George Sand, « Mademoiselle La Quintinie » (le roman)

25 mai 2020

Sand-MademoiselleLaQuintinie

Référence : George Sand, Mademoiselle La Quintinie, Paris, Calmann-Lévy, collection « Œuvres complètes de George Sand en grand in-18 », sans date (première parution : Michel Lévy frères, 1863). Je précise « le roman », parce que Sand a adapté son livre pour la scène sous le même titre quelques années après.

Résumé

Paris, 1861. Originaire d’Aix-en-Provence, le jeune Émile Lemontier va rendre visite à une amie d’enfance, Élise, dans un couvent où elle passe quelque temps. Leurs familles les verraient bien s’épouser, mais Émile, en dépit de ses efforts, n’arrive pas à se sentir amoureux. Lorsqu’il croise Lucie, en revanche, c’est le coup de foudre, celui qui rend fou en quelques instants et pour longtemps. Émile n’ose croire sa chance quand ses premiers efforts l’amènent à découvrir que Lucie pourrait être intéressée. Un seul obstacle se dresse entre les deux jeunes gens, mais de taille : Lucie, fille du sourcilleux général La Quintinie, vient d’une famille très catholique, tandis qu’Émile est le fils d’un libre-penseur qui lui a transmis ses idées subversives. S’épouseront-ils ? Renonceront-ils ? Une chose est sûre : pour ces deux esprits vifs et âpres à la discussion, dotés tous les deux d’une probité hors du commun, les sentiments n’auront pas trop de toute leur puissance pour faire hésiter les résolutions dictées par leurs consciences respectives.

Mon avis

Quand on est athée et qu’on cherche des livres intéressants, la liste des titres mis à l’Index par l’Église catholique fournit en général de bonnes pistes. On ne peut qu’être surpris, de nos jours, de redécouvrir tout ce que l’ Église a pu mettre à l’Index au fil du XIXe siècle (l’historien Philippe Boutry aborde ce sujet dans un article pour la Revue d’histoire du XIXe siècle paru en 2004). En 1863, année de parution de Mademoiselle La Quintinie, y sont ajoutés l’ensemble des romans de George Sand, écrivaine qui, toujours de nos jours, ne semble pas exactement sulfureuse.

Et pourtant ! Quelle audace que l’évocation du malheur des épouses dans Indiana ! Quel scandale que le désespoir mordant de Lélia ! Quelle ambition exaspérante pour les conservateurs chez cette femme capable aussi bien de pondre des romans réalistes à la Balzac (en moins verbeux et en mieux structuré), de remettre à l’honneur sans mépris les croyances et légendes des paysans du Berry dans Légendes rustiques et de puiser avec brio son inspiration dans les sciences naturelles comme la géologie pour Laura. Voyage dans le cristal, de jouer avec les codes du fantastique sans jamais renoncer à l’héritage des Lumières, de condamner la peine de mort dans Mauprat bien avant Victor Hugo et son Dernier Jour d’un condamné, et de discuter de religion avec un esprit critique farouchement rétif à l’autorité de tout dogme dans des romans philosophiques comme Spiridion ! Il y avait de quoi défriser quelques moustaches à l’époque.

Et donc, quand Mademoiselle La Quintinie prétend discuter du bien-fondé de certains dogmes catholiques et critiquer la dépendance des femmes à l’égard de leur confesseur : paf, à l’Index. Neuf ans après le roman, Sand, qui s’est lancée dans l’écriture théâtrale, adapte le livre pour la scène, propose la pièce au théâtre de l’Odéon, qui accepte… et vlan, censure ! La pièce n’est jamais représentée du vivant de Sand.

Le plus ironique, un bon siècle et demi après, est de se rendre compte que Mademoiselle La Quintinie est un roman à la fois intelligent et profondément chrétien, vraiment pas le genre à renforcer la crise des vocations. Mais, certes, pas du tout catholique au sens où le catholicisme s’en prend plein la figure.

Si vous avez toujours pensé que, christianisme ou catholicisme, vu de loin, ce n’est pas très différent, vous pouvez commencer par vous réjouir de ne pas avoir vécu en France au XVIe siècle pendant les guerres de religion, et, ensuite, vous pouvez lire Mademoiselle La Quintinie. Vous y trouverez ce qu’en lexique balzacien on appellerait un croisement entre une « étude de mœurs » – un roman réaliste dépeignant des types psychologiques et sociaux de l’époque de son écriture – et une « étude philosophique », puisque le roman discute abondamment de religion. Le tout avec un art consommé de mêler débat d’idées et suspense de l’intrigue qui est sans doute l’une des grandes qualités de Sand.

Ayant lu plusieurs de ces romans à idées, je commence à en saisir les ficelles. On pourrait les résumer de manière injuste en prétendant que chaque personnage incarne une idéologie, mais ce serait faux, car, hormis un ou deux personnages secondaires délibérément caricaturés, aucun des personnages principaux ne reste figé dans ses idées et ses croyances de départ, et c’est justement l’un des grands intérêts du roman que de voir comment tout ce petit monde, bousculé dans son confort intellectuel et affectif, tournoie, se réajuste, se cherche, se repousse, se combat ou se rallie, dansant au gré des passions et des ambitions.

Je mentirai moins si je dis que chaque personnage incarne une certaine tournure d’esprit, une certaine approche de la religion. Émile est « l’esprit fort », le libre-penseur, mais c’est en même temps le jeune premier amoureux qu’on croise dans tant de pièces de théâtre, et c’est un fils très attaché à son père. De là le dilemme entre ce que lui dictent sa conscience et son amour filial (qui l’éloignent de la religion) et ce que lui fait faire son amour (c’est-à-dire, nécessairement, des concessions) : où poser la limite de ce qu’il est prêt à faire ? Lucie, elle, est la chrétienne qui croit à un Dieu d’amour. Catholique par obéissance à sa famille, elle va se trouver confrontée aux contradictions et aux rigidités du catholicisme de son temps (exemple : penser que toute une partie de l’humanité devra brûler éternellement dans les flammes de l’Enfer, est-ce vraiment conforme à la bonté que les chrétiens prêtent à Dieu ?). Le mystérieux ami de Lucie, M…, qui correspond avec elle depuis des années, est  catholique comme on est soldat ou comme on est espion : il cherche avant tout à servir une cause et à la faire triompher. Mais toutes les méthodes sont-elles bonnes, en d’autres termes : la fin justifie-t-elle les moyens ?

Voilà donc les trois personnages principaux du roman. Tous ont leur intérêt, aucun n’est plat, aucun n’est bête, tous éveillent sympathie ou défiance au fil des pages, et c’est cela qui rend le roman passionnant quelles que soient vos idées et vos croyances ou vos absences de croyances.

Environ les trois quarts du roman prennent la forme d’un roman épistolaire. Qu’on ne s’en effraie pas si l’on n’est pas habitué à ce genre : le fait que le texte consiste en une succession de lettres n’empêche jamais Sand de planter un récit bien rythmé, d’insérer des dialogues, de multiplier les scènes. Le procédé épistolaire, comme dans tout bon roman de ce type, alimente le suspense comme le ferait aujourd’hui la succession des points de vue des personnages de factions ennemies dans un roman choral : on lit tour à tour chacun parlant à ses alliés, discutant à part de ce qu’il va faire ensuite. La fin du roman adopte un récit continu, une fois arrivé le temps du dénouement.

Une histoire d’amour, des portraits de types sociaux, des enjeux de société : tout cela serait par trop rêche et sec à avaler sans une cuillerée d’humour. Et de l’humour, il y en a, de l’humour et de l’esprit, par touches assez discrètes pour se faire oublier, mais assez présentes pour faire fonctionner le mélange et prendre l’émulsion. Ce n’est pas un rire aux éclats : la plupart du temps, c’est un sourire, un visage malicieux de la narratrice qui nous sourit par-dessus l’épaule de ses personnages, toujours avec humanité et bienveillance envers eux. C’est l’emportement amoureux d’Émile qui se fait chambrer par ses camarades. C’est le jeu des amours-propres entre lui et Lucie, entre Lucie et M…, et c’est enfin (et de plus en plus) la mise en scène des travers sociaux de l’époque. Cette dernière devient plus sensible dans la dernière partie du roman, lorsqu’entrent en scène le général La Quintinie, vrai militaire bas du front de théâtre (mais puissant et qu’il va falloir convaincre !) puis le père Onorio, un fou de Dieu qui tient difficilement l’équilibre entre le sublime et le ridicule.

Mademoiselle La Quintinie est l’occasion pour Sand de réfléchir et de donner à réfléchir, une fois de plus. Bizarrement, la discussion qu’elle propose sur les relations entre la libre-pensée et le christianisme et entre le christianisme et le catholicisme n’a pas tant perdu de son actualité que cela, malgré les bouleversements qu’ont connu les religions depuis 1863. Ce qui a permis au roman de survivre à son époque, c’est le fait que toutes ces idées, que tous ces choix sont incarnés, et admirablement incarnés, dans des personnages pleins de vie et de couleur (même si cette couleur est composée de nuances subtiles et de dégradés qu’il faut prendre le temps de saisir, plutôt que d’aplats contrastés dont on voit tout au premier regard).

S’engager en religion (pour Lucie), se coltiner le poids qu’a encore une religion en dépit de son décalage manifeste avec le siècle (pour Émile), refuser le dogmatisme, lutter contre le fanatisme chez les autres ou en soi-même, ce sont des questions que nous vivons toujours aujourd’hui, à une heure où l’Église catholique, quoique en recul en France, conserve un poids médiatique et politique disproportionné (on l’a vu en 2013 pendant les débats sur l’ouverture du mariage civil aux couples de même sexe, une question qui ne concernait théoriquement pas les religions) et une respectabilité paradoxale quand on se souvient qu’elle ne traîne plus seulement une croix mais également de nombreuses casseroles sonnantes et brinquebalantes (le problème de la pédophilie n’en finit plus d’éclater au grand jour). La question de l’esprit critique par rapport au dogme et celle de l’équilibre à tenir entre l’engagement au service d’une religion et le basculement dans le fanatisme se posent, elles, pour toutes les religions et n’ont pas pris une ride.

Avec ce roman, Sand réaffirme sa propre conception du christianisme une petite trentaine d’années après l’ambitieux Spiridion. Cette conception est marquée, entre autres, par le refus de la notion d’enfer. Mais aussi par une critique acerbe des écarts entre la théorie et la réalité du catholicisme, avec cette conscience aiguë qu’une religion n’est rien si elle ne parvient pas à incarner dans le monde réel et au quotidien les notions morales qu’elle prône, si les hommes censés la servir se vautrent dans la mesquinerie et les jeux de pouvoir, si ses croyants oublient de réfléchir pour tomber dans une simple répétition de gestes mécaniques ou une récupération de la dignité religieuse au service de leurs ambitions sociales. Enfin, Sand, fidèle à elle-même, lutte une fois encore pour l’émancipation des femmes : elle remet en question le pouvoir énorme accordé par l’Église aux prêtres, qui confessent les épouses, savent tout d’elles et sont en mesure de les contraindre à faire et dire ce qu’ils veulent, tandis que les femmes du temps de Sand sont peu instruites et n’ont que de frêles marges de manœuvre.

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Un mot sur l’édition que j’ai lue : croisée au petit bonheur dans une librairie d’occasion, elle ne doit pas être loin de son siècle d’âge, avec sa couverture rigide, sa reliure de cuir fatiguée et son papier jauni. Heureusement, il existe des rééditions plus fraîches : les éditions Paleo, qui ont réédité toute l’œuvre de Sand, ont réédité celui-ci en 2015 (sans notes, hélas, comme toutes leurs parutions à ma connaissance), et avant cela les Presses universitaires de Grenoble l’avaient réédité conjointement avec l’essai À propos des Charmettes en 2004.

 

 


[BD] Mari Yamazaki, « Thermae Romae »

11 mai 2020

ThermaeRomae

Référence : Mari Yamazaki, Thermae Romae, Bruxelles, Casterman, 6 volumes, 2012-2013 (première parution : Enterbrain, magazine Comic Beam, 2008-2013).

Présentation de l’éditeur

« Rome, IIe siècle de notre ère, sous le règne d’Hadrien, Lucius Modestus, architecte en panne d’inspiration, découvre lors d’un bain aux thermes un passage à travers le temps et l’espace qui le fait émerger au XXIe siècle, dans des bains publics japonais !!!
Entre stupeur et émerveillement, Lucius parviendra-t-il à mettre à profit cette fantastique découverte pour relancer sa carrière ? »

Mon avis

Entre l’Histoire et l’absurde

Thermae Romae est un manga au sujet inattendu, pour ne pas dire incongru au premier abord, et le succès énorme qu’il a remporté au Japon (au point de susciter non seulement une adaptation en série animée, chose fréquente, mais aussi deux films en prises de vue réelles) a lui aussi de quoi surprendre, vu de France.

Reprenons : c’est donc une histoire fantastique d’ambiance humoristique au cours de laquelle un architecte de thermes (bains publics) de la Rome antique se retrouve transporté au XXIe siècle à plusieurs reprises, pour de brèves périodes de temps, en passant par la bouche d’évacuation des eaux d’un bassin… et comme sa carrière se porte mal, il puise l’inspiration dans les accessoires de bain et les objets de la vie quotidienne du Japon du XXIe siècle pour réaliser des innovations très appréciées et complètement anachroniques à son époque, dix-neuf siècles plus tôt.

Le tout est relaté dans un style de dessin très réaliste, inhabituellement proche des canons occidentaux, pour coller au style de l’art romain antique. Cela peut déboussoler (voire rebuter) les lectrices et lecteurs habitués à un style plus japonisant (encore que de nombreux codes visuels du manga restent respectés), mais cela ne contribue pas peu à l’ambiance particulière de l’histoire.

Le contexte de la Rome antique est reconstitué avec une très sourcilleuse rigueur documentaire, que ce soit en termes d’univers visuel ou d’intrigue, y compris dans la psychologie des personnages. Ainsi Lucius Modestus, notre héros, se soucie-t-il constamment de sa dignitas (sa respectabilité, en gros) et de l’honneur de l’Empire, ce qui le conduit à se promener vêtu en tout et pour tout d’une serviette de bain aux endroits stratégiques, en observant notre siècle d’un regard sévère.

À partir de là, de deux choses l’une : soit vous êtes déjà en train de rire et vous trouvez l’idée très bonne, soit vous risquez de rester de marbre face à ce manga dont l’intérêt immédiat repose en grande partie sur ce mélange improbable entre un travail documentaire sérieux sur la culture des bains dans la Rome antique et le Japon actuel et un enchaînement de gags à l’absurdité assumée. Les couvertures donnent une bonne idée du concept : des statues antiques authentiques et dessinées avec grand soin, mais affublées d’accessoires anachroniques, sèche-cheveux, visières de bain, etc. Pour ma part, très intéressé par tout ce qui touche à l’Antiquité et ayant un penchant pour l’humour absurde, je ne pouvais qu’être séduit par une histoire pareille.

Une intrigue à sauts et à gambades

Thermae Romae court sur six tomes, ce qui, par rapport à beaucoup d’autres mangas, en fait une série courte, qui ne risque pas de faire s’écrouler vos étagères (ou votre compte en banque). Elle a d’ailleurs fait l’objet de rééditions en intégrales en deux ou trois tomes, ce qui la rend encore plus pratique d’accès (les intégrales offrent en outre un meilleur confort de lecture grâce à un format plus grand, mais dont le poids, lui, peut mettre vos étagères en danger).

Avant d’émettre un avis sur l’ensemble de l’intrigue, j’aimerais donner quelques informations supplémentaires sur le contexte de la publication de Thermae Romae, afin d’éviter les faux procès auxquels j’ai été surpris d’assister sur certains forums. Au départ, Thermae Romae est paru au Japon dans un magazine (comme beaucoup de mangas). Il n’était conçu que comme une série de gags sans lendemain, lisibles de manière pratiquement autonome. Son succès a surpris tout le monde, y compris Mari Yamazaki, qui a alors imaginé de nouveaux épisodes où elle développe une intrigue plus suivie.

Cela explique la curieuse architecture de l’intrigue dans la série terminée. Les trois premiers tomes offrent une série de variations comiques sur l’idée de départ (Lucius est projeté dans le Japon actuel, puis revient à Rome) et sont à lire comme une série sketches. Ce n’est qu’à partir du tome 4 que l’intrigue prend de l’ampleur avec l’arrivée d’autres personnages récurrents, au premier rang desquels Satsuki, une jeune Japonaise passionnée par la Rome antique, qui a la grande qualité de parler un peu latin. L’empereur Hadrien joue également un rôle croissant dans l’intrigue, et c’est assez émouvant de constater que Mari Yamazaki cite parmi ses sources principales pour ce manga le très beau roman français Les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar (qui n’a rien à voir en termes de ton, mais offre une reconstitution très fidèle de la vie et du règne de cet empereur). Et n’oublions pas le cheval.

Si vous ne jurez que par les scénarios à suspense réglés comme des horloges, où l’on a l’impression que l’auteur prend votre tension à chaque seconde pour vérifier si l’histoire vous tient suffisamment en haleine et où le moindre détail est réutilisé cinq tomes après pour un rebondissement crucial, je dois vous prévenir : Thermae Romae n’est pas du tout comme ça. L’histoire ne casse pas trois pattes à un canard de bain, mais, à sa décharge, ça n’a jamais été le but. En revanche, l’autrice parvient avec brio à remplir ses deux objectifs avoués : nous faire rire avec des situations cocasses et nous instruire sur ces deux cultures du bain que sont la Rome antique et le Japon actuel.

L’anthropologue et le canard de bain : quand l’humanisme surgit de la baignoire

C’est dans ces informations sur les « civilisations des bains », distillées au fil des chapitres, que Thermae Romae, sous son allure de divertissement léger, trouve une profondeur certaine. Deux cultures radicalement éloignées dans l’espace et le temps, qui n’ont jamais eu de contact direct entre elles, se trouvent brusquement confrontées l’une à l’autre par le biais d’un intérêt commun pour les bains publics. Or les bains publics forment bel et bien un pan important d’une société. En plaçant dans l’espace public ce qui relève de l’hygiène corporelle, les thermes et les bains japonais montrent une préoccupation louable pour la santé publique. Mieux : ce sont des lieux de sociabilité, une sociabilité dont Thermae Romae nous expose les codes, au point de rencontre entre le public et l’intime, la nudité et la pudeur, la détente et la politesse. Tels que le manga les présente, les bains deviennent le lieu par excellence de l’élaboration de la civilisation, l’endroit où l’on prend soin à la fois de soi et des autres. Comme toutes les bonnes intrigues fondées sur le voyage, Thermae Romae a une portée anthropologique. Une anthropologie par l’humour, ce qui ne l’empêche pas de nous donner à réfléchir.

Et qui se révèle finalement très originale. Car à force d’avaler des péplums américains (ou italiens) qui réduisent Rome à ses armées, à ses gladiateurs, à ses courses de chars, à tous ses aspects les plus violents en somme, nous avions grand besoin d’histoires différentes pour nous rappeler qu’une vision pareille de Rome est à peu près aussi proche de la réalité qu’un jeu vidéo de guerre l’est du quotidien des Français actuels. Une histoire qui nous invite au calme et au bien-être partagé avec tout le monde, y compris les étrangers (ces Japonais « aux visages plats », que Lucius commence par prendre pour des esclaves venus des confins de l’empire, finissent par lui inspirer respect et admiration lorsqu’il découvre les multiples raffinements des salles de bain contemporaines). Un regard d’autrice qui fasse de la culture des bains le porte-parole d’une vision du monde humaniste et pacifique.

On peut aller encore plus loin et remarquer la portée politique possible de cette remise en valeur des bains. En effet, la construction et l’entretien des thermes, tout comme leur coût modique voire leur gratuité, relèvent de la compétence de l’État (c’est-à-dire, sous l’empire romain, de l’empereur). Rien que cela suffit à ébaucher un modèle de société qui a des leçons à nous donner, encore aujourd’hui en France, sur la façon dont l’État prend soin de la santé de tous les citoyens, y compris des plus pauvres et des sans-abris. Pourquoi les bains-douches publics, omniprésents en France il y a quelques décennies, sont-ils si peu nombreux aujourd’hui ?

Au chapitre des reproches

Thermae Romae n’est pas sans défaut. L’intrigue, comme je l’ai dit, peut déplaire par son caractère décousu. Plus gênant à mes yeux, les personnages féminins y sont rares et toujours infériorisés… et je ne parle même pas des femmes romaines de l’Antiquité, mais bien de Satsuki, la Japonaise d’aujourd’hui, qui a tendance à se changer en godiche dès lors que Lucius Modestus est dans les parages. Finir en potiche antique, pour une étudiante brillante, c’est un triste destin.

On peut d’ailleurs adopter une lecture moins bien intentionnée envers ce manga que celle que j’ai développée jusqu’ici. Dans Thermae Romae se lisent nombre de complexes et de tensions qui travaillent le Japon actuel, pour le peu que j’en connais. Le sexisme, pour commencer (certes, quel pays n’y a pas affaire ? mais il revient souvent dans les mangas et films d’animation que j’ai pu voir – et dont je suis persuadé qu’ils sont loin d’être ce qui se fait de pire en la matière). Mais aussi de tenaces rêves d’empire. Pour un pays tel que le Japon, qui a été un empire, élaborer une intrigue vantant un trait culturel commun entre le Japon et la Rome antique pour en faire le fondement de la civilisation n’a rien d’innocent. Ce n’est pas pour rien que l’un des pays les plus impérialistes actuels, les États-Unis, est si obsédé par la Rome antique (et plus particulièrement par l’empire romain : curieusement, la Rome du VIIe siècle avant J.-C., faite de chaumières et d’escarmouches entre paysans vindicatifs, semble moins passionner Hollywood). Je suis le premier à me plaindre de la manie des critiques de péplums à dégainer des grilles interprétatives politiques qui confinent parfois au délire interprétatif, mais, là, c’est difficile de ne pas y penser.

Par bonheur, la manière dont Mari Yamazaki traite son intrigue ne prête qu’assez peu le flanc à cette critique. Je serais tout de même curieux de lire une suite de Thermae Romae où Lucius Modestus se retrouverait projeté dans d’autres civilisations du bain fameuses, par exemple la civilisation de l’Indus ou l’empire ottoman.

Sans être le chef-d’œuvre du siècle, Thermae Romae mérite de ne pas être sous-estimé, que ce soit pour sa valeur de divertissement, ses aspects de bonne vulgarisation historique (qui régalent les enseignants en quête de moyens attrayants de parler des thermes romains) ou encore pour sa vision du monde humaniste qui n’est vraiment pas de trop par les temps qui courent. Le succès du manga a permis de faire découvrir le talent de Mari Yamazaki, qui a de nouveau abordé l’Antiquité dans un autre manga qu’elle co-dessine avec Miki Tori : Pline, un récit des aventures imaginaires de Pline l’Ancien sous le règne du terrible Néron. Cette biographie imaginaire adopte un ton globalement plus sérieux (sans renoncer à des épisodes cocasses) et s’avère pour le moment plus abouti sur tous les plans. J’espère avoir l’occasion d’en parler ici.

Dans le même genre que Thermae Romae, à part Pline de la même autrice, je vous conseille d’aller voir du côté du cinéma avec Ave, César !, un film des frères Coen sorti en 2016. Il ne parle pas que d’Antiquité, puisqu’il s’agit d’une satire du fonctionnement d’Hollywood dans les années 1950, mais c’est ce à quoi je peux penser de plus proche en termes de type d’humour, qu’il s’agisse des situations cocasses ou du comique fondé sur les jeux de regards. Bien entendu, vous pouvez aussi vous intéresser aux films japonais adaptés de Thermae Romae (il y en a eu deux, avec Hiroshi Abe dans le rôle de Lucius), mais ils n’ont pas l’air d’avoir été diffusés en Europe pour le moment (à mon grand regret, car la bande-annonce du premier est tordante).