leia et ses jumeaux Jedi…

Pendant ce temps, ailleurs encore, la mort de Jabba le Hutt a laissé un vide dans le monde des contrebandiers. Son remplaçant dans le rôle du chef de contrebande particulièrement doué et influent est un humain nommé Talon Kaarde, qui conserve une attitude neutre dans le conflit entre l’Empire et la Nouvelle République, et offre indifféremment ses services aux deux camps. L’assistante de Talon Kaarde est Mara Jade, une humaine particulièrement sagace. Mais Mara Jade a visiblement un lourd passé et beaucoup de secrets, parmi lesquels l’origine de ses talents dans l’utilisation de la Force… et sa haine sans bornes pour Luke Skywalker.

Au fil des tomes, le Grand Amiral Thrawn mène à bien ses desseins machiavéliques, tandis que la Nouvelle République, ébranlée sur ses bases fragiles, doit apprendre à connaître ce nouvel adversaire. Plusieurs autres personnages importants de la trilogie de 1977 sont également de retour, dont bien évidemment R2D2 et C3PO, mais aussi Chewbacca et Lando Calrissian. Zahn introduit également plusieurs autres nouveaux personnages, lieux ou engins importants : Nkllon et l’exploitation minière de Lando ; Kashyyk, la planète des Wookies ; la flotte Katana, une flotte perdue de l’Ancienne République ; Honoghr et les Noghri ; et j’en passe qui vous gâcheraient la surprise. Ah, et j’avais mentionné que Luke entraîne Leia à devenir une Jedi, avec sabre laser, empathie et télékinésie ?

Mon avis sur la trilogie de Thrawn

Venons-en enfin à la critique proprement dite : qu’en est-il de cette trilogie ? Eh bien, tout dépend de quel point de vue on se place.

Commençons par ce que Timothy Zahn ne fait pas : à relire ces trois romans, j’ai été frappé par la grande rareté des descriptions visuelles, un comble pour une trilogie supposée prolonger des films. Cela tient en partie aux choix stylistiques de Zahn, que l’on peut comprendre en feuilletant le livre : les paragraphes de plus de cinq lignes sont rares et il y a énormément de dialogues. Certainement pas le genre à consacrer un paragraphe entier à poser un décor. Cela ne prouverait rien en soi : il est tout à fait possible de planter un univers très visuel en quelques expressions bien placées égrenées au fil d’une scène (Jack Vance, par exemple, le fait très bien). Mais ce n’est pas le cas ici. Les indications sur les décors ou les personnages sont réduites au strict minimum et les extra-terrestres ou les vaisseaux ne sont souvent pas décrits du tout.

Dans une certaine mesure, c’est compréhensible : les romans reprennent en partie les personnages, décors, engins, créatures, etc. tout droit sortis des films, et s’adressent à des lecteurs qui ont toutes les chances de les avoir vus. On n’a donc pas de mal à imaginer à quoi peuvent ressembler les soldats et les militaires de l’Empire ou une passerelle de commandement d’un superdestroyer impérial, ou à se souvenir de l’allure générale du Faucon Millenium. Là où les choses deviennent beaucoup plus embêtantes, c’est lorsqu’on a affaire à des personnages, engins ou planètes entièrement nouveaux, et tout aussi peu détaillés ! À quoi ressemble le Wild Kaarde, le vaisseau du contrebandier Talon Kaarde, ou bien les « bombardiers d’assaut Cimeterre » et les « véhicules d’assaut de type Chariot » ? Pas la moindre idée. Quelle tête a un Aqualish ? No sé. Quelle allure ont les plantes des forêts de Myrkr ou de Wayland ? Aucune idée, je suppose que « ce sont juste des plantes, quoi »…

Là où les indications visuelles manquent, ce sont les noms qui prennent parfois le relai : la planète Kashyyyk, les fiers guerriers Noghri, le conseiller Borsk Feyl’lya, les Psadan et les Myneyrsh, les ysalamari, etc. Ce n’est pas moi qui vais refuser une bonne vieille rêverie sur des noms exotiques, et je ne demande qu’à être laissé libre d’imaginer ce que je veux autour. Mais par moments, le manque d’indications visuelles devient véritablement gênant pour s’imaginer les scènes. Si les personnages principaux restent succinctement décrits, bien d’autres éléments de l’univers sont réduits à de simples noms, et l’on est contraint de s’en tenir pour les vaisseaux à leurs noms propres ou à des noms de modèles. Un peu comme si on faisait lire à un extra-terrestre une histoire qui se déroulerait sur terre et où les véhicules seraient décrits uniquement à l’aide de noms de marques. Pratique.

Continuons par ce que Timothy Zahn fait bien : il a un don pour les scènes de conversation. Ce qui n’est pas rien, quand on sait à quel point il est difficile d’écrire de bons dialogues et de les insérer correctement dans le développement d’une histoire. Zahn, visiblement, a bien réfléchi à la question, et il sait très bien poser et entretenir une tension dramatique dans un simple échange de répliques accompagné de quelques détails sur les regards, les gestes, les attitudes ou les pensées des personnages. Il parvient aussi à donner des voix distinctes à ses principaux personnages, y compris ceux qu’il invente entièrement. Les conversations entre le Grand Amiral Thrawn et le commandant Pellaeon, par exemple, sont des scènes typiques situées dans la droite ligne des films et qui montrent très bien le déploiement des plans machiavéliques de l’Empire pour reprendre la main sur la fragile Nouvelle République ; mais beaucoup d’autres scènes-clés des romans consistent en des dialogues entre plusieurs personnages qui essaient de se tromper ou de se percer à jour mutuellement. En fait, à relire la trilogie, je me disais qu’il serait très facile d’en tirer une adaptation en feuilleton radiophonique… et j’ai découvert peu après qu’il y en a eu une.

Autre qualité de Zahn, mais moins singulière : l’intrigue est bien ficelée et généralement bien rythmée (à part peut-être un léger ralentissement dans L’Ultime Commandement avant la grande scène finale). Cette attention portée à l’intrigue est la marque de fabrique de beaucoup de romans anglo-saxons, au point que c’est un peu devenu un minimum en la matière.

Le gros problème de ces romans, lorsqu’ils sont mauvais, est qu’ils sacrifient à l’intrigue et à sa progression tout le reste, que ce soit le style, les personnages, la portée du propos, etc. Fort heureusement, ce n’est pas le cas de Zahn, et j’en viens ainsi à la troisième grande qualité de sa trilogie, celle qui a probablement fait le plus pour son succès : l’attention prêtée aux personnages, qui acquièrent une profondeur supplémentaire notable par rapport à ce qui était décrit dans les films. Luke Skywalker est devenu plus expérimenté et plus sage, et s’interroge sur l’avenir des Jedi. Leia s’entraîne à manipuler la Force et s’apprête à devenir mère ; elle se voue corps et âme à l’édification de la Nouvelle République, mais doit accepter ses limites. Han Solo est partagé entre son amour pour Leia, son attachement à la Nouvelle République et son peu de goût pour les discussions politiques ou diplomatiques sans fin. Chewbacca prend également un peu plus d’épaisseur grâce à la description des coutumes de son peuple. Les autres personnages des films sont tout aussi habilement exploités, en particulier l’Empereur Palpatine, dont l’ombre plane sur l’ensemble des romans : tous les personnages, aussi bien Thrawn que les Républicains, n’en finissent pas de solder l’héritage de complots et de pièges qu’il a laissé après lui.

Mais les créations originales de Zahn n’ont pas à rougir de la comparaison avec les grandes figures des films. Le Grand Amiral Thrawn est un personnage de « méchant » très réussi, qui fait constamment montre d’une intelligence redoutable. Durant toute la trilogie, chaque camp essaie de deviner et de déjouer la stratégie de l’autre, et, à ce jeu, Thrawn se révèle longtemps le meilleur. Thrawn n’est pas une imitation servile de Palpatine ou de Vador : moins effrayant en apparence, il est aussi beaucoup plus subtil dans ses procédés, puisqu’il ne sacrifie jamais inutilement ses troupes… mais son calme révèle rapidement la froideur d’un tyran totalitaire en puissance, déterminé à verrouiller toute la galaxie sous son contrôle. Même contraste intérieur chez Joruus C’Baoth, dont l’apparente majesté de Jedi dissimule un dément à l’humeur imprévisible et aux caprices destructeurs. Talon Kaarde, lui, est proche de Thrawn par son sang-froid et son caractère calculateur, mais il sert des valeurs toutes différentes. À vrai dire, Kaarde lui-même passe assez vite dans l’ombre de Mara Jade, excellent personnage fondé sur un dilemme intérieur que je vous laisse découvrir par vous-même, et qui tient très bien la réplique à Luke, Leia et à Thrawn lui-même.

Pour donner davantage de richesse à l’univers des films, Zahn multiplie les extrapolations de détail, notamment sur les techniques Jedi ou la psychologie des peuples extra-terrestres, mais aussi les technologies, les tactiques militaires, l’économie, etc. Le procédé est parfois un brin superficiel (par exemple, la fameuse « guerre psychologique » de Thrawn, qui étudie l’art des peuples qu’il affronte pour prévoir leurs réactions et leur tendre des pièges : c’est un peu facile… et curieusement, ce sont toujours des arts figurés, jamais de la musique ou de la poésie), mais il est employé systématiquement, et il faut avouer qu’il fonctionne très bien. L’écriture romanesque a le gros avantage de permettre de montrer toutes sortes de détails qui ne peuvent pas apparaître à l’image, notamment l’empathie et la télépathie des Jedi et plus généralement leur contact avec la Force.

Les romans de Timothy Zahn présentent donc de très nettes faiblesses de style, peut-être dues aux contraintes qui ont présidé à leur écriture (il faudrait lire les romans plus personnels de Zahn pour le savoir). De ce point de vue, la trilogie de Thrawn ne restera pas dans les annales de la SF américaine et encore moins des littératures de l’imaginaire en général : aucune commune mesure entre l’efficacité basique de Zahn, entièrement vouée à entretenir la tension dramatique, et le style à la fois plus travaillé et plus évocateur d’un Neil Gaiman ou bien (en Grande-Bretagne) d’un Terry Pratchett ou d’un China Miéville. Mais ces romans n’en restent pas moins à mes yeux une double réussite. Ils sont d’abord une réussite dans leur but premier, qui est d’étendre l’univers de la Guerre des étoiles en proposant un prolongement crédible des films : les personnages et l’univers non seulement sont vivants mais prennent une profondeur nouvelle, l’intrigue offre beaucoup de scènes hautes en couleurs et alterne savamment réflexion et action dans un mélange raisonnablement fidèle à l’esprit de la trilogie de 1977.

Mais en dehors de cela, cette trilogie est aussi un véritable ajout à l’univers de la Guerre des étoiles, qui se le réapproprie et le pousse dans des directions complètement nouvelles, où dominent des thèmes visiblement chers à Timothy Zahn, comme les intrigues politiques et les dilemmes moraux. La trilogie de Thrawn reprend en gros les mêmes ingrédients que les films, ce qui lui assure de ne pas décevoir les lecteurs-spectateurs, mais elle montre une galaxie où les enjeux ont changé : c’est un monde en demi-teinte, fait d’apparences trompeuses, de secrets et de lendemains incertains, où foncer au combat en hurlant ne suffit plus et où les héros brillants d’hier sont contraints de se méfier en permanence sans tomber dans la paranoïa, de se concerter, de s’interroger et de réfléchir habilement avant de passer à l’action… bref, d’acquérir une nouvelle maturité.

« La Guerre des étoiles que j’ai connue… » : un avis d’ancien fan

J’ai eu ma période Guerre des étoiles, comme pas mal de pré-ados dans les années 1990 au moment de la sortie de l’édition spéciale. Depuis, j’ai pris beaucoup de distance envers cet univers, pour toutes sortes de raisons :

  • La surexploitation commerciale de l’univers étendu.
  • Le fait que tout le monde parle de cet univers ou y fait allusion tout le temps, d’où gavage.
  • La personnalité de George Lucas, davantage homme d’affaire que véritable cinéaste, d’ailleurs réalisateur médiocre, comme l’ont prouvé la deuxième trilogie et Indiana Jones IV (on attend toujours les petits films indépendants de SF exigeante qu’il se promettait bruyamment de réaliser après La Revanche des Siths), par ailleurs prompt à se déclarer sceptique sur la démocratie, opposé à la représentation des minorités sexuelles dans son univers (il se préfère le créateur d’une galaxie peuplée d’extra-terrestres incroyablement variés mais tous résolument hétérosexuels).
  • L’univers lui-même, rendu de plus en plus manichéen par la mise en avant écrasante du conflit peu subtil entre Jedi et Sith dans la deuxième trilogie, et qui tend toujours vers une représentation ordinairement crypto-coloniale des extra-terrestres (Jar-Jar Binks n’étant que le fond d’un puits déjà largement creusé par beaucoup d’autres : on oscille entre l’exotisme de pacotille et la vieille pub Banania).
  • Son symbolisme naïf et conservateur, que seuls quelques auteurs doués de l’univers étendu savent nuancer.

Et aussi, donc, une certaine déception devant la deuxième trilogie de films… due en partie aux belles rêveries que m’avait procurées la trilogie de Timothy Zahn. Il faut croire que je n’ai pas envie de troquer ses quelques allusions habilement évocatrices contre toute une trilogie de superproductions coûteuses.

Dans les livres de Zahn, l’Ancienne République est plus lointaine et les Guerres Cloniques sont tout ce qu’on imagine facilement que pourrait être un conflit à l’échelle galactique employant des technologies de science-fiction : une horreur absolue, dont chacun conserve un traumatisme vivace. Difficile de croire à l’ardeur belliqueuse de Yoda dans L’Attaque des clones ou aux animations Flash de Clone Wars après ça.

De même, dans la trilogie de Zahn, les Jedi restent des personnages rares et mystérieux, autant moines que guerriers, qui rendent la justice, recherchent la paix et se remettent constamment en cause. Pas les espèces de Superman à épées colorées qui tourbillonnent à l’écran et massacrent sans complexe dans la prélogie de 1999.

D’ailleurs, la Guerre des étoiles selon Zahn est, comme la trilogie de 1977, nettement moins centrée sur les Jedi que la prélogie : ils sont importants, certes, mais il y a de la place pour toutes sortes d’autres personnages et d’intrigues secondaires à côté. Or leur place dans la prélogie, et dans l’univers étendu lui-même, s’est faite de plus en plus étouffante au fil du temps.

On dira volontiers que j’accuse mon âge : les films que l’on a connus en premier seraient forcément meilleurs que ceux qui viennent ensuite. Cela ne me convainc qu’à moitié. Je pense plutôt que la trilogie de 1977 (et après elle l’édition spéciale de 1997) laissait ouvertes des interprétations du propos général des films que la prélogie est venue démentir, au profit de l’affirmation d’un propos d’ensemble qui s’est révélé au fil des films et m’a de moins en moins plu. Réaction que beaucoup d’autres ont partagée avec moi, d’ailleurs.

Au fond, je suis assez impatient que Lucas n’ait plus autant le contrôle de sa création, ou plutôt de ce qui était au départ sa création : d’autres que lui (au hasard Timothy Zahn) sont visiblement plus doués pour la prolonger et l’approfondir avec la maturité nécessaire. Ce ne serait ni la première ni la dernière fois dans l’histoire des univers de fiction…

Pour aller plus loin

D’autres réflexions sur La Guerre des étoiles ?

“Star Wars” despots vs. “Star Trek” populists par l’écrivain américain de SF David Brin (sur le site Salon, 15 juin 1999). Il manque parfois un peu de subtilité, notamment dans son analyse des œuvres littéraires antiques (sauf si vous aimez travailler à la machette), mais sa comparaison avec Star Trek et beaucoup de ses autres remarques sont bien intéressantes.

« How Timothy Zahn’s Heir to the Empire Turned Star Wars into Science Fiction », un très intéressant article de Ryan Britt sur le site Tor le 28 février 2003.

Le reste de l’univers étendu ?

Sur les autres romans, les comics, séries, etc. de l’univers étendu, je n’ai pas de conseils particuliers à donner, faute de les avoir lus. Notez qu’il existe une adaptation en comics de la trilogie de Zahn, intéressante au moins pour la façon dont elle donne forme et visage aux vaisseaux et aux personnages nouveaux. Je ne sais pas ce qu’elle vaut à part ça, mais d’après ce que j’ai pu en voir, il faut apprécier les graphismes anguleux. En dehors de Zahn, je n’ai essayé de lire qu’un seul autre roman de La Guerre des étoiles : Le Mariage de la princesse Leia de Dave Wolverton (1994), que j’ai abandonné après quelques dizaines de pages devant le traitement caricatural des personnages. Si vous voulez y jeter un œil, on le trouve notamment regroupé dans le volume 3 des romans Star Wars en Omnibus, avec plusieurs autres romans que je n’ai pas du tout lus.

Si vous avez une approche de cet univers proche de la mienne, je peux en revanche vous recommander le vieux jeu de rôle de West End Games, publié en 1987 et utilisant le D6 System. Il développe l’univers à partir des trois premiers films, et sa mise en page désormais juste un brin surannée a la même saveur de SF vintage que les version originales des films de 1977-1983… Plusieurs des suppléments de la gamme ont été consacrés aux romans de Timothy Zahn, et, comme le jeu de base, ils sont encore trouvables d’occasion.

Quels univers de space opera trouve-t-on qui soient à peu près dans le même genre que La Guerre des étoiles ?

Parmi ses prédécesseurs américains, il faut mentionner notamment le cycle de Mars d’Egar Rice Burroughs (adapté en 2012 par Disney/Pixar avec Andrew Stanton à la réalisation peu avant le rachat de Lucasfilm), et bien sûr le grand classique qu’est Dune de Frank Herbert (lui-même adapté à plusieurs reprises, en film par David Lynch en 1984, mais il y a aussi eu des adaptations télévisées).

En science-fiction française, je n’ai pas en tête de roman ou de cycle romanesque qui développerait un univers à une échelle équivalente (mais vous pouvez toujours aller voir du côté d’Omale de Laurent Genefort ou Gandahar de Jean-Pierre Andrevon, qui sont à l’échelle d’une seule planète). C’est plutôt la BD qui aurait l’équivalent, avec le grand classique qu’est L’Incal de Jodorowski et Mœbius et sa série dérivée La Caste des Métabarons dessinée par plusieurs dessinateurs. Lanfeust des étoiles, d’Arleston et Tarquin, a nettement moins bonne réputation (lisez plutôt le premier cycle, Lanfeust de Troy, qui relève de la fantasy : pas plus que ça ma tasse de thé, ce cycle, mais il n’était pas mal). Un peu plus ancien, Valérian et Laureline de Mézières, Christin et Tran-Lê est également un classique. Un brin moins connu de nos jours parce que le cycle est plus court et terminé depuis longtemps : les Loane Sloane de Philippe Druillet. Plus récent que tout cela, mais dans un mélange assumé entre Antiquité et SF, Le Fléau des dieux de Mangin et Gajić (2000-2006) est une valeur sûre (c’est un peu moins le cas des autres séries développant le même univers).

Au cinéma, je n’ai pas en tête de cycle de films qui donne dans le même genre, tant La Guerre des étoiles a occupé le terrain : il faut plutôt voir les films autonomes de vieille science-fiction américaine, sans oublier d’aller voir du côté de Métal hurlant (1981). En France, il y a toujours Le Cinquième élément de Luc Besson (1997)…

Du côté des séries télévisées, en revanche, il y a de quoi faire, entre Doctor Who (qui repose beaucoup sur le voyage dans le temps, élément absent de La Guerre des étoiles, et fait explicitement référence à la Terre, mais dont la nouvelle série lancée en 2005 donne joyeusement dans le space opera dans certains de ses épisodes, notamment les fins de saisons), Star Trek (principal univers concurrent de La Guerre des étoiles dès les années 1970), ou des séries comme Battlestar Galactica ou Babylon 5, voire Stargate SG-1 et ses séries dérivées. Du côté des dessins animés, comment ne pas citer Albator au Japon et Ulysse 31 la série franco-japonaise ?

Je connais un peu moins les jeux vidéo, mais il faut évidemment citer le mastodonte du genre qu’est Starcraft (1998) suivi de Starcraft II (2010), et les adaptations devenues des classiques de l’histoire du jeu vidéo comme Dune du studio français Cryo (1992) et Dune II : La Bataille d’Arrakis (Wetwood Studios, la même année).

Du côté des jeux de rôle à présent, en dehors des adaptations comme Star Wars, Dune, Babylon 5Metabarons etc., je ne peux pas ne pas mentionner les classiques que sont Traveller (1977), Empire galactique (1984), MEGA (1984) ou Fading Suns (1996). Plus récent (et français), Metal Adventures propose aux joueurs d’incarner des pirates de l’espace à la Albator dans une galaxie spacieuse. Et un petit détour par les jeux de figurines s’impose, puisque Warhammer 40 000 (1987) offre également un univers énorme et foisonnant, adapté par la suite sur divers autres supports.

La liste ne sera jamais complète, mais cela vous donne déjà quelques pistes pour continuer dans le space opera !

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One Response to Timothy Zahn, la trilogie de Thrawn (univers de la Guerre des étoiles)

  1. avangion1871 dit :

    Quel bel article sur cette trilogie de Zahn que je viens, moi, de découvrir récemment en me replongeant dans l’univers de Star Wars. Merci de l’avoir écrit.

    J’en partage les grandes lignes, notamment la pauvreté des descriptions (lieux et personnes) et j’y rajouterai un manque de clarté dans la description des batailles, qui deviennent parfois obscures. Un passage par les BD (uniquement celles dessinées par Vatine évidemment) permet d’y voir plus clair.

    Les nouvelles figures créées par Zahn tiennent franchement la route et on vient à être aussi intéressé par Thrawn que par l’empereur ou Vador… c’est dire. Ma seul réticence tient au concept de C’Baoth : je ne vois pas comment on peut cloner une personne et que celle-ci transmette de la sorte sa maîtrise de la Force. Pour moi, cela renvoie à une conception « physique » de la Force tristement proche de celle qu’on trouve dans la Prélogie.

    Idem pour les Ysalamiri qui « bloquent » la Force. Outre qu’on voit trop que c’est un « joker narratif » pour expliquer que Thrawn aille chercher ce fou de C’Baoth sans trop craindre la déculottée, l’idée que des bêtes aient le pouvoir de « bloquer » (sans doute par des ondes) la Force, lui enlève toute dimension mythique ou mystique.

    Cela mis de côté, l’Héritier de l’Empire est une réussite et il est bien dommage que Lucas n’ait pas fait appel à Zahn pour écrire les scénarios de sa prélogie. On y aurait assurément gagné, au moins en cohérence mais aussi en maturité. Autant avec La Menace fantôme, on a sombré dans le film pour gamins, autant là le ton est « adulte ». Le bouquin est d’ailleurs, à mon avis, illisible pour un collégien et pour pas mal de lycéens aussi.

    Pour finir, sur le jeu de rôle Star Wars, publié jadis par West End Games, il a un héritier lointain : Star Wars : aux confins de l’Empire qui est (selon moi) une très grande réussite.

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