[Film] « Le Grand Méchant Renard et autres contes », Benjamin Renner et Patrick Imbert

18 décembre 2017

2017, Le Grand Méchant Renard et autres contes, Benjamin Renner et Patrick Imbert

Référence : Le Grand Méchant Renard et autres contes, film réalisé par Benjamin Renner et Patrick Imbert, France/Belgique, 2017, 80 minutes.

Nous revoici dans le domaine du cinéma d’animation français avec Le Grand Méchand Renard et autres contes, un dessin animé comique co-réalisé par Benjamin Renner (très remarqué pour son adaptation d’Ernest et Célestine) et Patrick Imbert, le tout adapté de la BD de Benjamin Renner qui avait remporté plusieurs prix à sa parution en 2015. J’avais manqué le film en salles, mais il est sorti en DVD il y a peu.

Nous suivons donc les aventures d’un renard et de poules dans une ferme, mais aussi d’autres animaux, puisque le film se compose de trois relativement-courts-métrages qui sont assemblés sous la forme d’un spectacle de théâtre présenté par les personnages sur une scène avec rideau (les présentations et interludes étant naturellement l’occasion de gags supplémentaires).

Dans le premier et dans le troisième, un malheureux cochon a fort à faire avec les gaffes continuelles d’un canard et d’un lapin. Dans la première histoire, ils sont trompés par une cigogne flemmarde et se retrouvent avec sur les bras un bébé à livrer à la ville, chez les humains ; dans la troisième, le canard et le lapin font tomber accidentellement un père Noël en plastique la veille de Noël et sont persuadés d’avoir tué le vrai père Noël, ce qui les décide à tenter de distribuer les cadeaux eux-mêmes. Le canard et le lapin ayant le don de se placer dans une série de situations toutes plus périlleuses les unes que les autres pour eux et pour les autres, le cochon essaie de les arrêter, à ses risques et périls. Courses-poursuites, cliffhangers en série, humour slapstick avec moult cascades, chutes, collisions et bosses, mais aussi des raisonnements absurdes et naïfs qui m’ont parfois fait penser à une version jeunesse de Perceval et Karadoc dans Kaamelott. Comme avec ces deux autres compères, on hésite à s’attendrir pour ce canard et ce lapin ou à leur mettre une paire de baffes. Le cochon, en revanche, mérite toute notre compassion.

Très cartoonesques, ces deux histoires se déroulent à un rythme endiablé, avec des ficelles souvent classiques, mais aussi quelques jolies trouvailles, et sans jamais sombrer dans la frénésie (ce que je reproche en revanche à des films du type Moi, moche et méchant) ni dans l’éparpillement référentiel (il n’y a pas un clin d’œil, un hommage ou une allusion toutes les 30 secondes, ce qui renforce l’immersion dans l’histoire et confère davantage de personnalité au film en dépit du classicisme de ses ingrédients de base).

Le deuxième court-métrage, un peu plus long, est celui dont le renard est la vedette et qui donne son titre principal au film. Le renard essaie d’attraper des poules à la ferme, mais il est plus petit et plus faible qu’elles et se prend toujours des raclées, car il n’arrive pas à être grand et méchant. Coaché par le loup, il décide sur son conseil de voler des œufs afin d’élever des poussins pour les manger quand ils deviendront gros et gras. Ce à quoi il s’emploie, mais les poussins le prennent pour leur mère et le cœur du renard fond malgré lui. Sauf qu’il élève les poussins comme des renardeaux, d’où, à terme, problème. Là encore, le répertoire des personnages et des situations est classique, mais l’histoire est bien ficelée et les personnages approfondis. Les poules volontaires rappellent un peu celles de Chicken Run (en encore plus résolues).

Destiné à un public très enfantin (je le pense aisément regardable en dessous de 10 ans, voire en dessous de 8), ce dessin animé reste très divertissant pour des spectateurs et spectatrices adultes, grâce au soin apporté aux dessins (avec notamment des couleurs numériques soignées qui font parfois penser à de l’aquarelle) et à l’animation, vive et enlevée sans devenir illisible. Le tempo des gags est bien équilibré, il y a de petits temps plus calmes régulièrement et des moments émouvants ou poétiques. Le troisième court-métrage fait un mini-dessin animé « de Noël » tout indiqué pour les petits, où l’on retrouve les personnages des deux courts-métrages précédents (le renard et les poules y réapparaissent). Les voix sont aussi soignées et ne contribuent pas peu à l’ambiance et à l’humour. D’ailleurs : une bande annonce pour voir le style du dessin et les voix.

Bref, si vous voulez un beau petit dessin animé à voir en famille avec de jeunes enfants qui ne soit pas déjà une superproduction cynique façon Shrek, mais un cocktail de vraies histoires au premier degré, je vous recommande chaudement Le Grand Méchant Renard. Si vous êtes déjà adulte, je vous conseillerais plutôt Ernest et Célestine dont l’histoire est plus développée et ménage davantage de niveaux de lecture (sauf si vous l’avez déjà vu et que vous avez adoré le style de Benjamin Renner, auquel cas vous pouvez passer au Grand Méchant Renard sans crainte, ça va vous plaire aussi ! Rien que pour le plaisir, l’extrait avec la rencontre entre Ernest et Célestine).

J’ai d’abord posté cette critique sur le forum CasusNO le 4 novembre 2017 avant de la retravailler pour publication ici.

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Marie NDiaye, « Rosie Carpe »

4 décembre 2017

NDiaye-Rosie-Carpe

Référence : Marie NDiaye, Rosie Carpe, Paris, Les éditions de Minuit, 2001.

Marie NDiaye s’est engagée depuis 1985 dans l’élaboration régulière et sûre d’une œuvre romanesque et théâtrale déjà ample, où figurent quelques publications pour la jeunesse. Paru en 2001 et récompensé par le prix Fémina, Rosie Carpe contribue à attirer l’attention générale sur cette auteure, consacrée quelques années après par un prix Goncourt pour Trois Femmes puissantes. Rosie Carpe se prête particulièrement bien à une réflexion sur l’identité et sur la famille, et c’est pour cela que je vous le présente ici.

Rosie Carpe est à la fois le titre du roman et le nom de son personnage principal. Une fois la lecture entamée, le choix de ce genre de titre fait penser aux romans naturalistes comme le Thérèse Raquin de Zola, où le personnage principal est moins un héros qu’un sujet d’étude. Le roman de NDiaye relève en partie de ce type de préoccupation ; mais plutôt que de montrer à l’œuvre divers déterminismes (familiaux, culturels, sociaux) conditionnant la place et la trajectoire du personnage, l’auteure met en scène la difficulté et même l’impossibilité pour son personnage de se forger une identité personnelle au sein d’un environnement hostile où les relations familiales sont plus mortifères que réconfortantes.

Le nom même du personnage pose problème : née à Brive, Rose-Marie grandit au sein de la famille Carpe, puis part s’installer à Paris en compagnie de son frère Lazare pour y faire ses études, et prend là l’habitude de se faire appeler Rosie. Ce nouveau prénom, que les parents refusent ou oublient régulièrement, est le seul où Rosie se reconnaisse elle-même. À l’inverse, le nom de famille des Carpe, associé aux souvenirs de Brive et à la couleur jaune (visiblement chargée d’un symbolisme infamant), concentre la froideur et bientôt l’indifférence méprisante de ses parents. Ce passif d’hostilité pèse, même de loin, sur Rosie, et mine l’assurance dont elle aurait besoin pour s’affirmer dans le monde. Quelle que soit la situation, Rosie se sent en position d’infériorité, exposée à la honte et à l’humiliation. Dans toute la première moitié du roman, Rosie apparaît comme l’archétype de la « pauvre fille » : prisonnière d’un emploi ingrat, manipulée et arnaquée par son petit ami, Max, le sous-gérant de l’hôtel où elle travaille, elle devient la mère d’un garçon, Titi, qu’elle ne parviendra jamais à aimer parce qu’il a été conçu sous la caméra d’un film pornographique amateur.

Il y a quelque chose d’une conscience de classe dans ce poids que Rosie porte en permanence. Mais ce qui rend l’univers de Rosie Carpe bien plus terrible encore que celui des Rougon-Macquart, c’est le fait que, non content de dépeindre cette existence sordide, le roman donne à voir ses conséquences sur l’intériorité du personnage. Or, pendant toute une partie du roman, tout se passe comme si Rosie ne parvenait littéralement pas à exister. Dans l’univers de Rosie, l’identité individuelle n’est pas un donné intime et stable, un for intérieur sûr à partir duquel le personnage s’ouvre au monde ; bien au contraire, c’est la capacité de l’individu à prendre sa place dans un univers social de représentations qui semble conditionner la formation et l’épanouissement de sa conscience intime. Rosie n’y parvenant pas, sa conscience paraît se résumer au ressassement douloureux de ses échecs toujours renouvelés. Dès les premières pages du livre, Rosie se rappelle « l’impression éprouvée pendant longtemps […] de se mouvoir, elle et Titi, à côté du récit, en dehors d’une vaste et complexe histoire que les autres, même les moins bien lotis, vivaient activement. Rosie et Titi, lui semblaient-il, n’étaient tout simplement pas là, sans que leur absence fût même signalée par deux ombres ou deux silhouettes fantomatiques, et Rosie pensait savoir maintenant que leurs rôles n’avaient été prévus par personne, qu’ils ne pouvaient, elle et Titi, qu’entrer en force dans le cours d’existences qui coulait sans eux et sans nul besoin d’eux ».

Ainsi, pendant toute la première moitié du roman, Rosie semble se laisser porter par une existence où elle ne parvient pas à se convaincre de son propre droit à exister en tant qu’individu. Marie NDiaye met au service de son récit un style et des procédés qui doivent beaucoup aux acquis du stream of consciousness, avec ses longs monologues intérieurs ballottant le lecteur au gré de pensées à jet continu. Et le nouveau roman n’est pas loin : les longues phrases pleines d’un souffle parfois au bord de la désarticulation rappellent un peu Claude Simon, tandis que l’accumulation de détails exprimant le malaise de Rosie font penser au voyageur mal réveillé des premières pages de la Modification de Butor. Rien de froid ou d’impersonnel dans cette écriture, au contraire : on souffre d’autant plus pour Rosie à mesure qu’on la contemple ne pas réussir à exister. Le personnage de roman ne s’est jamais porté aussi bien qu’en se portant aussi mal.

Le problème de l’identité est général dans le roman, de même que la présentation des relations familiales comme presque toujours inexistantes ou destructrices. Cela vaut pour les parents de Rosie, pour son frère, qui lui manque et dont elle prend soin, mais qui ne paie jamais son affection d’un quelconque retour, et cela vaut aussi pour Max, l’homme avec qui Rosie a une relation dont elle conçoit Titi. Max ne s’appelle pas réellement Max : Rosie soupçonne qu’il s’agit d’un surnom qu’il a adopté pour apparaître plus « dynamique » dans le cadre de son travail. Mais Max n’a pas d’autre nom que ce surnom vendeur. De même, il s’est décoloré les cheveux pour avoir une coiffure à la mode, et ne quitte jamais la veste à carreaux et la chemisette rose qui constituent son uniforme de travail. Bref, c’est une figure de l’artifice, qui semble ne vivre que par et pour l’argent et s’avère assez inexistant en dehors de son masque social. Il fait l’amour avec Rosie, mais se fait de l’argent sur son dos en faisant filmer leurs ébats, sans partager avec elle ce qu’il gagne ainsi. Il est déjà marié, mais n’a jamais le courage de divorcer, même après la naissance de Titi, alors qu’il n’aime plus son épouse. Il laisse Rosie s’occuper seule de l’enfant, puis, après l’avoir sauvé une fois à un moment où Rosie, sombrée dans l’alcool, l’avait abandonné, il se targue de s’en occuper, mais se contente en réalité de le promener de temps en temps, en père du dimanche, sans en prendre soin par ailleurs.

Cette néantisation des rapports familiaux parvient à son paroxysme lorsque Rosie, au cours d’une soirée trop arrosée, a un rapport sexuel avec un homme sans parvenir à se rappeler de rien, et conçoit ainsi un deuxième enfant. Elle ne parvient jamais à retrouver le père, malgré ses recherches que Max, embarrassé, finit par interrompre. Quant à cet enfant, sans père et sans nom, il n’accède même pas à la vie, puisque cette grossesse s’achève par une fausse couche. On imagine difficilement pire.

On aurait tort cependant de ne voir dans l’écriture de Rosie Carpe qu’une sorte de super-naturalisme atteignant des abîmes de sordide si insoutenables qu’il ne resterait plus qu’à en refermer le livre (ou à ne jamais l’ouvrir). D’une part parce que, même dans cette première moitié du roman, la vie de Rosie n’est pas un naufrage total. Il lui arrive de se sentir à l’aise, c’est-à-dire réconciliée avec son identité, notamment lorsqu’un matin comme les autres elle se rend à son travail : « Une jeune femme nommée Rosie Carpe longeait les haies bien entretenues d’une petite rue paisible et discrètement cossue d’Antony. Rosie était cette toute jeune femme, nommée Rosie Carpe, qui marchait le long des haies de fusains […] Elle savait qu’elle était Rosie Carpe et que c’était elle, à la fois Rosie et Rosie Carpe, qui marchait en ce moment d’un pas tranquille […] Et elle était maintenant Rosie Carpe, sans doute possible […] ».

D’autre part, la seconde moitié du roman en infléchit la tonalité. L’intrigue n’est plus présentée du point de vue de Rosie, mais suit les pensées d’un second personnage central, Lagrand, un collègue de Lazare. Le point de vue de Lagrand, totalement extérieur à la famille Carpe mais amoureux de Rosie, apporte au lecteur une bouffée d’air bienvenue et permet de considérer les autres personnages, Rosie comprise, avec un recul nouveau qui renforce la part de satire sociale à l’œuvre dans l’écriture de NDiaye. La métamorphose des parents Carpe, devenus riches grâce à leurs spéculations en bourse, est un exemple frappant. La mère Carpe, Danielle, a décidé de se renommer Diane et vit un rajeunissement spectaculaire qui fait d’elle la caricature de la femme cougar : elle vit avec un amant et étale devant tous sa puissance sexuelle inaltérable. Quant au père, vieux et décrépi, il a pris une maîtresse ridiculement plus jeune que lui.

Mais le point de vue extérieur de Lagrand, à qui les tensions au sein de la famille Carpe n’ont pas échappé, achève aussi de mettre en évidence l’engrenage mortifère auquel Rosie elle-même participe. Car si Rosie s’épanouit enfin à son tour, elle le fait en niant l’existence de son fils. Enfant maladif, amorphe et vaguement idiot, Titi semble incarner l’espèce de complexe du fantôme dont Rosie a souffert depuis sa jeunesse, et dont elle semble déterminée à se libérer en laissant l’enfant dépérir jusqu’au bout. Lagrand, marqué par le souvenir de son rapport à sa propre mère devenue folle et qui ne le reconnaît plus, ne peut s’empêcher d’éprouver de la compassion pour l’enfant. En s’acharnant à sauver Titi de l’indifférence générale et de Rosie elle-même, Lagrand se découvre prêt à endosser le rôle d’un père, et devient le seul personnage du lot à tenter de fonder une famille qui soit autre chose qu’un panier de crabes.

Rosie Carpe est un roman aussi excellent que son univers est sombre. L’écriture de NDiaye fait naître et mène à bien les évocations de Rosie puis de Lagrand avec une maestria impressionnante, et tout contribue à maintenir le lecteur plongé dans le monde étouffant de la famille Carpe. Bien des choses resteraient à dire sur ce monde et sur l’écriture de NDiaye, mais j’espère que cette brève analyse vous aura convaincus de l’intérêt de découvrir son œuvre.

J’ai publié d’abord cet article dans la revue étudiante Disharmonies n°26 en novembre 2011, puis l’ai republié ici le 3 décembre 2017.