Alissa Wenz, « Lulu, fille de marin »

Wenz-Lulu

Référence : Alissa Wenz, Lulu, fille de marin, Paris, Ateliers Henry Dougier, collection « Une vie, une voix », 2019.

Présentation par l’éditeur

«Papa partait à Terre-Neuve au mois de mars. Ma soeur Simone lui avait dit une fois : « J’veux pas que tu partes. » Mais il avait dit : « Ben faut bien que je parte, faut bien que j’aille gagner notre pain. » « Oh mais on mangera des craquelins. »»

Alissa Wenz retrace l’histoire de sa grand-mère Lucienne, fille de marin et femme d’aviateur, née en 1928 à Plouër-sur-Rance, entre Dinan et Saint-Malo. À travers ses souvenirs, celle que l’on surnomme « Lulu », nous plonge dans la vie d’un village de Bretagne au 20e siècle. Sa trajectoire se fait le miroir des préoccupations rurales des années 1930,des inquiétudes de la Seconde Guerre mondiale en zone occupée, de l’après-guerre et de ses difficultés économiques.

Le récit nous invite à suivre un parcours profondément ancré dans son époque, cette époque qui destinait les jeunes filles à devenir des épouses et des mères.

Mon avis

Avertissement : j’ai eu l’occasion de lire ce livre parce que je connaissais l’autrice, ce qui m’a rendu curieux de la lire. Naturellement, je partais avec un préjugé favorable.

Lulu, fille de marins fait partie d’une collection intitulée « Une vie, une voix » lancée récemment par l’éditeur ; elle a pour but de proposer des récits de vie de gens ordinaires, dont les vies sont rarement aussi simples que ce que laisse imaginer l’expression de « gens simples » (qui m’a toujours paru à la fois inappropriée et méprisante). On trouve ainsi dans cette collection le récit de la vie d’une ouvrière de la chaussure (Mireille, ouvrière de la chaussure), celui de la relation de soins entre un aide-soignant et un homme handicapé mental (Les Yeux d’Arthur), ou encore le récit de la maladie du sida qui a emporté un homme bisexuel, raconté par sa fille (Pour te voir cinq minutes encore). Le but déclaré de l’éditeur est de contribuer à faire connaître la réalité sociale d’une France souvent méconnue et qui s’éloigne dans le passé à une vitesse rendue plus grande par la rapidité des bouleversements qu’a amenée la révolution télécommunicationnelle de ces trente dernières années (Internet et les smartphones). Une démarche louable, pour des ouvrages qu’on peut ranger à l’aise à côté d’autres initiatives proches comme la revue Zadig.

C’est dans ce cadre qu’Alissa Wenz a voulu raconter la vie de sa grand-mère. Mais on pourrait dire qu’elle joue autant le rôle de porte-parole (ou de porte-plume) que d’écrivaine, tant elle cherche à faire entendre la voix de Lulu. Quelques informations prises sur la conception du livre renforcent cette impression, puisqu’Alissa a recouru à des enregistrements audio pour recueillir les propos de sa grand-mère avant d’en donner une synthèse écrite, un livre à deux voix. Wenz elle-même s’efface derrière son sujet, ou plutôt ne se laisse voir qu’en tant que silhouette attentive et complice, derrière la caméra imaginaire qu’elle saisit pour montrer sa grand-mère par la plume.

Le livre s’ouvre sur une scène qu’on pourrait dire typique, une sorte de vignette ou de tableau animé représentatif de l’enfance de Lulu : l’attente angoissée en l’absence de son père, marin terre-neuva au long cours, pendant une tempête à laquelle son navire risque de ne pas résister. Après ce début très cinématographique, le récit reprend les choses au début et pose le cadre des rencontres et des entretiens avec la grand-mère avant que la parole de cette dernière ne s’impose et ne relate, de manière chronologique, la vie de Lulu, avec de réguliers allers et retours entre les époques passées et le récit-cadre des conversations avec la grand-mère dans le présent.

Rétrospectivement, la toute première scène paraît un brin artificielle et pas si représentative du livre en matière d’ambiance ou même de style, puisque l’intérêt du livre ne repose justement pas sur des ficelles narratives de suspense classique. D’un point de vue métanarratif, il semble fonctionner avant tout comme une amorce, pour nous plonger dans le livre en démarrant in medias res et en installant d’emblée une tension qui donne envie d’en savoir plus. D’un autre point de vue, il a peut-être été conçu aussi comme une sorte de premier souvenir, puisque c’est sur cette image que démarre l’enfance de la grand-mère : l’absence de son père, l’attente et l’inquiétude.

La suite adopte un rythme moins ficelé, plus original, à sauts et à gambades, comme dirait l’autre, et terriblement plaisant. La maison tranquille à Plouër-sur-Rance, les téléfilms, les rêves, la coiffure, les croyances de Lulu enfant et de ses camarades de classe sur la façon dont on fait les bébés… Le récit aborde toutes sortes de sujets, avec un goût pour le détail vivant. Alissa Wenz met un grand soin à restituer non seulement le fond des propos de sa grand-mère, mais véritablement sa parole, avec les tournures de langage oral d’une personne de son âge et de sa région, en s’intéressant ici et là aux mots de patois qu’elle prononce, mais sans exotisme forcé. Le résultat est saisissant de vie et terriblement plaisant. Parmi la probable masse des propos tenus au cours des entretiens, le livre opère une sélection qui soustrait le plus intime aux regards extérieurs tout en dressant un portrait varié de Lulu à ses différents âges et, à travers elle, de plusieurs époques.

Avec Lulu, on traverse le siècle,  depuis sa naissance en 1928 jusqu’à fin 2018, en passant par la Deuxième guerre mondiale, l’après-guerre, les Trente glorieuses, l’an 2000 et les multiples transformations économiques, sociales, technologiques, culturelles qu’a connues cette période. La petite et la grande Histoire, comme on dit, se croisent régulièrement, à commencer par la mort soudaine de la sœur aînée de Lulu, Simone, emportée par la diphtérie en quelques jours, tandis que Lulu se trouve vaccinée par un médecin et sauvée à la suite d’un pur enchaînement de coïncidences qui lui donne encore des frayeurs des années après. La Seconde guerre mondiale arrive, et, si aucune grande bataille n’a marqué le pays dans ce patelin breton, Lulu connaît l’Occupation avec sa chape brune, les privations, les petits gestes éloquents ou les ambiguïtés des voisins enclins à la résistance ou à la collaboration, et puis les bombardements qui précèdent de peu la fin de la guerre.

Mais tout au long de cette traversée du siècle, la grand-mère âgée du présent, avec ses remarques tantôt attendries, ici candides, là caustiques ou indignées, réapparaît régulièrement comme pour rappeler que c’est bien la même personne qui a vécu ces décennies reculées et les années les plus récentes, comme pour montrer qu’en dépit d’un corps affaibli et d’un intérêt variable pour les nouvelles technologie une personne âgée est bien un esprit et une voix, et pas une sorte de fossile vivant ou d’anachronisme encroûté. Lulu a toujours la tête sur les épaules et ne s’en laisse pas plus conter maintenant que dans les années 1940 ou 1960.

Impossible, pourtant, de lire Lulu, fille de marin sans être frappé par les immenses transformations sociales survenues au fil du siècle, que ce soit dans la vie quotidienne en général ou dans les attentes et les contraintes imposées aux femmes.

Par exemple, dans la jeunesse de Lulu durant les absences de son père marin, et par la suite, pendant celles de son mari aviateur, il n’y a aucun moyen de communiquer avec l’absent ; même le courrier prend des semaines. Le père de Lulu s’absente pendant des mois, son mari moins longtemps mais pour des voyages tout aussi risqués. Je ne me prétendrai pas capable d’imaginer facilement des situations pareilles après avoir grandi dans un monde où le téléphone et le fax existaient et où Internet puis la téléphonie mobile n’ont pas tardé à mettre l’autre bout du monde à quelques seconde de distance par téléphone ou email.

Un autre exemple, concernant la conception de la famille, est formé par le passage frappant du mariage de Lulu. Son futur mari lui envoie une proposition enflammée et une bague de fiançailles après l’avoir rencontrée en tout et pour tout deux fois ; elle épouse un quasi inconnu, mais le curé, lors du mariage (religieux, forcément), insiste avec une écrasante solennité sur le caractère indissoluble des liens du mariage, tout en mettant en avant avec une grande dureté les multiples inconnues qui pèsent sur n’importe quel nouveau couple qui se met en ménage. « C’est dit, c’est fait, ce sera pour toute la vie », dans une France d’après-guerre où le divorce est affreusement mal considéré.

La vie de Lulu, sans avoir été meurtrie par une de ces grandes catastrophes puissantes et photogéniques dont on peut dire tout de suite : « Quel malheur ! », est loin d’avoir été rose tous les jours. Refeuilleter le livre pour en relire tel ou tel passage permet de se rendre compte a posteriori du grand nombre de réalités dures abordées par ce témoignage à deux voix. Et pourtant, une sorte de lumière, de soleil et de bonheur profond plane sur le livre, ou plutôt le sous-tend comme une charpente discrète et chaleureuse. Elle tient à plusieurs choses. D’abord la démarche choisie par l’autrice, qui déroule le témoignage à l’intérieur du cadre de cet entretien que l’on garde à l’esprit, cette conversation tranquille et affectueuse qui apaise et dédramatise en partie le propos. Ensuite, sans doute, la personnalité de la grand-mère elle-même, calme, assurée, parfois mutine, dénuée d’amertume, qui endosse ce passé sans souffrir ou sans montrer sa souffrance, et qui se plaît à témoigner.

Portrait idéalisé ? Bien entendu, authentique tout de même. La Lulu du livre est véridique en tout point, mais ni exhaustive ni objective. En cela, ce n’est pas tout à fait la Lulu de la vraie vie, mais la grand-mère telle qu’elle apparaît à la petite-fille. La vie de Lulu n’est pas une accumulation de faits bruts mais un jeu de regards lancé sur le passé, changé par l’enregistrement en un matière que le clavier transforme à son tour en objet littéraire. C’est tout l’intérêt de la démarche et c’est ce qui distingue le livre d’un dossier d’archives familiales ou au contraire d’un documentaire posthume réalisé par un parfait étranger. C’est aussi ce qui crée la singularité de Lulu, fille de marin en tant que projet d’écriture. En lisant ce livre, je n’ai pu m’empêche de le rapprocher de mes lectures récentes d’Annie Ernaux, en particulier La Place qui retrace la vie des parents de l’écrivaine et en particulier de son père. Dans les deux livres, on traverse le siècle à l’échelle d’une famille. Mais il n’y a nul « écriture blanche » chez Alissa Wenz, nul refus complet de montrer son émotion vis-à-vis de sa parente. Tout son geste d’écriture se fonde même sur un principe contraire : sans jamais se placer elle-même au centre du propos, elle prête sa plume à sa grand-mère et met en scène sa vie en l’entourant d’un cadre discret mais chaleureux, comme un fin sourire.

Et les chansons ?

Jusqu’à la parution de ce livre, je connaissais surtout Alissa Wenz en tant qu’autrice-compositrice-interprète de chansons qu’on peut rattacher à la lignée de la belle chanson française « à texte » (on la rapproche souvent d’Anne Sylvestre ou de Barbara, qui figurent parmi ses influences principales, et je pourrais aussi la comparer à Juliette Noureddine). Chansons à texte, assurément, ne signifie pas chansons bavardes : leurs paroles tirent leur puissance évocatrice, et à l’occasion leur force revendicative, d’un sens de la concision et du choix du mot juste qui les rendent capables d’éveiller tour à tour le rêve, le rire, la mélancolie ou la tristesse, d’aligner ici un trait d’esprit scintillant ou assassin, ailleurs un aphorisme qui donne à réfléchir, de brosser et de donner vie en quelques vers à des scènes, des paysages, des portraits variés. Plusieurs de ces tableaux de mots et de notes évoquent, entre autres thèmes, la Bretagne (« Guérande ») et la société française des débuts du XXe siècle où le mariage, pas toujours choisi mais toujours religieux, devient synonyme d’une routine où l’on se perd soi-même (« Le Diable est mort », « Rue gît-le-cœur »). Le livre qu’Alissa consacre à sa grand-mère peut verser un jour accru sur certaines de ses sources d’inspiration, dans une certaine mesure seulement, puisque, comme la chanteuse ne manque jamais de le rappeler pendant ses concerts, ses chansons ne sont pas autobiographiques.

 

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