Roger Peyrefitte, « Les Amitiés particulières »

22 avril 2013

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Référence : Roger Peyrefitte, Les Amitiés particulières, Marseille, Jean Vigneau, 1943 (lu dans une réédition chez J’ai lu imprimée en 1972).

« Veillez sur vos amitiés, qui peuvent être l’ennemi. Qu’elles ne soient jamais de ces amitiés particulières, qui cultivent uniquement la sensibilité ; car, ainsi que l’a dit Bourdaloue, la sensibilité se change aisément en sensualité. Qu’elles soient des amitiés publiques et des amitiés de l’âme. »

Ces mots font partie du sermon du prédicateur que Georges de Sarre, élève modèle issu d’une famille noble, entend le deuxième jour de sa rentrée en classe de troisième au pensionnat catholique de Saint-Claude, où il vient d’être placé. L’intrigue se passe quelque part au début du xxe siècle. Dans ce pensionnat de garçons, l’éducation classique, où la version et le thème latins côtoient la composition française et les devoirs d’histoire, est aussi une éducation religieuse. Les élèves vivent au rythme des messes et des retraites, et leurs professeurs sont aussi des prêtres auxquels ils se confessent, car il s’agit non pas seulement d’instruire leurs esprits, mais d’assurer le salut de leurs âmes.

Dans cet univers clos, rigide et sévère, Georges découvre peu à peu l’envers du décor. Dès le premier jour, il a remarqué un de ses voisins, Lucien Rouvère, qui lui semble sympathique ; mais Lucien a déjà un ami proche, André Ferron, et leur amitié semble une de celles que le prédicateur réprouve. Georges la réprouve aussi, sans pouvoir s’empêcher d’être attiré par Lucien et jaloux d’André. Lorsqu’il rencontre un élève de cinquième, Alexandre Motier, d’une grande beauté, c’est à son tour de se trouver engagé dans une de ces amitiés interdites. Mais à quel moment une amitié devient-elle « particulière » ? À partir de quel point l’amour, exalté partout dans les textes que Georges et ses camarades étudient, dans les messes qu’ils fréquentent, dans les hagiographies sur lesquelles ils méditent, cesse-t-il d’être pur pour devenir impur ? Et à quoi se fier lorsque le père de Trennes, un de ces maîtres qu’on a dit à Georges être « des savants et des saints », s’intéresse d’un peu trop près à Lucien et à Georges pour être vraiment pur lui-même ? Dans ce jeu de chats et de souris entre maîtres et élèves, c’est l’exclusion de l’établissement qui signe la défaite.

L’une des qualités de ce roman réside à mes yeux dans sa capacité à rendre avec richesse et vraisemblance les sentiments et les idées d’un jeune garçon tel que Georges, nourri à la fois de lettres classiques et d’instruction religieuse, qui mobilise constamment ces références pour s’orienter et se défendre dans le milieu oppressant où il se trouve enfermé. À la dimension religieuse près, Georges pourrait être un élève de khâgne dont les réflexions quotidiennes, y compris sentimentales, se nourrissent de la culture qu’il est en train d’assimiler. C’est avec ce matériau que Georges étudie, qu’il joue, qu’il plaisante, qu’il raisonne pour croiser le fer avec ses amis et ses maîtres… et avec ce matériau qu’il fait face à ses sentiments, tente de s’en déprendre, puis de les défendre. Pétri d’érudition et de grandes idées, il n’en reste pas moins un garçon à qui l’on veut imposer d’être un adulte en miniature, au risque d’en faire un petit sophiste, dans un milieu où il trouve surtout, en fait de perfection, l’hypocrisie et la duplicité.

Dans cette valse des masques, les sentiments de Georges sont au fond la seule vérité qui tienne. Les lecteurs d’aujourd’hui auront tout de suite pensé à l’homosexualité. Le mot convient, si l’on ne se focalise pas bêtement sur son suffixe : l’univers de Georges est sentimental, amoureux sans toujours le savoir, sensuel sans se l’avouer. C’est dans cette complexité que réside l’autre grande qualité du roman.

J’ajoute qu’un film a été tiré du roman en 1964. Je ne l’ai pas vu en entier, mais l’écart d’âge entre Georges et Alexandre y est nettement plus grand que dans le livre.

Cette critique a été publiée pour la première fois dans la revue Disharmonies n°32 en juin 2012 (en ligne en pdf).

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