André-François Ruaud, « Cartographie du merveilleux »

30 mars 2020

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Référence : André-François Ruaud, Cartographie du merveilleux, Paris, Gallimard, collection « Folio SF », 2001.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Farouches dragons, fées mutines, sorciers débutants et chevaliers de sinistre renommée peuplent les vastes contrées d’une littérature enchanteresse que les Anglo-Saxons nomment fantasy.

Puisant au cœur des mythes et des contes les plus ancestraux – des légendes grecques à la geste arthurienne – comme des plus modernes, la fantasy accueille des figures à jamais inoubliables : Peter Pan, Conan le barbare, Bilbo le Hobbit, Elric le Nécromancien ou Alvin le Faiseur.

Indispensable outil pour les enseignants, fidèle compagnon de voyage pour le lecteur néophyte et confirmé, ce guide de lecture inédit propose un parcours, parfois étonnant, qui conduira le lecteur de l’Odyssée jusqu’aux œuvres de fantasy urbaine les plus contemporaines. »

Mon avis

Ce livre, paru en 2001, fait partie d’une série de guides de lecture publiés par Folio SF et consacrés à différents genres de livres. Chacun est structuré de la même façon : une première partie théorique tentant une rapide définition du genre ; puis une histoire du genre de ses débuts à nos jours, avec ses éventuels sous-genres ; et enfin le guide proprement dit : 100 livres présentés et commentés.

– Passeport pour les étoiles de Francis Valéry balise les territoires de la science-fiction.

– Atlas des brumes et des ombres de Patrick Marcel défriche le domaine du fantastique.

– Bibliothèque de l’Entre-Mondes de Francis Berthelot tente de cerner les « transfictions » qui se jouent des frontières entre littérature générale et littératures de l’imaginaire (sans doute le plus original des quatre, mais aussi celui qui a le plus à faire pour délimiter le genre ou plutôt le non-genre qu’il met en valeur).

André-François Ruaud, éditeur (aux Moutons électriques), critique et écrivain, est spécialisé dans le merveilleux et la fantasy. Son guide de lecture a été pour moi une lecture lumineuse à l’époque. Dans un nombre de pages restreint, il propose une définition du genre claire et rigoureuse, non sans avoir passé en revue plusieurs définitions possibles, européennes ou américaines (les frontières entre genres littéraires n’y sont pas les mêmes). Il retrace ensuite l’histoire du genre, plus longue qu’on ne le pense, même si on ne peut pas forcément le faire remonter jusqu’aux épopées mythologiques grecques.

Son guide a surtout le grand avantage d’embrasser toutes sortes de nuances de la fantasy et du merveilleux qu’on a tendance à oublier complètement sous le rouleau compresseur publicitaire de la Big Commercial Fantasy façon Guémoftrônz ou David Gemmell. Quant à Tolkien, quoique méritant largement son statut de classique, il a tendance à devenir paradoxalement l’arbre qui cache la forêt du genre aux yeux des gens qui n’y connaissent rien.

Ce petit livre peut donc constituer une belle porte d’entrée dans la fantasy pour quelqu’un qui n’en aurait encore jamais lu et ne saurait pas bien ce que signifie « fantasy ». C’est l’occasion de découvrir ou de redécouvrir que le genre englobe aussi bien Le Seigneur des Anneaux et Harry Potter que la fantasy animalière du Vent dans les saules, l’univers fantasque d’Alice au pays des merveilles, le conte de Winnie l’ourson de Milne (dévoré par Disney) ou le mélange de sensualité, d’innocence et de mélancolie de la Trilogie du minotaure de Thomas Burnett Swann. Mais c’est aussi, bien sûr, l’occasion de lire une présentation en règles des références du genre, de Moorcock à Zelazny en passant par Feist, Howard ou Pratchett.

Le livre comprend une chronologie et un index des auteurs et des titres, ce qui est bien pratique pour retrouver une référence.

Un reproche ? Un avertissement, plutôt : Ruaud est un critique littéraire dans l’âme et, à ce titre, il a ses préférences, ses dadas et ses désamours. Ainsi la Big Commercial Fantasy, justement, lui répugne. S’il mentionne des auteurs comme George Martin ou Robin Hobb dans sa chronologie du genre, il n’inclut ni Le Trône de fer (certes beaucoup moins omniprésent en 2001 que maintenant) ni L’Assassin royal dans les 100 livres qu’il présente, mais il choisit en revanche de parler de Wizard of the Pigeons de Megan Lindholm (pseudonyme précédent de Robin Hobb), beaucoup moins connu mais plus personnel et original à ses yeux. De même, il inclut des livres comme Cent ans de solitude de Garcia Marquez dans le paysage du merveilleux et de la fantasy, ce qui pourrait se discuter mais relève d’un choix d’ouvrir le champ du merveilleux au genre du réalisme magique né en Amérique du Sud. Un guide de lecture qui contient des choix personnels, donc, mais cohérents et explicitement présentés.

Le résultat est bien rempli (mieux que d’autres petits guides du genre publiés depuis) tout en restant clair, et fera découvrir le merveilleux et la fantasy sous toutes sortes de facettes qui méritaient d’être mises en valeur. Le tout à un prix plus modique et dans un format plus facile à transporter que le beau mais imposant Panorama illustré de la fantasy et du merveilleux qu’il a dirigé ensuite.

Dans le même genre

Si vous cherchez d’autres livres sur la fantasy qui adoptent une perspective plus savante tout en restant accessibles, je ne saurais trop vous recommander le livre d’Anne Besson, La Fantasy, paru en 2007 chez Klincksieck dans la collection « 50 questions ». Structuré en très courts chapitres d’une à quatre pages répondant chacun à une question au sujet du genre, il allie clarté, rigueur et précision.

Si ce sont davantage des écrits critiques qui vous intéressent, il y a bien sûr les autres guides de la même série chez « Folio SF » que j’ai mentionnés plus haut, mais je peux vous conseiller la lecture des recueils d’articles de Jacques Goimard sur les différents genres de l’imaginaire. Critique du merveilleux et de la fantasy regroupe ceux consacrés au genre qui nous intéresse ici ; il est paru en 2003 chez Pocket. Normalien, Goimard possède une solide formation à la littérature classique, mais s’avère tout aussi à l’aise dans la culture populaire ; éditeur et anthologiste, il a longtemps travaillé chez l’éditeur Fleuve Noir et a écrit pour des journaux aussi variés que Le Monde et Métal hurlant. Ses articles sont savants comme des articles universitaires, mais rédigés dans un style pétillant et plein d’esprit.

Si vous préférez aller lire directement des écrivains de fantasy occupés à parler du genre qu’ils pratiquent, il y a bien entendu le recueil d’articles d’Ursula Le Guin dont je parlais récemment ici  : Le Langage de la nuit, plus complet en VO qu’en VF. Je vous recommande également un recueil paru il y a un bon moment aux éditions Bragelonne : Méditations sur la Terre du Milieu, paru en 2003, où de nombreux écrivains évoquent leur lecture de Tolkien et l’influence qu’il a eue (ou non) sur eux, occasion de nombreuses considérations plus générales sur l’écriture et la fantasy (et si vous aimez à la fois Tolkien et Ursula Le Guin, elle y a signé une réflexion passionnante sur les liens entre le style de Tolkien et l’oralité). L’ouvrage est au départ une traduction d’un recueil américain, mais l’éditeur français a eu la bonne idée de l’enrichir de témoignages d’écrivains de fantasy français.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum du Coin des lecteurs le 14 avril 2019 avant de le republier ici dans une version rebricolée et augmentée.


Ursula K. Le Guin, « Le Langage de la nuit »

16 mars 2020

LeGuin-LangageDeLaNuit

Référence : Ursula K. Le Guin, Le Langage de la nuit. Essais sur la science-fiction et la fantasy, traduit par Francis Guévremont et précédé d’une préface de Martin Winckler, Paris, Aux forges de Vulcain, collection « Essais », 2016, 156 pages (édition originale : The Language of the Night. On Fantasy and Science Fiction, 1979, 270 pages ; édition révisée en 1992).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« En 1979, Ursula K. Le Guin est au sommet de sa gloire : ses romans de science fiction et de fantasy se sont imposés comme des chefs d’œuvre et elle est une des romancières américaines les plus primées. Toutefois, parallèlement à ces succès publics, elle a la réputation d’être une théoricienne hors pair, et une oratrice remarquable. Elle parcourt alors universités, congrès, bibliothèques et librairies pour parler des sujets qui la passionnent : le féminisme, l’anarchisme, le rôle humaniste de la littérature, et, surtout, la fonction des littératures de l’imaginaire. Le langage de la nuit recueille les essais littéraires qui résument sa pensée et composent un manifeste pour l’imaginaire, car si nous pensons et parlons le jour, la moitié de notre vie se passe la nuit, où se réfugient la poésie et l’imaginaire. Pourquoi les littératures de l’imaginaire ont cessé, au vingtième siècle, d’être le cœur de la littérature ? Que permet la science-fiction ? Quelle est la place de la littérature jeunesse dans la littérature ? Autant de questions qui occupent les lecteurs depuis cinquante ans et qui trouvent des réponses dans ce volume, préfacé par le romancier Martin Winckler, fin connaisseur de la science-fiction, et grand admirateur de l’humanisme merveilleux de Le Guin. »

Les ombres de la traduction

The Language of the Night est un recueil de 24 textes théoriques d’Ursula Le Guin paru en 1979 et comprenant 256 pages. Les éditions Aux forges de Vulcain réalisent ici l’exploit de le traduire en français sous la forme d’un recueil de 10 textes comprenant 156 pages. Afin de mieux orienter le lecteur, aucune mention n’est faite du caractère incomplet de la traduction par rapport au recueil original et le livre ne contient pas de table des matières. Des ces trois bizarreries, je n’avais aperçu que la dernière en feuilletant l’ouvrage et cela avait été suffisant pour me faire renoncer à l’acheter. Je m’étais tourné vers sa réédition parue au Livre de poche en 2018, avant de me rendre compte que cette réédition, outre sa couverture dont l’ambition semble se résumer à repousser l’acheteur potentiel à l’aide d’une remontée de mauvais goût pictural des années 1970, ne contenait pas non plus de table des matières. Du grand n’importe quoi encore moins justifiable puisqu’une nouvelle édition est toujours l’occasion de corriger les erreurs de la précédente. Ce n’est qu’après avoir achevé la lecture du recueil français dans l’édition Aux forges de Vulcain que je me suis aperçu, en consultant la Wikipédia en anglais et plusieurs critiques en ligne, que le recueil américain contient 14 textes supplémentaires. Aux forges de Vulcain a donc opéré une sélection parmi les textes (cela peut se défendre) mais sans l’expliquer (c’est dommage) et sans en prévenir son lectorat de manière visible (ce qui est scandaleux).

Le seul indice que ce volume ne constitue qu’une traduction partielle du volume américain figure en page 3, avec l’indication du titre original anglais : « ON FANTASY AND SCIENCE FICTION. From the work LANGUAGE OF NIGHT by Ursula K. Le Guin ». C’est ce « from the work » qui m’a intrigué et m’a fait me demander si l’édition française ne se contentait pas de traduire l’une des parties d’un recueil plus long. Cela reste tout sauf limpide, puisque le véritable titre anglais du recueil est bien The Language of the night et non Language of night. Si j’ajoute qu’au-dessous sur la même page figurent les titres originaux anglais et les mentions de copyright de neuf textes alors que le recueil en comprend dix (il manque la référence du texte traduit sous le titre « Une citoyenne de Mondath »), le mystère s’épaissit et j’ai bel et bien l’impression qu’on me parle le langage de la nuit, mais pas celui que j’attendais.

Certes, ce petit éditeur parisien a eu le mérite d’être à l’initiative de cette traduction partielle, mais l’honnêteté et l’ergonomie minimale font défaut au résultat. Ayant pu apprécier l’élégance et la précision du style d’Ursula Le Guin en anglais dans le texte, je ne m’embarrasserai pas et irai directement me procurer le recueil d’origine la prochaine fois. J’attendais mieux des Forges de Vulcain dans ce domaine.

Faisons un sort à la préface : elle est signée Martin Winckler (mis en avant sur un large bandeau rouge rabattu par-dessus la couverture) qui ne raconte pas grand-chose à part une anecdote vaguement people. Je suis navré de critiquer Winckler, qui est généralement très occupé à écrire plein de choses intéressantes, mais autant ce propos aurait été amusant dans le cadre d’une interview, autant en faire la matière de toute une préface me semble dispensable. N’aurait-il pas été préférable de confier cette préface, je ne sais pas, à une spécialiste de la science-fiction américaine, ou au moins à un ou une écrivaine de science-fiction ? Le recueil a été publié il y a 40 ans et la plupart des textes traduits remontent aux années 1970 : quelques mots pour les replacer dans leur contexte n’auraient pas été inutiles, et c’est un euphémisme.

C’est donc sans aucun élément de contexte sur le contenu du recueil, et après avoir écrit moi-même la table des matières de ce Langage de la nuit sur l’une des pages blanches figurant à la fin, que je suis prêt à vous présenter les textes qu’il rassemble.

Les lumières de Le Guin

Au moins, toute partielle et bizarrement ficelée qu’elle soit, cette traduction française s’imposait, car ces textes sont passionnants. L’ampleur de vue qui m’impressionne toujours chez Ursula Le Guin, son exigence intellectuelle doublée d’un sens du trait d’esprit incisif, du trait d’humour et du mot poétique, brillent partout au fil de ces pages. Il y est question de science-fiction et de fantasy, mais aussi des relations que les fans et le grand public entretiennent avec ces genres. On y trouve de nombreuses considérations sur l’écriture et la lecture en général, sur la politique, l’engagement des artistes, et, au passage, de nombreux détails sur la carrière d’Ursula Le Guin elle-même, sans que ces derniers laissent jamais une impression d’égocentrisme.

« La Citoyenne de Mondath » opère un retour sur la jeunesse d’Ursula Le Guin et la manière dont elle a commencé à écrire des histoires relevant de ce que nous appelons maintenant les littératures de l’imaginaire. On y trouve, vers la fin, de belles considérations portant sur les motivations de l’acte d’écriture et sur les liens entre écriture et publication. Le Guin l’a publié juste avant la parution des Dépossédés, l’un de ses romans majeurs, dont j’espère parler ici un jour.

« Pourquoi les Américains ont-ils peur des dragons ? », paru en 1974, est consacré à la fantasy. Il commence sur la question de l’intérêt respectif des récits dits réalistes comparé à celui des récits merveilleux, pour répondre à une critique fréquente (à l’époque, mais elle se rencontre toujours aujourd’hui) accusant les seconds d’inutilité et de puérilité. De là, Le Guin définit la notion d’imagination et s’intéresse à l’imagination des gens qui ne lisent pas de fantasy et, plus généralement, qui ne nourrissent pas leur imagination. On y trouve un amusant dialogue imaginaire avec un homme qui ne lit pas de fantasy et n’aime pas ce genre. L’ensemble forme une défense élégante de la fantasy mais aussi de nos rapports avec notre propre enfance, qui met intelligemment le doigt sur les contradictions de beaucoup d’adultes.

« Les rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seuls », publié en 1973, commence par une évocation très drôle du téléphone et de la notion de vie privée qui n’a pas pris une ride, et aborde ensuite son sujet principal : ce qu’un écrivain a à dire à ses lecteurs peut-il passer par autre chose que par l’histoire proprement dite qu’il leur raconte ? De là, sollicitée par un éditeur, Le Guin développe sa démarche d’écriture et ses liens avec la notion d’inconscient. On y découvre que « la technique la plus différente de la mienne, la plus éloignée, est précisément celle qui consiste à établir des plans préliminaires, des listes et des descriptions – à tout noter dans un carnet, à décrire les personnages avant même d’avoir commencé à écrire le récit ». Voilà qui devrait étonner bien des gens de la part de la créatrice d’univers aussi détaillés et approfondis que ceux de Terremer ou du cycle de l’Ekumen !

Le Guin y revient sur un sentiment que nombre d’auteurs et d’autrices ont pu éprouver à un moment ou à un autre : celui qu’ils n’étaient pas les inventeurs de leurs histoires et de leurs univers, mais simplement leurs découvreurs, l’idée que tout cela préexistait à l’acte d’écriture. Toute personne ayant apprécié les récits de Terremer devrait s’intéresser à ce texte, puisque Le Guin prend cet univers comme exemple, y compris sur la question de l’invention des langues. « Qu’y a-t-il dans un nom ? » demande-t-elle, en citant Roméo et Juliette (II, 2). « Il y a beaucoup, en réalité », conclut-elle. Elle y aborde également la question des préjugés et des mauvais salaires réservés aux auteurs de SF et, plus encore, de livres pour enfants. L’occasion de constater que ces questions étaient déjà criantes à l’époque, et qu’elles n’ont pas beaucoup avancé depuis. Le texte se termine par quelques considérations sur les « grands thèmes » des différents romans de Terremer. « C’est une façon bien peu économe d’écrire », convient Le Guin à propos de sa méthode qui consiste à « écrire en découvrant au lieu de tout planifier ». Mais les résultats auxquelles elle est parvenue de cette façon ne me laissent aucun doute sur l’intérêt de la méthode en question.

Le discours de réception du prix National Book Award remonte également à 1973, année où Le Guin l’obtient pour son roman L’Ultime Rivage (qui fait partie du cycle de Terremer). Ce court texte est une défense des littératures de l’imaginaire, la fantasy et la science-fiction auxquelles Le Guin se dit fière d’appartenir, contre les préjugés qui les frappent.

Inconscient et archétypes

« L’Enfant et l’Ombre » (publié en 1975) part d’un conte d’Andersen sur un homme peu à peu supplanté puis anéanti au profit de sa propre ombre pour poser la question du sens profond des contes et, plus généralement, des récits relevant des littératures de l’imaginaire. Comme « Les rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seuls », « L’Enfant et l’Ombre » aborde la question de l’inconscient, mais il le fait plus en détail. « Les grandes histoires fantastiques, les mythes, les contes de fées ressemblent vraiment aux rêves : ils parlent de l’inconscient à l’inconscient – par symboles et archétypes. » Le Guin commente et manie les concepts introduits par Jung en matière d’inconscient collectif. C’est son article que je connaisse le plus proche de cette notion collante du monomythe de Campbell, qui n’est elle-même qu’un succédané simpliste d’un courant de la psychanalyse jungienne enclin à rechercher des archétypes issus d’une symbolique universelle derrière l’ensemble des contes, légendes, mythes et histoires importantes créées par l’humanité depuis ses débuts. Par bonheur, Le Guin est autrement plus subtile que Campbell. Elle montre la complexité de ces récits dans leur manière d’aborder des dichotomies telles que le soi et les autres, le bien et le mal, l’animal et l’humain. Les amoureux et amoureuses de Tolkien se réjouiront de trouver ici, employé comme exemple, Le Seigneur des Anneaux, dont Le Guin pourfend sans mal les mauvaises critiques qui lui reprochaient son supposé manichéisme (trente ans après, Vincent Ferré montre la même chose avec plus de détails dans Tolkien : sur les rivages de la Terre du Milieu). La fin de l’article aborde avec intelligence la manière dont les fictions peuvent apprendre aux enfants ce qu’est le mal et comment y faire face.

« Mythe et archétype en science-fiction » (publié en 1976) complète et prolonge le précédent. Prenant comme point de départ l’argument (souvent évoqué hier et aujourd’hui pour défendre la science-fiction contre ses critiques) selon lequel « la science-fiction est la mythologie du monde moderne », l’article analyse les notions de mythe et de mythologie, puis les manières dont les littératures de l’imaginaire contemporaines tentent d’y puiser leur inspiration.

Le Guin, comme Tolkien avant elle, pourfend le recours excessif à l’allégorie qui pétrifie l’imaginaire et réduit le symbole vivant en mécanique inerte. Reste, pour l’écrivain, à atteindre au « vrai mythe », ce qui n’est pas gagné. Le Guin se réfère à nouveau à Jung et à ses archétypes pour évoquer la démarche du voyage intérieur par lequel l’individu, en recherchant son inconscient profond, se rapproche paradoxalement du collectif. Dans son premier album, paru bien après cet article, le groupe de metal danois Ayreon s’exclamait « Slay the dragon in your dreams ! » Le Guin suggérerait bien plutôt de se réconcilier avec le dragon en question. L’inconscient, la part sombre de soi, l’Ombre qu’évoquait l’article précédent, forme un thème récurrent en littérature, et j’ai été particulièrement heureux de voir Le Guin prendre comme exemple Frankenstein de Mary Shelley, auquel j’avais beaucoup pensé à la lecture d’A Wizard of Earthsea (les liens mènent aux billets que j’ai consacrés à ces romans).

L’art de la fantasy : la distanciation

Je vais parler plus en détail de l’article « Du pays des elfes à Ploughkeepsie » (publié en 1973) qui est l’un des plus longs et des plus approfondis du recueil. Très abouti dans sa réflexion, il a toute sa place aux côtés d’autres essais majeurs sur le genre comme On Fairy-Stories de Tolkien.

L’article aborde la question du dépaysement au sens profond du terme, ce qu’on pourrait appeler l’estrangement, des gens qui lisent des contes et autres histoires évoquant le pays des fées, ou plus généralement les univers de la fantasy. Il est impossible de rester tout à fait à son aise dans ce genre de voyage, explique Le Guin, car ils sont comme des rêves. « La fantasy n’est pas anti-rationnelle, mais para-rationnelle ; elle n’est pas réaliste, mais surréaliste, super-réaliste, une intensification de la réalité. » Là encore, Le Guin évoque Jung, mais aussi Freud, pour tenter de montrer comment ce type de récit puise dans l’inconscient. Mais, comme on le voit, elle rattache aussi la fantasy au surréalisme, celui d’André Breton, de Magritte, de Dali et de Bunuel, ce qui n’a sûrement pas manqué de faire froncer les sourcils aux gens qui ne conçoivent aucune rencontre possible entre le magicien Gandalf et la Nadja de Breton à la faveur d’une promenade nocturne à Paris. « La fantasy, écrit-elle, s’approche de la poésie, du mysticisme et de la folie, beaucoup plus que ne le fait la fiction naturaliste. »

Le Guin s’empare ensuite d’exemples précis. Apprentis et apprenties auteurs de fantasy, lisez avec attention ces développements : vous y verrez une grande écrivaine réaliser un exercice d’analyse stylistique précis, passionnant et implacable (quoique jamais cruel), dont les cobayes sont quatre extraits de dialogues : un passage de Deryni Rising de Katherine Kurtz est confronté à trois extraits de livres plus anciens, le premier issu du Serpent Ouroboros d’E. R. Eddison, le deuxième tiré de The Book of the Three Dragons de Kenneth Morris, et un troisième extrait du Seigneur des Anneaux de Tolkien. Le Guin analyse la manière dont les personnages des deux derniers romans parlent « avec l’accent authentique du Pays des Elfes », contrairement au dialogue de Kurtz, qu’elle transpose à Washington dans un cadre réaliste sans avoir à en changer autre chose que quelques toponymes. C’est lumineux, et on devrait disposer de beaucoup plus d’analyses de ce genre en matière de fantasy, tant cet article surclasse bien des conseils d’écriture trop attachés à ce qu’on baptise abusivement « le fond » au détriment de « la forme ». Car, justement, les deux sont indissociables :  la manière de manier les mots a un effet direct et irrémédiable sur l’épaisseur et la vraisemblance de l’univers que l’on se targue d’évoquer.

Bien sûr, chemin faisant, Le Guin expose une esthétique, la sienne, que l’on pourra discuter : une esthétique qui lie les genres de l’imaginaire avec le recours à une langue relevant, pour aller très vite, de ce qu’on appellerait en rhétorique un « style noble » ou d’un « grand style » – mais c’est plus nuancé que ça, puisque le style des personnages du Seigneur des Anneaux n’a rien des amples périodes circonvolutées du « grand style » mais relève de ce que Le Guin nomme avec justesse « la simplicité pérenne », une forme d’épure pareille aux lignes d’une statue classique : limpide, mais travaillé dans le marbre. On peut, tout de même, discuter cette esthétique, mais l’analyse élève si bien le débat qu’elle gagne à être lue de toute façon.

Par la question du style, Le Guin en revient à la question initiale du voyage dans des pays imaginaires : pour susciter cet effet, dit-elle avec une grande justesse, « la fantasy exige une distanciation vis-à-vis de l’ordinaire ». L’un des procédés de cette distanciation est le style archaïsant, dont Lord Dunsany lui paraît le principal et le meilleur représentant. Inimitable, mais souvent imité (y compris en France, il y a vingt ans, par des gens comme Léa Silhol). Le Guin a la bonté de se placer du point de vue des écrivains débutants, pour mieux démonter leurs tics de style sans les épargner, mais avec bienveillance, puisque, dit-elle, il est normal de prendre des modèles quand on débute. Encore faut-il comprendre comment les auteurs que l’on prend comme modèles ont travaillé. Si cet article n’est pas une démonstration magistrale de la nécessité des études littéraires et du fait que les écrivains ont tout à gagner à s’y intéresser (au lieu de les craindre en leur reprochant de « tout disséquer »), je ne sais pas ce que c’est.

Kenneth Morris est commenté au sujet de l’héroïcomique, c’est-à-dire d’un des principaux procédés de la fantasy humoristique. Le Guin le préfère à des auteurs comme Fritz Leiber et Roger Zelazny, qui font parler leurs personnages tantôt en langage familier ou argotique, tantôt en style plus soutenu, ce qui lui paraît nuire à sa suspension d’incrédulité. Elle leur oppose, outre Kenneth Morris, l’ironie sous-jacente permanente de James Branch Cadell (un auteur que je ne connaissais pas du tout). Après quelques mots sur Evangeline Walton, Le Guin commente le style de Jack Vance, un développement passionnant s’il en est puisque écrit par une contemporaine peu après la parution du Cycle de Tschaï mais avant celle de nombre des romans fameux de cet auteur tels que Cugel l’astucieux ou le cycle de Lyonesse.

De là, Le Guin aborde la question de la simplicité, pour rappeler d’abord que les épopées comme l’Iliade et l’Odyssée, ou Beowulf, ou les Mabinogion, ou encore Le Seigneur des Anneaux qui puise beaucoup dans les épopées de langue anglaise, parlent une langue simple et directe. D’où un problème crucial : comment atteindre à cette simplicité magistrale, sans retomber dans « le style de Ploughkeepsie », comme dit Le Guin, qui, de son côté, est plus appropriée à des articles de journaux qu’à l’évocation d’un monde lointain ? Même Ursula Le Guin se garde bien de prétendre fournir une réponse facile ou une méthode à cette question. Au moins nous donne-t-elle un rappel salutaire, que Flaubert n’aurait pas renié, mais qui est plus vrai pour la fantasy que pour d’autres genres : « le style, bien entendu, est tout le livre ». Il est tout le livre, car, dit Le Guin, dans le cas de l’évocation d’un monde imaginaire, « parler équivaut à créer ».

L’art de la science-fiction et le personnage

Les trois derniers articles du recueil mettent davantage en avant la science-fiction, tout en parlant régulièrement des deux genres.

Le court article « La science-fiction américaine et l’Autre » (1975) commence par évoquer la question du statut des femmes dans la science-fiction, pour élargir rapidement le sujet à celle de l’Autre en général. Le Guin dresse un constat alarmant : l’Autre social, qu’il s’agisse des femmes, des pauvres ou du peuple, est mis en scène d’une manière rétrograde par une bonne partie de la science-fiction américaine. L’Autre culturel, les étrangers, les gens dotés d’une couleur de peau inhabituelle aux yeux des écrivains de SF américains, se voient relégués à des rôles de dominés dans des évocations du futur qui ressemblent à des transpositions hâtives de l’ancien Empire britannique, avec un colonialisme obsolète : ce sont des inférieurs monstrueux ou serviles. La figure du gentil extra-terrestre n’est guère plus qu’un « bon sauvage » à peine déguisé et tout aussi réducteur.  Les unes comme les autres, écrit Le Guin, aboutissent à nier à l’autre toute réalité humaine véritable : il n’y a pas là d’imagination ou d’extrapolation, mais « une dérive régressive et écervelée ». Le mot est sévère, mais le constat, encore une fois, fait mouche. Bientôt cinquante ans après, les choses ont heureusement changé, mais les clichés ont la vie dure et cette analyse est loin d’avoir perdu son actualité.

« Madame Brown et la science-fiction » (1976) est long, fouillé et très ample dans sa réflexion. Il complète très bien « Du pays des elfes à Ploughkeepsie » puisqu’il traite d’un autre aspect primordial d’un roman : le personnage, et forme l’article le plus important du recueil consacré à la science-fiction, là où l’autre traitait de la fantasy.

Le Guin part d’un développement de Virginia Woolf sur sa rencontre avec une certaine Madame Brown, petite, discrète, et terriblement réelle, qui suscite la curiosité de l’écrivaine et devient l’exemple-type d’une personne réelle qu’un roman essaie d’évoquer de manière aussi réaliste que possible. D’où la question : un roman de science-fiction peut-il avoir sa Madame Brown ? Autrement dit : y a-t-il des personnages de romans de science-fiction aussi mémorables que, par exemple, Elizabeth et Darcy dans Orgueil et préjugés ? Le Guin évoque plusieurs souvenirs de lecture vivaces. D-503 est le personnage principal de Nous autres d’Eugène Zamiatine, un grand classique de la science-fiction (dès qu’on regarde au-delà des sacro-saints États-Unis et qu’on prend en compte l’ensemble de l’histoire du genre). Islandia d’Austin Tappan Wright, moins connu par chez nous, est son second exemple, un univers proche de l’utopie mais résolument habitable. Mais Le Guin peine à trouver d’autres exemples pour les années 1930 à 1950, péridoe qui, à ses yeux, voit la naissance de nombreux clichés, mais pas de grands personnages de romans. De fait, son exemple suivant relève de la fantasy : c’est, encore une fois, Le Seigneur des Anneaux, avec non pas un mais quatre personnages indissociables : Frodo, Sam, Gollum et Sméagol. Elle termine l’évocation de la période la plus proche d’elle par deux personnages de science-fiction : M. Tagomi dans Le Maître du haut château de Philip K. Dick et Thea Cadence dans Synthajoy de D. G. Compton.

Le Guin conclut cette partie de son article sur une citation d’un essai d’Angus Wilson qui revient sur les premières idées qu’il a conçues pour un futur roman : des visions d’un personnage qu’il a voulu approfondir et mieux connaître. On en revient à la méthode évoquée plus haut par Ursula Le Guin, celle qui présuppose (si l’on veut) ou plutôt qui admet qu’une écrivaine voit sa future création et que toute la théorisation qui vient ensuite ne fait que tenter de préciser cette vision, de la mener à son aboutissement sans la trahir. C’est de cette manière, dit Le Guin, qu’elle a elle-même élaboré La Main gauche de la nuit puis Les Dépossédés, à partir d’idées premières qui lui ont montré fugacement les futurs personnages principaux, soit dans leur apparence, soit dans un type de personnalité hors du commun autour duquel il lui a fallu imaginer un monde approprié.

La dernière partie de l’article revient sur une question posée au début : la science-fiction peut-elle écrire un roman ? Oui, répond Le Guin, et il est important qu’on y trouve toujours des Madame Brown. Il est possible, précise-t-elle, que la science-fiction ait dépassé Madame Brown, qu’elle soit entrée dans l’ère de la massification et des statistiques, et qu’elle soit davantage adaptée à un autre archétype que Le Guin nomme Sarah Kamp (d’après un personnage de Dickens), représentative d’une réalité sociale dominante et banale. Mais cela reviendrait à prendre acte de la disparition du personnage de roman au sens profond du terme, c’est-à-dire à renoncer au projet esthétique romanesque qui consiste à explorer le sujet, au sens de conscience vivante humaine. Or le sujet est primordial, et Le Guin consacre un court développement philosophique lumineux à le démontrer. La science-fiction, malgré toute sa technologie envahissante, ses sciences expérimentales et son futur surchiffré, ne peut pas se passer d’une exploration de la subjectivité.

« La Cosmologie pour tous », bien plus court que le précédent, s’intéresse à la question de l’écrivain de science-fiction dans son activité de créateur de mondes. Le Guin prend pour point de départ un article de l’écrivain Poul Anderson énumérant divers conseils sur l’art et la manière de créer un monde vraisemblable à la lumière de la physique, de l’astrophysique, de la biologie, etc. Elle démonte l’idée selon laquelle un auteur qui invente des mondes « se prendrait pour Dieu » et montre tout l’intérêt de la spéculation qui consiste à imaginer des mondes en s’aidant des sciences mises au service de la fiction. Elle souligne ensuite la différence profonde entre la science-fiction et la fantasy dans leur manière d’imaginer des mondes. Cet essai forme ainsi une conclusion adaptée à ce recueil d’articles.

Conclusion

Cette traduction française a le grand mérite d’exister et de rendre plus facilement accessibles des articles dispersés dont je m’étonne qu’ils n’aient pas été traduits plus tôt, étant donné leur importance dans la réflexion sur les littératures de l’imaginaire. Le Langage de la nuit, même dans cette traduction partielle, a sa place sur la table de chevet de toute personne désireuse de réfléchir un tant soit peu sur la fantasy et la science-fiction : les articles qui le composent sont intelligents, clairs et agréables à lire malgré l’ampleur et la profondeur de la réflexion, tout simplement parce qu’ils bénéficient d’une des meilleures plumes du genre. Je persiste cependant à regretter que nous n’ayons eu droit qu’à une traduction très incomplète du volume américain The Language of the Night, et que ces articles ne soient pas mieux replacés dans leur contexte de publication. Ce volume a besoin d’une introduction plus factuelle et plus informative que l’aimable billet de Martin Winckler : il lui faut le regard d’un ou d’une historienne de la science-fiction.

Gageons que cette traduction continuera d’apporter à Ursula Le Guin la reconnaissance qu’elle mérite dans notre pays comme dans le reste du monde pour son immense apport aux littératures de l’imaginaire et à la littérature tout court, et qu’elle rendra possible une future réédition mieux pourvue en matière d’apparat critique.

Dans le même genre

Si vous découvrez tout juste la fantasy et que vous préférez quelque chose de plus adapté à des gens qui n’y connaissent encore rien, vous pouvez vous reporter au petit guide d’André-François Ruaud, Cartographie du merveilleux, paru en 2001 et dont je parle là.


Christine Grimagnon-Adjahi, « Le Forgeron magicien. Contes fon du Bénin »

2 mars 2020

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Référence : Christine Grimagnon-Adjahi, Le Forgeron magicien. Contes fon du Bénin, Paris, L’Harmattan, collection « La légende des mondes », 2008.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Dans ce recueil de contes vous découvrirez la richesse du patrimoine oral de la culture fon du Bénin.

Mon conte vole et va se poser sur un étrange forgeron. Quand un villageois avait quelque chose à forger, il lui apportait les matériaux sans préciser ce qu’il voulait faire forger. Le forgeron avait le don de deviner ce qu’il fallait fabriquer. Tout le monde le connaissait dans le pays et sa réputation était arrivée jusqu’aux oreilles du roi. Celui-ci, très sceptique, ne croyait pas qu’un forgeron puisse fabriquer un objet rien qu’en voyant le bout de fer qu’on lui apportait. Devant l’insistance de ses messagers, le roi décida de le mettre à l’épreuve. Si le forgeron échouait, il le tuerait.

Christine Gnimagnon Adjahi est née en 1945, à Zounzonmey, petit village d’Abomey au Bénin. Elle arrive en France en 1969. Géographe de formation, puis professeur certifiée documentaliste dans un Lycée de L’Académie de Lyon, elle est aujourd’hui en retraite et se consacre à la diffusion des contes fon par le biais de l’écriture et de l’oralité.

Elle a publié à L’Harmattan Do Massé contes fon du Bénin, 2002 ; Le pacte des animaux, bilingue fon-français, Coll. Contes des 4 vents, 2005 ; Le lièvre et le singe, bilingue fon-français, Coll. Contes des 4 vents, 2006. »

Mon avis

J’ai acheté ce livre un peu par hasard, sur un coup de tête, intéressé par l’idée de lire des contes d’Afrique de l’Ouest, un coin du monde dont les cultures gagnent à être connues dans toute la francophonie (si vous fréquentez un peu ce blog, vous avez peut-être vu passer mes présentations de plusieurs versions de l’épopée de Soundiata) et intrigué en particulier par le titre. Les liens entre les arts de la forge et la magie existent dans de nombreuses cultures depuis l’Antiquité et en Afrique de l’Ouest, ils tissent un ensemble de traditions, de croyances et de mythes passionnants, adossés à des techniques d’une belle finesse. Le sujet a été abondamment étudié par les anthropologues et fait même l’objet d’une exposition au Musée du quai Branly à Paris, Frapper le fer, du 19 novembre 2019 jusqu’au 29 mars 2020 (voyez la page de cette exposition sur le site du musée). Pour ma part, j’ai découvert ce domaine au détour de La Grande Geste du Mali, par Youssouf Tata Cissé et Wâ Kamissoko, une version détaillée de l’épopée de Soundiata où il est un peu question de forgerons comme Noun Fayiri, l’ancêtre des forgerons du Manden. J’ai retrouvé ces relations entre forge et magie dans l’autobiographie L’Enfant noir de Camara Laye, dont le père est forgeron en Haute-Guinée.

Dans ce tout petit livre (56 pages), on trouvera pas moins de huit contes fon précédés d’une page de préface. Cette dernière présente le recueil comme une suite d’un projet entamé avec les précédents ouvrages de l’autrice. Cela m’amène à modérer quelque peu ma principale critique envers ce livre, qui concerne le manque de contextualisation de ces contes. Je ne connaissais quasiment pas les Fon auparavant (j’en avais un tout petit peu entendu parler en découvrant un recueil de contes du Togo il y a quelques années) et j’aurais bien aimé en savoir un peu plus à leur sujet par l’autrice elle-même plutôt que de devoir me replier momentanément sur Wikipédia. Au moins sait-on assez précisément d’où viennent ces contes : l’autrice les a recueillies au village de Tangé, près d’Abomey au Bénin, et la page de titre intérieure précise qu’ils ont été collectés auprès d’Ayekobinon Yapetchou. Qui est cette personne ? Quel est son statut là-bas ? Quand précisément l’autrice a-t-elle recueilli ces contes, et de quelle manière ? J’aurais aimé le savoir, en bon curieux habitué à lire des éditions plus savantes. L’autrice a elle-même réalisé des éditions plus poussées d’autres contes fon puisqu’elle a publié des recueils bilingues. Elle a manifestement pris le parti, avec ce livre, de proposer un ouvrage ouvert à un plus large public.

Le livre bénéficie d’une couverture par Isabel Lavina montrant une photographie d’un tissu (béninois ?). Il comprend également quelques petites illustrations intérieures servant de pieds de lampe à la fin de chaque conte, mais l’illustrateur ou illustratrice n’est pas crédité. En termes de qualité ortho-typographique, je n’ai rien remarqué hormis dans le tout dernier conte (L’Ingratitude du renard), où quelques bizarreries apparaissent subitement, oublis de ponctuation intérieure et concordances des temps qui grincent. Je cherche la petite bête, car comparé à ce qu’on trouve ailleurs ce n’est vraiment pas bien méchant. Le prix (10 euros) n’est pas très accessible par rapport au nombre de pages, mais reflète sans doute un tirage limité. Les lecteurs désireux d’économiser quelques euros et prêts à lire sur écran ou liseuse pourront se procurer la version numérique du livre via le site de l’éditeur.

Venons-en aux contes eux-mêmes. Ils sont variés dans leurs personnages, leur cadre et leur ambiance. Ils mettent en scène des forgerons et d’autres artisans, des chasseurs, des rois, des villageois ou encore un Fa (un oracle). La plupart des personnages sont donc humains, sauf dans le dernier conte qui se déroule entièrement parmi les autres animaux avec une aventure du renard. Certains contes sont légers et accessibles à tous les publics, tandis que d’autres, plus sombres (La Danse des têtes, Un terrible pacte) ou abordant un peu la sexualité (Un étrange voleur), parleront davantage à un public adolescent ou adulte.

Sur la teneur de chaque conte, je me contenterai de remarques et d’impressions de lecture quelque peu disparates. Certains contes m’ont évoqué des souvenirs plus ou moins précis de contes européens abordant des thèmes similaires. Rien de très surprenant pour qui s’est un peu intéressé aux travaux portant sur la structure des contes : dans la lignée de travaux des structuralistes et des morphologistes russes comme Vladimir Propp, des tentatives ont été faites pour classer des contes du monde du monde entier en en dégageant les motifs récurrents, et ces contes du Bénin y trouveraient leur place sans peine, tant ils sont intéressants à lire de ce point de vue.

Dans Les trois frères et la princesse Agbalê, trois frères qui convoitent une même femme entreprennent chacun de son côté une même quête, celle du Nukún Man Mon (Ce-que-l’œil-n’a-jamais-vu), et apportent chacun leur contribution lorsqu’un danger menace la princesse, pour aboutir à un dénouement en forme de discussion morale : lequel des trois frères mérite le plus de l’épouser ? Je me souviens avoir lu un conte (russe ?) développant ce même thème de la fratrie convoitant une même femme et qui se terminait par la même question.

Dans Le Forgeron magicien, qui donne son titre au recueil, on retrouve le motif de la femme qui aide le personnage principal indirectement par l’intermédiaire d’une chanson. De manière purement subjective, les objets prodigieux que doit fabriquer le forgeron (des sphères de métal aussi brillantes et splendides que, respectivement, la lune et le soleil) m’ont un peu rappelé les robes extraordinaires et a priori irréalisables que Peau d’âne réclame à son père dans le conte (et dans le beau film de Jacques Demy).

On rencontre aussi, dans le conte La cruche brisée, une marâtre qui n’a rien à envier à celle de Cendrillon. L’élément qui vaut à l’orpheline de se faire chasser par la marâtre (elle a cassé une cruche) me rappelle un autre conte africain : La Cuillère cassée, publié entre autres dans Les Contes du Cameroun de Charles Binam Bikoi et Emmanuel Soundjock dans les années 1970 et dont j’ai entendu parler par l’intermédiaire de son adaptation en long-métrage d’animation, Minga et la cuillère cassée, réalisé par Claye Edou en 2017. Je n’ai ni lu le recueil ni pu voir le film jusqu’à présent, mais je serais curieux de comparer les deux contes. Le motif doit se retrouver aussi dans des contes d’autres régions du monde.

Un étrange voleur et Le secret des trois cases mettent en scène deux couples mariés de manière opposée, avec, dans les deux cases, de jolies ruses. Un étrange voleur et Un terrible pacte se distinguent par leur sens aigu de la mise en scène de dilemmes moraux, le premier d’une manière assez drôle, le second à l’aide d’une conclusion glaçante.

La Danse des têtes met en scène une pratique de sorcellerie spectaculaire qui ravira les lecteurs de fantasy (notamment de sword & sorcery) puisqu’il s’agit de détacher la tête du corps de quelqu’un et de la faire danser avant de reconstituer le sujet sain et sauf. Cela m’a rappelé d’autres histoires de têtes séparées de leur corps grâce à la magie : dans le conte égyptien antique Un prodige sous le roi Snefrou, relaté sur le papyrus Westcar, un magicien est capable de ressusciter des animaux décapités en replaçant leur tête sur leur cou, tandis que le Japon de l’ère Edo connaît des histoires de femmes dont la tête se détache la nuit pour aller se promener dans le ciel, du moins si l’on en croit le manga Miss Hokusai de Hinako Sugiura (paru dans les années 1980) et le film d’animation qui en a été tiré par Keiichi Hara en 2015. Si vous préférez les belles histoires de têtes détachées sans magie, un bon manuel d’histoire sur la Révolution française suffira.

Le dernier conte, L’Ingratitude du renard, se déroule dans l’univers des contes animaliers dont l’Afrique n’a pas attendu La Fontaine pour raffoler. Au premier regard, il peut ressembler à une histoire de renard rusé typiquement européenne, dans la lignée du Roman de Renart. En réalité, les choses ne sont pas si simples et, comme le montre le dénouement, c’est le lièvre qui apparaît comme l’animal doué de sagesse et de ruse par excellence. J’ai lu ailleurs d’autres contes où apparaît un autre personnage rusé des contes ouest-africains, l’Araignée (son nom varie : Ananse, Anansi, etc.) mais il n’apparaît pas ici.

Un sujet d’étonnement que j’avais déjà rencontré avec d’autres recueils de contes ouest-africains et qui s’est renouvelé avec celui-ci est le lien entre le conte et la morale qui le termine : bien loin des morales des contes européens, les morales de ces contes m’ont souvent pris au dépourvu voire franchement dérouté. On pourrait les trouver plaquées artificiellement sur l’histoire. Pour ma part, elles deviennent parfois une occasion de relire toute l’histoire, ou d’y repenser, sous un autre angle.

Conclusion

Dans sa préface résolument orientée vers l’action constructive, Christine Gnimagnon Adjahi émet le vœu que son recueil contribue à préserver et à faire connaître les contes béninois grâce à l’écrit, qui les fera circuler sous forme imprimée ou « sur la toile ». J’espère que mon billet, à son tour, contribuera à faire connaître son travail, car ce petit livre (qu’on ne se fie pas à sa taille) est une lecture plus que sympathique. Elle me donne envie de m’intéresser aux précédents ouvrages de l’autrice, qui contiennent peut-être davantage de commentaires sur les détails des contes.

Si vous voulez découvrir les contes africains ou en approfondir votre connaissance, je ne saurais trop vous recommander les livres de Jacques Chevrier comme son anthologie L’Arbre à palabres (hélas pas forcément facile à trouver) qui a le mérite de commencer par une introduction claire et complète et d’aborder toutes sortes de genres, y compris la devinette. Quel que soit votre âge, un bon moyen de s’initier aux contes consiste à se tourner vers les ouvrages pour la jeunesse, car les recueils de contes et légendes sont de plus en plus diversifiés et incluent bien souvent désormais des volumes consacrés au continent africain. Une bonne chose, car la richesse des cultures de ce coin du monde réserve de belles découvertes aux lecteurs de tous âges.

Et sans aucun rapport, c’est le 150e article que je publie sur ce blog. Merci de me lire !