[BD] « Les Derniers Argonautes », tome 1, par Djian, Legrand et Ryser

26 septembre 2012

Il y a beaucoup de romans, de bandes dessinées et même, récemment, de films, librement inspirés par la mythologie grecque. Curieusement, même si j’aime beaucoup à la fois la mythologie grecque et ce qu’on regroupe sous le nom de cultures de l’imaginaire (moyen commode d’englober aussi bien la science-fiction que la fantasy, le fantastique, le steampunk, l’horreur, le réalisme magique et j’en oublie, sous toutes leurs formes, des livres aux séries télévisées en passant par l’illustration, les jeux ou la mode), malgré cela, donc, il est assez rare que je craque vraiment pour une œuvre de fantasy mythologique. Je ne sais pas bien pourquoi et il n’est pas impossible que ce soit par pure mauvaise foi : quand c’est trop fidèle aux sources antiques, j’ai tendance à préférer aller les lires, elles, plutôt qu’une resucée récente qui n’apporte rien de neuf, et dès que les auteurs s’en écartent un peu, je ne suis pas parmi les derniers pour clamer à la trahison de l’antique. À ce compte-là, c’est un miracle que j’arrive à aimer quelque chose.

Mais le gros avantage dans la situation actuelle, c’est qu’il y a un vrai regain d’intérêt pour l’Antiquité dans l’imaginaire, et que, dans la masse croissante des publications, chacun finira bien par trouver quelque chose qui lui plaît. En France, en bande dessinée, il s’est publié pas mal de choses dans le genre péplum ces dernières années (le magazine gratuit de BD Zoo consacre au genre, dans son numéro de septembre, un dossier qui n’a pas l’air trop promotionnel). Parmi ce que j’ai eu l’occasion de lire pour le moment, Tirésias et La Gloire d’Héra, deux albums autonomes de Le Tendre et Rossi, et la série Le Fléau des dieux de Valérie Mangin et Aleksa Gajic, sont deux belles réussites, dans des approches très différentes, les deux premiers directement branchés sur les sources antiques, avec un goût pour le tragique et une symbolique psychanalytique pas mal employée, la seconde dans le genre space opera vertigineux qui rejoue la chute de l’empire romain à l’échelle d’une galaxie, sans rien se refuser au service de l’épique, avec un scénario magistralement ficelé et un dessin somptueux. Mais ça faisait un moment que je n’avais plus rien croisé de vraiment emballant. Et donc, parmi plusieurs séries qui se lancent en ce moment, j’ai décidé de donner leur chance aux Derniers Argonautes de Djian, Legrand et Ryser, chez Glénat (Jean-Blaise Djian et Olivier Legrand au scénario et Nicolas Ryser au dessin).

Il faut d’abord convenir qu’un premier tome de série d’aventure épique en 48 pages est un exercice périlleux, surtout à l’époque des romans graphiques. Il faut installer un univers, poser des personnages, donner le ton, amorcer une grosse machine tout en proposant dès le premier tome suffisamment de contenu pour séduire le lecteur. Cet album y parvient-il ? Je ne suis pas aussi enthousiasmé que je l’aurais souhaité, mais ce n’est quand même pas mal. Détaillons.

Le dessin

Il y a d’abord la question du dessin, qui joue beaucoup. Le dessin de Ryser, qui fait aussi les couleurs dans cet album, se range dans la catégorie du fait main à l’ancienne, au sens où il n’emploie pas d’outils numériques (ou alors pas de manière voyante). C’est le type même de la BD où le dessinateur vous montre tout ce qu’il sait faire avec un crayon et des pinceaux et où vous admirez, sans vous dire « Fastoche, je connais cette option dans Photoshop ». Le trait est sûr, les couleurs sont nuancées et les ambiances bien posées, l’encrage est discret. J’ai mis un peu de temps à m’habituer à certains visages, mais c’est un univers visuel intéressant, quelque part entre une recherche de détail réaliste à la Rosinski et un trait plus marqué, plus orienté ligne claire pour les personnages, plutôt influencé par Loisel (je manie les quelques références que je connais). Je crois que les ambiances de couleurs et la bonne caractérisation visuelle des personnages sont les deux qualités qui m’ont le plus retenu dans le dessin.

Il y a bien quelques défauts, ou du moins des choix risqués. Visiblement, le dessinateur aime jouer sur des effets de focalisation d’objectif empruntés à la photo ou au cinéma : le tout premier plan est parfois dessiné flou, en couleurs pleines, avec moins de détails. Généralement ça marche, mais ça peut devenir un peu frustrant d’avoir une main ou un objet dessiné grossièrement en plein milieu d’une case. Autre choix risqué : les ombres et les contre-jours, parfois très réussis en tant que tels, mais qui nuisent un peu à la lisibilité des visages dans certaines cases. Enfin, les visages des personnages sont vite moins détaillés dès lors qu’ils sont représentés plus petits, ce qui peut aussi devenir un peu frustrant dans certaines séquences. Tout dernier détail, qui est pour moi une qualité : le dessinateur n’abuse pas des demoiselles dévêtues et des poitrines en globes terrestres.

Cela étant, l’ensemble reste beau et lisible, et le dessinateur a aussi l’occasion de varier un peu son style à l’occasion d’une scène de flashback où il emploie un dessin plus « à l’antique », avec un fort beau résultat.

Outre les illustrations dans cet article, vous trouverez un aperçu des premières pages de l’album sur le site de l’éditeur.

Aperçu d’une planche de l’album (la page 5, je crois).

Le scénario

Mais pour tout dire, c’est le scénario qui m’a fait accrocher aux premières pages et m’a décidé à acheter l’album. L’histoire est narrée par l’aède Eurymion et commence peu avant la fin de l’âge des héros en Grèce, lors d’une période qui donne son titre à ce premier tome : le Silence des dieux. Deux ans avant le début de l’histoire, les dieux ont cessé de répondre aux prières, les oracles se sont tus, et l’humanité a manqué sombrer dans le chaos. Les gens survivent, mais les temps sont durs… jusqu’au moment où, pour la première fois, un dieu parle à nouveau par la bouche d’un devin. Un objet, l’orbe des dieux, leur a été dérobé et a été emporté jusqu’en Hyperborée, loin au Nord. Des héros doivent partir pour le retrouver, et seul Jason, l’ancien meneur des Argonautes, peut guider l’expédition.

Mais Jason a perdu la faveur des dieux depuis longtemps : après son retour, il n’a connu que des malheurs, jusqu’au meurtre de ses enfants par son épouse Médée qu’il avait délaissée, et il passe même pour mort. Le roi ordonne à Eurymion de partir à la recherche de Jason, mais que peut un aède seul dans les contrées sauvages ? L’ancien héritier du royaume, Leitos, privé de tout droit au trône par la loi depuis qu’il est devenu infirme en perdant une main au combat, est le seul guerrier du royaume à se volontaire pour l’accompagner. Tous deux sont enfin accompagnés par Skarra, une esclave d’origine amazone libérée pour l’occasion. Naturellement, la petite troupe s’agrandit au fil de l’aventure, dont l’enjeu dans ce premier tome est avant tout de trouver et de convaincre Jason.

Les premières pages sont accompagnées par la voix de l’aède, qui reprend la parole régulièrement par la suite de façon plus discrète. Le procédé est classique, mais il prend bien, grâce à une bonne maîtrise de la langue et à l’absence de fautes d’orthographe (ce qui ne va hélas pas toujours de soi à l’heure actuelle…). Et il met bien en valeur le principal atout de l’univers des Derniers Argonautes, qui consiste à se situer dans la continuité directe des récits mythologiques que tout le monde connaît. Dans Les Derniers Argonautes, les aventures de Jason sont les mêmes que dans les textes antiques et dans les dictionnaires de mythologie, et la BD vous raconte la suite, en commençant par mettre en scène Jason en archétype du héros vieilli, amer et usé, qui ne reprend du service qu’à contrecœur. Les autres péripéties s’inscrivent elles aussi directement dans l’héritage classique de la mythologie grecque. C’est à la fois une belle qualité, puisque les lecteurs qui ne connaissent pas la mythologie ont droit à quelques résumés des épisodes précédents en cours de route et que ceux qui la connaissent déjà se sentent d’emblée en terrain familier… mais aussi un désavantage potentiel, car justement, tout paraîtrait presque trop familier dans cet univers, qui a des airs de partie de jeu de rôle dans la Grèce mythologique plus que de création d’un univers original. Il va falloir que l’histoire acquière peu à peu son originalité, au moins en affirmant son propre ton dans la reprise des références à l’imaginaire grec ancien.

Où l’on tâtonne encore un peu

Ce premier tome le fait déjà un peu, peut-être avec trop de discrétion. Il mise résolument sur la constitution d’un groupe de personnages, et, sur ce plan, ce n’est pas mal du tout. Certes, les éléments de base sont classiques : Jason en guerrier aguerri mais réticent, l’Amazone farouche mais pas caricaturale, Eurymion en barde du groupe inspiré et diplomate mais quelque peu lâche, et le satyre Borbos en ressort comique. Mais chaque personnage est développé par petites touches, chacun se trouve tour à tour mis en avant et possède des amorces pour des développements futurs dans la suite (origines mystérieuses, lourd passé, secrets inconfortables, etc.). Et il y a aussi des idées intéressantes, comme l’infirmité de Leitos, entorse bienvenue à l’image du héros qui bataille toujours mais qu’on ne voit jamais vraiment blessé. Intéressante aussi est la façon dont cette nouvelle quête joue à renvoyer à celle des Argonautes tout en s’en distinguant : Jason est hanté par le souvenir de sa première expédition, au point qu’il prend une Thessalienne pour Médée… mais dans le même temps, comme vous le savez si vous connaissez un peu la mythologie, « l’orbe des dieux », c’est un objet nouveau, ça ne correspond à rien. Or, là où beaucoup de fictions de fantasy mythologique dissimuleraient cette innovation, ici, l’aède de l’histoire déclare dès le début qu’il n’a jamais entendu parler de cet objet-là. C’est un rapport à la tradition intéressant.

On est en terrain familier, le groupe de personnages est encore classique mais bien posé (encore une fois, en 48 pages, ce n’est pas facile de creuser autant de personnages en détail). L’intrigue de ce premier album a aussi l’avantage de ne pas mal doser la réflexion et l’action. Qu’est-ce qui ne va pas, alors ? Eh bien, la structure de l’album reste assez épisodique : le groupe va d’un point A à un point B, fait des rencontres bonnes ou mauvaises sur la route. Les grands enjeux de l’expédition sont encore inconnus, il n’y a pas de « grand méchant » en vue. Ce n’est pas facile d’installer un suspense de longue haleine quand on donne si peu d’indices sur ce que cherchent ces aventuriers. De plus, certaines séquences ont l’air vues et revues, en particulier le fameux entraînement à l’épée pendant les pauses. Le véritable intérêt de l’album réside davantage dans la présentation des personnages que dans l’intrigue principale. Pour un premier tome, c’est compréhensible, mais j’espère que la suite trouvera vite un peu plus de liant : les derniers Argonautes n’ont pas besoin de savoir où ils vont pour y aller, puisqu’ils n’ont pas le choix, mais les lecteurs, eux, pourraient s’ennuyer… Un autre inconvénient est peut-être aussi l’absence de grande séquence qui serait le clou de l’album et arracherait des « Oh ! » et des « Ah ! », mais c’est plus normal, et ça va certainement venir.

Un dernier élément, propre à la « mise en cases », peut aussi expliquer cette impression en demi-teinte : le scénariste aime beaucoup les silences. Pour moi ce serait surtout une qualité, normalement : il sait poser un rythme, laisser les images parler d’elles-mêmes et faire leur effet. Parfois ça marche bien, notamment dans certaines scènes de combat. Mais il finit par y avoir un peu trop de silences, y compris là où on attendrait des bruitages ou quelques exclamations. Cela en est venu parfois à m’empêcher de rester plongé dans une scène lorsque je suis tombé sur une case silencieuse alors que la tension était supposée monter. C’est une affaire de bonne maîtrise d’un procédé intéressant, mais à double tranchant.

Dans l’ensemble, je ne reste qu’à moitié séduit alors que je l’aurais volontiers été complètement, mais ce début me paraît prometteur et je vais suivre avec intérêt la sortie des tomes suivants. Entre ce premier tome, qui utilise beaucoup de ficelles connues, mais se montre très fidèle à la mythologie classique et a des chances de donner une suite intéressante, et un énième tome de Thorgal par Sente qui utilise les mêmes ficelles sans le moindre espoir de renouvellement depuis des lustres,  mon choix est vite fait ! En attendant, c’est encore une aventure de fantasy mythologique qui donne envie de faire une bonne vieille partie de jeu de rôle dans un univers du même genre… et la référence des auteurs au jeu de rôle Mazes & Minotaurs à la première page n’y est pas pour rien.

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[BD] « Olympe de Gouges », de Catel et Bocquet

8 août 2012


Olympe de Gouges, scénarisé par José-Louis Bocquet et dessiné par Catel, est paru aux éditions Casterman (coll. « écritures ») en mars 2012.

Présentation de l’éditeur

De Montauban en 1748 à l’échafaud parisien en 1793, quarante-cinq ans d’une vie féminine hors normes, et l’invention d’une idée neuve en Europe : la lutte pour les droits des femmes.
Née dans une famille bourgeoise de province, sans doute fille adultérine d’un dramaturge à particule, Marie Gouze dit Olympe de Gouges a traversé la seconde moitié du XVIIIe siècle comme peu de femmes l’ont fait. Femme de lettres et polémiste engagée, elle se distingue par son indépendance d’esprit et l’originalité parfois radicale de ses vues, s’engageant pour l’abolition de l’esclavage et surtout pour les droits civils et politiques des femmes. Opposée aux Robespierristes et aux ultras de la Révolution, elle est guillotinée pendant la Terreur.

Comme ils l’avaient fait avec Kiki de Montparnasse, Catel et Bocquet retracent de façon romancée, mais avec une rigueur historique constante, le parcours de vie de cette femme d’exception, dont les idéaux très en avance sur son temps ont forgé quelques-unes des valeurs clés de nos sociétés d’aujourd’hui. En quelque trois cent planches de création exigeante et généreuse, un magnifique portrait féminin et un hommage vibrant à l’une des figures essentielles du féminisme.

Mon avis

Olympe de Gouges est ce qui s’appelle une bonne BD. Elle n’est peut-être pas excellente ; elle n’est pas non plus mauvaise, ni médiocre, ni passable, ni même moyenne. C’est vraiment une bonne BD.
Pourquoi ? Parce qu’elle parvient à faire découvrir agréablement une figure trop peu connue de l’Histoire de France, et à en faire un personnage de BD bien campé au sein d’une intrigue rythmée, prenante et pleine de rebondissements, servie par un dessin faussement simple, le tout dans un format dense, mais qui ne devient jamais pesant. Tout paraît si rondement et facilement mené qu’au moment de finir le livre, on en viendrait presque à jouer les fines bouches, à pointer tel ou tel petit défaut : ce serait oublier à quel point le défi était ardu. Il faut donc commencer par rendre justice à la réussite d’ensemble qu’est cette BD, avant de chercher les quelques petites bêtes.

Une biographie en BD, et prenante, avec ça

Je ne connaissais d’Olympe de Gouges que ce qu’on en apprenait de mon temps : deux lignes dans les cours sur la Révolution française. En gros : une des premières féministes, mais ça ne marche pas. « Trop tôt », diront les professeurs qui n’ont pas peur de la téléologie quand il s’agit de dédouaner les machos de la Révolution. La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne a droit parfois à un extrait en encadré dans les manuels. Ce n’est pas mal, et c’est surtout à ça que je m’attendais en commençant ma lecture.
En réalité, cette BD a bien plus à offrir, pour la bonne raison que c’est une véritable biographie dessinée, qui offre une plongée en règles dans le XVIIIe siècle français. Elle fait découvrir tout ce qu’il y a d’autre dans la vie d’Olympe de Gouges, son enfance, son éducation, son parcours intellectuel, sa vie sentimentale. C’est l’histoire d’une femme promise à un mariage arrangée, mais providentiellement débarrassée d’un mari peu amène par une maladie qui la rend veuve en pleine jeunesse et la laisse libre de ses activités. L’histoire d’une ascension sociale, aussi, dont le changement de son nom de naissance de Marie Gouze en Olympe de Gouges, pratique répandue à l’époque, traduit ses aspirations sociales, mais aussi son goût pour les lettres.
On la suit dans les salons, dans ses conversations passionnées avec tout ce que la fin du XVIIIe siècle compte d’hommes et de femmes de lettres : Rousseau, Voltaire, Condorcet, Franklin, Louis-Sébastien Mercier, Sophie de Beauharnais… mais aussi des personnages moins connus, mais centraux dans la vie d’Olympe de Gouges : le dramaturge Lefranc de Pompignan, Valette, et surtout Jacques Biétrix, le compagnon d’une bonne partie de sa vie, et son quasi mari, même si elle n’a jamais voulu l’épouser, trop échaudée par l’aliénation qu’avait été son premier mariage malheureux.
On la voit faire ses débuts elle-même en temps que femme de lettres : d’abord lectrice passionnée, elle se met à écrire, d’abord en tant que dramaturge, puis vers la fin de sa vie comme pamphlétaire sans merci au beau milieu du chaos de la Révolution puis de la Terreur – où ses convictions inflexibles finiront par lui coûter la vie. On peut alors replacer ses aspirations à l’égalité entre hommes et femmes dans le contexte plus large de ses idées, qui la mènent à réclamer d’abord l’abolition de l’esclavage.

Un exercice réussi…

La vie d’Olympe de Gouges fournit en elle-même une matière propice à un scénario prenant. Encore fallait-il parvenir à ne pas perdre le lecteur dans le grand nombre de personnages qui se bousculent dans cette vie très riche en rencontres, et à l’intéresser au sujet tout du long.
Pour le premier point, le dessin de Catel résout la difficulté avec une élégance trompeuse de simplicité : malgré son style très « ligne claire », on ne confond jamais les personnages entre eux, ce qui n’était pas gagné d’avance. A cela s’ajoute un travail sans doute tout aussi ardu de reconstitution de l’architecture, des costumes, de la géographie parisienne pour les séquences qui se déroulent à Paris, etc. Une foule de petits détails se glissent ainsi dans les cases, mais le résultat reste toujours très clair et très lisible.
Et le scénario ? Il s’en sort plutôt bien. L’intrigue ne traîne pas et les différents aspects de la vie d’Olympe de Gouges sont bien équilibrés : au départ, je craignais une histoire trop portée sur les péripéties amoureuses, qui aurait changé la vie d’Olympe en une sorte de conte bien-pensant et anachronique à l’eau de rose, mais ce n’est heureusement pas le cas (pour autant que j’aie pu en juger). Ce qui marche vraiment bien, c’est la division de l’histoire en chapitres courts, qui permettent de progresser tranquillement dans la lecture tout en rappelant discrètement quelques repères chronologiques. Les quelques 400 pages de la BD se dévorent plus vite que vous ne vous y attendriez.
Quatre cents pages, ça paraît beaucoup : en fait, c’est un très bon format, qui donne à la BD une ampleur semblable à celle d’un roman et lui permet d’approfondir son sujet beaucoup mieux que les albums classiques en 48 pages. En même temps, c’est une BD autonome avec une histoire complète, pas un premier tome de série dont on se demande toujours si la suite paraîtra vraiment. C’est vraiment un bon format.

… doublé d’un solide travail de vulgarisation

En lisant une fiction à sujet historique comme Olympe de Gouges, je suis toujours un peu méfiant : je me dis qu’il y a nécessairement une part de reconstitution ou de liberté prise avec le sujet, qu’il faudrait vérifier, compléter cette première lecture – idéale pour une première découverte – par quelque chose de plus documentaire, une biographie ou un chapitre de manuel d’histoire.
Eh bien, les auteurs y ont pensé, et c’est une qualité supplémentaire de cet album : en plus des 400 pages de la BD proprement dite, les quelques 80 dernières pages sont occupées par des annexes historiques qui fournissent de petites synthèses courtes et accessibles sur le sujet. Une chronologie d’une bonne dizaine de pages retraçant la vie d’Olympe de Gouges, et soixante pages regroupant une quarantaine de notices biographiques consacrées aux personnages que croise Olympe de Gouges, des grandes figures (Louis XVI, Marie-Antoinette, Danton, Robespierre, Saint-Just) aux moins connues (Lefranc de Pompignan, Biétrix). Et si ça ne vous suffit toujours pas, une bibliographie de cinq pages vous attend à la toute fin, de quoi aller fouiner en bibliothèque pour approfondir le sujet… et pourquoi pas lire les oeuvres d’Olympe de Gouges.
A moins de donner dans la paranoïa, il est difficile de ne pas être conquis par le soin extrême apporté à ce travail de vulgarisation.

Si on cherche la petite bête…

Alors, pourquoi pas plus d’enthousiasme ? C’est une impression de lecture, sans doute en partie une question de goût, le tout avec sans doute un peu d’injustice de ma part.
Le dessin est bon, mais il n’y a rien qui tire des « Oh ! » et des « Ah ! » à la lecture. Il faut dire que le genre ne s’y prête pas : ce sont des dessins en noir et blanc, en ligne claire, avec peu de grandes cases ou de pleines pages (mais il y en a quelques-unes). En fait, le dessin cache son jeu, et encore une fois il est facile de ne pas remarquer le travail qu’il y a derrière quand on se retrouve au Palais-Royal, ou dans un théâtre, ou dans l’une des résidences d’Olympe. Si j’étais vraiment ignoble, je regretterais que tout le dessin ne soit pas aussi détaillé et léché que le superbe ex-libris fourni avec la BD et représentant un portrait d’Olympe. Mais sur 400 pages, il aurait sans doute fallu cinq ou dix ans de plus avant de finir…
Du côté du scénario, qui encore une fois s’en tire plutôt bien quand on pense à la difficulté de l’exercice, il y a des moments où on voit un peu les ficelles. Notamment quand Olympe, répondant à quelqu’un qui lui adresse la parole, dit quelque chose comme : « Venant de vous, qui êtes [insérer ici le CV du personnage, qui se trouve être aussi une grande figure historique], cela me touche beaucoup ». Mais c’est de bonne guerre, il faut bien que le lecteur s’y retrouve, et ça ne revient pas si souvent que ça.
Il y a aussi les conversations. Il y en a beaucoup : c’est normal, c’est même de cette façon que la BD arrive à donner une idée du parcours intellectuel d’Olympe de Gouges, ce qui tient de la gageure. Mais l’intrigue prend son temps pour se mettre en place, et les enjeux ne se dessinent que petit à petit. Normal : une vie n’est pas non plus un roman, elle a ses périodes de lenteur et de tâtonnements. Quoi qu’il en soit, et heureusement pour le scénario, cela ne dure pas, et la tension dramatique grimpe nettement à partir du moment où Olympe fait ses débuts sur la scène littéraire parisienne. Quant à l’action « musclée », lorsqu’elle arrive, c’est au moment de la Révolution puis de la Terreur, donc à la toute fin, ce qui forme un beau climax et coûte la vie à l’héroïne au passage : pas d’impatience, donc, il y a aussi de l’action. Mais par moments, il y en a peut-être un peu trop à la fois, et à d’autres elles ne sont peut-être pas assez fouillées. Ça donne envie d’une scène de conversation plus développée, qui entrerait vraiment plus dans les grandes questions qu’Olympe agite avec ses amis. Mais je ne sais pas si le scénariste aurait pu se permettre ça sans risquer de prendre trop de place ou de casser le rythme de son intrigue. La critique est aisée, etc. Il faudrait peut-être une série télévisée pour faire ça bien.
Deux ou trois trucs de style, aussi. Pas beaucoup. Un révolutionnaire aurait-il dit « Viendez tous ? » Non. Est-ce très grave ? Non plus. Dans l’ensemble, « l’ambiance XVIIIe » y est, même si toutes les tournures de langage de l’époque n’y sont pas : l’important est que le tout reste pas trop infidèle et très accessible.
Pour finir, il y a quand même des défauts de forme, mais je ne sais pas s’ils sont imputables au scénariste ou à l’éditeur : des fautes d’orthographe, pas trop nombreuses au début, mais qui deviennent envahissantes dans les tout derniers chapitres. Ça ne serait pas mal que les éditeurs se souviennent que l’orthographe d’une publication est le critère n°1 qui distingue les publications professionnelles des éditions amateur. Sur la fin, ça fait boulot d’amateur. C’est supposé être du Casterman, pourtant.

Dans l’ensemble, Olympe de Gouges est une belle réussite, qui accomplit un tour de force avec le sourire, et donne un résultat à la fois plaisant à lire et (pour autant que j’aie pu en juger) solide sur le plan éducatif. Même s’il y a toujours moyen d’imaginer que ça aurait pu être encore plus grandiose, il n’y a vraiment pas de quoi bouder son plaisir. Si vous voulez faire une virée en pleine fin d’Ancien Régime, allez donc voir de ce côté-là… et si vous êtes étudiant en histoire moderne, ça devient un must !


[BD] Julie Maroh, « Le bleu est une couleur chaude »

19 juillet 2012

Tombé un peu par (un heureux) hasard sur cette BD de 160 pages. L’auteure a tenu un blog BD sous le nom de Djou et vient d’en ouvrir un autre sous son vrai nom (blogs que je ne connaissais pas particulièrement avant de lire la BD, mais où on trouve des crayonnés, croquis et autres morceaux de making of sympathiques).

Quatrième de couverture :

« Mon ange de bleu
Bleu du ciel
Bleu des rivières
Source de vie… »
La vie de Clémentine bascule le jour où elle rencontre Emma, une jeune fille aux cheveux bleus, qui lui fait découvrir toutes les facettes du désir.
Elle lui permettra d’affronter enfin le regard des autres.
Un récit tendre et sensible.

Mon avis :

La BD commence en réalité peu après la mort de Clémentine. Emma se rend chez Clémentine et lit son journal intime, que Clémentine lui a légué. Pendant sa lecture, elle se souvient de leur rencontre et de leur relation. Une bonne partie de la BD consiste donc en un grand flashback raconté du point de vue de Clémentine, dont on suit l’évolution entre la Seconde et la Terminale, puis encore après. Ce récit est l’occasion de planches en noir et blanc où pointent seulement des touches de bleu, qui soulignent les moments particulièrement chargés d’émotion pour la narratrice.

C’est donc une histoire d’amour lesbien, avec une intrigue où on retrouve la plupart des éléments inévitables dans ce genre d’histoire : l’acceptation de ses attirances homosexuelles par la narratrice, le regard des autres, l’engagement ou non dans la cause LGBT, et bien sûr tous les éléments d’une histoire d’amour en général.
Comme toutes les histoires d’amour, ce n’était pas facile à raconter, mais j’ai très vite accroché et je trouve que l’auteure a réussi à trouver un ton juste, qui montre la violence des émotions d’une ado et la tendresse des attitudes, des petits gestes, etc. sans tomber dans le pathos. L’histoire reste classique, mais elle est bien menée, les personnages sont peu nombreux mais approfondis (avantage d’avoir pris le temps de raconter l’histoire sur 160 pages).

Le graphisme est bon. Le dessin n’est pas parfait, et je suppose qu’on peut ne pas aimer le style, qui mêle des décors, vêtements etc. plutôt réalistes et détaillés à des expressions « très BD » avec parfois de gros yeux et des sourires énormes (personnellement j’ai bien aimé, je trouve que le mélange entre les deux fonctionne bien). L’aquarelle rend bien et se prête bien à une alternance entre le trait net et des décors et couleurs parfois flous qui rendent telle ou telle émotion. L’alternance couleurs pleines / noir et blanc avec touches de couleur rend très bien. L’autre grande force de la BD, c’est son découpage, qui laisse une grande part aux silences, aux regards, gestes, etc. et qui installe d’emblée un rythme auquel on se laisse prendre.

Bref, j’ai vraiment bien aimé. C’est l’une des rares BD « occidentales » que je connaisse à aborder le thème de l’amour homosexuel, et elle le fait très bien. Je pense que ce genre de BD peut aider les ados (et les lecteurs en général) homos ou bi à mieux s’accepter et à prendre confiance en eux. Et pour les autres lecteurs, c’est une belle histoire d’amour bien dessinée et bien menée (mais attention aux âmes sensibles, prévoir quelques mouchoirs à portée de la main !).