[Film] « Le Voyage du prince », de Jean-François Laguionie

20 janvier 2020

2019, Le Voyage du Prince, Jean-François Laguionie

Référence : Le Voyage du prince, film réalisé par Jean-François Laguionie, France/Luxembourg, 2019, 75 minutes.

L’histoire en deux mots

Un vieux singe, prince d’un pays faisant penser à l’Italie de la Renaissance en matière d’effervescence artistique et scientifique, s’est hasardé à traverser la mer à la faveur des glaces hivernales. Isolé par la débâcle, il a dérivé et s’échoue, inconscient, sur le rivage d’un pays inconnu. Recueilli par un jeune singe, Tom, il se réveille dans un pays étrange, à la technologie plus avancée que la sienne, peuplé de singes qui parlent une langue différente et qui le considèrent comme un être déroutant. À mesure qu’il se rétablit, le Prince découvre lui-même avec émerveillement la ville bâtie par ces singes. Mais lorsqu’il s’aperçoit que les habitants de ce pays s’imaginent qu’ils sont seuls au monde et que rien n’existe au-delà de la mer, son admiration laisse place à un sens critique d’autant plus caustique qu’il n’a plus rien à perdre.

Laguionie, un pilier de l’animation française

Le nom de Jean-François Laguionie est-il bien connu du grand public ? Il devrait : c’est l’un des réalisateurs français qui a conçu le plus de films d’animation, tous remarquables par leur beauté, leur originalité et la profondeur de leur propos. Les amoureux et les amoureuses du cinéma d’animation le connaissent depuis longtemps. Vous ne le connaissez pas encore ? Comme je l’aime beaucoup, je vais faire plusieurs billets en un et vous parler de tous ses films, ou du moins de tous ses longs-métrages.

Laguionie s’est fait remarquer, dès les années 1960 et 1970, par plusieurs courts-métrages novateurs, souvent primés, dont La Traversée de l’Atlantique à la rame en 1978. Il est passé au long-métrage en 1985 avec Gwen, le livre de sable, un récit de voyage mystérieux émaillé d’humour absurde : dans un pays imaginaire désertique, des entités inconnues déversent aléatoirement des tonnes d’objets semblables à des objets de la vie de tous les jours du milieu du XXe siècle. La jeune Gwen et la vieille Roseline entreprennent un long voyage pour percer les secrets de ces entités. Les dessins à la gouache, typiques de l’allure des premiers films de Laguionie, et l’animation façon papier découpé confèrent au film un rendu original, qu’on pourra trouver un peu raide, mais qui convient à merveille à l’atmosphère du récit.

En 1999, c’est Le Château des singes, sans doute le moins original des films de Laguionie en termes de graphismes, le seul où il fait effort pour lisser son univers visuel dans l’espoir de toucher un public plus large. Le résultat reste joli, surtout dans les décors à l’aquarelle qui posent la grande jungle où vit le peuple du héros, Kom. Précipité dans les profondeurs par une mauvais chute, Kom découvre le sol de la forêt et le peuple qui y vit : c’est l’occasion d’un conte humaniste qui parle de rencontre entre les cultures et d’éducation, mais avec beaucoup d’humour.

Laguionie revient en 2004 avec L’Île de Black Mór qui est le premier de lui que j’ai vu au cinéma. Prenez les romans de Dickens pour l’orphelin maltraité et les secrets de famille, mélangez avec L’Île au trésor pour les pirates et la chasse au trésor, ajoutez une touche de BD franco-belge pour l’humour et la fantaisie, étalez sur une toile à la façon du peintre Henri Rivière pour les traits bien marqués et les grands aplats de couleurs, confiez le tout à une équipe d’animation virtuose pour avoir de belles séquences de navires en mer, ajoutez une palette de voix juvéniles ou rocailleuses et terminez avec l’arrivée de Christophe Heral à la musique pour fournir un équivalent mélodique de la mer, des mouettes et de l’esprit d’aventure… et c’est prêt. C’est beau ! C’est classique comme tout au niveau des ficelles de l’histoire, mais c’est bien ficelé et c’est un excellent moyen de faire découvrir le genre des récits de pirates à un jeune public. Le mélange de piraterie, de roman familial et de fantastique léger me fait un peu penser aux bandes dessinées de Florence Magnin comme Mary la Noire ou L’Héritage d’Émilie, mais avec des graphismes plus clairs et aériens.

En 2011, c’est Le Tableau, mais comme l’année suivante j’ai créé ce blog, j’ai consacré à ce film un court billet que vous pouvez lire ici pour découvrir ce conte sur les personnages d’un tableau inachevé qui partent à la recherche de leur peintre afin de dépasser les inégalités sociales qui existent entre les Toupeints, les Pas-finis et les maigres croquis que sont les Ruffs.

Le précédent film en date de Laguionie, en 2016, est Louise en hiver, l’histoire d’une vieille dame qui se retrouve abandonnée seule dans une station balnéaire à la fin des beaux jours et doit survivre à la mauvaise saison sans aide. Voici un film qui revient un peu à l’esprit de « conte pour adultes » (au meilleur sens du terme) des courts-métrages du réalisateur : une dose de parabole philosophique, une dose de propos social, mais, ici, principalement l’histoire d’une vie dans un ordre résolument non chronologique, au hasard des souvenirs. Le sujet paraît réaliste et sérieux : il est traité avec fantaisie et humour, parfois avec onirisme. Mais un onirisme différent, plus inattendu : celui d’une robinsonnade en plein pays civilisé, dans une ville dont tout le monde est parti. En termes de structure narrative, on n’est pas loin de Souvenirs goutte à goutte d’Isao Takahata ou de Mari Iyagi de Lee Sung-gang, où les personnages, à la faveur de circonstances qui interrompent temporairement leurs habitudes, s’arrêtent et partent à la rencontre de leur passé. Tenez, le personnage et le lieu me rappellent un peu certaines scènes du jeu vidéo de Benoît Sokal Syberia (sorti en 2002) dont un chapitre se déroule dans un décor assez proche (mais plus tourmenté).

Et à l’issue de ce retour en arrière, je vais donc vous parler un peu du Voyage du prince.

Dans la lignée du Château des singes, mais en plus beau…

Le Voyage du prince se déroule dans le même univers de singes que Le Château des singes. Qu’on se rassure : il n’y a aucun besoin d’avoir vu le premier film pour apprécier le second, les deux histoires étant autonomes. Les gens qui se souviennent du Château des singes seront simplement heureux de reconnaître le personnage du Prince qui y apparaissait mais dont on se demandait ce qu’il avait pu devenir.

Ce qui frappe en premier dans Le Voyage du prince, c’est la voix off du narrateur, le Prince du titre. Le rôle des voix, des sons et de la musique est encore plus important dans un film d’animation que dans un film en prises de vue réelles – il est presque aussi crucial que dans une fiction radiophonique ou un livre audio – et Laguionie le sait très bien. La voix du Prince, la musique, les premiers bruitages, associés aux quelques premiers plans, suffisent à nous plonger dans l’univers bâti par le réalisateur et à nous y installer durablement. Les voix sont habilement choisies, les paysages sonores riches et la musique virtuose (Christophe Héral, qui a continué à travailler avec Laguionie pour Louise en hiver et Le Voyage du prince).

Le dessin, quant à lui, m’a frappé par sa finesse et sa beauté. Les dernières décennies ont vu l’épanouissement du cinéma d’animation français et européen, dont les réalisateurs, malgré des parcours du combattant toujours assez absurdes pour rassembler de petits budgets face aux rouleaux compresseurs des studios américains, ont tout de même  un peu plus de moyens qu’avant. La technologie, en parallèle, a facilité bien des choses. Les graphismes du Voyage du Prince sont ainsi plus beaux et plus détaillés que ceux du Château des singes. Mais dans l’intervalle, Laguionie a aussi su imposer une « patte » visuelle mieux différenciée par rapport aux dessins animés à la Disney. Les singes n’ont rien de disneyen, ni rien de cartoonesque d’ailleurs, et beaucoup de personnages ont une allure sérieuse, et même hiératique dans le cas du Prince.

…pour une histoire distincte, à la Gulliver

Les débuts de l’histoire jouent beaucoup sur la différence entre le point de vue du personnage et les informations dont nous, public, disposons. Ainsi le Prince est-il frappé par la technologie très avancée du lieu où il se réveille, alors que nous reconnaissons sans peine dans les mystères qu’il évoque des technologies familières telles que la lampe électrique ou l’ascenseur dans un état qui nous fait penser au XIXe siècle européen. Les surprises, les malentendus et les tâtonnements d’une rencontre entre un voyageur et des hôtes issus d’un pays tout différent sont restitués avec justesse, humour et humanité. Cette distanciation est une façon toute simple mais très efficace à la fois pour donner vie aux personnages et à leur univers et pour nous donner à réfléchir. Le ton est donné : un conte qui interroge son public, sans brusquerie, mais comme en passant.

Outre la finesse du dessin dont j’ai déjà parlé, l’univers du Voyage du prince montre un grand talent dans l’évocation de lieux dotés d’une présence bien affirmée, qu’il s’agisse de la ville proprement dite avec ses façades Art Nouveau, ses boulevards brillamment éclairés à l’électricité et ses ruelles ombreuses, ou bien du Muséum abandonné qui sert de cachette au Prince et aux savants qui le recueillent, un endroit manifestement inspiré par le Muséum national d’histoire naturelle et le Jardin des plantes. La jungle, à son tour, offre une profusion de lignes et de couleurs, plus réaliste que les toiles expressionnistes de certaines scènes du Tableau mais toujours superbe à contempler. L’univers du film contient de belles trouvailles dans l’élaboration du monde des singes : sans ostentation et sans peine, Laguionie montre qu’il n’a rien à envier en matière de worldbuilding au dernier Pixar venu.

Très vite se met en place le tandem de personnages qui porte le film : l’amitié entre le vieux prince et le jeune Tom. C’est un type de tandem de personnages qui m’a paru original et que Laguionie semble aimer explorer régulièrement, puisqu’il formait déjà un élément important de Gwen, le livre de sable et que Laguionie avait abordé le thème de la vieillesse dans Louise en hiver. Les inconvénients de la vieillesse, la fatigue physique mais aussi un certain recul et un regard différent sur le monde, sont évoqués et joliment mis en contraste avec le point de vue de Tom. Ce choix bien pensé a en outre l’avantage de ne pas proposer, face aux problèmes que le film évoque, une « bonne » réaction qui serait celle du Héros avec une majuscule, mais deux regards distincts et parfois contradictoires. De cette façon, le film n’assène pas de réponse et nous laisse la liberté de conclure.

Ces choix m’ont plu car, assez rapidement, le film met en place un univers digne d’un conte philosophique. La ville bâtie par les singes rappelle les merveilles du Paris de la Belle Époque, mais elle possède aussi plusieurs travers qui constituent des allusions indirectes à nos sociétés de consommation actuelles, comme l’obsolescence programmée, le primat du divertissement, la dégradation de l’environnement et la violence sourde de l’indifférence à l’autre. Cela pourrait devenir assommant (un travers dans lequel d’autres réalisateurs tombent parfois en faisant des films trop brutalement « à message »), mais il n’en est rien : tout cela est esquissé sans insistance, presque discrètement. Les savants sont au pouvoir puisque la ville est gouvernée par une Académie, mais ils rejettent les découvertes trop innovantes, révélant l’obscurantisme qui conforte  l’immobilisme social.

Cette subtilité bienvenue apparaît avec plus d’évidence dans le traitement des personnages. Les personnages principaux ne sont eux-mêmes pas parfaits : au sein du couple de savants qui a recueilli le Prince, le professeur Abervrach ne pense qu’à tirer profit du voyageur pour rédiger le rapport qui le réhabilitera au sein de l’Académie et lui permettra de retrouver le prestige social qu’il a perdu, tandis que son épouse et collaboratrice Élisabeth est rongée par sa méfiance envers l’étranger. Ses atermoiements, retracés avec une belle profondeur psychologique, en font un personnage secondaire marquant qui échappe à tout manichéisme.

On ne peut pas en dire autant du reste de la population de la ville des singes : plus le film avance, plus la société des singes révèle ses failles béantes et plus ses autres habitants deviennent les instruments d’une satire sociale. Et le Prince ? L’un des intérêts du film, qui en font une histoire réussie et absolument pas un film à message, réside dans le fait que les réactions du Prince ne sont pas cousues de fil blanc. Tout au long du film, le Prince est dépeint comme un vieil homme quelque peu cynique, à l’humour dévastateur, gonflé par une fierté certaine. Il a un côté « vieux désinhibé » dans ses rapports aux autres et, loin de prôner l’empathie par-dessus tout, il peut se montrer très « vache » à l’occasion. C’est aussi ce qui marque la différence entre Le Voyage du prince et son prédécesseur, Le Château des singes, qui, dans mon souvenir (lointain), ne donnait pas dans l’acidité. L’aventure racontée étant double puisque vécue simultanément par deux personnages, l’un jeune et l’autre vieux, le dénouement lui-même, avec la découverte finale faite par le Prince et Tom, est reçue très différemment par les deux personnages. Ce sont ces réactions qui m’ont beaucoup intéressé chez le Prince, plus imprévisible que Tom (classiquement jeune, curieux et idéaliste).

Sous cet angle, le Prince et son aventure m’ont fait penser aux Voyages de Gulliver de Swift, dont le héros toujours plus désabusé visite une succession de pays imaginaires dont les habitants inhumains (géants, lilliputiens, sauvages ou chevaux doués de parole) se croient tous parfaits en dépit de leurs défauts patents. La dernière partie du film me renforce dans cette comparaison : de toute évidence, le but n’est pas de proposer une utopie, mais de montrer des sociétés dont aucune n’est parfaite. Et pourtant le voyage ne débouche pas sur un repli sur soi : le Prince devient bel et bien un Ulysse.

Conclusion

Quand j’avais appris, il y a quelques années, que Laguionie préparait une suite au Château des singes, j’étais resté un peu sceptique. Le résultat dépasse mes attentes et réaffirme la grande virtuosité de Laguionie, à la fois comme créateur d’univers, comme animateur et comme conteur. C’est une grande chance de disposer, en France, de réalisateurs comme lui ou comme Michel Ocelot (Kirikou, Azur et AsmarLes Contes de la nuit, Dilili à Paris), parvenus à un tel degré de maîtrise dans tous les domaines de la conception d’un film animé. Le Voyage du prince constitue une porte d’entrée de plus pour découvrir les univers de ce grand animateur, que l’ont soit jeune ou vieux.


Ursula Le Guin, « A Wizard of Earthsea »

27 mai 2019

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Référence : Ursula Le Guin, A Wizard of Earthsea (Earthsea, 1), Puffin Books [Penguin], 1971 (première édition : Parnassus Press, 1968).

Quatrième de couverture (traduit par mes soins)

« À quoi le pouvoir est-il bon si l’on est trop sage pour s’en servir ? »

« Ged entre dans une école de sorciers pour apprendre les règles de la magie. Obstiné et naïf, il laisse accidentellement pénétrer dans le monde une terrible créature d’ombre. Pour rétablir l’équilibre, il doit se confronter à l’ombre et la détruire, quel qu’en soit le prix. La quête de Ged l’emmène jusqu’à la région la plus reculée de Terremer – un pays peuplé de dragons effroyables, de sorciers jaloux, de ténèbres et de lumière – où il ira à la rencontre de sa destinée. »

Le style et la structure d’un conte

Il y avait longtemps que j’entendais parler du cycle de Terremer comme de l’un des classiques de la fantasy américaine. Après avoir découvert Le Guin avec son livre de science-fiction le plus connu, The Left Hand of Darkness (La Main gauche de la nuit, livre que j’ai chroniqué ici il y a quelques mois), j’ai donc résolu de m’attaquer à Earthsea.

Dès les premières pages grignotées en librairie, j’ai été séduit par son style, que je retrouvais aussi habile et plus chaleureux que dans The Left Hand… D’emblée, j’ai eu l’impression de me trouver en présence d’un conte, là où beaucoup de livres de fantasy récents s’ancrent résolument dans une écriture romanesque contemporaine. Le style de Le Guin donne une grande place au rythme et à l’harmonie des phrases, au choix des mots dont elle fait un usage précis et économe. J’imagine que la traduction d’un tel texte ne doit pas être facile, dès lors qu’elle tente de rendre toute la beauté de ce style. Je n’hésiterai pas à comparer le style de Le Guin, au moins dans ses plus belles pages, à celui de Flaubert. Tous deux passent de toute évidence un temps très long à travailler la phrase et accordent une grande place à l’oralité. Dans le recueil collectif Méditations sur la Terre du Milieu, Le Guin a publié un article sur l’oralité et le rythme dans le style de Tolkien, où elle mentionne au passage l’importance qu’elle accorde elle-même à la lecture à haute voix. Cela ne me surprend nullement et cela me réjouit, car cela a eu la meilleure influence qui soit sur son écriture : A Wizard of Earthsea est un livre à la belle écriture.

Cette économie, cette recherche d’épure, se retrouve à l’échelle du paragraphe, de la page et du chapitre : la narration elle-même s’avère à la fois limpide et dense à la fois. Le caractère initiatique du parcours de Ged est mis en avant dès le début, mais le récit ne tombe jamais dans les facilités de beaucoup de suiveurs de Tolkien avec leurs schémas narratifs de « voyage du héros » campbelliens et autres supposées martingales scénaristiques. Chaque étape du récit accomplit le tour de force de mettre en scène des événements au fond assez simples, mais agencés avec des mystères, des énigmes et des rebondissements habiles, surprenants et intelligents ou donnant à réfléchir… comme dans tout conte qui se respecte. Ce n’est pas au Seigneur des Anneaux que ce roman fait penser, mais davantage au Hobbit et à ses inspirations : le conte, bien sûr, mais aussi l’énigme, voire la parabole religieuse ou philosophique, que Tolkien pratique lui-même dans des récits comme Feuille, de Niggle.

Une autre différence marquée entre A Wizard of Earthsea et nombre de livres de fantasy est la primauté résolument donnée à l’intrigue sur l’univers. Bien que ce dernier, comme je l’ai dit, s’annonce vaste et détaillé, la narration ne donne jamais l’impression de s’attarder ou de faire des détours dans le simple but d’étaler davantage de lieux, de peuples ou d’événements fondateurs. En dépit de l’ancienneté du livre, ce parti pris s’avère rafraîchissant à côté de nombre d’autres cycles du même genre dont les intrigues finissent par prendre des allures de tours de manège, à circonvoluter allègrement de montagnes en forêts, d’elfes en nains et de chute de royautés en batailles cruciales, sans parler des prophéties tarte à la crème. Ici, les choses sont claires : l’histoire est celle de Ged, qui certes est un sorcier puissant dont l’aventure est entrée dans la légende, mais qui n’est qu’une légende parmi d’autres. Cette primauté de l’histoire sur l’univers confère une sûreté et une clarté appréciables au récit, dont la toile de fond ne devient jamais trop encombrante.

Une histoire d’apprenti sorcier aux airs de parabole

Cet ancrage dans le conte, cette épure dans l’intrigue et cette virtuosité dans le style sont trois atouts majeurs qui redonnent toute leur puissance aux ficelles classiques qui sous-tendent l’aventure de Ged, ou plutôt sa mésaventure : celle d’un apprenti sorcier doué et impatient, trop doué et trop impatient, qui manque de peu de se tuer lui-même et libère une puissance maléfique. Réparer cette faute, pour ne pas dire l’expier, devient le but de sa vie pendant une longue errance, entre fuite éperdue, quête mystique et poursuite acharnée. Sans doute nourri par son intérêt de longue date pour les religions et les sagesses du monde entier (en particulier les cultures asiatiques), mais surtout porté par son art de conteuse magistral, le récit de Le Guin parvient à éviter l’écueil de la platitude et à toucher à l’universel dans cette évocation de la lutte entre le Bien et le Mal qui ne se fait pas entre des peuples ou des factions distinctes mais au sein d’une personne unique.

En lisant A Wizard of Earthsea, je me suis surpris à repenser souvent à ma lecture précédente : Frankenstein de Mary Shelley. Les liens entre les deux intrigues sont étonnamment nombreux. Un créateur fautif qui libère une créature ambiguë, contre-nature, bientôt maléfique. Un créateur qui, tour à tour, est poursuivi par sa créature ou la poursuit. Une paire de personnages principaux liés par l’idée d’une fatalité commune qui semble devoir aboutir à une annihilation mutuelle. Une réflexion sur les responsabilités qui vont de pair avec la détention du pouvoir, ici magique, technologique chez Shelley. Et, bien sûr, les aspects spirituels de cette lutte à la résonance religieuse, qui se réfère implicitement aux mythes de création tels que la Genèse biblique. Avec un peu de recul, il m’apparaît que le récit de Le Guin met davantage l’accent sur la gémellité du créateur et de sa créature : de ce fait, on pourrait aussi le rapprocher de L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Stevenson. Mais, par son insistance sur la longue errance de Ged, sur les doutes qui le torturent et sur l’enjeu existentiel dont cette errance est porteuse, le roman tend vers des contes philosophiques comme Le Vieil Homme et la mer de Hemingway ou, en plus court, Le K de Buzzati.

Un autre point de comparaison, plus récent, est inévitable pour qui lit A Wizard of Earthsea de nos jours : c’est Harry Potter de J. K. Rowling. J’avais lu les sept tomes de ce cycle un ou deux ans avant de lire Le Guin. En dépit de mon admiration pour l’art du récit de Rowling, j’ai été frappé par l’impression que le roman de Le Guin contenait, en substance, tout Harry Potter en mieux, en plus mûr, en plus fouillé et avec un style nettement supérieur, le tout presque quarante ans plus tôt (A Wizard of Earthsea est paru en 1968, le premier Harry Potter en 1997). C’est être injuste avec Rowling, bien entendu, car Harry Potter adopte une démarche littéraire toute différente, déploie un univers infiniment plus proche du nôtre (paradoxalement plus proche du « miroir tendu aux lecteurs » cher aux écrivains réalistes que du monde secondaire à la Tolkien), et traite abondamment de thèmes que Le Guin n’aborde pas, comme les dérives de la politique et des médias. Mais, pour ce qui concerne le caractère initiatique du parcours du sorcier à l’école, l’affrontement avec des forces du Mal étrangement liées au héros lui-même, et la réflexion sur la mort et la condition humaine, Le Guin surpasse de loin Rowling, laquelle se trouve plus à l’aise dans la critique sociale et le recours aux ficelles narratives très contemporaines du thriller mâtinées d’humour décapant à la Roald Dahl que dans le conte proprement dit, que ce soit dans son fond ou sa forme. Je m’étonne, d’ailleurs, que Rowling n’ait jamais cité Le Guin parmi ses influences, tant les éléments communs entre les deux livres sont nombreux ; mais cela arrive et, pendant les quarante ans qui séparent les deux livres, il y a certainement eu des maillons intermédiaires.

Conclusion

Vous l’aurez compris : je considère A Wizard of Earthsea comme un classique au statut bien mérité. Parmi les choses qui me restent à ajouter, je dois préciser d’abord que ce roman se lit très bien tout seul, puisqu’il forme une histoire close sur elle-même. Il ne faut donc pas hésiter à le lire, même si vous n’avez pas l’intention de lire les autres romans de Terremer (d’ailleurs, je ne les ai pas encore lus).

Ensuite, ayant vu le film d’animation Les Contes de Terremer de Goro Miyazaki bien avant de lire ce livre, je dois dire que le film ne m’a convaincu ni en tant qu’œuvre prise en elle-même, ni en tant qu’adaptation du livre. Sans doute le film puise-t-il dans plusieurs livres du cycle. Mais je vous recommanderai tout de même le livre bien plus que le film, qui est l’un des moins bons produits par les studios Ghibli – pourtant fertiles en chefs-d’œuvre à mes yeux.

A Wizard of Earthsea a un dernier mérite : celui de constituer, à mon avis, une excellente porte d’entrée aussi bien dans le genre de la fantasy pour les gens qui n’en ont jamais lu que dans l’œuvre d’Ursula Le Guin (car il est autrement plus accessible que The Left Hand of Darkness et ne se destine pas spécialement aux amoureux de la mythologie romiane, contrairement à Lavinia). Je déplore donc qu’à l’heure actuelle il soit si compliqué de trouver une traduction du Sorcier de Terremer seul, sans les autres volumes. On devrait pouvoir trouver facilement soit les volumes séparés, soit des intégrales, comme c’est le cas pour nombre d’autres cycles de fantasy classiques. Au passage, ce serait même une bonne idée de réaliser une édition parascolaire du Sorcier de Terremer avec dossier pédagogique et tout le toutim : c’est un livre que son style et son intrigue limpides rendent accessible aux enfants et aux adolescents, et il ne manque qu’un éditeur non méprisant vis-à-vis de la fantasy et désireux de promouvoir l’œuvre d’une grande écrivaine pour les faire découvrir au plus grand nombre. Je souhaite qu’on étudie un jour en classe Ursula Le Guin comme on commence à y étudier actuellement Tolkien.


Anne-Marie du Bocage, « Les Amazones »

29 avril 2019

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Référence : Anne-Marie du Bocage, Les Amazones, tragédie. En cinq actes, Paris, chez F. Merigot, 1749, avec approbation et privilège du Roy. Réimpression à la demande du fichier numérisé de l’édition sur Gallica : Paris, Hachette/Bibliothèque nationale de France, sans date (commande passée en décembre 2018).

Une tragédie mythologique

Les Amazones est une tragédie mythologique dont le sujet s’inspire directement des auteurs antiques grecs et romains. L’action de la pièce se déroule à Thémiscyre, la capitale du royaume des Amazones, sur les bords du fleuve Thermodon. Au moment où la pièce commence, les Amazones, menées par leur reine Orithyie (orthographiée Orithie dans le texte), viennent de remporter d’éclatantes victoires contre le peuple voisin des Scythes, mené par le roi Gélon, mais aussi contre les Athéniens conduits par Thésée, qu’elles ont fait prisonnier. La question qui se pose alors est de savoir que faire du héros. En vertu des lois des Amazones, d’où l’amour est banni, tout homme capturé doit être mis à mort, et c’est ce que le peuple des Amazones réclame à la reine, par la bouche de la cheffe des armées, Mélanippe, de loin la plus belliqueuse de toutes. Mais Orithye temporise et tarde à trancher, laissant Thésée libre de ses mouvements en son palais dans l’intervalle.

La raison en est simple : la reine Orithye est tombée amoureuse de Thésée. Elle s’en ouvre à son amie intime, Antiope, princesse héritière du trône, et la presse de faire la cour à Thésée pour elle. S’il se laisse fléchir, Orithye est prête à tout pour le sauver ; sinon, dans sa colère, elle oubliera ses sentiments et trouvera enfin le courage de le faire exécuter. Mais Antiope a également un secret. Si Thésée a été capturée, c’est parce qu’au beau milieu de la mêlée, ébloui par la beauté d’une Amazone blessée, il a pris sa défense et a couru des risques inouïs, au point de se laisser isoler de ses troupes, emporter et capturer. Or cette Amazone, c’est elle… et elle nourrit également des sentiments pour le héros. Ce double affrontement, entre le sentiment et le devoir et entre deux amies devenues rivales, forme le cœur du mécanisme tragique, de la « machine infernale » que la capture de Thésée enclenche au palais de la reine des Amazones.

Une tragédienne à redécouvrir

J’ai découvert l’existence de Mme Du Bocage grâce au manuel scolaire Des femmes en littérature. 100 textes d’écrivaines à étudier en classe, coédité par Belin et les éditions Des femmes l’année dernière. Grand amoureux des mythes et par ailleurs pas du genre à refuser de beaux vers, j’ai été très heureux d’apprendre qu’une tragédie avait été consacrée aux Amazones dès le XVIIIe siècle, non pas par Corneille, Racine ou Rotrou, mais bien par une femme : Anne-Marie du Bocage (orthographié à l’époque « Boccage »), déjà connue à l’époque pour ses poèmes et pour une traduction du Paradise Lost de Milton. Les Amazones, lu et approuvé pour la représentation par nul autre que Fontenelle, semble avoir remporté un succès net, en dépit de quelques commentateurs immondément sexistes cités par son article sur Wikipédia (mais non sourcés pour le moment). Entre autres œuvres postérieurs, Mme du Bocage consacre une épopée à l’exploration des Amériques par Christophe Colomb. C’était l’une des premières femmes à s’illustrer dans ces deux grands genres poétiques, genres « nobles » par excellence, jusqu’alors pratiqués exclusivement par des hommes. Par quel mystère a-t-elle été oubliée en dépit de ses succès et de son statut de pionnière ? Je vais encore faire les gros yeux à la postérité, cette marionnette dont les ficelles ont été trop longtemps orientées par des mains mâles.

À la question, légitime, qui demanderait si cette pièce a d’autres mérites que d’avoir été écrite par une femme à une époque où c’était rare, je peux répondre : oui, sans hésitation. Son sujet est original (j’ai découvert depuis d’autres pièces consacrées aux Amazones au XVIIIe siècle, mais pas sous le même angle) et rien que son trio d’Amazones dans les rôles principaux suffit à justifier sa lecture. Les dilemmes, les craintes et les colères d’Orithye, d’Antiope et de Mélanippe sont dépeints en répliques d’une belle énergie, qui montrent une grande habileté à saisir les subtilités des passions humaines. La pièce est bien construite et son sujet, inspiré de personnages et d’épisodes célèbres sans coïncider tout à fait avec eux, rend sa découverte d’autant plus pleine de suspense, car rien ne permet de savoir comment la pièce va se terminer. On se doute que l’introduction de l’amour au pays des Amazones aura des conséquences funestes pour elles, tandis que Thésée, normalement, survit pour poursuivre son règne à Athènes et ses exploits ; mais qu’arrivera-t-il au juste ? Je me garderai bien de vous le dire, mais j’ai apprécié le choix d’un dénouement qui n’était pas celui auquel on pourrait s’attendre.

Dans un genre dominé par les figures féminines solitaires (Médée, Phèdre, Andromaque, Antigone), isolées parmi les hommes en dehors de confidentes occasionnelles et effacées, il est passionnant de voir le mécanisme tragique transposé dans un environnement entièrement féminin, où Thésée n’est qu’un enjeu. Le personnage du héros athénien apparaît d’ailleurs bien pâle par rapport aux héroïnes véritables de la pièce : il est manifeste qu’il n’est qu’un personnage secondaire, catalyseur du conflit davantage qu’acteur, bien que ses choix conditionnent et entretiennent l’engrenage tragique. Il ne reprend davantage le devant de la scène que vers la fin. J’ai noté avec intérêt, d’ailleurs, que plus la tragédie avance, plus les hommes réinvestissent la scène, cernant et contraignant de plus en plus le royaume des Amazones (même si pas toujours de la façon qu’on pourrait croire).

Au moment où j’écris, il n’existe pas d’édition des Amazones aisément accessible au grand public. L’édition que je chronique ici est une impression à la demande et à l’identique de la première édition du texte en 1749, sous une reliure brochée et une couverture souple. Dépourvue d’introduction ou de notes qui en éclaireraient le contexte ou les difficultés de langue propres à une œuvre de cette époque, cette édition présente des obstacles typographiques à la lecture pour qui n’a pas un peu tâté des ouvrages anciens : par exemple, elle utilise le s long ſ, ancienne forme du s qui ressemble furieusement à un f, ce qui peut donner l’impression trompeuse que tous les personnages parlent comme le chat Grosminet (« Reine, dont les vertus paſſent l’éclat du thrône… ») et altère quelque peu l’atmosphère solennelle de la tragédie. J’ai pu surmonter l’obstacle sans problème, mais le lectorat grand public, notamment les élèves et les étudiants, ne devrait pas avoir à se le coltiner.

Il existe, depuis peu, deux éditions scientifiques de la pièce, qui la regroupent toutes les deux avec d’autres tragédies de la même époque : le tome II de l’anthologie Femmes dramaturges en France, 1650-1750, réunie par Perrine Gethner en 2002, et le tome IV de l’ouvrage collectif Théâtre de femmes de l’Ancien Régime, réuni par Aurore Evain, Perry Gethner et Henriette Goldwyn en 2015. Mais ce sont d’épais et coûteux volumes, destinés à un public d’universitaires ou d’étudiants spécialisés. L’étape d’après – et je me joins à celles et ceux qui l’appellent de leurs vœux – serait une édition de la pièce seule, avec apparat critique, dans une édition de poche plus accessible. De cette façon, la pièce pourrait, pourquoi pas, figurer bientôt au programme d’un concours ou d’un examen. Il me paraît indéniable qu’elle présente l’intérêt littéraire nécessaire pour cela. Plus généralement, une réédition commentées des œuvres complètes de Mme du Bocage ne serait pas un luxe.

Une telle tragédie ne manquerait pas, non plus, d’alimenter l’inspiration des artistes, à commencer par les troupes de théâtre, qui feraient bien de s’y intéresser. Je rêve aussi à ce que les dramaturges et metteuses en scène d’aujourd’hui pourraient créer en s’inspirant librement du sujet de la pièce pour en écrire et en monter une au goût du jour.


Mary Shelley, « Frankenstein, or The Modern Prometheus »

15 avril 2019

Shelley-Frankenstein

Référence : Mary Shelley, Frankenstein, or The Modern Prometheus, Londres (Royaume-Uni), Scholastic Classics, 2013 (première édition : Lackington, Allen & Co., 1818).

Un classique à exhumer de sous sa propre célébrité

Prenons le temps d’un court jeu  : quand vous lisez le nom « Frankenstein », quelles idées, images ou sensations vous viennent spontanément à l’esprit ?

Pour ma part, avant de lire ce roman, j’avais aussitôt en tête l’image de la créature cousue de morceaux de cadavres, au teint verdâtre, au visage prognathe, au cheveu rare et graisseux, au front bas, aux tempes peut-être même percées de vis, bref : le monstre tel que les multiples adaptations du roman par Hollywood nous l’ont mis en tête, et tel qu’il apparaît du même coup dans les multiples reprises, parodies ou simples allusions massivement présentes sur toutes sortes de supports, de la BD aux attractions des parcs à thème en passant par les séries animées ou la publicité. J’avais en tête des mots tels que « monstre », « horreur » et « savant fou ». S’y ajoutaient de nouvelles images : celles d’un manoir isolé bâti dans une pierre noirâtre, rendu plus sombre encore par un ciel bas et lourd d’orage, tandis que le savant attire la foudre à l’aide d’un paratonnerre afin d’insuffler la vie à sa créature.

Je me remémorais, ensuite, dans l’ordre, les grandes lignes de l’histoire telles que tout le monde les a plus ou moins en tête. Un savant plus ou moins fou ambitionne de créer la vie ; il y parvient en assemblant des morceaux de cadavres qu’il anime grâce à des machines obscures, utilisant notamment l’électricité ; ce monstre maléfique se retourne contre lui et cause toutes sortes de dégâts et de victimes. Une histoire faite pour faire peur, fondatrice du genre de l’horreur.

En poussant un peu plus loin, on peut avoir entendu parler de quelques détails supplémentaires : que « Frankenstein » n’est pas le nom de la créature (qui n’en a pas) mais celui de son créateur, Victor Frankenstein ; et que le roman ne relève pas seulement de l’horreur mais aussi de la science-fiction.

Rien de tout cela n’est faux, et pourtant le tout additionné donne une idée très réductrice du roman de Mary Shelley et de ses personnages. Frankenstein, comme beaucoup de romans fondateurs d’un genre (voire deux : la science-fiction et l’horreur) et comme beaucoup d’œuvres à l’origine d’un archétype de personnage tenant du mythe littéraire (voire deux, ici encore : le savant fou et la créature monstrueuse), Frankenstein, disais-je, tend à disparaître sous l’accumulation de ses adaptations plus ou moins fidèles et des innombrables œuvres qui se sont créées dans sa lignée. Pourquoi ne pas exhumer ce roman de sous l’amas de sa postérité, en tâchant d’oublier ce que nous pensions en savoir ? Bien entendu, si j’en parle, c’est que la lecture en vaut la peine.

Des aspects oubliés

Pour quelques grands thèmes retenus par le cinéma et déclinés à plaisir par l’horreur ou la science-fiction, que de facettes oubliées dans le roman d’origine ! Voici quelques dimensions du livre qui m’ont particulièrement marqué à la lecture.

Les premières pages du roman, d’abord, pourront surprendre un lectorat actuel par deux aspects. La forme épistolaire est le premier : nous n’avons pas directement affaire à Frankenstein, mais à un capitaine de navire qui écrit à son épouse restée à terre. On comprend vite que son récit n’est qu’un récit-cadre destiné à introduire le récit véritable, celui de Victor Frankenstein. Le second aspect surprenant est le lieu où commence le roman : un navire en plein voyage vers le pôle Nord !

Ces deux aspects, assez exotiques pour le public actuel qui les a complètement oubliés, sont en revanche des thèmes peu surprenants à l’époque de Mary Shelley. En ce début de XIXe siècle, le roman épistolaire, qui n’a rien de nouveau mais est particulièrement en vogue depuis le XVIIIe siècle (qui a vu par exemple en France Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos), est encore à la mode. Cependant, la majeure partie du roman est occupée par le récit de Frankenstein : la forme épistolaire n’est qu’une introduction prenant quelques chapitres. Quant aux expéditions polaires, elles forment l’actualité scientifique du moment et l’une des destinations qui font le plus rêver les foules et les artistes. C’est dans ce contexte qu’il faut aussi replacer des romans fantastiques comme Laura. Voyage dans le cristal de George Sand (1864), Voyages et aventures du capitaine Hatteras de Jules Verne (1866) ou, plus tard et dans l’autre sens, Les Montagnes hallucinées d’H. P. Lovecraft (1936), qui se déroule du côté du pôle sud.

Lorsqu’on arrive (assez vite) au récit de Frankenstein proprement dit, la trame principale du roman s’avère riche de plusieurs thèmes que la postérité a parfois oublié (en particulier à Hollywood). J’y vois trois niveaux : l’un religieux, le deuxième philosophique et le troisième moral, les trois étant naturellement liés.

L’aspect religieux était sans doute le plus évident pour le lectorat de l’époque. Frankenstein a essayé de créer la vie : il a donc tenté de devenir l’égal de Dieu. Le sous-titre choisi par l’autrice est éloquent : le savant ambitieux devient un « Prométhée moderne », car il détourne le feu du ciel (l’électricité) pour en tirer l’étincelle de vie qu’il insuffle à sa propre création. Les amateurs de mythologie grecque le savent bien : Prométhée a mal fini, ayant provoqué le courroux de Zeus auquel il avait volé le feu pour en confier la maîtrise aux humains. Victor Frankenstein, lui, rêve de percer le secret de la vie, mais, ce faisant, il se condamne à un destin aussi sombre que celui de Prométhée. Dans la religion chrétienne, prétendre faire soi-même ce que seul Dieu peut normalement faire est une très mauvaise idée (un thème qu’on retrouve dans pas mal d’autres religions jusqu’en Afrique, et même dans la genèse de la Terre du Milieu de Tolkien). Frankenstein, qui est un personnage de chrétien, se repent vite de ce qu’il a fait et se considère comme maudit, ce qui renforce le caractère sombre du roman, narré largement de son point de vue.

Un deuxième niveau de lecture, celui pour lequel j’ai le plus d’affection, est l’aspect philosophique du roman. Quoi ? Le monstre de Frankenstein, philosophe ? Eh oui ! dans une certaine mesure, du moins. Reprenons : Frankenstein, donc, crée un être vivant, puis le rejette avec horreur. Cet être, qui n’a ni nom, ni famille, découvre seul le monde et les humains dont il devait être le semblable. Lui qui ne connaît rien et qui n’a personne pour s’occuper de lui, comment va-t-il apprendre quoi que ce soit ? Restera-t-il ignare ? Va-t-il devenir bon ou méchant ? Victor Frankenstein est persuadé d’avoir affaire à un être fondamentalement mauvais. Mais au cours de l’histoire, on a l’occasion d’adopter l’autre point de vue, celui de la créature, et c’est extrêmement intéressant. Le temps du récit de la créature, l’histoire se change en un roman philosophique de formation, où la créature fait beaucoup penser aux « enfants sauvages », ces enfants livrés à eux-mêmes qui grandissent loin des autres, un thème qui a passionné le siècle des Lumières et le XIXe siècle. Ce récit est surtout le moyen, pour Mary Shelley, de montrer clairement que, contrairement à ce que pense le savant, la créature de Frankenstein n’est pas fondamentalement mauvaise.

Cela nous conduit au troisième niveau de lecture du roman : sa dimension morale. La création du monstre par Frankenstein fait penser en général à la question de l’éthique scientifique : doit-on faire tout ce qu’on a les moyens techniques de faire ? Ce problème est bien présent, mais il est loin d’être le seul. Car Mary Shelley, avec la créature, s’intéresse aussi au problème de l’origine du mal. Pourquoi la créature de Frankenstein devient-elle meurtrière ? La réponse est bien plus nuancée que ce qu’on pourrait craindre. On est à mille lieues du monstre aussi méchant qu’il est hideux. J’avais tendance à penser que les multiples variations de point de vue et les mille et une réflexions morales ou philosophiques sur la créature, ses réflexions, son passé, etc. avaient été produites petit à petit après le roman d’origine, au fil des adaptations, suites, parodies ou réécritures critiques. Il n’en est rien : Shelley elle-même développe d’emblée une réflexion fouillée, qui donne de la créature de Frankenstein une vision bien plus nuancée que celles qu’on en a parfois donnée par la suite.

Cette dimension morale du roman est liée de près à la question de la justice, comme le montre une péripétie du roman où l’on recherche l’assassin d’un petit garçon. On y voit à l’œuvre une foule en colère et une justice expéditive, injuste, guidée par des préjugés sociaux et non par une authentique recherche de la vérité. Le roman se fait ici engagé, très critique envers la justice (ou une certaine forme de la justice) de son époque.

Des aspects vieillis ?

Deux siècles après sa première parution, Frankenstein vaut donc largement la peine d’être lu, et sa lecture devient même paradoxalement rafraîchissante quand on se lasse des monstres verdâtres ou zombesques qu’on nous vend couramment comme autant de Frankensteineries. Pour autant, ce roman a-t-il vieilli ? Dans une certaine mesure, oui, tout de même, et c’est pour cela que je prends autant la peine de le replacer ici dans le contexte de son époque, afin de ne pas lui intenter de mauvais procès.

Le lectorat actuel pourra ainsi s’agacer, par endroits, d’un pathétique excessif par rapport au goût d’aujourd’hui. Pour ma part, j’ai surtout été gêné pendant le procès du faux assassin du petit garçon dont je parlais plus haut, et qui traîne un peu en longueur. Là encore, il faut se souvenir que le dosage du pathétique n’était pas le même à l’époque de la première publication du livre. Et c’est un défaut partagé par de nombreuses autres œuvres. En matière de théâtre, les drames bourgeois du XVIIIe siècle nous semblent parfois presque illisibles dans ils paraissent en faire des tonnes. Mais ce défaut se retrouve même dans le genre du roman fantastique ou d’horreur. Je l’ai retrouvé un peu, tout récemment, dans le Dracula de Bram Stoker, dont je compte pourtant dire à la première occasion à quel point c’est malgré tout un roman incroyablement moderne (en particulier par son sens du suspense).

Un autre aspect du roman qui peut agacer aujourd’hui est le personnage de Victor Frankenstein. Un avis de lecteur lu sur un forum de discussion déplorait le caractère peu sympathique de ce personnage. Or, à mes yeux, cela fait justement partie de l’intérêt du roman : pendant la plus grande partie du récit, le narrateur n’est pas complètement fiable, puisqu’il présente tout de son point de vue, celui d’un savant trop exalté naguère, désormais rongé par la peur et le regret. Frankenstein présente sa créature pratiquement comme un démon descendu sur terre, et il fait preuve d’un grand fatalisme – mais ce n’est pas la vérité du roman.

Conclusion : un classique à redécouvrir

Ces quelques obstacles n’ont rien d’insurmontable : Frankenstein ou le Prométhée moderne  reste très lisible. C’est d’ailleurs un roman court, et le lire vous fera découvrir ou redécouvrir un récit bien plus profond que ce que peuvent laisser attendre (ou craindre) le sobriquet « histoire d’horreur » et la trame basique de l’intrigue. C’est l’exemple typique de l’intérêt de revenir à la source d’un mythe littéraire.

Un mot sur l’édition dans laquelle j’ai lu ce classique en anglais : l’édition Scholastic de 2013, avec sa couverture en nuances de vert arborant un œil stylisé, a l’avantage de proposer le texte anglais sous une couverture souple et pour une somme modique, mais je ne la recommanderai pas particulièrement dans la mesure où elle n’inclut ni introduction, ni notes, ni dossier ou aide quelconque qui permettrait de surmonter les difficultés du texte ou de comprendre l’œuvre.

Dans le même genre

Sur Mary Shelley, sa vie et les circonstances dans lesquelles elle a imaginé et écrit Frankenstein, je vous recommande le beau film Mary Shelley réalisé par Haifaa al-Mansour en 2018, qui propose une belle reconstitution portée par une distribution très convaincante. J’en parle ici.

Parmi les mille et une adaptations, suites, reprises ou parodies auxquelles a donné lieu ce roman, je peux vous parler un peu de l’adaptation théâtrale écrite par Nick Dear : Frankenstein, créée en 2011 au Royal National Theatre de Londres au Royaume-Uni. Sa grande qualité à mes yeux est de remettre en avant l’aspect philosophique du roman en insistant sur le parcours de la créature autant et même davantage que sur celui de son créateur. Elle a en revanche le défaut de trop vouloir en rajouter dans l’horreur à certains moments. (Elle y ajoute en particulier un viol, ce qui à mon sens ne servait à rien, à part faire genre « Ouh, attention, il y a un viol donc c’est une histoire sombre ». Bon.) Les rôles principaux (Frankenstein et la créature) étaient joués en alternance par Benedict Cumberbatch et Jonny Lee Miller, excusez du peu !


Angela Carter, « The Bloody Chamber »

4 mars 2019

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Référence : Angela Carter, The Bloody Chamber, Vertigo, 1995 (première édition : Victor Collancs Ltd., Royaume-Uni, 1979).

The Bloody Chamber, traduit en français sous le titre La Compagnie des loups et autres nouvelles, est un recueil où Angela Carter réécrit des contes célèbres comme Barbe Bleue, La Belle et la Bête, Le Chat botté, La Belle au bois dormant ou bien sûr Le Petit Chaperon rouge.

Des réécritures de contes ? Le sujet est banal, me direz-vous, et vous aurez raison : de nos jours, on croule sous les réécritures de contes, les suites de contes, les parodies de contes, les univers faisant coexister divers contes, en livres, en BD, en films, en séries, en jeux vidéo, du Disney annuel formaté comme un rapport de comptable jusqu’aux faciles Shrek ou Alad’2 en passant par l’enjoué Garulfo en BD, Hansel et Gretel : la comédie musicale sur scène, et cetera et cetera ad libitum et ad nauseam. Certes. Mais il y a deux excellentes raisons de dépasser cette  sensation d’overdose. La première est que ce recueil date des années 1970, période à laquelle le raz-de-marée réécriveur n’en était pas encore arrivé à ce point de saturation, ce qui fait qu’on ferait un mauvais procès au livre en lui reprochant de surfer sur une vague qui ne s’était pas encore gonflée. La seconde est que ces réécritures-là sont magistrales (et largement reconnues comme telles), ce qui veut dire qu’elles valent le détour de toute façon.

Les réécritures de Carter ne sont résolument pas destinées aux enfants. Elles réactivent les aspects les plus sombres des contes de départ : leur violence, parfois leur cruauté, et leurs liens profonds avec la sexualité, autant de thèmes qui se trouvaient au centre de bien des analyses psychanalytiques dans les années 1970. Comme dans les contes d’origine, les personnages connaissent de nombreux malheurs et la fin est loin d’être toujours heureuse. La première originalité de Carter consiste à jouer constamment avec nos attentes. Elle prend plaisir à distordre les contes d’origine, ce qui suppose de les connaître un minimum pour bien en profiter (mais elle choisit des contes largement connus, comme le montrent les quelques titres que j’ai cités plus haut). On attend tel événement, telle réaction d’un personnage, tel détail, et on les retrouve, mais sous des formes et à des moments inattendus, ou bien on les découvre escamotés au profit de rebondissements tout différents.

C’est le plaisir typique de la réécriture, mais Carter en joue de manière virtuose. Ces métamorphoses constantes, sous nos yeux, de l’intrigue attendue que nous croyons prévoir, ne brisent jamais l’immersion, à mon avis : au contraire, elles entretiennent l’atmosphère onirique de ses récits. Comme dans un rêve, on retrouve des figures et des événements connus de longue date, mais redistribués, parfois gonflés ou rapetissés dans des proportions toutes différentes. Un accessoire (la rose, le rouet, le miroir), un monstre (le loup, qui forme la figure récurrente des trois derniers récits) ou un personnage (la Bête) se voit ainsi retravaillé, dédoublé ou réimaginé sous une autre forme. Mieux : Carter se complaît à faire entrer en collision plusieurs contes, ou bien à enchaîner dans le recueil deux adaptations complètement différentes du même, en un bel exemple de virtuosité, une fois encore.

Aux références entre contes viennent s’ajouter d’autres références, romanesques celles-là, qui orientent la tonalité générale du recueil vers une forme de syncrétisme entre divers univers de personnages de fiction célèbres, avec une préférence marquée pour le fantastique et le gothique : on y voit des références à Dracula ou à Carmilla, par exemple, ainsi qu’à une Alice au pays des merveilles nettement plus sombre que celle de Lewis Carroll. Même si les dernières histoires m’ont laissé sur l’impression d’un univers assez sombre, l’humour, l’optimisme et même la fantaisie n’en sont pas absents pour autant : des références à Figaro viennent ainsi structurer le drôlatique Puss-in-Boots (qui réécrit Le Chat botté). Mais l’ensemble conserve une forte personnalité et une forte cohérence autour d’un petit nombre de thèmes décliné en de multiples nuances. On ne s’oriente jamais vers un bric à brac à la L’Affaire Jane Eyre ou Shrek, ni vers un univers encyclopédique entièrement charpenté par une intertextualité érudite comme ce que fait Alan Moore dans son comic La Ligue des Gentlemen Extraordinaires.

Chaque récit (en général) met en place, par ailleurs, un univers différent. Les lieux et les époques varient, tout comme le degré d’ancrage dans l’Histoire et la géographie réelles. Ainsi les premiers contes, dont The Bloody Chamber, se situent dans un cadre résolument contemporain. D’autres, comme The Lady of the House of Love, se situent dans un passé relativement proche, peu avant la Première Guerre mondiale, et comportent des références géographiques précises. D’autres encore, comme les tout derniers contes du recueil (dont The Company of Wolves et The Werewolf), prennent place dans un Moyen âge nébuleux qui doit plus au roman gothique qu’à une quelconque réalité historique.

J’en viens à ce qui m’a le plus marqué dans ce recueil : son style. Il est inséparable de l’art du récit que déploie Carter, puisque chacun de ses contes forme un véritable bijou d’écriture très imagée, évocatrice à souhait, enveloppante, parfumée, raffinée, où une phrase après l’autre nous emporte dans une récit d’associations d’idées et d’images qui nous fait savamment oublier de nous demander où et quand exactement nous nous trouvons, qui parle au juste et quels sont les enjeux de l’histoire… pour mieux nous le révéler ensuite, par le biais de détails adroitement ajoutés ici et là, porteurs d’informations cruciales, comme autant de clés dorées semées dans une épaisse forêt. En dépit de (ou grâce à) la brièveté parfois extrême de ses textes (les plus courts du recueil ne font pas trois pages), Carter montre une habileté de composition étourdissante dans son agencement des informations et met très bien son style au double service de l’ambiance et du suspense.

Mais en dehors même de la manière dont elle distille ses détails, elle donne à lire des phrases magnifiques, dont la syntaxe rappelle la belle prose académique française et n’hésite pas à lorgner parfois du côté du poème en prose, comme le merveilleux The Erl-King qui n’aurait pas déplu aux préraphaélites. Mais ce tyle ne mobilise pas toujours un vocabulaire bien compliqué. Je ne recommanderais pas tout le recueil à des lecteurs débutants en anglais, mais The Werewolf, par exemple, est remarquablement accessible avec son vocabulaire simple qui ne l’empêche pas de mettre en place des effets complexes.

Ce recueil est une superbe découverte et je pense bien m’intéresser ensuite à ses autres recueils ainsi qu’à ses romans. Si vous appréciez la prose de Mélanie Fazi ou de Clive Barker, si vous avez un faible pour les romans gothiques ou pour les contes sombres sans verser dans le gore, The Bloody Chamber a de grandes chances de vous plaire.


Alciphron, « Lettres de pêcheurs, de paysans, de parasites et d’hétaïres »

26 novembre 2018

Alciphron-Lettres

Référence : Alciphron, Lettres de pêcheurs, de paysans, de parasites et d’hétaïres, introduction, traduction et notes par Anne-Marie Ozanam, Paris, Belles Lettres, collection « La Roue à livres », 1999 (première parution : Méditerranée antique, sans doute vers la fin du IIe siècle après J.-C.).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Au IVe siècle avant notre ère, des paysans, des pêcheurs, des mendiants et des filles échangent des lettres dans lesquelles ils racontent leur vie quotidienne et critiquent la société de leur temps. Telle est la fiction que nous propose Alciphron (IIe ou début du IIIe siècle de notre ère). En donnant la parole à ces narrateurs pauvres et méprisés, il nous fait découvrir des réalités que les textes antiques montrent rarement : la misère des petites gens, les humiliations qu’entraîne la condition de parasite, les problèmes sentimentaux ou pécuniaires des hétaïres. Il nous conduit dans les marges de la cité athénienne. Mais son recueil est surtout un jeu savant, littéraire, de pastiche et de parodie. Ce texte méconnu, qui a eu son heure de gloire au XVIIIe siècle, est pour la première fois intégralement traduit en français. Anne-Marie Ozanam [la traductrice, NdP] est professeur de lettres supérieures au lycée Henri IV.« 

Mon avis

Alciphron est un illustre inconnu : on ignore qui il était, où et quand il a vécu exactement. Sa postérité a connu des variations dignes des montagnes russes, puisqu’il n’a pratiquement pas été cité par les auteurs antiques postérieurs et a été totalement oublié en Europe au Moyen âge (une époque où le grec ancien, dont tant de conservateurs se gargarisent comme d’une des « racines de notre civilisation occidentale » en oubliant un peu vite que les classiques grecs ont eu autant d’influence au Moyen-Orient qu’en Europe et que la civilisation grecque doit beaucoup au Proche-Orient ancien, avait été oublié sans complexe par une Europe de l’Ouest satisfaite de lire des traductions-adaptations latines). Il fait partie de ces auteurs redécouverts à la Renaissance grâce au travail des éditeurs vénitiens, en l’occurrence Alde Manuce, et l’intérêt pour lui et ses lettres est allé croissant jusqu’à connaître presque une mode à la fin du XVIIIe siècle, avant d’être à nouveau enterré au XIXe.

Et pourtant son œuvre ne manque pas d’intérêt : composée de lettres fictives assez courtes (entre un paragraphe et trois-quatre pages), elle met en scène des personnages inhabituels dans la prose grecque antique, mais qui semblent tout droit sortis d’une pièce de théâtre ou d’un roman grec : pêcheurs, paysans,  parasites (goinfres apparus dans le théâtre comique grec) et hétaïres (sortes de courtisanes inspirées en partie de personnes réelles et en partie de stéréotypes théâtraux, là encore). C’est qu’Alciphron, qui était visiblement cultivé, a beaucoup puisé chez Ménandre, dramaturge de la « comédie nouvelle » grecque du IIIe siècle avant J.-C., à qui l’on doit la vogue d’un comique plus subtil que les bouffonneries de la « comédie ancienne » (dont l’auteur le plus célèbre est Aristophane), et des personnages à la psychologie plus travaillée. Le décor où évoluent les auteurs et les personnages apparaissant dans ces lettres s’inspire de la Grèce de la période classique, plus précisément du IVe siècle avant J.-C. Mais c’est une Grèce imaginaire, idéalisée et comme figée dans le temps, déjà presque un décor de péplum avec des temples blanchis en carton-pâte et des personnalités politiques atemporelles.

Tout cela, Anne-Marie Ozanam l’expose de façon claire et synthétique dans son introduction et sa note « Postérité, éditions, traductions », qui sont un modèle de ce à quoi doit ressembler une édition destinée au « grand public cultivé ». La même chose vaut pour l’appareil de notes, restreint selon les critères de cette collection, mais suffisamment fourni pour permettre de profiter de la plupart des détails du texte. C’est que la collection « La Roue à livres » ne s’adresse pas aux seuls antiquisants, universitaires ou enseignants spécialistes du sujet, mais beaucoup plus largement à « l’honnête homme contemporain » (la reprise de l’expression ancienne dans le descriptif de la collection ne dispensait pas l’éditeur d’y ajouter « l’honnête femme contemporaine » – pour ma part, je dirais simplement « les humains », dans la droite ligne de l’humanisme dont la collection se réclame). Le but, qui me semble ici parfaitement atteint, consiste à faire connaître à un lectorat plus large des textes injustement oubliés ou méconnus. Pour ces raisons de large diffusion, la collection propose les textes en traduction seule, contrairement à d’autres collections du même éditeur qui sont bilingues, par exemple la célèbre Collection des universités de France (les volumes « Budé »), qui constitue une bibliothèque d’éditions critiques de référence des textes antiques, ou encore la collection de poche à petit prix « Classiques en poche », accessible aux étudiants.

Je n’ai pas comparé la traduction avec le texte original, mais elle prend plusieurs précautions pour rendre le texte accessible et profitable à tous, tout en fournissant quelques informations sur les aspects les plus compliqués à traduire en français. Ozanam conserve par exemple le mot grec « hétaïre » (ce dont elle s’explique dans sa « Note sur la présente traduction ») et elle indique, pour les noms des personnages, à la fois le nom grec et un équivalent français qui en rend la saveur. Cela peut paraître un détail, mais c’est un aspect non négligeable du texte, puisque les auteurs et les destinataires des lettres portent toujours des noms imagés, poétiques ou parfois comiques, en rapport avec leur domaine d’activité et/ou avec leur rôle dans l’histoire évoquée par la lettre où ils apparaissent. Les pêcheurs s’appellent par exemple Halictypos (traduit par « Grondeflots ») ou Thalasséros (« Amour marin »). Les paysans portent quelquefois des noms en lien avec les plantes, dont les traductions éclairent au passage d’un nouveau jour des noms de famille ou des prénoms français à la construction équivalente que la traductrice met logiquement en regard du nom grec : Elatiôn devient « Dupin », Cotinos « Olivier », Napaios « Duvallon » (Duval est un nom français toujours connu), tandis que Nomios donne « Pastoureau », Orios « Dumont » et Gémellos « Besson ».

Les parasites sont l’occasion de noms humoristiques savoureux qui sont tout ce que j’adore avec la langue grecque ancienne, propice aux néologismes en matière de mots composés, comme Artépithymos (« Désir-de-pain ») et Cnisozômos (« Jus-de-rôti ») dans la lettre 3, Hétoimocossos (« Tête à claques ») et Zômecpnéon (« Renifle-sauces ») dans la lettre 4, Mappaphanisos (« Escamote-nappe ») dans la lettre 12, etc. Ces calembours rappellent les jeux langagiers héroïcomiques de la Batrachomyomachie, cette parodie des épopées homériques peut-être composée à l’époque classique, et qui mettait aux prises non pas des Achéens contre des Troyens pendant la guerre de Troie, mais des grenouilles contre des rats sur le bord d’une rivière. Là encore, la traduction comprend des trouvailles qui renvoient au passé littéraire de la langue française : l’auteur de la lettre 40, Platylaïmos, devient tout naturellement « Grandgousier », nom emprunté au Gargantua de Rabelais.

De quoi parlent ces Lettres de pêcheurs, de paysans, de parasites et d’hétaïres ? D’une petite foule de gens ordinaires, pauvres et souvent en difficulté dans la vie, qui s’écrivent pour se parler de leurs problèmes, échanger des propos amicaux ou jaloux, amoureux ou acerbes, en évoquant au passage toutes sortes d’activités du quotidien qu’on ne voit apparaître que rarement ou de façon beaucoup plus accessoires dans les grands classiques grecs. « Sans doute », me direz-vous, « mais des pêcheurs ou des paysans du IVe siècle avant J.-C. qui savent lire et écrire, c’est tout sauf vraisemblable ». Bien entendu : nous sommes ici en pleine convention littéraire, d’autant que ces personnages, malgré leur style simple et leurs phrases courtes, s’expriment tout de même rudement bien pour de pauvres gens incultes, à grand renfort de comparaisons et de références littéraires, historiques ou mythologiques plus ou moins explicites. Quant aux amitiés, aux amours ou aux rivalités qui les mettent aux prises les uns avec les autres, ce sont des intrigues qui doivent plus au théâtre qu’à une quelconque réalité historique.

Doit-on alors bouder ces lettres parce qu’elles ne sont pas si différentes, sur le fond, des comédies de Ménandre ou de romans grecs comme Daphnis et Chloé ou Leucippé et Clitophon ? Non, car le changement de forme est très rafraîchissant (du moins à mes yeux), un peu comme les Héroïdes d’Ovide renouvelaient les évocations poétiques de la mythologie grecque en adoptant la forme d’échanges épistolaires (Pénélope écrivant à Ulysse, Pâris à Hélène, etc.). Cette forme épistolaire était moins surprenante pour les Anciens qu’elle ne l’est pour nous, car l’écriture de lettres fictives était un type d’exercice scolaire courant pour s’entraîner à la rhétorique, mais peu de ces lettres ont été retrouvées et Alciphron y ajoute les qualités d’une jolie plume (ou plutôt d’un joli calame, à son époque). Et surtout, même si ces lettres se déroulent dans une Grèce idéalisée, elles regorgent tout de même de détails et de situations du quotidien qu’on n’a que rarement l’occasion de voir mises en scène dans des œuvres grecques antiques. Je conseille donc la lecture de cette petite curiosité d’il y a 1800 ans à toute personne passionnée par la Grèce antique, le théâtre antique ou la vie quotidienne, qui voudrait lire des situations du quotidien sous une forme originale.

Dans le même genre

Si le principe d’histoires antiques présentées sous forme de lettres vous intéresse, je ne peux que vous conseiller les Héroïdes d’Ovide, peu connues du grand public mais célèbres auprès des antiquisants. Ce sont des lettres de personnages fameux de la mythologie gréco-romaine, qui mettent en avant leurs passions et leurs réflexions à partir des mythes bien connus. Le livre se trouve dans plusieurs collections de poche en traduction seule sans difficulté, ou bien dans l’édition savante bilingue de la Collection des universités de France.

Si ce sont les néologismes, les jeux de mots grecs antiques et les fantaisies qui vous intéressent, je ne saurais trop vous recommander la merveilleuse Histoire véritable (ou Histoires vraies) de Lucien de Samosate, un récit d’exploration fantasmagorique où l’auteur s’affranchit allègrement de toute vraisemblance pour multiplier les rencontres avec des créatures et des peuples extraordinaires, en parodiant au passage les récits de pseudo-historiens de son époque qui racontaient n’importe quoi sur leurs supposés voyages (par exemple Ctésias de Cnide au sujet de l’Inde). C’est l’un des premiers textes antiques comiques et fantaisistes de ce genre que j’ai lu et c’est un bonheur que je souhaite à tout le monde : le livre n’a rien à envier aux contes ou aux récits de fantasy actuels. On y trouve un navire emporté par une tempête jusque dans l’espace, une bataille cosmique entre les armées de l’empire du Soleil et de l’Étoile du matin, des femmes-vignes, des hommes-crabes, une île contenue dans une baleine, des rameurs géants, etc. etc. Ce livre a influencé de nombreux auteurs à partir de la Renaissance : Rabelais, Cyrano de Bergerac ou les histoires du baron de Münchausen, par exemple. Lucien utilise abondamment les néologismes pour baptiser ses monstres et populations étranges. Une traduction que je trouve très réussie, parce qu’elle opte pour le même choix qu’Ozanam avec Alciphron (c’est-à-dire offrir des jeux de mots équivalents en français tout en laissant voir le nom grec d’origine entre parenthèses), c’est celle de Guy Lacaze pour Histoires vraies et autres œuvres parue au Livre de poche en 2003. Elle est hélas épuisée pour le moment (quel intérêt de ne pas la réimprimer aussitôt, je me le demande) mais elle doit pouvoir se trouver soit en bibliothèque, soit d’occasion.

Sur la pêche dans la Grèce antique, il existe des poèmes savants appelés les Halieutiques. Ils sont peu connus du grand public, auquel ils sont en plus peu accessibles car peu édités en dehors de collections savantes. Les Halieutiques d’Oppien, composées au IIe siècle, en sont l’exemple le plus connu, disponible dans la Collection des universités de France et dans une édition en traduction seule chez Paléo qui regroupe le traité avec un autre traité consacré à la chasse, sous le titre limpide La Chasse ; la Pêche. Ovide a composé aussi des Halieutiques par la suite, mais on n’en a conservé qu’un mince fragment.

Sur les hétaïres, courtisanes et prostituées antiques, vous pouvez lire le Dialogue des courtisanes de Lucien (encore lui : il a sans doute influencé Alciphron) qui leur donne la parole de la même façon que les lettres d’Alciphron. Il existe par ailleurs une petite anthologie de poche sur ce thème, Professionnelles de l’amour, parue aux Belles Lettres dans la collection « Signets » en 2009, avec des textes réunis par Marella Nappi et un entretien avec l’anthropologue et antiquisant Claude Calame.


Madame de Staël, « Corinne ou l’Italie »

1 octobre 2018

Stael-CorinneRéférence : Madame de Staël, Corinne ou l’Italie, édition de Simone Balayé, Paris, Gallimard, Folio, 1985 (édition consultée : Folio « classiques » n°1632, dépôt légal février 2018). Première publication : 1807.

Quatrième de couverture de l’éditeur

«Un roman cosmopolite et européen qui évoque la France, l’Angleterre et l’Italie à l’aube du romantisme dans la diversité de leurs mœurs et de leurs cultures. L’histoire d’une femme, la poétesse Corinne, qui inaugure le débat sur la condition féminine, sur le droit de la femme à vivre en être indépendant et à exister en tant qu’écrivain. Corinne, c’est Mme de Staël elle-même,  » la femme la plus extraordinaire qu’on vit jamais  » selon Stendhal,  » un être à part, un être supérieur tel qu’il s’en rencontre peut-être un par siècle « , disait Benjamin Constant. Napoléon lui-même, qui voyait en Mme de Staël une dangereuse messagère de liberté, déclara un jour :  » Il faut reconnaître après tout que c’est une femme d’un très grand talent ; elle restera. »»

Qu’est-ce donc ?

De Madame de Staël, je ne connaissais jusqu’à présent qu’un nom mentionné rapidement dans des cours d’histoire littéraire ou d’histoire tout court à propos de la France du tournant du XIXe siècle : une noble cultivée qui fréquentait les salons littéraires et qui était connue surtout pour un traité politique intitulé De l’Allemagne. Au hasard des rayons d’une librairie, je suis tombé sur ce gros volume. « Tiens, mais elle était aussi romancière. De quoi cela peut-il parler ? » Il s’avère que Madame de Staël a écrit plusieurs traités, plusieurs romans, et parfois des livres qui tenaient un peu des deux, dont Corinne ou l’Italie. Quelque peu intimidé dans un premier temps par l’épaisseur de la bête (630 pages bien comptées), je n’ai pas tardé à dévorer ce roman aussi dense que stimulant.

Stael-Corinne-couvdetailLa couverture de l’édition « Folio classiques » (que vous voyez normalement au début de cet article) consiste en une partie d’un tableau de François Gérard, Corinne au cap Misène, inspiré par le roman et peint autour de 1820. C’est un morceau de néoclassicisme typique. On y voit Corinne vêtue à l’antique, en train de déclamer en tenant sa lyre, les yeux levés vers le ciel. Deux spectateurs, au second plan, lèvent eux aussi les yeux vers le ciel (voyez l’image de détail ci-contre). J’ai beau avoir assez de notions d’histoire de l’art pour savoir qu’il s’agit d’une convention artistique ancienne supposée représenter le ravissement poétique, la piété, le ravissement, etc., je ne peux pas m’empêcher d’avoir l’impression désagréable que tous ces personnages sont en train de faire un malaise et qu’ils vont bientôt se rouler par terre en écumant et en se convulsant, ce qui n’était pas du tout l’effet recherché par le peintre. La toile reste belle, mais je regrette un peu le choix de ce détail du tableau, qui risque de rebuter des lecteurs potentiels qui ne sauraient pas aller au-delà d’une mauvaise première impression de ce genre. Certes, il est logique de choisir, pour illustrer la couverture d’un roman, un tableau qui s’en est directement inspiré ; mais peut-être aurait-il mieux valu une vue d’ensemble plutôt qu’un zoom pareil.

Un roman-traité

Corinne contient pour ainsi dire deux livres en un. D’un côté, c’est un roman amoureux, qui relate la relation entre Lord Oswald Nelvil, noble écossais mélancolique, et la poétesse Corinne, romaine mais d’origine anglaise. Remplie des tourments de la passion, l’intrigue fait plus que préfigurer le romantisme français. D’un autre côté, le livre forme un véritable traité savant sur l’Italie, tant son histoire et ses principales villes que ses arts, son prestigieux passé antique ainsi que les grandes figures de la Renaissance, mais aussi la psychologie de ses habitants, sujet qui intéresse vivement Madame de Staël.

De nos jours, la mode des romans-traités et autres romans-sommes où l’auteur, à la faveur d’un détour de l’histoire, se plaît à disserter sur toutes sortes de sujets, a complètement passé, pour autant que je le sache. Je trouve que c’est dommage, car on ne permet plus aux écrivains de réfléchir explicitement sur leurs personnages ou leurs intrigues en enfilant un chapeau haut-de-forme de narrateur omniscient du XIXe siècle : le moindre détail qui n’a pas l’air de servir l’histoire se fait couper ou conspuer vertement. Les éditeurs, au XIXe siècle, tremblaient déjà à l’idée de perdre leurs lecteurs en laissant leurs écrivains les ennuyer, alors qu’ils n’avaient à craindre la concurrence ni du cinéma, ni de la télévision, ni d’Internet, ni des smartphones, et les journaux imposaient aux feuilletonistes de toujours terminer leurs épisodes quotidiens par des fins haletantes susceptibles de donner envie aux gens d’acheter la suite le lendemain, quitte à ce que ces ficelles finissent par devenir encore plus voyantes qu’une tour Eiffel en construction sur le champ de Mars. Que dire alors de leurs craintes en ce début de XXIe siècle ! Mais s’ils étaient capables de prendre un peu de recul, ils verraient qu’à toute époque on gagne à faire le pari de l’intelligence et à défendre des livres variés, relevant d’esthétiques variées, plutôt que de vouloir tout plier aux tendances du moment.

Guedj-TheoremeDuPerroquetOn tolèrerait au moins ce genre de chose au rayon « vulgarisation scientifique » ou au rayon « jeunesse », avec des romans d’initiation à un domaine donné (comme Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder pour la philosophie, Le Monde de Théo de Catherine Clément pour les religions ou Le Théorème du perroquet de Denis Guedj pour les mathématiques). Le développement du genre télévisuel du docu-fiction a au moins créé un point de comparaison possible pour relégitimer ces mélanges entre fiction et propos réflexif ou essai.

Roman-traité, Corinne ou l’Italie fournit donc à la fois une histoire d’amour et une mine d’informations sur ce pays qui était l’un des favoris de Madame de Staël (avec l’Allemagne auquel elle a consacré un traité). Certaines de ces informations sont insérées dans le propos sous forme de développements généraux faits par la narratrice, qui suspendent l’histoire pendant quelques paragraphes. Qu’on se rassure : cela reste très raisonnable, surtout en comparaison des digressions hénaurmes auxquelles un Balzac ou un Hugo se sont livrés sans scrupules quelques décennies plus tard. D’autres informations sont incluses dans le livre moyennant un autre procédé, plus familier aux gens du XXIe siècle que nous sommes : c’est tout simplement par le truchement des voyages des personnages et de leurs conversations, puisque Corinne se propose de faire découvrir et apprécier l’Italie à Oswald, dont c’est le premier voyage dans ce pays. Nous découvrons ainsi Rome, Naples, le Vésuve et le cap Misène, Venise, etc. en même temps qu’Oswald, et le propos devient à la fois plus vivant et plus nuancé grâce aux dialogues voire aux controverses entre les deux amoureux, qui sont loin d’être d’accord sur tout et présentent des points de vue aussi divergents qu’intelligents et argumentés.

Par tous ces procédés, Madame de Staël compose un ouvrage très riche, dense sans devenir obscur ou lassant, car l’intrigue amoureuse incertaine entre Oswald et Corinne ajoute toujours une tension dramatique sous-jacente aux scènes de visites de monuments ou de musées, et chaque dialogue de haute volée esthétique ou philosophique possède toujours, en plus, une justification autre, un but sentimental qui affleure derrière l’émulation intellectuelle. Outre son intérêt dramatique, le livre a servi (et pourrait presque encore servir) de guide de voyage en Italie, tant les références sont nombreuses et abondamment commentées.

Un livre aux mille facettes

Au-delà de son propos central sur l’Italie, Corinne est même ce qu’on pourrait appeler un roman européen, car plusieurs grands pays d’Europe y sont évoqués et comparés. Si Corinne représente l’Italie et sa ville majeure, Rome, avec son foisonnement artistique, Oswald Nelvil, de son côté, représente l’Angleterre et plus précisément l’Écosse ; plusieurs autres personnages anglais viennent ajouter quelques nuances à cette représentation de ce peuple. Le comte d’Erfeuil, compagnon de voyage d’Oswald, est un Français qui permet à l’écrivaine de faire la satire des défauts des riches Français de l’époque. Les nombreux dialogues et les rivalités entre ces personnages forment autant de réflexions de Madame de Staël sur les différences entre ces pays, aussi bien en matière d’histoire, de géographie, de climat, que de politique, d’arts ou même de psychologie individuelle et de devoirs moraux envers autrui. Car Madame de Staël fait aussi œuvre de moraliste, en vertu des théories de son époque sur les différents peuples du monde.

Des nombreux aspects du roman, je dois dire que celui qui concerne la psychologie comparée des Anglais, des Italiens et des Français (avec quelques allusions à d’autres peuples) est sans aucun doute celui qui a le plus mal vieilli. Il faut être bien ignorant ou naïf, de nos jours, pour penser encore que le climat d’un pays conditionne entièrement la psychologie de ses habitants, ou encore que tous les membres d’un même peuple ont exactement la même approche de la morale. De telles conceptions, qui confondent génétique, morale et politique, sont ou devraient être anachroniques de nos jours, tout comme la rapide allusion raciste aux peuples d’Afrique du Nord. Puisque j’en suis aux aspects dépassés et/ou agaçants du livre, il faut aussi composer avec la vision assez tiède qu’a Madame de Staël de la Révolution française (elle était davantage favorable à une monarchie constitutionnelle, mais a eu le mérite de lutter sans concession contre Napoléon Ier) et avec un biais aristocratique diffus dans les allusions aux gens pauvres ou incultes (madame de Staël est loin du progressisme social de George Sand ou de Victor Hugo !). Par chance, Corinne est loin de se résumer à cela, et le livre n’est sûrement pas le plus suranné parmi la littérature française du XIXe siècle.

C’est qu’il est question de nombreux sujets dans Corinne : comme dans un salon littéraire du Siècle des Lumières, les personnages sont tous cultivés (à défaut d’être tous très intelligents) et discutent aussi bien d’histoire que de religion, de littérature que de peinture, de sculpture ou de musique. Le résultat montre une érudition et une ampleur de vue admirables, et je n’ai pas été très surpris de découvrir, dans l’introduction de Simone Balayé, que Madame de Staël avait réalisé un travail de documentation considérable au cours de l’élaboration de ce roman, puisant aussi bien dans ses propres souvenirs de voyages que dans plusieurs bibliothèques ou dans des échanges de vive voix ou épistolaires avec des amis de plusieurs pays.

Si l’Antiquité romaine vous intéresse, Corinne vous réserve plusieurs passages magnifiques, qu’il s’agisse des musées d’antiquités de Rome et d’autres villes traversées par les personnages ou bien des très beaux « morceaux d’éloquence » qui évoquent le Vésuve et sa lave, le destin de Pompéi ou encore Venise, évoquée sous un jour défavorable qui fait voler en éclats les clichés. L’amoureux des littératures anciennes que je suis a découvert avec beaucoup d’intérêt les évocations de nombreux auteurs antiques ou médiévaux, Virgile, Dante, Le Tasse, etc. ainsi que des sculptures et les ruines de Pompéi. Et j’ai lu avec beaucoup d’émotion un passage décrivant un obélisque égyptien, dont les hiéroglyphes n’avaient pas encore été déchiffrés au temps de Madame de Staël et formaient pour elle un mystère fascinant (Corinne paraît en 1807 et ce n’est qu’à partir de 1822 que les travaux de Champollion amènent au déchiffrement de l’égyptien hiéroglyphique : une découverte qui aurait passionné Madame de Staël, mais qu’elle n’a jamais connue, puisqu’elle est morte en 1817).

L’écrivaine a pleinement conscience de l’importance des monuments et des textes anciens en tant que sujets de réflexion pour l’humanité entière. Son livre pourrait être lu comme un vibrant plaidoyer en faveur des musées : le face à face entre un humain d’aujourd’hui et une œuvre ou un objet ancien est un moyen primordial de se confronter au gouffre des siècles passés, et donc aussi des siècles futurs. Or penser l’humanité et le monde à une échelle de temps plus longue est une condition indispensable à notre survie, puisque c’est le seul moyen pour nous de devenir capables de penser des phénomènes comme le réchauffement climatique et la dégradation de notre propre environnement sur Terre, ou encore de comprendre la nécessité de préserver notre passé commun pour diffuser l’héritage culturel mondial aux humains du futur.

Corinne aborde trop de domaines passionnants pour que je les aborde tous ici. J’ai beaucoup apprécié les dialogues comparant les littératures anglaise, française et italienne, où Corinne, poétesse et improvisatrice, prend la défense des lettres italiennes un peu méprisées par Oswald, et où, un peu plus loin, on assiste à une passe d’armes contenue mais révélatrice entre le comte d’Erfeuil et Oswald au sujet du théâtre, le comte considérant Racine comme irrévocablement supérieur au reste du théâtre mondial tandis qu’Oswald lui remémore les pièces d’un certain Shakespeare.

On trouve aussi des réflexions sur les religions qui présentent nettement plus d’intérêt que ce que les hommes d’Église eux-mêmes peuvent avoir écrit à l’époque. Après le Spiridion de George Sand, c’est le deuxième livre que je lis récemment à contenir des passages d’une belle éloquence sur la foi, les liens entre religion, art et philosophie, etc., le tout de la part d’une écrivaine qui a longtemps été délibérément ignorée voire conspuée par les autorités politiques et religieuses de son temps. Il faut croire que les clergés passent leur temps à chercher des moyens de se tirer des flèches dans le pied, ou qu’ils sont plus attachés à ce que leur religion présente de préjugés archaïques qu’aux valeurs les plus progressistes qu’ils pourraient diffuser grâce à elle : sans cela, loin de conspuer Madame de Staël, ils lui auraient fait de la publicité.

Enfin (et surtout ?), Corinne constitue une défense ardente des droits des femmes à décider seules de leur destin et de leurs activités dans la vie. L’histoire de Corinne, qu’elle raconte au livre XIV, déploie une satire féroce des petites villes anglaises de l’époque, où les femmes sont étouffées par les conventions sociales et réduites à mener une vie creuse, avec interdiction de déployer le moindre talent ou d’aborder quelque sujet sérieux que ce soit. Sur ce point, j’ai été frappé par la similarité entre les problèmes sociaux abordés par Corinne et ceux qu’on retrouve quelques décennies après chez Sand avec Indiana puis dans le Madame Bovary de Flaubert. Mais Corinne concerne avant tout le sort réservé aux femmes artistes, mieux acceptées et plus indépendantes en Italie qu’en France à l’époque de Madame de Staël.

Seul défaut de cette somme de réflexions : un goût pour l’aphorisme et la vérité générale qui tend parfois au tic de style et peut être agaçant par endroits.

Un romantisme jeune mais déjà échevelé

J’ai abordé volontairement les aspects de ce livre qui pourraient paraître les plus ardus ou rebutants, afin d’en montrer tout l’intérêt. Mais que mon expression de « livre-traité » ne fasse reculer personne : dans Corinne, la réflexion est si étroitement liée à l’histoire d’amour qu’il est difficile d’évoquer l’une sans expliquer l’autre. Si Corinne fascine autant Oswald et provoque chez lui une passion dévorante, c’est parce qu’elle est italienne et qu’il est anglais ; si leur amour est aussi incertain, c’est aussi parce qu’elle est italienne et qu’il est anglais. Leurs psychologies, mais aussi les attentes de la société à leur égard, pèsent d’un poids terrible sur leur relation.

En dépit du caractère un peu suranné des conceptions de l’écrivaine sur les différences entre les tempéraments nationaux, on ne peut qu’être admiratif devant la finesse de la psychologie des personnages principaux de Corinne. Madame de Staël met visiblement beaucoup de soin dans cette évocation de la rencontre entre deux êtres aux origines, aux éducations, aux contraintes et aux aspirations à la fois si opposées et si complémentaires. C’est aussi l’occasion de (re)découvrir qu’un bon demi-siècle avant Freud, les écrivains étaient parfaitement au courant de l’existence d’un inconscient capable de tourmenter les pensées d’un individu. Outre l’intrigue principale en Italie entre Oswald et Corinne, les récits enchâssés racontant leurs jeunesses et leurs premières désillusions respectives prennent, dans le cas de l’histoire d’Oswald, une allure de Liaisons dangereuses miniatures, puisqu’Oswald a affaire à une femme manipulatrice, Madame d’Arbigny, assistée d’un complice sans scrupules.

L’amour entre Oswald et Corinne a tout des premières amours romantiques de la littérature français du début du XIXe siècle : fulgurant, excessif, contraire à l’ordre social, il menace sans cesse de causer la perte de ceux qui l’éprouvent et cause plus de tourments que de délices, mais s’enivre de sublime. Sans doute trop influencé par l’animation japonaise récente, je me suis surpris à espérer une adaptation de ce roman en film ou en film d’animation qui rendrait son propos accessible à un large public en s’adossant à cette solide intrigue amoureuse, toujours susceptible d’émouvoir les (jeunes ?) gens aujourd’hui. D’autant que, même en pleine écriture de son roman-traité, Madame de Staël n’oublie jamais de distiller les allusions mystérieuses au passé des deux personnages et aux événements à venir, afin d’entretenir le suspense tout du long. Certes, l’intrigue avance lentement au début, et il faudra tout de même être intéressé autant par l’Italie que par Oswald et Corinne pour ne pas se lasser pendant les 300 premières pages de ce beau pavé. Mais le volume en vaut la peine et tout amateur de romans d’amour appréciera l’adresse des péripéties qui décideront du destin de ce couple transnational hors du commun.

Conclusion

Corinne ou l’Italie est un gros volume, mais je suis très heureux d’avoir eu l’occasion de le découvrir dans une collection de poche, qui le rend de nouveau accessible à un large public. L’introduction de Simone Balayé, qui n’a que le défaut compréhensible de dévoiler l’intrigue et gagne donc à être lue après coup, fait tout le travail nécessaire pour situer le roman et son auteure dans leur contexte et permettre au lectorat actuel d’apprécier le travail et le talent de Madame de Staël. En dépit de ses quelques défauts ou aspects vieillis, Corinne établit sans conteste l’importance de son auteure au panthéon littéraire du début du XIXe siècle. Tout comme George Sand, c’est une écrivaine qui a été longtemps reléguée en marge des programmes scolaires de façon aussi absurde qu’injuste, et qu’on gagne beaucoup à redécouvrir.

Qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

Madame de Staël a écrit plusieurs autres livres, dont un roman intitulé Delphine (peu de temps avant Corinne). J’ignore cependant lesquels sont réédités, mais, puisqu’ils ont été élevés au domaine public, ils peuvent au moins se trouver sur Internet (par exemple sur Wikisource).

La vie et l’œuvre de Madame de Staël m’ont beaucoup fait penser à celles de George Sand, écrivaine venue un peu plus tard au XIXe siècle. De Sand, vous pouvez lire des figures féminines aussi différentes qu’Indiana, Lélia ou Marianne, mais le personnage de Corinne trouverait sans doute une parente plus proche dans l’héroïne du diptyque formé par Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt, que je n’ai pas encore lus mais qui, si j’ai bien compris, mettent en scène une femme artiste.

Sand et Madame de Staël ne manquent pas de points communs, que ce soit leur curiosité intellectuelle, leur activité politique, leurs romans dont les personnages principaux sont souvent des femmes, leur pensée qui, au début du XIXe siècle, est encore toute rayonnante du foisonnement des Lumières… et aussi, malheureusement, le fait qu’elles ont été aussi injustement oubliées ou déformées par la postérité après leur mort qu’elles avaient été justement célébrées de leur vivant. C’est ahurissant que ces écrivaines françaises majeures ne soient pas mieux mises en valeur actuellement. Leur réhabilitation a tout de même commencé, sans quoi elles ne seraient pas rééditées dans des collections de poches. Mais il serait bon d’accélérer un peu le processus, d’achever de rendre leurs livres à nouveau disponibles, de les faire connaître à un large public et de continuer à leur rendre leur juste place dans les manuels scolaires ou universitaires d’histoire littéraire.


George Sand, « Indiana »

20 août 2018

Référence : George Sand, Indiana, Paris, Gallimard, collection « Folio classique », 1984. (Première édition : 1832.)

Sand-Indiana

Résumé

Indiana est une jeune femme créole. Fille d’un père violent, elle est devenue la femme d’un mari brutal et autoritaire, le colonel Delmare, avec qui elle réside dans un manoir du Lagny. Indiana n’apprécie pas son mari et parvient à lui résister dans une certaine mesure par sa froideur et son maintien imposant le respect. Mais elle dépérit peu à peu. La seule réelle fréquentation du couple est un sir anglais, Ralph Brown, placide et flegmatique au possible, et dont le calme semble n’exprimer qu’un certain égoïsme. Bel entourage pour une jeune femme !

Alors, lorsqu’Indiana rencontre son cousin, Ramon de la Ramière, un bel homme de son âge élégant, cultivé et beau parleur, elle s’intéresse rapidement à lui. Ramon, sorte de Don Juan en plus naïf, est prompt à s’enflammer pour une belle femme. Mais il noue d’abord une liaison avec Noun, la femme de chambre d’Indiana… avant de s’intéresser à la maîtresse.

Cet amour, auquel Indiana résiste de son mieux, vient renverser peu à peu l’équilibre délicat qu’entretenaient les habitants du château et place Noun et Indiana dans une situation de plus en plus dangereuse pour leur cœur, leur honneur, voire leur vie.

Mon avis

Indiana est le premier roman « non paysan » que j’ai lu de George Sand. Ça a été une véritable révélation : je me suis rendu compte que Sand avait écrit une œuvre beaucoup plus variée et riche que le peu que je connaissais jusque là.

Indiana, c’est une sorte de Madame Bovary avant l’heure (une jeune épouse malheureuse en mariage et qui se trouve tentée de prendre un amant), mais avec un style, une construction et un univers radicalement différents. George Sand maîtrise à la perfection la structuration d’un roman : elle sait poser une scène, installer une atmosphère, mettre en scène des personnages peu nombreux mais à la psychologie fouillée (qui vous réserveront parfois des surprises), et dans le même temps elle ne s’étale pas en digressions, elle ne perd pas de temps, elle mène son récit au cordeau, comme un ressort de montre. Le tout avec un style à la fois élégant et fluide, capable de beaucoup d’esprit et même d’ironie (Ramon de la Ramière est un portrait au vitriol du jeune séducteur complètement irresponsable). Résultat : je l’ai dévoré et j’ai aussitôt lu d’autres romans de Sand.

L’introduction, écrite par Béatrice Didier, une spécialiste de Sand, contient tout ce qu’on peut attendre d’une introduction : des informations sur Sand, sur le contexte de l’écriture et de la parution du roman, sur son accueil critique, et des analyses assez poussées mettant en avant les différentes facettes de l’œuvre, sans la réduire à l’un de ses aspects. Un sans-faute et une aide bien pratique pour les gens qui ne connaissent pas encore grand-chose à Sand, comme c’était mon cas. Les notes de fin d’ouvrage et les diverses annexes sont aussi bien utiles en ce sens.

L’affirmation d’une nouvelle écrivaine

Le roman a été salué à sa parution comme la révélation d’une nouvelle écrivaine, et cela se comprend aisément. Beaucoup ont alors considéré que Sand était influencée par Balzac. C’est vrai pour ce qui concerne le thème du roman, son réalisme social et l’attention portée à la psychologie des personnages. Par bonheur, Sand est beaucoup moins encline aux digressions à rallonge que Balzac (peut-être aussi parce qu’elle n’a pas écrit ce roman en feuilleton) : chaque page, chaque paragraphe paraît nécessaire et à sa bonne place. Autre grande différence avec Balzac : Sand ne partage évidemment pas le sexisme de l’auteur  de la Comédie humaine, et le lectorat du XXIe siècle n’aura pas à souffrir avec Sand les longs développements mystico-machistes dont Honoré est capable, surtout quand il s’essaie à la psychologie féminine. De ce point de vue, les romans de Sand ont nettement mieux vieilli et il est étonnant qu’ils aient été souvent oubliés (sauf si cela est dû au… sexisme des milieux littéraires, qui existe bel et bien y compris à l’université, à lire le travail révoltant d’un Pierre Reboul autour de Lélia).

Les amateurs de Flaubert trouveront chez Sand une auteure de la génération précédente, qui l’a beaucoup influencé. Sand travaille plus à l’échelle de la page que de la phrase : il y a chez elle moins de belles périodes rhétoriques sculpturales voire hiératiques qu’on a envie de calligraphier sur une affiche et d’encadrer, mais en revanche il y a des paragraphes ou des pages entières pleines d’intelligence et d’éloquence, qui me donnent envie de recopier des bouts entiers du roman pour les mettre en ligne ici et vous en faire profiter. C’est vrai dans Indiana et dans une bonne partie de ceux de ses romans suivants que j’ai lus, comme Lélia, Mauprat, ou Spiridion.

Enfin, parmi les auteurs auxquels Indiana me fait penser, il y a aussi Racine, le tragédien, tant Indiana a parfois des allures de tragédie classique, avec ses personnages peu nombreux à la psychologie fouillée, ses rebondissements faciles à transposer au théâtre et son personnage principal malmené par un destin aux allures de machine infernale. Mais le tout est rédigé en belle prose accessible et avec des bourgeois à la place des rois. Surtout, Sand ne se complaît pas dans l’esthétisation à outrance des malheurs de ses personnages, ni dans la déploration facile d’une fatalité mécanique : dès ce premier roman paru en son nom, elle affirme une vision du monde réaliste et pleine d’espoir à la fois. Cela explique que certaines péripéties du roman puissent surprendre, notamment vers la fin : Sand emmène son récit dans des directions que Balzac avant elle et Flaubert après elles ne prennent pas, et que les misanthropes du dimanche auront beau jeu de juger trop optimistes. Pour ma part, j’ai trouvé comme une bouffée d’air (et un souffle non moins puissant) dans cette intrigue où l’esprit progressiste des Lumières se mêle aux grands élans du romantisme, sans que le roman se laisse réduire à cette dernière étiquette. Cet héritage tout frais des Lumières réapparaît dans de nombreux autres romans de Sand (à commencer par le virevoltant Mauprat, dont j’espère pouvoir parler ici bientôt). Comme je le disais, dès ses débuts, Sand, tout en assimilant le meilleur chez les auteurs qui l’ont influencée, sait affirmer son style et sa vision du monde.

J’ajoute qu’Indiana, même si ce n’est pas le roman de Sand qui m’a le plus marqué, constitue une très bonne introduction à l’œuvre de cette écrivaine, qu’on réduit beaucoup trop souvent à trois de ses romans campagnards (La Mare au Diable, La Petite Fadette et François le Champi) alors qu’elle a donné dans le réalisme, le romantisme, le fantastique, le théâtre… Bref, n’hésitez pas à emprunter cette belle porte d’entrée dans l’univers de Sand.

Si vous cherchez une version audio de ce livre, sachez qu’il y en a une disponible gratuitement sur Littérature audio, le site de l’association « Des livres à lire et à entendre » qui propose des audiolivres gratuits lus par des bénévoles.

Ce billet a d’abord été posté sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 13 juin 2017 avant d’être étoffé pour être posté ici.


Edith Wharton, « The Age of Innocence »

23 juillet 2018

Wharton-AgeOfInnocence

Référence : Edith Wharton, The Age of Innocence, avec une introduction de Cynthia Griffin Wolff et des notes par Laura Dluzynski Quinn, New York, Penguin classics, 1996. (Première édition : 1920.)

Résumé

Quatrième de couverture de la traduction par Diane de Margerie chez J’ai lu :

«Elle parlait […] sans larmes ni agitation, et chaque mot tombait comme du plomb brûlant dans le cœur du jeune-homme. Il se tenait courbé en avant, la tête dans les mains, les yeux fixés sur la pointe du soulier de satin qui dépassait de la robe scintillante. Tout à coup il s’agenouilla et baisa le soulier.»
Dans le New York flamboyant de la fin du XIXe siècle, Newland Archer est un jeune homme bien éduqué de la haute bourgeoisie. Promis à un avenir brillant, il est sur le point d’annoncer ses fiançailles avec la pure May Welland, quand, à l’Opéra, tous les regards se tournent vers une loge… L’apparition de la belle comtesse Olanska, la scandaleuse cousine de May qui a eu l’audace de quitter son mari et dont l’indépendance, en ce temps-là, est considérée comme impardonnable, va bouleverser sa vie. Comment, dans une société qui broie les êtres et sacrifie les amours, peut-on préserver l’innocence ?

Mon avis

Si vous aimez les romans de Jane Austen, avec leur mélange savant d’étude sociale de la bourgeoisie, de portraits psychologiques d’un petit groupe de personnages, d’esprit plus ou moins caustiques et d’humour, le tout relaté avec une plume à la fois limpide et élégante, alors vous devez découvrir aussi Edith Wharton. Plus récente qu’Austen, Edith Wharton (1862-1937) a vécu à New York à la charnière des XIXe et XXe siècle, au temps de ce que les Américains appellent le « Gilded Age », l’Âge doré qui voit l’essor de la bourgeoisie aux dépens de l’aristocratie newyorkaise et l’ascension des grands entrepreneurs.

Wharton évoque ce milieu qu’elle a bien connu dans The Age of Innocence, qui est paru en 1920, une cinquantaine d’années après l’époque qu’elle décrit (les années 1870). Son personnage principal, Newland Archer, semble être l’incarnation de cette aristocratie newyorkaise. Impeccablement éduqué, observateur, plein d’esprit, le jeune homme reste cependant un peu hors norme : plus enclin aux arts et aux lettres que la moyenne pour son milieu d’origine, il est avide d’amour et de justice. Ses fiançailles vont lui révéler peu à peu ce que l’aristocratie de New York peut avoir d’étouffant, à contre-courant de tous les clichés sur le rêve américain censé tout rendre possible.

Wharton a un très beau style, une belle prose classique pleine d’élégance qui regorge d’observations psychologiques très fines, et qui semble disséquer tout vifs les types sociaux qu’elle met en scène. Si le mot de « belle prose classique » éveille en vous la peur de l’ennui, détrompez-vous : il y a des traits d’esprit à chaque paragraphe, pas seulement de la part des personnages mais aussi de la part de l’auteure, qui fait ressortir les petits ridicules et les grandes vanités de ce milieu où la façon dont on s’habille et les gens avec qui on se montre comptent plus que la sincérité ou l’aspiration à s’accomplir dans une activité quelconque. La « Famille » est le maître mot de tout, mais la fidélité au clan finit par menacer de broyer les individus et de changer la société en un jeu de masques déshumanisés.

Ce roman pourra plaire au public des séries télévisées historiques britanniques comme Maîtres et valets ou Downton Abbey, en dépit des différences de propos entre ces séries et le roman de Wharton. Ces deux séries évoquent l’aristocratie anglaise à une période un peu plus récente (les années 1910-1920) et ont l’originalité de suivre simultanément deux milieux sociaux, celui de l’aristocratie et celui de la domesticité, avec en revanche un regard souvent plus indulgent sur les aristocrates que celui de Wharton. The Age of Innocence ne s’intéresse hélas pas aux domestiques : si vous cherchez des évocations littéraires de la domesticité anglophone, il faudra vous tourner vers des romans comme Les Vestiges du jour (The Remains of the Day) de Kazuo Ishiguro (qui traite grosso modo de la période 1920-1940) ou vers des témoignages comme Below Stairs de Margaret Powell (qui relate la vie d’une femme de chambre au début du XXe siècle). Du côté des peintres, je vous recommande les tableaux académiques de James Tissot, qui représentent avec un grand sens du détail les milieux bourgeois et aisés du Roayume-Uni de la seconde moitié du XIXe siècle.


Emily Brontë, « Wuthering Heights »

25 juin 2018

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Référence : Emily Brontë, Wuthering Heights, Oxford University Press, collection « Oxford World’s Classics », 1998 (paperback). (Première édition : 1847.)

J’ai entamé Wuthering Heights (je l’ai lu en anglais : on le connaît en français sous le titre Les Hauts de Hurlevent) sans bien connaître le sujet du livre. Influencé sans doute par les clichés et les images de films adaptés d’autres romans des sœurs Brontë comme Jane Eyre, je m’attendais à un roman romantique, centré sur une histoire d’amours contrariées, en un peu plus pêchu pour cause de vents hurlants et de Heathcliff qui, apparemment, était un personnage au caractère difficile. J’étais loin de m’imaginer la dureté de ce roman et le caractère implacable de Heathcliff.

Tout commence lorsque le narrateur, Mr Lockwood, arrive, au hasard d’une location de ferme, dans la maison du propriétaire de la ferme, Heathcliff. Il y est accueilli à rebours de tous les usages de courtoisie de l’époque victorienne, et même contre la politesse et l’hospitalité les plus basiques. Indigné et apeuré, mais aussi fasciné par le foyer lugubre qu’il a découvert, il rassemble par degrés l’histoire de cette famille hors du monde. La première partie du roman s’intéresse au couple, ou plutôt à la paire, formée par Catherine et Heathcliff, tandis que la seconde moitié s’intéresse au devenir de la fille de Catherine et des autres enfants de la famille de Catherine, contre lesquels Heathcliff exerce une vengeance longue et cruelle.

Si on cherche une histoire d’amour dans ce roman, on en trouvera une, mais certainement pas comme on s’y attend. Wuthering Heights est avant tout une étude psychologique et sociale qui parle de discrimination sociale, de violence domestique, d’orgueil et de vengeance, bien avant de parler d’amour. On pourrait le présenter ainsi : « Un malheureux enfant de bohémien est recueilli et bien traité par un riche propriétaire terrien de la campagne anglaise, mais tout le reste de la maisonnée le hait, y compris les enfants de son âge, sauf la petite Catherine qui s’entiche de lui mais sans vouloir le lui avouer à cause de son caractère aussi orgueilleux que celui du garçon. Maltraité par tout le monde après la mort de son protecteur, le petit garçon met en œuvre une lente vengeance qu’il conduira jusqu’au bout des dizaines d’années plus tard. »

Par endroits, le roman lorgne aussi vers le fantastique, avec ses personnages angoissés et ses apparitions ou hallucinations ambiguës. Il se rattache ainsi par plusieurs aspects au roman gothique anglais du XIXe siècle, mais en les mélangeant à d’autres plus inattendus de façon à s’écarter substantiellement des codes habituels du genre. Bref, il est assez difficile à classer.

Une autre originalité du roman est que l’un de ses narrateurs et personnages principaux est une domestique, Nelly Dean. Ses récits faits à Mr Lockwood sont importants, car ils permettent d’adopter un certain recul (et un jugement moral) sur ce qui se passe chez les maîtres, de la part d’une personnage qui se trouve tout de même contrainte et forcée de composer avec leur orgueil et leurs caprices, qui se trouve parfois prise au piège de leurs ruses ou même complice plus ou moins volontaire de leurs secrets. Un autre domestique, pendant redoutable de Heathcliff, est le serviteur Joseph, avec sa piété hautaine qui confond la foi et les chapelets de malédictions, et son langage dialectal incompréhensible.

Pour finir, ajoutez à cela une énergie, une puissance étonnante qui court tout au long du roman et qui anime les personnages, en particulier Catherine et Heathcliff. On assiste à leurs excès et à leurs affrontements  comme en apnée, dans un huis clos étouffant qui donne une image réellement infernale des campagnes anglaises reculées. Les cottages vous feront beaucoup moins rêver quand vous redouterez d’y tomber sur un Heathcliff, une Catherine ou un Joseph !

On peut même vraiment parler de violence domestique, psychologique et physique, tant Brontë pourrait par endroits rivaliser avec un Zola dans la description de la psychologie d’une famille riche en personnalités insupportables, tourmentées et perverses. Je suis content d’avoir lu ce livre, mais, vers la fin, j’avais hâte de le finir, pour passer à quelque chose de moins éprouvant.

Wuthering Heights, dans l’édition Oxford Classics où je l’ai lu, est précédé par une excellente introduction qui montre toute la complexité du roman en le replaçant dans son contexte et en retraçant les principales interprétations proposées, parfois réductrices, avant d’en proposer une autre plus nuancée.

C’est un grand roman, qui n’a pas volé son statut de classique.

J’ai d’abord publié cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 9 avril 2017 avant de le remanier pour le publier ici.