Estelle Faye, « Un éclat de givre »

Faye-UnEclatDeGivre

Référence : Estelle Faye, Un éclat de givre, Paris, Gallimard, collection « Folio SF », 2017 (première édition : Les moutons électriques, 2014).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Un siècle après la Fin du Monde. Paris est devenue une ville-monstre, surpeuplée, foisonnante, étouffante, étrange et fantasmagorique. Une ville-labyrinthe où de nouvelles Cours des Miracles côtoient les immeubles de l’Ancien Monde. Une ville-sortilège où des sirènes nagent dans la piscine Molitor et où les jardins dénaturés dévorent parfois le promeneur imprudent. Là vit Chet, vingt-trois ans. Chet chante du jazz dans les caves, enquille les histoires d’amour foireuses, et les jobs plus ou moins légaux, pour boucler des fins de mois difficiles.
Aussi, quand un beau gosse aux yeux fauves lui propose une mission bien payée, il accepte sans trop de difficultés. Sans se douter que cette quête va l’entraîner plus loin qu’il n’est jamais allé et lier son sort à celui de la ville, bien plus qu’il ne l’aurait cru.

Un éclat de givre est un roman à la fois tendre et âpre, lumineux et enlevé, drôle et sensuel. Il mêle avec brio la science-fiction postapocalyptique, le jazz et le roman noir »

Mon avis

Le roman commence très bien, avec de belles descriptions d’un Paris post-apocalyptique accablé par la chaleur. Pour un Parisien comme moi, c’est toujours amusant de reconnaître ici ou là des rues, des quartiers ou des monuments transformés par l’univers du livre. Il y a un travail de vocabulaire costaud dans les premiers chapitres, et j’ai été sensible à plusieurs passages de promenades et de rêveries qui prennent leur temps et installent une belle ambiance, avec des images poétiques.

Chet, le personnage principal, démarre lui aussi de manière très intéressante : un personnage bisexuel qui se travestit pour chanter des reprises, ça m’a fait penser à une version encore plus poétique et moins trash du film Priscilla folle du désert. Sa vie romantique et sexuelle est présentée de manière nuancée. C’est original et bienvenu.

Les problèmes arrivent après, lorsque l’intrigue principale se noue. Je dois être trop familiarisé avec les univers post-apocalyptiques (notamment à force de lire des univers de jeux de rôle sur table), mais les forces en présence et les ficelles de l’intrigue m’ont paru assez routinières et j’ai eu du mal à m’intéresser aux enjeux de l’histoire.

Certains lieux et personnages avaient l’air originaux (les Frelots) mais hélas peu détaillés, alors que ceux qui apparaissent le plus le sont beaucoup moins, en particulier l’Enfer, qui m’a paru une conception très clichée de la faction d’univers post-apo sombre et torturé. Même chose pour les enfants psys : c’est amusant d’imaginer la Bibliothèque nationale de France devenue un havre du savoir dans un monde dévasté, mais ça ne va pas tellement plus loin que « il y a des enfants qui ont des pouvoirs psys », ce que j’ai déjà vu mille fois. Bref, il m’a semblé que le roman perdait en ambition pour ronronner sur des ficelles classiques. Idem pour le style, qui ne gagne pas avec l’accumulation des scènes d’action et des ficelles classiques du suspense d’intrigue pulp. Dommage : l’Enfer aurait pu donner de belles ambiances à la Caro et Jeunet (La Cité des enfants perdus, ce genre de chose), mais les descriptions ne prennent plus le temps d’installer grand-chose.

Quant au personnage principal, il m’est devenu de moins en moins sympathique au fil du temps. C’est une bonne idée d’avoir voulu le faire imparfait, faillible, etc. mais, là, ça m’a semblé trop. Exit la poésie et la mélancolie : Chet alterne entre ses envies sexuelles, son regret de Tess qui vire au refrain stagnant sans donner grand-chose avant les tout derniers chapitres, ses blessures diverses et variées (oui, c’est réaliste, il en bave, j’ai compris) et il ne parvient à s’intéresser vraiment à rien, surtout dès que ça dépasse sa petite personne. Bref, un héros pas héroïque pour un sou, mais qui n’est pas non plus vraiment anti-héroïque. J’ai eu de plus en plus de mal à faire la route avec lui.

Rétrospectivement, un autre aspect du livre m’ennuie : ni le personnage ni l’univers n’ont l’air de changer au fil de l’intrigue. Le roman semble d’ailleurs se conclure par un statu quo général. Rien n’est changé de fond en comble et rien ne semble avoir même évolué ou progressé (ou régressé). L’enjeu de l’intrigue aurait mieux convenu à un épisode de série à l’ancienne qu’à une intrigue autonome, tant j’ai l’impression qu’à la fin on pourrait reprendre les mêmes personnages et recommencer pour un tour avec une autre intrigue.

Je garde donc de ce livre une impression mitigée. Pas mauvaise, toutefois, et je redonnerai sa chance à l’autrice pour un autre livre à l’occasion. J’ai sans doute été d’autant plus déçu par l’aspect très classique de l’intrigue pulp de science-fiction post-apocalyptique que le début m’avait laissé espérer un univers et un type d’intrigue sortant davantage des sentiers battus. En somme, peut-être ce roman manque-t-il d’ambition en termes d’originalité dans son intrigue et d’exigence dans son style. Ou peut-être lui aurait-il fallu un mûrissement plus long.

Qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

Influencé à n’en pas douter par le voisinage d’Estelle Faye avec Mélanie Fazi et Lionel Davoust depuis qu’elle a rejoint l’équipe du podcast littéraire Procrastination il y a quelques mois, j’ai eu tendance à penser à Fazi en lisant les premiers chapitres, à l’atmosphère posée et fantastique, où l’on retrouve quelque chose de l’introspection, des jeux de miroirs et de la fêlure que Fazi affectionne dans ses univers… avant de penser davantage à Davoust et aux ficelles d’écriture dont il parle dans Procrastination quand j’en suis venu aux scènes d’action, notamment en ce qui concerne l’évocation des sensations tactiles liées aux émotions, douleurs, souffle qui se coupe, angoisse poignante dans l’estomac, etc. En réalité, Faye a une manière différente des deux autres, mais je la dégagerai mieux après avoir lu d’autres livres d’elle.

En matière de romans de science-fiction post-apocalyptiques originaux, je vous recommande volontiers L’été-machine de John Crowley, l’un des livres de science-fiction les plus déroutants que j’aie été amené à lire (je l’ai découvert dans sa réédition aux Moutons électriques en 2006). C’est un mélange de mystère, de poésie et de contemplation unique, dont je ne saurais pas avec quel autre livre le comparer. Et dans le genre, il pose magistralement son univers comme une époque en apparence détachée de tout, en ne laissant que des indices savamment dispersés sur le monde d’avant la catastrophe. Ce n’est pas très juste de comparer un tel chef-d’œuvre avec Un éclat de givre qui est l’un des premiers de son autrice, mais les deux ont un commun une conception calme de l’après-fin du monde… du moins si on se réfère aux premiers chapitres d’Un éclat de givre plutôt qu’à ses scènes d’action, car L’été-machine n’en contient pas ou alors très peu (je l’ai lu il y a longtemps mais, dans mon souvenir, ce n’est pas un roman d’action).

En matière de science-fiction de catastrophe écologique située à Paris, la première autre œuvre qui me vient à l’esprit est la bande dessinée Paris-sous-Seine de Morvan et Munuera, une aventure de Spirou et Fantasio. Son scénario est sympathique, prétexte à de jolies scènes où l’on trouve le même plaisir à placer l’aventure dans des rues et des monuments bien connus, mais je n’avais pas trouvé le dessin à mon goût (trop dynamique, d’une manière forcée, en dépit de qualités techniques indéniables et d’une colorisation soignée) et les ficelles de l’intrigue restent classiques. Je recommande plus volontiers le film d’animation Un monstre à Paris, qui, lui, se rapproche davantage du steampunk ou du moins d’un imaginaire scientifique dix-neuviémiste assez proche des BD Adèle Blanc-sec avec une touche d’écologie en plus.

One Response to Estelle Faye, « Un éclat de givre »

  1. A défaut d’être convaincu de lire ce roman, j’ai beaucoup aimé ta chronique et ton style d’écriture ! Je lui donnerai peut être une chance tout de même à l’occasion, mais je note de ne pas avoir trop d’attentes vis à vis de l’univers. Après la post-apo est un genre dont je n’ai pas trop l’habitude, donc peut-être que je serais plus surprise.

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