[BD] « Comme convenu », par Laurel

Laurel-CommeConvenu

Référence : Laurel (dessin et scénario), Comme convenu, autoédition via financement participatif sur Ulule, 2016-2017, 2 volumes. D’abord publié en ligne sur le site commeconvenu.com, 2014-2017.

Présentation de l’histoire

Metz, juin 2010. Laurel, dessinatrice, et son compagnon Adrien, développeur, viennent de concevoir un jeu vidéo pour téléphones mobiles, Super Caterpillar, qui a remporté un certain succès. Confiants en leur avenir, ils décident de co-fonder une start up, Boulax, afin de concevoir d’autres jeux. Pour cela, ils s’associent à deux professionnels déjà expérimentés : Joffrey, qui se chargera de la gestion financière, et à Luc, spécialisé dans le marketing. Au programme : beaucoup de travail, mais le travail de leur rêve, et peut-être de beaux succès à la clé. Après quelque temps et un mariage, Laurel et son mari décident de partir avec leur fille Cerise pour s’installer aux États-Unis, en Californie, un endroit pour lequel ils avaient eu le coup de foudre pendant un séjour de vacances. Cette fois, ils emménagent carrément dans la fameuse Silicon Valley qui a vu naître les plus grandes entreprises d’informatique du monde. Ravis de voir des gens du métier aguerris leur faire confiance, emportés par le rêve américain, ils ne sont pas trop regardants sur les conditions : visa provisoire lié à la survie de l’entreprise, collocation avec des collègues stagiaires, investissement qui leur coûte toutes leurs économies… C’est un train de vie austère qui les attend, mais ce n’est que provisoire, car le succès ne saurait tarder.

Cependant, au fil des mois, les difficultés de tout ordre et les détails gênants s’accumulent dans leurs relations de travail avec Joffrey, Luc et les autres. Tandis que le succès promis tarde à venir, Laurel et Adrien commencent à se demander si leurs collègues sont bien honnêtes. La descente aux Enfers ne fait que commencer.

Mon avis

Grand lecteur de blogs BD, de webcomics et autres formes de BD en ligne, je me rends compte que je n’en ai encore chroniqué aucune sur ce blog, alors même que ce support a d’ores et déjà fait ses preuves en tant que pépinière à merveilles. En voici donc une, et j’espère trouver le temps d’en présenter d’autres.

Je ne connaissais jusqu’à présent le travail de Laurel que par une assez longue planche d’Un crayon dans le cœur, l’un de ses blogs BD, consacrée à une histoire de pervers narcissique. Inspiration directement puisée dans la vraie vie, chronique minutieuse d’une histoire (in)humaine, volonté de faire œuvre utile : ces caractéristiques se retrouvent dans Comme convenu, mésaventure autobiographique à peine romancée dont l’auteure espère dans le tome 2 que « d’une façon ou d’une autre… ce projet puisse aider un (ou une) jeune adulte qui débuterait dans la vie active… en lui évitant de tomber dans certains pièges ».

La lecture est certainement édifiante, mais elle a bien d’autres qualités : un mélange d’enthousiasme, de mesquinerie, de peur, d’humour et de grotesque comme seule la vie réelle sait en concocter, le tout relaté avec vivacité dans un récit pris pratiquement sur le vif. La BD a été entamée peu avant la fin de la mésaventure (on voit Laurel la commencer dans le tome 2), mais l’auteure avait assez de recul par rapport aux événements pour se moquer de sa propre naïveté. Car c’est bien le récit d’une escroquerie qu’elle relate ici : une mauvaise rencontre de deux concepteurs de jeux enthousiastes avec deux associés qui ne pensent qu’à exploiter les gens, mentent avec aplomb et entretiennent des relations assez approximatives avec la loi. Le personnage de Joffrey donne lieu à un tableau des liens toxiques qui peuvent se tisser dans le monde du travail : égocentrisme, mépris des idées des autres, tempérament irascible et irrationnel, et surtout recours massif à la manipulation et à la contrainte plus ou moins dissimulée. Alors que les quatre fondateurs de Boulax se trouvaient sur un pied d’égalité, le jeune couple, pour avoir accepté imprudemment de remettre entre les mains de l’entreprise tous les aspects cruciaux de sa situation privée (visa, logement, carte bancaire, assurance maladie, moyens de transport), se retrouve pieds et poings liés à la merci d’un petit chef qui ira jusqu’à faire allusion à une possible déscolarisation de leur fille pour leur faire bien sentir à quel point ils ne peuvent plus se permettre de lui refuser quoi que ce soit. Le titre, directement lié à cette perversion des relations de travail et des relations humaines, prend tout son sens, savoureux, dans les dernières pages.

Le dessin, en noir et blanc, est clair et précis à la fois. La netteté du trait, les variations nombreuses sur son épaisseur et les nombreuses nuances de gris font ressortir tout de suite que l’ensemble a été dessiné directement sur une tablette graphique, comme c’est le cas de beaucoup de BD en ligne réalisées par des professionnelles. Mon impression dominante est celle d’un savant équilibre entre dynamisme de l’ensemble et minutie des détails : des postures pleines de mouvement et d’énergie, des personnages très expressifs avec de grands iris noirs et des sourires qui font tout le tour des joues, mais la maîtrise des proportions et la précision du trait font que la dimension cartoonesque du dessin ne le fait jamais basculer dans la facilité. De multiples détails de textures, qui se font oublier à la première lecture, frappent par le soin qui y a été mis dès qu’on s’attarde à regarder une planche un peu plus longtemps : feuillages des arbres, briques des toits, liserés sur les planchers, motifs sur les tissus… Pas étonnant que l’auteure ait excellé dans la conception de graphismes de jeux en 2D.

L’ensemble est quelque peu lissé, comme le sont trop souvent les graphismes de jeux, d’ailleurs : il y a un côté « cartoon gentil et sage ». Mais le lent glissement du jeune couple vers une situation infernale, entre engueulades avec leur PDG et gestion du découvert à la banque, a tôt fait de conférer un aspect presque ironique à la propreté des dessins et au lettrage en forme de calligraphie de bon élève. La personnalité de l’auteure, sa « patte », ressortent mieux dans la mise en case et le scénario, qui dose habilement le réalisme rude et un rire qui sonne bientôt jaune. L’autodérision est régulièrement de mise : outre leur naïveté, Laurel parodie sa façon d’éduquer sa fille, qu’elle montre comme une victime souriante qui ne se plaint jamais. Inutile de préciser que les prénoms ont été changés (Cerise, par exemple, est le nom du personnage principal d’une série de BD en trois tomes publiée par Laurel avant et pendant sa collaboration malheureuse avec Boulax). L’humour est aussi présent par le biais de personnages animaux : Brume, le chat de Laurel et Adrien, et les cruels écureuils américains.

Comme convenu a été mis en ligne sous forme de feuilleton sur deux sites Internet (l’un anglophone, l’autre francophone), puis a été mis à disposition gratuitement sur un site Internet dédié. Sa version papier doit être un pavé : deux tomes de 250 pages chacun, financés via la plate-forme Ulule en 2016 et 2017. J’ai lu la version en ligne, et, quoique gros lecteur, je ne pensais pas dévorer 500 pages de BD aussi vite. Cela s’explique en partie par le fait que les pages sont petites : quatre cases, en général. Mais le rythme du récit ne faiblit pas, le suspense pas davantage.

Conclusion

La bande dessinée n’a sans doute jamais connu une telle diversité, tant dans les styles graphiques que dans les sujets abordés et les manières de les aborder. Avec l’émergence des blogs BD, les genres de l’autobiographie et de l’autofiction prospèrent, comme en témoignent les succès monstres remportés par les Notes tirées du blog de Boulet et les albums et romans tirés du blog de Maliki. Les fictions du type « tranche de vie », mêlant réalisme et humour, sont tout autant à la mode (aux États-Unis, la BD-fleuve Questionable Content de Jeph Jacques ou des BD plus courtes comme Girls with Slingshots de Danielle Corsetto en sont deux exemples tirant parfois sur le soap). Mais le genre se développe aussi sur support papier, porté par des chefs-d’œuvres comme Persepolis de Marjane Satrapi. Il peut être l’occasion d’évoquer un pays et une époque passés, comme dans le cas de Satrapi, ou la condition d’une minorité, comme le joli Tombé dans l’oreille d’un sourd de Grégory Mahieu et Audrey Levitré, ou encore la réalité d’un domaine professionnel précis, comme c’est le cas de Comme convenu.

Moyen de récapituler ou d’exorciser une expérience passée par le drame et l’humour, mais aussi moyen de sensibiliser le lectorat à des sujets peu évoqués dans les médias, ou même de développer un propos social, la BD autobiographique peut prendre bien des directions. Comme convenu évoque principalement le monde du travail et les dangers d’une expatriation imprudemment préparée. Mais Laurel y aborde aussi, par endroits, la dégradation du métier d’auteure de BD. C’est ce qui l’a poussée à ne plus passer par un éditeur pour publier Comme convenu et ses BD suivantes, comme des auteurs de BD de plus en plus nombreux décident de le faire, en s’appuyant sur des sites de mécénat en ligne et/ou des plate-formes de financement participatif. Les règles changent : la célébrité s’obtient désormais en mettant une masse de travail intimidante à disposition en ligne en accès gratuit, dans l’espoir d’accumuler sur la durée un nombre de soutiens suffisant pour vivre de ce travail. Comme convenu a représenté un travail conséquent avec ses 500 pages finement réalisées : je ne peux que souhaiter le meilleur à son auteure et rester curieux de ses prochaines publications.

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