Mélanie Fazi, « L’Année suspendue »

Référence : Mélanie Fazi, L’Année suspendue, Evry, Dystopia Workshop, collection « Non fiction », 2021.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Comme dans le livre précédent, il est question ici d’une expérience personnelle et subjective. Le texte parle du vertige de se découvrir autiste à plus de quarante ans, du chemin compliqué, intérieur et extérieur, qui mène au diagnostic et à l’acceptation de soi, du soulagement de découvrir enfin son propre mode d’emploi. »

Mon avis

Le contexte

Et là, naturellement, je me remords les doigts de ne pas avoir (jusqu’à présent) chroniqué « le livre précédent » mentionné par le quatrième de couverture, à savoir Nous qui n’existons pas, paru chez le même éditeur en 2018, où Fazi évoquait ses questionnements sur son orientation sexuelle – de la découverte de son attirance pour les femmes à la persistance de son asexualité – et son profond besoin de solitude, en marge des coutumes dominantes actuelles en matière de vie de couple. A certains égards, L’Année suspendue prolonge Nous qui n’existons pas : là encore Mélanie Fazi s’y confie, là encore elle évoque ces thèmes. Mais sous bien des aspects, L’Année suspendue constitue une démarche d’écriture différente. Par son ampleur, d’abord : tandis que Nous qui n’existons pas était un opuscule de 123 pages en petit format, L’Année suspendue pèse bien ses 300 pages en moyen format (il se dévore très bien quand même). Par sa nature, ensuite : Nous qui n’existons pas était un essai comportant une part de témoignage personnel ; L’Année suspendue est le récit d’un parcours personnel qui se situe aux confins de l’écriture autobiographique et d’un témoignage représentatif sur une réalité humaine plus large, celle des autistes en France actuellement.

Reprenons : Mélanie Fazi s’est fait connaître en tant qu’écrivaine des littératures de l’imaginaire, principalement comme nouvelliste dans le domaine du fantastique, dont elle est l’une des voix les plus notables de ces vingt dernières années, avec des recueils comme Serpentine (dont j’ai parlé ici), Notre-Dame aux écailles (dont j’ai parlé là), Le Jardin des silences (dont je devrais parler ici) ainsi que deux romans, Trois pépins du fruit des morts (joli exemple de fantastique contemporain inspiré du mythe grec de Perséphone, sur le thème de l’immortalité) et Arlis des forains (qui met en scène des enfants au Nebraska, aux Etats-Unis). Elle travaille en parallèle comme traductrice de l’anglais, toujours dans le domaine des littératures de l’imaginaire. Ces deux chapeaux lui ont fait remporter d’ores et déjà une bonne demi-douzaine de prix littéraires, dont deux Grands Prix de l’Imaginaire. Ce n’est qu’en 2018 qu’elle s’aventure hors de la fiction et se confie dans Nous qui n’existons pas, au sein d’une collection « Non fiction » résolument expérimentale créée pour l’occasion par l’éditeur Dystopia.

C’est à la suite d’une conversation privée tournant autour de ce livre que Mélanie Fazi est mise sur la piste de troubles du spectre autistique pour expliquer son ressenti hors du commun, ainsi que les problèmes croissants de fatigue dont elle souffre à ce moment. Après des mois de démarches, elle s’ouvre de son questionnement au public en mai 2019 dans un billet sur son blog, « Le vertige du réplicant » (allusion au personnage de Rachel dans Blade Runner). Pas tout à fait un an après, en février 2020, elle déclare avoir été diagnostiquée de troubles du spectre de l’autisme, dans un autre billet intitulé « Sur le spectre ». Dans ce même billet, elle annonce son intention de consacrer un livre à ce parcours : ainsi est élaborée L’Année suspendue. Dans l’intervalle, avec la pandémie qui s’est abattue sur le monde, l’attention générale a été mobilisée par autre chose, et je ne sais pas du tout dans quelle mesure la nouvelle s’était diffusée jusqu’à la parution du livre. Cela ne fait pas une grande différence : l’intérêt du livre ne repose pas sur une quelconque révélation mais sur l’analyse attentive d’un parcours, et L’Année suspendue montre à cet égard de belles qualités d’écriture.

Un récit de voyage intérieur

Le sujet n’a pourtant rien de facile : écrire sur soi, sur des événements tout récents, sur un sujet qu’on ne maîtrisait pas du tout deux ans plus tôt, tout en le connaissant intimement mais sans savoir qu’il nous concernait, le tout avec de forts enjeux intimes. « Ce sera intéressant, mais comment diable va-t-elle présenter ça ? » me suis-je demandé en découvrant sur son blog l’annonce du projet de livre. Réponse : sous la forme d’une confidence qui prend soin de ne pas tourner au déballage, et c’est une qualité à souligner. Un parti pris qui m’a remis à l’aise, car, bien qu’adorant les fictions de Mélanie Fazi, je ne me serais jamais senti le droit de m’inviter dans des confidences à ce point personnelles, si le texte final n’avait pas posé très clairement les limites de ce qui sera dit ou non dit. Donc, pas de name dropping sur le rôle de tel-le ou tel-le ami-e ou proche, pas d’anecdotes qui se seraient voulues croustillantes sur les aventures de couloirs dans tel ou tel salon ou festival, et (à mes yeux) pas non plus de mise en scène virant au pathos. Ça n’a jamais été le genre de Fazi dans ses écrits, mais j’aimerais insister là-dessus, parce que c’est une mesure qui n’est pas facile à garder, en particulier quand on aborde des événements si récents.

A la place, L’Année suspendue offre le récit d’une « quête » pour reprendre le mot employé par une proche de Fazi dans les premières pages) où la première personne omniprésente fonctionne avant tout comme l’oeil scrutateur de l’esprit retourné vers lui-même, pour se poser la question : « Qui suis-je ? », ou même parfois : « Que suis-je ? » Une application du Connais-toi toi-même, en somme, et une démarche universelle où tout le monde peut se reconnaître, donc partager les recherches, les errances et les atermoiements de l’autrice-narratrice. Comme elle le dit avec beaucoup de justesse vers la fin du livre, il s’agit d’une certaine manière d’un récit de voyage (on aurait même pu l’indiquer sur le quatrième de couverture). Un voyage en bonne partie intérieur, mais qui ne manque ni de rebondissements, ni de suspense.

Peut-être influencé dans ma lecture par mon habitude des nouvelles de Fazi, je n’ai pas pu m’empêcher parfois de trouver que sa manière de présenter ses interrogations frôlait le fantastique. Mais le mode fantastique n’est-il pas notre approche du réel par excellence, quand ce n’est pas le merveilleux ? L’autrice ne peut pas ne pas avoir pensé à ce parallèle, et ce n’est pas pour rien que le premier chapitre s’intitule « L’autre spectre », point de passage des histoires de fantômes au spectre de l’autisme, pas moins inquiétant que les fantômes en question puisqu’il va de pair avec son lot d’idées reçues et de stéréotypes véhiculées par la fiction (auxquelles Fazi consacre de passionnants développements).

Cette première personne, ce « je » omniprésent que nous suivons tout au long de ces pages, pratique une introspection d’une prudence et d’une rigueur intellectuelle remarquables. Cela reflète en partie les doutes terribles par lesquels Fazi est passée avant d’obtenir la confirmation de sa condition d’autiste. C’est que, depuis des années, elle sentait qu’elle avait « quelque chose », mais sans savoir quoi, et il a fallu plus d’un an encore avant de pouvoir confirmer que la piste autistique était la bonne. Toute personne un tant soi peu prudente en vient, dans de telles circonstances, à se demander si elle n’a pas tout imaginé, si elle ne fait pas que chercher à « se rendre intéressante ». Il n’empêche : avec un tel parcours, et plus encore a posteriori au moment d’achever un récit rétrospectif (intro-rétrospectif ?), beaucoup de gens seraient tentés d’attribuer bons et mauvais points aux médecins, psychologues, etc. qui ont vu ou n’ont pas vu, cru ou pas cru, au diagnostic final. Fazi s’en garde avec un sens de la nuance remarquable, y compris au sujet de praticiens dont on devine entre les lignes qu’ils ne lui ont pas fait passer des quarts d’heures agréables. Par chance, elle ne semble pas être tombée sur de véritables « brutes en blanc » (pour reprendre l’expression de Martin Winckler), mais dans l’ensemble sur un personnel attentionné et bienveillant.

L’écriture de soi : entre témoignage sur l’autisme et démarche autobiographique

Des témoignages d’autistes relatant leur découverte de leur trouble, il en existe déjà un bon nombre, et Mélanie Fazi en cite plusieurs. Pour ma part, le hasard et mon métier ont fait que j’ai été amené à m’intéresser à l’autisme peu de mois avant la parution du livre. Avant L’Année suspendue, j’avais lu un livre, Asperger et fière de l’être. Voyage au coeur d’un autisme pas comme les autres, d’Alexandra Reynaud (Eyrolles, 2017), et une bande dessinée toute récente, Couleur d’asperge : comment j’ai découvert que j’étais Asperger de Géry et Drakja (Vents d’Ouest, 2021). Le livre d’Alexandra Reynaud est fondé sur l’expérience personnelle de l’autrice et constitue donc un témoignage, mais il s’organise en chapitres thématiques qui rendent facile de le consulter comme un utilitaire une fois terminée la première lecture où l’on suit pas à pas son parcours. Quant à la BD, elle est l’oeuvre d’un scénariste lui-même Asperger, qui a choisi de mettre en scène un personnage fictif de jeune fille, afin de contribuer à faire connaître l’autisme féminin, moins facilement détecté et moins connu du grand public que l’autisme masculin. Cette BD présente l’avantage d’être accessible à un lectorat adolescent, ce qui peut faciliter la tâche aux ados qui se découvriraient autistes, ou qui auraient des proches, amis ou camarades de classe autistes et voudraient se renseigner sur le sujet.

Comparé à ces deux livres, L’Année suspendue choisit une démarche plus autobiographique et plus littéraire. J’entends ces qualificatifs de plusieurs manières. D’abord, plutôt que de prendre la forme d’une présentation générale et statique de ce que c’est que l’autisme, le livre se concentre sur la chronologie du diagnostic, en retraçant ses étapes et la façon dont l’autrice les vit avant, pendant et après sa découverte de la nature de son trouble. En cela, et même si Fazi insiste sur le fait qu’il y a plusieurs types d’autisme et de nombreuses manières différentes de les vivre, son témoignage ne manquera pas d’intéresser aussi bien les autistes (qui pourront y trouver exprimé un ressenti proche du leu) que les non-autistes (qui disposeront d’un texte propre à les amener à se mettre à la place d’une personne autiste, et en ressortiront non pas seulement mieux informés mais aussi mieux sensibilisés au sujet).

Signe régulier de ce choix d’en rester au plus près d’un témoignage personnel : le grand nombre de références culturelles propres à l’univers de l’écrivaine qui émaillent les pages de L’Année suspendue, des littératures de l’imaginaire à la chanson en passant par le cinéma. Les lectrices et lecteurs de longue date de Fazi s’y trouveront en terrain familier. Qu’on ait lu ou non ses fictions, on ne peut qu’être frappé par la manière dont l’autrice-narratrice manie constamment ces références culturelles pour progresser dans sa « quête », donner sens à ce qui lui arrive, garder le moral et penser l’avenir. C’est au passage une belle déclaration d’amour aux cultures de l’imaginaire et à tout ce qu’elles peuvent apporter dans une vie.

Mais la démarche qui préside à L’Année suspendue est aussi plus autobiographique et plus littéraire dans sa manière d’écrire et de travailler la matière textuelle. Le livre porte en lui-même le récit du parcours de son autrice, mais aussi celui de sa propre genèse. Entamé avant le diagnostic, il est terminé après. Dans l’intervalle, il est écrit par à-coups, avec des pauses, des hésitations, des périodes de renoncement. Loin de vouloir dissimuler ces coutures, Fazi les intègre à son propos. Vers le milieu du livre, elle insère telles quelles deux entrées de journal intime (ou deux textes qui s’en rapprochent beaucoup), parfois écrites au sortir d’un rendez-vous, « à chaud ». Tout comme le « je » de l’autrice, le texte est ballotté par le parcours de recherche du diagnostic, menacé de finir par une impasse ou de ne pas parvenir à se recoller.

Dans cette même logique d’intégrer au texte sa propre genèse, le livre montre aussi une circulation très contemporaine entre l’écriture pour une publication papier et l’écriture pour une publication numérique sur un blog : Fazi évoque à plusieurs reprises son processus d’écriture pour son blog, le soutien qu’elle reçoit en réponse à ses confidences et témoignages faits sur cette plate-forme (l’occasion de constater qu’Internet n’est pas seulement fréquenté par des harceleurs, mais peut aussi rassembler des fans bienveillants capables d’apporter un soutien à qui en a besoin) ; et les deux billets de blog que j’ai cités en liens plus haut sont intégrés, en tant qu’annexes, à la fin du livre où ils ont toute leur place (ce qui est aussi un moyen prudent d’en conserver une sauvegarde ailleurs que dans un nuage de données). Cela montre, pour qui en douterait, que l’écriture destinée à un blog peut être d’aussi bonne tenue et aussi digne d’intérêt que l’écriture destinée à une publication papier.

Le livre refermé, l’envie est grande de le reparcourir et de le reconsulter sur tel ou tel sujet précis. L’appareil éditorial ne s’y prête pas : le sommaire, quoique complet, n’offre que des titres de chapitres assez généraux (« la question », « le chemin », etc.) ; il n’y a pas d’index, ni de bibliographie sur le thème de l’autisme. C’est que ce n’est pas le propos du livre, qui ne cherche pas à se changer en manuel sur le sujet, ni en mode d’emploi. En revanche, les deux billets de blogs joints en annexes à la fin auraient mérité des renvois dans le corps du texte aux endroits où ils sont mentionnés : je les avais lus sur le blog avant de découvrir le livre, mais quelqu’un qui ne les aurait pas lus pourrait être gêné dans sa lecture, dans l’hypothèse où l’on n’aurait pas accès au blog au moment de lire le livre (dans un avenir lointain, par exemple), et où l’on ne tomberait sur les billets qu’un peu tard, à la fin. Mais c’est vraiment du pinaillage de ma part. Quoi qu’il en soit, je pense relire ce livre à terme, et j’aurais presque envie de l’acquérir en version numérique, pour pouvoir naviguer rapidement dedans à la recherche d’un thème en particulier.

Conclusion

L’Année suspendue est donc un témoignage mû par une démarche autobiographique rigoureuse. Il ne cherche pas à constituer une lecture suffisante sur le thème de l’autisme. Il peut vous faire découvrir le sujet, mais, si vous souhaitez le creuser davantage, vous devrez vous tourner vers d’autres publications (en nombre heureusement croissant). En revanche, même s’il n’est pas un ouvrage de fiction, il me semble évident qu’il fait oeuvre littéraire, et qu’en plus du rôle certainement cathartique (pour ne pas dire thérapeutique) que son écriture a joué pour son autrice, et de la portée plus large que je lui souhaite d’obtenir en tant que témoignage sur l’autisme en France à notre époque, il marque, dans le même temps, une nouvelle étape vers la maturité dans la pratique de l’écriture de Mélanie Fazi. Autrement dit : non seulement ce livre l’a aidée à surmonter sa recherche, à trouver des réponses et (j’espère) à se porter mieux, mais en plus c’est un texte réussi en lui-même, où Fazi accomplit le tour de force de se confier tout en faisant une nouvelle démonstration de la qualité de son écriture. Je ne peux que m’en réjouir : cela fait tout un tas de raisons différentes de recommander la lecture de ce livre. Et d’attendre avec curiosité ses prochaines publications, de fiction ou non, courtes ou amples, on verra bien.

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