Ursula Le Guin, « The Left Hand of Darkness »

21 janvier 2019

LeGuin-LeftHandOfDarkness

Référence : Ursula K. Le Guin, The Left Hand of Darkness, New York, Ace Books, 1969. (Édition lue : Orbit, 1992.)

Un envoyé de l’Ekumen

Le roman se présente comme un rapport de mission envoyé à l’Ekumen, une organisation interplanétaire pacifique, par Genly Ai, le premier humain terrien envoyé sur la planète Gethen pour nouer contact avec ses habitants et leur proposer de rejoindre l’Ekumen. Genly adopte la forme du récit pour relater sa mission et il s’en explique dans les premières lignes, mais précise aussitôt qu’il ne sera pas nécessairement le seul narrateur de l’histoire, ni même son personnage principal. De fait, on découvre bien vite que le récit de sa mission proprement dite est entrecoupé de contes et de légendes locales qu’il insère parce qu’elles ont (ou prennent) une importance pour la bonne compréhension des habitants de Gethen. Dans la suite du roman, la voix de Genly alterne avec celle d’Estraven, un personnage important de l’histoire.

Genly Ai est donc le premier humain terrien envoyé sur Gethen. Nous découvrons cette planète presque en même temps que lui et, comme lui, nous peinons à nous orienter parmi les coutumes des habitants, les forces en présence, les enjeux. La planète Gethen est pourtant peuplée d’humains, elle aussi, mais ces humains ne sont originaires de la Terre et ils présentent des différences biologiques notables avec les Terriens, notamment en matière de sexualité et d’identités de genres, ce qui a un impact subtil sur l’ensemble de leurs usages.

Deuxième difficulté : Gethen n’a pas de gouvernement unifié, mais plusieurs États ou royaumes rivaux dans le jeu politique desquels l’arrivée d’un messager censément venu des étoiles fait l’effet d’un chien dans un jeu de quilles. La question pour Genly est moins d’amener les politiciens à répondre à l’offre de l’Ekumen que de les amener à croire à son statut d’envoyé d’outre-espace. Le premier politicien auquel il a substantiellement affaire, Estraven, paraît jouer un jeu ambigu, mais l’arrivée de Genly et des rebondissements politiques qui se préparaient déjà auparavant vont vite bouleverser sa place dans son pays natal. Or ni les autres potentats, ni les autres nations de Gethen ne sont plus enclines à arrêter de comploter les unes contre les autres pour écouter Genly.

Comme si cela ne suffisait pas, Gethen est une planète glaciaire où les voyages peuvent s’avérer très rudes, surtout quand on se retrouve traqué.

Mon avis

The Left Hand of Darkness, en français La Main gauche de la nuit, est un grand roman et un classique de la science-fiction américaine. Aux États-Unis, Ursula Le Guin a été couronnée par de nombreux prix littéraires et son importance est égale à celle d’auteurs comme Isaac Asimov ou Franck Herbert. En France, en dépit de sa reconnaissance critique au sein des milieux de la science-fiction, elle est encore trop peu connue du grand public et trop peu étudiée. Le moins que je puisse dire, pourtant, est que son œuvre vaut la peine d’être lue.

The Left Hand of Darkness est sans doute le roman de Le Guin le plus célèbre, avec The Dispossessed (Les Dépossédés) et, en fantasy, son cycle d’Earthsea (Terremer). Selon moi, ce n’est pas son livre le plus accessible, et, si vous n’êtes pas spécialement calé en littératures de l’imaginaire et si vous n’avez rien contre la fantasy, je vous conseillerais de commencer plutôt par le premier roman de TerremerUn Sorcier de Terremer (A Wizard of Earthsea), qui forme une intrigue autonome et qui fait usage de stéréotypes classiques du conte, tout en les maniant avec subtilité, intelligence et originalité (j’espère en parler ici un jour). En revanche, si vous avez déjà un peu lu de la science-fiction, et si vous aimez les livres-univers richement détaillés comme les Dune de Franck Herbert, il devient indispensable de lire The Left Hand of Darkness.

J’ai lu ce roman en anglais. En termes de difficulté, les nombreux mots propres à l’univers de l’Ekumen et surtout les informations données de façon assez dispersée au début peuvent former un obstacle à la lecture si vous n’êtes pas déjà à l’aise en anglais, auquel cas mieux vaut commencer par une traduction, quitte à le relire en anglais plus tard. L’anglais, avec ses articles non marqués en genre (a, the) présente un intérêt supplémentaire lié à la façon dont les habitants de Gethen conçoivent les identités de genre.

La principale qualité de ce roman, à mes yeux, est le soin mis à imaginer des cultures extra-terrestres approfondies. L’univers a cette originalité de ne mettre en scène que des cultures humaines, mais situées sur des planètes très éloignées les unes des autres et très variées. Il est sous-entendu que ces cultures ont une origine commune, mais cela reste mystérieux. Or cette ressemblance de base (tous humains) et les énormes différences de cultures, de technologies mais aussi de mentalités, font que l’histoire du premier contact entre l’émissaire d’une ligue de planètes et une nouvelle planète encore isolée des autres fait penser beaucoup plus directement aux rencontres entre civilisations humaines dans l’Histoire réelle de notre Terre.

De ce fait, on a droit à la fois à une intrigue combinant diplomatie et aventure qui se tient très bien en tant que récit de voyage, et à une invitation à la réflexion sur les différences entre cultures humaines, qui ne devient cependant jamais pesante puisqu’il n’y a rigoureusement aucun didactisme ni même aucune remarque de la part d’un narrateur quelconque. Et pour cause : le roman fait alterner les points de vue de deux personnages principaux (Genly et Estraven) ainsi que plusieurs documents et légendes issues de la planète explorée. Le résultat forme une mosaïque qui demande un certain temps pour s’organiser, sans que l’ensemble m’ait paru incompréhensible ou trop long. Cela rappelle un peu le travail de création d’univers accompli par des écrivaines comme Robin Hobb en fantasy, mais à mille années-lumière des ficelles classiques que cette dernière emploie.

Le fait que la planète soit peuplée d’humains n’empêche pas le résultat d’être très dépaysant. La population de cette planète se compose d’humains asexués 90% du temps, qui n’ont une sexualité que quelques jours par mois et deviennent indifféremment femmes ou hommes dans ce but avant de redevenir asexués à la fin de la période de rut. Cela occasionne de nombreuses réflexions sur les structures sociales et mentales de la population, sur la notion d’amour et de sexualité, mais aussi d’amitié, sur les relations sociales en général… et c’est passionnant. Le roman date de 1969, et certaines de ces réflexions ne sont sans doute plus aussi avant-gardistes qu’elles pouvaient le paraître à l’époque, mais l’ensemble a globalement conservé tout son intérêt avec l’âge.
Même chose avec les notions culturelles propres à telle ou telle culture, qui sont présentées comme en passant, sans paragraphe d’explication encyclopédique, mais sans hermétisme non plus.

Je me suis senti un peu dérouté au début, parce que le premier chapitre nous place dans la situation de l’explorateur étranger qui découvre la planète depuis à peine quelques mois et a beaucoup de mal à comprendre ce qui se passe, et parce que les premiers chapitres ensuite nous plongent dans l’une des cultures de la planète en question, avec une variété de points de vue et de références culturelles qui peut être un peu lourde à assimiler dans un premier temps.
Mais, d’une part, les gens qui aiment les intrigues politiques et les complots vont vite accrocher aux intrigues qui se nouent dans l’ombre et aux non-dits importants dans la moindre conversation ; et, d’autre part, tout se met en place en quelques chapitres et la compréhension de l’ensemble devient beaucoup plus facile ensuite : cela vaut donc la peine de laisser sa chance au roman.

Tout un pan du roman se déroule dans une sorte de camp de travail ou de camp de concentration qui fait penser aux régimes totalitaires du milieu du XXe siècle, quelque part entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique. C’est un point important de la réflexion politique du roman… et pourtant, encore une fois, c’est amené hors des clichés du genre, et cela ne prend pas toute la place dans l’histoire. On sent, derrière, une réflexion à l’œuvre d’une ampleur plus grande, qui se refuse à passer sous silence les horreurs que peut amener ce type de régime, mais qui se refuse aussi à cantonner le roman à cela… parce qu’il aborde plusieurs autres thèmes articules à celui-ci et tout aussi importants.

J’ai enfin été frappé par le grand réalisme de l’ensemble. Un réalisme non pas technologique (il n’y a aucune description assommante de pseudo-mécanismes futuristes) mais social et politique. Cela ne passionnera peut-être pas tout le monde, mais c’est à mes yeux un aspect important de la création d’un univers fictionnel  romanesque, et The Left Hand of Darkness est un livre-univers grandiose, qui nous plonge brusquement dans un environnement complètement différent du nôtre, et dont le soin apporté à restituer des mentalités autres fait qu’on ne finit jamais de découvrir ces différences, bien au-delà des apparences spectaculaires. Il y a un aspect de ce que j’aime appeler la « sciences-humaines-fiction » dans ce roman (le fait que Le Guin ait étudié l’anthropologie n’y est pas pour rien).

Une ultime remarque : si vous aimez les récits de voyage dans des conditions extrêmes et les explorations polaires, vous devriez aussi lire ce roman. La planète sur laquelle il se déroule est en pleine ère glaciaire et il y a de belles pages de voyage qui, encore une fois, déploient un réalisme minutieux, pour mieux donner à penser sur la confrontation entre les humains et les forces naturelles.

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Ursula Le Guin, « Lavinia »

7 janvier 2019

LeGuin-Lavinia

Référence : Ursula Le Guin, Lavinia, États-Unis, Harcourt, 2008 (édition lue : réédition chez Orion Books, apparemment en 2010).

Quatrième de couverture de la traduction chez L’Atalante

« Comme Hélène de Sparte j’ai causé une guerre. La sienne, ce fut en se laissant prendre par les hommes qui la voulaient ; la mienne, en refusant d’être donnée, d’être prise, en choisissant mon homme et mon destin. L’homme était illustre, le destin obscur : un bon équilibre.

Dans l’Énéide, Virgile ne la cite qu’une fois. Jamais il ne lui donne la parole. Prise dans les filets du poète qui n’écrira l’épopée des origines de Rome que des siècles plus tard et sans avoir le temps de l’achever avant sa mort, Lavinia transforme sa condition en destin. De ce qui sera écrit elle fait une vie de son choix. Et cela dans la douceur amère et la passion maîtrisée que suscite son improbable position : elle se veut libre mais tout est dit.

Lavinia a obtenu le Locus Award 2009, le prix de la plus prestigieuse revue américaine consacrée au domaine de l’imaginaire. »

Mon avis

Lavinia se destine d’abord aux amoureux et amoureuses de mythologie romaine. C’est à la fois une réécriture, une préquelle, une suite et un commentaire à l’épopée de Virgile l’Énéide, qui relate le voyage d’Énée (noble troyen, fils d’Aphrodite, apparaissant dans l’Iliade, puis devenu l’ancêtre des Romains dans leur propagande) jusqu’en Italie, dans le Latium, où ses descendants fonderont Rome.

Lavinia est l’épouse que le roi des Latins, Latinus, donne à Énée et qui devient le prétexte à la guerre entre les réfugiés troyens et les Rutules menés par Turnus, qui les rejette et convoite Lavinia. Lavinia elle-même n’a à peu près aucune existence chez Virgile : ce n’est guère qu’un nom et elle ne parle jamais. Le Guin réussit le tour de force d’écrire une autre version des mêmes événements vus par Lavinia et d’en faire un personnage à la fois doux et très fort, un catalyseur des changements qui se produisent dans le Latium. La première page pose d’emblée le ton : Lavinia mène une vie paisible rythmée par les saisons, les travaux agricoles, les tâches domestiques et surtout la vie religieuse des Latins. Lavinia passe le plus clair de son temps en compagnie de ses servantes et de son père vieillissant, qui lui apprend les rites ancestraux et se rend régulièrement avec elle dans une caverne sacrée. Leur vie paisible va se trouver menacée par l’attitude conquérante de Turnus, qui convoite Lavinia avec l’accord de la mère de cette dernière, puis par l’arrivée des réfugiés troyens. Lavinia voit d’un œil peu convaincu les jeux de pouvoir dont elle devient l’enjeu Elle n’a aucune envie particulière de se marier, ni avec Turnus, qu’elle n’apprécie pas, ni avec Énée, qui n’est qu’un inconnu.

Le roman révèle très vite une grande profondeur par les multiples reprises et reconfigurations d’informations qu’il puise dans l’épopée antique, tout en la commentant pour en dénoncer les travers, notamment dans l’évocation des hommes et de la guerre. Virgile lui-même, bien qu’il ait vécu des siècles après l’époque à laquelle est supposée se dérouler le mythe, est présent aussi à travers des visions prémonitoires de Lavinia qui ménagent une lecture explicitement métalittéraire de l’histoire. Lavinia est consciente de son inexistence dans l’épopée future de Virgile, mais ce dernier n’est lui-même qu’une vision fragile, le fantôme futur d’un homme mourant qui s’efforce de terminer l’Énéide. Lavinia se trouve ainsi en position de corriger Virgile, qui n’est lui-même pas satisfait de son poème. C’est un moyen élégant pour Le Guin d’extraire les événements de l’épopée tout en en désamorçant l’aspect épique, afin de parvenir à un résultat complètement différent du poème antique qui lui sert de base.

Dois-je ajouter que Le Guin, qui a découvert le latin sur le tard, déploie une capacité extraordinaire à se documenter et signe là l’une des évocations les plus riches et les plus crédibles de la religiosité et de l’état d’esprit des Latins qu’il m’ait été donné l’occasion de lire, le tout avec une plume limpide et sans ventres mous encyclopédiques ?

Lavinia est pour ainsi dire un chef-d’œuvre posé. C’est un roman féministe, mais dont le personnage principal ne répond pas du tout à l’image du « personnage féminin fort » (lire : souvent passé au tamis de valeurs masculines guerrières et conflictuelles) qu’on a tendance à privilégier dans la fantasy actuelle. C’est un roman de formation, mais dont les étapes demeurent subtiles, bien loin des canevas tout faits du voyage du héros ou de l’héroïne. C’est une réécriture d’une épopée qui en dénonce les aspects les plus guerriers, mais sans que cette dénonciation soit avancée à gros sabots. C’est un livre subtil, fin et ferme à la fois, fort jusque dans sa réserve, à l’image de son personnage principal.

J’ai eu la chance de découvrir l’Énéide très jeune, par des réécritures pour la jeunesse (les Contes et récits tirés de l’Énéide), puis de la lire en traduction avant de l’étudier en VO. Je pense qu’on a une lecture complètement différente de Lavinia selon qu’on connaît déjà un peu l’histoire de l’Énéide ou non. J’ai tendance à croire qu’on en profite mieux dans le premier cas, mais je serais très curieux de lire des avis de gens qui auraient lu Lavinia sans connaître du tout l’Énéide.

La réédition que j’ai lue chez Orion Books adopte une couverture montrant Lavinia de trois quarts dos avec une « catchphrase » plus ou moins bienvenue qui peut laisser craindre un roman à l’eau de rose. Le simple nom de l’auteure devrait suffire à rassurer, mais ce n’est clairement pas la couverture la plus inspirée pour ce roman. Lavinia a par bonheur connu de nombreuses éditions différentes en anglais.

Si vous voulez lire Lavinia en français, vous pouvez vous procurer sa traduction par Marie Surgers parue chez L’Atalante. Traduction qu’aucune collection de poche n’a encore rééditée à l’heure où j’écris, ce qui est stupide puisque ce roman est un classique et devrait être disponible en poche. L’œuvre de Le Guin est à mes yeux peu et mal éditée en France par rapport à son importance dans les littératures de l’imaginaire américaines, qui lui donne droit outre-Atlantique à un nombre d’éditions beaucoup plus important (et mérité).

Dans le même genre…

Lavinia n’est pas le seul personnage mythologique ou épique dont l’histoire ait été réimaginée sous un angle nouveau. J’en connais au moins deux autres exemples littéraires. L’Odyssée de Pénélope (The Penelopiad) de Margaret Atwood (la célèbre auteure de La servante écarlate), est parue en 2005, trois ans avant le roman de Le Guin, et se démarque de l’intrigue de l’Odyssée en la présentant du point de vue de Pénélope. Plus récemment, Madeline Miller, qui s’est fait connaître avec Le Chant d’Achille (The Song of Achilles) où elle redisait l’histoire d’Achille d’après l’Iliade en donnant une large part à sa relation avec Patrocle, a publié cette année Circé, qui imagine la vie de la fameuse enchanteresse avant, pendant et après son apparition dans l’Odyssée. Je n’ai pas lu ces deux romans pour le moment, mais quelque chose me dit qu’en dépit de leurs points communs, ils adoptent des approches assez différentes.

Au cinéma, et cette fois dans le domaine de la mythologie indienne, l’épopée du Ramayana a donné lieu à une drôlissime et virtuose « réécriture » avec le film d’animation Sita chante le blues (Sita Sings the Blues) réalisé par l’Américaine Nina Paley en 2009 et dans laquelle c’est le personnage de Sita, victime et enjeu davantage qu’héroïne dans l’épopée hindoue du Ramayana, qui devient le personnage principal et met en évidence le sexisme de l’univers patriarcal où elle évolue.

Du côté de la bande dessinée, je pense à Médée, autobiographie de la sorcière mythique scénarisée par Blandine Le Callet et dessinée par Nancy Peña, en cours de parution chez Casterman depuis 2013 (à l’heure où j’écris, trois tomes sont parus, sur quatre prévus). Là encore, il s’agit d’affirmer la voix d’un personnage féminin qui redit, avec son point de vue propre, des mythes célèbres mais jusqu’à présent racontés dans d’autres perspectives. Les trois tomes que j’ai lus pour le moment sont remplis de choix intelligents et le dessin aussi épuré en apparence que fourmillant de détails (dans la colorisation surtout) en pratique. L’histoire va dans le sens d’une historicisation du mythe très à la mode de nos jours (comme dans L’Âge de bronze d’Eric Shanower sur la guerre de Troie, par exemple).

J’ai d’abord publié cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 11 décembre 2018 avant de le reprendre et de l’étoffer pour le publier ici.