[BD] « Une histoire du sexe », par Coryn et Brenot

19 août 2019

Coryn-Brenot-UneHistoireDuSexe

Référence : Laetitia Coryn (dessin), Marie Galopin (couleur) et Philippe Brenot (scénario), Une histoire du sexe, Paris, Les Arènes BD, 2017 (première édition sous le titre Sex Story en 2016).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Voici le premier récit graphique sur l’histoire de la sexualité à travers les âges. il nous fait voyager dans toutes les époques du plaisir, depuis la préhistoire jusqu’à aujourd’hui.

Avec beaucoup d’humour, ce best-seller mondial dévoile ce que les livres d’histoire n’osent pas raconter.

« Jamais aucun roman graphique n’a abordé l’histoire du sexe. Et quelle réussite ! De cette recherche titanesque réalisée par les auteurs résulte une lecture à la fois excitante et instructive. » L’Express  

« Un roman graphique irrévérencieux et fascinant. » The Guardian  

« Clair, déculpabilisant et frais. » Psychologies magazine 

« Une vision anthropologique, scientifique mais aussi amusante de l’érotisme humain. » El País« 

La jolie couverture

Une histoire du sexe est une réédition en 2017, sous un titre différent, d’une bande dessinée publiée l’année précédente sous le titre Sex Story. La première histoire de la sexualité en BD. Je n’ai pas été vérifier si c’était bien la première, le détail m’importe peu et j’aime mieux le nouveau titre. On notera au passage que le second titre, entièrement en français, emploie le mot « histoire », qui peut faire davantage penser au domaine savant, tandis que le mot anglais story du premier titre privilégiait la narration à l’aspect proprement historique et documenté. Rétrospectivement, le choix du premier titre paraît étrange, en dehors de l’allitération en s typique d’un marketing pour public anglophone. L’éditeur, Les Arènes, s’est spécialisé dans la publication de BD de vulgarisation savante, historique ou scientifique, et les enquêtes documentaires ou politiques. Il a notamment traduit l’excellent Economix de Dan Burr, qui réussit le tour de force de rendre les théories économiques accessibles et accomplit un véritable travail citoyen. Étant donnée la mode provoquée par le succès de plusieurs de ces ouvrages, Logicomix, Economix, Psychologix, etc. nous avons sans doute échappé de justesse à Sexix. Décidément, Une histoire du sexe, c’est plus sobre.

De rouge vif dans la première édition, avec le mot « Sex » occupant un bon quart de la hauteur, la couverture a viré au noir et blanc dans la deuxième, mettant mieux en valeur le dessin fin et précis de Laetitia Coryn, qui propose un bon équilibre : assez de sensualité pour mettre en valeur le sujet, assez de stylisation et de plans larges pour ne pas faire porno, et un dosage varié de romantisme, de mignonitude et d’humour. Quant au gros du texte, on le doit à Philippe Brenot, présenté en troisième de couverture comme « psychiatre et anthropologue, directeur des enseignements de sexologie à l’université Paris Descartes ». Un auteur qui, a priori, maîtrise le sujet et sait composer une synthèse rigoureuse à l’aide de connaissances scientifiques à jour. A priori.

Une préface racoleuse

Les choses commencent à m’inquiéter un peu dès qu’il s’agit de définir précisément le propos de l’ouvrage. Le quatrième de couverture annonce « le premier récit graphique sur l’histoire de la sexualité à travers les âges [qui] nous fait voyager dans toutes les époques du plaisir, depuis la préhistoire jusqu’à aujourd’hui « . Sur le plan chronologique, c’est bel et bien le cas. À vrai dire, la BD s’autorise même un dernier chapitre de spéculations sur le futur dont il aurait peut-être dû se passer, à voir la banalité des hypothèses avancées (un hypercontrôle de la sexualité et de la reproduction doublé d’un abandon complet de la reproduction sexuée naturelle dorénavant interdite, jusqu’au jour où un couple clandestin se cache dans la jungle africaine pour… sérieusement, la réinvention de l’Amûre et du Bon Vieil Accouplement à la Main dans un contexte de sexualité hypercontrôlée, on a déjà vu ça partout en science-fiction, du roman Herland en 1915 à THX 1138 de George Lucas…).

Mais qu’en est-il du cadre géographique de l’ouvrage ? Aura-t-on droit à quelques mots sur la sexualité dans l’ensemble des cultures humaines ? Cela ferait beaucoup de boulot. L’introduction, « Secrets bien gardés », n’en dit rien (ce qui peut expliquer son titre). La précision est rejetée au dos, au bas de la page 4 : « Cette histoire de la sexualité est « une » lecture de l’évolution des mentalités dans le courant judéo-chrétien. D’autres lectures complémentaires peuvent être faites (suites possibles d’Une histoire du sexe) dans le champ de l’islam, des traditions hindouistes et bouddhistes, des grandes cultures de la tradition (Afrique, Asie, Océanie), toutes riches d’une dimension érotique qui caractérise les sociétés humaines. » Ah, donc ce n’est pas réellement une histoire généraliste du sexe dans l’Histoire. Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir opté pour un titre (ou un sous-titre) plus précis, quelque chose comme le livre de Robert Muchembled L’Orgasme et l’Occident, puisque la BD adopte se concentre en bonne partie sur l’Occident ? Autre question : si l’ouvrage s’intéresse à la tradition judéo-chrétienne, pourquoi passer quasiment 80 pages sur la Préhistoire et l’Antiquité polythéiste, en intercalant bizarrement une double page sur la Genèse biblique au milieu de la Préhistoire ? Tout cela n’est pas clair. Quant aux suites possibles évoquées par ce petit avertissement, aucune n’est parue à l’heure où j’écris.

La préface, donc, s’intitule « Secrets bien gardés » et, au lieu de préciser directement le cadre de l’ouvrage, elle nous explique à quel point nous avons de la chance d’avoir commencé à la lire, car elle va nous révéler une histoire « que l’on nous a longtemps cachée » et des choses « qu’aucun manuel d’histoire ne [nous] dira ». Bémol nécessaire : la BD se termine par une bibliographie remplie d’ouvrages savants d’historiens et d’historiennes consacrés à la sexualité dans l’Histoire, ce qui tombe bien parce qu’il a bien fallu que les auteurs se documentent quelque part. Je suppose que la préface parlait des manuels scolaires, mais ces derniers, contrairement à ce qu’affirme le texte, abordent par exemple bel et bien la question de la sexualité de Cléopâtre (qu’on trouve dans tous les bons manuels de latin de niveau 3e, hé si !).

Deuxième bémol : toute à ses effets de manche, la préface en oublie le sens de la nuance, heureusement plus présent dans la suite. Par exemple, elle résume un peu vite « la formidable évolution des mœurs » d’un ton très progressiste, alors que la suite montre bien que l’histoire de la sexualité n’est pas un progrès constant, mais connaît des phases de liberté suivies de régressions consternantes, y compris aux époques récentes.

Le texte donne par ailleurs dans « l’Histoire par le petit bout de la lorgnette » en multipliant les promesses émoustillantes au sujet de la sexualité des personnalités célèbres de l’Histoire, y compris à propos du supposé piercing génital du prince consort Albert, dont le chapitre sur le XIXe siècle mentionne plus honnêtement qu’on ignore s’il en portait bel et bien un et que le nom de cet accessoire s’est simplement trouvé associé à ce monsieur pour des raisons obscures.

Les auteurs pointent en revanche avec justesse l’insuffisance de l’éducation sexuelle actuellement délivrée dans les collèges et les lycées, en dépit des efforts trop limités de l’institution et des tentatives des associations pour y suppléer avec leurs maigres moyens.

Dans l’ensemble, ces premières pages me laissent l’impression d’un propos un peu trop racoleur, prêt à sacrifier parfois rigueur et précision pour appâter le grand public. Mais passons à la BD proprement dite.

Une démarche de vulgarisation bienvenue…

J’ai été assez convaincu par le graphisme. Certes, la BD parle de sexe, mais je prierai mon digne lectorat de ne pas croire trop vite au compliment facile. Le sujet ne l’était justement pas, et Laetitia Coryn déploie une variété de styles adaptée aux fréquents changements de registre des dialogues (élaborés en commun avec Philippe Brenot). Ces derniers ne forment généralement pas une histoire, mais davantage un commentaire du texte principal de vulgarisation qui constitue le cœur du propos. C’est une structuration souvent adoptée dans les BD de vulgarisation historique ou scientifique, et elle fonctionne très bien, avec d’autant plus de facilité que la sexualité est un sujet qui risque beaucoup moins d’ennuyer les gens que l’économie (je crois). La BD reste longue, près de 200 pages bien remplies.

L’humour est très présent, pas systématique mais presque, limite trop puisqu’il prêterait parfois le flanc à l’accusation de facilité. Affirmer la possibilité de parler de sexe sans basculer tout le temps dans la plaisanterie aurait été plus original, mais j’en demande sans doute trop. Cet humour déploie cependant une palette de tonalités très variée et très réussie selon les cases : joyeuse célébration des corps ici, potache et impertinent là, trop graveleux de temps à autre, acidulé, corrosif ou noir ailleurs, empruntant au dessin de presse satirique quand il s’agit de dénoncer les excès et les absurdités de la domination masculine, de la répression de la sexualité ou des discriminations envers l’homo- et la bisexualité.

Venons-en au cœur du scénario, à savoir son propos vulgarisateur. Il puise dans les connaissances historiques, sexologiques, mais aussi psychiatriques, médicales et politiques, ce qui fait beaucoup à la fois mais est inévitable, car, on le sait depuis Lysistrata d’Aristophane, la sexualité est profondément politique. Qu’en est-il de la qualité de la synthèse de connaissances que nous pouvons découvrir au fil des pages ? C’est là que j’ai quelques réserves. En effet, ma lecture a souvent pris des allures d’attraction de montagnes russes, tant le niveau fluctuait d’un chapitre à l’autre et quelquefois d’une page ou d’une case à l’autre.

… non dénuée d’erreurs ou d’amalgames étranges

Le chapitre sur la Préhistoire propose quelques informations générales bienvenues sur l’évolution qui a mené des singes au premiers hominidés, avec les différences physiques que cela implique. Aux pages 8 et 9 figure un schéma bien pratique sur l’homo habilis comparé aux singes qui précèdent et aux humains qui suivent. Au bas de la page 8, l’auteur nous indique que « par simplification, toutes ces innovations sont attribuées à l’homo habilis » avant de préciser que plusieurs interviendront chez telle et telle espèce postérieure. Soupir de ma part, mais on ne peut certes pas tout détailler dans un ouvrage aussi général et surtout les limites du truc sont indiquées clairement. Suit une petite histoire suivant un groupe d’hominidés pour étudier leur sexualité. On y découvre un certain Noah qui invente le premier cache-sexe, puis en page 14 « le premier viol » (dû à un certain Zinn), après quoi le couple formé par Noah et Saw, en une page, s’avère à l’origine de « l’invention de la tendresse », fait l’amour « pour la première fois », invente la pudeur et fait « la découverte de l’amour ». Des personnages fictifs pour illustrer un propos scientifique général, d’accord : c’est du docu-fiction. Mais pourquoi souligner à ce point que cette intrigue, fictive, est une série de « PREMIÈRES FOIS » ? C’est une fiction, pas un mythe d’origine !

L’historiette se conclut sur l’idée que l’amour est le propre de l’espèce humaine, ce qui me semble bien rapide et aurait appelé au moins une petite prise de distance, le temps d’indiquer que ce qu’on appelle « amour » a fortement varié selon les cultures humaines, ce qui ne facilite pas la tâche de savoir si d’autres espèces vivantes l’ont développé ou non. Je pense aussi que des zoologues spécialistes de la sensibilité et de l’intelligence animales trouveraient à y redire, mais passons.

Et à propos de mythes d’origine, devinez qui arrive aux pages 16-17 ? La Bible, avec un résumé de la Genèse. Genèse présentée par le texte comme le récit fondateur « des trois grands monothéismes (judaïsme, christianisme, islam) » – mais dans ce cas, pourquoi avoir écrit en gros « la Bible » juste au-dessus, et pas « L’Ancien Testament et le Coran », qui aurait mieux regroupé les trois ? Bon, c’est du pinaillage. Ce qui m’étonne surtout est la place choisie pour cette double page, en pleine Préhistoire (car le chapitre sur la Préhistoire reprend après), alors qu’en toute bonne chronologie cette double page devrait se trouver dans le chapitre sur l’Antiquité, au même endroit où sont présentés plusieurs autres mythes fondateurs d’autres religions, de la Mésopotamie à la cosmogonie grecque en passant par l’Égypte. En l’état, on a l’impression d’assister d’abord à une sorte de mythe des origines réécrit à la mode L’Odyssée de l’espèce (le docu-fiction d’Yves Coppens est d’ailleurs mentionné dans les sources de ce chapitre), puis au mythe d’origine biblique, comme s’il fallait rapprocher les deux. Je veux bien, mais dans ce cas, il aurait fallu faire explicitement la comparaison dans le texte, sans se contenter de ce rapprochement curieux, qui paraît donner à la Genèse biblique davantage d’importance ou de légitimité qu’aux autres mythes, sans expliquer pourquoi.

Le reste du chapitre est heureusement plus logique et convoque utilement les analyses de Darwin, Freud et Lévi-Strauss pour présenter plusieurs théories importantes au sujet de la sexualité et des tabous dans la Préhistoire.

Après ce début relativement prometteur en dépit de cette étrangeté de construction, l’ouvrage aborde l’Antiquité. Je vais détailler cette partie, car c’est une période historique que je connais bien, ce qui m’a permis de l’aborder d’un œil différent du reste de la BD.

Le chapitre 2 présente la sexualité en Mésopotamie. La sociabilité et les rites qui y sont liés dans les sociétés sumériennes et akkadiennes sont présentés en quelques pages, qui illustrent ensuite joliment un passage d’une invocation à la déesse Ishtar. Extrait : « Fais-moi l’amour six fois comme à une chèvre, fais-moi l’amour sept fois comme à une biche, fais-moi l’amour douze fois comme à une perdrix ! » Il faut que je trouve le texte complet de cet hymne-là, le Cantique des Cantiques peut aller se rhabiller. (C’est d’ailleurs ce que les auteurs ont dû se dire, car cet autre monument de la sensualité littéraire antique n’est pas mentionné dans la BD.)

Le chapitre 3 enchaîne sur l’Égypte, avec le même mélange de rapide commentaire des mœurs et de résumés de mythes. C’est là que je commence à tomber sur des détails qui me font tiquer. « Selon l’ancienne tradition, au nom d’Isis, toute femme doit, une fois dans sa vie, avoir eu commerce [comprenez: avoir fait l’amour] avec un étranger. » Ah ? En fervent lecteur des auteurs grecs et latins, j’ai comme l’impression de lire du Hérodote. J’espère que l’information ne vient pas de là, car Hérodote, en dépit de tous ses efforts, raconte parfois des bêtises sur les Égyptiens, et les (bons) égyptologues savent prendre du recul envers ses affirmations.

Arrive Cléopâtre. Qui, selon le texte, « a laissé l’image d’une femme de pouvoir au charme oriental associé à la débauche et à la luxure. » L’image, oui, mais pas la réalité ! Cette légende d’une Cléopâtre séductrice est une construction de la propagande romaine d’Octave, attaché à discréditer la reine d’Égypte qui s’était alliée avec Marc-Antoine, son adversaire politique du moment. Or ce n’est dit nulle part. Pire : les deux pages qui suivent reprennent telles quelles, et pêle-mêle, des affirmations manifestement tout droit sorties des textes romains, qu’aucun antiquisant digne de ce nom ne s’aventurerait à prendre pour argent comptant. Et on termine par le suicide avec serpent, tout aussi légendaire, qu’il aurait fallu lui aussi présenter avec de grandes précautions (au minimum). Voilà donc notre sexologue qui se vautre dans les clichés les plus faux au sujet de Cléopâtre, après avoir conspué les « manuels scolaires », alors qu’il lui aurait suffi de consulter un manuel de latin de collège pour lire des analyses critiques sur ces légendes concernant Cléopâtre. Un comble.

Le chapitre 4 est consacré à la Grèce. Là encore, une rapide présentation des coutumes cohabite avec d’abondants résumés de mythes, plus détaillés qu’ailleurs en raison de la place importante qu’ils ont prise dans la postérité. L’auteur avance des éléments de comparaison entre divinités également rapides (pour rappeler ce qu’Aphrodite doit à Ishtar et à Isis) et parfois franchement erronés (Ouranos n’est pas « la force de vie » mais seulement le Ciel personnifié. Aphrodite « éveille la nature au printemps » ? Je me demande alors ce que fait Déméter). L’ensemble reste correct, en dépit d’un brin d’idéalisation (hélas, Hermaphrodite, à la fois homme et femme, ne représente pas « la perfection » aux yeux des Grecs : c’est une figure à la signification plus ambiguë) et d’un brin de manque de recul envers les sources (j’aurais aimé une approche plus critique du mythe de Tirésias selon lequel la femme éprouve sept fois plus de plaisir que l’homme dans les rapports sexuels : c’est un mythe à remettre dans le contexte des mentalités grecques et qui n’est pas forcément aussi bienveillant envers les femmes que ce qu’on pourrait croire de nos jours).

La sexualité grecque antique est très bien présentée, avec des explications indispensables rappelant que les notions d’homosexualité et d’hétérosexualité sont des inventions du XIXe siècle et que les Grecs concevaient leur vie amoureuse et sexuelle à l’aide de notions toutes différentes. La conception des rapports entre hommes et femmes au sein du mariage d’un côté et la pédérastie de l’autre sont ainsi présentés avec justesse. Suit une courte présentation du Banquet de Platon, avec le mythe des androgynes, et une page concluant sur le statut des femmes, où prédomine la présentation des théories sexistes d’Aristote à leur sujet. Ouf ! La rigueur du propos s’améliore : voilà de l’excellente vulgarisation comme j’aime à en voir.

La rigueur du propos en question redevient néanmoins préoccupante au fil du chapitre 5, « Rome, grandeur et décadence ». Décadence ? Sûrement un trait d’humour, puisque la notion de décadence a été abandonnée par tous les historiens sérieux depuis un bail. Mais non ! Après une distinction plutôt juste entre les coutumes étrusques et une certaine régression amenée par la domination romaine, les choses se gâtent au moment de présenter les rites des Saturnales : en gros, l’auteur y voit des orgies pures et simples. Il enchaîne tout de go avec l’affaire des bacchanales, où il reprend sans aucun recul les récits romains concernant ce scandale où l’on a prêté à des femmes toutes sortes de comportements dépravés. Je me demande où il a pris des renseignements aussi datés ! Sans aucune transition, on repasse à des pages impeccables sur la sexualité romaine, des lupanars aux rapports forcés avec les esclaves, en passant par les conceptions romaines de la virilité. Et puis paf : les pages 79 à 81 nous dépeignent bel et bien « la décadence romaine », en passant allègrement toute l’histoire de l’empire à la moulinette des clichés les plus obsolètes, de Messaline aux orgies. La page 81 s’achève sur des Romains paniqués fuyant l’éruption du Vésuve, qu’un personnage prétend provoquée par leurs orgies. Humour, sans doute… mais le reste de la page présente avec sérieux une « décadence » des Romains. Comment comprendre cette page ? Ce n’est pas clair du tout et ça devrait l’être.

Les début de la chrétienté sont expédiés en une page (p. 82) : les papes sont « jaloux et débauchés » tandis que les discours de saint Paul sont décortiqués avec nuance, autant dans leurs aspects progressistes que dans leurs aspects les plus conservateurs, qui sont malheureusement les plus mis en avant au cours des siècles suivants.

Bonnes idées, lieux communs et erreurs crasses

La suite de la BD reste largement centrée sur l’Europe et les États-Unis (en gros l’Occident, donc). C’est dommage, mais cela correspond à ce qui était annoncé au début. Je n’ai pas trouvé d’erreurs aussi crasses dans le chapitre sur le Moyen âge. Pour autant que j’aie pu en juger, celui-ci fait un bon travail, pourfendant au passage quelques clichés (ah, la ceinture de chasteté…) et rappelant très justement que le fameux amour courtois est adultère et pas toujours platonique. J’ai appris au passage que la chapelle Sixtine, au plafond si célèbre, a été financée par l’argent des maisons closes que possédait le Vatican (édifiant !).

Ce chapitre et les suivants adoptent une démarche qui se veut féministe et arrive parfois à l’être, dénonçant le sexisme parfois proprement ahurissant des religieux mais aussi des médecins et des politiques à l’encontre des femmes… tout en alignant un choix d’auteurs et de grands noms de l’Histoire impeccablement traditionnel. Le Moyen âge ne connaît pour femmes qu’Héloïse et Jeanne d’Arc, la Renaissance n’en montre aucune et le XVIIIe siècle est inauguré par une galerie exclusivement masculine (p. 126). J’imagine qu’on ne peut pas être attentif à tout à la fois, mais c’est une occasion manquée.

Dans le chapitre sur la Renaissance, j’ai vu avec étonnement l’homosexualité de Montaigne affirmée comme une certitude : j’aurais bien pris quelques détails sur les sources et le raisonnement qui conduisent à cette conclusion. Je ne sais pas quels documents permettent de faire la part entre une amitié étroite et une relation amoureuse dans les liens qui ont uni Montaigne et La Boétie. Par ailleurs, la notion d’homosexualité actuelle n’existait pas tellement plus au Moyen âge que dans l’Antiquité, ce qui fait que Montaigne a aussi bien pu être ce qu’on appellerait maintenant bisexuel. Mais c’était impossible à détailler dans un ouvrage aussi généraliste. Même petit regret au sujet de Léonard de Vinci (là encore, comment sait-on qu’il était exclusivement homo et pas bi, par exemple ?).

Un chapitre inattendu rompt la succession chronologique d’ensemble pour s’attarder sur le sujet de la masturbation et sur l’histoire, délirante mais (pour le peu que j’en avais lu ailleurs) véridique, de sa répression au fil des siècles.

Le XVIIIe et le XIXe siècles présentent un tableau étonnant de progrès et de régressions selon les aspects de la société et les régimes politiques. J’ai déjà dit plus haut mes regrets de ne trouver aucune intellectuelle ni aucune artiste du XVIIIe siècle. Seule Mme de Pompadour fait l’objet d’un développement, qui la cantonne à son rôle parmi les supposés exploits sexuels de Louis XIV. Au moins il y a le chevalier d’Éon. Mais c’est tout et c’est bien peu. Rien, par exemple, sur Olympe de Gouges, la Révolution est expédiée bien vite et résumée aux terreurs de, heu, la Terreur. Bizarre pour une BD qui met si volontiers l’accent sur l’émancipation du corps des femmes. Bien sûr, on peut toujours aller lire la BD de Catel et Bocquet sur Olympe de Gouges mais un petit mot dans une BD généraliste n’aurait pas été de trop au sujet de cette militante dont la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne réfléchit notamment sur la question du mariage.

Les célébrités des XVIIIe et XIXe siècles retenues sont classiques et le propos donne parfois dans l’anecdote croustillante plus ou moins véridique. Que les vies sexuelles de Casanova et Sade y soient détaillées, cela se comprend, mais pour ce qui est de Napoléon, son code était plus indispensable à la BD que le détail de ses maîtresses successives, qui n’apporte rien à une histoire générale de la sexualité, pas plus que les vies sexuelles de la reine Victoria et de Victor Hugo, qui ne sont liés à aucune innovation ou particularité significative. C’est ce que je voulais dire tout à l’heure en parlant de « l’histoire par le petit bout de la lorgnette ».

Arrive une page résumant la vie et la carrière de George Sand… et là, paf, nouveau flagrant délit de grand n’importe quoi. Du sexisme, d’abord : George Sand est présentée à travers la succession de ses liaisons amoureuses (uniquement masculines : rien sur sa liaison avec Marie Dorval, mais il est vrai que le cas est délicat à trancher). Mais pas le moindre mot sur le contenu de ses livres, elle qui est l’une des très rares femmes à avoir pu vivre de sa plume pendant toute sa vie et qui a multiplié dans son œuvre les personnages féminins forts et les dénonciations de la condition des femmes ! Nouvelle occasion manquée dans une BD qui affiche un ton féministe. Erreur, ensuite : une case de la page 155 montre la supposée lettre érotique qu’elle aurait écrite à Musset et qui est « un grossier canular », comme l’affirme Martine Reid dans sa biographie de George Sand (Gallimard, coll. « Folio biographies », 2013, p.109, note de bas de page). Pas de chance ! J’étais justement en train de lire cette biographie quand j’en suis arrivé à cette partie de la BD.

Alors, d’accord, c’est un détail dans un ouvrage aussi volumineux. Mais ça commence à faire beaucoup de détails, et il y a tout de même de quoi s’inquiéter : si un auteur censé maîtriser le sujet s’avère, à plusieurs reprises, incapable de prendre un recul critique envers des sources antiques, puis incapable de distinguer une forgerie érotique d’un vrai texte érotique d’époque, peut-on faire confiance à ce qu’il écrit dans le reste de la BD ? Je dois donc vous recommander de prendre ce qu’affirme cette BD avec des pincettes, et de ne pas vous appuyer dessus dans aller consulter au préalable des ouvrages plus précis sur l’histoire de la sexualité. C’est dommage, très dommage, car la BD elle-même est touffue, dotée d’annexes, dont une bibliographie et même un index des personnages, et on s’attendrait à pouvoir s’y fier. De toute évidence, la rigueur qu’elle déploie reste assez fluctuante et elle est souvent prête à sacrifier l’exactitude à une anecdote émoustillante.

C’est d’autant plus regrettable que, selon les pages, la qualité du propos peut s’avérer bien plus satisfaisante, à commencer par la présentation bienvenue du traité de Stendhal De l’amour (p. 157) ou de la vie d’Oscar Wilde dont la vie et le procès comptèrent beaucoup pour les premières revendications des homosexuels (p.160). Le chapitre sur le XXe siècle présente utilement les jalons des énormes progrès accomplis, en passant par les amours de Colette et « Missy », par les écrits de Freud et une présentation pratique de ses principales théories, que j’aurais aimées voir nuancer par la mention (même brève) de leur critique postérieure. Wilhelm Reich, Kinsey et ses rapports, mais aussi Marthe Richard et les travaux de Masters et Johnson, sont convoqués de manière très intéressante pour montrer l’apparition de la sexologie en tant que science, tandis que le féminisme s’affirme de plus en plus, jusqu’à la « libération sexuelle » des années 1960, évoquée d’une façon qui m’a paru un peu idéalisée. La page 176 présente les sex symbols de l’époque : pourquoi pas, mais si l’expression est récente, le phénomène n’est pas une nouveauté (on pourrait évoquer les gladiateurs célèbres de la Rome antique, entre autres).

J’en viens aux dernières erreurs qui m’ont déconcerté et rendu sceptique sur la rigueur du propos : des erreurs crasses qui portent, cette fois, directement sur le vocabulaire de la sexualité et de l’identité de genre. J’ai ainsi été étonné de voir le texte employer le mot de « transsexualisme » (à propos du chevalier d’Éon, à la fin de la p.141) alors que j’ai toujours lu dans les ouvrages que j’ai consultés le terme « transexualité » et que les personnes trans elles-mêmes demandent à ce qu’on parle de « transidentité » afin que d’éviter toute confusion avec la sexualité induite par les suffixes « sexualisme » ou « sexualité ». Confusion que la BD opère elle-même à la page 180 en listant la « transsexualité » (avec deux s, tant qu’à faire) parmi les « orientations sexuelles » possibles. Alors que ça n’en est pas une, et qu’un sexologue devrait connaître cette distinction de base.

Une dernière bourde pour la route ? En page 183, l’auteur explique que « la LGBT défend les droits des lesbiennes, gays, bi, trans, mais aussi des asexuels et des queers ». Bourde, car on ne dit pas « la LGBT » puisqu’il ne s’agit pas du nom d’une association, mais d’une abréviation regroupant commodément les initiales de quatre des principales minorités d’orientation sexuelle ou d’identité de genre : les lesbiennes (L), gays (G), bisexuels (B) et trans (T). Là encore, je m’étonne qu’un sexologue professionnel commette une telle erreur (à moins, gardons espoir, qu’il ne s’agisse des séquelles d’une phase de corrections confiée à quelqu’un d’autre ?).

Conclusion : peut mieux faire

Le projet était prometteur, le résultat n’est pas fondamentalement mauvais mais me déçoit par son recours à des sources parfois datées et son niveau de rigueur très fluctuant, qui fait que c’est un ouvrage auquel je ne peux pas faire confiance. S’adresser à un large public de non-spécialistes ne peut pas autoriser à opérer tous les raccourcis et à laisser passer des erreurs patentes. Je ne peux donc pas recommander cette BD, car les erreurs que j’ai relevées sur les sujets que je connaissais bien (ou pour lesquels je disposais d’ouvrages spécialisés) me font craindre que le reste ne contienne d’autres amalgames ou erreurs que je n’aurais pas vus.

Rien de tout cela n’est incurable : il suffirait d’une nouvelle édition revue et corrigée pour remédier à bien des choses. Mais en attendant, je préfère vous conseiller de trouver d’autres livres sur la sexualité plus fiables.

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[BD] « La Charge émotionnelle et autres trucs invisibles », Emma

24 décembre 2018

Emma-ChargeEmotionnelle

Référence : Emma, La Charge émotionnelles et autres trucs invisibles, chez Massot éditions (septembre 2018).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Je lis plein de choses et je les regroupe par thèmes. Au bout d’un moment, j’ai le sentiment qu’un des thèmes mérite d’être porté au public. Je résume et ancre ce thème un peu théorique dans nos vies privées : ces expériences personnelles qui permettent de toucher chaque femme. C’est vraiment ça que j’ai vécu quand je me suis éveillée à la politique, qui a longtemps été pour moi un truc un peu chiant. J’ai trouvé dans des articles féministes des scènes que j’avais vécues. Il n’était pas possible que ce soit arrivé à plein de femmes, même à l’autre bout du monde, et qu’il n’y ait pas de lien ! J’ai ensuite lu des articles expliquant ce qui fait que des catégories de personnes vivent des choses similaires : il existe un système. Partir de ces événements que l’on vit seule, montrer qu’on les vit toutes, et faire apparaître l’importance du contexte : de cette façon, on peut agir sur le contexte pour changer son expérience personnelle. »

Mon avis

J’ai reçu en cadeau cet album tiré du blog d’Emma, que je ne connaissais auparavant que par un ou deux billets que j’avais vu passer sur les réseaux sociaux. Emma se présente (sur la page « À propos » du blog) comme une femme de 36 ans, mère d’un petit de 6 ans, ingénieure informaticienne le jour et dessinatrice de BD quand elle a fini le reste. Elle a lancé son blog en avril 2016 (c’est du mois jusqu’à ce mois que remontent ses archives). La Charge émotionnelle et autres trucs invisibles est le troisième album tiré de son blog, au sein de la série « Un autre regard », après un premier tome intitulé Un autre regard. Trucs en vrac pour voir les choses autrement (paru en mai 2017) et un tome 2 intitulé Un autre regard tome 2, avec la BD « Fallait demander sur la charge mentale » (paru en novembre 2017). Cette BD sur la charge mentale incluse dans le tome 2 semble avoir remporté du succès en ligne et avoir contribué à la faire connaître. Je n’ai pas lu les tomes précédents, mais ça ne m’a gêné en rien puisque chaque chapitre semble complètement autonome.

Le blog est sous-titré « Politique, trucs pour réfléchir et intermèdes ludiques ». Sur ces trois composantes, l’album illustre surtout les deux premières. Ses cinq chapitres abordent quatre sujets de société qui oscillent entre le commentaire social, la vulgarisation en sociologie ou psychologie et le message féministe. Le tout sous une forme très claire avec un dessin simple et dynamique, et un propos qui fait parfois usage d’humour ou d’ironie pour dénoncer l’inacceptable. La mise en page très aérée ménage une lecture rapide et laisse parfois le sentiment d’un album court ou peu rempli… impression trompeuse, puisque le livre compte tout de même 112 pages et que chaque billet a visiblement fait l’objet d’un travail de documentation voire d’enquête préalable non négligeable, comme le laisse penser la bibliographie en fin de volume.

Dans cet album, il est question de violences sexuelles et de consentement (notamment du mouvement #MeToo), du racisme et de la corruption dans la police (via le témoignage glaçant d’un policier à la retraite qu’Emma met en dessins), de l’invisibilisation du travail des femmes et du « pouvoir de l’amour » (notion sociologique désignant un aspect des relations sociales que les femmes se retrouvent souvent à prendre en charge).

Les deux premiers thèmes ont l’avantage de permettre d’approfondir des sujets d’une actualité brûlante au moment de la parution de l’album. En effet, le mouvement MeToo (alias BalanceTonPorc, alias MoiAussi) a commencé à l’automne 2017. Quant aux questions du rôle de la police, de la formation des policiers, de leurs bavures mais aussi de leur quotidien et de leur fatigue, elles reviennent de manière récurrente dans l’actualité au fil des « bavures », des « accidents de grenade » en manifestation qui soulèvent le problème des violences policières depuis au moins deux ans, mais aussi au fil des protestations et revendications des syndicats policiers face à la charge de travail supplémentaire engendrée d’une part par la surveillance consécutive aux attentats de Daech visant la France et d’autre part par les déploiements policiers de plus en plus importants mis en place à l’occasion des manifestations.

Les chapitres abordant l’invisibilisation du travail des femmes et le « pouvoir de l’amour » constituent une bonne vulgarisation sur des sujets que l’on peut découvrir par ailleurs dans des manuels de sociologie portant sur les études sur le genre (rappelons que les études sur le genre s’intéressent aux rôles des genres et à ce qu’on appelle couramment « l’égalité entre hommes et femmes », ce qui inclut des sujets d’étude tels que le travail domestique, les congés parentaux, etc.).

L’album n’est pas un chef-d’œuvre de dessin, mais ce n’est pas le but : le but est visiblement de sensibiliser le lectorat aux sujets abordés, d’exprimer l’avis de l’auteure et de vulgariser des connaissances sociologiques. Et de ce point de vue, c’est une réussite. Chaque chapitre constitue une bonne porte d’entrée sur les sujets abordés, complétée par une bibliographie à la fin pour aller plus loin. Une annexe honnête et utile que j’apprécie, puisque Emma n’est pas une spécialiste des sujets qu’elle veut vulgariser, mais une amatrice au meilleur sens du terme : une citoyenne qui s’informe et veut informer les autres. La bibliographie est un bon moyen d’encourager les gens à approfondir son blog par des lectures plus complètes ou plus poussées.

C’est donc une bonne lecture que je range à côté d’autres albums comme Culottées de Pénélope Bajieu parmi les BD féministes qui font avancer les choses dans le bon sens.

Dans le même genre…

Si vous cherchez de la vulgarisation sociologique en bande dessinée doublée d’un propos politique, je vous recommande les petits livres illustrés et les BD de vulgarisation des Pinçon-Charlot. J’ai chroniqué ici Les Riches au tribunal. L’Affaire Cahuzac et l’évasion fiscale, qui parle principalement de politique et de montages financiers en revenant sur une affaire précise (en rendant le tout très clair), mais ils ont réalisé d’autres ouvrages plus généraux, comme Riche, pourquoi pas toi ? avec Marion Montaigne en 2013 ou Pourquoi les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres ? avec Étienne Lécroart en 2014.


[BD] « Les Riches au tribunal. L’affaire Cahuzac et l’évasion fiscale », des Pinçon-Charlot et Lécroart

12 novembre 2018

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Référence : Monique et Michel Pinçon-Charlot (texte), Étienne Lécroart (dessin), Les Riches au tribunal. L’affaire Cahuzac et l’évasion fiscale, Paris, Seuil/Delcourt, 2018.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« En suivant le procès Cahuzac, les fameux « sociologues des riches » s’associent à Étienne Lécroart pour démonter les mécanismes de l’évasion fiscale, et montrer comment, chez les classes dirigeantes, la fraude se gère en famille. « Les yeux dans les yeux », Jérôme Cahuzac, ancien ministre du Budget, avait assuré ne pas avoir de comptes en Suisse… Monique et Michel Pinçon-Charlot, sociologues, sont spécialistes de la classe dominante. À la faveur du procès Cahuzac, ils décrivent comment la classe au pouvoir, sans distinction de couleur politique, se mobilise pour défendre l’un des leurs et le système organisé de la fraude fiscale. »

Sociologie, humour et engagement

Sociologues du CNRS spécialisés dans l’étude de la grande bourgeoisie et des milieux les plus riches de la société française, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon ont consacré leur carrière à étudier ces catégories sociales jusque là étonnamment négligées par l’analyse sociologique, au point que leurs études sont devenus des ouvrages de référence sur ces sujets. À partir de leur départ à la retraite en 2007, ils se sont autorisés à se déprendre en partie de la « neutralité scientifique » qu’ils étaient imposées, pour adopter un ton parfois plus militant dans leur propos, sans pour autant renoncer à la rigueur et à la précision de leurs analyses. C’est ainsi qu’ils ont publié un livre sur les quartiers riches et la façon dont l’entre-soi y est soigneusement entretenu (Les Ghettos du Gotha, 2007), plusieurs livres sur les différents quartiers de Paris (dont j’avais chroniqué ici Paris. Quinze promenades sociologiques, paru en 2009), puis une enquête dévastatrice sur le quinquennat de Nicolas Sarkozy qui a connu un succès de librairie inattendu (Le Président des riches, en 2010).

Parmi leurs publications plus récentes figurent des enquêtes sociologiques denses (La Violence des riches en 2013) mais aussi des ouvrages plus destinés au grand public. Parmi ces derniers, plusieurs sont illustrés : ainsi Panique dans le 16e, paru en 2017, alterne BD et courts textes pour détailler les réactions d’opposition aussi violentes que ridicules des habitants du 16e arrondissement de Paris face à l’installation annoncée d’un camp de réfugiés en 2016. D’autres relèvent de la bande dessinée de vulgarisation humoristique, comme Riche, pourquoi pas toi ? qui a été dessiné par Marion Montaigne (connue pour son blog de vulgarisation en sciences expérimentales Tu mourras moins bête et plus récemment pour son album Dans la combi de Thomas Pesquet, consacré au cosmonaute du même nom). Avec Pourquoi les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres ?, en 2014, les deux sociologues ont entamé une collaboration avec Étienne Lécroart (qui a également signé les dessins de Panique dans le 16e), tout en publiant en parallèle des essais non dessinés mais plus engagés, comme le bref pamphlet Les Prédateurs au pouvoir. Main basse sur notre avenir (2017).

Pour ceux qui, comme moi, ne sont pas sociologues, ces bandes dessinées documentaires sont une aubaine : elles forment une introduction claire, plaisante et, pour autant que j’aie pu en juger, tout de même rigoureuse, à des sujets qui auraient été plus compliqués à aborder autrement. Par exemple, les malversations financières d’un Cahuzac, d’un Sarkozy, des Le Pen ou d’un Fillon. À cette part de synthèse quasi journalistique et de vulgarisation des travaux des Pinçon-Charlot, cette bande dessinée joint une dimension humoristique omniprésente, incarnée par le trait vif et acerbe d’Étienne Lécroart, que j’ai découvert à cette occasion. Le résultat, en somme, se situe quelque part entre un bon documentaire d’investigation politique ou financière diffusé sur Arte (pour le fond du propos) et une émission des Guignols de l’Info de Canal+ au temps de leur apogée (pour les caricatures et le type d’humour).

Un tel mélange peut paraître improbable ou génial : c’est sans doute là le point qui provoquera les possibles divergences entre les avis de lecteurs. Pour ma part, je ne pense pas qu’une visée humoristique interdise la vulgarisation scientifique (au contraire), ni d’ailleurs qu’un point de vue ouvertement engagé des auteurs invalide en quoi que ce soit la validité des preuves ou des chiffres avancés. Mieux : les Pinçon-Charlot expliquent d’où ils parlent, démarche que je trouve d’une grande honnêteté (ils évoquent même une première rencontre très positive avec Jérôme Cahuzac, nettement avant l’affaire dont il ne soupçonnaient encore rien). Dans le cas des Poinçon-Charlot, qui ont derrière eux plusieurs publications scientifiques « pures et dures » abordant le sujet de l’évasion fiscale et qui peuvent donc s’appuyer sur leurs recherches précédentes pour alimenter leur propos dans cette BD grand public, les critiques sur leur engagement explicite me semblent tenir du faux procès : elles ne sont parfois qu’un prétexte pour tenter de discréditer des recherches préalables parfaitement solides. À mes yeux, l’important est que les auteurs donnent au grand public toutes les clés pour se faire un avis lui-même.

Appréciant à l’occasion l’humour politique sans en être un passionné, j’ai été très amusé et parfois admiratif devant les idées graphiques et les traits d’esprit qui fusent à presque chaque case. La vulgarisation scientifique, la synthèse journalistique et la plaisanterie s’entrelacent constamment. Loin de nous éloigner du fond de l’affaire, le recours à l’humour rend le sujet abordé plus attrayant, tout en soulignant les excès grotesques des protagonistes (à commencer par Jérôme Cahuzac) qui semblent parfois se caricaturer eux-mêmes sans laisser grand-chose à ajouter au dessinateur. La mise en images, quant à elle, rend possible la prouesse consistant à décortiquer de façon claire et accessible les rouages d’un montage financier frauduleux qui multiplie délibérément les faux-fuyants administratifs et comptables afin de semer en route tout enquêteur potentiel. Des annexes en fin de volume achèvent de mettre à la portée de tous les arcanes de ce scandale politico-financier.

Tout en montrant l’étendue du pouvoir de nuisance de ces pratiques de fraude généralisées, que la justice punit trop rarement et trop légèrement (en partie par manque de moyens), les auteurs ont aussi le mérite de conserver toujours un point de vue constructif, qui ne se réfugie jamais dans la simple déploration. En tant que citoyenne ou citoyen non spécialiste de pareils sujets, on peut vite se sentir dépassé, impuissant et désespéré face à un tel déploiement d’entourloupes contre l’intérêt général. Un débat final, qui prend la forme d’un match de catch contre une allégorie de la fraude fiscale, alimente la réflexion à partir d’une question que les Pinçon-Charlot aiment beaucoup aborder en conclusion : « Que faire ? » Dans ce match, où les arguments remplacent les coups, les auteurs abattent quelques clichés sur la richesse et la fraude fiscale et battent en brèche plusieurs contre-arguments récurrents avancés pour la défense des riches fraudeurs, avant de proposer divers moyens de poursuivre la lutte contre la fraude fiscale. Le premier, auquel leur BD contribue admirablement, est une information de qualité sur ces malversations qui nuisent à tout le pays.


[BD] « Literary Life. Scènes de la vie littéraire », de Posy Simmonds

6 août 2018

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Référence : Posy Simmonds (texte et dessin), Literary Life. Scènes de la vie littéraire, traduit en français chez Denoël Graphics, 2014. (première édition : 2003.)

Cet album se compose d’une série de strips comiques d’une page sur les milieux littéraires publiés à l’origine chaque semaine par une chroniqueuse du Guardian (le journal britannique).
Toutes les facettes des milieux littéraires sont représentées : les écrivains dans leur lutte quotidienne pour écrire et publier, les débutants qui peinent sur leur premier roman ou croupissent dans un rayon à attendre le client dans une soirée dédicaces, les agents littéraires qui essaient de placer leurs poulains, les auteurs en vogue qui bombent le torse dans les soirées riches en petits fours, les libraires de quartier confrontés à la concurrence des « grandes surfaces culturelles »…

On y croise aussi des personnages récurrents dont les têtes reprennent des stéréotypes des vieux comics : le Dr Derek et son infirmière Tozer, qui soignent les écrivains quand ils se font tabasser par un critique ou sont atteints de plagiarisme ; ou bien Rick Raker, le détective privé, engagé par les auteurs pour retrouver un de leurs livres disparu dans un silence général à sa publication, ou pour démolir un concurrent…

L’ensemble est très drôle et et très grinçant, avec un dessin en ligne claire extrêmement doué pour croquer des visages, des postures et des expressions. Beaucoup de détails ont l’air pris sur le vif. Quand je l’ai découvert, je pensais en lire trois ou quatre pages et je me suis retrouvé à en dévorer une bonne moitié.
Le seul reproche que je ferai à cette BD est d’être, à force, trop grinçante. Les gens sont le plus souvent représentés dans des situations déprimantes, frustrés, jaloux, vaniteux, etc. Les problèmes représentés sont tout à fait réalistes, mais l’ensemble des planches, mis à la suite sous forme d’album, donne une image terriblement pessimiste des milieux littéraires. Cela fait partie de l’exercice de cette chronique BD comique du Guardian, mais c’est le seul aspect un peu répétitif et artificiel de ces dessins, qu’on ne peut pas non plus prendre pour une évocation équilibrée des milieux littéraires. Ce n’est naturellement pas son but, mais il y a tellement de détails qui font vrai qu’on pourrait l’oublier.


[BD] « Aquarica », tome 1, de Sokal et Schuiten

16 avril 2018

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Référence : Aquarica, tome 1, scénarisé par Sokal et Schuiten sur des dessins de Sokal, éditions Rue de Sèvre, octobre 2017. (Série prévue en deux tomes.)

L’histoire

Dans un petit village côtier peuplé de baleiniers, Roodhaven, un mystérieux crabe géant apparaît un soir sur la plage. Un crabe dont la carapace est faite en partie de débris de navires… Avec lui vont remonter des souvenirs d’un naufrage qui hante le village depuis vingt ans, celui du plus grand baleinier de la flotte, coulé avec les 78 marins de son équipage par une baleine géante légendaire dont les survivants ont juré de se venger un jour. Greyford, un jeune océanographe envoyé pour expertiser l’étrange créature marine se rend bientôt compte qu’elle est encore plus déroutante qu’elle n’en a l’air. Aidé d’O’Bryan, un policier qui compte parmi les rares personnes raisonnables du coin, Greyford va tenter d’y voir plus clair sur les origines de ce crabe géant. C’est compter sans la volonté de vengeance des survivants du naufrage, qui sont bien décidés à élucider la vérité pour leur propre compte, avec une seule idée en tête : retrouver cette baleine géante et la tuer.

Mon avis

J’aurais du mal à être objectif sur la question : Sokal et Schuiten, qui ont scénarisé la BD ensemble tandis que Sokal la dessine, comptent parmi mes auteurs favoris. Schuiten est connu pour son travail sur Les Cités Obscures, tandis que Sokal a plusieurs cordes à son arc : auteur de BD comme les enquêtes de Canardo (en ligne claire) ou plus récemment Kraa (au dessin plus détaillé), il est aussi un auteur de jeux vidéo important avec des jeux d’aventures et d’enquête comme L’Amerzone et les Sybéria, qui ont en commun avec les albums des Cités obscures d’être situés dans des pays fictifs rappelant étrangement certains pays réels, le tout dans une fin de XIXe et un début de XXe siècle alternatifs. Il était inévitable et on ne peut plus souhaitable que ces deux-là se rencontrent et travaillent ensemble : c’est chose faite avec Aquarica, et le résultat s’annonce fort bon.

Aquarica ne manquera pas de plaire à qui connaît déjà les œuvres précédentes des deux auteurs, tout en restant très accessible à qui ne les a pas encore lus puisqu’il ne s’inscrit dans aucun univers préexistant. C’est un très bon mystère marin, quelque part entre Moby Dick (pour les baleiniers et les baleines légendaires) et Aquablue (mais je ne peux pas trop vous dire pourquoi). Comme souvent dans les œuvres de Sokal, la faune et la flore y ont une grande importance, mais on y retrouve aussi l’attachement de Schuiten aux romans d’aventure du XIXe siècle, avec leurs figures de savants et leurs journaux de voyage (quoique Sokal a beaucoup pratiqué la chose aussi !). Les joueurs des Sybéria et les lecteurs de Kraa retrouveront le talent de Sokal pour les personnages aux trognes marquantes et aux façons de parler bien distinctes : il n’y a rien de commun entre le verbe haut des vieux marins couturés de Roodhaven et l’éloquence scientifique de Greyford, comme il l’apprend vite à ses dépens.
Les 72 pages que compte l’album autorisent les auteurs à approfondir confortablement l’intrigue et à mettre en scène un nombre élevé de personnages. Les mystères succèdent aux mystères dans ce premier tome, mais les révélations ne se font heureusement pas attendre non plus, ce qui permet de renouveler le suspense et de préparer un second tome qui s’annonce encore plus riche en action, mais aussi en nouvelles découvertes maritimes déroutantes. Le tout se dévore et m’a laissé déjà impatient de lire la suite.

On pourra tout au plus reprocher à l’album d’employer des ficelles déjà bien connues par les lecteurs des albums précédents des deux auteurs. Mais est-ce vraiment un défaut ? Pas sûr, au vu du plaisir que j’ai pris à retrouver ce type d’univers et d’ambiance, toujours aussi délicieusement évocateur, appliqué à ce monde différent qu’est le monde marin. C’est que les auteurs sont rompus à l’utilisation de ces procédés et qu’ils assemblent mystères, secrets, récits enchâssés et évocations du passé avec adresse. Sans compter que le scénario laisse espérer aussi des ingrédients plus originaux. La seule limite que je peux trouver à ce premier tome réside dans le personnage d’Aquarica, censé être naïve, certes, mais peut-être un peu trop clichée dans sa façon de l’être. C’est cependant un peu tôt pour en juger et tout se jouera au second tome. Dans tous les cas, quand bien même ce diptyque ne serait « que » la réitération de ficelles classiques, le tout est si bien ficelé et si agréablement dessiné, avec de belles ambiances de lumière et de couleurs, que je ne bouderai pas mon plaisir pour autant et que je vous invite à faire de même.

J’ai posté cette critique le 22 janvier 2018 sur le forum du Coin des lecteurs avant de la retravailler pour la poster ici.


[BD] « Les Derniers Argonautes », tome 1, par Djian, Legrand et Ryser

26 septembre 2012

Il y a beaucoup de romans, de bandes dessinées et même, récemment, de films, librement inspirés par la mythologie grecque. Curieusement, même si j’aime beaucoup à la fois la mythologie grecque et ce qu’on regroupe sous le nom de cultures de l’imaginaire (moyen commode d’englober aussi bien la science-fiction que la fantasy, le fantastique, le steampunk, l’horreur, le réalisme magique et j’en oublie, sous toutes leurs formes, des livres aux séries télévisées en passant par l’illustration, les jeux ou la mode), malgré cela, donc, il est assez rare que je craque vraiment pour une œuvre de fantasy mythologique. Je ne sais pas bien pourquoi et il n’est pas impossible que ce soit par pure mauvaise foi : quand c’est trop fidèle aux sources antiques, j’ai tendance à préférer aller les lires, elles, plutôt qu’une resucée récente qui n’apporte rien de neuf, et dès que les auteurs s’en écartent un peu, je ne suis pas parmi les derniers pour clamer à la trahison de l’antique. À ce compte-là, c’est un miracle que j’arrive à aimer quelque chose.

Mais le gros avantage dans la situation actuelle, c’est qu’il y a un vrai regain d’intérêt pour l’Antiquité dans l’imaginaire, et que, dans la masse croissante des publications, chacun finira bien par trouver quelque chose qui lui plaît. En France, en bande dessinée, il s’est publié pas mal de choses dans le genre péplum ces dernières années (le magazine gratuit de BD Zoo consacre au genre, dans son numéro de septembre, un dossier qui n’a pas l’air trop promotionnel). Parmi ce que j’ai eu l’occasion de lire pour le moment, Tirésias et La Gloire d’Héra, deux albums autonomes de Le Tendre et Rossi, et la série Le Fléau des dieux de Valérie Mangin et Aleksa Gajic, sont deux belles réussites, dans des approches très différentes, les deux premiers directement branchés sur les sources antiques, avec un goût pour le tragique et une symbolique psychanalytique pas mal employée, la seconde dans le genre space opera vertigineux qui rejoue la chute de l’empire romain à l’échelle d’une galaxie, sans rien se refuser au service de l’épique, avec un scénario magistralement ficelé et un dessin somptueux. Mais ça faisait un moment que je n’avais plus rien croisé de vraiment emballant. Et donc, parmi plusieurs séries qui se lancent en ce moment, j’ai décidé de donner leur chance aux Derniers Argonautes de Djian, Legrand et Ryser, chez Glénat (Jean-Blaise Djian et Olivier Legrand au scénario et Nicolas Ryser au dessin).

Il faut d’abord convenir qu’un premier tome de série d’aventure épique en 48 pages est un exercice périlleux, surtout à l’époque des romans graphiques. Il faut installer un univers, poser des personnages, donner le ton, amorcer une grosse machine tout en proposant dès le premier tome suffisamment de contenu pour séduire le lecteur. Cet album y parvient-il ? Je ne suis pas aussi enthousiasmé que je l’aurais souhaité, mais ce n’est quand même pas mal. Détaillons.

Le dessin

Il y a d’abord la question du dessin, qui joue beaucoup. Le dessin de Ryser, qui fait aussi les couleurs dans cet album, se range dans la catégorie du fait main à l’ancienne, au sens où il n’emploie pas d’outils numériques (ou alors pas de manière voyante). C’est le type même de la BD où le dessinateur vous montre tout ce qu’il sait faire avec un crayon et des pinceaux et où vous admirez, sans vous dire « Fastoche, je connais cette option dans Photoshop ». Le trait est sûr, les couleurs sont nuancées et les ambiances bien posées, l’encrage est discret. J’ai mis un peu de temps à m’habituer à certains visages, mais c’est un univers visuel intéressant, quelque part entre une recherche de détail réaliste à la Rosinski et un trait plus marqué, plus orienté ligne claire pour les personnages, plutôt influencé par Loisel (je manie les quelques références que je connais). Je crois que les ambiances de couleurs et la bonne caractérisation visuelle des personnages sont les deux qualités qui m’ont le plus retenu dans le dessin.

Il y a bien quelques défauts, ou du moins des choix risqués. Visiblement, le dessinateur aime jouer sur des effets de focalisation d’objectif empruntés à la photo ou au cinéma : le tout premier plan est parfois dessiné flou, en couleurs pleines, avec moins de détails. Généralement ça marche, mais ça peut devenir un peu frustrant d’avoir une main ou un objet dessiné grossièrement en plein milieu d’une case. Autre choix risqué : les ombres et les contre-jours, parfois très réussis en tant que tels, mais qui nuisent un peu à la lisibilité des visages dans certaines cases. Enfin, les visages des personnages sont vite moins détaillés dès lors qu’ils sont représentés plus petits, ce qui peut aussi devenir un peu frustrant dans certaines séquences. Tout dernier détail, qui est pour moi une qualité : le dessinateur n’abuse pas des demoiselles dévêtues et des poitrines en globes terrestres.

Cela étant, l’ensemble reste beau et lisible, et le dessinateur a aussi l’occasion de varier un peu son style à l’occasion d’une scène de flashback où il emploie un dessin plus « à l’antique », avec un fort beau résultat.

Outre les illustrations dans cet article, vous trouverez un aperçu des premières pages de l’album sur le site de l’éditeur.

Aperçu d’une planche de l’album (la page 5, je crois).

Le scénario

Mais pour tout dire, c’est le scénario qui m’a fait accrocher aux premières pages et m’a décidé à acheter l’album. L’histoire est narrée par l’aède Eurymion et commence peu avant la fin de l’âge des héros en Grèce, lors d’une période qui donne son titre à ce premier tome : le Silence des dieux. Deux ans avant le début de l’histoire, les dieux ont cessé de répondre aux prières, les oracles se sont tus, et l’humanité a manqué sombrer dans le chaos. Les gens survivent, mais les temps sont durs… jusqu’au moment où, pour la première fois, un dieu parle à nouveau par la bouche d’un devin. Un objet, l’orbe des dieux, leur a été dérobé et a été emporté jusqu’en Hyperborée, loin au Nord. Des héros doivent partir pour le retrouver, et seul Jason, l’ancien meneur des Argonautes, peut guider l’expédition.

Mais Jason a perdu la faveur des dieux depuis longtemps : après son retour, il n’a connu que des malheurs, jusqu’au meurtre de ses enfants par son épouse Médée qu’il avait délaissée, et il passe même pour mort. Le roi ordonne à Eurymion de partir à la recherche de Jason, mais que peut un aède seul dans les contrées sauvages ? L’ancien héritier du royaume, Leitos, privé de tout droit au trône par la loi depuis qu’il est devenu infirme en perdant une main au combat, est le seul guerrier du royaume à se volontaire pour l’accompagner. Tous deux sont enfin accompagnés par Skarra, une esclave d’origine amazone libérée pour l’occasion. Naturellement, la petite troupe s’agrandit au fil de l’aventure, dont l’enjeu dans ce premier tome est avant tout de trouver et de convaincre Jason.

Les premières pages sont accompagnées par la voix de l’aède, qui reprend la parole régulièrement par la suite de façon plus discrète. Le procédé est classique, mais il prend bien, grâce à une bonne maîtrise de la langue et à l’absence de fautes d’orthographe (ce qui ne va hélas pas toujours de soi à l’heure actuelle…). Et il met bien en valeur le principal atout de l’univers des Derniers Argonautes, qui consiste à se situer dans la continuité directe des récits mythologiques que tout le monde connaît. Dans Les Derniers Argonautes, les aventures de Jason sont les mêmes que dans les textes antiques et dans les dictionnaires de mythologie, et la BD vous raconte la suite, en commençant par mettre en scène Jason en archétype du héros vieilli, amer et usé, qui ne reprend du service qu’à contrecœur. Les autres péripéties s’inscrivent elles aussi directement dans l’héritage classique de la mythologie grecque. C’est à la fois une belle qualité, puisque les lecteurs qui ne connaissent pas la mythologie ont droit à quelques résumés des épisodes précédents en cours de route et que ceux qui la connaissent déjà se sentent d’emblée en terrain familier… mais aussi un désavantage potentiel, car justement, tout paraîtrait presque trop familier dans cet univers, qui a des airs de partie de jeu de rôle dans la Grèce mythologique plus que de création d’un univers original. Il va falloir que l’histoire acquière peu à peu son originalité, au moins en affirmant son propre ton dans la reprise des références à l’imaginaire grec ancien.

Où l’on tâtonne encore un peu

Ce premier tome le fait déjà un peu, peut-être avec trop de discrétion. Il mise résolument sur la constitution d’un groupe de personnages, et, sur ce plan, ce n’est pas mal du tout. Certes, les éléments de base sont classiques : Jason en guerrier aguerri mais réticent, l’Amazone farouche mais pas caricaturale, Eurymion en barde du groupe inspiré et diplomate mais quelque peu lâche, et le satyre Borbos en ressort comique. Mais chaque personnage est développé par petites touches, chacun se trouve tour à tour mis en avant et possède des amorces pour des développements futurs dans la suite (origines mystérieuses, lourd passé, secrets inconfortables, etc.). Et il y a aussi des idées intéressantes, comme l’infirmité de Leitos, entorse bienvenue à l’image du héros qui bataille toujours mais qu’on ne voit jamais vraiment blessé. Intéressante aussi est la façon dont cette nouvelle quête joue à renvoyer à celle des Argonautes tout en s’en distinguant : Jason est hanté par le souvenir de sa première expédition, au point qu’il prend une Thessalienne pour Médée… mais dans le même temps, comme vous le savez si vous connaissez un peu la mythologie, « l’orbe des dieux », c’est un objet nouveau, ça ne correspond à rien. Or, là où beaucoup de fictions de fantasy mythologique dissimuleraient cette innovation, ici, l’aède de l’histoire déclare dès le début qu’il n’a jamais entendu parler de cet objet-là. C’est un rapport à la tradition intéressant.

On est en terrain familier, le groupe de personnages est encore classique mais bien posé (encore une fois, en 48 pages, ce n’est pas facile de creuser autant de personnages en détail). L’intrigue de ce premier album a aussi l’avantage de ne pas mal doser la réflexion et l’action. Qu’est-ce qui ne va pas, alors ? Eh bien, la structure de l’album reste assez épisodique : le groupe va d’un point A à un point B, fait des rencontres bonnes ou mauvaises sur la route. Les grands enjeux de l’expédition sont encore inconnus, il n’y a pas de « grand méchant » en vue. Ce n’est pas facile d’installer un suspense de longue haleine quand on donne si peu d’indices sur ce que cherchent ces aventuriers. De plus, certaines séquences ont l’air vues et revues, en particulier le fameux entraînement à l’épée pendant les pauses. Le véritable intérêt de l’album réside davantage dans la présentation des personnages que dans l’intrigue principale. Pour un premier tome, c’est compréhensible, mais j’espère que la suite trouvera vite un peu plus de liant : les derniers Argonautes n’ont pas besoin de savoir où ils vont pour y aller, puisqu’ils n’ont pas le choix, mais les lecteurs, eux, pourraient s’ennuyer… Un autre inconvénient est peut-être aussi l’absence de grande séquence qui serait le clou de l’album et arracherait des « Oh ! » et des « Ah ! », mais c’est plus normal, et ça va certainement venir.

Un dernier élément, propre à la « mise en cases », peut aussi expliquer cette impression en demi-teinte : le scénariste aime beaucoup les silences. Pour moi ce serait surtout une qualité, normalement : il sait poser un rythme, laisser les images parler d’elles-mêmes et faire leur effet. Parfois ça marche bien, notamment dans certaines scènes de combat. Mais il finit par y avoir un peu trop de silences, y compris là où on attendrait des bruitages ou quelques exclamations. Cela en est venu parfois à m’empêcher de rester plongé dans une scène lorsque je suis tombé sur une case silencieuse alors que la tension était supposée monter. C’est une affaire de bonne maîtrise d’un procédé intéressant, mais à double tranchant.

Dans l’ensemble, je ne reste qu’à moitié séduit alors que je l’aurais volontiers été complètement, mais ce début me paraît prometteur et je vais suivre avec intérêt la sortie des tomes suivants. Entre ce premier tome, qui utilise beaucoup de ficelles connues, mais se montre très fidèle à la mythologie classique et a des chances de donner une suite intéressante, et un énième tome de Thorgal par Sente qui utilise les mêmes ficelles sans le moindre espoir de renouvellement depuis des lustres,  mon choix est vite fait ! En attendant, c’est encore une aventure de fantasy mythologique qui donne envie de faire une bonne vieille partie de jeu de rôle dans un univers du même genre… et la référence des auteurs au jeu de rôle Mazes & Minotaurs à la première page n’y est pas pour rien.


[BD] « Olympe de Gouges », de Catel et Bocquet

8 août 2012


Olympe de Gouges, scénarisé par José-Louis Bocquet et dessiné par Catel, est paru aux éditions Casterman (coll. « écritures ») en mars 2012.

Présentation de l’éditeur

De Montauban en 1748 à l’échafaud parisien en 1793, quarante-cinq ans d’une vie féminine hors normes, et l’invention d’une idée neuve en Europe : la lutte pour les droits des femmes.
Née dans une famille bourgeoise de province, sans doute fille adultérine d’un dramaturge à particule, Marie Gouze dit Olympe de Gouges a traversé la seconde moitié du XVIIIe siècle comme peu de femmes l’ont fait. Femme de lettres et polémiste engagée, elle se distingue par son indépendance d’esprit et l’originalité parfois radicale de ses vues, s’engageant pour l’abolition de l’esclavage et surtout pour les droits civils et politiques des femmes. Opposée aux Robespierristes et aux ultras de la Révolution, elle est guillotinée pendant la Terreur.

Comme ils l’avaient fait avec Kiki de Montparnasse, Catel et Bocquet retracent de façon romancée, mais avec une rigueur historique constante, le parcours de vie de cette femme d’exception, dont les idéaux très en avance sur son temps ont forgé quelques-unes des valeurs clés de nos sociétés d’aujourd’hui. En quelque trois cent planches de création exigeante et généreuse, un magnifique portrait féminin et un hommage vibrant à l’une des figures essentielles du féminisme.

Mon avis

Olympe de Gouges est ce qui s’appelle une bonne BD. Elle n’est peut-être pas excellente ; elle n’est pas non plus mauvaise, ni médiocre, ni passable, ni même moyenne. C’est vraiment une bonne BD.
Pourquoi ? Parce qu’elle parvient à faire découvrir agréablement une figure trop peu connue de l’Histoire de France, et à en faire un personnage de BD bien campé au sein d’une intrigue rythmée, prenante et pleine de rebondissements, servie par un dessin faussement simple, le tout dans un format dense, mais qui ne devient jamais pesant. Tout paraît si rondement et facilement mené qu’au moment de finir le livre, on en viendrait presque à jouer les fines bouches, à pointer tel ou tel petit défaut : ce serait oublier à quel point le défi était ardu. Il faut donc commencer par rendre justice à la réussite d’ensemble qu’est cette BD, avant de chercher les quelques petites bêtes.

Une biographie en BD, et prenante, avec ça

Je ne connaissais d’Olympe de Gouges que ce qu’on en apprenait de mon temps : deux lignes dans les cours sur la Révolution française. En gros : une des premières féministes, mais ça ne marche pas. « Trop tôt », diront les professeurs qui n’ont pas peur de la téléologie quand il s’agit de dédouaner les machos de la Révolution. La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne a droit parfois à un extrait en encadré dans les manuels. Ce n’est pas mal, et c’est surtout à ça que je m’attendais en commençant ma lecture.
En réalité, cette BD a bien plus à offrir, pour la bonne raison que c’est une véritable biographie dessinée, qui offre une plongée en règles dans le XVIIIe siècle français. Elle fait découvrir tout ce qu’il y a d’autre dans la vie d’Olympe de Gouges, son enfance, son éducation, son parcours intellectuel, sa vie sentimentale. C’est l’histoire d’une femme promise à un mariage arrangée, mais providentiellement débarrassée d’un mari peu amène par une maladie qui la rend veuve en pleine jeunesse et la laisse libre de ses activités. L’histoire d’une ascension sociale, aussi, dont le changement de son nom de naissance de Marie Gouze en Olympe de Gouges, pratique répandue à l’époque, traduit ses aspirations sociales, mais aussi son goût pour les lettres.
On la suit dans les salons, dans ses conversations passionnées avec tout ce que la fin du XVIIIe siècle compte d’hommes et de femmes de lettres : Rousseau, Voltaire, Condorcet, Franklin, Louis-Sébastien Mercier, Sophie de Beauharnais… mais aussi des personnages moins connus, mais centraux dans la vie d’Olympe de Gouges : le dramaturge Lefranc de Pompignan, Valette, et surtout Jacques Biétrix, le compagnon d’une bonne partie de sa vie, et son quasi mari, même si elle n’a jamais voulu l’épouser, trop échaudée par l’aliénation qu’avait été son premier mariage malheureux.
On la voit faire ses débuts elle-même en temps que femme de lettres : d’abord lectrice passionnée, elle se met à écrire, d’abord en tant que dramaturge, puis vers la fin de sa vie comme pamphlétaire sans merci au beau milieu du chaos de la Révolution puis de la Terreur – où ses convictions inflexibles finiront par lui coûter la vie. On peut alors replacer ses aspirations à l’égalité entre hommes et femmes dans le contexte plus large de ses idées, qui la mènent à réclamer d’abord l’abolition de l’esclavage.

Un exercice réussi…

La vie d’Olympe de Gouges fournit en elle-même une matière propice à un scénario prenant. Encore fallait-il parvenir à ne pas perdre le lecteur dans le grand nombre de personnages qui se bousculent dans cette vie très riche en rencontres, et à l’intéresser au sujet tout du long.
Pour le premier point, le dessin de Catel résout la difficulté avec une élégance trompeuse de simplicité : malgré son style très « ligne claire », on ne confond jamais les personnages entre eux, ce qui n’était pas gagné d’avance. A cela s’ajoute un travail sans doute tout aussi ardu de reconstitution de l’architecture, des costumes, de la géographie parisienne pour les séquences qui se déroulent à Paris, etc. Une foule de petits détails se glissent ainsi dans les cases, mais le résultat reste toujours très clair et très lisible.
Et le scénario ? Il s’en sort plutôt bien. L’intrigue ne traîne pas et les différents aspects de la vie d’Olympe de Gouges sont bien équilibrés : au départ, je craignais une histoire trop portée sur les péripéties amoureuses, qui aurait changé la vie d’Olympe en une sorte de conte bien-pensant et anachronique à l’eau de rose, mais ce n’est heureusement pas le cas (pour autant que j’aie pu en juger). Ce qui marche vraiment bien, c’est la division de l’histoire en chapitres courts, qui permettent de progresser tranquillement dans la lecture tout en rappelant discrètement quelques repères chronologiques. Les quelques 400 pages de la BD se dévorent plus vite que vous ne vous y attendriez.
Quatre cents pages, ça paraît beaucoup : en fait, c’est un très bon format, qui donne à la BD une ampleur semblable à celle d’un roman et lui permet d’approfondir son sujet beaucoup mieux que les albums classiques en 48 pages. En même temps, c’est une BD autonome avec une histoire complète, pas un premier tome de série dont on se demande toujours si la suite paraîtra vraiment. C’est vraiment un bon format.

… doublé d’un solide travail de vulgarisation

En lisant une fiction à sujet historique comme Olympe de Gouges, je suis toujours un peu méfiant : je me dis qu’il y a nécessairement une part de reconstitution ou de liberté prise avec le sujet, qu’il faudrait vérifier, compléter cette première lecture – idéale pour une première découverte – par quelque chose de plus documentaire, une biographie ou un chapitre de manuel d’histoire.
Eh bien, les auteurs y ont pensé, et c’est une qualité supplémentaire de cet album : en plus des 400 pages de la BD proprement dite, les quelques 80 dernières pages sont occupées par des annexes historiques qui fournissent de petites synthèses courtes et accessibles sur le sujet. Une chronologie d’une bonne dizaine de pages retraçant la vie d’Olympe de Gouges, et soixante pages regroupant une quarantaine de notices biographiques consacrées aux personnages que croise Olympe de Gouges, des grandes figures (Louis XVI, Marie-Antoinette, Danton, Robespierre, Saint-Just) aux moins connues (Lefranc de Pompignan, Biétrix). Et si ça ne vous suffit toujours pas, une bibliographie de cinq pages vous attend à la toute fin, de quoi aller fouiner en bibliothèque pour approfondir le sujet… et pourquoi pas lire les oeuvres d’Olympe de Gouges.
A moins de donner dans la paranoïa, il est difficile de ne pas être conquis par le soin extrême apporté à ce travail de vulgarisation.

Si on cherche la petite bête…

Alors, pourquoi pas plus d’enthousiasme ? C’est une impression de lecture, sans doute en partie une question de goût, le tout avec sans doute un peu d’injustice de ma part.
Le dessin est bon, mais il n’y a rien qui tire des « Oh ! » et des « Ah ! » à la lecture. Il faut dire que le genre ne s’y prête pas : ce sont des dessins en noir et blanc, en ligne claire, avec peu de grandes cases ou de pleines pages (mais il y en a quelques-unes). En fait, le dessin cache son jeu, et encore une fois il est facile de ne pas remarquer le travail qu’il y a derrière quand on se retrouve au Palais-Royal, ou dans un théâtre, ou dans l’une des résidences d’Olympe. Si j’étais vraiment ignoble, je regretterais que tout le dessin ne soit pas aussi détaillé et léché que le superbe ex-libris fourni avec la BD et représentant un portrait d’Olympe. Mais sur 400 pages, il aurait sans doute fallu cinq ou dix ans de plus avant de finir…
Du côté du scénario, qui encore une fois s’en tire plutôt bien quand on pense à la difficulté de l’exercice, il y a des moments où on voit un peu les ficelles. Notamment quand Olympe, répondant à quelqu’un qui lui adresse la parole, dit quelque chose comme : « Venant de vous, qui êtes [insérer ici le CV du personnage, qui se trouve être aussi une grande figure historique], cela me touche beaucoup ». Mais c’est de bonne guerre, il faut bien que le lecteur s’y retrouve, et ça ne revient pas si souvent que ça.
Il y a aussi les conversations. Il y en a beaucoup : c’est normal, c’est même de cette façon que la BD arrive à donner une idée du parcours intellectuel d’Olympe de Gouges, ce qui tient de la gageure. Mais l’intrigue prend son temps pour se mettre en place, et les enjeux ne se dessinent que petit à petit. Normal : une vie n’est pas non plus un roman, elle a ses périodes de lenteur et de tâtonnements. Quoi qu’il en soit, et heureusement pour le scénario, cela ne dure pas, et la tension dramatique grimpe nettement à partir du moment où Olympe fait ses débuts sur la scène littéraire parisienne. Quant à l’action « musclée », lorsqu’elle arrive, c’est au moment de la Révolution puis de la Terreur, donc à la toute fin, ce qui forme un beau climax et coûte la vie à l’héroïne au passage : pas d’impatience, donc, il y a aussi de l’action. Mais par moments, il y en a peut-être un peu trop à la fois, et à d’autres elles ne sont peut-être pas assez fouillées. Ça donne envie d’une scène de conversation plus développée, qui entrerait vraiment plus dans les grandes questions qu’Olympe agite avec ses amis. Mais je ne sais pas si le scénariste aurait pu se permettre ça sans risquer de prendre trop de place ou de casser le rythme de son intrigue. La critique est aisée, etc. Il faudrait peut-être une série télévisée pour faire ça bien.
Deux ou trois trucs de style, aussi. Pas beaucoup. Un révolutionnaire aurait-il dit « Viendez tous ? » Non. Est-ce très grave ? Non plus. Dans l’ensemble, « l’ambiance XVIIIe » y est, même si toutes les tournures de langage de l’époque n’y sont pas : l’important est que le tout reste pas trop infidèle et très accessible.
Pour finir, il y a quand même des défauts de forme, mais je ne sais pas s’ils sont imputables au scénariste ou à l’éditeur : des fautes d’orthographe, pas trop nombreuses au début, mais qui deviennent envahissantes dans les tout derniers chapitres. Ça ne serait pas mal que les éditeurs se souviennent que l’orthographe d’une publication est le critère n°1 qui distingue les publications professionnelles des éditions amateur. Sur la fin, ça fait boulot d’amateur. C’est supposé être du Casterman, pourtant.

Dans l’ensemble, Olympe de Gouges est une belle réussite, qui accomplit un tour de force avec le sourire, et donne un résultat à la fois plaisant à lire et (pour autant que j’aie pu en juger) solide sur le plan éducatif. Même s’il y a toujours moyen d’imaginer que ça aurait pu être encore plus grandiose, il n’y a vraiment pas de quoi bouder son plaisir. Si vous voulez faire une virée en pleine fin d’Ancien Régime, allez donc voir de ce côté-là… et si vous êtes étudiant en histoire moderne, ça devient un must !