[BD] Achdé (dessin) et Jul (scénario), « Un cow-boy dans le coton »

Référence : Achdé (dessin) et Jul (scénario), Un cow-boy dans le coton, Gvrins (Suisse), Lucky Comics (Dargaud), collection « Les Aventures de Lucky Luke d’après Morris », tome 9, 2020.

Présentation sur le site de l’éditeur

« Lucky Luke se retrouve bien malgré lui propriétaire d’une immense plantation de coton en Louisiane. Accueilli par les grands planteurs blancs comme l’un des leurs, Lucky Luke va devoir se battre pour redistribuer cet héritage aux fermiers noirs.

Le héros du far-west réussira-t-il à rétablir la justice dans les terrains mouvants des marais de Louisiane ? Dans cette lutte, il sera contre toute attente épaulé par les Dalton venus pour l’éliminer, par les Cajuns du bayou, ces blancs laissés-pour-compte de la prospérité du Sud, et par Bass Reeves, premier marshall noir des États-Unis. »

Mon avis

Un album hors des sentiers battus…

Voici un album qui a suscité chez moi beaucoup de curiosité et d’attentes, ce qui a pu contribuer à ma relative déception en dépit du fait qu’il n’est pas déshonorant. Sorti peu avant le deuxième confinement consécutif à la pandémie de coronavirus en France à l’automne 2020, il constituait un passe-temps bienvenu pour voyager un peu, tout en abordant des questions d’une actualité plus brûlante que prévu, celles du racisme et du sudisme aux Etats-Unis. Je précise que l’album a été conçu bien avant l’affaire George Floyd mais se trouve d’autant plus actuel après le regain du mouvement Black Lives Matter et, a contrario, face aux résurgences des pires aspects de l’histoire américaine auxquelles nous avons assisté pendant les derniers mois du mandat de Trump.

Lucky Luke, pour moi, jusque là, c’était un Far-West de carton-pâte gentillet, où tout le monde a des têtes caricaturales et où, en dépit des éléments de suspense et des mystères qui agrémentent les meilleurs albums, colères, complots et rebondissements prennent souvent la légèreté creuse des courses-poursuites de personnages des cartoons. J’aurais du mal à dire pourquoi cette série me fait cet effet alors qu’elle met en scène nombre de personnages historiques, et ce dès les albums conçus par Morris lui-même, le créateur de Lucky Luke. Je pense que cela tient à des partis pris narratifs, peut-être dictés par les contraintes imposées aux bandes dessinées pour la jeunesse au temps des débuts du héros. J’ai beau avoir lu une bonne dizaine d’albums de Lucky Luke, je ne me souviens pas d’avoir jamais eu vraiment peur pour lui ou d’avoir éprouvé une empathie ou une sympathie durable pour l’un des personnages. Il se peut que je sois tombé sur les mauvais albums. Pourtant, certains, comme Le Daily Star qui évoque le journalisme, m’ont laissé des souvenirs sympathiques. Mais voilà, je n’ai jamais trouvé dans Lucky Luke l’intensité dramatique et les scènes poignantes auxquelles on peut asisster dans Tintin, Blake et Mortimer ou même Spirou et Fantasio, sans oublier une autre série située aux Etats-Unis : Les Tuniques bleues de Lambil et Cauvin.

Or Un cow-boy dans le coton a le mérite de tenter de renouveler un peu la série en confrontant Lucky Luke aux problèmes de société de l’Amérique de son époque, l’esclavage et le racisme. C’est d’autant plus intéressant qu’à ma connaissance, ce n’était jamais arrivé (mais je suis loin d’avoir lu toute la série). La question était donc : comment Jul et Achdé allaient-ils positionner la série par rapport à ces sujets ? Comment allaient-ils les intégrer dans un scénario tout en conservant la personnalité propre à cette BD au ton plutôt léger ? Le pari n’avait rien d’évident. Jul introduit son sujet avec un didactisme pas lourdingue, bien adapté au public large et parfois très jeune qui lira cet album : la situation du Sud à l’époque de Lucky Luke est brossée en quelques cases à la fois terribles et bien envoyées. Autre point où Jul s’en tire bien à mes yeux : sa manière d’apporter des réponses aux questions du lectorat actuel qui, dans sa majorité, ne connaissait pas Bass Reeves. Un buveur du saloon s’étonne et pose la question en mettant les pieds dans le plat, sans agressivité : « Un shérif noir ? » Et son voisin, plus au courant, lui explique. On revient à Lucky Luke et à Bass Reeves et on continue l’histoire. La solution a le mérite d’être simple et directe.

Outre cette originalité dans le choix d’un sujet novateur (pour Lucky Luke), l’humour et la satire du Sud des Etats-Unis sont les points forts de l’album. Jul se fait un plaisir de croquer des riches propriétaires sudistes affreux et ridicules, et de même avec le Ku Klux Klan. On retrouve ici le goût du scénariste pour la satire sociale, déjà largement exercé dans ses autres bandes dessinées comme Silex and the City ou 50 nuances de Grecs.

Comme dans son précédent album, Un cow-boy à Paris, où il emmenait pour la première fois Lucky Luke de notre côté de l’Atlantique, Jul se plaît à caser diverses références historiques et littéraires dans l’album. On croisera ainsi l’héroïne d’Autant en emporte le vent et, de façon plus approfondie, un joli caméo des héros de Mark Twain. Ces petites apparitions se font sans accrocs, tant ces figures se marient bien avec l’univers et les graphismes de la série.

Enfin, l’album nous fait voyager dans plusieurs coins du Sud des Etats-Unis, Louisiane comprise, avec l’ambition d’intégrer toute cette partie du pays à l’univers du héros. C’est l’occasion de plusieurs gags et portraits hauts en couleur. Jul semble également nourrir une affection particulière pour les Dalton, qu’il passe beaucoup de temps à suivre, peut-être un peu trop, mais j’y reviendrai.

Un dernier point : Jul prend plaisir à mettre Lucky Luke en difficulté en le confrontant à des situations qu’il n’a (toujours à ma connaissance) jamais connues, puisqu’il se retrouve lui-même à devenir un grand propriétaire. C’est là encore une intention louable que de secouer un peu ce personnage.

… mais qui trop embrasse, mal étreint

Tout cela aurait pu donner un album majeur. Le problème, en tout cas à mes yeux, c’est que le scénario essaie trop de tout faire à la fois et finit par se disperser et manquer de profondeur. D’accord, c’est un Lucky Luke, série connue davantage pour son humour que pour ses scénarios retors et fouillés… mais j’avoue être resté sur ma faim. Une fois passée la première lecture, où les bons mots fusent et où les gags individuels en général réussis font leur petit effet, j’ai connu une déconvenue en voyant arriver bien vite la fin d’une histoire qui n’avait jamais eu le temps de prendre vraiment de l’ampleur. Jul passe beaucoup de pages à poser son décor, et dès que l’action pourrait commencer, paf ! changement de décor, on se retrouve perdus dans un bayou avec les Dalton. Forcément, Jul veut caser d’autres gags propres à cette autre région, les pages passent, c’est amusant, mais l’intrigue n’avance toujours pas. C’est drôle, mais ça n’a rien à voir avec la choucroute, et Jul se retrouve à mener de front deux intrigues, dans deux endroits à la fois, qui se rejoignent de façon amusante mais assez simpliste, avec un rebondissement final qui fait vraiment trop « deus ex machina », voire « Dieu reconnaîtra les siens ». On a beau patauger en pleine Amérique confite de religion, la catastrophe finale fait un peu trop « K.O. par Ancien Testament ».

Autre défaut à mes yeux, plus gênant : l’album promettait de mettre en scène Bass Reeves, un shérif noir avec qui Lucky Luke se serre les coudes contre les esclavagistes du Sud. Problème : Reeves apparaît finalement très peu, une fois au début et une fois à la fin. Très curieux de ce personnage que je découvrais avec l’album, je m’attendais à le voir davantage approfondi, comme dans les albums consacrés à d’autres grandes figures de l’Ouest, Calamity Jane, Billy the Kid, etc. qui, d’ailleurs, s’étaient frayées un chemin jusque dans le titre de l’album. Bass Reeves n’a pas eu cet honneur, ce que je trouve dommage. Là encore, l’album veut trop en faire à la fois. On aurait aisément pu tirer deux aventures bien distinctes avec les idées présentes en germe dans celle-ci : d’un côté une aventure plus orientée sur le voyage avec des Dalton en balade en Louisiane, de l’autre une trépidante enquête menée conjointement par Lucky Luke et Bass Reeves, qui aurait pu prendre un peu d’épaisseur.

Et à propos d’épaisseur, il faudrait vraiment que Lucky Luke se trouve une psychologie… et une histoire personnelle. Car voilà que, dès le début de l’album, on découvre que Lucky Luke et Bass Reeves se connaissent. Et le lecteur de s’esbaudir en les voyant se taper sur l’épaule comme deux vieux frères : est-ce qu’on a manqué un tome ? C’est là que ça devient gênant et que Jul pêche par lâcheté. Car il botte ici en touche. Lucky Luke, étant un héros parfait, ne pouvait que connaître déjà Bass Reeves, ne pouvait que bien s’entendre avec lui et ne pouvait qu’avoir vécu des aventures avec lui, sans que la couleur de peau ou les préjugés de son époque ne posent le moindre problème. On est contents pour lui, mais ça donne furieusement l’impression que Jul esquive la difficulté. Comment Lucky Luke a-t-il rencontré Bass Reeves ? Cette question aurait mérité un album à elle seule, une aventure peut-être un peu plus dramatique, un peu plus sérieuse, qui aurait pris le temps d’approfondir le lien entre les deux personnages. Sous cet angle, Un cow-boy dans le coton sent l’occasion manquée. Car ce lien, présenté comme évident, n’évolue pas au fil des pages : les deux héros, somme toutes, se voient à peine. Un comble pour un personnage qui figurait en bonne place aux côtés de Lucky Luke sur la couverture !

Conclusion ? Le format de 48 pages est redoutablement difficile pour les scénaristes, et Jul s’y laisse en partie prendre avec une intrigue qui aurait pu être davantage ramassée et densifiée. On y aurait peut-être un peu perdu en occasion de gags, mais on y aurait gagné des personnages moins plats.

Black Face, un album des Tuniques bleues de Lambil et Cauvin, paru en 1983 et qui n’a pas pris une ride.

Lucky Luke contre Black Face

Quant à moi, si je veux une BD à la fois drôle et capable d’aborder des sujets comme l’esclavagisme aux Etats-Unis de façon documentée, je continuerai à lire plutôt… Les Tuniques bleues. Je parlais de lectures marquantes en bande dessinée : il se trouve qu’adolescent, j’avais été très marqué par ma lecture de Black Face, un album des Tuniques bleues qui aborde la question de l’esclavage à l’occasion d’une révolte d’esclaves noirs. Un album remarquable, qui, le tout dans le même format de 48 pages, parvenait à développer une intrigue fouillée, à la fois drôle et poignante, sans tomber dans une recherche excessive du consensuel. D’une part parce que ses héros, le sergent Chesterfield et le caporal Blutch, n’ont rien de parfait et doivent surmonter les préjugés et les idées fausses qui traînent à leur époque, comme vous et moi, ce qui les rend attachants et réalistes. Lucky Luke, à côté, est d’une perfection si insipide qu’il ferait passer Tintin pour un personnage ambigu et tourmenté.

D’autre part, parce que Black Face parle beaucoup d’un aspect qu’Un cow-boy dans le coton ne fait jamais affronter en face à ses personnages : la politique. Oh, Lucky Luke croise bien un politicien parmi les méchants de l’album, mais jamais ne sont posées les questions de savoir comment on pourrait mettre pour de bon fin à cette situations intenable que Lucky Luke découvre dans le Sud : les ambitions de notre cow-boy justicier en la matière demeurent bien restreintes. Les personnages de Black Face, eux, sont dans la politique jusqu’au cou puisqu’ils survivent en pleine guerre de Sécession. Une guerre qui, aux dires du Nord, a commencé pour libérer les esclaves du Sud. Les chefs de guerre de l’Union créent eux-mêmes Black Face en lui mettant le pied à l’étrier pour semer le trouble dans le Sud au détriment des confédérés. Ils sont bien embêtés de découvrir que les choses sont plus complexes qu’ils ne l’avaient prévu, et que l’esclave noir révolté, loin de se montrer docile et reconnaissant envers les « gentils Blancs du nord », attaque aussi les soldats de l’Union, déterminé à faire voler en éclats les règles du jeu et à forger seul sa liberté, pour lui et pour ses frères. Que devient alors le beau discours de l’état-major de l’armée du Nord où Chesterfield et Blutch combattent ? Je vous laisse le découvrir, mais, rien qu’avec cette présentation, j’espère vous avoir fait comprendre pourquoi, sur tous les sujets communs qu’abordent les deux albums, Un cow-boy dans le coton n’arrivera pas à éclipser Black Face dans ma mémoire de lecteur de BD.

J’ai posté une première version de cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 2 janvier 2021 avant de l’étoffer pour le poster ici.

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