Erik Orsenna, « Madame Bâ »

Orsenna-MadameBa

Référence : Erik Orsenna, Madame Bâ, réédition au Livre de poche, 2003 (première parution aux éditions Stock en 2002).

Je viens de terminer ce livre. Sur le fond, il me semble que c’est un bon livre, mais j’en garde des sentiments partagés. Peut-être qu’écrire un avis ici me permettra de savoir pourquoi au juste.

Ce que j’ai apprécié dans ce livre au début, c’était la voix de son personnage principal. Le style est très oral, avec des phrases courtes, du vocabulaire familier, beaucoup de retours à la ligne et de dialogues. On avance vite. Et on sent vivre Madame Bâ, qui prend forme rapidement et s’approfondit constamment jusqu’aux dernières pages (normal, le roman entier est consacré à son passé).
Ce que j’ai apprécié aussi, et qui se confirme au fil du roman, c’est la masse d’informations qu’on y apprend sur l’Afrique et surtout sur le Mali, le tout l’air de rien, au fil des scènes. C’est un point de vue équilibré, où le Mali et la France s’en prennent chacun pour leur grade à mesure que Madame Bâ est confrontée aux limites, aux contradictions et aux petites combines des uns et des autres, celles qui font rire et celles qui ne font plus rire du tout, que ce soit celles qui proviennent des coutumes locales ou celles qui sont dues à l’héritage empoisonné de la colonisation. Orsenna est aussi très doué pour évoquer la situation des femmes, que ce soit à travers le personnage de Madame Bâ elle-même ou ses autres personnages, ou même ses remarques générales (seules quelques-unes gardent un côté « éternel féminin » assez vieillot et en contradiction avec le point de vue plus pragmatique et plus nuancé qu’il présente la plupart du temps).
Vers la fin, j’ai apprécié aussi que le parti pris de départ (une lettre au Président de la République française pour demander un visa qui devient un prétexte à une autobiographie) ne fasse pas oublier la vraisemblance et que le dénouement reste réaliste.

Qu’est-ce qui ne va pas, alors ?

Je crois que pour commencer c’est le style. Au début, j’étais un peu surpris par ce style, car l’étiquette « Académicien » et le pseudonyme de l’auteur (« Orsenna » est un nom emprunté au roman de Julien Gracq Le Rivage des Syrtes, qui est un modèle de belle prose classique) me faisaient attendre quelque chose de plus classiquement « littéraire », un vocabulaire plus varié et recherché, de belles phrases : pas du tout, la recherche se contente de reproduire une voix. Problème : à force, il y a des procédés voire des tics de style que j’ai repérés et/ou dont je me suis fatigué. Les exclamations (« Pauvre Untel ! Il avait beau faire ceci, ceci, ceci et cela, rien n’y faisait », etc.). Le vocabulaire limité. Le côté cabotin, où semble parfois poindre une ironie envers les personnages dont on ne sait pas trop si elle les infantilise ou si elle infantilise les lecteurs (ainsi les habitants d’un village voyant arriver pour la première fois des baby foot : un paragraphe avant qu’ils ne se rendent compte que ce ne sont pas de simples « tables » ; ou bien, vers la fin, l’avocat occupé à gronder son chronomètre à voix haute).

Mais il y a aussi autre chose. Visiblement, Orsenna veut faire un roman qui renseigne sur la situation au Mali et plus généralement en Afrique et sur les réalités des relations avec la France, de l’immigration, etc. D’une certaine façon, le personnage de Madame Bâ n’est qu’un prétexte à un parcours (spatial et chronologique) qui permet de découvrir ces réalités glorieuses et moins glorieuses. Pourquoi pas ? Ce genre de chose se fait. Et encore une fois, il faut convenir que, dans une certaine mesure, c’est réussi : telle ou telle scène aborde tel ou tel thème, donne des vérités générales, des chiffres, etc. Bien. Mais là encore, à force, il y a des moments où cela paraît… forcé, justement. Parfois, madame Bâ n’est plus si vivante. On voit la marionnette avec, dedans, la main d’Orsenna qui dit : « Bon, là il faut que je case aussi tel problème socio-économique… » L’épaisseur de l’univers de madame Bâ s’amincit au point qu’on voit la trame. Je ne sais pas si c’est cela qui a fait que je trouvais le style répétitif, ou si ce sont les insuffisances d’écriture qui ont fait que je commençais à voir les ficelles, mais le fait est que parfois je « n’y croyais plus ».
C’est donc l’aspect pédagogique du roman qui fait à la fois son intérêt et ses limites à mon avis. Orsenna veut faire passer des informations, mais aussi un « message ». Avec des intentions louables et une documentation béton, il prend son lectorat par la main… par moments un peu trop. Dans ces moments-là, je regrettais qu’il n’ait pas écrit carrément un essai ou une enquête documentée plutôt qu’un roman à moitié vivant. Ou bien qu’il ait distingué les deux aspects, comme dans un docu-fiction avec une partie « fiction » et une partie commentaire pour le « docu » qui apporte des informations plus générales, ou bien comme dans ces romans pour la jeunesse du type Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder (sur la philosophie), Le Théorème du Perroquet de Denis Guedj (sur les mathématiques) ou Le Voyage de Théo de Catherine Clément (sur les religions) où on a souvent des documents insérés dans le récit, ou bien des conversations assez nettement distinctes du reste, même si ce contenu a aussi son influence sur le cheminement de l’intrigue.

Je crois que ces différents problèmes sont liés : l’écriture et « le fond ». Visiblement, Orsenna s’est appuyé sur son expérience personnelle et sur une documentation très soigneuse pour écrire son livre, et encore une fois le problème n’est pas là. Mais j’ai l’impression qu’il a oublié en cours de route (à moins qu’il n’en ait jamais eu l’ambition) de donner un peu plus de substance aux paysages et aux pays qu’il traverse. Les personnages vivent, oui, mais souvent on les retrouve simplement porteurs de telle ou telle information, et on se dépêche de passer à la péripétie suivante ou quelqu’un d’autre remplira le même rôle pour un autre sujet. Quant aux paysages, ils m’ont paru écrasés sous l’écriture simpliste, les multiples sursauts et le regard qu’Orsenna confère à son héroïne, un regard trop limité aux relations interpersonnelles. C’est peut-être la conséquence d’une écriture qui devait en permanence intégrer la masse de renseignements que l’auteur tenait à faire passer ? Curieusement, ce défaut s’estompe dans le dernier chapitre, qui contient des scènes de voyages poignantes comme un vrai voyage, alors que les précédentes, parfois réussies quand même, n’arrivaient pas à faire ressentir le voyage aussi bien.

Bref, je suis content de connaître ce livre, et je regarderai sûrement sa suite, Mali, ô Mali, qui vient de paraître, mais je vais lire d’abord autre chose et attendre un peu avant d’aller voir si l’écriture de cette suite est différente.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum du Coin des lecteurs le 23 février 2014 avant de le republier ici.

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