Somadeva, « Contes du vampire »

30 juin 2013

Contes-du-vampireRéférence : Contes du vampire, traduits du sanskrit et annotés par Louis Renou, Paris, Gallimard-Unesco, coll. « Connaissance de l’Orient », 1963.

Les Contes du vampire, littéralement Vetâlapancavimsatika (« Les Vingt-Cinq Histoires du vetâla« ), sont un recueil de récits proches du genre du conte merveilleux ou parfois de la fable morale, qui a été composé en Inde quelque part au XIe siècle. Ce recueil fait lui-même partie d’un recueil beaucoup plus vaste d’histoires en vers appelé Kathâsaritsâgara. L’édition que j’ai trouvée ici est la première traduction en français des Contes du vampire, mais le Kathâsaritsâgara a plus récemment bénéficié d’une traduction complète dans la « Bibliothèque de la Pléiade » sous le titre L’Océan des rivières des contes (elle est due à plusieurs auteurs et est parue en 1997).

Pour une première découverte, la présente édition des Contes du vampire est nettement plus accessible à tous points de vue, et a de quoi satisfaire les amoureux de contes et/ou de l’Inde ancienne (A2  donc parfaitement atteint son objectif en me l’offrant). Une courte introduction explique en une quinzaine de pages l’histoire du texte du Kathâsaritsâgara, qui adapte lui-même de loin un livre plus ancien composé au IIIe siècle, et avance l’hypothèse, très crédible à voir les multiples comparaisons possibles avec des contes circulant dans d’autres parties du monde, que les Contes du vampire ont bénéficié de traditions orales avant d’être mis par écrit. La version que traduit Louis Renou est celle d’un nommé Somadeva, un brahmane qui a vécu au Cachemire au XIe siècle. Renou fournit aussi des explications concernant le style et le ton du recueil et l’apport de Somadeva par rapport aux versions antérieures connues. Somadeva choisit notamment une forme hybride alternant prose et vers.

Le roi, le mendiant et le vetâla

Comme beaucoup de recueils, celui-ci est introduit par une histoire qui sert de récit-cadre, c’est-à-dire que c’est dans le cadre de ce premier récit que tel ou tel personnage raconte les autres, et on retourne régulièrement au récit-cadre, dont le dénouement sert de fin au recueil entier. L’exemple typique est celui des Mille et une nuits, où le récit-cadre est celui de la condamnation de Shéhérazade et de sa ruse, qui consiste à raconter chaque nuit des contes au sultan pour repousser le moment de son exécution. Mais c’est un procédé omniprésent, qu’on retrouve aussi dans le Conte des contes de Giambatista Basile, par exemple (je dis ça parce que j’en avais lu des contes choisis).

Dans ce recueil, le récit-cadre commence ainsi : un roi appelé Trivikramasena reçoit chaque jour la visite d’un mendiant qui lui offre chaque fois un fruit. Un jour, on découvre par accident, grâce à l’appétit d’un singe, que les fruits contiennent chacun un diamant d’une taille fabuleuse. Le roi fait retrouver le mendiant et lui demande pourquoi il vient chaque jour lui faire des présents aussi extraordinaires. Le mendiant lui explique alors qu’il souhaite lui confier une tâche périlleuse, que le roi se fait expliquer et accepte : il s’agit de se rendre dans le grand cimetière en bordure de la ville, quatorze jours plus tard, à la pleine lune, pour y décrocher un cadavre pendu à un arbre et l’apporter au mendiant.

Le roi se rend au rendez-vous et se met en devoir d’accomplir sa mission. Mais le cadavre se révèle habité par un vetâla, sorte d’esprit qui possède les cadavres pour les animer. De ce fait, pendant que le roi est occupé à transporter le cadavre, le vetâla commence à lui parler, et déclare nonchalamment : « Je vais vous raconter une histoire en chemin pour vous distraire ». Seulement, à la fin de chaque histoire, le vetâla pose une question au roi sous la forme d’une énigme en rapport avec ce qu’il vient de raconter ; et le roi, qui a promis de répondre, doit à chaque fois résoudre l’énigme, sous peine de perdre la vie. Mais il n’est pas au bout de ses peines : chaque fois qu’il répond correctement, le cadavre disparaît et le roi le retrouve pendu à l’arbre comme si rien ne s’était passé. Il doit alors le décrocher à nouveau, et ainsi de suite… le temps de raconter vingt-quatre histoires.

Une plongée savoureuse dans l’aventure et dans la culture indienne

J’en viens à une petite révélation sur le contenu du reste du livre, mais une révélation qui peut éviter des déceptions : ces contes du vampire ne sont pas pour autant des histoires de vampires. D’abord parce que, comme vous avez pu vous en rendre compte dans le résumé ci-dessous, un vetâla n’est pas exactement un vampire au sens européen du mot (même si la proximité est assez grande pour que Renou ait traduit son nom ainsi). Et ensuite parce qu’en dehors de ce récit-cadre, on ne trouve pratiquement pas de vampires dans le recueil.

Ce qu’on trouve, en revanche, ce sont des contes et des récits souvent merveilleux, toujours dramatiques voire romanesques, riches en aventures, en prouesses, en histoires d’amours et en péripéties tragiques. Quelques-uns des titres de ces histoires vous donneront une idée de leur contenu et de leur atmosphère : « Comment le Prince obtint une femme grâce à son ami le fils du ministre », « Comment les prétendants demeurèrent fidèles à la jeune femme morte », « Si les femmes sont ou non plus méchantes que les hommes ? », « Comment le roi maria son féal à la fille du roi des démons », « Comment le brâhmane perdit d’abord sa femme, puis la vie », etc. Comme vous le voyez, la surprise du dénouement n’est pas le but recherché avec des titres pareils : ce sont plutôt les péripéties qui font l’intérêt de chaque histoire. Surtout lorsqu’on aborde des récits aux intitulés encore plus surprenants, par exemple « Comment les têtes du frère et de l’amant furent interverties ».

Les personnages récurrents de ces histoires sont ceux qu’on s’attend à trouver dans tout conte qui se respecte : rois et reines, princes et princesses, marchands, voleurs, magiciens, animaux sauvages, divinités et créatures surnaturelles. Ce qui fait l’originalité et (pour des lecteurs ne qui n’ont pas grandi dans la culture indienne) l’exotisme de ce recueil, c’est le fait qu’ils se réfèrent constamment à la société indienne médiévale, ainsi qu’au système des castes : les personnages sont souvent présentés en fonction de leur appartenance à l’une des quatre principales castes, à savoir, par ordre hiérarchique croissant, les shudra (serviteurs), les vaishya (artisans, agriculteurs, bergers, marchands), les kshatrya (rois, princes , nobles et guerriers) et enfin les brâhmanes (c’est-à-dire les prêtres, principalement).

Outre ce système, il y a la morale qui va de pair avec lui, et qui entraîne les personnages à faire des choix qui peuvent parfois sembler étranges ou surprenants. De même, les réponses du roi aux énigmes du vetâla ne sont pas toujours celles que les lecteurs d’aujourd’hui feraient spontanément. Mais c’est justement intéressant de réfléchir d’abord au problème posé et de lire ensuite la réponse du roi, pour voir la différence et découvrir les explications que donne toujours le roi pour justifier sa réponse.

Mais avant cela, il y a tout simplement le plaisir de l’aventure, et aussi celui du style, parfois très poétique, comme en témoigne le passage suivant, extrait de la première histoire que narre le vetâla :

Il [le prince] entra ainsi dans une grande forêt. On eût dit le séjour du dieu Amour : les coucous en chantant faisaient l’office de bardes ; les arbres y rendaient hommage avec leurs frondaisons qui ondoyaient comme des queues de yak. Le prince, accompagné du fils du ministre, vit alors un lac merveilleux, sorte de second océan, terre natale des lotus aux mille couleurs. Et dans ce lac apparut une fille à la beauté céleste, qui était venue là pour se baigner avec ses suivantes. Elle semblait emplir le lac du torrent de sa grâce ; avec l’éclat de ses yeux on eût dit qu’elle créait un nouveau parterre de lotus bleu foncé, tandis qu’avec son visage, qui éclipsait le charme de la lune, elle effaçait la beauté des lotus blancs.

Ces images, notamment la comparaison avec le lotus ou avec la lune, reviennent extrêmement souvent dans la littérature et la poésie indiennes, au point d’être devenus des clichés, mais je doute que vous vous en lassiez si vite. Et en dehors de ces passages, le style reste soigné. Même l’introduction à chaque récit fait l’objet de variantes, l’auteur ayant conscience par exemple que le malheureux Trivikramasena doit s’être quelque peu lassé de devoir retourner décrocher son pendu pour la énième fois.

Les histoires sont courtes, entre quatre et dix pages environ, et leurs intrigues sont assez variées pour éviter toute sensation de répétition fastidieuse. En dehors des noms propres, auxquels on s’habitue vite, elles ne comportent pas de difficultés ou d’obscurités particulières. Si vous en croisez, les notes de fin vous apporteront sûrement les explications nécessaires. Si vous lisez ce livre par simple curiosité, vous n’aurez sûrement pas besoin de lire toutes les notes, certaines déployant une érudition qui les réservera aux étudiants et aux chercheurs travaillant sur la littérature indienne ancienne.

Et pour aller plus loin ?

Si ce livre vous passionne et que vous voulez en apprendre plus sur les contes indiens en particulier, autant acheter ou emprunter en bibliothèque l’édition de L’Océan des rivières des contes en Pléiade.

Si vous avez surtout envie de découvrir d’autres textes classiques de la littérature indienne, je vous recommande chaudement de commencer par les deux épopées qui en sont les piliers : le Mahâbhârata et le Râmâyana. Ce sont des monuments, y compris en termes de longueur : vous aurez probablement besoin de commencer par une narration abrégée. Il en existe chez Albin Michel dans la collection de poche « Spiritualités vivantes », faites par Serge Demetrian à partir des traditions orales encore vivantes en Inde : ce sont de bonnes portes d’entrées dans ces univers foisonnants. Pour le Mahâbhârata, il y a aussi le beau film de Peter Brook scénarisé par Jean-Claude Carrière, Le Mahâbhârata, réalisé au départ en 1989 sous forme de mini-série télévisée puis adapté en plus court pour le cinéma, et désormais disponible en vidéo ; mais ce film, s’il est un très bon point de départ, se contente vraiment des très grandes lignes de l’épopée.

Si vous voulez aller plus loin avec ces épopées, il sera temps alors de laisser les réécritures pour passer au texte original. Pour le Mahâbhârata, il n’y a pas à ma connaissance encore de traduction complète récente en français… mais il y en a une en cours de route, due à Gilles Schauffelberger et à Guy Vincent, en cours de parution aux presses de l’Université de Laval (Québec) : quatre tomes sont actuellement parus (et c’est loin d’être fini). Si vous voulez goûter au texte original, mais que le texte entier vous donne des angoisses de noyade, il existe par exemple deux petits volumes d’extraits en GF-Flammarion. Le Râmâyana, lui, est disponible en traduction française complète, parue en Pléiade en 1999.

Si ce sont avant tout les contes qui vous intéressent, d’où qu’ils viennent, allez donc voir du côté du Conte des contes de Basile dont je parlais plus haut…

Un grand merci à A2 qui m’a fait découvrir ce livre ! Le billet arrive avec un retard que je ne préfère pas mesurer, mais mieux vaut tard que jamais…


Giambattista Basile, « Le Conte des contes » (choix)

5 octobre 2012

Référence : Giambattista Basile, Le Conte des contes (contes choisis et traduits du napolitain par Myriam Tanant), Paris, Libella, 2012.

Prologue : où l’auteur du billet dit qu’il aime les contes et donne des idées de lectures en vrac

On entend toujours parler des quatre ou cinq mêmes contes, souvent par grosses productions cinématographiques interposées. C’est dommage, parce que des contes, il en existe une infinité, que ce soit ceux de tradition orale ou bien les contes écrits disons à partir du XVIIe siècle, lorsque le conte connaît sa première vogue et devient un genre littéraire. Les recueils de Perrault et des frères Grimm, qui partent d’une démarche de folkloristes mais ne vont pas sans une part de réécriture, sont la partie émergée d’un iceberg énorme où on peut trouver quelques belles pépites. Deux ou trois choses où j’ai eu l’occasion de mettre le nez :

Le Cabinet des fées, (très) gros recueil paru dans les années 1780 et rassemblant des contes « littéraires » signés par toutes sortes de plumes célèbres, dont Madame Leprince de Beaumont et Madame d’Aulnoy (moins connue mais auteure de nombreux contes) ou encore Jean-Jacques Rousseau ou Perrault lui-même.

– Parmi les recueils des grands folkloristes qui rassemblent des contes en France dans la seconde moitié du XIXe siècle, il y a par exemple les Contes de Haute-Bretagne de Paul Sébillot parus en 1880 (auxquels j’ai à peine goûté, mais ils attendent fidèlement sur une étagère à contes).

– Tout récemment, je ne peux pas ne pas parler des beaux livres de Pierre Dubois, l’elficologue, les Grands livres (des fées, des elfes, des lutins) et les Contes (certains recueillis, d’autres inventés par lui, d’autres encore un peu les deux), illustrés par Roland et Claudine Sabatier.

– Et il faudrait aussi caser un mot sur les études consacrées aux contes. Je n’en ai pour le moment lue qu’une, très connue : Morphologie du conte de Vladimir Propp, courte et passionnante, rigoureuse, dont la méthode structuraliste (il s’agit de mettre en série de nombreux contes et de comparer leurs structures narratives) éclaire plein de choses sans prétendre épuiser le sens des récits en question. J’ai parcouru et boycotte Bettelheim et sa Psychanalyse des contes de fées, c’est viscéral, il y a quelque chose de fondamentalement faux là-dedans. Il faudrait aussi aller voir ce que fait Bernadette Bricout, mais je n’ai encore fait que feuilleter ses livres pour le moment.

Et donc, il y a le Conte des contes de Giambattista Basile : là c’est plus simple, je ne le connaissais pas du tout, même si j’avais dû croiser son nom quelque part.

Le Conte des contes, qu’est-ce ?

C’était un achat sur un coup de tête, motivé en bonne partie par la couverture (c’est très banal, mais bon, c’est parfois difficile de résister à du Rackham). Auteur inconnu, maison d’édition inconnue aussi : pas trop ma façon de faire habituelle, mais un coup de dé de temps en temps, c’est bien.

Au départ je ne m’étais pas rendu compte que ce n’était qu’un choix de contes, douze sur les cinquante que compte le recueil complet. En m’en rendant compte j’ai commencé par pester, parce que ce n’était pas assez explicité sur la couverture (même si c’est bien mentionné sur le quatrième de couverture, mais noyé dans le résumé) et parce que je préfère d’habitude avoir le texte intégral, quitte à ne pas tout lire tout de suite. En fait, ce choix de contes reste bien présenté. L’introduction est courte mais claire et donne déjà quelques bonnes bases pour aborder le texte ; on peut sans problème commencer par lire les contes et l’introduction seulement ensuite, même si elle aide à comprendre le style très particulier de Basile.

Un mot sur l’auteur et la genèse du recueil : Giambattista Basile, né à Naples (c’est important), vit au tournant des XVIe-XVIIe siècles, et mène une existence qui le conduit du métier des armes à l’administration à la cour de la République de Venise, où il fréquente les milieux cultivés et se fait poète. Apparemment, il compose toutes sortes de choses en italien qui n’ont pas beaucoup de succès. Vers la fin de sa vie, il a la bonne idée d’imiter la démarche d’un poète de Naples, Giulio Cesare Cortese, qui écrit en dialecte napolitain, et c’est en napolitain que Basile compose Lo Conto di Cunti (souvent publié depuis sous le titre de Pentaméron, en référence au Décaméron de Boccace, que je n’ai pas encore lu mais qui est plus connu et qui apparemment n’a rien à voir, ce qui nuit au recueil de Basile qui de ce fait a l’air d’avoir fait la même chose que Boccace alors que non – bref). Pendant longtemps, dialecte peu connu oblige, ce recueil de contes reste encore plus obscur que le reste de l’œuvre de Basile, mais il finit par être redécouvert et traduit de plus en plus correctement.

Ce qui est important dans tout cela à la lecture des contes, c’est le style de Basile, qui provient directement de sa volonté d’utiliser le napolitain et aussi d’employer des tournures orales et populaires, bien distinctes de la langue littéraire qu’il avait utilisée pour ses poèmes. Je ne sais pas à quoi peut ressembler l’original napolitain, mais, dans cette traduction, ce style a un charme fou !

Des contes non expurgés portés par un style savoureux

Avant de parler du style, il faut parler des histoires elles-mêmes : ce sont des contes de fées, mais ils n’ont heureusement rien à voir avec ces contes « littéraires » du XVIIIe siècle où on sent à chaque ligne un projet moralisateur et un imaginaire de cour, plein de princes aux bonnes manières et de princesses aux airs de première dame de la Reine (on en trouve de ce genre dans Le Cabinet des fées). Ce sont bel et bien des contes qui, même s’ils n’ont sans doute pas le même cachet « d’origine populaire garantie » que s’ils avaient été recueillis avec toute la méthode nécessaire par un folkloriste, ont une allure ancienne crédible dans la mesure où ils ne reculent ni devant le bizarre, ni devant le cruel, ni devant l’érotique (il y a peu de sexe, mais le désir des personnages amoureux, qui va de pair avec leurs sentiments, n’est jamais dissimulé). Ce sont des contes comme je les aime, avec beaucoup de surnaturel, des rebondissements étranges, des méchants vraiment haïssables et qui subissent un sort affreux à la fin.

Sur le plan des intrigues, je ne serais pas surpris si on me disait que leur structure et leurs procédés narratifs restent proches de la trame commune aux contes oraux que Propp a dégagée dans son livre : rien qu’en douze contes, on peut commencer à reconnaître des motifs récurrents et aussi des phrases aux allures de formules qui, si elles ne sont pas la transcription directe de formules orales, reproduisent en tout cas des procédés typiques des contes oraux.

Mais ce qui frappe le plus à la lecture, c’est le style de Giambattista Basile. Si j’avais envie d’être vraiment accrocheur et en exagérant à peine, je pourrais dire que, sur le plan de l’emploi des métaphores et des comparaisons, Basile est un peu un aïeul de Terry Pratchett qui aurait vécu à Naples au XVIIe siècle : son écriture est alerte, pleine de verve et d’humour, et ne recule pas devant des images inattendues, recherchées voire franchement excentriques. Un spécialiste de la littérature du XVIIe siècle vous expliquerait sûrement que c’est typique d’un maniérisme de cette époque etc. C’est certain, parce qu’il y a tout un jeu avec les images conventionnelles de la rhétorique amoureuse, comme dans ce passage de « La Branche de myrte » où un prince, qui reçoit les visites nocturnes mais fugitives d’une belle inconnue, parvient  enfin à en voir le visage :

« Il vit alors la fleur de la quintessence de la beauté, la merveille des merveilles des femmes, le miroir, l’œuf peint de Vénus, l’enchantement des enchantements d’Amour : il vit une poupée, une gracieuse petite colombe, la fée Morgane, une bannière splendide, une branche en or, il vit une ravisseuse de cœur, un œil de faucon, une lune pleine, un beau petit pigeon, un morceau de roi, un bijou, un joyau, une pierre précieuse, bref il vit en vérité un spectacle qui l’envoya directement au septième ciel. »

Si toutes les phrases étaient aussi chargées, cela finirait par devenir fastidieux, mais ce n’est pas le cas, et surtout ces comparaisons multiples ne se prennent pas (ou pas longtemps) au sérieux. En témoigne le choix de comparés parfois complètement terre-à-terre, comme dans ce passage du même conte où le prince devient jaloux :

« Comme il l’aimait plus que sa vie et la voyait plus belle que toutes les belles, son amour fit germer en lui cet autre trouble-fête qui est une tempête dans la mer des plaisirs d’amour, une pluie sur la lessive des joies d’Éros, de la suie qui tombe dans la soupe de haricots des amoureux, je veux parler de celle qui est un serpent venimeux, un ver qui ronge, un fiel qui empoisonne, un gel qui raidit, celle à cause de qui la vie est toujours en suspens, l’esprit toujours inquiet, la cœur toujours suspicieux. »

De nombreuses autres formules imagées, avec de vraies trouvailles, émaillent les contes, et elles introduisent parfois des rebondissements tout aussi bien trouvés. On trouve ainsi des phrases comme :

« Pendant quelque temps, les époux vécurent un bonheur sucré, mais comme trop de sucre finit par écœurer, le marié sombra dans une profonde mélancolie (…) »

ou :

« Il attendit que le soleil administre au ciel quelques pilules dorées afin de le purger des ombres (…) »

ou :

« Quand descendit la nuit en répandant autour d’elle son encre comme une seiche pour ne pas voir tous les voleurs à la tire (…) »

ou cette phrase d’une ogresse s’adressant à son mari qui rentre le soir :

« Mon beau poilu, quelles sont les nouvelles ? »

Je m’arrête avant de citer des pages entières… Tout le monde n’aimera sans doute pas une telle écriture qui ne se prend pas au sérieux et qui ne recule devant aucune image, même pas les plus controuvées. Mais ce style donne une saveur toute particulière à ces contes, qui gagnent l’éloquence d’une plume vivace et cultivée (on trouve régulièrement des allusions à la culture classique, Vénus, Hélène, les Titans, etc.) sans perdre leurs aspects les plus populaires.

Bien sûr, je ne sais pas au fond si cette lecture conserverait tout son intérêt au bout du cinquantième conte : un choix peut suffire à une première découverte, l’important en l’occurrence est plutôt qu’il soit bien traduit. N’empêche : j’ai souvent ri et beaucoup souri à la lecture de ce livre, et il n’est pas impossible que je craque pour le recueil complet si je le croise un jour… si vous aimez les contes, c’est un recueil à aller découvrir absolument.

EDIT : Si vous voulez plutôt trouver le recueil en entier, une traduction française intégrale est parue somme toute récemment : Le Conte des contes, traduction de Françoise Decroisette, Paris, Circé, 1995.


Denis Diderot, « Les Bijoux indiscrets »

18 septembre 2012

J’ai lu ce roman dans cette vieille édition au livre de poche. Il y en a de plus récentes !

Les Bijoux indiscrets est l’un des romans libertins de Diderot (avec La Religieuse). Il a été publié sous pseudonyme en 1748.

Par « libertin », il faut comprendre une histoire qui ne s’interdit pas (du tout) de parler de sexualité, mais avec érotisme, et avec une réflexion morale, sociale et philosophique derrière la lettre de l’histoire. L’histoire se déroule au Congo, mais c’est un Congo fantaisiste où l’on n’a pas de mal à reconnaître une transposition du royaume de France à l’époque de Diderot. Sous le couvert d’une sorte de conte à l’orientale, Diderot fait ainsi la satire de toutes sortes d’aspects de la vie à la cour et en France en général, grâce à une intrigue qui autorise toutes sortes de situations burlesques.

Jugez plutôt. Le sultan Mangogul fait un pari avec sa favorite Mirzoza : il est persuadé qu’il n’existe pas une seule femme fidèle à sa cour. Afin de le vérifier lui-même de manière infaillible, il se fait offrir par son génie, Cucufa, un anneau magique pour son usage personnel. Mais cet anneau a la propriété étonnante de donner la parole au sexe des femmes, toujours désigné dans le roman comme leur « bijou ». Et un sexe qui parle a toujours énormément de choses à dire, pour le plus grand désarroi de sa propriétaire, mais pour le plus grand plaisir du sultan et des témoins. Mangogul met ainsi à l’épreuve les plus grandes dames de sa cour, et se renseigne à bon compte sur les intrigues amoureuses − et sexuelles − qui se nouent dans son palais. Les secrets sont trahis, les réputations ruinées…

Mon avis

C’est un livre que j’ai beaucoup aimé au début, mais qui m’a finalement laissé une impression en demi-teinte.

La mise en place de l’intrigue et les premières utilisations de l’anneau sont terriblement réjouissantes, et Diderot tire systématiquement parti des possibilités offertes par son postulat de départ, avec toutes sortes de surprises et de péripéties vraiment drôles, qui se doublent d’une réflexion sur la vie sexuelle et la fidélité, mais aussi, au fil des chapitres, d’une satire des milieux politiques et scientifiques de son temps.

À cela s’ajoute le style de Diderot, alerte et savoureux, sa capacité à planter des personnages en quelques mots et à inventer des noms et des détails très amusants.

Il m’a pourtant semblé que le livre perdait peu à peu l’ingéniosité de ce début, et finissait par peiner à se renouveler, au point que j’ai eu du mal à le terminer. Je m’attendais à ce que la description féroce des défauts des femmes qui forme une partie de la charge satirique du roman soit équilibrée à la longue par une péripétie supplémentaire, par exemple quelque chose qui aurait fait parler aussi les « bijoux » des hommes ! Mais non, on en reste toujours aux femmes…

De ce point de vue, le propos de l’ensemble apparaît finalement assez daté en dépit de son inventivité, et, même en le replaçant dans son contexte historique, je n’ai pas pu m’empêcher de le trouver bêtement misogyne. Il faut tout de même lui accorder qu’il est loin d’être caricatural pour autant, puisque les hommes en prennent aussi pour leur grade, et que la sultane donne régulièrement la réplique au sultan avec beaucoup d’esprit sans lui faire de cadeau. Un tel personnage peut faire penser aux femmes de lettres que fréquentait Diderot et qu’il met en scène dans d’autres ouvrages (je pense à Sophie Volland, qu’il fait apparaître dans Le Rêve de d’Alembert, par exemple). Mais on en ressort content que la représentation des femmes ait quand même un peu évolué depuis le XVIIIe siècle.

Malgré cette conclusion ratée, c’est un livre dans lequel je vous recommande tout de même de mettre le nez, au moins pour sa première moitié réjouissante, surtout si vous n’avez encore rien lu de Diderot. Mais, si cela vous est possible, choisissez une édition récente avec une introduction, des notes, et plus généralement quelque chose qui vous aide à comprendre les allusions et détails présents dans le livre, plutôt qu’une vieille édition de poche quasiment sans rien comme celle que j’ai piochée dans la bibliothèque familiale et qui n’aide pas à apprécier le livre en profondeur.

À vrai dire, à y repenser plus tard au moment de publier cet avis sur ce blog, je suis certain d’être passé à côté d’une partie du propos du roman, tant sa construction savamment hasardeuse et ses allusions aux réalités de son époque réclament au moins quelques notes pour être bien comprises. Ne vous privez pas de ça. Quant à moi, qui sait, ce sera sans doute pour une future relecture !

Du même, j’avais lu (voire étudié) Jacques le Fataliste et son maître, Le Neveu de Rameau, Paradoxe sur le comédien, Le Rêve de d’Alembert, les premiers Salons de peinture et de bons extraits de l’Encyclopédie, mais je n’ai pas encore lu son autre roman libertin, La Religieuse, et Les Bijoux indiscrets a renforcé mon envie de combler tôt ou tard cette lacune… sauf si je déniche d’abord Regrets sur ma vieille robe de chambre.

Et comme c’est un livre qui a la bonne idée d’être paru depuis longtemps, il est disponible en ligne pour rien, par exemple sur Wikisource, ce qui vous permet d’y mettre le nez illico.

Avis posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 29 juillet 2012, rebricolé ensuite.


Jules Verne, « Voyage au centre de la Terre »

27 août 2012

Avant-propos salutaire (le 14 déc. 2012) : Ce message est l’un des plus consultés de ce blog. Je m’en réjouis, parce que c’est un très beau roman et que je suis content que ce billet permette à d’autres gens de le (re)découvrir ou d’en prolonger la lecture. Toutefois, devant les intitulés de certaines recherches aboutissant à cette page, j’éprouve le besoin de rappeler, au cas où, que, si vous êtes élève dans le secondaire et que vous cherchez des informations sur ce roman, par exemple dans la perspective d’un devoir, ledit devoir ne doit pas recopier textuellement des passages de cette page, ni y pomper allègrement des analyses que votre cerveau devrait normalement se charger de faire tout seul comme un grand afin de se muscler les neurones, ce qui reste le but premier de vos études. Voilà. Histoire que des professeurs navrés ne viennent pas m’injurier après…

***

Voyage au centre de la Terre est un livre que j’ai lu dans mon enfance et l’un des rares romans que j’éprouve régulièrement le besoin de relire. Il n’est pas bien long, et, en ce qui me concerne, il n’a rien perdu de sa puissance évocatrice. Présentation pour ceux qui ne connaissent pas (ou qui connaissent déjà mais ont quand même envie d’en entendre parler).

L’histoire

Nous sommes en Allemagne, en 1863. Otto Lidenbrock est un éminent minéralogiste qui vit à Hambourg en compagnie de son neveu Axel, de sa pupille Graüben et d’une cuisinière qu’il terrorise encore plus que les deux précédents. Car Lidenbrock est un immense savant, mais aussi un homme impatient, colérique et quelque peu excentrique. Ce soir-là, il rentre chez lui en brandissant un manuscrit en runes d’une saga islandaise médiévale de Snorri Sturluson, qu’il vient de dénicher chez un marchand. Axel, qui est le narrateur de l’histoire, reste peu sensible au charme du vieux grimoire, jusqu’au moment où s’en échappe un parchemin contenant un texte codé. Lidenbrock entreprend aussitôt de le déchiffrer, aidé bon gré mal gré par son neveu. C’est un texte d’Arne Saknussemm, fameux alchimiste islandais du XVIe siècle, qui affirme avoir réussi à atteindre le centre de la Terre en descendant dans l’un des cratères d’un volcan éteint d’Islande, le Sneffels.

Non seulement Otto Lidenbrock le croit, mais il est bien déterminé à suivre les traces de son prédécesseur ! Et malgré toutes les objections scientifiques du neveu, voilà Axel arraché à ses fiançailles promises et embarqué malgré lui dans un voyage qui tient de la folie : une expédition pour rejoindre d’abord l’Islande, et ensuite les profondeurs extrêmes du globe terrestre. Lidenbrock est un excentrique, mais un savant et un homme organisé : il rassemble avec soin et rapidité l’équipement nécessaire à son voyage, en recourant au dernier cri de la technologie de l’époque, et se fait recommander un guide islandais fiable, l’impassible Hans. Après un premier court voyage jusqu’au Sneffels, les trois hommes entreprennent la descente et s’aventurent peu à peu vers les entrailles de la Terre, dans un monde minéral, mais qui se révèle bientôt ne pas être uniquement minéral.

À mesure que l’expérience bat en brèche les théories scientifiques et que s’accumulent les découvertes surprenantes, plus bas et toujours plus bas, Axel est gagné par l’enthousiasme de son oncle, mais sans pouvoir s’ôter de l’esprit ses inquiétudes croissantes : jusqu’où iront-ils ainsi ? Ont-ils la moindre chance de regagner un jour la surface ?

Mon avis

Paru dans sa première version en 1864 puis légèrement augmenté en 1867, Voyage au centre de la Terre est l’un des tout premiers Voyages extraordinaires publiés par Jules Verne chez Hetzel : c’est le troisième après Cinq semaines en ballon et Les Aventures du capitaine Hatteras. C’est l’un de ses romans que je connaisse qui comporte le moins de personnages, comme Autour de la Lune et à peu près pour les mêmes raisons : le principe même de l’expédition consiste à explorer un milieu a priori dépourvu de toute vie. Ce n’est pas entièrement vrai ici, mais je me garderai bien de révéler pourquoi si vous n’avez pas lu le livre, car le roman repose avant tout sur le plaisir de la découverte.

Le lecteur est emmené en même temps qu’Axel, toujours plus loin et plus bas, et c’est un vertige grisant que de suivre cette expédition folle jusqu’aux tréfonds de la Terre en se demandant ce qu’elle va trouver ensuite et comment les personnages vont s’en sortir. Le postulat du roman a d’autant mieux vieilli qu’aujourd’hui encore, les profondeurs de la Terre demeurent largement inexplorées, et même si on sait mieux à quoi elles pourraient ou non ressembler, personne n’est encore jamais allé aussi profond !

Des personnages rares mais hauts en couleurs

Les quelques personnages du roman sont aussi marquants qu’ils sont peu nombreux. Otto Lidenbrock est une mémorable figure du savant dix-neuviémiste, un puits de science, exalté, enthousiaste. C’est lui qui remplit la fonction pédagogique assignée aux romans de Jules Verne : faire découvrir aux jeunes lecteurs les dernières avancées des sciences, en l’occurrence la géologie, mais aussi (au début du roman) les langues étrangères, anciennes et actuelles, et (plus tard) la paléontologie. C’est un amoureux des livres et un polyglotte, capable de discuter dans toutes sortes de langues, y compris en latin au besoin !

Mais Lidenbrock rejoint aussi en partie l’archétype du savant fou, ignorant les passions humaines habituelles, maladroit dans certaines circonstances évidentes de la vie (on voit à cette occasion que certains traits de la figure du nerd ou du geek sont plus anciens qu’on ne le croit), mais aussi impatient et irascible, au point de paraître presque inhumain par moments. Mais il est porté par sa soif de découvertes et de savoir, et personne, ni les autres personnages, ni (à mon avis) les lecteurs, ne peut résister à son exaltation communicative.

Axel contrebalance harmonieusement le caractère de son oncle en constituant un personnage de jeune homme auquel le lecteur-cible typique des éditions Hetzel devait naturellement pouvoir s’identifier : un jeune homme déjà bien éduqué, doté d’une culture générale en sciences expérimentales (Lidenbrock lui a transmis sa passion pour la minéralogie) mais aussi en lettres (Axel a visiblement lu et retenu ses classiques latins), et doté d’un tempérament plus calme, enclin à la rêverie et à un certain romantisme. C’est aussi le plus impressionnable de l’expédition et celui qui garde le plus les pieds sur terre, ce qui en fait un narrateur idéal pour communiquer au lecteur toutes sortes d’émotions.

Le troisième membre de l’expédition, Hans, est un archétype de serviteur typique des romans de Jules Verne. Entièrement conditionné par les quelques traits qu’on prêtait à l’époque au « caractère national » des Islandais, il est impassible jusqu’à la caricature. Et en tant que guide, il est à peu près infaillible. Il ressemble à un personnage-prétexte, surtout présent pour assurer tout l’aspect logistique et matériel et résoudre commodément quelques obstacles. Mais c’est certes un personnage impressionnant, plus proche de Lidenbrock que d’Axel par tout ce qu’il a d’inhumain…

Et c’est à peu près tout, hormis quelques figures de collègues et d’hôtes croisés au début du roman. Tout cela est bien masculin, et la pauvre Graüben, fiancée qu’Axel doit laisser derrière lui, n’existe pas beaucoup (mais le peu qu’elle fait est à son honneur). L’avantage, avec un tel sujet, c’est qu’on subit finalement assez peu de stéréotypes datés, que ce soit sur les femmes, les étrangers ou d’autres sujets de ce genre, ce qui permet au roman de mieux vieillir.

La descente. Gravure d’Edouard Riou pour l’édition de 1867.

L’habileté de Verne : un mélange bien ficelé d’aventure et de vulgarisation

Peu de personnages, donc, et une intrigue limpide, linéaire, qui ne perd pas son temps. Certes, les plus pressés devront prendre leur mal en patience pendant la résolution de l’énigme de Saknussemm et pendant le voyage jusqu’au Sneffels, mais il faut donner son temps à ce qui prétend après tout être une approche réaliste d’une expédition vers les profondeurs de la Terre : même un Lidenbrock ne fait pas les choses à la va-vite. Les amoureux de l’Islande tiqueront peut-être devant le tableau qui en est donné, gris et désolé au point d’en devenir déjà presque fantastique. Mais ces premières péripéties ne prennent qu’assez peu de pages, et très vite l’expédition entame sa descente.

Et c’est là que Verne se révèle un écrivain de roman d’aventure habile, car il arrive à rendre réaliste et surtout sensible chacune des péripéties du voyage, qu’il organise en un crescendo soigné. L’imagination prend peu à peu le pas sur la spéculation scientifique rigoureuse, et les angoisses du voyage dues aux péripéties matérielles laissent peu à peu la place à des éléments qui flirtent avec le fantastique, bien que tout soit imaginé à partir des découvertes scientifiques récentes de l’époque.

Pour compléter l’atmosphère du roman, je ne peux pas ne pas parler des gravures qui vont avec. Dues à Édouard Riou, elles confèrent son cachet particulier à l’univers de Verne et sont devenues pour moi indissociables du texte lui-même : j’ai commencé à feuilleter ces livres quand j’étais tout petit et qu’il était plus facile de commencer par regarder les illustrations… Si Verne parvient à évoquer avec habileté une inquiétude et un fantastique croissants, ces gravures en noir et blanc pleines de rochers et de clairs-obscurs complètent à merveille la plongée dans l’expédition Lidenbrock.

Dernière qualité du roman, qui a plus ou moins bien vieilli : le mariage entre vulgarisation scientifique et distraction est parfait. Certes, les connaissances scientifiques sur lesquelles se fondait Verne sont à présent obsolètes en bonne partie (que ce soient les théories sur la composition du globe terrestre ou celles portant sur l’histoire des espèces et sur les premiers hommes). Mais l’ensemble fonctionne toujours aussi bien pour ce qui est d’intéresser les lecteurs à tel ou tel domaine scientifique, et vous sortirez sûrement du roman avec l’envie de mettre à jour vos connaissances en géologie ou en paléontologie !

Sans révéler la fin du roman, elle m’a beaucoup plu parce qu’elle ménage la possibilité de nombreuses suites ou développements nouveaux, ce qui donne envie d’en lire, d’en écrire, ou d’en jouer.

Un détail utile

Comme tous les livres un peu anciens, Voyage au centre de la Terre est tombé dans le domaine public et est donc disponible sur Internet gratuitement, par exemple ici sur Wikisource (où vous pouvez aussi admirer les gravures).

Si vous avez aimé, allez donc voir…

Les films adaptés du roman ?

Bof. Aucun ne respecte bien l’intrigue du roman, en dehors du thème global, et je ne crois pas me souvenir qu’ils fassent l’effort de diffuser des connaissances scientifiques au passage. J’ai vu l’adaptation de Henri Levin, celle de 1959, qui, prise en soi, n’est pas un mauvais film d’aventure, mais c’était il y a longtemps et je ne sais pas si elle a bien vieilli. Les adaptations récentes par Eric Brevig puis Brad Peyton, en 2008 et 2012, avaient des affiches tellement tape-à-l’œil, déjà kitsch et sans le moindre rapport avec le livre qu’elles m’ont surtout donné envie de fuir.

– D’autres romans, à peu près du même genre, à peu près à la même époque ?

Eh bien, d’autres Jules Verne, pour commencer. Tenez, Les Indes noires, par exemple (qui se trouve dans le même tome de l’édition en Intégrales Hachette où j’ai relu le roman) : en voilà un qui n’est pas très connu, mais qui se passe aussi sous terre, même si avec un postulat moins spectaculaire (juste une mine de charbon un peu particulière).

Et à part Jules Verne ? Il y a Conan Doyle : Le Monde perdu met en scène un personnage de savant qui est un peu Lidenbrock en pire, l’insupportable professeur Challenger. C’est un pur roman d’aventure, sans la volonté de vulgarisation scientifique propre aux Voyages extraordinaires, mais c’est un bon classique. Et saviez-vous que Doyle a écrit d’autres aventures du professeur Challenger après Le Monde perdu ? Ce sont de courts romans ou des nouvelles, qu’on peut trouver en français dans des éditions du type Omnibus ou « Bouquins » Robert Laffont par exemple. Le cinquième et dernier de ces textes est une nouvelle intitulée Quand la Terre hurla, dont le titre dit assez l’aspect « géologique » et dont l’enjeu n’est pas moins spectaculaire que celui du roman de Verne.

Et à part Doyle ? Il y a Edgar Rice Burroughs, avec son cycle de Pellucidar, qui décrit un monde souterrain, là encore trouvable en français dans des intégrales du genre Omnibus ou « Bouquins » Robert Laffont. Mais ça tient plus de la fantasy et je ne l’ai pas encore lu, donc je ne sais pas ce que ça vaut.

Pour d’autres voyages de ce genre, vous pouvez mettre le nez dans le Dictionnaire des lieux imaginaires d’Alberto Manguel, chez Actes Sud, qui a visité les endroits cités ci-dessus et vous en fournit un guide touristique. Mais attention, ce livre peut vous gâcher la surprise de la découverte de pas mal de romans !

Est-ce qu’il n’y a pas un roman récent qui referait en gros la même chose que Verne, mais avec les connaissances scientifiques actuelles ?

Bonne question. Je ne sais pas ! Je sais que des auteurs anglo-saxons comme Michael Crichton ont été des spécialistes en matière de romans à suspense basés sur des problématiques scientifiques récentes, mais je ne sais pas si ce domaine en particulier a inspiré des auteurs récents. Si quelqu’un a une idée, je suis preneur !

Pourquoi pas des séries télévisées sur ce thème ?

Sur le thème des profondeurs de la Terre, mais dans le genre « science-fiction avec humour british« , il y a quelques épisodes récents de la série Doctor Who qui ont fait des choses amusantes : Le Mariage de Noël (The Runaway Bride, première diffusion en décembre 2006), qui est l’épisode de Noël de la saison 3 de la nouvelle série (avec David Tennant en Dixième Docteur), mais surtout le double épisode La Révolte des Intra-terrestres (The Hungry Earth et Cold Blood), deux épisodes de la saison 5 diffusés en 2010 (avec Matt Smith en Onzième Docteur). Pas transcendants mais agréables et pas mal ficelés, surtout les deux derniers.

Et si on jouait dans l’univers de ce roman ?

Il y a un jeu vidéo adapté du roman (Frogwares/Micro Application, 2003) qui imagine une suite au roman, mais je ne sais pas ce qu’il vaut ; les critiques ont l’air pas mauvaises, mais moyennes.

Non, ce qui m’a fait ajouter ce paragraphe, c’est que ce roman me fait terriblement penser aux univers du jeu de rôle (papier) L’Appel de Cthulhu. Certes, le roman de Verne n’est pas un roman d’horreur, mais certaines séquences relèvent du fantastique, et les personnages sont des  Investigateurs typiques, savants, polyglottes, pas effrayés par les vieux livres ou par les pays lointains, plus enclins à utiliser leur cerveau que leurs armes, et prêts à se lancer dans des découvertes qui remettent toute l’histoire de l’humanité en question. Il ne faudrait que quelques bricolages et un peu d’imagination pour inventer un scénario de L’Appel de Cthulhu à partir du roman, soit en le rapprochant des univers de H. P. Lovecraft dont le jeu est l’adaptation au départ, soit en utilisant le jeu comme support pour imaginer un scénario d’aventure au XIXe siècle (ou dans un cadre plus récent !).

L’autre possibilité évidente, c’est un genre dont Jules Verne est l’une des grandes références : le steampunk, avec ses univers alternatifs inspirés par le XIXe siècle et bardés de technologies à la vapeur et à l’électricité (quand la magie ou le paranormal ne viennent pas s’en mêler d’une façon ou d’une autre). Le seul jeu de rôle que je connaisse qui adapte directement les romans de Jules Verne, c’est Aventures extraordinaires & machinations infernales (ce lien et les suivants mènent au GROG, une excellente base de données francophone de jeux de rôle), un supplément pour Simulacres publié par Descartes éditeur en 1990 ; mais il doit être difficile à trouver aujourd’hui. En revanche, les jeux de rôle originaux steampunk ne manquent pas, mais ils sont moins proches du monde réel que L’Appel de Cthulhu et demanderont donc plus de bricolage. Si cela vous intéresse quand même, voyez par exemple Ecryme de Mathieu Gaborit et Guillaume Vincent, ou Château Falkenstein, qui contient de la vapeur et un Jules Verne Ministre des Sciences en France, mais aussi des dragons et des elfes ; plus générique, un supplément de système générique comme GURPS Steampunk peut fournir une boîte à outils utile.


Émile Zola, « Thérèse Raquin »

11 août 2012

Publicité à la parution en feuilleton de Thérèse Raquin en 1877. Source : Wikimedia Commons.

Thérèse Raquin est l’un des premiers romans de Zola. C’est un roman autonome, qui ne fait pas partie de son grand cycle des Rougon-Macquart (que Zola ne commence qu’ensuite). C’est une étude de mœurs sur un adultère et un meurtre, et leurs conséquences.

 L’histoire

Madame Raquin, mercière, vit à Vernon avec son fils, Camille, un enfant maladif qu’elle sauve de justesse de multiples maladies infantiles, et sa nièce, Thérèse, enfant vigoureuse et éveillée, mais plombée par l’atmosphère morbide de la maison. Camille et Thérèse, destinés l’un à l’autre depuis l’enfance, se marient, mais la nuit de noces est chaste, de même que les suivantes.

Thérèse ne dit rien, ne manifeste aucune révolte, mais accumule un profond dégoût envers son mari. Lorsqu’elle rencontre Laurent, un ami de Camille, fort et bon vivant bien que paresseux et peu subtil, elle s’éveille subitement au désir avec une force inattendue. Laurent devient son amant. Petit à petit, Camille devient gênant pour Thérèse et Laurent. Ils décident de se débarrasser de lui discrètement, afin de s’épouser ensuite. Tout se déroule comme prévu… en apparence, car les vrais ennuis ne font que commencer pour les deux criminels.

 Mon avis

C’est la première fois depuis de longues années que je lis un Zola. J’avais eu une période Rougon-Macquart assez enthousiaste au lycée, mais l’eau a beaucoup coulé sous les ponts depuis.

Au départ j’ai eu un peu de mal, parce que tout l’aspect « scientifique » de la démarche naturaliste de Zola me convainc encore moins qu’avant et me lasse assez vite, d’autant qu’une telle approche est très datée. Mais je suis progressivement entré dans le roman et j’ai fini par le dévorer, pour plusieurs raisons.

D’abord parce que l’écriture de Zola est limpide. C’est clair, c’est carré, ça progresse efficacement, on sent le roman bien structuré. Le suspense est assez vite mis en place et la tension ne fait que monter pendant tout le livre.

L’autre raison, ce sont tout simplement les qualités littéraires de Zola, indépendantes de sa prétention à une écriture « scientifique ». Les ficelles de l’intrigue ont beau être assez classiques, le style de Zola rend l’ensemble prenant et (très) émouvant. Mieux, Thérèse Raquin n’est pas seulement une étude de mœurs, c’est un excellent roman d’angoisse, qui ne déparerait pas au rayon fantastique/horreur d’une librairie un peu audacieuse. L’ambiance est glauque dès le début et ça ne fait qu’empirer peu à peu, jusqu’au dénouement, ingénieusement conçu et absolument horrible (je ne peux rien en dire, évidemment !).

C’est un mélange explosif entre un réalisme sordide et un fantastique angoissant qui va crescendo pendant tout le roman, et où, finalement, la part de fantastique (du point de vue des personnages) et tout ce qui laisse entrevoir une sorte d’engrenage infernal de la fatalité font beaucoup plus pour l’intérêt du livre que la théorie physiologique supposée être derrière.

Je me suis surpris à penser pendant la lecture à ce qu’aurait donné une adaptation du roman par Caro et Jeunet, ou bien une improbable rencontre entre Zola et Roméro ou un réalisateur de films d’horreur de ce genre (et je peux vous assurer que ce n’est pas moi qui exagère, il y a vraiment de quoi faire penser à ça dans le livre…). On ne sait jamais, peut-être qu’un jour quelqu’un aura l’idée de faire une adaptation un peu ambitieuse du roman (à vrai dire ça a sûrement déjà été fait, mais je ne m’y étais pas encore intéressé). L’illustration d’époque, sur l’affiche ci-dessus, donne une idée de l’aspect fantastique de l’intrigue.

Bref, même si ce roman autonome m’avait paru au départ un cran en dessous des Rougon-Macquart, il gagne en puissance au fur et à mesure et peut constituer une bonne découverte de l’univers de Zola… si on a le cœur bien accroché, parce qu’il me semble que les Rougon-Macquart sont globalement moins atroces (ou alors ma mémoire les édulcore ?).

Pour lire Thérèse Raquin

Le texte du roman, à présent libre de droit, est disponible en ligne, par exemple sur Wikisource. Quitte à acheter une édition papier, choisissez-en une avec une intro, des notes, un dossier, etc. C’est toujours mieux que le texte brut, et cela vous aide beaucoup mieux à comprendre le projet de l’auteur, à resituer le roman dans son temps avec l’accueil de la critique à l’époque (mouvementé), à découvrir les adaptations au cinéma, etc. Pour cette relecture j’ai utilisé une édition avec seulement le texte, et ça manquait un peu de ne rien avoir pour replacer le tout dans son contexte. Cela dit, il y a toujours Wikipédia, mais l’article sur le roman n’est pas encore très étoffé.

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 17 juin 2012.


Tarjei Vesaas, « Palais de glace »

26 juillet 2012

Voilà un livre dont je vais avoir du mal à parler, même si je l’ai beaucoup aimé : son intérêt repose en bonne partie sur son atmosphère fantastique et sur sa progression énigmatique… et en même temps, l’intrigue est assez simple pour qu’on risque de gâcher en partie le plaisir en en disant trop. Ajoutez à cela que, pour moi, ce livre a fait partie de ces lectures qui donnent envie de se taire et d’y repenser, de les garder pour soi. J’ai tout de même envie d’en parler, malgré tout, mais ce n’est pas simple.

Du coup, il va falloir donner dans l’impressionnisme. Pour voir ce qu’il y a d’extrêmement attirant dans ce livre, imaginez un univers norvégien, l’hiver, la neige, le froid, un village rural ; non loin du village, un lac, et partant du lac un fleuve qui, à un endroit donné, déferle en une cascade. Cet hiver-là, le gel a bâti une sorte d’immense construction compliquée, un vrai palais de glace, majestueux, froid et scintillant. Pendant ce temps, deux filles se rencontrent : Siss, bien intégrée dans sa classe, et Unn, qui est tout l’inverse, solitaire, taciturne, énigmatique… et qui attire énormément Siss aussitôt qu’elle fait sa connaissance. L’histoire commence par cette rencontre, gênée et maladroite en même temps qu’intense, mais Unn va rapidement disparaître. Je n’ai vraiment pas envie d’en dire plus sur l’histoire. C’est un livre sur l’absence, et en même temps un univers au bord du fantastique, extrêmement absorbant (je n’ai plus pu le lâcher une fois commencé).

Si vous cherchez un univers pas loin du conte tout en restant très ancré dans la vie quotidienne, si vous aimez les livres oniriques, qui reposent sur une ambiance, les énigmes et touches de fantastique jamais complètement résolues, les émotions contenues et les sentiments devinés, et les mystères pleins de neige et de froid, je vous conseille vivement ce livre 🙂

Message sur le forum du Coin des lecteurs le 26 juin 2012 (livre lu fin 2011), rebricolé ensuite.


Honoré de Balzac, « Histoire des Treize »

19 juillet 2012

Message sur le forum du Coin des Lecteurs, 12 novembre 2011.

L’Histoire des Treize n’est pas le titre d’un seul roman, mais un surtitre sous lequel Balzac a regroupé Ferragus, La Duchesse de Langeais et La Fille aux yeux d’or.

Ces romans forment une « trilogie lâche » : trois romans courts aux intrigues autonomes, mais reliées entre elles par les apparitions ponctuelles de quelques personnages communs, dont certains des Treize. Les Treize sont un groupe d’amis (au nombre de… vous avez compris), tous membres de la bonne société, riches et influents, qui forment une alliance souterraine et se dotent ainsi les uns les autres d’un pouvoir considérable, capable de faire tomber des gouvernements. Cela pourrait donner une fresque politique grandiose, mais, dans la pratique, Balzac n’a jamais écrit d’histoire globale sur eux : on ne fait que deviner les activités du groupe et sa puissance en entrevoyant certains de ses membres, auquel les autres Treize donnent d’impressionnants « coups de main » en cas de besoin.

Dans Ferragus, un jeune homme surprend les petits secrets de Mme Jules, femme en apparence respectable sous tous rapports. Hélas, l’amour et la curiosité du jeune homme vont le mener à sa perte, car la dame a des protecteurs aussi mystérieux que terrifiants. C’est le plus feuilletonnesque des trois textes, et celui qui m’a paru le plus réussi.
Dans La Duchesse de Langeais, le roman commence lorsqu’un militaire, Montriveau, retrouve enfin la trace de la femme qu’il aime dans un couvent espagnol, où elle s’est retirée en abandonnant le monde et sa vie de duchesse. On découvre ensuite comment leur relation s’est nouée et changée peu à peu en une partie d’échecs impitoyable. L’histoire d’amour entre Montriveau et la duchesse occupe la plus grande partie du texte, mais il y a aussi un peu d’action (et quelle action…) à la fin.
Dans La Fille aux yeux d’or, le jeune, beau, riche, noble et insupportable Henri de Marsay s’éprend de la fille aux yeux d’or du titre, farouchement gardée par sa duègne. Mais De Marsay a visiblement un rival mystérieux. Les ficelles sont là aussi très feuilletonnesques, très classiques mais relativement efficaces. Si j’ajoute que la fille aux yeux d’or est espagnole, il devient évident que tout cela finit très mal ^_^

Ces trois textes sont parmi ce que j’ai lu de plus « feuilletonnesque » sous la plume de Balzac. Si on veut du bon vieux roman avec de l’amour, de l’action, des complots, des secrets, des assassinats, des yeux bandés, des fausses morts, etc. c’est ça qu’il faut lire. C’est très plaisant, très enlevé, et même les passages où le narrateur prend la parole pour vous dire tout ce qu’il pense de plein de choses sont finalement très supportables (même si ça suppose d’accepter cette conception très dix-neuviémiste du roman dans laquelle l’auteur insère librement toutes sortes de mini-essais au fil de l’intrigue).

En revanche, certaines choses rendent ces textes vieillis ou impatientants par endroits pour un lecteur d’aujourd’hui.
Comme je le disais, cela suppose de supporter les passages où le narrateur met son récit en pause pour réfléchir sur la société qu’il décrit. Par exemple, il vaut mieux savoir à l’avance que tout un bout du début de La Duchesse de Langeais est un tableau de la société de Saint-Germain-des-Prés, de même que le début de La Fille aux yeux d’or est une étude sociale sur l’aristocratie du temps de Balzac, et que l’histoire ne commence ou ne reprend vraiment qu’ensuite, sinon un lecteur d’aujourd’hui risque de crever d’impatience vingt fois et de laisser tomber, ce qui serait très dommage. Il faut savoir ça à l’avance et lire ces parties réflexives (et didactiques) comme telles : cela permet de bien en profiter, car elles sont très réussies et brossent un tableau impitoyable des milieux aristocrates de l’époque de Balzac.
L’autre élément qui a vieilli dans ces romans (encore plus, à mon sens), c’est la représentation des femmes. Balzac, hélas pour nous, aime parler des femmes et surtout il est persuadé d’y avoir tout compris. Pour une lectrice et même un lecteur du XXIe s., le résultat oscille entre une misogynie consternante et une enfilade de clichés romantiques qui deviennent vite horripilants.

La description du couple de M. et Mme Jules dans Ferragus reste supportable, car c’est un joli couple qui s’aime beaucoup et cela reste émouvant, même si on risque de soupirer un peu devant le portrait de Mme Jules, qu’un esprit sévère peut juger mièvre. Dans La Duchesse de Langeais, on a droit à des considérations sur l’amour et la séduction terriblement datés et parfois involontairement drôles ; le portrait de Montriveau, sorte de supermâle en acier trempé, est assez kitsch aussi. Dans La Fille aux yeux d’or, les histoires de séduction passent un peu mieux, car le personnage de la Fille est de toute façon une sorte d’archétype de feuilleton (voire de comédie : la jeune fille enfermée que l’amoureux essaie d’atteindre) et aussi parce que le narrateur prend davantage de distance envers De Marsay qu’envers Montriveau : De Marsay est si terriblement snob et sûr de lui qu’il est normal de le voir débiter avec aplomb des propos misogynes pontifiants, ça lui correspond bien. Là où c’est vraiment agaçant, c’est lorsque le narrateur prend la parole et enchaîne avec des propos du même ordre qu’il présente comme des vérités générales… mais il le fait moins là que dans la Duchesse.

Du Balzac en bonne forme, donc, assez vite lu (les trois textes n’occupent qu’un volume d’épaisseur moyenne en poche) et bien enlevé, mais un peu inégal par rapport aux « grands » romans du même.