George Sand, « Légendes rustiques »

18 février 2019

Sand-LegendesRustiques

Référence : George Sand, Légendes rustiques, gravures de Maurice Sand, Paris, A. Morel, 1858 (réédition lue : Paléo, La collection de sable, 2010).

Présentation de l’éditeur (dans l’édition La Découvrance)

George Sand a écrit les Légendes rustiques à partir des contes et des légendes recueillis dans la campagne berrichonne par son fils Maurice. « Mon cher fils, Tu as recueilli diverses traditions, chansons et légendes, (…) car ces choses se perdent à mesure que le paysan s’éclaire, et il est bon de sauver de l’oubli qui marche vite, quelques versions de ce grand poème du merveilleux, dont l’humanité s’est nourrie si longtemps et dont les gens de campagne sont aujourd’hui, à leur insu, les derniers bardes. Je veux donc t’aider à rassembler quelques fragments épars de ces légendes rustiques, dont le fond se retrouve à peu près dans toute la France, mais auxquelles chaque localité a donné sa couleur particulière et le cachet de sa fantaisie. » George SAND

Mon avis

Les Légendes rustiques sont à mi-chemin entre un recueil de contes et légendes du Berry et un ouvrage d’analyse : Sand rapporte des croyances et des récits réellement répandus parmi la population paysanne du Berry, et elle les accompagne de rapides analyses très accessibles où elle les commente, ébauche des comparaisons entre variantes, et défend l’importance de cette culture à une époque où elle se trouve encore trop souvent méprisée et menacée.

Si vous aimez les livres de l’elficologue Pierre Dubois avec ses encyclopédies de fées et de lutins, ou bien les livres de Claude Lecouteux, ou tout simplement les contes un peu anciens, je ne peux que vous recommander chaudement ce petit livre : loups-garous, meneurs de loups, feux follets, moines fantomatiques, grand’bête nocturne, lavandières de la nuit et autres croyances moins connues sont présentes à chaque page dans des récits courts où les habitants des campagnes berrichonnes ont bien souvent affaire au diable, aux revenants et à l’au-delà.

L’édition originale était accompagnée de gravures par Maurice Sand, le fils de George, qui était peintre et illustrateur. Comme beaucoup d’éditions ne les incluent pas, vous pourrez les trouver sur Internet (Wikipédia par exemple).

Les éditions Paleo rééditent une grande partie des œuvres de George Sand, avec pour ambition de proposer à terme ses œuvres complètes. Cette réédition a avant tout le grand mérite d’exister et de rendre à nouveau disponible au public, sur support papier et à un format A5 pratique, des livres qui, pour certains, avaient fait l’objet d’une négligence absurde de la part des éditeurs depuis de longues années. En contrepartie, Paleo n’accompagne ses textes de presque aucun apparat critique. C’est dommage, car on manque parfois de contextualisation. Au moins cette édition des Légendes rustiques est-elle accompagnée d’un essai Croyances et légendes du centre de la France, écrit par Sand en guise de préface à un livre de Germain Laisnel de La Salle, Croyances et légendes du centre de la France : souvenirs du vieux temps, coutumes et traditions populaires comparées à celles des peuples anciens et modernes, publié en 1875. Mais sans préciser d’où vient ce texte, dont j’ai dû retrouver la provenance par mes propres moyens (merci Gallica). Un point à Paleo pour l’effort, mais la prochaine fois, ce serait mieux d’indiquer clairement d’où sort ce genre de texte ajouté en guise de bonus ou d’annexe.

Et si vous avez envie de vous plonger directement dans le livre gratuitement, c’est possible, puisque, comme toute l’œuvre de George Sand, il se trouve désormais dans le domaine public. Vous pouvez trouver le livre et ses images sur Wikisource par exemple.

Dans le même genre…

J’ai mentionné plus haut les écrits de Pierre Dubois sur les croyances régionales de France : je ne peux que vous recommander ses Grand livre des fées, Grand livre des nains et Grand livre des elfes (pour leur grand travail de synthèse et leurs superbes illustrations par les Sabatier) ainsi que ses recueils Contes du Petit Peuple, Contes de Crime (si ce sont avant tout des histoires en bonne et due forme que vous recherchez).

George Sand a évoqué les croyances et superstitions locales du Berry dans de nombreux autres livres, quoique souvent en passant. La Petite Fadette en parle régulièrement, par exemple. Parmi les pièces de théâtre de Sand (sans doute la partie de son œuvre la plus méconnue aujourd’hui), vous pourrez lire avec intérêt Le Drac où c’est une créature surnaturelle qui tombe amoureuse d’une mortelle. Si vous voulez explorer d’autres textes de George Sand qui se rattachent à la littérature fantastique, je vous conseille Laura. Voyage dans le cristal (lien vers le billet que je lui ai consacré), où c’est un musée de géologie qui sert de point de départ à une étrange aventure.

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[Film] « Colette », de Wash Westmoreland

4 février 2019

WestmorelandColette

Référence : Colette, film américain et britannique réalisé par Wash Westmoreland, produit par Number 9 Films, Killer Films et Bold Films,  111 minutes, sorti  aux États-Unis le 21 setembre 2018 et en France le 16 janvier 2019. Avec Keira Knightley dans le rôle de Colette, Dominic West dans le rôle de Willy, Fiona Shaw dans le rôle de Sido et Denise Gough dans le rôle de Mathilde de Morny.

Des films sur des plumes

Il sort beaucoup de films sur des écrivains en ce moment. Après le beau Mary Shelley de Haifaa Al-Mansour en 2017, qui rendait justice à l’auteure de Frankenstein, on a pu voir sortir sur les écrans français trois films biographiques aux sujets littéraires en quelques mois. D’abord, The Happy Prince (Le Prince heureux) de Rupert Everett, sorti à la mi-décembre 2018 : sans doute le plus original de tous par son sujet puisqu’il aborde les toutes dernières années de la vie d’Oscar Wilde, période assez méconnue. Puis Edmond d’Alexis Michalik (sorti le 9 janvier 2019), lui-même adapté de sa pièce de théâtre, qui raconte très librement et sur le mode de la comédie les circonstances de la création de la pièce Cyrano de Bergerac par Edmond Rostand ; le film comme la pièce forment un produit bien calibré, sympathique autant que facile et pas inoubliable. Le troisième, c’est Colette, le plus inattendu : un film américain avec une star (Keira Knightley) dans le rôle-titre, au sujet d’une écrivaine française qui, sans être oubliée, n’a pas la popularité durable d’un Victor Hugo ou la carrière récente d’une Marguerite Duras. (Au passage, la série des films sur des écrivains va se prolonger cette année, puisqu’on annonce un film sur les jeunes années de J. R. R. Tolkien qui sortira au mois de mai au Royaume-Uni, avec Nicolas Hoult dans le rôle principal. Il sera sobrement intitulé Tolkien.)

Il semble que, pour une fois, le film français l’ait emporté dans les salles sur le film américain, puisque Edmond a dépassé les 500 000 spectateurs en trois semaines, tandis que Colette, sorti une semaine après, n’en a pas atteint 150 000 en deux semaines. Il faut dire qu’Edmond était projeté dans pratiquement quatre fois plus de salles que Colette et que sa campagne promotionnelle a tenu du coup de massue, au moins à Paris (Rostand n’a sans doute jamais autant fréquenté les couloirs du métro). Faut-il s’en réjouir ? Oui et non. Oui, dès lors qu’on aime la littérature, puisque Edmond a le mérite de faire redécouvrir Rostand et sa pièce à un large public, un pari qui n’avait rien d’évident. Et non, si l’on apprécie le cinéma un peu audacieux et féministe, puisque Edmond est loin de l’être et que Colette l’est passionnément.

L’émancipation d’une artiste

Or donc, Colette retrace la jeunesse et les débuts littéraires de l’écrivaine française Colette (1873-1954), connue pour des romans plus ou moins autobiographiques comme la série des ClaudineSido ou Gigi mais aussi Chéri ou Dialogues de bêtes, sans parler de ses essais et de ses collaborations musicales (parlons-en, finalement : elle a travaillé avec Maurice Ravel sur le joli conte musical L’Enfant et les sortilèges).

Pendant son adolescence à Saint-Sauveur-en-Puysaye, où elle coule des jours heureux à la campagne auprès de son père Jules-Joseph et de sa mère Sidonie (dite « Sido »), la jeune Gabrielle Colette reçoit un soupirant : Henry Gauthiers-Villars, dit « Willy ». Il a presque quinze ans de plus qu’elle et une réputation bien installée à Paris en tant que journaliste et romancier. Il l’épouse en 1873 et l’emmène découvrir la capitale. À vingt ans, la jeune provinciale se fait introduire dans le beau monde parisien en pleine Belle Époque : son luxe, ses bons mots et ses traits d’esprit assassins, sa vie culturelle foisonnante.

Bien vite, la nouvelle venue déchante : ses origines provinciales la desservent et Willy lui est infidèle. Elle doit dompter ce séducteur invétéré… ou, à défaut, réclamer la même liberté qu’il ne s’est pas privé de s’octroyer. Colette, qui est ce qu’on appellerait aujourd’hui bisexuelle, prend non pas des amants mais des maîtresses et découvre les cercles saphiques, autre avantage de la capitale. Mais elle doit aussi s’imposer comme épouse et confidente auprès de son mari, qui vit largement au-dessus de ses moyens. Willy apprend alors à Colette les rouages de son économie personnelle : il gère son nom comme une marque et signe des romans qu’il n’a pas écrits, mais confiés à toute un groupe de « nègres ». Willy engage Colette à écrire ses souvenirs d’enfance : c’est l’origine du premier roman de l’auteure, Claudine à l’école, qui remporte un succès fulgurant. Mais Colette se trouve enfermée dans un rôle ambigu : adorée par son mari, elle en est en même temps l’employée au noir, enfermée parfois dans sa propre chambre quand elle n’écrit pas assez de pages, et elle n’a aucune reconnaissance pour son travail. Progressivement, elle prend conscience qu’elle doit s’émanciper de sa relation étouffante avec Willy.

Colette est un film qu’on pourrait qualifier de typiquement « post #MeToo ». La libération de la parole des femmes ces deux dernières années sur les violences et les brimades diverses dont elles sont victimes a-t-elle inspiré le projet ? Quoi qu’il en soit, le film centre résolument son propos sur la difficulté pour une femme d’accéder à l’indépendance et au statut d’artiste. Ironie de l’histoire, le film pourrait s’intitule Colette et Willy tant l’histoire de ce couple forme le cœur de son intrigue ; mais seul le nom de Colette a finalement accédé à la postérité. Je ne connaissais pas particulièrement bien la vie de cette écrivaine avant de voir le film, et il m’est arrivé de me demander s’il ne donnait pas dans l’anachronisme, tant il aborde des thèmes qui peuvent paraître typiquement contemporains : la bisexualité, la relation ouverte, l’époux toxique, et la transidentité avec le personnage de Mathilde de Morny. Quelques recherches de retour du cinéma m’ont montré que, pour ce que j’ai pu trouver, c’est la réalité historique de la vie de Colette qui était en avance sur son époque. Elle a connu plusieurs relations avec des hommes et des femmes, Willy était bel et bien un mari-patron et un Don Juan de bas étage…

Quant à Mathilde de Morny, c’est sans doute le personnage réel que ce film contribue le plus à tirer des limbes de l’Histoire : une femme issue de la haute aristocratie (apparentée à Joséphine de Beauharnais), coqueluche des cercles saphiques parisiens dans les années 1900, qui était tout ce qu’on appellerait maintenant un trans FtM, au point de se faire faire une hystérectomie et une mastectomie (ce devait être une rareté à l’époque, et une rareté périlleuse). Le spectacle de mime où Colette et Mathilde jouent les rôles principaux semble une scène métacinématographique typique des inventions hollywoodiennes, tant il a des allures d’Indiana Jones de music hall, mais il s’est bien déroulé comme le film le montre (y compris les lancers d’objets divers).

Bien documenté, le film est également une réussite esthétique, que ce soit par le soin de ses reconstitutions de décors ou par ses costumes à tomber par terre (rappelez-vous, Colette et Willy fréquentaient le beau monde parisien) ou par sa principale bonne surprise : l’interprétation très convaincante de Keira Knightley, qui a fait bien du chemin depuis l’attraction filmée qu’était Pirates des Caraïbes.

Que peut-on lui reprocher, alors ? Peut-être un brin de complaisance dans l’évocation de la première relation bisexuelle de Colette, qui tourne un peu au vaudeville sans vêtements, mais volontairement, ce qui fait que ça passe à peu près. La suite avec Mathilde de Morny contrebalance l’abondance de peau nue par une relation plus axée sur les sentiments. Il y a aussi, bien sûr, quelques aménagements avec la réalité historique, comme le village où Colette entame sa relation avec Willy : il ne s’agit pas de Saint-Sauveur mais d’une bourgade encore plus perdue, Châtillon-sur-Loing. On peut aussi regretter le très faible rôle laissé aux parents de Colette, en particulier Sido, auquel elle a tout de même consacré un livre.

Le tout est bien rythmé, riche en détails et en personnages fouillés, au point qu’une fois le générique de fin commencé je me suis surpris à espérer une suite. C’est qu’on ne voit là que les tout débuts de la carrière de Colette, mais aucune de ses œuvres les plus connues. Voilà un dernier défaut qu’on pourrait reprocher à ce film, comme à bien d’autres films biographiques sur des écrivains : il reste trop centré sur un personnage fictif – Claudine – qu’il identifie complètement à Colette, au point qu’on oublie vite que Willy a retouché le tout et poussé l’auteure à insérer ici et là des détails coquins ou insolents aussi faciles que surannés pour faire du gringue à ses lecteurs. Que Willy ait fantasmé sur Claudine, c’est certainement vrai, mais que Colette se résume à Claudine ou aux Claudine, c’est loin d’être le cas. J’aurais bien aimé en apprendre encore plus sur ses futurs romans. Cela étant dit, le film est déjà bien rempli et on ne pouvait pas tout y mettre.

Colette reste donc une excellente surprise et une bonne introduction à la vie de l’écrivaine, qu’on aurait tort de sacrifier aux gauloiseries d’Edmond. Allez le voir pendant qu’il est encore en salles, ou rattrapez-vous avec le DVD à sa sortie : vous ne le regretterez pas.