Sarat Chandra Chatterjee, « Devdas »

ChatterjeeDevdas

Référence : Sarat Chandra Chatterjee, Devdas, traduit du bengali par Amarnath Dutta, Paris, Les Belles Lettres, collection « La voix de l’Inde », 2006 (édition originale parue en Inde en 1917). L’auteur de Devdas est parfois connu sous le nom de Chattopadhayay (ou des transcriptions proches), qui est son nom de naissance bengali.

(Je ne reproduis pas ici le texte du quatrième de couverture, qui donne les dernières lignes du roman, chose que j’ai toujours cordialement détestée.)

Mon avis

Roman célèbre en Inde, Devdas est régulièrement comparé à la tragédie de Shakespeare Roméo et Juliette en ce que tous deux ont pour sujet un amour désespéré. Les points communs s’arrêtent cependant là. Tandis que Roméo et Juliette se rencontrent une fois grands, Devdas et Parvoti se connaissent depuis l’enfance. Là où les familles de Roméo et Juliette sont des ennemies jurées, celles de Devdas et Parvoti sont voisines et amies et ne sombrent jamais dans une pareille haine. Là où c’est cette haine mutuelle de leurs parents qui rend impossible l’amour de Roméo et Juliette et les mène à un destin tragique, celui de Devdas et de Parvoti s’explique par plusieurs facteurs : une différence de catégorie sociale et de richesse, certes, mais aussi la psychologie des deux personnages, qui entretiennent en outre une relation complexe et changeante.

Le cadre de l’histoire revêt une importance accrue dans le cas de Devdas : l’Inde du début du XXe siècle, avec son système de castes encore très prégnant sur la société, son éducation où les châtiments corporels sont permis, ses rôles de genres aujourd’hui surannés. Garder ce contexte en tête permet d’éviter les malentendus et les faux procès : le livre a été publié en 1917. La traduction d’Amarnath Dutta prend le parti de conserver dans le texte français certains surnoms, titres ou noms de réalités indiennes qui seraient parfois difficilement traduisibles : un glossaire pratique en explique le sens à la fin du livre. J’ai personnellement apprécié ce parti pris qui renforce l’immersion dans le cadre indien du roman, d’autant que les surnoms ou titres ne manquent pas de charme. Par exemple, Devdas se fait appeler par les autres personnages tantôt « Devdas » ou « Deva », tantôt « Dev-ta » ou encore « Devta-charan », mais aussi « Devd-dada » ou « Dev-da », da étant un suffixe qui sert à s’adresser affectueusement à un homme plus âgé que soi ; l’équivalent pour s’adresser ainsi à une aînée est di ou didi. Ces mots et expressions renvoient non pas à l’hindi mais au bengali, langue originale du livre.

Pendant les premières pages, Devdas et Parvoti, qui ne se quittent déjà plus alors qu’ils n’ont pas encore dix ans, font presque penser à des Tom Sawyer indiens par leur caractère rusé, joueur et volontiers rebelle, surtout Devdas. Mais leur relation apparaît d’emblée inégale : le petit Devdas, qu’on devine régulièrement battu par ses maîtres ou son père, exerce sur Parvoti une domination qui recourt régulièrement à la violence, tandis que la petite fille l’accepte sans sourciller. Orgueilleux et égocentrique, le jeune garçon suscite d’emblée une distance critique de la part de qui lit le roman. Et de fait, les défauts de Devdas, son évolution et ses échecs forment le cœur du livre, ce qui explique que ce personnage soit seul à lui donner son nom alors que l’intrigue suit généralement Devdas et Parvoti parallèlement. Tous deux ont des personnalités très différentes, mais se trouvent liés par un amour inextinguible, à défaut d’être irrésistible – puisque c’est précisément en tentant de nier leurs propres sentiments que l’un puis l’autre vont provoquer leur malheur.

À ces deux personnages centraux s’ajoutent une multitude de personnages secondaires, en majorité des membres de leurs deux familles, mais aussi Chounilal, ami de Devdas à Kolkata, et surtout la prostituée Chandramoukhi, une figure qui n’a rien à envier en intérêt et en complexité à Devdas et à Parvoti eux-mêmes. Radicalement différente de Parvoti qu’elle ne rencontre jamais, Chandramoukhi se retrouve à partager avec elle une fascination pour un Devdas dont je me suis souvent dit qu’il n’en méritait vraiment pas tant. L’une comme l’autre sont pourtant conscientes que leurs sentiments ne trouveront jamais de contrepartie équilibrée de la part du mortifère Devdas et elles tentent de se mettre à l’abri du mal qu’il peut leur faire sans s’en rendre compte. Devdas, lui, change aussi sous l’effet de ses sentiments et s’humanise, mais sa personnalité mêlant l’insouciance, l’angoisse et l’excès l’entrave cruellement.

Devdas est un roman court (moins de 200 pages) et, alors que je ne suis pas nécessairement un lecteur pressé, je l’ai dévoré en quelques heures. La raison en est sans doute le talent de conteur de Chatterjee, qui pose les situations et dépeint les caractères avec une grande économie de mots et une sorte de sens de l’épure qui renforcent beaucoup le suspens dramatique. Si vous êtes du genre à fuir devant les longues descriptions, n’ayez aucun souci : vous n’en trouverez aucune. Bien que le sujet du livre soit en partie une étude du caractère de Devdas, considéré comme représentatif d’un certain type de personnalité, les notations psychologiques et morales restent brèves et peu nombreuses, de sorte que je n’ai jamais eu l’impression que la morale de l’histoire était assenée. Toute une part des nuances dans la description de la pychologie des personnages passent par des dialogues qui révèlent, sans les montrer en pleine lumière, leurs troubles et leurs hésitations.

Comme beaucoup de gens en France, je suppose, j’ai d’abord découvert Devdas il y a quelques années par l’une des adaptations qui en ont été faites au cinéma à Bollywood, l’Hollywood indien. Dans mon cas, ce fut le film fastueux et mémorable de Sanjay Leela Bhansali, sorti en Inde en 2002 et en France en 2003, avec Shahrukh Khan et Aishwarya Rai dans les rôles principaux (en couverture sur l’édition dont je parle ici), le tout porté par la somptueuse musique d’Ismail Darbar. Une superproduction bollywoodienne méritant tous les superlatifs, débordante de décors grandioses et de costumes à tomber par terre, rythmée par des chorégraphies étourdissantes… mais aussi calibrée comme un genre de bluette épique là encore typique de Bollywood. Le lyrisme enflammé du film devient presque rafraîchissant dans son outrance, tant il porte les métaphores fleuries et l’ardeur des sentiments à des sommets vers lesquels Hollywood et Disney n’oseraient plus du tout se risquer actuellement, de peur de passer sans doute pour trop optimistes en ce début de XXIe siècle où chacun se doit d’être sombre et torturé.

Je serais bien en peine de dire du mal de ce film, l’un des premiers avec lesquels j’ai découvert Bollywood, mais il faut convenir qu’il propose une réinvention consensuelle et assez « disneyisante » du roman. La lecture du livre en est d’autant plus intéressante. Pour peu que l’on parvienne à mettre provisoirement de côté les épaisseurs de velours et de bijoux du film de Bhansali et les voix suraiguës des chanteuses, on découvre un récit très éloigné de la bluette larmoyante à laquelle on aurait pu s’attendre. J’ai été frappé par le mélange de calme et de tension dramatique accumulée que déploie le roman, bien que certaines scènes montrent bel et bien les personnages occupés à pleurer leurs malheurs.

Il s’agit donc bien, comme l’annonce le quatrième de couverture, d’un « trésor de la littérature romantique indienne », mais les codes de ce romantisme sont assez différents, et la plume de l’auteur assez subtile, pour conférer au livre une atmosphère de tragédie contenue très particulière, qui peut faire penser à un conte ou à une parabole morale ou religieuse, mais un peu aussi à Balzac (sans le verbiage déchaîné du narrateur), ou pourquoi pas même à Tarjei Vesaas pour ce mélange de sens du drame et de retenue dans les mots.

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