[Film] « Adama », de Simon Rouby

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Un OVNI de l’animation française, cet Adama, mais globalement au meilleur sens du terme. Sorti en salles fin 2015 pendant les vacances de la Toussaint, ce film raconte l’histoire d’un jeune garçon d’un village d’Afrique dont le frère, Samba, un adolescent turbulent, quitte le village pour aller s’engager dans l’armée des mystérieux Nassara qui vivent au-delà des falaises qui entourent et enferment le village. Adama jure de retrouver son frère et de le ramener chez leurs parents. Mais plus Adama avance dans son voyage, plus le conte initiatique dépaysant se mêle de références à un passé historique bien connu du public français : l’armée des Nassara, c’est l’armée française, venu recruter des soldats noirs dans ses colonies ; la guerre, c’est la Première guerre mondiale ; et le front vers où Samba est en train d’être envoyé, c’est Verdun. On est en 1916.

La grande originalité du scénario du film consiste à adopter le regard d’Adama. Ce regard est d’abord celui d’un jeune garçon qui est encore un enfant et qui s’effraie encore du masque de l’esprit qui doit faire passer à Samba rite d’accession à l’âge adulte. C’est aussi celui d’un jeune Africain qui a toujours vécu dans un petit village rural isolé et qui n’a jamais eu le moindre contact avec une quelconque culture européenne. Son voyage n’est pas une rencontre entre deux cultures, c’est une collision à pleine vitesse au coin d’une rue. Ce choix de point de vue fait que le public comprend beaucoup de choses par-dessus l’épaule du héros  – essentiellement, qu’il est en train de foncer tête baissée vers un danger terrible.

Le film s’inspire pourtant bel et bien d’une réalité historique : l’expérience vécue par les tirailleurs sénégalais engagés dans l’armée française pendant cette guerre (Samba et donc Adama se retrouvent dans le 31e bataillon). En dépit du fait que Verdun a eu lieu il y a cent ans maintenant, le sujet des soldats noirs parmi les « poilus » de l’armée française reste étrangement peu évoqué. En dépit des hommages, l’actualité fin décembre montrait encore que ces vétérans n’étaient pas toujours bien traités, puisqu’il a fallu une pétition en ligne et diverses démarches militantes indignées pour que, le 21 décembre 2016, le président François Hollande promette de faciliter les démarches pour ceux de ces tirailleurs (désormais des vieillards) qui demandaient à être naturalisés français : voilà donc des gens qui se sont battus pour le pays depuis maintenant un siècle et qui risquaient encore de se voir refuser l’accès à la nationalité française ! Bref, il y a largement de quoi dire sur le sujet, et la fiction a son rôle à jouer. On aurait donc pu attendre un utile et sage film de mémoire traitant son sujet sur un mode proche du docu-fiction…

… mais on se tromperait, car le film conserve de bout en bout ce regard enfantin et même magique, ou plutôt fantastique, qu’implique le choix du point de vue du jeune garçon. Le refus du traitement historique est très net : le village natal d’Adama n’est jamais nommé ni situé exactement, rien n’est dit ou montré sur le contexte colonial, et le scénario du film ne tiendrait pas debout une seconde s’il fallait le prendre sur un mode réaliste. Le dénouement confirme ce parti pris, puisqu’il reste largement ambigu et peut se comprendre de plusieurs façons. Le film brouille même parfois les pistes, puisqu’il es supposé s’inspirer de l’histoire des tirailleurs sénégalais mais montre un village dont certaines caractéristiques rappellent plutôt le pays dogon au Mali, avec ses hautes falaises et le nom d’Ogotemmêli donné à l’un des sages (nom qui fait certainement référence au griot qui narre la cosmogonie dogon réécrite par Marcel Griaule dans Dieu d’eau). Adama est donc un conte initiatique, et j’ai presque envie de dire que c’est un conte africain dans son esprit, tant le recours aux symboles et à différents niveaux de lecture y est constant. Le masque de l’esprit, les peintures à motifs en chevrons, l’albatros et d’autres images y forment des indices récurrents qui confèrent une cohérence non rationnelle à l’intrigue et l’ancrent fortement dans (au moins) le réalisme magique, voire (au plus) l’allégorie, dans un scénario qui parle peu, montre beaucoup et en laisse encore plus à deviner ou à interpréter. L’aspect initiatique du voyage d’Adama est subsumé par la figure du fou, qui se trouve là en apparence par hasard au début mais prend toujours plus d’ampleur au fil du film.

J’ai beaucoup parlé du scénario et encore assez peu de l’animation elle-même. Elle est hybride et expérimentale. Au premier regard, le film peut sembler animé en images de synthèse, mais le très grand niveau de détail des personnages principaux et leurs mouvements un peu saccadés font davantage penser à de l’animation en volume faite à partir de statuettes articulées. Il s’avère que la technique employée tient un peu des deux : les poses-clés des personnages ont été entièrement sculptées en terre cuite, puis les statuettes ont été scannées et animées. Le résultat a une « patte » artistique beaucoup plus affirmée que des personnages qui auraient été directement modélisés sur ordinateur. Ajoutons à cela des décors et arrière-plans amples et colorés… en 2D, et des effets spéciaux employant des techniques franchement expérimentales pour les dernières séquences du film, avec utilisation de ferrofluides pour les explosions et les nuages de gaz de Verdun, ainsi qu’une belle scène de cauchemar de guerre animée à la limaille de fer (je crois). Vous l’avez compris : Adama est à voir absolument pour tous les amoureux de l’animation qui se respectent.

Un mot sur les voix, qui comptent toujours énormément pour poser l’univers d’un film d’animation. Elles m’ont tout de suite plu : vivantes, énergiques, tour à tour enthousiastes, colériques, rugueuses, gouailleuses, elles sont en grande majorité des voix de Noirs, chose pas si fréquente au cinéma, y compris hors animation.

J’ai déjà dit beaucoup de bien du film, mais je termine par ce qui m’a rendu vraiment enthousiaste : la musique. Pablo Pico, qui n’est visiblement pas un débutant en la matière, contribue puissamment à installer l’atmosphère de conte initiatique du film. Usant tour à tour de percussions entraînantes, et même par moments épiques, et de parties beaucoup plus douces tendant vers l’atmosphère sonore à l’aide des cordes harpesques d’une cora, le tout traversé par les éclairs fugaces d’une flûte peule, il signe ici une bande originale magnifique, sur laquelle je me suis jeté et que je n’ai pas fini de réécouter tant elle est évocatrice. La chanson d’Oxmo Puccino, qui surgit au moment du générique de fin, m’a surpris car je ne connaissais pas du tout ce qu’il fait et connaissais encore assez mal le rap, mais elle m’a bien plu et c’est une découverte qui a encore renforcé mon envie de mieux m’intéresser au genre. Elle forme à la fois un commentaire et un contrepoint au film.

Adama, je l’ai dit en commençant, était un OVNI. C’est un OVNI qui a obtenu en partie la reconnaissance qu’il méritait, puisqu’il a obtenu un prix pendant sa conception, puisqu’il a été applaudi à Annecy et figurait parmi les quelques nominés qui ont rivalisé pour le Cristal du long-métrage, et puisqu’à sa sortie il a obtenu un bon accueil dans la presse. Hélas, l’OVNI n’a pas su attirer les foules, et c’est même sans doute le film d’animation français sorti fin 2015 qui s’en est tiré le moins bien au box-office. Disons-le : il méritait mieux, et c’est bien pour ça que j’en parle ici, dans l’espoir de l’aider à trouver son public à présent qu’il est disponible en DVD à l’achat et à la location, et sans doute aussi en vidéo à la demande.

Pourquoi ce rendez-vous manqué dans les salles ? Pour plusieurs raisons, je suppose, et j’aimerais détailler un peu mes idées à ce sujet. D’abord, le film lui-même, quand on y pense, est extrêmement original et audacieux : par son scénario, il échappe allègrement aux catégories habituelles (un film évoquant un événement historique, mais sur un mode résolument non réaliste, ce qui fait qu’il n’est classable ni tout à fait dans les contes africains façon Kirikou, ni dans les « films de mémoire », ni dans les films d’aventure familiaux génériques) ; par son animation hybride et son scénario très épuré, il ressemble plus à un court-métrage qu’à un film formaté pour le marché des salles. C’est, encore une fois, un OVNI comme le cinéma d’animation français sait en produire souvent et jamais similaires les uns aux autres : l’existence même de ce film est un pied de nez réjouissant aux contraintes écrasantes de l’industrie du cinéma et une preuve de bonne santé du domaine (cette année, cette preuve a été apportée par la sortie en salles de La Jeune Fille sans main, dont les choix d’animation casse-cou font passer Adama pour un sage dessin animé des familles).

Ensuite, par sa nature même, le film n’était pas facile à promouvoir en termes de publicité et de dossier de presse. Comment fallait-il le présenter ? Ma crainte est que la mention de l’inspiration prise auprès du témoignage d’un tirailleur sénégalais ait classé le film dans l’esprit des spectateurs potentiels comme un « film difficile » ou un « film sérieux », une de ces leçons d’histoire moralisantes dont l’existence est un bon signe mais qu’on regarde plus à la télévision qu’au cinéma… or Adama n’est rien de tout ça, il est complètement ailleurs que là où on semble avoir craint qu’il soit. Film au budget modeste, Adama pouvait difficilement prétendre en mettre plein la vue aux spectateurs comparé à je ne sais plus laquelle des grosses productions américaines animées à la chaîne qui sortait au même moment… et pourtant Adama regorge de belles images, de scènes cinématographiquement réussies et d’une animation qui sort des sentiers battus pour proposer autre chose au public.

Enfin, le contexte n’a malheureusement pas aidé Adama à se faire remarquer en salles. Outre la concurrence extrêmement agressive des grosses productions américaines, toujours précédées, accompagnées et suivies par un rouleau compresseur publicitaire nauséeusement omniprésent, Adama s’est trouvé en concurrence fin 2015 avec pas moins de trois autres films d’animation français, tous sortis peu avant ou pendant les vacances de la Toussaint, et tous à peu près destinés au même public (enfants, potentiellement familles) : Mune, le gardien de la Lune ; Phantom Boy et Adèle et le monde truqué. Trois autres films qui étaient tous au pire honorables et au mieux génialissimes, tous avec un univers graphique radicalement différent des autres, un imaginaire bien affirmé, une histoire prenante… et qui ont sûrement paru plus divertissants vus de l’extérieur. Si je tenais les diffuseurs qui ont eu la brillante idée de sortir à si peu de temps d’intervalle ces quatre films, qui méritaient tous la plus grande attention  des cinéphiles, je leur ferais passer un mauvais quart d’heure. Car ça a été en partie la mésaventure d’Adama, comme c’est régulièrement celle des films originaux à petit budget qui ne peuvent pas se permettre de se faire annoncer bruyamment par des torrents d’affiches et de clips promotionnels.

Adama mérite donc d’être vu, et j’espère bien vous avoir donné envie de lui donner sa chance !

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One Response to [Film] « Adama », de Simon Rouby

  1. Blake dit :

    Effectivement, ça a l’air d’être un très bel Objet Cinématographique Non Identifié ! Dommage que le public soit passé à des années-lumières de ça… et merci de nous l’avoir fait découvrir 🙂

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