Youssouf Tata Cissé et Wa Kamissoko, « La grande geste du Mali »

25 août 2013
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Couvertures de la réédition de 2000/2009.

Référence : Youssouf Tata Cissé et Wâ Kamissoko, La grande geste du Mali, Paris, Karthala et ARSAN (Association pour la recherche scientifique en Afrique noire). Le tome 1, Des origines à la fondation de l’empire, est paru à ma connaissance en 1988 puis a été réédité en 2000 (sans le cahier photos et avec une image de couverture différente) et compte 430 pages dans sa réédition. Le tome 2, Soundiata, la gloire du Mali. La grande geste du Mali, tome 2, est paru en 1991 puis a été réédité en 2009 et compte 300 pages dans sa réédition.

Précision : les noms de personnages et de lieux de l’épopée varient parfois selon les variantes de l’épopée, les conventions de transcription des ouvrages et l’époque de leur parution (ainsi, D. T. Niane appelle l’ennemi de Soundiata « Soumaoro » tandis que Cissé et Kamissoko écrivent son nom « Soumaworo »). Il ne faut donc pas s’étonner de ces légères divergences.

Il y a quelques mois, j’avais présenté ici Soundiata ou l’épopée mandingue de D. T. Niane, un petit livre important puisque c’est lui qui, à partir de sa parution en 1960, a permis de faire connaître l’épopée ouest-africaine de Soundiata à un lectorat francophone, dans et hors d’Afrique. L’épopée de Soundiata est une épopée orale relatant une version en partie légendaire de la vie de Soundiata Keïta, roi mandingue d’Afrique de l’Ouest ayant vécu au XIIIe siècle et fondateur du royaume couramment appelé l’empire mandingue, empire du Manden ou encore empire du Mali, du nom du principal pays sur lequel il s’étendait. Dans le billet que je consacrais à ce livre, je disais tout l’intérêt et toute la curiosité qu’avait suscités en moi la lecture de ce livre, et la légère frustration que j’avais ressentie à voir une épopée si ample racontée en si peu de mots.

Le moins que l’on puisse dire est que La grande geste du Mali était le livre idéal à lire après celui de D. T. Niane. C’est une version incomparablement plus riche de l’épopée de Soundiata, et c’est aussi une mine, un trésor, un monument, une superbe découverte qui m’a beaucoup marqué et que j’ai plaisir à partager maintenant ici, car l’univers de l’épopée de Soundiata et des épopées africaines en général vaut très largement la peine d’être connu.

Un ouvrage foisonnant

Si vous ignorez encore tout de l’épopée de Soundiata, mieux vaut commencer par un livre plus petit et plus accessible, par exemple celui de D. T. Niane (voire par l’article de l’épopée sur Wikipédia, tout simplement). Si vous en connaissez déjà les grandes lignes, en revanche, il est temps de plonger dans le livre de Cissé et Kamissoko.

En effet, les deux livres ne sont pas destinés au même public et se complètent bien à toutes sortes d’égards.

Le livre de D. T. Niane est court et bon marché, et il présente une version très simplifiée de l’épopée de Soundiata sous une forme assez claire pour être accessible à un large public, notamment aux enfants ; les quelques notes de bas de page se contentent d’expliquer quelques mots et notions liés à la culture mandingue, mais ne vont pas plus loin que ce qui est nécessaire pour comprendre l’histoire. En outre, ce livre n’est pas une édition scientifique d’une version de l’épopée. L’épopée de Soundiata étant une épopée orale, dont il existe donc de nombreuses variantes différentes selon les traditions dont sont porteurs les griots de telle ou telle région, une édition scientifique d’une de ces variantes implique, de nos jours, qu’un ou plusieurs universitaires travaillent avec des griots et transcrivent leurs paroles aussi fidèlement que possible (on va même jusqu’à les enregistrer, quand les griots sont d’accord). Mais au temps où D. T. Niane écrivait, ce protocole scientifique était loin d’être aussi développé, rigoureux et systématique qu’il l’est de nos jours. Niane n’a donc pas fait ce travail : son travail à lui était autant celui d’un écrivain que d’un historien. Il s’est inspiré du récit d’un griot guinéen, Mamadou Kouyaté, qu’il est allé écouter dans la région de Siguiri, et il a ensuite écrit un texte qui s’efforce de rester assez proche du style de la parole du griot, mais qui adopte la forme d’un récit continu, à la façon d’un conte.

La grande geste du Mali, de son côté, avec ses deux tomes épais, se destine à un public de chercheurs, les étudiants et les curieux ayant plutôt intérêt à aller le consulter ou l’emprunter en bibliothèque à moins d’avoir les moyens de se l’offrir (ou de se le faire offrir). Ce livre a été publié près de trente ans après celui de Niane (en 1988-1991), à un moment où l’importance du rôle des griots et des traditionnistes africains commence à être reconnue par les chercheurs et les universitaires, que ce soit en Afrique ou ailleurs. Ce livre se fonde sur le travail commun étroit entre un chercheur malien, Youssouf Tata Cissé, et un griot et traditionniste malien, Wâ Kamissoko. Pour employer les catégories malinkés, Wâ Kamissoko est un djéli (un maître de la parole) mais il fait partie des griots les plus doués et de ceux qui connaissent à fond les détails et les interprétations érudites du savoir oral, ce qui lui vaut d’être qualifié aussi de nwâra (grand maître). Pour la culture entièrement orale qui est celle des griots, le passage de l’oral à l’écrit ne va pas du tout de soi (je suppose que c’est un peu comme si on me demandait à moi de faire l’inverse). Certains griots s’y opposent complètement, ou se limitent dans leurs propos, ou encore mentent, lorsqu’ils savent que leurs paroles seront enregistrées ou consignées par écrit. Mais Wâ Kamissoko ne fait pas partie de ceux-là, car il s’est rapidement persuadé de l’intérêt qu’il y avait à recourir à l’écrit pour préserver son savoir en plus des vecteurs habituels de la culture orale. La longue amitié qui l’unit à Youssouf Tata Cissé a rendu possible un travail énorme d’enregistrement et de transcription des traditions orales mandingues dont il était dépositaire. Outre une préface et un avant-propos, ce livre consiste donc avant tout en une transcription exacte ou quasi exacte de la parole du griot qu’est Wâ Kamissoko, qui est autant l’auteur du livre que le savant qui l’a transcrit, traduit en français et commenté.

La grande geste du Mali offre aussi l’énorme avantage (au moins pour les étudiants et chercheurs) d’être une édition presque bilingue. Bilingue, car le premier tome inclut la transcription des paroles de Wâ Kamissoko, qui parle en malinké, sur les pages de gauche, les pages de droite donnant la traduction française par Youssouf Tata Cissé. Mais presque bilingue seulement, car le second tome, pour des raisons éditoriales, ne donne que la traduction : il est très dommage que l’éditeur, qui a pourtant publié nombre de livres sur les cultures africaines, n’ait pas eu le courage d’aller jusqu’au bout du parti pris de départ, les ouvrages bilingues malinké-français n’étant pas exactement légion. Cissé inclut toutefois de nombreuses expressions malinkés d’origine entre parenthèses dans le tome 2 pour tous les mots, notions ou phrases qu’il juge importants.

Le livre contient aussi, à la fin de chaque tome, un chapitre « Questions-réponses » qui est la transcription d’une partie des sessions des colloques qui ont réuni pour la première fois des universitaires (européens et africains) et des griots traditionnistes à Bamako en 1975 et 1976 sur des questions d’histoire de l’Afrique médiévale et du genre de l’épopée. Ces échanges sont l’occasion, pour les historiens, d’interroger les griots sur nombre de points de détail qui ne sont souvent que partiellement exposés, voire effleurés ou omis, dans les « performances » orales de l’épopée.

Pour le reste, les deux tomes offrent tout ce qu’on peut attendre d’un ouvrage de recherche : annexes, cartes et figures, bibliographies, tables des matières détaillées, index, il n’y a pas à se plaindre sur ce plan et ces outils indispensables permettent de profiter au mieux de l’extraordinaire richesse de cet ouvrage. Si vous vous y perdez encore un peu parmi les différents personnages, l’index vous permettra de retrouver facilement les précédents passages qui le mentionnaient ou de vous orienter parmi ses différents noms. Si vous désirez plutôt vérifier si un lieu, une notion, un animal ou une figure mythologique donnés sont évoqués ailleurs, l’index facilitera grandement les recherches de détail. Un seul détail frustrant se trouve dans les notes de bas de page, car si certaines sont données à la fois en malinké et en français, d’autres ne figurent qu’en malinké ou qu’en français ; il aurait été préférable de les donner systématiquement dans les deux langues. Des chercheurs spécialisés pourraient aussi commenter le système de transcription choisi pour le malinké ou d’autres aspects pointus de ce genre, mais je n’y connais rien.

Soundiata raconté par Wâ Kamissoko

 Un lectorat européen ou américain s’imaginera sans doute une épopée comme un récit de fiction continu, et c’est d’ailleurs la forme adoptée par D. T. Niane dans son livre. La lecture de La grande geste du Mali montre au contraire à quel point une « performance » de griot est tout sauf une simple récitation statique. C’est bien plutôt un dialogue constant  entre le griot et son public (limité ici à Youssouf Tata Cissé). Le contenu même de la variante qui est racontée, tout comme sa durée et son niveau de détail, est modifié et conditionné par les circonstances de la séance et s’adapte au public. Le fait que Youssouf Tata Cissé soit un ami de longue date de Wâ Kamissoko et ait une connaissance approfondie de la culture de la région du Manden permettent à Wâ de fournir à son interlocuteur des détails et des commentaires érudits qu’il n’aurait manifestement pas révélés au premier venu. En outre, Wâ inclut dans son récit des allusions à la généalogie de Youssouf Tata Cissé (« Cissé » étant à l’origine le nom d’un des clans du Manden). Autre aspect surprenant, le propos de Wâ Kamissoko ne se limite nullement à un simple récit de fiction, mais comprend des réflexions et des allusions historiques, des considérations morales et philosophiques, des explications rattachant tel ou tel événement à la géographie passée ou actuelle du Mali et des pays environnants, des étymologies, de nombreux détails sur tel ou tel vêtement, objet, coutume, loi ou usage, etc.

À lire d’autres livres sur les épopées ouest-africaines (comme celui de Kesteloot et Dieng dont je parlerai plus bas), on se rend compte que tout cela fait pleinement partie des conventions du genre épique dans cette partie du monde. Au départ,  cela peut être un peu frustrant, quand on a en tête des épopées européennes que nous ne connaissons que sous forme écrite, comme l’Iliade ou l’Odyssée ou Beowulf, et qui consistent uniquement en une fiction continue : on a l’impression que le griot s’arrête souvent de raconter et que cela « rompt le charme », en quelque sorte. Mais on s’y habitue peu à peu, et on se rend compte qu’il s’agit simplement d’une façon différente de faire vivre un passé légendaire commun partagé par le griot et son public. Le jeu des allusions, des allers et retours entre le passé lointain et légendaire et le présent de la réalité quotidienne font exister le passé aussi sûrement qu’une narration classique. De plus, les multiples digressions apparentes permettent au griot de ménager toutes sortes d’explications sur le sens qu’il donne à la matière épique et de faire allusion à énormément d’autres événements du passé légendaire concernant les vies de tel ou tel personnage secondaire, la généalogie de tel clan, ou plus rarement telle ou telle divinité.

 La variante de l’épopée présentée ici par Wâ Kamissoko est, dans les grandes lignes, relativement proche de celle écrite par D. T. Niane. Mais, bien souvent, la ressemblance s’arrête là. Des noms de personnages et des généalogies changent, certains événements significatifs diffèrent (par exemple les motivations de Dô Kamissa ou de Soumaoro Kanté, ou les circonstances de la mort de Soundiata). Et surtout, le récit de Wâ Kamissoko, en plus d’être incroyablement plus riche que celui de Niane, emprunte explicitement des directions différentes afin de conférer un sens différent au parcours de Soundiata et à son action, et par là à son épopée en général. Bien entendu, les grandes différences entre les deux variantes s’expliquent d’abord par le fait que Wâ Kamissoko et Mamadou Kouyaté (le griot sur lequel se fonde le livre de Niane) représentent deux traditions, deux « écoles » de griots différentes. Mais au delà de cela, j’ai eu l’impression qu’il y avait bel et bien une autorité d’auteur à l’œuvre dans chacune de ces variantes. Wâ Kamissoko s’étend délibérément davantage sur certains épisodes que sur d’autres, il approfondit les personnalités des grandes figures de l’épopée, et il insiste explicitement sur certains aspects de l’action politique de Soundiata.

Ainsi, là où le récit de Niane était avant tout l’histoire de l’ascension de Soundiata en tant que chef de guerre et s’arrêtait peu après la fondation de l’empire, le récit de Wâ Kamissoko remonte aux origines de la lignée de Soundiata, consacre un peu moins de place à ses exploits guerriers et aux étapes de la guerre, mais s’étend davantage sur la naissance et l’enfance de Soundiata et sur son règne après sa victoire sur Soumaworo. Soumaworo lui-même change du tout au tout entre la version de Niane et celle de Kamissoko : chez Niane, il était l’archétype du roi-sorcier cruel et maléfique, tandis que la variante de Kamissoko est bien plus nuancée. En effet, Wâ Kamissoko explique l’hostilité de Soumaworo envers le Manden par une rebuffade qu’il a essuyée lorsqu’il a voulu venir en aide à son pays : Soumaworo, simple fils de forgeron, a voulu lutter contre la pratique de l’esclavage entre Noirs au Manden, mais on lui a renvoyé à la figure la modestie de ses origines sociales en lui intimant de ne pas se mêler de politique (ce à quoi il réagit en s’exilant et en rassemblant une armée). Par ailleurs, Wâ Kamissoko fait de Soundiata un souverain éclairé qui s’oppose lui aussi à la pratique de l’esclavage entre Noirs au Manden, et qui est le premier à l’abolir sur tous les territoires qu’il conquiert et intègre à son empire ; le récit de D. T. Niane ne disait rien de cet aspect, bien que les deux variantes fassent coïncider la fondation de l’empire de Soundiata avec l’élaboration de la « charte du Manden » qui pose les bases des droits humains en Afrique. Enfin, les figures féminines comme Dô Kamissa (la femme-buffle) ou sa réincarnation Sogolon Kondé, mère de Soundiata, sont aussi davantage détaillées ; déjà marquantes dans la version de Niane, elles gagnent encore en grandeur dans celle de Kamissoko.

À ces variantes et à ces nombreuses nuances, rendues possibles par la plus grande longueur de l’ensemble et par les analyses que Wâ Kamissoko intègre à sa « performance » épique, viennent s’ajouter de multiples épisodes secondaires détaillant l’histoire de tel clan ou de telle grande figure de l’épopée, en particulier Tiramakhan Traoré et Fakoli Doumbia, les deux principaux généraux de Soundiata. Le tome 2 relate la suite des événements jusqu’à la mort de Soundiata et bien après (à savoir les troubles politiques et militaires de l’interrègne jusqu’à ce que l’empire retrouve un souverain stable), une période que la version de D. T. Niane n’abordait pas du tout. Des mythes ouest-africains distincts de l’épopée de Soundiata sont aussi présents par des épisodes courts ou des allusions, par exemple le royaume du Wagadou et le serpent Bida. Les sections « questions-réponses » sont souvent le lieu où des chercheurs curieux questionnent Wâ sur ces allusions.

La grande richesse de la matière traditionnelle que maîtrise Wâ Kamissoko et la transcription directe de la forme très ondoyante et ramifiée que prend sa récitation font qu’il serait probablement ardu de suivre le fil du récit pour quelqu’un qui ne connaît encore rien à la trame générale de l’épopée ou à ses grands personnages. Il faut par ailleurs accepter de ne pas saisir tout de suite tous les noms ou tous les détails, et ne pas hésiter à recourir à l’index, à la table des matières ou aux cartes pour s’orienter dans le récit et les nombreux noms propres.

Au prix de cet effort, j’ai pu découvrir une épopée largement aussi ample et grandiose que le faisait soupçonner le petit livre de Niane. Et cette épopée, portée par le griot virtuose et érudit qu’est Wâ Kamissoko, est à son tour un portail ouvert sur une littérature orale d’une richesse étourdissante. Le caractère foisonnant de La grande geste du Mali et le fait qu’il s’agit d’abord d’une publication scientifique pourront malheureusement décourager les lecteurs n’ayant que peu de temps ou d’énergie à consacrer à une telle lecture (à ceux-là, je recommande avant tout le livre de Niane ou d’autres versions courtes comme on peut en trouver aussi dans des collections pour la jeunesse). Mais toute personne passionnée par les mythes et les légendes, et/ou toute personne disposant d’un bagage d’études suffisant pour avoir pris l’habitude de lire des ouvrages de sciences humaines ou des textes issus de cultures et d’époques différentes, ne peut qu’avoir envie de s’y plonger.

Pour aller plus loin

Que lire une fois que vous aurez fait ce beau voyage qu’est La grande geste du Mali, voire avant ou pendant que vous l’entreprendrez, si vous avez besoin d’aller mettre le nez ailleurs pour trouver des renseignements supplémentaires ? Le livre lui-même, avec ses riches bibliographies, foisonne de références utiles, mais voici quelques indications sur des livres où j’ai mis le nez et qui m’ont paru particulièrement bien pour découvrir ce domaine.

Sur le genre de l’épopée en Afrique noire, un livre incontournable est Les épopées d’Afrique noire, par Lilyan Kesteloot et Bassirou Dieng (deux africanistes, la première belge, le second sénégalais), paru également chez Karthala, en 1997. Ce livre est avant tout une anthologie destinée à présenter les principales épopées connues dans les différentes régions d’Afrique noire, via des textes de présentation et un choix d’extraits. Mais l’introduction générale qui en occupe le début constitue en elle-même une synthèse passionnante sur le genre de l’épopée en Afrique, sa définition, ses spécificités par rapport aux épopées des autres continents, les grands ensembles et leurs différences selon les régions d’Afrique, etc. Entre cette introduction et la présentation de l’épopée de Soundiata, il y a de quoi répondre à beaucoup des questions qu’on peut se poser quand on découvre les épopées orales noires-africaines.

Sur la littérature africaine plus en général (traditionnelle mais pas seulement orale), vous pouvez aller voir par exemple du côté des livres de Jacques Chevrier, comme L’Arbre à palabres. Essai sur les contes et les récits traditionnels d’Afrique noire, paru en 1986, qui est à la fois un essai et une anthologie des littératures traditionnelles africaines. Il a publié depuis deux livres sur les littératures francophones d’Afrique noire.

Sur l’épopée en général dans le monde, il y a l’anthologie d’Ève Feuillebois-Pierunek, Épopées du monde. Pour un panorama (presque) général, parue chez Garnier dans la collection « Classiques » en 2011 (une collection hélas chère : là aussi, n’hésitez pas à chercher en bibliothèque !). Vous aurez la certitude d’y faire des découvertes complètes, et vous y trouverez aussi posés les principaux problèmes de définition d’un genre épique qui dépasserait les différences entre cultures au niveau même plus d’un ou deux continents mais du monde entier.

Sur la charte du Manden ou charte de Kouroukan Fouga et les autres textes juridiques traditionnels ouest-africains mentionnés dans l’épopée de Soundiata, vous pouvez aller voir le billet que j’avais consacré à La Charte de Kurukan Fuga. Aux sources d’une pensée politique en Afrique, ouvrage collectif paru en 2008 chez l’Harmattan, inégal et pas conçu pour la découverte, mais qui peut être utile.

Sur la postérité récente de l’épopée de Soundiata, dont plusieurs écrivains ont réalisé des réécritures et qui reste une référence importante dans les littératures et les arts ouest-africains, je vous renvoie à l’article de Wikipédia, qui donne quelques références de livres et de films.

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[Film] « Aïda » (« Aida degli alberi »), de Guido Manuli

19 août 2013

Couverture du DVD français du film "Aïda" de Guido Manuli.Référence : Aïda (titre original : Aida degli alberi, c’est-à-dire Aïda des arbres), film d’animation réalisé par Guido Manuli, Italie-Royaume-Uni, 2001. Dessin animé en deux dimensions avec éléments modélisés en images de synthèse.

La vie d’un amoureux du cinéma d’animation ne pouvant pas être faite que de bonnes surprises, j’ai le regret de vous apprendre que j’ai vu en DVD Aida degli alberi, une coproduction italo-britannique sortie en 2001, et que c’est très mauvais.

L’histoire

L’histoire s’inspire très librement de l’opéra de Verdi Aïda, qui se déroule dans l’Égypte antique et met en scène les amours impossibles entre un preux guerrier égyptien et une esclave éthiopienne. Ici, l’intrigue a été transposée dans un univers de fantasy, l’histoire n’a qu’un rapport assez vague avec l’intrigue d’origine et le dénouement ne sera évidemment pas tragique. Le film ne cherche donc pas à être une adaptation de l’opéra, mais se contente de s’en inspirer. (La musique, elle aussi, n’a rien à voir, pour autant que j’aie pu en juger.)

Les deux peuples en guerre sont, d’un côté, le peuple d’Arboréa, qui vit dans la forêt, et de l’autre le peuple de Petra, qui vit dans une énorme cité de pierre dans une région entièrement déboisée. Les deux peuples sont composés d’humanoïdes aux formes et aux couleurs diverses : les gardes de Petra, par exemple, ont des têtes de serpents et ont la peau turquoise, tandis que Radamès et son père ont un aspect léonin et ont la peau rouge ; les Arboréens ont aussi la peau turquoise mais ont des têtes différentes. Je n’ai pas trop vu la cohérence du machin. La faune locale est assez abondante, il y a diverses montures et animaux plus ou moins grands avec les inévitables animaux de compagnie anthropomorphes à vocation semi-comique.
Aïda est la fille du roi d’Arboréa ; sa monture, une sorte de singe géant rose à oreilles rondes, est capturée par les guerriers de Petra et devient l’animal favori de la princesse Amneris, fille du roi de Petra. Amneris est amoureuse de Radamès, fils du général en chef de l’armée de Petra et jeune héros promis à un brillant avenir militaire, voire au trône. Mais le méchant grand prêtre, serviteur du dieu maléfique Satam, complote pour que ce soit son fils Kak qui épouse Amnéris et monte sur le trône. Manque de chance, Kak est le meilleur ami de Radamès, et c’est aussi un type rondouillard, gros *et* gourmand (évidemment) et assez stupide, et lâche (évidemment aussi) avec une voix aiguë (*soupir*), qui n’aide pas vraiment son Jafar de père dans ses plans. De son côté, Radamès va être amené à rencontrer par hasard Aïda et tous deux tomberont naturellement amoureux, ce qui marquera le début de la fin pour les plans du méchant prêtre.

Un film laid

Avec son budget de 7 millions de dollars, Aida degli alberi est une grosse production par rapport aux moyens habituels dont disposent les films d’animation européens. Les créateurs alignent parmi les atouts du film l’emploi fréquent des images de synthèse pour les décors et les effets spéciaux, ainsi qu’un grand nom pour la musique : Ennio Morricone en personne. Dans un cadre pareil, on comprend que le scénario fasse dans le classique. Le choix de marcher dans les traces de Disney et plus généralement des grosses productions à public familial américaines n’a rien de très surprenant non plus. Hélas. C’est l’une des raisons de l’échec cuisant du film.

Le film se destine avant tout à un jeune public, ce qui peut en partie expliquer mon agacement devant les ficelles archiclichées du scénario, les méchants toujours ridicules qui rendent toute tension dramatique improbable, le montage souvent précipité, les voix de doublage françaises stridentes, et les inévitables animaux de compagnie comiques. Mais je n’en suis pas à mon premier film d’animation pour la jeunesse visionné après mes 18 ans, et je suis capable de relativiser un brin. On fait de très belles choses pour la jeunesse de nos jours (parfois même dans la catégorie « simili-Disney »). Sauf que là c’est vraiment mal fait. J’évacue le doublage français médiocre, en souhaitant que la VO ait été meilleure. Mais il reste pas mal de défauts au tableau.

L’un des plus gros défauts du film est qu’en dépit de son gros budget et des images de synthèse (et même surtout à cause des images de synthèse, en fait), c’est un film laid. Et laid tout le temps, voire surtout dans les plans qui essaient d’être impressionnants. On peut concéder à l’univers visuel des choix de couleurs originaux, mais le résultat fait mal aux yeux (le turquoise, passe encore, mais constamment accompagné de rose, de vert, de rouge vif, etc. ça commence à moins aller). Et les images de synthèse sont horriblement laides. La modélisation en elle-même est correcte, mais l’intégration dans les images en animation traditionnelle ne passe pas du tout, et les lumières et les ombres sont fausses. C’est simple, on dirait que le film a été fait au moins dix ans plus tôt. Ou alors qu’il s’agit d’un de ces coups d’essais de studios asiatiques ou africains auxquels on pardonne leurs défauts parce que ce sont parfois les premiers films d’animation tout courts conçus dans les pays en question. Mais là ce n’est pas le cas, et le résultat est une insulte au cinéma d’animation britannique et au cinéma d’animation italien. En plus de ça, autant les éléments en animation traditionnelle multiplient les couleurs vives, autant les images de synthèse restent très monochromes, grises ou dorées, et les deux se marient très mal. Et quand on en vient au combat final, les créatures concernées font effectivement peur, mais pas de la façon qu’elles auraient voulu.
Quant à l’animation traditionnelle, parlons-en : elle est saccadée, du niveau d’une série animée bon marché et non d’un film de cinéma doté d’un budget pareil. C’est assez incompréhensible.

Un scénario étique

Passons à l’histoire. J’espère que vous connaissez bien vos Disney, parce que les emprunts sont multiples. On reconnaîtra au passage des bouts d’Aladdin ou de Mulan, selon les cas. Le méchant prêtre est une espèce de Jafar et d’ailleurs il hypnotise les gens. (En poussant un peu, la statue animée qu’on voit régulièrement fait penser à celle de la grotte du début d’Aladdin.) Kak veut se faire des antisèches à un moment mais il se met de l’encre sur le visage (oui, c’est Mulan).
Si j’étais méchant, je comparerais volontiers le petit crocodile et ses pouvoirs divinatoires à ceux du cochon de Taram et le chaudron magique. Mais ce serait méchant car en réalité, ce crocodile qu’il faut faire pleurer afin de contempler dans les flaques de ses larmes ce qui est en train de se passer ailleurs, c’est plutôt original et ça ressemble à une bonne idée. C’en serait une si les bruitages pour les larmes qui tombent sur le sol étaient un peu plus appropriés, parce que là on n’a pas l’impression que c’est de l’eau et les plus de 13 ans auront de très mauvaises pensées (mais à la rigueur ce n’est pas grave, le public principal n’en saura rien). Ce qui est plus réussi, c’est quand il change le bout de sa langue en petite main pour indiquer qu’il veut à manger. Ce qui reste tout de même assez perturbant (en plus, c’est le seul élément vraiment cartoonesque du film, le reste étant plus raisonnablement réaliste).

Mais ce qui est plus gênant que ça ou que les ficelles archiclichées (la page TV Tropes du film doit être énorme), c’est le fait que l’intrigue est racontée de façon vraiment brouillonne et décousue, avec des changements de scène étranges, des personnages au comportement défiant la logique (même Disney est plus cohérent que ça, quand même).

[SPOILER] Sans parler du dénouement étonnamment mal ficelé : Radamès est en plein combat final contre le dieu maléfique, mais pouf, on ne sait pas trop comment, il sent que pour le vaincre il doit embrasser Aïda. Il le fait, et le démon fait en images de synthèse vraiment horribles se liquéfie en faisant : « Rargh, l’Amour me tue ». En soi, c’est cohérent, mais c’est incroyablement mal amené (et aussi incroyablement cliché). [FIN DU SPOILER]

Ajoutons l’humour assez douteux autour du malheureux Kak, qui est gros, gourmand, lâche, etc. à un point qui en devient embarrassant.

Des chansons qui achèvent

Ce qui m’amène à la musique. Ennio Morricone, mh ? Alors en effet, il y a une belle musique d’Ennio Morricone, notamment celle, tout en subtilité, qui accompagne les scènes qui ont lieu dans la forêt. Je vous recommande donc la BO du film, mais alors surtout pas le film. Car dans le film, vous aurez surtout droit aux chansons. Bon, il y a la chanson pop romantique formatée habituelle du générique de fin (ça, encore, on l’oublie dès que ça arrive aux oreilles). Mais il y en a d’autres, plus insubstantielles les unes que  les autres. Ça, encore, à la limite, ça tombe à plat, c’est ennuyeux et c’est tout. Mais ce qui ne s’avale vraiment pas, c’est la chanson de Kak ! Eh oui, en plus le malheureux est le seul à chanter vraiment, avec les lèvres qui bougent. Il est entouré d’espèces de rats transgéniques aux yeux rouges hideux, et il se fait des hamburgers. Et c’est horrible. Une des rares fois où j’ai carrément pris la télécommande pour faire avance rapide.
Tout ça se sentirait moins si le film en mettait plein la vue, s’il était simplement beau et/ou si l’histoire était un brin mieux racontée. Mais tout ça ensemble, cela donne un naufrage. On ne peut que comparer Aida degli alberi aux Disney ou aux Dreamworks de l’époque avec lesquels il essayait de rivaliser, et convenir que le résultat est un échec complet.

L’édition DVD : le minimum syndical

Le film n’est jamais sorti au cinéma en France à ma connaissance. Je l’ai découvert en fouinant sur Internet (j’ai déniché de nombreuses petites merveilles de cette façon, dont j’espère pouvoir dire quelques mots une autre fois). En revanche, le film a été édité en DVD de zone 2 en France sous le titre Aïda, dans une collection appelée « Les Incontournables », où j’avais déjà trouvé le très honorable L’Enfant qui voulait être un ours de Jannick Astrup (une coproduction franco-danoise sortie d’ailleurs la même année qu’Aïda et qui se déroule dans l’univers des contes inuits). Malheureusement, Aida est au contraire très contournable. Et le DVD aussi, puisqu’il ne contient que la VF (moi qui espérais entendre un peu d’italien histoire d’assurer un alibi culturel minimal à la séance…) et ne propose pas le moindre bonus (non seulement on est laissé devant cette entité mais on ne saura jamais pourquoi).

Bilan

Que sauver dans ce film ? Oh, tout n’est pas mauvais. Il y a un personnage de monture de Petra, un genre de dromadaire, qui est grognon, bien doublé et qui m’a arraché mes uniques éclats de rire au premier degré du film (malheureusement on ne le voit pas beaucoup). Il y a des idées originales simplement mal utilisées (comme les larmes du crocodile, j’imagine ce que Mathieu Gaborit aurait pu en faire, tiens). Et parmi beaucoup de personnages plats, celui d’Amnéris est paradoxalement le seul à avoir une certaine profondeur, mais cela tient tout bêtement à l’histoire d’origine, qui impose qu’elle aime Radamès et n’arrive jamais vraiment à le détester même lorsqu’elle sait qu’il en aime une autre.
En étant gentil, on peut ajouter l’univers visuel de fantasy, qui évite au moins quelques clichés (pas d’elfes ou d’orques ou de nains, c’est déjà ça). Le problème, c’est que ce n’est pas dur de trouver aussi bien voire mieux dans la même catégorie, que ce soit du côté de l’honorable Château des singes de Jean-François Laguionie ou des corrects Enfants de la pluie de Philippe Leclerc en animation française, par exemple.

Alors, bon… J’imagine que les enfants doivent voir pire à la télévision de nos jours, ou même au cinéma… mais franchement, ils méritent bien mieux que ça.

Moralité : par pitié, les Européens, arrêtez de vouloir copier les studios américains en reprenant les pires travers de leurs productions formatées sans avoir les effets visuels pour compenser, le résultat fait mal aux yeux et menace la santé mentale. C’est trop demander que de faire tout simplement quelque chose d’autre plutôt que de copier servilement ce qui existe déjà ? Le grand paradoxe de cette situation est que ce sont les petites productions modestes, voire fauchées, qui sont largement en tête en termes de créativité, d’originalité et de réussite artistique, tandis que, dès que le budget grimpe et qu’il faut convaincre des investisseurs, soudain tout courage manque, on oublie les idées, on oublie l’originalité visuelle et on copie les Américains. (Et l’Europe n’est pas la seule à tomber dans ce panneau : l’Asie, l’Afrique et l’Amérique du Sud commettent régulièrement des bévues coûteuses du même genre…)

Bref, en animation italienne, allez plutôt voir les films d’Enzo d’Alo, c’est plus original et plus réussi à tous points de vue… Quant à moi, je parlerai de meilleurs films d’animation la prochaine fois, parce que ça me serre le cœur de devoir descendre un film qui représentait une alternative possible aux mastodontes américains ou japonais. Tout n’est pas si mauvais parmi les alternatives de ce genre, heureusement !