Jack London, « La Peste écarlate »

29 octobre 2018

London-Peste-ecarlate

Référence : Jack London, La Peste écarlate, Paris, J’ai lu, collection « Librio 2 euros », 2018 (première parution : The Scarlet Plague, New York, MacMillan, 1912).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Un vieillard déambule dans la baie de San Francisco en compagnie de ses petits-enfants. Vêtus de peaux de bêtes, ils chassent pour se nourrir, se réchauffent autour du feu et se protègent des ours ou des loups grâce à l’arc et à la fronde. Nous sommes en 2073. Il y a soixante ans, une terrifiante maladie, la Peste Écarlate, a ravagé l’humanité. Les rares survivants, retournés à l’état de nature, se sont réunis en tribus sans passé ni culture. Le grand-père, ancien professeur, se souvient du monde d’avant l’épidémie : mais comment le raconter à Edwin, Hou-Hou et Bec-de-Lièvre, ces petits sauvages qui ne savent ni lire ni compter ? »

Mon avis

Voici un court roman qui relève d’un genre inattendu de la part de Jack London. Je ne le connaissais (comme beaucoup de gens, je suppose) que pour de beaux romans d’aventure historiques ou animaliers comme Croc-Blanc ou L’Appel de la forêt. Or La Peste écarlate est un roman de science-fiction, et plus précisément un roman d’anticipation post-apocalyptique. Pour le resituer dans son contexte : il est paru en 1912, soit près d’un siècle après le Frankenstein de Mary Shelley qui constituait la première pierre de la science-fiction littéraire au Royaume-Uni et sept ans après la mort de Jules Verne qui est l’un des premiers auteurs du genre en France, mais moins de vingt ans après les principaux romans d’H. G. Wells comme La Guerre des mondes. Je vous précise tout cela, parce que ce n’est pas le dossier pédagogique étique de cette édition qui risque de vous mettre au courant : il ne consiste qu’en deux pages de questions de lecture basiques et en une liste absurdement longue de sujets d’exposés, le tout sans aucun nom d’auteur pour cette partie du volume (la ou les personnes chargées de réaliser ce dossier apprécieront).

Replacer ce texte dans son contexte est pourtant primordial afin de ne pas mal le juger. Nombre de thèmes ou de ficelles narratives employées par Jack London peuvent paraître aujourd’hui très classiques, trop pour des gens qui connaîtraient déjà bien le genre de la SF post-apocalyptique. Mais une fois accepté le fait que ce roman peut difficilement paraître original à un lectorat du XXIe siècle, on peut apprécier ses qualités par ailleurs.

La principale est l’art du récit de Jack London : il pose en quelques phrases courtes des scènes d’une grande puissance évocatrice, et son récit du quasi anéantissement de l’humanité par une épidémie foudroyante est parvenu sans peine à m’émouvoir et à m’inquiéter. Sa capacité à évoquer une catastrophe par quelques aperçus terribles qui laissent deviner de grands effondrements qu’on ne voit jamais directement (peu de morts mis en scène, mais des horizons où des flammes montent dans la nuit ; pas de massacre contemplé par les yeux du narrateur, mais des proches qui tombent les uns après les autres et des rues jonchées de cadavres quand il sort) m’a rappelé les premiers et délicieux frissons de lecture de science-fiction que m’avait procurés La Guerre des mondes de Wells.

La plume de London mobilise un langage très accessible, qui se prête bien à une édition parascolaire destinée aux élèves du secondaire (collège inclus). L’intrigue progresse vite, et la brièveté du format choisi pour l’histoire a pour conséquence que chaque phrase peut faire basculer une vie, changer le destin d’une ville, progresser d’une marche vers le bas dans la déchéance de l’humanité.

Outre le caractère classique du thème et de son traitement à des yeux actuels, certains aspects du livre le vieillissent quelque peu. Le choix d’un récit enchâssé, par exemple, procédé encore très répandu au XIXe et au début du XXe siècle, mais qui peut surprendre et décevoir de nos jours. En effet, le grand-père installé près du feu commence rapidement à parler de ses souvenirs de la Peste écarlate survenue en 2013. Mais qu’on ne s’attende pas à ce que son récit soit vite terminé, pour pouvoir suivre ses aventures avec Hou-hou, Bec-de-lièvre et Edwin dans le monde post-apocalyptique de 2073 : ce sont ses souvenirs qui forment le cœur du livre et l’intrigue principale du récit ! Or ce récit, aux yeux d’un lecteur de SF un peu chevronné, ne fait guère que poser une situation de départ, comme un premier chapitre de roman qu’on s’attendrait à voir suivi de nombreux autres. Il n’en est rien, et même si je m’y attendais, cela m’a un peu laissé sur ma faim.

Le récit n’en est pas moins bien structuré et refermé sur lui-même, sous-tendu d’ailleurs tout du long par le suspense que créent les relations ambivalentes entre le grand-père et ses petits-fils. Ces derniers, qui sont visiblement présentés comme les représentants typiques de l’humanité d’après l’épidémie, n’écoutent guère leur parent et on a parfois presque peur pour lui. La question du sort futur de l’humanité après une telle catastrophe reste ainsi incertaine pendant tout le livre.

Un autre aspect intéressant du livre, mais qui m’a quelque peu surpris et déçu, est son ébauche de propos social et politique, qui a davantage vieilli que ce à quoi je m’attendais de la part de London. Si la question des fortes inégalités sociales dans le monde d’avant l’épidémie est abordé très vite et laisse supposer une critique sociale dans la suite du roman, un peu comme dans La Machine à voyager dans le temps de Wells, j’ai été étonné de voir que le propos du personnage principal prenait constamment fait et cause pour les plus riches, qui sont au pouvoir dans la société d’avant la Peste sous la forme du Conseil des Magnats. Le propos se nuance certes un peu dans les paroles prêtées au personnage du Chauffeur, mais il faut bien chercher cette nuance dans une phrase précise et faire abstraction de tout le reste du traitement, très négatif, réservé au personnage. J’avoue que je m’attendais à plus de progressisme ainsi qu’à plus de subtilité de la part d’un auteur tel que Jack London. Cela étant dit, les paroles du grand-père ne reflètent certainement pas la pensée de l’auteur telle quelle, et je connais trop mal les essais politiques qu’il a publiés par ailleurs pour pouvoir comprendre son propos dans ce livre avec toute la profondeur qu’il faudrait.

En somme, La Peste écarlate est à prendre plus comme une nouvelle un peu longue servant à relater une fin du monde que comme un roman post-apocalyptique tel qu’on le comprend de nos jours, sans quoi vous pourriez rester sur votre faim devant le peu de développement sur ce qui se passe après l’épidémie.

Quant à l’édition Librio, elle est assez typique de ce que propose cette collection en matière de textes classiques : des textes anciens, élevés au domaine public et donc disponibles gratuitement sur Internet, qu’on vous fait payer certes peu cher, mais sans vous fournir les moyens de les comprendre quand vous ne connaissez pas déjà bien le domaine auquel ils appartiennent. On ne trouve donc dans cette édition rien de ce qu’on attendrait normalement d’un dossier pédagogique : pas de biographie de Jack London, rien sur son œuvre de fiction ou sur sa pensée sociale ou politique, rien sur l’état de la science-fiction en 1912, et bien entendu pas la moindre note de bas de page, glossaire ou quoi que ce soit de la sorte. Bien sûr, c’est une très bonne chose que l’éditeur ait pris le parti (et le risque) de rééditer en version papier ce roman peu connu de London, qui, bien que ce ne soit pas un chef-d’œuvre, mérite d’être redécouvert. Mais cette édition papier n’a pas vraiment d’autre mérite que celle d’exister et rien ne vous empêche de lire plutôt le texte sur écran ou de vous procurer une version numérique gratuite ou encore moins chère, plutôt qu’une version présentée comme parascolaire (à en juger par l’encadré voyant « Nouveaux programmes » en couverture, qui fait référence à la réforme du collège de 2016 en France) mais qui ne fournit aucun outil réel aux enfants et aux adolescents pour bien comprendre le roman.

Publicités

Lilyan Kesteloot, « Soundiata, l’enfant-lion »

15 octobre 2018

Kesteloot-Soundiata-enfant-lion

Référence : Lilyan Kesteloot, Soundiata, l’enfant-lion, Bruxelles, Casterman, collection « Poche » n°30, 1999 et 2010.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Certains racontent même que Sogolon fut enceinte pendant dix-sept ans, mais c’est sûrement exagéré. D’autres disent que son bébé sortait de son ventre pour aller chercher du bois, ou pour se promener, puis retournait dormir dans son ventre, et refusait de naître normalement. Ce qui est sûr, c’est que lorsqu’il se décida à sortir pour de bon, le ciel s’obscurcit en plein jour, le tonnerre gronda, les éclairs fulgurèrent et la pluie inonda la savane en pleine saison… »

Mon avis

L’épopée de Soundiata est l’une des épopées médiévales africaines les plus connues. Elle s’inspire de la vie d’un monarque ouest-africain réel, Soundiata Keïta, qui fonda au XIIIe siècle l’empire du Mali, situé en Afrique de l’Ouest, au sud du Sahara, sur un territoire chevauchant les territoires de plusieurs pays actuels : le Mali, le Burkina Faso, le Sénégal, la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Mauritanie et la Côte d’Ivoire. Soundiata est une figure primordiale de l’histoire ouest-africaine, un monarque légendaire de l’ampleur d’un Alexandre le Grand ou d’un Napoléon (à cette différence qu’il est aussi associé à un texte précurseur en matière de droits humains, la charte de Kurukan Fuga, qui a réussi à faire interdire l’esclavage sur ce territoire à une période où il était monnaie courante dans la région: j’avais chroniqué ici un volume un peu disparate consacré au sujet). Le récit de sa généalogie et de ses exploits, raconté par les griots ou djeli, ceux qu’on appelle les maîtres de la parole, s’est modifié au fil des siècles, enrichi d’épisodes fabuleux dignes de l’Iliade ou de l’Odyssée, et l’animisme initial des personnages a bientôt cohabité avec le rattachement d’un ancêtre de Soundiata à la vie légendaire du prophète Mohammed une fois que les élites locales se sont laissées convaincre par l’islam venu du nord (cela rappelle un peu la cohabitation plus ou moins improbable entre polythéisme gréco-romain et christianisme dans les légendes médiévales, ou entre polythéisme islandais et christianisme dans les textes comme l’Edda).

L’épopée, qui constitue l’un des classiques universels du genre, est restée longtemps sous forme orale, mais commence enfin à se faire connaître à la hauteur de sa valeur dans le reste du monde depuis la diffusion écrite de plusieurs versions courtes, la première étant celle de Djibril Tamsir Niane, Soundjata ou l’épopée mandingue, parue chez Présence africaine en 1960. C’est aussi la première version que j’en ai lue et j’en avais parlé ici même il y a quelques années. Ayant enfin retenu l’attention des universitaires, l’épopée de Soundiata a fait l’objet de nombreuses transcriptions et éditions critiques plus détaillées que celles de Niane, dont la très belle et foisonnante version de Wâ Kamissoko et Youssouf Tata Cissé, La Grande Geste du Mali, parue chez Karthala entre 1988 et 1991 et dont j’ai dit à quel point je la crois digne d’être lue. Depuis ces deux billets, j’ai aussi eu la joie de découvrir la belle version romancée, très accessible pour un public non-spécialiste, écrite par Camara Laye sous le titre Le Maître de la parole (et à laquelle il faudra que je consacre un billet tôt ou tard, ne serait-ce que pour pester contre sa non-réédition alors que l’œuvre de Camara Laye mérite mieux que d’être réduite à son autobiographie L’Enfant noir).

Le livre de Lilyan Kesteloot, quant à lui, compte parmi les trois ou quatre versions pour la jeunesse de cette épopée parues au cours des trente dernières années. Elle est encore éditée à l’heure où j’écris ces lignes, elle est assez facile à trouver et c’est une édition parascolaire à tout petit prix (je l’ai trouvée en neuf à 5,25 euros). On peut se fier à Lilyan Kesteloot : c’est une africaniste belge reconnue, hélas disparue début 2018, auteure de nombreux ouvrages sur les épopées africaines (dont l’anthologie Les épopées d’Afrique noire avec Bassirou Dieng, paru chez Karthala en 2009, un volume que tout amoureux des épopées et des mythes peut s’imaginer sous la forme d’un coffre aux trésors).

Or Lilyan Kesteloot s’avère en plus douée d’une plume de vulgarisatrice plus qu’honorable : sa version pour la jeunesse de l’épopée de Soundiata est à la fois brève, claire, synthétique et extrêmement accessible, ce qui en fait une excellente introduction à l’épopée pour les enfants même très jeunes, mais aussi pour n’importe quel adulte. En moins d’une centaine de pages, elle couvre l’ensemble des principaux épisodes de l’épopée, en commençant par la prophétie faite au roi du Manding par un chasseur de passage qui lui recommande d’épouser une femme laide et bossue, parce qu’il deviendra ainsi le père d’un grand héros. Le livre se termine peu après la fondation et la pacification de l’empire du Mali par Soundiata.

Une version aussi courte éclipse nécessairement de nombreux détails, épisodes et personnages secondaires : Kesteloot se concentre sur un noyau narratif qui est, globalement, le même que celui de la version de D.T. Niane, mais sans les multiples ramifications généalogiques dans le passé et dans l’avenir que celui-ci incluait. Aucun risque, donc, de se noyer sous les noms ou les péripéties. Qu’en est-il du style épique, des chansons de djeli dont l’épopée est régulièrement ponctuée ? Kesteloot a la grande qualité d’en conserver les principaux morceaux, sous forme de courtes strophes réécrites pour plus de clarté, mais qui suffisent à donner une idée de leurs procédés typiques (les répétitions, les exclamations, l’exaltation que le griot veut éveiller auprès de son public en faveur du roi dont il fait l’éloge). De même, les épisodes épiques qui peuvent paraître vieillis ou sexistes à un public européen du début du XXIe siècle n’ont pas été réécrits, mais plutôt commentés par des remarques qui les replacent dans leur contexte historique, un parti pris qui me convainc pleinement. Si on veut redonner un coup de jeune à un mythe, il ne sert à rien d’en corriger les versions anciennes, déjà passées à la postérité : mieux vaut en inventer de nouvelles variantes sous d’autres formes.

Un autre aspect de cette édition, plus important qu’il n’en a l’air : elle est régulièrement illustrée par Joëlle Jolivet. Si les éditions critiques de l’épopée sont déjà nombreuses, les versions illustrées sont encore rares, or l’iconographie locale dérivée de cette épopée est elle-même rare car Soundiata a longtemps été évoqué à l’oral mais non sous forme d’images, jusqu’à sa diffusion récente à la télévision et au cinéma. C’est donc une très bonne chose que cette édition très joliment illustrée, sous une couverture qui fait mouche dans son évocation de la majesté épique du personnage principal.

Au texte proprement dit s’ajoutent, au début, un arbre généalogique très simplifié (mais c’était inévitable) de la famille de Soundiata, et, à la fin, des annexes brèves mais indispensables : deux pages « À propos de Soundiata » donnant quelques informations sur le vrai Soundiata, sur l’épopée et sur les griots ; une carte du Mali de Soundiata avec les principaux lieux mentionnés dans l’épopée (mais pas tous : c’est toujours un peu frustrant, mais il y a déjà pas mal de localités indiquées pour une version jeunesse) ; et enfin une bibliographie savante, destinée davantage aux professeurs et au lectorat adulte désireux d’aller plus loin. L’auteure a également pris soin, au tout début du livre, de mentionner que son adaptation « s’inspire principalement des récits de Wa Kamissoko, Djibril Tamsir Niane, Sory Camara et Jan Janssen ».

Ce sont de bonnes annexes, mais j’aurais apprécié un dossier pédagogique plus étoffé, pourquoi pas des questions, exercices ludiques, un petit groupement de textes ou un choix d’images ; d’autant que de nombreuses versions, adaptations ou réécritures de l’épopée sous les formes les plus variées ont été créées au cours des dernières décennies. Les premières pages du livre mentionnent un dossier pédagogique accessible en ligne sur une partie du site de l’éditeur destinée aux enseignants, mais, d’une part, les enfants ne risquent pas d’en profiter, et d’autre part, comme cela arrive souvent, le lien ne mène plus nulle part aujourd’hui (avantage aux versions papier !).

En dépit de cette limite, Soundiata, l’enfant-lion reste une très bonne nouvelle dans le paysage éditorial jeunesse, en rendant plus accessible cette grandiose épopée ouest-africaine, qui prend un peu plus sa place parmi les grands classiques sur les étagères des bibliothèques, CDI et médiathèques de l’aire francophone.


Madame de Staël, « Corinne ou l’Italie »

1 octobre 2018

Stael-CorinneRéférence : Madame de Staël, Corinne ou l’Italie, édition de Simone Balayé, Paris, Gallimard, Folio, 1985 (édition consultée : Folio « classiques » n°1632, dépôt légal février 2018). Première publication : 1807.

Quatrième de couverture de l’éditeur

«Un roman cosmopolite et européen qui évoque la France, l’Angleterre et l’Italie à l’aube du romantisme dans la diversité de leurs mœurs et de leurs cultures. L’histoire d’une femme, la poétesse Corinne, qui inaugure le débat sur la condition féminine, sur le droit de la femme à vivre en être indépendant et à exister en tant qu’écrivain. Corinne, c’est Mme de Staël elle-même,  » la femme la plus extraordinaire qu’on vit jamais  » selon Stendhal,  » un être à part, un être supérieur tel qu’il s’en rencontre peut-être un par siècle « , disait Benjamin Constant. Napoléon lui-même, qui voyait en Mme de Staël une dangereuse messagère de liberté, déclara un jour :  » Il faut reconnaître après tout que c’est une femme d’un très grand talent ; elle restera. »»

Qu’est-ce donc ?

De Madame de Staël, je ne connaissais jusqu’à présent qu’un nom mentionné rapidement dans des cours d’histoire littéraire ou d’histoire tout court à propos de la France du tournant du XIXe siècle : une noble cultivée qui fréquentait les salons littéraires et qui était connue surtout pour un traité politique intitulé De l’Allemagne. Au hasard des rayons d’une librairie, je suis tombé sur ce gros volume. « Tiens, mais elle était aussi romancière. De quoi cela peut-il parler ? » Il s’avère que Madame de Staël a écrit plusieurs traités, plusieurs romans, et parfois des livres qui tenaient un peu des deux, dont Corinne ou l’Italie. Quelque peu intimidé dans un premier temps par l’épaisseur de la bête (630 pages bien comptées), je n’ai pas tardé à dévorer ce roman aussi dense que stimulant.

Stael-Corinne-couvdetailLa couverture de l’édition « Folio classiques » (que vous voyez normalement au début de cet article) consiste en une partie d’un tableau de François Gérard, Corinne au cap Misène, inspiré par le roman et peint autour de 1820. C’est un morceau de néoclassicisme typique. On y voit Corinne vêtue à l’antique, en train de déclamer en tenant sa lyre, les yeux levés vers le ciel. Deux spectateurs, au second plan, lèvent eux aussi les yeux vers le ciel (voyez l’image de détail ci-contre). J’ai beau avoir assez de notions d’histoire de l’art pour savoir qu’il s’agit d’une convention artistique ancienne supposée représenter le ravissement poétique, la piété, le ravissement, etc., je ne peux pas m’empêcher d’avoir l’impression désagréable que tous ces personnages sont en train de faire un malaise et qu’ils vont bientôt se rouler par terre en écumant et en se convulsant, ce qui n’était pas du tout l’effet recherché par le peintre. La toile reste belle, mais je regrette un peu le choix de ce détail du tableau, qui risque de rebuter des lecteurs potentiels qui ne sauraient pas aller au-delà d’une mauvaise première impression de ce genre. Certes, il est logique de choisir, pour illustrer la couverture d’un roman, un tableau qui s’en est directement inspiré ; mais peut-être aurait-il mieux valu une vue d’ensemble plutôt qu’un zoom pareil.

Un roman-traité

Corinne contient pour ainsi dire deux livres en un. D’un côté, c’est un roman amoureux, qui relate la relation entre Lord Oswald Nelvil, noble écossais mélancolique, et la poétesse Corinne, romaine mais d’origine anglaise. Remplie des tourments de la passion, l’intrigue fait plus que préfigurer le romantisme français. D’un autre côté, le livre forme un véritable traité savant sur l’Italie, tant son histoire et ses principales villes que son histoire et ses arts, son prestigieux passé antique ainsi que les grandes figures de la Renaissance, mais aussi la psychologie de ses habitants, sujet qui intéresse vivement Madame de Staël.

De nos jours, la mode des romans-traités et autres romans-sommes où l’auteur, à la faveur d’un détour de l’histoire, se plaît à disserter sur toutes sortes de sujets, a complètement passé, pour autant que je le sache. Je trouve que c’est dommage, car on ne permet plus aux écrivains de réfléchir explicitement sur leurs personnages ou leurs intrigues en enfilant un chapeau haut-de-forme de narrateur omniscient du XIXe siècle : le moindre détail qui n’a pas l’air de servir l’histoire se fait couper ou conspuer vertement. Les éditeurs, au XIXe siècle, tremblaient déjà à l’idée de perdre leurs lecteurs en laissant leurs écrivains les ennuyer, alors qu’ils n’avaient à craindre la concurrence ni du cinéma, ni de la télévision, ni d’Internet, ni des smartphones, et les journaux imposaient aux feuilletonistes de toujours terminer leurs épisodes quotidiens par des fins haletantes susceptibles de donner envie aux gens d’acheter la suite le lendemain, quitte à ce que ces ficelles finissent par devenir encore plus voyantes qu’une tour Eiffel en construction sur le champ de Mars. Que dire alors de leurs craintes en ce début de XXIe siècle ! Mais s’ils étaient capables de prendre un peu de recul, ils verraient qu’à toute époque on gagne à faire le pari de l’intelligence et à défendre des livres variés, relevant d’esthétiques variées, plutôt que de vouloir tout plier aux tendances du moment.

Guedj-TheoremeDuPerroquetOn tolèrerait au moins ce genre de chose au rayon « vulgarisation scientifique » ou au rayon « jeunesse », avec des romans d’initiation à un domaine donné (comme Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder pour la philosophie, Le Monde de Théo de Catherine Clément pour les religions ou Le Théorème du perroquet de Denis Guedj pour les mathématiques). Le développement du genre télévisuel du docu-fiction a au moins créé un point de comparaison possible pour relégitimer ces mélanges entre fiction et propos réflexif ou essai.

Roman-traité, Corinne ou l’Italie fournit donc à la fois une histoire d’amour et une mine d’informations sur ce pays qui était l’un des favoris de Madame de Staël (avec l’Allemagne auquel elle a consacré un traité). Certaines de ces informations sont insérées dans le propos sous forme de développements généraux faits par la narratrice, qui suspendent l’histoire pendant quelques paragraphes. Qu’on se rassure : cela reste très raisonnable, surtout en comparaison des digressions hénaurmes auxquelles un Balzac ou un Hugo se sont livrés sans scrupules quelques décennies plus tard. D’autres informations sont incluses dans le livre moyennant un autre procédé, plus familier aux gens du XXIe siècle que nous sommes : c’est tout simplement par le truchement des voyages des personnages et de leurs conversations, puisque Corinne se propose de faire découvrir et apprécier l’Italie à Oswald, dont c’est le premier voyage dans ce pays. Nous découvrons ainsi Rome, Naples, le Vésuve et le cap Misène, Venise, etc. en même temps qu’Oswald, et le propos devient à la fois plus vivant et plus nuancé grâce aux dialogues voire aux controverses entre les deux amoureux, qui sont loin d’être d’accord sur tout et présentent des points de vue aussi divergents qu’intelligents et argumentés.

Par tous ces procédés, Madame de Staël compose un ouvrage très riche, dense sans devenir obscur ou lassant, car l’intrigue amoureuse incertaine entre Oswald et Corinne ajoute toujours une tension dramatique sous-jacente aux scènes de visites de monuments ou de musées, et chaque dialogue de haute volée esthétique ou philosophique possède toujours, en plus, une justification autre, un but sentimental qui affleure derrière l’émulation intellectuelle. Outre son intérêt dramatique, le livre a servi (et pourrait presque encore servir) de guide de voyage en Italie, tant les références sont nombreuses et abondamment commentées.

Un livre aux mille facettes

Au-delà de son propos central sur l’Italie, Corinne est même ce qu’on pourrait appeler un roman européen, car plusieurs grands pays d’Europe y sont évoqués et comparés. Si Corinne représente l’Italie et sa ville majeure, Rome, avec son foisonnement artistique, Oswald Nelvil, de son côté, représente l’Angleterre et plus précisément l’Écosse ; plusieurs autres personnages anglais viennent ajouter quelques nuances à cette représentation de ce peuple. Le comte d’Erfeuil, compagnon de voyage d’Oswald, est un Français qui permet à l’écrivaine de faire la satire des défauts des riches Français de l’époque. Les nombreux dialogues et les rivalités entre ces personnages forment autant de réflexions de Madame de Staël sur les différences entre ces pays, aussi bien en matière d’histoire, de géographie, de climat, que de politique, d’arts ou même de psychologie individuelle et de devoirs moraux envers autrui. Car Madame de Staël fait aussi œuvre de moraliste, en vertu des théories de son époque sur les différents peuples du monde.

Des nombreux aspects du roman, je dois dire que celui qui concerne la psychologie comparée des Anglais, des Italiens et des Français (avec quelques allusions à d’autres peuples) est sans aucun doute celui qui a le plus mal vieilli. Il faut être bien ignorant ou naïf, de nos jours, pour penser encore que le climat d’un pays conditionne entièrement la psychologie de ses habitants, ou encore que tous les membres d’un même peuple ont exactement la même approche de la morale. De telles conceptions, qui confondent génétique, morale et politique, sont ou devraient être anachroniques de nos jours, tout comme la rapide allusion raciste aux peuples d’Afrique du Nord. Puisque j’en suis aux aspects dépassés et/ou agaçants du livre, il faut aussi composer avec la vision assez tiède qu’a Madame de Staël de la Révolution française (elle était davantage favorable à une monarchie constitutionnelle, mais a eu le mérite de lutter sans concession contre Napoléon Ier) et avec un biais aristocratique diffus dans les allusions aux gens pauvres ou incultes (madame de Staël est loin du progressisme social de George Sand ou de Victor Hugo !). Par chance, Corinne est loin de se résumer à cela, et le livre n’est sûrement pas le plus suranné parmi la littérature française du XIXe siècle.

C’est qu’il est question de nombreux sujets dans Corinne : comme dans un salon littéraire du Siècle des Lumières, les personnages sont tous cultivés (à défaut d’être tous très intelligents) et discutent aussi bien d’histoire que de religion, de littérature que de peinture, de sculpture ou de musique. Le résultat montre une érudition et une ampleur de vue admirables, et je n’ai pas été très surpris de découvrir, dans l’introduction de Simone Balayé, que Madame de Staël avait réalisé un travail de documentation considérable au cours de l’élaboration de ce roman, puisant aussi bien dans ses propres souvenirs de voyages que dans plusieurs bibliothèques ou dans des échanges de vive voix ou épistolaires avec des amis de plusieurs pays.

Si l’Antiquité romaine vous intéresse, Corinne vous réserve plusieurs passages magnifiques, qu’il s’agisse des musées d’antiquités de Rome et d’autres villes traversées par les personnages ou bien des très beaux « morceaux d’éloquence » qui évoquent le Vésuve et sa lave, le destin de Pompéi ou encore Venise, évoquée sous un jour défavorable qui fait voler en éclats les clichés. L’amoureux des littératures anciennes a découvert avec beaucoup d’intérêt les évocations de nombreux auteurs antiques ou médiévaux, Virgile, Dante, Le Tasse, etc. ainsi que des sculptures et les ruines de Pompéi. Et j’ai lu avec beaucoup d’émotion un passage décrivant un obélisque égyptien, dont les hiéroglyphes n’avaient pas encore été déchiffrés au temps de Madame de Staël et formaient pour elle un mystère fascinant (Corinne paraît en 1807 et ce n’est qu’à partir de 1822 que les travaux de Champollion amènent au déchiffrement de l’égyptien hiéroglyphique : une découverte qui aurait passionné Madame de Staël, mais qu’elle n’a jamais connue, puisqu’elle est morte en 1817).

L’écrivaine a pleinement conscience de l’importance des monuments et des textes anciens en tant que sujets de réflexion pour l’humanité entière. Son livre pourrait être lu comme un vibrant plaidoyer en faveur des musées : le face à face entre un humain d’aujourd’hui et une œuvre ou un objet ancien est un moyen primordial de se confronter au gouffre des siècles passés, et donc aussi des siècles futurs. Or penser l’humanité et le monde à une échelle de temps plus longue est une condition indispensable à notre survie, puisque c’est le seul moyen pour nous de devenir capables de penser des phénomènes comme le réchauffement climatique et la dégradation de notre propre environnement sur Terre, ou encore de comprendre la nécessité de préserver notre passé commun pour diffuser l’héritage culturel mondial aux humains du futur.

Corinne aborde trop de domaines passionnants pour que je les aborde tous ici. J’ai beaucoup apprécié les dialogues comparant les littératures anglaise, française et italienne, où Corinne, poétesse et improvisatrice, prend la défense des lettres italiennes un peu méprisées par Oswald, et où, un peu plus loin, on assiste à une passe d’armes contenue mais révélatrice entre le comte d’Erfeuil et Oswald au sujet du théâtre, le comte considérant Racine comme irrévocablement supérieur au reste du théâtre mondial qu’Oswald lui remémore les pièces d’un certain Shakespeare.

On trouve aussi des réflexions sur les religions qui présentent nettement plus d’intérêt que ce que les hommes d’Église eux-mêmes peuvent avoir écrit à l’époque. Après le Spiridion de George Sand, c’est le deuxième livre que je lis récemment à contenir des passages d’une belle éloquence sur la foi, les liens entre religion, art et philosophie, etc., le tout de la part d’une écrivaine qui a longtemps été délibérément ignorée voire conspuée par les autorités politiques et religieuses de son temps. Il faut croire que les clergés passent leur temps à chercher des moyens de se tirer des flèches dans le pied, ou qu’ils sont plus attachés à ce que leur religion présente de préjugés archaïques qu’aux valeurs les plus progressistes qu’ils pourraient diffuser grâce à elle.

Enfin (et surtout ?), Corinne constitue une défense ardente des droits des femmes à décider seules de leur destin et de leurs activités dans la vie. L’histoire de Corinne, qu’elle raconte au livre XIV, déploie une satire féroce des petites villes anglaises de l’époque, où les femmes sont étouffées par les conventions sociales et réduites à mener une vie creuse, avec interdiction de déployer le moindre talent ou d’aborder quelque sujet sérieux que ce soit. Sur ce point, j’ai été frappé par la similarité entre les problèmes sociaux abordés par Corinne et ceux qu’on retrouve quelques décennies après chez Sand avec Indiana puis dans le Madame Bovary de Flaubert. Mais Corinne concerne avant tout le sort réservé aux femmes artistes, mieux acceptées et plus indépendantes en Italie qu’en France à l’époque de Madame de Staël.

Seul défaut de cette somme de réflexions : un goût pour l’aphorisme et la vérité générale qui tend parfois au tic de style et peut être agaçant par endroits.

Un romantisme jeune mais déjà échevelé

J’ai abordé volontairement les aspects de ce livre qui pourraient paraître les plus ardus ou rebutants, afin d’en montrer tout l’intérêt. Mais que mon expression de « livre-traité » ne fasse reculer personne : dans Corinne, la réflexion est si étroitement liée à l’histoire d’amour qu’il est difficile d’évoquer l’une sans expliquer l’autre. Si Corinne fascine autant Oswald et provoque chez lui une passion dévorante, c’est parce qu’elle est italienne et qu’il est anglais ; si leur amour est aussi incertain, c’est aussi parce qu’elle est italienne et qu’il est anglais. Leurs psychologies, mais aussi les attentes de la société à leur égard, pèsent d’un poids terrible sur leur relation.

En dépit du caractère un peu suranné des conceptions de l’écrivaine sur les différences entre les tempéraments nationaux, on ne peut qu’être admiratif devant la finesse de la psychologie des personnages principaux de Corinne. Madame de Staël met visiblement beaucoup de soin dans cette évocation de la rencontre entre deux êtres aux origines, aux éducations, aux contraintes et aux aspirations à la fois si opposées et si complémentaires. C’est aussi l’occasion de (re)découvrir qu’un bon demi-siècle avant Freud, les écrivains étaient parfaitement au courant de l’existence d’un inconscient capable de tourmenter les pensées d’un individu. Outre l’intrigue principale en Italie entre Oswald et Corinne, les récits enchâssés racontant leurs jeunesses et leurs premières désillusions respectives prennent, dans le cas de l’histoire d’Oswald, une allure de Liaisons dangereuses miniatures, puisqu’Oswald a affaire à une femme manipulatrice, Madame d’Arbigny, assistée d’un complice sans scrupules.

L’amour entre Oswald et Corinne a tout des premières amours romantiques de la littérature français du début du XIXe siècle : fulgurant, excessif, contraire à l’ordre social, il menace sans cesse de causer la perte de ceux qui l’éprouvent et cause plus de tourments que de délices, mais s’enivre de sublime. Sans doute trop influencé par l’animation japonaise récente, je me suis surpris à espérer une adaptation de ce roman en film ou en film d’animation qui rendrait son propos accessible à un large public en s’adossant à cette solide intrigue amoureuse, toujours susceptible d’émouvoir les (jeunes ?) gens aujourd’hui. D’autant que, même en pleine écriture de son roman-traité, Madame de Staël n’oublie jamais de distiller les allusions mystérieuses au passé des deux personnages et aux événements à venir, afin d’entretenir le suspense tout du long. Certes, l’intrigue avance lentement au début, et il faudra tout de même être intéressé autant par l’Italie que par Oswald et Corinne pour ne pas se lasser pendant les 300 premières pages de ce beau pavé. Mais le volume en vaut la peine et tout amateur de romans d’amour appréciera l’adresse des péripéties qui décideront du destin de ce couple transational hors du commun.

Conclusion

Corinne ou l’Italie est un gros volume, mais je suis très heureux d’avoir eu l’occasion de le découvrir dans une collection de poche, qui le rend de nouveau accessible à un large public. L’introduction de Simone Balayé, qui n’a que le défaut compréhensible de dévoiler l’intrigue et gagne donc à être lue après coup, fait tout le travail nécessaire pour situer le roman et son auteure dans leur contexte et permettre au lectorat actuel d’apprécier le travail et le talent de Madame de Staël. En dépit de ses quelques défauts ou aspects vieillis, Corinne établit sans conteste l’importance de son auteure au panthéon littéraire du début du XIXe siècle. Tout comme George Sand, c’est une écrivaine qui a été longtemps reléguée en marge des programmes scolaires de façon aussi absurde qu’injuste, et qu’on gagne beaucoup à redécouvrir.

Qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

Madame de Staël a écrit plusieurs autres livres, dont un roman intitulé Delphine (peu de temps avant Corinne). J’ignore cependant lesquels sont réédités, mais je suppose qu’étant dans le domaine public, ils doivent pouvoir au moins se trouver sur Internet.

La vie et l’œuvre de Madame de Staël m’ont beaucoup fait penser à celles de George Sand, écrivaine venue un peu plus tard au XIXe siècle. De Sand, vous pouvez lire des figures féminines aussi différentes qu’Indiana, Lélia ou Marianne, mais le personnage de Corinne trouverait sans doute une parente plus proche dans l’héroïne du diptyque formé par Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt, que je n’ai pas encore lus mais qui, si j’ai bien compris, mettent en scène une femme artiste.

Sand et Madame de Staël ne manquent pas de points communs, que ce soit leur curiosité intellectuelle, leur activité politique, leurs romans dont les personnages principaux sont souvent des femmes, leur pensée qui, au début du XIXe siècle, est encore toute rayonnante du foisonnement des Lumières… et aussi, malheureusement, le fait qu’elles ont été aussi injustement oubliées ou déformées par la postérité après leur mort qu’elles avaient été justement célébrées de leur vivant. C’est ahurissant que ces écrivaines françaises majeures ne soient pas mieux mises en valeur actuellement. Leur réhabilitation a tout de même commencé, sans quoi elles ne seraient pas rééditées dans des collections de poches. Mais il serait bon d’accélérer un peu le processus, d’achever de rendre leurs livres à nouveau disponibles, de les faire connaître à un large public et de continuer à leur rendre leur juste place dans les manuels scolaires ou universitaires d’histoire littéraire.