Tarjei Vesaas, « La barque le soir »

VesaasLaBarqueLeSoirRéférence : Tarjei Vesaas, La barque le soir, traduit du néo-norvégien par Régis Boyer, Paris, éditions José Corti, 2012 (première parution : Båten om Kvelden, Gyldendal Norsk forlag AS, Norvège, 1968).

J’avais découvert Tarjei Vesaas il y a trois ans avec l’un de ses romans les plus connus, Palais de glace, dont j’avais tenté de dire un mot sur ce blog. J’avais été très impressionné par la singularité du style de cet auteur et de ce que, faute de mieux, je vais appeler « son univers ». Des personnages extrêmement attentifs à la réalité qui les entoure, aux paysages, au climat, aux mille petites choses qui se produisent quand on se promène quelque part, et à la puissance qui peut se dégager d’un lieu nouveau que l’on découvre. Une écriture à la fois très simple (par sa syntaxe et son vocabulaire) et exigeante (par son caractère novateur et résolument en dehors des frontières habituelles des genres littéraires). Un mélange déroutant de fraîcheur et de macabre, de naïveté et d’un fantastique parfois oppressant. Je m’étais donc promis de revenir tôt ou tard lire autre chose du même auteur, et quelques mois après j’ai trouvé en librairie cet autre livre dont le titre (et la couverture verte) m’ont attiré. J’avais trouvé Palais de glace étrange : c’était avant d’avoir lu La barque le soir,  récemment traduit chez Corti, et qui est l’un des livres les plus étranges que j’aie jamais lus.

Ce n’est qu’a posteriori que j’ai compris pourquoi ce livre m’avait dérouté à ce point, et c’est aussi en partie pour cette raison que j’en dis un mot ici : parce que La barque le soir est un livre à côté duquel on peut passer, ou qui peut décevoir ou vous rester hermétique, si on en entame la lecture sur la foi d’un malentendu. Car contrairement à ce que dit le sous-titre sur la première page du livre, « roman traduit du néo-norvégien », La barque le soir n’est pas un roman au sens où on pourrait en attendre une intrigue suivie qui se développerait de chapitre en chapitre, ni au sens où on attend habituellement d’un roman qu’il vous « raconte quelque chose » (contrairement à ce que fait Vesaas dans Palais de glace, par exemple, qui est un roman à l’atmosphère délicieusement étrange, mais qui reste un roman avec un minimum des codes routiniers propres à cette forme littéraire).

Régis Boyer, le traducteur du livre, essaie de l’expliquer aux lecteurs dans une courte présentation de trois ou quatre pages, où il donne quelques informations utiles sur l’auteur avant d’expliquer en quoi le livre tient à la fois du roman, de l’autobiographie et du poème. Boyer a beau mettre l’accent sur l’aspect poétique, il ne le fait pas encore assez. Contrairement à ce qu’il affirme, on serait bien en peine de trouver ici une intrigue suivie ou même des personnages récurrents sautant aux yeux, comme dans un roman ; et on ne retrouve rien des types de scènes ou de procédés habituels à une autobiographie, non plus. En revanche, un poème, oui, ou une succession de poèmes, mais en prose, donc, et quels poèmes !

J’insiste sur ce point, car c’est en partie sur cette pensée trompeuse d’avoir tout de même affaire à un roman que j’ai entamé ma lecture, que j’ai faite, en plus, par petits bouts dans le train à des heures beaucoup trop matinales. Une fois passé le premier chapitre, j’ai été dérouté de ne retrouver aucun personnage ni rien pour bâtir une intrigue, ni dans le deuxième chapitre, ni dans le troisième ou les suivants, mais davantage une succession de scènes ou de visions n’ayant rien en commun entre elles sinon de rares indices et une même approche de la réalité, des scènes ou des visions posées et entretenues par un style surprenant, une voix déroutante, mais assez fascinante et puissante pour m’avoir retenu de bout en bout, alors même que je m’interrogeais souvent sur ce que je pouvais bien être en train de lire.

Faut-il, alors, aborder ce livre comme un recueil de poèmes en prose, ou bien à la rigueur comme une suite de nouvelles en prose poétique ? Cela vaut sans doute mieux, du moins pour éviter les quiproquos. L’important est de partir l’esprit ouvert et de ne pas chercher à retrouver dans La barque le soir une forme littéraire ou un genre prédéfini, tant l’entreprise m’a semblé expérimentale. Ce qui ne la rend pas inaccessible, loin de là : tout dépendra ensuite des résonances que la voix singulière de Vesaas éveillera ou non chez telle ou telle personne.

Une série de scènes ou de visions, donc. Par exemple, au premier chapitre, un père et son fils encore tout jeune avançant dans la neige, avec un vieux cheval. Hormis les phrases nominales et les fréquents retours à la ligne qui sentent davantage le poème en prose, cela pourrait donner un premier chapitre de roman tout à fait classique. Mais non : les pensées et les impressions du petit garçon se mêlent au paysage, au regard de son père, aux bêtes menaçantes devinées ou inventées dans les ténèbres environnantes, et à la vue du cheval qui se blesse, et puis on passe d’un coup aux impressions du cheval lui-même. Dans le deuxième chapitre, quelqu’un (le fils devenu grand ? le père encore jeune ? quelqu’un d’autre ? nous n’en saurons rien) progresse dans un marécage où il rencontre d’abord une grue isolée, puis va contempler le spectacle rare de la danse des grues. Là encore, le récit se laisse deviner plus qu’il n’est raconté, composé qu’il est d’impressions et de pensées, d’interrogations, de craintes et de doutes, entre la neige fondue, l’humidité, le froid et le regard des oiseaux. Et ainsi de suite de chapitre en chapitre, chacun se déplaçant dans un lieu, un moment, un contexte nouveaux. Parmi les plus marquants figure sans doute le chapitre 5, « Voguer parmi les miroirs », où l’on suit un homme dérivant sur un fleuve, à demi noyé.

Ce qui rend si étrange et si particulier le style de Vesaas ici, c’est un mélange constant entre l’évocation de scènes dans leurs détails les plus matériels – on sent le froid de la glace, la morsure de la bise ou la caresse réchauffante d’un rayon de soleil – et une écriture qui prend la forme d’une voix en perpétuel questionnement, qui s’interroge en pensée, se répond, se ravise et se corrige, puis s’abandonne à des impressions nouvelles, à un événement infime et pourtant chargé d’une importance et d’un sens extrêmes, une voix qui régulièrement éclate et s’éparpille en notes disparates, comme si les fragments de la réalité n’étaient plus perçus par une personne consciente bien ancrée dans son moi, mais se retrouvaient prononcées par personne, ou bien diffractées par un prisme, jetées aux quatre vents jusqu’à ce que de nouveau un questionnement émerge.

Ainsi, ce à quoi on a affaire ici, ce n’est pas une écriture qui se contente d’imaginer le propos fermement rationalisé d’une conscience, comme le sont souvent les voix des narrateurs dans les romans, mais bien plutôt une écriture extrêmement attentive aux stades antérieurs à toute formulation maîtrisée (et appauvrie), une sensibilité exacerbée qui tente de saisir la perception, l’impression et l’idée au stade de l’embryon.

Les relations des narrateurs avec les autres personnages sont tout aussi marquées par cette mise en avant de l’impression préconsciente : le non-dit devient beaucoup plus important que les paroles échangées, au point d’envahir tout l’espace entre les personnages et de constituer parfois une présence invisible étouffante. Ce qui n’interdit pas les rencontres et les sympathies, mais elles ne sont possibles que par un miracle d’intuition. Par exemple, dans le chapitre 3, « Hiver printanier », où la rencontre entre une jeune femme et un jeune homme qu’elle n’attendait pas semble improbable.

À quoi comparer la démarche de cette écriture, sinon à celle des poètes ? Bien sûr, les romanciers aussi tentent de mettre en avant des aspects nouveaux, encore inaperçus, de la réalité, mais la poésie a cet avantage sur le roman qu’elle s’en donne les moyens de façon beaucoup plus radicale dans ses procédés d’écriture, justement parce que le caractère magique ou prophétique dont la poésie est l’héritière l’autorise plus facilement à tout déconstruire, à faire exploser toutes les rigidités habituelles de la parole et à élaborer un maëlstrom plus ou moins maîtrisé dans l’espoir un peu alchimique qu’un chef-d’œuvre en sortira.

Cette façon d’écrire me fait aussi penser à certains courants de la peinture contemporaine. Il y a de l’impressionnisme dans cette façon de renoncer à la description telle qu’on l’entend d’habitude au profit de notes éparses égrenées au fil des lignes. On pourrait même chercher de l’expressionnisme ou du cubisme dans certains passages complètement désaxés où la voix du narrateur s’obsède pour un détail qui envahit tout le texte et toute la scène, ou se noie dans une impression ou une pensée.

De retour parmi les points de comparaison littéraires possibles, ce livre me rappelle aussi à quel point la démarche de certains grands écrivains va de pair avec une démarche philosophique. On sait (ou on apprendra avec profit) que des auteurs comme Marcel Proust ou Virginia Woolf ont été aussitôt rapprochés de Bergson ou des phénoménologues comme Husserl puis Merleau-Ponty. Je ne sais pas grand-chose de la vie de Vesaas et j’ignore de quels courants philosophiques contemporains les critiques littéraires l’ont (très certainement) rapproché, mais, ce qui est sûr, c’est que la lecture de La barque le soir vous invite puissamment à considérer la réalité d’un œil neuf. Comme beaucoup des livres qui m’ont marqué, celui-ci agit comme une puissante loupe, l’instrument d’un découvreur qui, en inventant une voix, fait voir des aspects de la réalité que nous vivons tous, mais sans les apercevoir ou y prêter suffisamment d’attention pour y réfléchir – la façon dont la réalité se présente à nous sous la forme d’une pluie ininterrompue d’impressions, de questions intriguées ou angoissées, de corrections, d’espoirs, de brèves divagations, d’inquiétudes devant les autres êtres vivants ou les autres humains, la façon dont ces impressions naissent et se transforment à toute vitesse pour se modeler en pensées, la façon dont ces pensées forment plus ou moins péniblement une conscience.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :