Brice Tarvel, « Pierre-Fendre »

Tarvel-Pierre-Fendre

Référence : Brice Tarvel, Pierre-Fendre, Montélimar, Les Moutons électriques, 2017.

Quatrième de couverture

« Un immense château…

On n’y entre pas plus qu’on n’en sort. On y naît, on y vit, puis on y meurt. Un monde clos de murailles infranchissables, chapeauté d’un éteignoir de grisaille. Certains ont l’illusion d’un nid somme toute douillet, d’autres ragent d’habiter une prison. Dulvan et son ami Garicorne appartiennent à ces derniers. Sans savoir ce qu’est vraiment le Grand Dehors, ils aspirent à en percer les mystères et rêvent d’une existence tout autre. Mais, pour ce faire, il convient de faire tomber l’enceinte géante, c’est-à-dire se rendre dans la salle-territoire de l’éternel hiver afin d’arracher la Sommeilleuse à ses songes. Comme le racontent les vieux récits, l’énigmatique endormie est-elle cependant bien une déesse dont les errances oniriques ont fait que le château et tout son contenu soient devenus réalité ?

Parce qu’elle ne peut supporter l’idée de perdre son frère, Aurjance quittera son cher royaume du printemps pour se lancer à la poursuite du jeune homme. Quant à Murgoche, la peu recommandable sorcière, elle n’entendra pas se laisser flouer par deux foutriquets. »

Mon avis

Je n’ai pas terminé ce roman, que j’ai abandonné après environ un tiers. Je voudrais tout de même en parler afin d’expliquer en quoi il m’a paru intéressant et pourquoi ses défauts ont fini par trop me lasser pour que j’achève sa lecture.

Le synopsis, avec son univers prenant la forme d’un château composé de salles-saisons, ne m’avait pas paru si original que ça… mais j’avais été intrigué par la promesse d’atmosphère que formaient la couverture et la première page. Je m’imaginais sans doute à tort quelque chose de mystérieux et de subtil, entre Julien Gracq et Dark Crystal… Je me suis retrouvé dans une sorte de version de La Quête de l’Oiseau du Temps qui aurait été réécrite par un fan d’Arleston persuadé d’être la réincarnation d’Audiard après une soirée passée à fumer un dictionnaire Robert.

Commençons par les points positifs. D’abord, disons que l’univers contient des idées intéressantes. Ce château immense, ses salles-saisons, sa faune, sa flore, etc. ont effectivement quelque chose de grandiose et de mystérieux, qui a pu me faire penser un instant à des univers de fantasy un peu vintage du type Quête de l’oiseau du Temps.

Ensuite, deux des personnages principaux sont deux hommes homosexuels, dont les personnalités ne se résument pas à ça et qui, bonheur, ne sont pas des caricatures façon La Cage aux folles ambulantes. C’est original, pas si fréquent (surtout des personnages homosexuels masculins), c’est rafraîchissant, ça ménage des moments bienvenus et mignons.

Enfin, il y a une vraie tentative de recherche sur le style, c’est indéniable. Elle a au moins le mérite d’exister : beaucoup de romans de fantasy ne peuvent pas se targuer d’en faire autant sur ce plan-là.

Qu’est-ce qui m’a posé problème, alors ? Plusieurs choses.

D’abord, le style. Il accumule les archaïsmes et les néologismes pour conférer à sa langue un tour médiévalisant ou alter-médiéval (je suppose). En soi, pourquoi pas ? Le problème, c’est que je trouve qu’on tombe dans des afféteries et des préciosités qui sentent beaucoup l’huile de lampe et qui rendent la lecture difficile de façon très artificielle. Si tout ce vocabulaire compliqué résultait d’une documentation longue et attentive sur les états anciens de la langue, comme c’est le cas chez Jaworski, ou d’un cocktail d’expressions proverbiales ou familières ou grossières, comme c’est le cas dans Wastburg de Cédric Ferrand, j’aurais eu l’impression que mes efforts de compréhension servaient à quelque chose. Mais là, le résultat ne m’a pas convaincu du tout. A la énième occurrence de « la dextre » pour dire simplement « la main droite », j’ai regretté de ne pas lire parfois juste « main droite ». A force de lire « encouenné » tout le temps, j’ai regretté « gras », « gros » et quelques autres mots plus limpides. Limpides comme de l’eau qu’on pourrait boire, au lieu de lire partout « licher ».

Je me suis surpris moi-même de me lasser d’un tel style, car j’adore d’habitude les inventions lexicales et le lexique académique, voire archaïsant. Mais il y a ici un gros problème de dosage. J’ai eu l’impression que le texte en faisait trop, qu’il brûlait ses cartouches toutes en même temps et faisait tout péter au lieu du feu d’artifice d’invention langagière qu’il se proposait de faire fleurir. Il y a tellement de mots qui s’écartent de ce à quoi on s’attend et qui nécessitent un effort de compréhension particulier que le texte perd en fluidité en permanence, alors qu’il aurait été facile de régler la dose à un degré quelque peu inférieur afin de ménager les effets plutôt que d’obtenir un effet bouchon.

Pire : comme beaucoup de ces mots recherchent visiblement un effet esthétique en essayant d’imiter une sorte de gouaille médiévale à mi-chemin entre du Kaamelott et du Audiard, j’avais le sentiment que le texte s’écoutait parler constamment et attendait avec avidité des applaudissements ou des exclamations admiratives à chaque nouveau vocable aussi inopiné qu’ostensible. Sauf que ce qui passe à petite dose dans des dialogues m’a paru insupportable dans des pages de prose à l’échelle d’un long roman.

Je sais bien que Du Bellay, dans sa Défense et illustration de la langue française, encourageait les jeunes Poëtes à utiliser des mots rares ou des néologismes, à l’exemple des poètes antiques, mais il ne termine pas son chapitre sans nuancer ce conseil par la recommandation d’un « modéré usage de tels vocables ». Une modération qui a fait défaut à Pierre-Fendre, où l’auteur a voulu faire baigner son lectorat dans une langue propre au roman et, à mon sens, a produit un pâté plutôt qu’un bon patois.

Le recours  à une langue aussi recherchée et travaillée laisserait attendre une grande érudition ou du moins un soin méticuleux dans l’emploi des mots. Or le bât blesse sur ce plan aussi. Des solécismes et des impropriétés accrochent la lecture par ci par là, qui auraient pu être éliminées avec un travail éditorial plus rigoureux. Cela donne l’impression d’un auteur qui a fait le travail à moitié, en pillant les dictionnaires sans méthode tout en oubliant de corriger ses erreurs sur des tournures de phrases plus basiques, et qui n’a pas bénéficié d’un travail suffisant sur le manuscrit avec son éditeur. Avant d’aller chercher des vocables rares ou d’inventer des mots à tour de bras, cela aurait été une bonne idée de consulter un Bescherelle ou un Grévisse afin de s’assurer d’employer correctement les mots et expressions qui existent déjà.

Je ne peux pas non plus me défaire de l’idée que l’éditeur essaie là de pousser un genre qu’il a mis en avant avec Gagner la guerre de Jaworski puis avec Wastburg de Ferrand : la « crapule fantasy » (expression employée par l’éditeur à propos de Wastburg) où des univers de brutes sont décrits dans une langue familière ou argotique, une sorte de vulgarité savante qui a son originalité à la première tentative, mais commence à ressembler à une recette à la troisième, surtout quand la démarche n’est pas assez soignée.

Certes, ces trois romans sont tout sauf identiques dans leurs univers comme dans leurs partis pris stylistiques (Jaworski se réclame d’une belle prose classique et très documentée, où même l’argot doit probablement plus à Victor Hugo et à Vidocq qu’aux paysans des tavernes d’Ancien Régime ; Cédric Ferrand, de son côté, a travaillé la langue orale et proverbiale pour tenter de faire entendre la voix des classes populaires de son univers) et Pierre-Fendre tente d’innover sur le plan de la langue en inventant une sorte d’ancien français d’un autre monde. Mais l’amour de la recherche littéraire revendiquée par l’éditeur (et à laquelle je ne peux qu’applaudir) ne doit pas aboutir à un étalage facile et pédant de mots rares (défaut dans lequel Jaworski tombe à certaines pages de Même pas mort) qui menace depuis quelques livres de s’ériger en système.

J’ai parlé d’un « long roman ». Pierre-Fendre n’est pas si long que ça comparé à d’autres pavés de fantasy, mais il m’a semblé qu’il y avait un problème de rythme dans son intrigue. Là encore, cela m’a surpris, car je n’ai rien d’habitude contre les romans dont l’histoire prend son temps, sans tenter de scotcher artificiellement les lecteurs par une action frénétique et des retournements de situation à chaque page. Mais l’intrigue de Pierre-Fendre s’oblige assez tôt à suivre en parallèle trois groupes de personnages passant par les mêmes endroits, ce qui ralentit fortement la progression du voyage. Sans les pesanteurs du style, cela m’aurait peut-être moins gêné, mais quand la lecture de chaque grande double page en moyen format est devenue aussi laborieuse que l’avancée des voyageurs dans le désert de la salle de l’été, j’ai commencé à envisager de jeter l’éponge.

J’aurais peut-être pu supporter ces problèmes de style et de construction si ne s’y était pas ajouté un autre problème, de fond celui-ci : cet univers baigne dans la crasse et la vulgarité, avec un humour vaguement gaulois, voire scatologique, qui n’est clairement pas ma tasse de thé. Qu’on parle de sexe ou de saleté, pourquoi pas, mais avec cette vulgarité systématique, ça me fatigue. Et, pour le coup, ça me paraît une tentative d’humour ou d’esprit assez vieillot. C’est surtout gratuit, presque à chaque paragraphe, et là encore avec une accumulation telle que l’éventuel effet comique recherché par l’auteur s’émousse vite.

Enfin, autant l’évocation de l’homosexualité masculine me laissait espérer un roman progressiste, autant le traitement des personnages m’a déçu. Les personnages féminins donnent pratiquement toujours lieu à des remarques sur leurs formes girondes ou à des allusions supposées paillardes. Les personnages masculins, en dehors des deux héros, semblent coincés dans une virilité hors d’âge, notamment les géants forgerons chez qui nos deux fugueurs échouent peu après leur départ.

Je m’étais sans doute trop imaginé ce roman avant de le commencer, mais il aurait pu me plaire sans l’accumulation de ces problèmes. Je suppose qu’il pourra tout de même trouver des lecteurs et je suivrai les prochaines tentatives de l’auteur, mais en espérant que des critiques superficielles ne l’encouragent pas dans ses travers sans l’aider à développer ses qualités.

J’ai posté d’abord cette critique sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 14 novembre 2017 avant de la retravailler pour publication ici.

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One Response to Brice Tarvel, « Pierre-Fendre »

  1. Effectivement, le synopsis était attractif. C’est dommage d’avoir gâché une telle source en surjouant le paillard. Il semblait vendre du rêve, de la profondeur, voir des intrigues qui résonnent dans notre imaginaire (chateau-monde… la vache! Le Roi et l’Oiseau!!!!) … triste!

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