Alciphron, « Lettres de pêcheurs, de paysans, de parasites et d’hétaïres »

26 novembre 2018

Alciphron-Lettres

Référence : Alciphron, Lettres de pêcheurs, de paysans, de parasites et d’hétaïres, introduction, traduction et notes par Anne-Marie Ozanam, Paris, Belles Lettres, collection « La Roue à livres », 1999 (première parution : Méditerranée antique, sans doute vers la fin du IIe siècle après J.-C.).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Au IVe siècle avant notre ère, des paysans, des pêcheurs, des mendiants et des filles échangent des lettres dans lesquelles ils racontent leur vie quotidienne et critiquent la société de leur temps. Telle est la fiction que nous propose Alciphron (IIe ou début du IIIe siècle de notre ère). En donnant la parole à ces narrateurs pauvres et méprisés, il nous fait découvrir des réalités que les textes antiques montrent rarement : la misère des petites gens, les humiliations qu’entraîne la condition de parasite, les problèmes sentimentaux ou pécuniaires des hétaïres. Il nous conduit dans les marges de la cité athénienne. Mais son recueil est surtout un jeu savant, littéraire, de pastiche et de parodie. Ce texte méconnu, qui a eu son heure de gloire au XVIIIe siècle, est pour la première fois intégralement traduit en français. Anne-Marie Ozanam [la traductrice, NdP] est professeur de lettres supérieures au lycée Henri IV.« 

Mon avis

Alciphron est un illustre inconnu : on ignore qui il était, où et quand il a vécu exactement. Sa postérité a connu des variations dignes des montagnes russes, puisqu’il n’a pratiquement pas été cité par les auteurs antiques postérieurs et a été totalement oublié en Europe au Moyen âge (une époque où le grec ancien, dont tant de conservateurs se gargarisent comme d’une des « racines de notre civilisation occidentale » en oubliant un peu vite que les classiques grecs ont eu autant d’influence au Moyen-Orient qu’en Europe et que la civilisation grecque doit beaucoup au Proche-Orient ancien, avait été oublié sans complexe par une Europe de l’Ouest satisfaite de lire des traductions-adaptations latines). Il fait partie de ces auteurs redécouverts à la Renaissance grâce au travail des éditeurs vénitiens, en l’occurrence Alde Manuce, et l’intérêt pour lui et ses lettres est allé croissant jusqu’à connaître presque une mode à la fin du XVIIIe siècle, avant d’être à nouveau enterré au XIXe.

Et pourtant son œuvre ne manque pas d’intérêt : composée de lettres fictives assez courtes (entre un paragraphe et trois-quatre pages), elle met en scène des personnages inhabituels dans la prose grecque antique, mais qui semblent tout droit sortis d’une pièce de théâtre ou d’un roman grec : pêcheurs, paysans,  parasites (goinfres apparus dans le théâtre comique grec) et hétaïres (sortes de courtisanes inspirées en partie de personnes réelles et en partie de stéréotypes théâtraux, là encore). C’est qu’Alciphron, qui était visiblement cultivé, a beaucoup puisé chez Ménandre, dramaturge de la « comédie nouvelle » grecque du IIIe siècle avant J.-C., à qui l’on doit la vogue d’un comique plus subtil que les bouffonneries de la « comédie ancienne » (dont l’auteur le plus célèbre est Aristophane), et des personnages à la psychologie plus travaillée. Le décor où évoluent les auteurs et les personnages apparaissant dans ces lettres s’inspire de la Grèce de la période classique, plus précisément du IVe siècle avant J.-C. Mais c’est une Grèce imaginaire, idéalisée et comme figée dans le temps, déjà presque un décor de péplum avec des temples blanchis en carton-pâte et des personnalités politiques atemporelles.

Tout cela, Anne-Marie Ozanam l’expose de façon claire et synthétique dans son introduction et sa note « Postérité, éditions, traductions », qui sont un modèle de ce à quoi doit ressembler une édition destinée au « grand public cultivé ». La même chose vaut pour l’appareil de notes, restreint selon les critères de cette collection, mais suffisamment fourni pour permettre de profiter de la plupart des détails du texte. C’est que la collection « La Roue à livres » ne s’adresse pas aux seuls antiquisants, universitaires ou enseignants spécialistes du sujet, mais beaucoup plus largement à « l’honnête homme contemporain » (la reprise de l’expression ancienne dans le descriptif de la collection ne dispensait pas l’éditeur d’y ajouter « l’honnête femme contemporaine » – pour ma part, je dirais simplement « les humains », dans la droite ligne de l’humanisme dont la collection se réclame). Le but, qui me semble ici parfaitement atteint, consiste à faire connaître à un lectorat plus large des textes injustement oubliés ou méconnus. Pour ces raisons de large diffusion, la collection propose les textes en traduction seule, contrairement à d’autres collections du même éditeur qui sont bilingues, par exemple la célèbre Collection des universités de France (les volumes « Budé »), qui constitue une bibliothèque d’éditions critiques de référence des textes antiques, ou encore la collection de poche à petit prix « Classiques en poche », accessible aux étudiants.

Je n’ai pas comparé la traduction avec le texte original, mais elle prend plusieurs précautions pour rendre le texte accessible et profitable à tous, tout en fournissant quelques informations sur les aspects les plus compliqués à traduire en français. Ozanam conserve par exemple le mot grec « hétaïre » (ce dont elle s’explique dans sa « Note sur la présente traduction ») et elle indique, pour les noms des personnages, à la fois le nom grec et un équivalent français qui en rend la saveur. Cela peut paraître un détail, mais c’est un aspect non négligeable du texte, puisque les auteurs et les destinataires des lettres portent toujours des noms imagés, poétiques ou parfois comiques, en rapport avec leur domaine d’activité et/ou avec leur rôle dans l’histoire évoquée par la lettre où ils apparaissent. Les pêcheurs s’appellent par exemple Halictypos (traduit par « Grondeflots ») ou Thalasséros (« Amour marin »). Les paysans portent quelquefois des noms en lien avec les plantes, dont les traductions éclairent au passage d’un nouveau jour des noms de famille ou des prénoms français à la construction équivalente que la traductrice met logiquement en regard du nom grec : Elatiôn devient « Dupin », Cotinos « Olivier », Napaios « Duvallon » (Duval est un nom français toujours connu), tandis que Nomios donne « Pastoureau », Orios « Dumont » et Gémellos « Besson ».

Les parasites sont l’occasion de noms humoristiques savoureux qui sont tout ce que j’adore avec la langue grecque ancienne, propice aux néologismes en matière de mots composés, comme Artépithymos (« Désir-de-pain ») et Cnisozômos (« Jus-de-rôti ») dans la lettre 3, Hétoimocossos (« Tête à claques ») et Zômecpnéon (« Renifle-sauces ») dans la lettre 4, Mappaphanisos (« Escamote-nappe ») dans la lettre 12, etc. Ces calembours rappellent les jeux langagiers héroïcomiques de la Batrachomyomachie, cette parodie des épopées homériques peut-être composée à l’époque classique, et qui mettait aux prises non pas des Achéens contre des Troyens pendant la guerre de Troie, mais des grenouilles contre des rats sur le bord d’une rivière. Là encore, la traduction comprend des trouvailles qui renvoient au passé littéraire de la langue française : l’auteur de la lettre 40, Platylaïmos, devient tout naturellement « Grandgousier », nom emprunté au Gargantua de Rabelais.

De quoi parlent ces Lettres de pêcheurs, de paysans, de parasites et d’hétaïres ? D’une petite foule de gens ordinaires, pauvres et souvent en difficulté dans la vie, qui s’écrivent pour se parler de leurs problèmes, échanger des propos amicaux ou jaloux, amoureux ou acerbes, en évoquant au passage toutes sortes d’activités du quotidien qu’on ne voit apparaître que rarement ou de façon beaucoup plus accessoires dans les grands classiques grecs. « Sans doute », me direz-vous, « mais des pêcheurs ou des paysans du IVe siècle avant J.-C. qui savent lire et écrire, c’est tout sauf vraisemblable ». Bien entendu : nous sommes ici en pleine convention littéraire, d’autant que ces personnages, malgré leur style simple et leurs phrases courtes, s’expriment tout de même rudement bien pour de pauvres gens incultes, à grand renfort de comparaisons et de références littéraires, historiques ou mythologiques plus ou moins explicites. Quant aux amitiés, aux amours ou aux rivalités qui les mettent aux prises les uns avec les autres, ce sont des intrigues qui doivent plus au théâtre qu’à une quelconque réalité historique.

Doit-on alors bouder ces lettres parce qu’elles ne sont pas si différentes, sur le fond, des comédies de Ménandre ou de romans grecs comme Daphnis et Chloé ou Leucippé et Clitophon ? Non, car le changement de forme est très rafraîchissant (du moins à mes yeux), un peu comme les Héroïdes d’Ovide renouvelaient les évocations poétiques de la mythologie grecque en adoptant la forme d’échanges épistolaires (Pénélope écrivant à Ulysse, Pâris à Hélène, etc.). Cette forme épistolaire était moins surprenante pour les Anciens qu’elle ne l’est pour nous, car l’écriture de lettres fictives était un type d’exercice scolaire courant pour s’entraîner à la rhétorique, mais peu de ces lettres ont été retrouvées et Alciphron y ajoute les qualités d’une jolie plume (ou plutôt d’un joli calame, à son époque). Et surtout, même si ces lettres se déroulent dans une Grèce idéalisée, elles regorgent tout de même de détails et de situations du quotidien qu’on n’a que rarement l’occasion de voir mises en scène dans des œuvres grecques antiques. Je conseille donc la lecture de cette petite curiosité d’il y a 1800 ans à toute personne passionnée par la Grèce antique, le théâtre antique ou la vie quotidienne, qui voudrait lire des situations du quotidien sous une forme originale.

Dans le même genre

Si le principe d’histoires antiques présentées sous forme de lettres vous intéresse, je ne peux que vous conseiller les Héroïdes d’Ovide, peu connues du grand public mais célèbres auprès des antiquisants. Ce sont des lettres de personnages fameux de la mythologie gréco-romaine, qui mettent en avant leurs passions et leurs réflexions à partir des mythes bien connus. Le livre se trouve dans plusieurs collections de poche en traduction seule sans difficulté, ou bien dans l’édition savante bilingue de la Collection des universités de France.

Si ce sont les néologismes, les jeux de mots grecs antiques et les fantaisies qui vous intéressent, je ne saurais trop vous recommander la merveilleuse Histoire véritable (ou Histoires vraies) de Lucien de Samosate, un récit d’exploration fantasmagorique où l’auteur s’affranchit allègrement de toute vraisemblance pour multiplier les rencontres avec des créatures et des peuples extraordinaires, en parodiant au passage les récits de pseudo-historiens de son époque qui racontaient n’importe quoi sur leurs supposés voyages (par exemple Ctésias de Cnide au sujet de l’Inde). C’est l’un des premiers textes antiques comiques et fantaisistes de ce genre que j’ai lu et c’est un bonheur que je souhaite à tout le monde : le livre n’a rien à envier aux contes ou aux récits de fantasy actuels. On y trouve un navire emporté par une tempête jusque dans l’espace, une bataille cosmique entre les armées de l’empire du Soleil et de l’Étoile du matin, des femmes-vignes, des hommes-crabes, une île contenue dans une baleine, des rameurs géants, etc. etc. Ce livre a influencé de nombreux auteurs à partir de la Renaissance : Rabelais, Cyrano de Bergerac ou les histoires du baron de Münchausen, par exemple. Lucien utilise abondamment les néologismes pour baptiser ses monstres et populations étranges. Une traduction que je trouve très réussie, parce qu’elle opte pour le même choix qu’Ozanam avec Alciphron (c’est-à-dire offrir des jeux de mots équivalents en français tout en laissant voir le nom grec d’origine entre parenthèses), c’est celle de Guy Lacaze pour Histoires vraies et autres œuvres parue au Livre de poche en 2003. Elle est hélas épuisée pour le moment (quel intérêt de ne pas la réimprimer aussitôt, je me le demande) mais elle doit pouvoir se trouver soit en bibliothèque, soit d’occasion.

Sur la pêche dans la Grèce antique, il existe des poèmes savants appelés les Halieutiques. Ils sont peu connus du grand public, auquel ils sont en plus peu accessibles car peu édités en dehors de collections savantes. Les Halieutiques d’Oppien, composées au IIe siècle, en sont l’exemple le plus connu, disponible dans la Collection des universités de France et dans une édition en traduction seule chez Paléo qui regroupe le traité avec un autre traité consacré à la chasse, sous le titre limpide La Chasse ; la Pêche. Ovide a composé aussi des Halieutiques par la suite, mais on n’en a conservé qu’un mince fragment.

Sur les hétaïres, courtisanes et prostituées antiques, vous pouvez lire le Dialogue des courtisanes de Lucien (encore lui : il a sans doute influencé Alciphron) qui leur donne la parole de la même façon que les lettres d’Alciphron. Il existe par ailleurs une petite anthologie de poche sur ce thème, Professionnelles de l’amour, parue aux Belles Lettres dans la collection « Signets » en 2009, avec des textes réunis par Marella Nappi et un entretien avec l’anthropologue et antiquisant Claude Calame.

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Madame de Staël, « Corinne ou l’Italie »

1 octobre 2018

Stael-CorinneRéférence : Madame de Staël, Corinne ou l’Italie, édition de Simone Balayé, Paris, Gallimard, Folio, 1985 (édition consultée : Folio « classiques » n°1632, dépôt légal février 2018). Première publication : 1807.

Quatrième de couverture de l’éditeur

«Un roman cosmopolite et européen qui évoque la France, l’Angleterre et l’Italie à l’aube du romantisme dans la diversité de leurs mœurs et de leurs cultures. L’histoire d’une femme, la poétesse Corinne, qui inaugure le débat sur la condition féminine, sur le droit de la femme à vivre en être indépendant et à exister en tant qu’écrivain. Corinne, c’est Mme de Staël elle-même,  » la femme la plus extraordinaire qu’on vit jamais  » selon Stendhal,  » un être à part, un être supérieur tel qu’il s’en rencontre peut-être un par siècle « , disait Benjamin Constant. Napoléon lui-même, qui voyait en Mme de Staël une dangereuse messagère de liberté, déclara un jour :  » Il faut reconnaître après tout que c’est une femme d’un très grand talent ; elle restera. »»

Qu’est-ce donc ?

De Madame de Staël, je ne connaissais jusqu’à présent qu’un nom mentionné rapidement dans des cours d’histoire littéraire ou d’histoire tout court à propos de la France du tournant du XIXe siècle : une noble cultivée qui fréquentait les salons littéraires et qui était connue surtout pour un traité politique intitulé De l’Allemagne. Au hasard des rayons d’une librairie, je suis tombé sur ce gros volume. « Tiens, mais elle était aussi romancière. De quoi cela peut-il parler ? » Il s’avère que Madame de Staël a écrit plusieurs traités, plusieurs romans, et parfois des livres qui tenaient un peu des deux, dont Corinne ou l’Italie. Quelque peu intimidé dans un premier temps par l’épaisseur de la bête (630 pages bien comptées), je n’ai pas tardé à dévorer ce roman aussi dense que stimulant.

Stael-Corinne-couvdetailLa couverture de l’édition « Folio classiques » (que vous voyez normalement au début de cet article) consiste en une partie d’un tableau de François Gérard, Corinne au cap Misène, inspiré par le roman et peint autour de 1820. C’est un morceau de néoclassicisme typique. On y voit Corinne vêtue à l’antique, en train de déclamer en tenant sa lyre, les yeux levés vers le ciel. Deux spectateurs, au second plan, lèvent eux aussi les yeux vers le ciel (voyez l’image de détail ci-contre). J’ai beau avoir assez de notions d’histoire de l’art pour savoir qu’il s’agit d’une convention artistique ancienne supposée représenter le ravissement poétique, la piété, le ravissement, etc., je ne peux pas m’empêcher d’avoir l’impression désagréable que tous ces personnages sont en train de faire un malaise et qu’ils vont bientôt se rouler par terre en écumant et en se convulsant, ce qui n’était pas du tout l’effet recherché par le peintre. La toile reste belle, mais je regrette un peu le choix de ce détail du tableau, qui risque de rebuter des lecteurs potentiels qui ne sauraient pas aller au-delà d’une mauvaise première impression de ce genre. Certes, il est logique de choisir, pour illustrer la couverture d’un roman, un tableau qui s’en est directement inspiré ; mais peut-être aurait-il mieux valu une vue d’ensemble plutôt qu’un zoom pareil.

Un roman-traité

Corinne contient pour ainsi dire deux livres en un. D’un côté, c’est un roman amoureux, qui relate la relation entre Lord Oswald Nelvil, noble écossais mélancolique, et la poétesse Corinne, romaine mais d’origine anglaise. Remplie des tourments de la passion, l’intrigue fait plus que préfigurer le romantisme français. D’un autre côté, le livre forme un véritable traité savant sur l’Italie, tant son histoire et ses principales villes que son histoire et ses arts, son prestigieux passé antique ainsi que les grandes figures de la Renaissance, mais aussi la psychologie de ses habitants, sujet qui intéresse vivement Madame de Staël.

De nos jours, la mode des romans-traités et autres romans-sommes où l’auteur, à la faveur d’un détour de l’histoire, se plaît à disserter sur toutes sortes de sujets, a complètement passé, pour autant que je le sache. Je trouve que c’est dommage, car on ne permet plus aux écrivains de réfléchir explicitement sur leurs personnages ou leurs intrigues en enfilant un chapeau haut-de-forme de narrateur omniscient du XIXe siècle : le moindre détail qui n’a pas l’air de servir l’histoire se fait couper ou conspuer vertement. Les éditeurs, au XIXe siècle, tremblaient déjà à l’idée de perdre leurs lecteurs en laissant leurs écrivains les ennuyer, alors qu’ils n’avaient à craindre la concurrence ni du cinéma, ni de la télévision, ni d’Internet, ni des smartphones, et les journaux imposaient aux feuilletonistes de toujours terminer leurs épisodes quotidiens par des fins haletantes susceptibles de donner envie aux gens d’acheter la suite le lendemain, quitte à ce que ces ficelles finissent par devenir encore plus voyantes qu’une tour Eiffel en construction sur le champ de Mars. Que dire alors de leurs craintes en ce début de XXIe siècle ! Mais s’ils étaient capables de prendre un peu de recul, ils verraient qu’à toute époque on gagne à faire le pari de l’intelligence et à défendre des livres variés, relevant d’esthétiques variées, plutôt que de vouloir tout plier aux tendances du moment.

Guedj-TheoremeDuPerroquetOn tolèrerait au moins ce genre de chose au rayon « vulgarisation scientifique » ou au rayon « jeunesse », avec des romans d’initiation à un domaine donné (comme Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder pour la philosophie, Le Monde de Théo de Catherine Clément pour les religions ou Le Théorème du perroquet de Denis Guedj pour les mathématiques). Le développement du genre télévisuel du docu-fiction a au moins créé un point de comparaison possible pour relégitimer ces mélanges entre fiction et propos réflexif ou essai.

Roman-traité, Corinne ou l’Italie fournit donc à la fois une histoire d’amour et une mine d’informations sur ce pays qui était l’un des favoris de Madame de Staël (avec l’Allemagne auquel elle a consacré un traité). Certaines de ces informations sont insérées dans le propos sous forme de développements généraux faits par la narratrice, qui suspendent l’histoire pendant quelques paragraphes. Qu’on se rassure : cela reste très raisonnable, surtout en comparaison des digressions hénaurmes auxquelles un Balzac ou un Hugo se sont livrés sans scrupules quelques décennies plus tard. D’autres informations sont incluses dans le livre moyennant un autre procédé, plus familier aux gens du XXIe siècle que nous sommes : c’est tout simplement par le truchement des voyages des personnages et de leurs conversations, puisque Corinne se propose de faire découvrir et apprécier l’Italie à Oswald, dont c’est le premier voyage dans ce pays. Nous découvrons ainsi Rome, Naples, le Vésuve et le cap Misène, Venise, etc. en même temps qu’Oswald, et le propos devient à la fois plus vivant et plus nuancé grâce aux dialogues voire aux controverses entre les deux amoureux, qui sont loin d’être d’accord sur tout et présentent des points de vue aussi divergents qu’intelligents et argumentés.

Par tous ces procédés, Madame de Staël compose un ouvrage très riche, dense sans devenir obscur ou lassant, car l’intrigue amoureuse incertaine entre Oswald et Corinne ajoute toujours une tension dramatique sous-jacente aux scènes de visites de monuments ou de musées, et chaque dialogue de haute volée esthétique ou philosophique possède toujours, en plus, une justification autre, un but sentimental qui affleure derrière l’émulation intellectuelle. Outre son intérêt dramatique, le livre a servi (et pourrait presque encore servir) de guide de voyage en Italie, tant les références sont nombreuses et abondamment commentées.

Un livre aux mille facettes

Au-delà de son propos central sur l’Italie, Corinne est même ce qu’on pourrait appeler un roman européen, car plusieurs grands pays d’Europe y sont évoqués et comparés. Si Corinne représente l’Italie et sa ville majeure, Rome, avec son foisonnement artistique, Oswald Nelvil, de son côté, représente l’Angleterre et plus précisément l’Écosse ; plusieurs autres personnages anglais viennent ajouter quelques nuances à cette représentation de ce peuple. Le comte d’Erfeuil, compagnon de voyage d’Oswald, est un Français qui permet à l’écrivaine de faire la satire des défauts des riches Français de l’époque. Les nombreux dialogues et les rivalités entre ces personnages forment autant de réflexions de Madame de Staël sur les différences entre ces pays, aussi bien en matière d’histoire, de géographie, de climat, que de politique, d’arts ou même de psychologie individuelle et de devoirs moraux envers autrui. Car Madame de Staël fait aussi œuvre de moraliste, en vertu des théories de son époque sur les différents peuples du monde.

Des nombreux aspects du roman, je dois dire que celui qui concerne la psychologie comparée des Anglais, des Italiens et des Français (avec quelques allusions à d’autres peuples) est sans aucun doute celui qui a le plus mal vieilli. Il faut être bien ignorant ou naïf, de nos jours, pour penser encore que le climat d’un pays conditionne entièrement la psychologie de ses habitants, ou encore que tous les membres d’un même peuple ont exactement la même approche de la morale. De telles conceptions, qui confondent génétique, morale et politique, sont ou devraient être anachroniques de nos jours, tout comme la rapide allusion raciste aux peuples d’Afrique du Nord. Puisque j’en suis aux aspects dépassés et/ou agaçants du livre, il faut aussi composer avec la vision assez tiède qu’a Madame de Staël de la Révolution française (elle était davantage favorable à une monarchie constitutionnelle, mais a eu le mérite de lutter sans concession contre Napoléon Ier) et avec un biais aristocratique diffus dans les allusions aux gens pauvres ou incultes (madame de Staël est loin du progressisme social de George Sand ou de Victor Hugo !). Par chance, Corinne est loin de se résumer à cela, et le livre n’est sûrement pas le plus suranné parmi la littérature française du XIXe siècle.

C’est qu’il est question de nombreux sujets dans Corinne : comme dans un salon littéraire du Siècle des Lumières, les personnages sont tous cultivés (à défaut d’être tous très intelligents) et discutent aussi bien d’histoire que de religion, de littérature que de peinture, de sculpture ou de musique. Le résultat montre une érudition et une ampleur de vue admirables, et je n’ai pas été très surpris de découvrir, dans l’introduction de Simone Balayé, que Madame de Staël avait réalisé un travail de documentation considérable au cours de l’élaboration de ce roman, puisant aussi bien dans ses propres souvenirs de voyages que dans plusieurs bibliothèques ou dans des échanges de vive voix ou épistolaires avec des amis de plusieurs pays.

Si l’Antiquité romaine vous intéresse, Corinne vous réserve plusieurs passages magnifiques, qu’il s’agisse des musées d’antiquités de Rome et d’autres villes traversées par les personnages ou bien des très beaux « morceaux d’éloquence » qui évoquent le Vésuve et sa lave, le destin de Pompéi ou encore Venise, évoquée sous un jour défavorable qui fait voler en éclats les clichés. L’amoureux des littératures anciennes a découvert avec beaucoup d’intérêt les évocations de nombreux auteurs antiques ou médiévaux, Virgile, Dante, Le Tasse, etc. ainsi que des sculptures et les ruines de Pompéi. Et j’ai lu avec beaucoup d’émotion un passage décrivant un obélisque égyptien, dont les hiéroglyphes n’avaient pas encore été déchiffrés au temps de Madame de Staël et formaient pour elle un mystère fascinant (Corinne paraît en 1807 et ce n’est qu’à partir de 1822 que les travaux de Champollion amènent au déchiffrement de l’égyptien hiéroglyphique : une découverte qui aurait passionné Madame de Staël, mais qu’elle n’a jamais connue, puisqu’elle est morte en 1817).

L’écrivaine a pleinement conscience de l’importance des monuments et des textes anciens en tant que sujets de réflexion pour l’humanité entière. Son livre pourrait être lu comme un vibrant plaidoyer en faveur des musées : le face à face entre un humain d’aujourd’hui et une œuvre ou un objet ancien est un moyen primordial de se confronter au gouffre des siècles passés, et donc aussi des siècles futurs. Or penser l’humanité et le monde à une échelle de temps plus longue est une condition indispensable à notre survie, puisque c’est le seul moyen pour nous de devenir capables de penser des phénomènes comme le réchauffement climatique et la dégradation de notre propre environnement sur Terre, ou encore de comprendre la nécessité de préserver notre passé commun pour diffuser l’héritage culturel mondial aux humains du futur.

Corinne aborde trop de domaines passionnants pour que je les aborde tous ici. J’ai beaucoup apprécié les dialogues comparant les littératures anglaise, française et italienne, où Corinne, poétesse et improvisatrice, prend la défense des lettres italiennes un peu méprisées par Oswald, et où, un peu plus loin, on assiste à une passe d’armes contenue mais révélatrice entre le comte d’Erfeuil et Oswald au sujet du théâtre, le comte considérant Racine comme irrévocablement supérieur au reste du théâtre mondial qu’Oswald lui remémore les pièces d’un certain Shakespeare.

On trouve aussi des réflexions sur les religions qui présentent nettement plus d’intérêt que ce que les hommes d’Église eux-mêmes peuvent avoir écrit à l’époque. Après le Spiridion de George Sand, c’est le deuxième livre que je lis récemment à contenir des passages d’une belle éloquence sur la foi, les liens entre religion, art et philosophie, etc., le tout de la part d’une écrivaine qui a longtemps été délibérément ignorée voire conspuée par les autorités politiques et religieuses de son temps. Il faut croire que les clergés passent leur temps à chercher des moyens de se tirer des flèches dans le pied, ou qu’ils sont plus attachés à ce que leur religion présente de préjugés archaïques qu’aux valeurs les plus progressistes qu’ils pourraient diffuser grâce à elle.

Enfin (et surtout ?), Corinne constitue une défense ardente des droits des femmes à décider seules de leur destin et de leurs activités dans la vie. L’histoire de Corinne, qu’elle raconte au livre XIV, déploie une satire féroce des petites villes anglaises de l’époque, où les femmes sont étouffées par les conventions sociales et réduites à mener une vie creuse, avec interdiction de déployer le moindre talent ou d’aborder quelque sujet sérieux que ce soit. Sur ce point, j’ai été frappé par la similarité entre les problèmes sociaux abordés par Corinne et ceux qu’on retrouve quelques décennies après chez Sand avec Indiana puis dans le Madame Bovary de Flaubert. Mais Corinne concerne avant tout le sort réservé aux femmes artistes, mieux acceptées et plus indépendantes en Italie qu’en France à l’époque de Madame de Staël.

Seul défaut de cette somme de réflexions : un goût pour l’aphorisme et la vérité générale qui tend parfois au tic de style et peut être agaçant par endroits.

Un romantisme jeune mais déjà échevelé

J’ai abordé volontairement les aspects de ce livre qui pourraient paraître les plus ardus ou rebutants, afin d’en montrer tout l’intérêt. Mais que mon expression de « livre-traité » ne fasse reculer personne : dans Corinne, la réflexion est si étroitement liée à l’histoire d’amour qu’il est difficile d’évoquer l’une sans expliquer l’autre. Si Corinne fascine autant Oswald et provoque chez lui une passion dévorante, c’est parce qu’elle est italienne et qu’il est anglais ; si leur amour est aussi incertain, c’est aussi parce qu’elle est italienne et qu’il est anglais. Leurs psychologies, mais aussi les attentes de la société à leur égard, pèsent d’un poids terrible sur leur relation.

En dépit du caractère un peu suranné des conceptions de l’écrivaine sur les différences entre les tempéraments nationaux, on ne peut qu’être admiratif devant la finesse de la psychologie des personnages principaux de Corinne. Madame de Staël met visiblement beaucoup de soin dans cette évocation de la rencontre entre deux êtres aux origines, aux éducations, aux contraintes et aux aspirations à la fois si opposées et si complémentaires. C’est aussi l’occasion de (re)découvrir qu’un bon demi-siècle avant Freud, les écrivains étaient parfaitement au courant de l’existence d’un inconscient capable de tourmenter les pensées d’un individu. Outre l’intrigue principale en Italie entre Oswald et Corinne, les récits enchâssés racontant leurs jeunesses et leurs premières désillusions respectives prennent, dans le cas de l’histoire d’Oswald, une allure de Liaisons dangereuses miniatures, puisqu’Oswald a affaire à une femme manipulatrice, Madame d’Arbigny, assistée d’un complice sans scrupules.

L’amour entre Oswald et Corinne a tout des premières amours romantiques de la littérature français du début du XIXe siècle : fulgurant, excessif, contraire à l’ordre social, il menace sans cesse de causer la perte de ceux qui l’éprouvent et cause plus de tourments que de délices, mais s’enivre de sublime. Sans doute trop influencé par l’animation japonaise récente, je me suis surpris à espérer une adaptation de ce roman en film ou en film d’animation qui rendrait son propos accessible à un large public en s’adossant à cette solide intrigue amoureuse, toujours susceptible d’émouvoir les (jeunes ?) gens aujourd’hui. D’autant que, même en pleine écriture de son roman-traité, Madame de Staël n’oublie jamais de distiller les allusions mystérieuses au passé des deux personnages et aux événements à venir, afin d’entretenir le suspense tout du long. Certes, l’intrigue avance lentement au début, et il faudra tout de même être intéressé autant par l’Italie que par Oswald et Corinne pour ne pas se lasser pendant les 300 premières pages de ce beau pavé. Mais le volume en vaut la peine et tout amateur de romans d’amour appréciera l’adresse des péripéties qui décideront du destin de ce couple transational hors du commun.

Conclusion

Corinne ou l’Italie est un gros volume, mais je suis très heureux d’avoir eu l’occasion de le découvrir dans une collection de poche, qui le rend de nouveau accessible à un large public. L’introduction de Simone Balayé, qui n’a que le défaut compréhensible de dévoiler l’intrigue et gagne donc à être lue après coup, fait tout le travail nécessaire pour situer le roman et son auteure dans leur contexte et permettre au lectorat actuel d’apprécier le travail et le talent de Madame de Staël. En dépit de ses quelques défauts ou aspects vieillis, Corinne établit sans conteste l’importance de son auteure au panthéon littéraire du début du XIXe siècle. Tout comme George Sand, c’est une écrivaine qui a été longtemps reléguée en marge des programmes scolaires de façon aussi absurde qu’injuste, et qu’on gagne beaucoup à redécouvrir.

Qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

Madame de Staël a écrit plusieurs autres livres, dont un roman intitulé Delphine (peu de temps avant Corinne). J’ignore cependant lesquels sont réédités, mais je suppose qu’étant dans le domaine public, ils doivent pouvoir au moins se trouver sur Internet.

La vie et l’œuvre de Madame de Staël m’ont beaucoup fait penser à celles de George Sand, écrivaine venue un peu plus tard au XIXe siècle. De Sand, vous pouvez lire des figures féminines aussi différentes qu’Indiana, Lélia ou Marianne, mais le personnage de Corinne trouverait sans doute une parente plus proche dans l’héroïne du diptyque formé par Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt, que je n’ai pas encore lus mais qui, si j’ai bien compris, mettent en scène une femme artiste.

Sand et Madame de Staël ne manquent pas de points communs, que ce soit leur curiosité intellectuelle, leur activité politique, leurs romans dont les personnages principaux sont souvent des femmes, leur pensée qui, au début du XIXe siècle, est encore toute rayonnante du foisonnement des Lumières… et aussi, malheureusement, le fait qu’elles ont été aussi injustement oubliées ou déformées par la postérité après leur mort qu’elles avaient été justement célébrées de leur vivant. C’est ahurissant que ces écrivaines françaises majeures ne soient pas mieux mises en valeur actuellement. Leur réhabilitation a tout de même commencé, sans quoi elles ne seraient pas rééditées dans des collections de poches. Mais il serait bon d’accélérer un peu le processus, d’achever de rendre leurs livres à nouveau disponibles, de les faire connaître à un large public et de continuer à leur rendre leur juste place dans les manuels scolaires ou universitaires d’histoire littéraire.


George Sand, « Indiana »

20 août 2018

Référence : George Sand, Indiana, Paris, Gallimard, collection « Folio classique », 1984. (Première édition : 1832.)

Sand-Indiana

Résumé

Indiana est une jeune femme créole. Fille d’un père violent, elle est devenue la femme d’un mari brutal et autoritaire, le colonel Delmare, avec qui elle réside dans un manoir du Lagny. Indiana n’apprécie pas son mari et parvient à lui résister dans une certaine mesure par sa froideur et son maintien imposant le respect. Mais elle dépérit peu à peu. La seule réelle fréquentation du couple est un sir anglais, Ralph Brown, placide et flegmatique au possible, et dont le calme semble n’exprimer qu’un certain égoïsme. Bel entourage pour une jeune femme !

Alors, lorsqu’Indiana rencontre son cousin, Ramon de la Ramière, un bel homme de son âge élégant, cultivé et beau parleur, elle s’intéresse rapidement à lui. Ramon, sorte de Don Juan en plus naïf, est prompt à s’enflammer pour une belle femme. Mais il noue d’abord une liaison avec Noun, la femme de chambre d’Indiana… avant de s’intéresser à la maîtresse.

Cet amour, auquel Indiana résiste de son mieux, vient renverser peu à peu l’équilibre délicat qu’entretenaient les habitants du château et place Noun et Indiana dans une situation de plus en plus dangereuse pour leur cœur, leur honneur, voire leur vie.

Mon avis

Indiana est le premier roman « non paysan » que j’ai lu de George Sand. Ça a été une véritable révélation : je me suis rendu compte que Sand avait écrit une œuvre beaucoup plus variée et riche que le peu que je connaissais jusque là.

Indiana, c’est une sorte de Madame Bovary avant l’heure (une jeune épouse malheureuse en mariage et qui se trouve tentée de prendre un amant), mais avec un style, une construction et un univers radicalement différents. George Sand maîtrise à la perfection la structuration d’un roman : elle sait poser une scène, installer une atmosphère, mettre en scène des personnages peu nombreux mais à la psychologie fouillée (qui vous réserveront parfois des surprises), et dans le même temps elle ne s’étale pas en digressions, elle ne perd pas de temps, elle mène son récit au cordeau, comme un ressort de montre. Le tout avec un style à la fois élégant et fluide, capable de beaucoup d’esprit et même d’ironie (Ramon de la Ramière est un portrait au vitriol du jeune séducteur complètement irresponsable). Résultat : je l’ai dévoré et j’ai aussitôt lu d’autres romans de Sand.

L’introduction, écrite par Béatrice Didier, une spécialiste de Sand, contient tout ce qu’on peut attendre d’une introduction : des informations sur Sand, sur le contexte de l’écriture et de la parution du roman, sur son accueil critique, et des analyses assez poussées mettant en avant les différentes facettes de l’œuvre, sans la réduire à l’un de ses aspects. Un sans-faute et une aide bien pratique pour les gens qui ne connaissent pas encore grand-chose à Sand, comme c’était mon cas. Les notes de fin d’ouvrage et les diverses annexes sont aussi bien utiles en ce sens.

L’affirmation d’une nouvelle écrivaine

Le roman a été salué à sa parution comme la révélation d’une nouvelle écrivaine, et cela se comprend aisément. Beaucoup ont alors considéré que Sand était influencée par Balzac. C’est vrai pour ce qui concerne le thème du roman, son réalisme social et l’attention portée à la psychologie des personnages. Par bonheur, Sand est beaucoup moins encline aux digressions à rallonge que Balzac (peut-être aussi parce qu’elle n’a pas écrit ce roman en feuilleton) : chaque page, chaque paragraphe paraît nécessaire et à sa bonne place. Autre grande différence avec Balzac : Sand ne partage évidemment pas le sexisme de l’auteur  de la Comédie humaine, et le lectorat du XXIe siècle n’aura pas à souffrir avec Sand les longs développements mystico-machistes dont Honoré est capable, surtout quand il s’essaie à la psychologie féminine. De ce point de vue, les romans de Sand ont nettement mieux vieilli et il est étonnant qu’ils aient été souvent oubliés (sauf si cela est dû au… sexisme des milieux littéraires, qui existe bel et bien y compris à l’université, à lire le travail révoltant d’un Pierre Reboul autour de Lélia).

Les amateurs de Flaubert trouveront chez Sand une auteure de la génération précédente, qui l’a beaucoup influencé. Sand travaille plus à l’échelle de la page que de la phrase : il y a chez elle moins de belles périodes rhétoriques sculpturales voire hiératiques qu’on a envie de calligraphier sur une affiche et d’encadrer, mais en revanche il y a des paragraphes ou des pages entières pleines d’intelligence et d’éloquence, qui me donnent envie de recopier des bouts entiers du roman pour les mettre en ligne ici et vous en faire profiter. C’est vrai dans Indiana et dans une bonne partie de ceux de ses romans suivants que j’ai lus, comme Lélia, Mauprat, ou Spiridion.

Enfin, parmi les auteurs auxquels Indiana me fait penser, il y a aussi Racine, le tragédien, tant Indiana a parfois des allures de tragédie classique, avec ses personnages peu nombreux à la psychologie fouillée, ses rebondissements faciles à transposer au théâtre et son personnage principal malmené par un destin aux allures de machine infernale. Mais le tout est rédigé en belle prose accessible et avec des bourgeois à la place des rois. Surtout, Sand ne se complaît pas dans l’esthétisation à outrance des malheurs de ses personnages, ni dans la déploration facile d’une fatalité mécanique : dès ce premier roman paru en son nom, elle affirme une vision du monde réaliste et pleine d’espoir à la fois. Cela explique que certaines péripéties du roman puissent surprendre, notamment vers la fin : Sand emmène son récit dans des directions que Balzac avant elle et Flaubert après elles ne prennent pas, et que les misanthropes du dimanche auront beau jeu de juger trop optimistes. Pour ma part, j’ai trouvé comme une bouffée d’air (et un souffle non moins puissant) dans cette intrigue où l’esprit progressiste des Lumières se mêle aux grands élans du romantisme, sans que le roman se laisse réduire à cette dernière étiquette. Cet héritage tout frais des Lumières réapparaît dans de nombreux autres romans de Sand (à commencer par le virevoltant Mauprat, dont j’espère pouvoir parler ici bientôt). Comme je le disais, dès ses débuts, Sand, tout en assimilant le meilleur chez les auteurs qui l’ont influencée, sait affirmer son style et sa vision du monde.

J’ajoute qu’Indiana, même si ce n’est pas le roman de Sand qui m’a le plus marqué, constitue une très bonne introduction à l’œuvre de cette écrivaine, qu’on réduit beaucoup trop souvent à trois de ses romans campagnards (La Mare au Diable, La Petite Fadette et François le Champi) alors qu’elle a donné dans le réalisme, le romantisme, le fantastique, le théâtre… Bref, n’hésitez pas à emprunter cette belle porte d’entrée dans l’univers de Sand.

Ce billet a d’abord été posté sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 13 juin 2017 avant d’être étoffé pour être posté ici.


Edith Wharton, « The Age of Innocence »

23 juillet 2018

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Référence : Edith Wharton, The Age of Innocence, avec une introduction de Cynthia Griffin Wolff et des notes par Laura Dluzynski Quinn, New York, Penguin classics, 1996. (Première édition : 1920.)

Résumé

Quatrième de couverture de la traduction par Diane de Margerie chez J’ai lu :

«Elle parlait […] sans larmes ni agitation, et chaque mot tombait comme du plomb brûlant dans le cœur du jeune-homme. Il se tenait courbé en avant, la tête dans les mains, les yeux fixés sur la pointe du soulier de satin qui dépassait de la robe scintillante. Tout à coup il s’agenouilla et baisa le soulier.»
Dans le New York flamboyant de la fin du XIXe siècle, Newland Archer est un jeune homme bien éduqué de la haute bourgeoisie. Promis à un avenir brillant, il est sur le point d’annoncer ses fiançailles avec la pure May Welland, quand, à l’Opéra, tous les regards se tournent vers une loge… L’apparition de la belle comtesse Olanska, la scandaleuse cousine de May qui a eu l’audace de quitter son mari et dont l’indépendance, en ce temps-là, est considérée comme impardonnable, va bouleverser sa vie. Comment, dans une société qui broie les êtres et sacrifie les amours, peut-on préserver l’innocence ?

Mon avis

Si vous aimez les romans de Jane Austen, avec leur mélange savant d’étude sociale de la bourgeoisie, de portraits psychologiques d’un petit groupe de personnages, d’esprit plus ou moins caustiques et d’humour, le tout relaté avec une plume à la fois limpide et élégante, alors vous devez découvrir aussi Edith Wharton. Plus récente qu’Austen, Edith Wharton (1862-1937) a vécu à New York à la charnière des XIXe et XXe siècle, au temps de ce que les Américains appellent le « Gilded Age », l’Âge doré qui voit l’essor de la bourgeoisie aux dépens de l’aristocratie newyorkaise et l’ascension des grands entrepreneurs.

Wharton évoque ce milieu qu’elle a bien connu dans The Age of Innocence, qui est paru en 1920, une cinquantaine d’années après l’époque qu’elle décrit (les années 1870). Son personnage principal, Newland Archer, semble être l’incarnation de cette aristocratie newyorkaise. Impeccablement éduqué, observateur, plein d’esprit, le jeune homme reste cependant un peu hors norme : plus enclin aux arts et aux lettres que la moyenne pour son milieu d’origine, il est avide d’amour et de justice. Ses fiançailles vont lui révéler peu à peu ce que l’aristocratie de New York peut avoir d’étouffant, à contre-courant de tous les clichés sur le rêve américain censé tout rendre possible.

Wharton a un très beau style, une belle prose classique pleine d’élégance qui regorge d’observations psychologiques très fines, et qui semble disséquer tout vifs les types sociaux qu’elle met en scène. Si le mot de « belle prose classique » éveille en vous la peur de l’ennui, détrompez-vous : il y a des traits d’esprit à chaque paragraphe, pas seulement de la part des personnages mais aussi de la part de l’auteure, qui fait ressortir les petits ridicules et les grandes vanités de ce milieu où la façon dont on s’habille et les gens avec qui on se montre comptent plus que la sincérité ou l’aspiration à s’accomplir dans une activité quelconque. La « Famille » est le maître mot de tout, mais la fidélité au clan finit par menacer de broyer les individus et de changer la société en un jeu de masques déshumanisés.

Ce roman pourra plaire au public des séries télévisées historiques britanniques comme Maîtres et valets ou Downton Abbey, en dépit des différences de propos entre ces séries et le roman de Wharton. Ces deux séries évoquent l’aristocratie anglaise à une période un peu plus récente (les années 1910-1920) et ont l’originalité de suivre simultanément deux milieux sociaux, celui de l’aristocratie et celui de la domesticité, avec en revanche un regard souvent plus indulgent sur les aristocrates que celui de Wharton. The Age of Innocence ne s’intéresse hélas pas aux domestiques : si vous cherchez des évocations littéraires de la domesticité anglophone, il faudra vous tourner vers des romans comme Les Vestiges du jour (The Remains of the Day) de Kazuo Ishiguro (qui traite grosso modo de la période 1920-1940) ou vers des témoignages comme Below Stairs de Margaret Powell (qui relate la vie d’une femme de chambre au début du XXe siècle). Du côté des peintres, je vous recommande les tableaux académiques de James Tissot, qui représentent avec un grand sens du détail les milieux bourgeois et aisés du Roayume-Uni de la seconde moitié du XIXe siècle.


Emily Brontë, « Wuthering Heights »

25 juin 2018

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Référence : Emily Brontë, Wuthering Heights, Oxford University Press, collection « Oxford World’s Classics », 1998 (paperback). (Première édition : 1847.)

J’ai entamé Wuthering Heights (je l’ai lu en anglais : on le connaît en français sous le titre Les Hauts de Hurlevent) sans bien connaître le sujet du livre. Influencé sans doute par les clichés et les images de films adaptés d’autres romans des sœurs Brontë comme Jane Eyre, je m’attendais à un roman romantique, centré sur une histoire d’amours contrariées, en un peu plus pêchu pour cause de vents hurlants et de Heathcliff qui, apparemment, était un personnage au caractère difficile. J’étais loin de m’imaginer la dureté de ce roman et le caractère implacable de Heathcliff.

Tout commence lorsque le narrateur, Mr Lockwood, arrive, au hasard d’une location de ferme, dans la maison du propriétaire de la ferme, Heathcliff. Il y est accueilli à rebours de tous les usages de courtoisie de l’époque victorienne, et même contre la politesse et l’hospitalité les plus basiques. Indigné et apeuré, mais aussi fasciné par le foyer lugubre qu’il a découvert, il rassemble par degrés l’histoire de cette famille hors du monde. La première partie du roman s’intéresse au couple, ou plutôt à la paire, formée par Catherine et Heathcliff, tandis que la seconde moitié s’intéresse au devenir de la fille de Catherine et des autres enfants de la famille de Catherine, contre lesquels Heathcliff exerce une vengeance longue et cruelle.

Si on cherche une histoire d’amour dans ce roman, on en trouvera une, mais certainement pas comme on s’y attend. Wuthering Heights est avant tout une étude psychologique et sociale qui parle de discrimination sociale, de violence domestique, d’orgueil et de vengeance, bien avant de parler d’amour. On pourrait le présenter ainsi : « Un malheureux enfant de bohémien est recueilli et bien traité par un riche propriétaire terrien de la campagne anglaise, mais tout le reste de la maisonnée le hait, y compris les enfants de son âge, sauf la petite Catherine qui s’entiche de lui mais sans vouloir le lui avouer à cause de son caractère aussi orgueilleux que celui du garçon. Maltraité par tout le monde après la mort de son protecteur, le petit garçon met en œuvre une lente vengeance qu’il conduira jusqu’au bout des dizaines d’années plus tard. »

Par endroits, le roman lorgne aussi vers le fantastique, avec ses personnages angoissés et ses apparitions ou hallucinations ambiguës. Il se rattache ainsi par plusieurs aspects au roman gothique anglais du XIXe siècle, mais en les mélangeant à d’autres plus inattendus de façon à s’écarter substantiellement des codes habituels du genre. Bref, il est assez difficile à classer.

Une autre originalité du roman est que l’un de ses narrateurs et personnages principaux est une domestique, Nelly Dean. Ses récits faits à Mr Lockwood sont importants, car ils permettent d’adopter un certain recul (et un jugement moral) sur ce qui se passe chez les maîtres, de la part d’une personnage qui se trouve tout de même contrainte et forcée de composer avec leur orgueil et leurs caprices, qui se trouve parfois prise au piège de leurs ruses ou même complice plus ou moins volontaire de leurs secrets. Un autre domestique, pendant redoutable de Heathcliff, est le serviteur Joseph, avec sa piété hautaine qui confond la foi et les chapelets de malédictions, et son langage dialectal incompréhensible.

Pour finir, ajoutez à cela une énergie, une puissance étonnante qui court tout au long du roman et qui anime les personnages, en particulier Catherine et Heathcliff. On assiste à leurs excès et à leurs affrontements  comme en apnée, dans un huis clos étouffant qui donne une image réellement infernale des campagnes anglaises reculées. Les cottages vous feront beaucoup moins rêver quand vous redouterez d’y tomber sur un Heathcliff, une Catherine ou un Joseph !

On peut même vraiment parler de violence domestique, psychologique et physique, tant Brontë pourrait par endroits rivaliser avec un Zola dans la description de la psychologie d’une famille riche en personnalités insupportables, tourmentées et perverses. Je suis content d’avoir lu ce livre, mais, vers la fin, j’avais hâte de le finir, pour passer à quelque chose de moins éprouvant.

Wuthering Heights, dans l’édition Oxford Classics où je l’ai lu, est précédé par une excellente introduction qui montre toute la complexité du roman en le replaçant dans son contexte et en retraçant les principales interprétations proposées, parfois réductrices, avant d’en proposer une autre plus nuancée.

C’est un grand roman, qui n’a pas volé son statut de classique.

J’ai d’abord publié cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 9 avril 2017 avant de le remanier pour le publier ici.


[Collectif] Rêver le progrès, 5 nouvelles d’anticipation

12 novembre 2017

Rêver le progrès

Référence : Fabien Clavel et Isabelle Périer (éd.), Rêver le progrès. 5 nouvelles d’anticipation (nouvelles d’Isaac Asimov, Ray Bradbury, Fabrice Colin, Johan Heliot et H.G. Wells), Flammarion, coll. « Étonnants classiques », 2017.

Quatrième de couverture :

Isaac Asimov – Ray Bradbury – Fabrice Colin – Johan Heliot – H.G. Wells
« Le Nouvel Accélérateur » inventé par le professeur Gibberne promet de défier les lois de la physique et de décupler les pouvoirs de l’homme. Une avancée sans risques ? « Nous verrons ! » conclut avec désinvolture son acolyte. Quand Eckels entend parler d’une expédition dans le passé, il est prêt à avancer une ronde somme pour participer à l’aventure. Mais il apprendra à ses dépens que jouer avec le cours du temps n’est pas sans danger… Les cinq nouvelles réunies proposent une réflexion passionnante autour du progrès scientifique, dessinant les contours d’une humanité sans cesse augmentée, améliorée, artificialisée… mais jusqu’à quel point, et, surtout, à quel prix ?

Mon avis :

Cette courte anthologie destinée aux collégiens et aux lycéens regroupe cinq nouvelles de science-fiction sur le thème du progrès et du rêve scientifique (qui figurent actuellement au programme de français en 3e). Elle a été rassemblée par Fabien Clavel (lui-même écrivain de l’imaginaire) et Isabelle Périer (enseignante, chercheuse et auteure de jeux de rôle, malheureusement morte il y a quelques semaines).

Le volume s’ouvre sur une courte (3 pages) interview de Pierre Bordage, l’un des écrivains de SF français les plus connus actuellement. Elle permet d’avoir son avis sur la définition du genre, mais aussi sur ses rapports avec des enjeux sociaux, technologiques et économiques actuels de mouvements comme le « transhumanisme ». C’est court, mais ça a l’avantage de rappeler aux élèves qu’il y a « aussi » des écrivains encore vivants.
Suit une histoire du genre de la SF en une douzaine de pages denses mais synthétiques, quasiment un mini-cours, qui donne à peu près tout ce qu’on peut espérer comme informations de base sur le genre. Le thème du progrès dans la SF est ensuite abordé en 6-7 pages intéressantes mais qui ont le défaut de dévoiler l’intrigue de plusieurs des nouvelles du livre. Une courte présentation des différents auteurs conclut ce dossier introductif.

Les nouvelles elles-mêmes sont réparties en trois groupes :
– « Améliorer l’humain » regroupe Le Nouvel Accélérateur d’H.G. Wells et Potentiel humain 0,487 de Fabrice Colin.
– « Vers une vie artificielle » regroupe Satisfaction garantie d’Isaac Asimov et L’Ami qu’il te faut de Johan Heliot.
– Enfin, « Défier l’espace-temps » contient une seule nouvelle : Un coup de tonnerre de Ray Bradbury.

Un dossier conclusif contient un glossaire en deux pages, de brèves questions aidant à la compréhension des nouvelles, deux groupements de textes (« La figure du savant » et « La société de contrôle »), des propositions d’activités d’éducation aux médias sur le thème « L’Homme 2.0 », et pour finir des éléments d’analyse sur le film Bienvenue à Gattaca. Il y a aussi un cahier central d’images en couleur avec des cases de BD et des images de films (comme très souvent dans les éditions parascolaires).
Je n’ai pas regardé tout le dossier en détail : à vue de nez, ce sont des pistes intéressantes, notamment les groupements de texte qui permettent de mettre le nez dans des extraits de romans de Mary Shelley, Jules Verne, Alain Damasio et Aldous Huxley.

Je reviens sur les nouvelles elles-mêmes. Toutes sont des réussites en leur genre, et elles ont le mérite de montrer des auteurs de générations très différentes et de styles variés, y compris des auteurs français et encore vivants.

La nouvelle de Wells, Le Nouvel Accélérateur, est bien choisie : en dépit de son ancienneté, elle n’a rien perdu de son intérêt et je reste soufflé de voir le nombre de grands thèmes de la SF qui ont été traités pour la première fois par cet auteur. Dans celui-ci, l’élixir capable d’accélérer plusieurs milliers de fois le fonctionnement d’un organisme humain semble pressentir la soif de vitesse frénétique de l’économie contemporaine et l’absence de scrupule des scientifiques plus soucieux de commerce que d’éthique… tout en laissant entrevoir la façon dont ils se plongent eux-mêmes dans des périls redoutables, via un traitement rigoureux de l’invention en question (si on peut se déplacer plusieurs milliers de fois plus vite, c’est bien, mais… les vêtements risquent de prendre feu à cause du contact de l’air).

Potentiel humain 0,487 de Fabrice Colin traite principalement du thème du cyborg, mais aussi de la dérive de la technologie quand elle est dictée par des intérêts économiques. Un gérant de station-service voit son associé sacrifier ses membres les uns après les autres et les vendre à des multinationales pour les faire remplacer par des prothèses bardées d’affichages publicitaires, le tout afin de faire face aux dettes de son commerce qui marche mal. Atteint par le « syndrome de Coppélia », l’associé perd peu à peu son humanité. La progression de l’intrigue est savamment dosée et le dénouement fait réfléchir… en dépit d’une « morale » finale qui tombe dans une misanthropie facile à mon goût.

Isaac Asimov est un auteur incontournable dans une anthologie comme celle-ci. Satisfaction garantie a l’avantage de se placer du point de vue d’un personnage féminin technosceptique qui va trouver un moyen inattendu d’échapper aux attentes accablantes de son rôle d’épouse parfaite d’un employé de haut rang d’une firme de robotique. De façon assez inattendue pour ce que je connaissais d’Asimov, c’est une nouvelle qui supporte bien une lecture féministe. Elle reprend aussi des ficelles tenant plus du théâtre que de la SF proprement dite, et trouve ainsi une portée universelle, plus que si Asimov s’était attardé sur le détail des technologies employées.

L’Ami qu’il te faut de Johan Heliot est la nouvelle qui pousse le plus loin la dystopie (encore plus que la nouvelle de Colin). Elle met en scène un adolescent insupportable dans une société eugéniste et réserve aux lecteurs une chute assez glaçante. Je crois qu’un public d’ados collégiens ou lycéens ne pourra pas y rester indifférent. A titre personnel, en revanche, je ne sais pas trop quoi en penser. De bonnes idées, c’est sûr, et beaucoup d’ironie acide, mais je ne sais pas si le style m’a convaincu.

Je ne reviens pas sur la nouvelle de Bradbury, Un coup de tonnerre, qui est pour moi un classique indéboulonnable de la nouvelle de SF en matière de voyage dans le temps et de détraquement de l’Histoire. Juste un mot sur son style : je n’en ai compris toute l’originalité que peu à peu, mais il est vraiment irremplaçable dans son écriture à la fois énergique et d’une grande poésie (ce qui est nettement moins incompatible qu’on l’imagine souvent).

L’anthologie me semble donc très intéressante dans la variété d’approches du thème, de styles et d’époques variées qu’elle donne à découvrir. Je lui ferai cependant deux reproches :
– Premièrement, les nouvelles sont souvent très sombres, et seule celle d’Asimov se détache (un peu) du lot à ce titre. J’aurais apprécié quelque chose d’un peu moins unanimement catastrophiste, qui essaie aussi d’envisager comment les choses pourraient mieux tourner. Ce n’est pas parce que de nouvelles technologies et les dérives ultralibérales des sociétés actuelles laissent craindre le pire qu’il faut s’interdire d’imaginer aussi des solutions possibles (au contraire !). Ce défaut n’a cependant rien de rédhibitoire, car le choix des nouvelles revient aux anthologistes et a le mérite de la cohérence, surtout pour des nouvelles proposées comme autant de points de départ pour la réflexion des élèves.
– Deuxième reproche : cette anthologie ne contient aucune écrivaine. Or il doit bien y avoir aussi des femmes nouvellistes de science-fiction, depuis le temps ! Quand bien même les générations anciennes n’offriraient vraiment aucun nom d’écrivaine dont les textes pourraient correspondre, je m’attendais à en trouver au moins parmi les textes d’auteurs encore vivants (je pense à des écrivaines comme Catherine Dufour ou Sylvie Lainé, pour n’en citer que deux). Ce second défaut me semble plus grave, car il perpétue une représentation fausse du paysage littéraire de la science-fiction auprès des jeunes générations. Même les groupements de texte n’offrent qu’une romancière (Mary Shelley, qui a largement mérité sa place parmi les plus grands classiques du genre). C’est trop peu ! À l’heure où la place absurdement restreinte accordée aux écrivaines dans les programmes de Lettres, à tous les niveaux (du collège jusqu’aux concours de la fonction publique), est de plus en plus souvent dénoncée, il revient aussi aux éditeurs d’anthologies de veiller à mieux équilibrer les choses.

Cet avis a d’abord été publié sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 12 novembre 2017, puis revu pour publication ici le même jour.


Somadeva, « Contes du vampire »

30 juin 2013

Contes-du-vampireRéférence : Contes du vampire, traduits du sanskrit et annotés par Louis Renou, Paris, Gallimard-Unesco, coll. « Connaissance de l’Orient », 1963.

Les Contes du vampire, littéralement Vetâlapancavimsatika (« Les Vingt-Cinq Histoires du vetâla« ), sont un recueil de récits proches du genre du conte merveilleux ou parfois de la fable morale, qui a été composé en Inde quelque part au XIe siècle. Ce recueil fait lui-même partie d’un recueil beaucoup plus vaste d’histoires en vers appelé Kathâsaritsâgara. L’édition que j’ai trouvée ici est la première traduction en français des Contes du vampire, mais le Kathâsaritsâgara a plus récemment bénéficié d’une traduction complète dans la « Bibliothèque de la Pléiade » sous le titre L’Océan des rivières des contes (elle est due à plusieurs auteurs et est parue en 1997).

Pour une première découverte, la présente édition des Contes du vampire est nettement plus accessible à tous points de vue, et a de quoi satisfaire les amoureux de contes et/ou de l’Inde ancienne (A2  donc parfaitement atteint son objectif en me l’offrant). Une courte introduction explique en une quinzaine de pages l’histoire du texte du Kathâsaritsâgara, qui adapte lui-même de loin un livre plus ancien composé au IIIe siècle, et avance l’hypothèse, très crédible à voir les multiples comparaisons possibles avec des contes circulant dans d’autres parties du monde, que les Contes du vampire ont bénéficié de traditions orales avant d’être mis par écrit. La version que traduit Louis Renou est celle d’un nommé Somadeva, un brahmane qui a vécu au Cachemire au XIe siècle. Renou fournit aussi des explications concernant le style et le ton du recueil et l’apport de Somadeva par rapport aux versions antérieures connues. Somadeva choisit notamment une forme hybride alternant prose et vers.

Le roi, le mendiant et le vetâla

Comme beaucoup de recueils, celui-ci est introduit par une histoire qui sert de récit-cadre, c’est-à-dire que c’est dans le cadre de ce premier récit que tel ou tel personnage raconte les autres, et on retourne régulièrement au récit-cadre, dont le dénouement sert de fin au recueil entier. L’exemple typique est celui des Mille et une nuits, où le récit-cadre est celui de la condamnation de Shéhérazade et de sa ruse, qui consiste à raconter chaque nuit des contes au sultan pour repousser le moment de son exécution. Mais c’est un procédé omniprésent, qu’on retrouve aussi dans le Conte des contes de Giambatista Basile, par exemple (je dis ça parce que j’en avais lu des contes choisis).

Dans ce recueil, le récit-cadre commence ainsi : un roi appelé Trivikramasena reçoit chaque jour la visite d’un mendiant qui lui offre chaque fois un fruit. Un jour, on découvre par accident, grâce à l’appétit d’un singe, que les fruits contiennent chacun un diamant d’une taille fabuleuse. Le roi fait retrouver le mendiant et lui demande pourquoi il vient chaque jour lui faire des présents aussi extraordinaires. Le mendiant lui explique alors qu’il souhaite lui confier une tâche périlleuse, que le roi se fait expliquer et accepte : il s’agit de se rendre dans le grand cimetière en bordure de la ville, quatorze jours plus tard, à la pleine lune, pour y décrocher un cadavre pendu à un arbre et l’apporter au mendiant.

Le roi se rend au rendez-vous et se met en devoir d’accomplir sa mission. Mais le cadavre se révèle habité par un vetâla, sorte d’esprit qui possède les cadavres pour les animer. De ce fait, pendant que le roi est occupé à transporter le cadavre, le vetâla commence à lui parler, et déclare nonchalamment : « Je vais vous raconter une histoire en chemin pour vous distraire ». Seulement, à la fin de chaque histoire, le vetâla pose une question au roi sous la forme d’une énigme en rapport avec ce qu’il vient de raconter ; et le roi, qui a promis de répondre, doit à chaque fois résoudre l’énigme, sous peine de perdre la vie. Mais il n’est pas au bout de ses peines : chaque fois qu’il répond correctement, le cadavre disparaît et le roi le retrouve pendu à l’arbre comme si rien ne s’était passé. Il doit alors le décrocher à nouveau, et ainsi de suite… le temps de raconter vingt-quatre histoires.

Une plongée savoureuse dans l’aventure et dans la culture indienne

J’en viens à une petite révélation sur le contenu du reste du livre, mais une révélation qui peut éviter des déceptions : ces contes du vampire ne sont pas pour autant des histoires de vampires. D’abord parce que, comme vous avez pu vous en rendre compte dans le résumé ci-dessous, un vetâla n’est pas exactement un vampire au sens européen du mot (même si la proximité est assez grande pour que Renou ait traduit son nom ainsi). Et ensuite parce qu’en dehors de ce récit-cadre, on ne trouve pratiquement pas de vampires dans le recueil.

Ce qu’on trouve, en revanche, ce sont des contes et des récits souvent merveilleux, toujours dramatiques voire romanesques, riches en aventures, en prouesses, en histoires d’amours et en péripéties tragiques. Quelques-uns des titres de ces histoires vous donneront une idée de leur contenu et de leur atmosphère : « Comment le Prince obtint une femme grâce à son ami le fils du ministre », « Comment les prétendants demeurèrent fidèles à la jeune femme morte », « Si les femmes sont ou non plus méchantes que les hommes ? », « Comment le roi maria son féal à la fille du roi des démons », « Comment le brâhmane perdit d’abord sa femme, puis la vie », etc. Comme vous le voyez, la surprise du dénouement n’est pas le but recherché avec des titres pareils : ce sont plutôt les péripéties qui font l’intérêt de chaque histoire. Surtout lorsqu’on aborde des récits aux intitulés encore plus surprenants, par exemple « Comment les têtes du frère et de l’amant furent interverties ».

Les personnages récurrents de ces histoires sont ceux qu’on s’attend à trouver dans tout conte qui se respecte : rois et reines, princes et princesses, marchands, voleurs, magiciens, animaux sauvages, divinités et créatures surnaturelles. Ce qui fait l’originalité et (pour des lecteurs ne qui n’ont pas grandi dans la culture indienne) l’exotisme de ce recueil, c’est le fait qu’ils se réfèrent constamment à la société indienne médiévale, ainsi qu’au système des castes : les personnages sont souvent présentés en fonction de leur appartenance à l’une des quatre principales castes, à savoir, par ordre hiérarchique croissant, les shudra (serviteurs), les vaishya (artisans, agriculteurs, bergers, marchands), les kshatrya (rois, princes , nobles et guerriers) et enfin les brâhmanes (c’est-à-dire les prêtres, principalement).

Outre ce système, il y a la morale qui va de pair avec lui, et qui entraîne les personnages à faire des choix qui peuvent parfois sembler étranges ou surprenants. De même, les réponses du roi aux énigmes du vetâla ne sont pas toujours celles que les lecteurs d’aujourd’hui feraient spontanément. Mais c’est justement intéressant de réfléchir d’abord au problème posé et de lire ensuite la réponse du roi, pour voir la différence et découvrir les explications que donne toujours le roi pour justifier sa réponse.

Mais avant cela, il y a tout simplement le plaisir de l’aventure, et aussi celui du style, parfois très poétique, comme en témoigne le passage suivant, extrait de la première histoire que narre le vetâla :

Il [le prince] entra ainsi dans une grande forêt. On eût dit le séjour du dieu Amour : les coucous en chantant faisaient l’office de bardes ; les arbres y rendaient hommage avec leurs frondaisons qui ondoyaient comme des queues de yak. Le prince, accompagné du fils du ministre, vit alors un lac merveilleux, sorte de second océan, terre natale des lotus aux mille couleurs. Et dans ce lac apparut une fille à la beauté céleste, qui était venue là pour se baigner avec ses suivantes. Elle semblait emplir le lac du torrent de sa grâce ; avec l’éclat de ses yeux on eût dit qu’elle créait un nouveau parterre de lotus bleu foncé, tandis qu’avec son visage, qui éclipsait le charme de la lune, elle effaçait la beauté des lotus blancs.

Ces images, notamment la comparaison avec le lotus ou avec la lune, reviennent extrêmement souvent dans la littérature et la poésie indiennes, au point d’être devenus des clichés, mais je doute que vous vous en lassiez si vite. Et en dehors de ces passages, le style reste soigné. Même l’introduction à chaque récit fait l’objet de variantes, l’auteur ayant conscience par exemple que le malheureux Trivikramasena doit s’être quelque peu lassé de devoir retourner décrocher son pendu pour la énième fois.

Les histoires sont courtes, entre quatre et dix pages environ, et leurs intrigues sont assez variées pour éviter toute sensation de répétition fastidieuse. En dehors des noms propres, auxquels on s’habitue vite, elles ne comportent pas de difficultés ou d’obscurités particulières. Si vous en croisez, les notes de fin vous apporteront sûrement les explications nécessaires. Si vous lisez ce livre par simple curiosité, vous n’aurez sûrement pas besoin de lire toutes les notes, certaines déployant une érudition qui les réservera aux étudiants et aux chercheurs travaillant sur la littérature indienne ancienne.

Et pour aller plus loin ?

Si ce livre vous passionne et que vous voulez en apprendre plus sur les contes indiens en particulier, autant acheter ou emprunter en bibliothèque l’édition de L’Océan des rivières des contes en Pléiade.

Si vous avez surtout envie de découvrir d’autres textes classiques de la littérature indienne, je vous recommande chaudement de commencer par les deux épopées qui en sont les piliers : le Mahâbhârata et le Râmâyana. Ce sont des monuments, y compris en termes de longueur : vous aurez probablement besoin de commencer par une narration abrégée. Il en existe chez Albin Michel dans la collection de poche « Spiritualités vivantes », faites par Serge Demetrian à partir des traditions orales encore vivantes en Inde : ce sont de bonnes portes d’entrées dans ces univers foisonnants. Pour le Mahâbhârata, il y a aussi le beau film de Peter Brook scénarisé par Jean-Claude Carrière, Le Mahâbhârata, réalisé au départ en 1989 sous forme de mini-série télévisée puis adapté en plus court pour le cinéma, et désormais disponible en vidéo ; mais ce film, s’il est un très bon point de départ, se contente vraiment des très grandes lignes de l’épopée.

Si vous voulez aller plus loin avec ces épopées, il sera temps alors de laisser les réécritures pour passer au texte original. Pour le Mahâbhârata, il n’y a pas à ma connaissance encore de traduction complète récente en français… mais il y en a une en cours de route, due à Gilles Schauffelberger et à Guy Vincent, en cours de parution aux presses de l’Université de Laval (Québec) : quatre tomes sont actuellement parus (et c’est loin d’être fini). Si vous voulez goûter au texte original, mais que le texte entier vous donne des angoisses de noyade, il existe par exemple deux petits volumes d’extraits en GF-Flammarion. Le Râmâyana, lui, est disponible en traduction française complète, parue en Pléiade en 1999.

Si ce sont avant tout les contes qui vous intéressent, d’où qu’ils viennent, allez donc voir du côté du Conte des contes de Basile dont je parlais plus haut…

Un grand merci à A2 qui m’a fait découvrir ce livre ! Le billet arrive avec un retard que je ne préfère pas mesurer, mais mieux vaut tard que jamais…