Megan Lindholm, « Wizard of the Pigeons »

30 septembre 2019

Lindholm-WizardOfThePigeons

Référence : Megan Lindholm, Wizard of the Pigeons, Londres, HarperCollins, 2002 (première édition : Ogden, 1986).

Quatrième de couverture de l’éditeur (traduite par mes soins)

« Seattle, un lieu aussi magique que la Cité d’émeraude.

Une magie subtile émane des interstices des pavés de la métropole tentaculaire. Mais seuls les habitants qui possèdent des dons spéciaux sont réceptifs à la conscience de la ville : ils trouvent des présages dans les graffitis, lisent des messages dans les détritus ou écoutent les avertissements contenus dans les chansons des enfants qui sautent à la corde.

Magicien (Wizard) est lié à Seattle et à sa magie. Son don est la Connaissance, un enchantement puissant qui lui permet de connaître la vérité des choses ; d’écouter les récits de vie des momies antiques enfermées dans des cabinets de verre, de révéler à des gens ordinaires les réponses à leurs problèmes et de préserver l’équilibre de la ville.

La magie a son prix ; Magicien ne doit jamais avoir plus d’un dollar en poche, doit rester célibataire, et il doit nourrir et protéger les pigeons.

Mais un danger pour Seattle a commencé à émerger parmi les présages. Une force malveillante née du passé oublié de Magicien est de retour pour absorber son pouvoir et le tenter avec des aperçus de sa sombre histoire ; et il est le seul magicien à Seattle capable de faire face à ce mal et de sauver la ville, ses amis et lui-même. »

Mon avis

Publié en 1986, Wizard of the Pigeons apparaît rétrospectivement comme l’un des premiers romans de Megan Lindholm, avant qu’elle n’opte pour le pseudonyme, devenu célèbre, de Robin Hobb, sous lequel elle a écrit les cycles de L’Assassin royal, des Aventuriers de la mer, du Soldat chamane, etc. Comme eux, Wizard of the Pigeons est un livre de fantasy c’est-à-dire un livre dans l’univers duquel la magie existe. Mais contrairement à eux, il relève de la fantasy urbaine, un « sous-genre » en plein essor à l’époque de la parution. Le roman ne développe pas un « monde secondaire » comme la Terre du Milieu de Tolkien ou les Six Duchés de L’Assassin royal, mais s’ancre dans la réalité contemporaine immédiate : la ville américaine de Seattle dans les années 1980. Le merveilleux qu’il propose est un merveilleux du quotidien, celui des rues, des arrêts de bus, des cafés, des centres commerciaux, des poubelles, des beaux quartiers et des taudis. L’intrigue est courte, elle met en scène très peu de personnages principaux, mais une myriade de silhouettes entrevues ou rencontrées le temps de quelques phrases, et elle laisse une large place à l’évocation de la ville, où Wizard se trouve le plus souvent seul.

L’évocation d’une forme de magie liée à la vie de SDF et au fait de nourrir les pigeons m’a fait irrésistiblement penser à la chanson du film Mary Poppins « Pour nourrir les petits oiseaux » (« Feed the Birds »), mais en plus adulte, en plus ambigu et en plus sombre. Les magiciens de Seattle sont littéralement des magiciens de rue. Ils ont choisi un mode de vie marginal, miséreux mais pas misérable, sans ignorer ses dangers pratiques (la faim, le froid, les maladies) ou ésotériques (les forces obscures de la ville, le déclin général de la magie). Dans un univers urbain façonné par la société de consommation, l’idée d’une magie dont la condition d’existence consiste à posséder presque rien et à donner beaucoup constitue à la fois une trouvaille d’une originalité certaine en terme d’esthétique du merveilleux et un commentaire social direct sur le monde actuel, toujours aussi incisif 35 ans après sa parution. Je ne connais rien au punk, mais j’ai eu l’impression qu’il y avait un petit côté punk dans les choix de vie des magiciens.

Outre l’originalité de la magie qu’il imagine, Wizard of the Pigeons surprend par sa capacité à défier les cloisonnements entre genres littéraires, de plusieurs façons. Le roman repose en grande partie sur son personnage central, Wizard. Sans dévoiler les détails de l’intrigue, je peux dire que le roman aborde à travers ce personnage une question de société importante liée à une catégorie de personnes susceptibles de se trouver marginalisées aux États-Unis en dépit de leurs services rendus. C’est bien d’un propos social qu’il s’agit et, à ce titre, le roman peut sensibiliser son lectorat à cette question avec la même vivacité qu’un roman purement réaliste. En dehors des secrets de Wizard, la description de son mode de vie marginal, de sa solitude et du regard des autres a quelque chose à nous dire sur les SDF : son propos, sans doute documenté et témoignant en tout cas d’une plume humaine et touchante, fonctionnerait là encore sans problème dans un récit purement réaliste. De nombreux personnages secondaires ou mineurs du roman, comme la serveuse Lynda ou les gens que Wizard aide au quotidien grâce à sa magie, brossent un portrait très intéressant de la société américaine et de ses problèmes, par petites touches et comme sans en avoir l’air. À tel point que je serais curieux de voir ce que Megan Lindholm/Robin Hobb aurait à dire dans un roman purement réaliste.

Deuxième sabotage des cloisonnements entre genres littéraires, du moins aux yeux d’un lectorat français : toute la partie centrale du roman flirte avec ce qu’on considère en France comme du fantastique, c’est-à-dire un type d’histoire où l’existence du surnaturel n’est pas avérée mais demeure douteuse et source d’inquiétude, voire de folie, pour les personnages principaux. En effet, vers la moitié du roman, l’intrigue prend un brusque virage et semble prendre une direction complètement différente qui fait douter de tout ce qu’on vient de lire jusque là. J’ai eu du mal avec ce virage et surtout avec le fait qu’il prend une place de plus en plus importante dans l’intrigue. Quelle est la nature réelle des événements auxquels on assiste ? Qui est vraiment Wizard ? Quelle est sa magie ? Existe-t-elle seulement ? etc. À mon avis, les derniers chapitres ne laissent aucune ambiguïté sur l’appartenance du roman au genre de la fantasy urbaine, et c’est pourquoi je l’ai présenté en le rattachant à ce genre. Mais le lectorat ne manquera pas d’être surpris, voire déstabilisé.

C’est d’ailleurs là que se trouve, à mon sens, le principal défaut de Wizard of the Pigeons : un problème de construction, d’équilibrage. Le virage brutal de l’intrigue dont je viens de parler n’est pas tout à fait assez préparé dans le début du roman, au risque de perdre des lecteurs en route (et le roman en a perdu, à lire certains avis sur Internet). Rétrospectivement, je vois des endroits où l’intrigue aurait pu être mieux équilibrée, ainsi, peut-être, que des longueurs (dans les débuts de la relation avec Lynda) ou des fils pas tout à fait bien noués au début (sur la nature exacte de MIR, par exemple). Il n’y a pas autant de maestria dans ce roman que dans ce que j’ai lu de Robin Hobb avec L’Assassin royal et Les Aventuriers de la mer où de multiples fils narratifs ont l’air d’être noués de manière complexe avec une facilité impressionnante. Je ne peux que conseiller aux gens qui s’y plongeront de se préparer à accepter de se laisser perdre, pour mieux s’y retrouver une fois parvenus aux derniers chapitres.

Que les amoureux de l’imaginaire se rassurent : en dépit de son réalisme, le merveilleux est bel et bien présent dans le roman. Ce cadre résolument contemporain renforce la vraisemblance de la magie et réenchante la ville. Par « réenchantement », il ne faut pas comprendre ici une mauvaise poésie artificielle et mièvre, mais bien une réinvention d’un merveilleux ambivalent, doté d’aspects admirables et d’autres terrifiants, à l’image de l’univers des contes.

Autre parti pris qui m’intéresse dans ce roman : la magie ne paraît pas avoir de règles ou de fonctionnement fixe. Chaque magicien possède sa propre forme de magie qu’il doit découvrir, parfois avec pertes et fracas. C’est une magie aussi précaire que la situation matérielle des magiciens. Voilà donc un univers où la magie reste réellement mystérieuse. Pas d’école de magie, pas de grimoire qui contiendrait tous les sortilèges avec leurs recettes, pas d’institutions de contrôle ni de personnage de Grand Archimage détenteur de tous les secrets. Rien n’est balisé, l’inconnu domine le connu, les magiciens eux-mêmes sont peu de choses par rapport à une magie qu’ils servent sans toujours bien la comprendre. J’en ai eu vite assez de la magie à guide-files de Harry Potter et compagnie, qui est à mes yeux une séquelle regrettable de la place prise par les univers de jeux (encore que certains trouvent moyen d’inventer des formes de magie non cloisonnées). Je ne peux donc qu’être ravi de la manière dont Wizard of the Pigeons propose une magie bel et bien secrète, fuyante, ambivalente.

Les habitués des romans de Robin Hobb trouveront avec plaisir dans Wizard of the Pigeons un univers surprenant qui fait vibrer des notes bien distinctes de ceux de ses cycles romanesques les plus connus. Ils trouveront également un personnage principal très fouillé, rempli de secrets et de contradictions, et de multiples portraits de personnages crédibles et nuancés, où l’on aperçoit déjà l’art de Robin Hobb pour le portrait brossé en quelques phrases et la vraisemblance psychologique et sociale. Les détracteurs de l’écrivaine risquent, quant à eux, de s’agacer des défauts du personnage principal, qui, comme Fitz dans certains chapitres, paraît quelquefois se complaire à échouer et à prendre de mauvaises décisions. À cette différence que, dans Wizard of the Pigeons, les révélations distillées sur le passé de Wizard confèrent une vraisemblance solide à son comportement, du moins à mon avis.

La traduction française

Le livre a été traduit en français en 2003 (soit près de vingt ans après sa parution), aux éditions Mnémos, sous le titre Le Dernier Magicien. Au passage, il a été assez remarqué chez nous pour emporter le prix Imaginales du meilleur roman en 2004. La traduction française appelle deux remarques :
– Le titre original, « Wizard of the Pigeons », c’est-à-dire « Le Magicien des pigeons », est meilleur, parce qu’il donne une idée plus juste de l’ambiguïté de l’atmosphère de l’intrigue, entre le merveilleux et le dérisoire (voire le sordide). « Le Dernier Magicien » est un titre faux, comme on s’en rend compte à la lecture. À la limite, au pluriel, ça aurait eu du sens, mais pas au singulier.
– Le quatrième de couverture de l’édition Mnémos contient des informations qu’on est censés comprendre progressivement, et pas avant une moitié du livre à peu près. Le lire revient à gâcher toute une partie de l’intérêt de l’intrigue. Quelle bourde de la part de l’éditeur !

Autant il arrive que des romans soient bien traduits et habilement présentés, autant, dans ce cas précis, je suis rassuré d’avoir opté pour la lecture dans le texte. J’aurais eu des attentes et un avis différents sur le roman si ce quatrième de couverture m’avait révélé autant d’informations dès le début de ma lecture. C’est aussi pour cela que j’ai pris la peine de traduire le quatrième de couverture de l’édition britannique pour ce billet.

Conclusion

Wizard of the Pigeons est un roman qui n’est pas tout à fait réussi en termes de construction, mais que je reste très content d’avoir lu, car il est original, contient plusieurs excellentes idées et constitue à mes yeux une lecture marquante en fantasy urbaine, au même titre que Neverwhere de Neil Gaiman (paru en 1996). Mais là où Neverwhere bascule assez vite dans un monde secondaire (l’autre Londres), Wizard of the Pigeons a le mérite de tisser un lien particulièrement resserré entre la réalité de son époque et ses éléments merveilleux, qui fait qu’une fois le livre refermé on peut se promener dans les rues avec un regard changé sur les choses et les gens.

Ce billet de blog se fonde sur des avis que j’ai d’abord postés sur le forum Elbakin le 13 septembre 2019 et sur Le Coin des lecteurs le 19 septembre 2019.


[BD] « Comme convenu », par Laurel

16 septembre 2019

Laurel-CommeConvenu

Référence : Laurel (dessin et scénario), Comme convenu, autoédition via financement participatif sur Ulule, 2016-2017, 2 volumes. D’abord publié en ligne sur le site commeconvenu.com, 2014-2017.

Présentation de l’histoire

Metz, juin 2010. Laurel, dessinatrice, et son compagnon Adrien, développeur, viennent de concevoir un jeu vidéo pour téléphones mobiles, Super Caterpillar, qui a remporté un certain succès. Confiants en leur avenir, ils décident de co-fonder une start up, Boulax, afin de concevoir d’autres jeux. Pour cela, ils s’associent à deux professionnels déjà expérimentés : Joffrey, qui se chargera de la gestion financière, et à Luc, spécialisé dans le marketing. Au programme : beaucoup de travail, mais le travail de leur rêve, et peut-être de beaux succès à la clé. Après quelque temps et un mariage, Laurel et son mari décident de partir avec leur fille Cerise pour s’installer aux États-Unis, en Californie, un endroit pour lequel ils avaient eu le coup de foudre pendant un séjour de vacances. Cette fois, ils emménagent carrément dans la fameuse Silicon Valley qui a vu naître les plus grandes entreprises d’informatique du monde. Ravis de voir des gens du métier aguerris leur faire confiance, emportés par le rêve américain, ils ne sont pas trop regardants sur les conditions : visa provisoire lié à la survie de l’entreprise, collocation avec des collègues stagiaires, investissement qui leur coûte toutes leurs économies… C’est un train de vie austère qui les attend, mais ce n’est que provisoire, car le succès ne saurait tarder.

Cependant, au fil des mois, les difficultés de tout ordre et les détails gênants s’accumulent dans leurs relations de travail avec Joffrey, Luc et les autres. Tandis que le succès promis tarde à venir, Laurel et Adrien commencent à se demander si leurs collègues sont bien honnêtes. La descente aux Enfers ne fait que commencer.

Mon avis

Grand lecteur de blogs BD, de webcomics et autres formes de BD en ligne, je me rends compte que je n’en ai encore chroniqué aucune sur ce blog, alors même que ce support a d’ores et déjà fait ses preuves en tant que pépinière à merveilles. En voici donc une, et j’espère trouver le temps d’en présenter d’autres.

Je ne connaissais jusqu’à présent le travail de Laurel que par une assez longue planche d’Un crayon dans le cœur, l’un de ses blogs BD, consacrée à une histoire de pervers narcissique. Inspiration directement puisée dans la vraie vie, chronique minutieuse d’une histoire (in)humaine, volonté de faire œuvre utile : ces caractéristiques se retrouvent dans Comme convenu, mésaventure autobiographique à peine romancée dont l’auteure espère dans le tome 2 que « d’une façon ou d’une autre… ce projet puisse aider un (ou une) jeune adulte qui débuterait dans la vie active… en lui évitant de tomber dans certains pièges ».

La lecture est certainement édifiante, mais elle a bien d’autres qualités : un mélange d’enthousiasme, de mesquinerie, de peur, d’humour et de grotesque comme seule la vie réelle sait en concocter, le tout relaté avec vivacité dans un récit pris pratiquement sur le vif. La BD a été entamée peu avant la fin de la mésaventure (on voit Laurel la commencer dans le tome 2), mais l’auteure avait assez de recul par rapport aux événements pour se moquer de sa propre naïveté. Car c’est bien le récit d’une escroquerie qu’elle relate ici : une mauvaise rencontre de deux concepteurs de jeux enthousiastes avec deux associés qui ne pensent qu’à exploiter les gens, mentent avec aplomb et entretiennent des relations assez approximatives avec la loi. Le personnage de Joffrey donne lieu à un tableau des liens toxiques qui peuvent se tisser dans le monde du travail : égocentrisme, mépris des idées des autres, tempérament irascible et irrationnel, et surtout recours massif à la manipulation et à la contrainte plus ou moins dissimulée. Alors que les quatre fondateurs de Boulax se trouvaient sur un pied d’égalité, le jeune couple, pour avoir accepté imprudemment de remettre entre les mains de l’entreprise tous les aspects cruciaux de sa situation privée (visa, logement, carte bancaire, assurance maladie, moyens de transport), se retrouve pieds et poings liés à la merci d’un petit chef qui ira jusqu’à faire allusion à une possible déscolarisation de leur fille pour leur faire bien sentir à quel point ils ne peuvent plus se permettre de lui refuser quoi que ce soit. Le titre, directement lié à cette perversion des relations de travail et des relations humaines, prend tout son sens, savoureux, dans les dernières pages.

Le dessin, en noir et blanc, est clair et précis à la fois. La netteté du trait, les variations nombreuses sur son épaisseur et les nombreuses nuances de gris font ressortir tout de suite que l’ensemble a été dessiné directement sur une tablette graphique, comme c’est le cas de beaucoup de BD en ligne réalisées par des professionnelles. Mon impression dominante est celle d’un savant équilibre entre dynamisme de l’ensemble et minutie des détails : des postures pleines de mouvement et d’énergie, des personnages très expressifs avec de grands iris noirs et des sourires qui font tout le tour des joues, mais la maîtrise des proportions et la précision du trait font que la dimension cartoonesque du dessin ne le fait jamais basculer dans la facilité. De multiples détails de textures, qui se font oublier à la première lecture, frappent par le soin qui y a été mis dès qu’on s’attarde à regarder une planche un peu plus longtemps : feuillages des arbres, briques des toits, liserés sur les planchers, motifs sur les tissus… Pas étonnant que l’auteure ait excellé dans la conception de graphismes de jeux en 2D.

L’ensemble est quelque peu lissé, comme le sont trop souvent les graphismes de jeux, d’ailleurs : il y a un côté « cartoon gentil et sage ». Mais le lent glissement du jeune couple vers une situation infernale, entre engueulades avec leur PDG et gestion du découvert à la banque, a tôt fait de conférer un aspect presque ironique à la propreté des dessins et au lettrage en forme de calligraphie de bon élève. La personnalité de l’auteure, sa « patte », ressortent mieux dans la mise en case et le scénario, qui dose habilement le réalisme rude et un rire qui sonne bientôt jaune. L’autodérision est régulièrement de mise : outre leur naïveté, Laurel parodie sa façon d’éduquer sa fille, qu’elle montre comme une victime souriante qui ne se plaint jamais. Inutile de préciser que les prénoms ont été changés (Cerise, par exemple, est le nom du personnage principal d’une série de BD en trois tomes publiée par Laurel avant et pendant sa collaboration malheureuse avec Boulax). L’humour est aussi présent par le biais de personnages animaux : Brume, le chat de Laurel et Adrien, et les cruels écureuils américains.

Comme convenu a été mis en ligne sous forme de feuilleton sur deux sites Internet (l’un anglophone, l’autre francophone), puis a été mis à disposition gratuitement sur un site Internet dédié. Sa version papier doit être un pavé : deux tomes de 250 pages chacun, financés via la plate-forme Ulule en 2016 et 2017. J’ai lu la version en ligne, et, quoique gros lecteur, je ne pensais pas dévorer 500 pages de BD aussi vite. Cela s’explique en partie par le fait que les pages sont petites : quatre cases, en général. Mais le rythme du récit ne faiblit pas, le suspense pas davantage.

Conclusion

La bande dessinée n’a sans doute jamais connu une telle diversité, tant dans les styles graphiques que dans les sujets abordés et les manières de les aborder. Avec l’émergence des blogs BD, les genres de l’autobiographie et de l’autofiction prospèrent, comme en témoignent les succès monstres remportés par les Notes tirées du blog de Boulet et les albums et romans tirés du blog de Maliki. Les fictions du type « tranche de vie », mêlant réalisme et humour, sont tout autant à la mode (aux États-Unis, la BD-fleuve Questionable Content de Jeph Jacques ou des BD plus courtes comme Girls with Slingshots de Danielle Corsetto en sont deux exemples tirant parfois sur le soap). Mais le genre se développe aussi sur support papier, porté par des chefs-d’œuvres comme Persepolis de Marjane Satrapi. Il peut être l’occasion d’évoquer un pays et une époque passés, comme dans le cas de Satrapi, ou la condition d’une minorité, comme le joli Tombé dans l’oreille d’un sourd de Grégory Mahieu et Audrey Levitré, ou encore la réalité d’un domaine professionnel précis, comme c’est le cas de Comme convenu.

Moyen de récapituler ou d’exorciser une expérience passée par le drame et l’humour, mais aussi moyen de sensibiliser le lectorat à des sujets peu évoqués dans les médias, ou même de développer un propos social, la BD autobiographique peut prendre bien des directions. Comme convenu évoque principalement le monde du travail et les dangers d’une expatriation imprudemment préparée. Mais Laurel y aborde aussi, par endroits, la dégradation du métier d’auteure de BD. C’est ce qui l’a poussée à ne plus passer par un éditeur pour publier Comme convenu et ses BD suivantes, comme des auteurs de BD de plus en plus nombreux décident de le faire, en s’appuyant sur des sites de mécénat en ligne et/ou des plate-formes de financement participatif. Les règles changent : la célébrité s’obtient désormais en mettant une masse de travail intimidante à disposition en ligne en accès gratuit, dans l’espoir d’accumuler sur la durée un nombre de soutiens suffisant pour vivre de ce travail. Comme convenu a représenté un travail conséquent avec ses 500 pages finement réalisées : je ne peux que souhaiter le meilleur à son auteure et rester curieux de ses prochaines publications.


Annie Ernaux, « Regarde les lumières mon amour »

2 septembre 2019

Ernaux-RegardeLesLumieresMonAmour.jpg

Référence : Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, Paris, Seuil, collection «Raconter la vie», 2014.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Pendant un an, Annie Ernaux a tenu le journal de ses visites à l’hypermarché Auchan du centre commercial des Trois-Fontaines situé en région parisienne. « Voir pour écrire, c’est voir autrement », écrit-elle. On redécouvre en effet à ses côtés le monde de la grande surface. Loin de se résumer à la corvée des courses, celle-ci prend dans ce livre un autre visage : elle devient un grand rendez-vous humain, un véritable spectacle. Avec ce relevé libre de sensations et d’observations, l’hypermarché, espace familier où tout le monde ou presque se côtoie, atteint la dignité de sujet littéraire.

Annie Ernaux est écrivain. Elle est notamment l’auteur de La Place (1984), La Honte (1997), Les Années (2008) aux Éditions Gallimard. »

Mon avis

Voici un petit livre court, novateur, judicieux dans sa démarche et sa pensée, sous une forme d’une simplicité désarmante. Comme dans plusieurs de ses précédents livres (dont La Place), Annie Ernaux court-circuite les genres littéraires habituels en se refusant au roman. Un journal, mais pas un journal intime, et pas seulement un journal personnel, mais aussi bien une sorte d’enregistrement de sensations et de réflexions où se mêlent le vécu individuel, l’observation des lieux et des autres clients, des remarques saisies sur le vif et des tentatives de réflexions plus générales sur la ville (Cergy) et ses habitants, sur la grande distribution en général, sur ce que c’est que vivre en société en France de nos jours, avec les cadres qui nous sont imposés par cette institution difficilement contournable qu’est devenu l’hypermarché. Le tout rythmé non par un plan réflexif ou thématique, mais par la simple succession des jours. Bref, une tentative qui se propose sans aucune prétention, si ce n’est celle d’écrire sur un pan de notre vie quotidienne jusqu’à présent absent du champ littéraire.

En moins de 80 pages, Annie Ernaux compose un texte nouveau aussi bien dans son sujet que dans sa forme. En matière d’évocations littéraires du commerce, on pourrait penser à Zola et à son roman Au bonheur des dames, mais on fait difficilement plus différents que ces deux livres : ici, pas de grands magasins du XIXe siècle, pas d’univers du luxe, pas de roman, pas d’intrigue, pas de fiction, pas de structure, pas de belles phrases travaillées et de descriptions complètes, mais des entrées de longueurs inégales, de petites touches, des anecdotes, des pensées. On est beaucoup plus près de George Perec et de sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, à cela près qu’Ernaux n’a même pas l’ambition de tout remarquer ni de tout dire, mais je crois que Perec et l’OULIPO seraient contents d’un tel essai. Ou bien des Choses vues de Victor Hugo, à une toute autre époque et à une toute autre échelle.

Malgré ou peut-être bien grâce à la modestie manifeste de cette tentative, ce livre est à mes yeux une grande réussite. Colette recommandait il y a un peu moins d’un siècle : « Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne ». Programme difficile, mais c’est ce que fait Ernaux. Son livre est pour moi l’exemple typique de ce qu’une démarche littéraire peut apporter à la société – de l’auteur dans son sens étymologique d’auctor, celui qui augmente, qui ajoute quelque chose qui n’était pas là avant. Tout le monde ou presque est allé au moins une fois faire les courses (ou accompagner quelqu’un faire les courses) dans un hypermarché ou un supermarché. Mais c’est une chose si simple, si évidente pour tout le monde, et si peu digne d’attention selon les critères habituels de notre société, que personne n’avait envisagé jusqu’à présent d’y consacrer tout un livre. Ernaux n’a pas cherché à faire de son ouvrage un pavé, une somme qui dirait tout. Son livre est mince et essentiel comme un pense-bête. C’est l’écrivaine qui regarde le monde par derrière notre épaule, puis qui nous tapote l’épaule, pointe un doigt et nous dit : « Vous avez remarqué ? » Et son doigt pointé, qui est un livre, nous fait regarder ce que nous voyions depuis longtemps, mais à quoi nous n’avions jamais vraiment prêté attention. Et nous ne pouvons que répondre : « Mais oui ! C’est tout à fait ça ! » Parce qu’elle a su saisir avec ses mots une réalité qui n’était pas encore entrée dans la mémoire écrite collective.

Alors, qu’a vu Annie Ernaux en observant pendant un l’hypermarché de sa ville ? Rien et tout. Les hésitations des clients devant les rayons, parce qu’ils sont indécis sur le choix d’un article, ou parce qu’ils manquent d’argent et doivent calculer le prix des courses au centime près. L’émerveillement enfantin des petits mais aussi des grands devant les vitrines, ou au contraire leur indifférence blasée. Les vigiles à l’entrée. Les petits délits quand on grignote un grain de raisin ou un petit gâteau en rayon. Les regards que les clients échangent quand ils se croisent, debout sur deux escaliers mécaniques voisins allant dans des sens inverses. Les jeunes couples qui font les courses ensemble pour la première fois. Les rayons discount plus fliqués que les autres, parce que les pauvres qui les fréquentent sont tout de suite plus soupçonnés. La place démesurée que prend, à tous les sens du terme, le centre commercial dans la vie urbaine, puisqu’il fournit toutes les activités le jour, mais se change la nuit en masse éteinte et oppressante. Sa façon de peser sur le calendrier de toute l’année à coups d’incitations des mois à l’avance, avec les soldes, les fêtes de fin d’année, la fête des mères, les fournitures de la rentrée scolaire en place dès la fin juin (!). L’influence, donc, que ce type de commerce exerce sur nos modes de vie et sur nos villes depuis plus de quarante ans.

La collection « Raconter la vie », où le livre est paru il y a cinq ans (il a été réédité depuis chez Gallimard, en « Folio »), avait été créée par l’historien Pierre Rosanvallon, qui a beaucoup travaillé sur les sens actuels des notions de démocratie et de citoyenneté, et l’historienne Pauline Peretz, spécialiste des États-Unis mais également membre de l’Institut d’histoire du temps présent (rattaché au CNRS et à l’université Paris VIII). C’est bien à une histoire du temps présent que ce petit livre contribue.

Il ne manquera pas non plus de plaire à tous ceux qui s’intéressent à la sociologie. C’est que le regard d’Ernaux a beaucoup en commun avec le regard sociologique : regards, gestes, vêtements, postures, hésitations, émotions, elle scrute tout, réfléchit à tout, perçoit ou devine les inégalités sociales, les discriminations, les tragédies muettes du quotidien des pauvres et des précaires, les stratégies commerciales plus ou moins insidieuses du magasin, la pénibilité du travail des employés d’Auchan.

Et pourtant Regarde les lumières mon amour n’est pas un livre de sociologie. Il en contient, mais il ne s’y résume pas. Il fait moins et plus : Ernaux hasarde des idées, des hypothèses, tente des généralisations, sans perdre conscience des limites de son regard et de la portée de ses mots, justement parce qu’elle n’écrit pas une somme documentaire, parce qu’elle n’a pas de statistiques sous la main et que ce n’est pas ce qui l’intéresse. En renonçant à cela, elle peut en revanche rester au plus près du vécu, saisir au vol une phrase, un instant partagé, un détail sur les choses ou les gens, bref, tendre un miroir qui ne reflète pas tout le pays, mais qui, à force de rassembler des éclats de réel, finit par brosser un portrait en réduction de notre vie.

Pourquoi écrire ces bouts de vie quotidienne apparemment dépourvus d’importance ? C’est tout l’intérêt du regard de l’écrivaine. Pour quiconque s’y reconnaît, c’est le moyen de faire la catharsis d’un des bouleversements récents de nos sociétés. En se retrouvant dans ces instants de vie agréables ou fastidieux, dans nos tentations face aux étiquettes promotionnelles ou dans nos timidités sous le regard des autres à la caisse, dans nos réactions face aux questions d’enfants et aux petites ruses des vendeurs, on peut se voir, on peut s’observer soi-même, et on commence à avoir mieux prise sur ce qui nous arrive. Enfin, la vie quotidienne à l’hypermarché devient un sujet dont on peut parler. Et ce dont on peut parler, on peut y réfléchir, le remettre en cause, en dénoncer les injustices, comprendre comment l’améliorer. C’est un de ces gestes littéraires qui, touche après touche, fournissent à la société les outils nécessaires pour changer le monde et changer la vie.

Note sur les rééditions

Regarde les lumières mon amour a été réédité chez Gallimard dans la collection « Folio ». Il a également été édité en 2018 chez Flammarion dans la collection « Étonnants classiques, » une édition parascolaire à petit prix, assortie d’un apparat critique et d’un dossier pédagogique élaborés par Laure Humeau-Sermage.

Ernaux-RegardeLesLumieresMonAmour-Etonnants

M’étant procuré cette édition, j’aimerais dire un mot sur le dossier pédagogique. Il m’a paru bien fait. Après deux séries de questions et trois « microlectures » (des approches d’étude du texte), il propose deux groupements de textes : le premier intitulé « La consommation en question », qui comprend un extrait d’Au bonheur des dames de Zola (son roman des Rougon-Macquart sur l’essor des grands magasins du XIXe siècle) et deux articles de presse sur la notion de consumérisme et sur les gens qui le refusent en adoptant un mode de vie minimaliste, et le second titré « Objets : les partis pris de la chanson et de la poésie », qui regroupe un poème sur le pain extrait du Parti pris des choses de Francis Ponge, le fameux « Inventaire » de Jacques Prévert et les paroles de deux chansons parodiant ou remettant en cause la société de consommation : « La complainte du progrès » de Boris Vian et « Foule sentimentale » d’Alain Souchon. S’y ajoutent trois nouvelles brèves sur le thème « Quand la consommation nous rend fous » : « Une victime de la réclame » de Zola, « Le credo » de Jacques Sternberg et « Les frères de Lacoste » de Didier Darninckx.

Les arts de l’image ne sont pas en reste avec des photos d’hypermarchés à divers stades de leur histoire, deux sculptures contemporaines dont la fameuse sculpture hyperréaliste de Duane Hanson Supermarket Lady, une affiche pour le Buy Nothing Day avec son dessin détournant un code-barre. La deuxième de couverture montre le tableau de Waterhouse montrant Diogène, philosophe du dénuement ; la troisième de couverture montre une affiche de film comique situé dans un hypermarché. Plus approfondie en matière de cinéma sont les exercices proposés autour du court-métrage d’animation primé Logorama de François Alaux, Hervé de Crécy et Ludovic Houplain (2005, les noms des réalisateurs sont omis pour une raison que j’ignore) et d’une scène du film La loi du marché de Stéphane Brizé (2015). S’y ajoute une planche de la BD de Julien et Mathieu Akita Les Tribulations d’une caissière (Soleil, 2009) adaptée d’Anna Sam. Un entretien avec Annie Ernaux vient clore ce dossier d’une grande richesse. C’est un plaisir de voir ce texte déjà très accessible bénéficier d’une édition qui le rend aisé à prendre en main par les élèves et les professeurs : je suis certain qu’il peut intéresser les classes.