Hope Mirrlees, « Lud-en-Brume »

13 mai 2019

Mirrlees-Lud-en-Brume

Référence : Hope Mirrlees, Lud-en-Brume, traduit de l’anglais par Julie Petonnet-Vincent, illustré par Hugo de Faucompret, avec une préface de Neil Gaiman et une introduction par Douglas A. Sanderson, Paris, éditions Callidor, 2015 (édition originale : Lud-in-the-Mist, Royaume-Uni, W. Collins Sons, 1926).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Aux frontières de la Faërie, Lud-en-Brume est une cité prospère et paisible. Mais les secrets hérités du royaume voisin ne sauraient rester indéfiniment dans l’ombre. Les fruits féeriques, drogue nocive et bannie de la société luddite, circulent dans la région. Ranulph semble en être victime, et son père, le Maire Nathaniel Chantecler, qui faisait jusqu’à maintenant régner la Loi d’une poigne molle et tranquille, se doit bientôt de faire l’impensable pour sauver son fils et sa cité. Mais heureusement pour Lud-en-Brume, Nathaniel est doté d’un esprit des plus pragmatiques… et d’une tête dans la lune.

Plus de dix ans avant Le Hobbit de J.R.R. Tolkien, Hope Mirrlees allie un style riche à une plume ironique pour faire de son roman une œuvre étrange, un chef-d’œuvre inclassable de l’imaginaire.

Cet ouvrage, préfacé par les éminents Douglas Anderson et Neil Gaiman, est superbement illustré par Hugo de Faucompret. »

De l’Angleterre à la France en passant par les États-Unis

Lud-en-Brume est la première traduction française d’un roman précurseur de la fantasy britannique, Lud-in-the-Mist, publié en 1926 par l’écrivaine Hope Mirrlees, romancière et poétesse proche de Virginia Woolf. Le bon côté des choses est que la traduction arrive un peu en avance pour le centenaire de la première édition anglaise du livre. Mais trêve d’ironie : si ce livre a mis si longtemps avant de traverser la Manche, c’est parce que nos voisins anglais l’avaient eux-mêmes complètement oublié jusqu’à ce que des Américains l’exhument et le rééditent en 1970. Ce n’est que dans les années 2000 que deux nouvelles rééditions américaines et un coup de main de deux rocks stars de la fantasy locale, Neil Gaiman et Douglas Anderson, ont enfin attiré sur ce livre l’attention du lectorat des littératures de l’imaginaire. Voilà pourquoi le livre n’a été traduit en français que si récemment… et a obtenu en France le prix littéraire du « Meilleur roman de fantasy traduit » décerné par le site Elbakin.net en 2016, soit 90 ans après sa première parution !

De l’ordinaire à l’onirisme, en passant par le grotesque

Avant d’entamer la lecture de Lud-en-Brume, j’avais lu sur des forums de lecture plusieurs avis globalement favorables mais qui contenaient diverses allusions à un rythme lent ou à une écriture surannée. Neil Gaiman, dans sa préface, semble lui aussi vouloir prendre ses précautions quand il écrit : « L’auteur en demande beaucoup à ses lecteurs, mais le jeu en vaut la chandelle. » Si je ne peux que le rejoindre sur la deuxième partie de sa phrase, je suis un peu étonné, rétrospectivement, de ces avis-là.

Qu’on dise que le style poétique et dense de Marcel Proust, les phrases-fleuves de Claude Simon, la poésie du XVIIe siècle d’Anne-Marie du Bocage, la typographie réinventée d’Alain Damasio ou la structure retorse de Cent Ans de solitude de García Márquez en demandent beaucoup à leurs lecteurs, oui ; mais qu’on n’aille pas me prétendre que Lud-en-Brume serait difficile d’accès. Au contraire, son écriture est d’une grande limpidité et sa construction m’a semblé, par certains aspects, étonnamment proche de celle de romans de fantasy ou fantastiques récents, dans sa façon de poser un quotidien banal avant de confronter personnages et lecteurs à une montée en puissance progressive de la bizarrerie. Tout au plus puis-je signaler une mise en place tranquille, que je ne qualifierai pourtant pas de « lente » (et encore moins d’inutile), sauf si vous commencez à vous ennuyer dans tous les livres où le premier chapitre ne contient aucune explosion (auquel cas je vous recommanderais bien un peu de repos).

Ce qui m’a semblé, non pas difficile d’accès, mais surprenant, au fil du roman, c’est bien plutôt sa capacité à changer de registre d’un chapitre ou même d’une page à l’autre. Sérieux ici, humour et légèreté là, rire grinçant, grotesque ou ridicule à tel autre endroit : le roman se plaît à faire la satire de la vie petite-bourgeoise, de ses rigidités et de ses mesquineries, à travers la mise en scène de son refus acharné du merveilleux. À Lud-en-Brume, le nom même du pays de Féerie est proscrit et les policiers ou juges qui traquent le trafic de fruits féeriques ne peuvent même pas les désigner par ces mots, obligés qu’ils sont de recourir à de véritables fictions juridiques qualifiant les fruits incriminés de « tapisseries » ! On devine sans peine l’état d’esprit et les dérives judiciaires que l’écrivaine dénonce par ce biais dans la réalité, et qui n’ont rien perdu de leur actualité. Le propos du livre ne s’en tient pas là, pour autant, et il aborde peu à peu d’autres thèmes universels tels que le passage du temps. Il pourra dérouter quelque peu dans sa première moitié, où j’ai eu souvent l’impression de lire un récit réaliste d’étude de mœurs où le surnaturel ne s’invitait que par petites touches (qui font mouche tout de même). Qu’on se rassure : le merveilleux se renforce au fil des pages.

L’édition Callidor

La traduction française du roman a été commandée par Callidor, petit éditeur spécialisé dans la traduction ou la réédition de romans précurseurs de la fantasy (j’avais découvert son travail avec le très beau roman d’André Lichtenberger Les Centaures, que j’ai chroniqué ici). Le livre bénéficie d’une présentation soignée. Comme tous les romans de la collection « L’âge d’or de la fantasy« , il est de moyen format, rendu solide par une tranche carrée et une couverture souple à rabats, et surtout il bénéficie des deux introductions de Gaiman et Sanderson traduites des rééditions américaines, ainsi que de nombreuses illustrations – une originalité de la collection – réalisées pour l’occasion par Hugo de Faucompret, en noir et blanc à l’intérieur du livre et en noir et blanc avec ajouts de bleu pour la couverture.

Les deux préfaces de Gaiman et Sanderson ont l’avantage d’offrir, chacune à sa façon, des éclairages bienvenus sur ce roman encore jamais étudié. Gaiman offre une présentation de l’intrigue puis s’intéresse au classement générique du roman et à ses interprétations possibles. Sanderson, lui, offre une présentation détaillée de l’autrice, Hope Mirrlees, ce qui n’est pas inutile puisqu’elle est inconnue, du moins sous nos latitudes. On découvre ainsi qu’elle a été très proche de Jane Harrison – elle-même pionnière dans un autre domaine : l’histoire des religions et l’étude des mythologies – et qu’elle a publié un poème moderniste sur Paris ainsi que plusieurs romans très différents les uns des autres dans le lieu et l’époque de leurs intrigues, mais liés entre eux par un questionnement esthétique et philosophique d’ensemble.

Les illustrations d’Hugo de Faucompret offrent, pour la première fois, une vue d’artiste de l’univers du roman. Elles sont joliment évocatrices et reflètent bien, à mon avis, le mélange de fantaisie parfois presque grotesque et d’onirisme presque cauchemardesque qui caractérise le Dorimare. Tout au plus pourrais-je leur reprocher d’être quelquefois peu lisibles au premier regard, et de manquer de netteté ou de précision dans certains détails – mais ce parti pris de quasi « flou artistique » contribue à entretenir l’onirisme des images, lui aussi très approprié au roman (et de plus en plus au fil de l’avancement de l’intrigue), donc il peut se justifier.

N’ayant pas lu le roman dans son texte original anglais, je ne peux pas prétendre juger la traduction de Julie Petonnet-Vincent. Tout au plus puis-je dire qu’elle m’a paru cohérente et agréable prise en elle-même, et qu’elle est bien avisée de transposer en français les noms propres des personnages qui contribuent tant à son ambiance « villageoise » particulière, de Nathaniel Chanteclerc à Malfinaud en passant par Mademoiselle Primevère, sans oublier des noms de lieux comme Persilune. De même pour certains vocables délicieusement surannés, comme le juron « Saperlotte ! »

Le texte du roman comprenait quelques coquilles (contrairement à celui des Centaures, chez le même éditeur, qui était impeccable). Contacté, l’éditeur a pris bonne note des fautes que j’avais trouvées, m’a remercié de les avoir signalées et compte les corriger à la première occasion. Je le précise, parce que ça ne va pas de soi ! Quand j’avais signalé des fautes présentes dans Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski sur le forum (disparu depuis) de son éditeur, les Moutons électriques, l’éditeur avait presque balayé de la main tant l’importance d’établir un texte impeccable que l’éventualité d’une réédition du livre (devenu depuis l’un des plus grands succès de la fantasy française et le titre-phare du catalogue des Moutons…).

Pour les petits budgets et les petites étagères, Lud-en-Brume a été réédité en poche, avec ses préfaces mais sans les illustrations intérieures, et doté d’une couverture différente (que je trouve moins jolie, mais chacun ses goûts).

Dans le même genre…

Ce n’est pas pour rien que Neil Gaiman s’est tant intéressé à Lud-en-Brume : la façon dont le roman glisse du réalisme et de l’étude sociale à l’onirisme m’a beaucoup rappelé ses livres (on pourra m’objecter que je n’aurais peut-être pas pensé à lui à la lecture si je n’avais pas vu son nom en tête du livre). Disons qu’il peut rappeler certains de ses romans, comme Coraline avec son fantastique domestique.

Ce roman m’a aussi rappelé certains romans ou nouvelles du XIXe siècle qui recourent à la confrontation au fantastique pour faire la satire des mœurs bourgeoises de leur époque : certaines nouvelles fantastiques de Maupassant ou de Gautier, peut-être. Plus récemment, il n’est pas si éloigné de romans comme Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, livre magnifique qui, lui aussi, part du quotidien le plus banal des personnages pour les confronter malgré eux à tout un univers onirique – là encore avec des différences, puisque Le Maître et Marguerite alterne entre plusieurs époques et trouve son inspiration de départ dans les absurdités du totalitarisme stalinien.


Alan Hollinghurst, « The Line of Beauty »

30 avril 2018

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Référence : Alan Hollinghurst, The Line of Beauty, Picador, 2004.

Quatrième de couverture

Nick Guest, fils d’un petit antiquaire de province et brillant boursier d’Oxford, s’installe à Londres pour mener à bien sa thèse de littérature. Il loue une chambre dans l’hôtel particulier des parents de son ami Toby Fedden, et entre dans l’intimité de la famille : Gerald, le père, un ambitieux député tory, Rachel, la mère, soeur d’un baron fortuné, et Catherine, leur fille maniaco-dépressive. Nick devient le spectateur fasciné d’une société où les héritiers des grandes familles, les ladies désoeuvrées et les conservateurs règnent en maîtres. La Ligne de beauté est une fresque flamboyante du Londres des années Thatcher, quand ascension sociale rimait avec hédonisme et égoïsme. Ce roman a obtenu en 2004 le Man Booker Prize, le prix littéraire le plus prestigieux du Royaume-Uni.

Mon avis

La Ligne de beauté est l’histoire d’un jeune homosexuel dans le placard qui, à la suite d’une amitié à Oxford, se retrouve à loger plusieurs années chez une famille riche dominée par un politicien ambitieux, dans le Royaume-Uni des années Thatcher entre 1983 et 1987. Il vit là sa première liaison, avec un homme noir d’origine modeste, Léo. Par la suite, c’est une seconde liaison, avec un homme très riche, qui le propulse définitivement dans un univers de luxe. Mais Nick s’intègre-t-il réellement, ou n’est-il qu’un éternel « guest », un invité, comme son nom l’indique ?

La Ligne de beauté est un très bon roman, en particulier pour son propos principal, à savoir tout ce qui est la peinture d’un milieu social repoussant et implacable vu par les yeux d’un personnage qui lui est étranger mais qui ne peut s’empêcher d’en être fasciné.

Ce personnage, Nick Guest, est à la fois creux et très fouillé : de l’extérieur, il semble discret, effacé, voire servile, au sein de cette famille qui l’accepte tout en le traitant un peu comme l’homme serviable bon à tout faire. Mais la narration à la troisième personne adopte constamment le point de vue de Nick, ce qui nous donne accès à ses impressions, mélange de lucidité aiguë envers les travers des gens qu’il fréquente et de fascination envers les richesses qu’ils brassent.

En réalité, comme l’indique le titre du roman (et comme cela apparaît assez vite), Nick est « un esthète ». Passionné de littérature, mais aussi d’art en général, il est surtout attiré par la beauté, celle des hommes, mais aussi celle des maisons, de l’ameublement, des oeuvres d’art, et de la nature. Une nature où il a vite fait de s’absorber en de douces rêveries…
Mais son séjour prolongé chez les Fedden ne le met pas à l’abri des pires réalités du milieu : le libéralisme galopant, mais aussi la violence des riches sous toutes ses formes, des plus subtiles aux plus brutales, du mépris de classe à ce que personne n’appelle encore l’homophobie. Quelle que soit leur degré de richesse, Nick et les hommes qu’il fréquente vivent une vie de secrets. Sans compter qu’à mesure que les années 1980 avancent, une autre menace vient s’ajouter aux autres : le sida.

L’auteur dit avoir été largement influencé par Henry James. Je ne connais pas assez cet auteur classique pour préciser le rapprochement, mais le résultat est un regard acéré, presque chirurgical, sur le milieu social en question.

Ma seule réserve porte sur l’aspect quelque peu étouffant du livre, au sens où la majorité des personnages sont vains, cupides, égoïstes voire incultes… et leur pouvoir est énorme, même une fois que leurs masques de dignité assez fins commencent à tomber. Qu’on me lise bien : Hollinghurst fait tout sauf des caricatures. Sa façon de mettre en scène ses personnages est aussi précise et réaliste qu’implacable… mais le résultat est encore plus oppressant, car tout est terriblement vraisemblable.

Notez que le livre a fait l’objet d’une adaptation en téléfilm pour la BBC en 2006.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs en décembre 2015 avant de le republier ici.