Annie Ernaux, « Regarde les lumières mon amour »

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Référence : Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, Paris, Seuil, collection «Raconter la vie», 2014.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Pendant un an, Annie Ernaux a tenu le journal de ses visites à l’hypermarché Auchan du centre commercial des Trois-Fontaines situé en région parisienne. « Voir pour écrire, c’est voir autrement », écrit-elle. On redécouvre en effet à ses côtés le monde de la grande surface. Loin de se résumer à la corvée des courses, celle-ci prend dans ce livre un autre visage : elle devient un grand rendez-vous humain, un véritable spectacle. Avec ce relevé libre de sensations et d’observations, l’hypermarché, espace familier où tout le monde ou presque se côtoie, atteint la dignité de sujet littéraire.

Annie Ernaux est écrivain. Elle est notamment l’auteur de La Place (1984), La Honte (1997), Les Années (2008) aux Éditions Gallimard. »

Mon avis

Voici un petit livre court, novateur, judicieux dans sa démarche et sa pensée, sous une forme d’une simplicité désarmante. Comme dans plusieurs de ses précédents livres (dont La Place), Annie Ernaux court-circuite les genres littéraires habituels en se refusant au roman. Un journal, mais pas un journal intime, et pas seulement un journal personnel, mais aussi bien une sorte d’enregistrement de sensations et de réflexions où se mêlent le vécu individuel, l’observation des lieux et des autres clients, des remarques saisies sur le vif et des tentatives de réflexions plus générales sur la ville (Cergy) et ses habitants, sur la grande distribution en général, sur ce que c’est que vivre en société en France de nos jours, avec les cadres qui nous sont imposés par cette institution difficilement contournable qu’est devenu l’hypermarché. Le tout rythmé non par un plan réflexif ou thématique, mais par la simple succession des jours. Bref, une tentative qui se propose sans aucune prétention, si ce n’est celle d’écrire sur un pan de notre vie quotidienne jusqu’à présent absent du champ littéraire.

En moins de 80 pages, Annie Ernaux compose un texte nouveau aussi bien dans son sujet que dans sa forme. En matière d’évocations littéraires du commerce, on pourrait penser à Zola et à son roman Au bonheur des dames, mais on fait difficilement plus différents que ces deux livres : ici, pas de grands magasins du XIXe siècle, pas d’univers du luxe, pas de roman, pas d’intrigue, pas de fiction, pas de structure, pas de belles phrases travaillées et de descriptions complètes, mais des entrées de longueurs inégales, de petites touches, des anecdotes, des pensées. On est beaucoup plus près de George Perec et de sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, à cela près qu’Ernaux n’a même pas l’ambition de tout remarquer ni de tout dire, mais je crois que Perec et l’OULIPO seraient contents d’un tel essai. Ou bien des Choses vues de Victor Hugo, à une toute autre époque et à une toute autre échelle.

Malgré ou peut-être bien grâce à la modestie manifeste de cette tentative, ce livre est à mes yeux une grande réussite. Colette recommandait il y a un peu moins d’un siècle : « Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne ». Programme difficile, mais c’est ce que fait Ernaux. Son livre est pour moi l’exemple typique de ce qu’une démarche littéraire peut apporter à la société – de l’auteur dans son sens étymologique d’auctor, celui qui augmente, qui ajoute quelque chose qui n’était pas là avant. Tout le monde ou presque est allé au moins une fois faire les courses (ou accompagner quelqu’un faire les courses) dans un hypermarché ou un supermarché. Mais c’est une chose si simple, si évidente pour tout le monde, et si peu digne d’attention selon les critères habituels de notre société, que personne n’avait envisagé jusqu’à présent d’y consacrer tout un livre. Ernaux n’a pas cherché à faire de son ouvrage un pavé, une somme qui dirait tout. Son livre est mince et essentiel comme un pense-bête. C’est l’écrivaine qui regarde le monde par derrière notre épaule, puis qui nous tapote l’épaule, pointe un doigt et nous dit : « Vous avez remarqué ? » Et son doigt pointé, qui est un livre, nous fait regarder ce que nous voyions depuis longtemps, mais à quoi nous n’avions jamais vraiment prêté attention. Et nous ne pouvons que répondre : « Mais oui ! C’est tout à fait ça ! » Parce qu’elle a su saisir avec ses mots une réalité qui n’était pas encore entrée dans la mémoire écrite collective.

Alors, qu’a vu Annie Ernaux en observant pendant un l’hypermarché de sa ville ? Rien et tout. Les hésitations des clients devant les rayons, parce qu’ils sont indécis sur le choix d’un article, ou parce qu’ils manquent d’argent et doivent calculer le prix des courses au centime près. L’émerveillement enfantin des petits mais aussi des grands devant les vitrines, ou au contraire leur indifférence blasée. Les vigiles à l’entrée. Les petits délits quand on grignote un grain de raisin ou un petit gâteau en rayon. Les regards que les clients échangent quand ils se croisent, debout sur deux escaliers mécaniques voisins allant dans des sens inverses. Les jeunes couples qui font les courses ensemble pour la première fois. Les rayons discount plus fliqués que les autres, parce que les pauvres qui les fréquentent sont tout de suite plus soupçonnés. La place démesurée que prend, à tous les sens du terme, le centre commercial dans la vie urbaine, puisqu’il fournit toutes les activités le jour, mais se change la nuit en masse éteinte et oppressante. Sa façon de peser sur le calendrier de toute l’année à coups d’incitations des mois à l’avance, avec les soldes, les fêtes de fin d’année, la fête des mères, les fournitures de la rentrée scolaire en place dès la fin juin (!). L’influence, donc, que ce type de commerce exerce sur nos modes de vie et sur nos villes depuis plus de quarante ans.

La collection « Raconter la vie », où le livre est paru il y a cinq ans (il a été réédité depuis chez Gallimard, en « Folio »), avait été créée par l’historien Pierre Rosanvallon, qui a beaucoup travaillé sur les sens actuels des notions de démocratie et de citoyenneté, et l’historienne Pauline Peretz, spécialiste des États-Unis mais également membre de l’Institut d’histoire du temps présent (rattaché au CNRS et à l’université Paris VIII). C’est bien à une histoire du temps présent que ce petit livre contribue.

Il ne manquera pas non plus de plaire à tous ceux qui s’intéressent à la sociologie. C’est que le regard d’Ernaux a beaucoup en commun avec le regard sociologique : regards, gestes, vêtements, postures, hésitations, émotions, elle scrute tout, réfléchit à tout, perçoit ou devine les inégalités sociales, les discriminations, les tragédies muettes du quotidien des pauvres et des précaires, les stratégies commerciales plus ou moins insidieuses du magasin, la pénibilité du travail des employés d’Auchan.

Et pourtant Regarde les lumières mon amour n’est pas un livre de sociologie. Il en contient, mais il ne s’y résume pas. Il fait moins et plus : Ernaux hasarde des idées, des hypothèses, tente des généralisations, sans perdre conscience des limites de son regard et de la portée de ses mots, justement parce qu’elle n’écrit pas une somme documentaire, parce qu’elle n’a pas de statistiques sous la main et que ce n’est pas ce qui l’intéresse. En renonçant à cela, elle peut en revanche rester au plus près du vécu, saisir au vol une phrase, un instant partagé, un détail sur les choses ou les gens, bref, tendre un miroir qui ne reflète pas tout le pays, mais qui, à force de rassembler des éclats de réel, finit par brosser un portrait en réduction de notre vie.

Pourquoi écrire ces bouts de vie quotidienne apparemment dépourvus d’importance ? C’est tout l’intérêt du regard de l’écrivaine. Pour quiconque s’y reconnaît, c’est le moyen de faire la catharsis d’un des bouleversements récents de nos sociétés. En se retrouvant dans ces instants de vie agréables ou fastidieux, dans nos tentations face aux étiquettes promotionnelles ou dans nos timidités sous le regard des autres à la caisse, dans nos réactions face aux questions d’enfants et aux petites ruses des vendeurs, on peut se voir, on peut s’observer soi-même, et on commence à avoir mieux prise sur ce qui nous arrive. Enfin, la vie quotidienne à l’hypermarché devient un sujet dont on peut parler. Et ce dont on peut parler, on peut y réfléchir, le remettre en cause, en dénoncer les injustices, comprendre comment l’améliorer. C’est un de ces gestes littéraires qui, touche après touche, fournissent à la société les outils nécessaires pour changer le monde et changer la vie.

Note sur les rééditions

Regarde les lumières mon amour a été réédité chez Gallimard dans la collection « Folio ». Il a également été édité en 2018 chez Flammarion dans la collection « Étonnants classiques, » une édition parascolaire à petit prix, assortie d’un apparat critique et d’un dossier pédagogique élaborés par Laure Humeau-Sermage.

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M’étant procuré cette édition, j’aimerais dire un mot sur le dossier pédagogique. Il m’a paru bien fait. Après deux séries de questions et trois « microlectures » (des approches d’étude du texte), il propose deux groupements de textes : le premier intitulé « La consommation en question », qui comprend un extrait d’Au bonheur des dames de Zola (son roman des Rougon-Macquart sur l’essor des grands magasins du XIXe siècle) et deux articles de presse sur la notion de consumérisme et sur les gens qui le refusent en adoptant un mode de vie minimaliste, et le second titré « Objets : les partis pris de la chanson et de la poésie », qui regroupe un poème sur le pain extrait du Parti pris des choses de Francis Ponge, le fameux « Inventaire » de Jacques Prévert et les paroles de deux chansons parodiant ou remettant en cause la société de consommation : « La complainte du progrès » de Boris Vian et « Foule sentimentale » d’Alain Souchon. S’y ajoutent trois nouvelles brèves sur le thème « Quand la consommation nous rend fous » : « Une victime de la réclame » de Zola, « Le credo » de Jacques Sternberg et « Les frères de Lacoste » de Didier Darninckx.

Les arts de l’image ne sont pas en reste avec des photos d’hypermarchés à divers stades de leur histoire, deux sculptures contemporaines dont la fameuse sculpture hyperréaliste de Duane Hanson Supermarket Lady, une affiche pour le Buy Nothing Day avec son dessin détournant un code-barre. La deuxième de couverture montre le tableau de Waterhouse montrant Diogène, philosophe du dénuement ; la troisième de couverture montre une affiche de film comique situé dans un hypermarché. Plus approfondie en matière de cinéma sont les exercices proposés autour du court-métrage d’animation primé Logorama de François Alaux, Hervé de Crécy et Ludovic Houplain (2005, les noms des réalisateurs sont omis pour une raison que j’ignore) et d’une scène du film La loi du marché de Stéphane Brizé (2015). S’y ajoute une planche de la BD de Julien et Mathieu Akita Les Tribulations d’une caissière (Soleil, 2009) adaptée d’Anna Sam. Un entretien avec Annie Ernaux vient clore ce dossier d’une grande richesse. C’est un plaisir de voir ce texte déjà très accessible bénéficier d’une édition qui le rend aisé à prendre en main par les élèves et les professeurs : je suis certain qu’il peut intéresser les classes.

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