Bartolomé de Las Casas, « Très brève relation de la destruction des Indes »

24 juillet 2013

LasCasasTreBreveRelation

Référence : Bartolomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes, traduit de l’espagnol par Fanchita Gonzalez Batlle, avec une introduction de Roberto Fernandez Retamar, Paris, La Découverte et Syros, 1996 (première édition : Maspero, 1975).

Un prêtre dominicain face à la conquête des Amériques

En pleine conquête des Amériques par les conquistadors espagnols, au XVIe siècle, de rares voix discordantes se font entendre pour dénoncer les exactions commises par les conquérants dans ces nouvelles terres qu’on appelle encore « les Indes ». Le plus connu et sans doute le plus énergique de ces dénonciateurs salutaires est le prêtre dominicain Bartolomé de Las Casas, qui a multiplié les actions politiques et religieuses en faveur des populations amérindiennes et prône un contrôle accru des actes des colons.

Premier prêtre à avoir été ordiné aux Indes occidentales (en 1513), il est d’abord propriétaire d’une de ces encomienda, exploitations déléguées par le roi d’Espagne aux colons et dans lesquelles les Indiens sont réduits en esclavage et exploités de la façon la plus inique. Mais, révolté par le traitement inhumain réservé aux Indiens et horrifié par les massacres auxquels s’adonnent les conquistadors, Bartolomé de Las Casas renonce, à peine un an plus tard, à sa propriété, et consacre le reste de sa vie à dénoncer les violences qui se poursuivent d’année en année dans les nouvelles colonies, à tenter d’imposer des réformes et à rédiger plusieurs livres dont certains ne sont publiés que longtemps après.

L’une de ses démarches les plus fameuses est sa participation à la controverse de Valladolid, en 1550-1551, au cours de laquelle s’affrontent plusieurs approches théologiques et politiques, notamment sur la question de savoir si les populations amérindiennes ont une âme. Cette controverse a fait l’objet d’un roman de Jean-Claude Carrière paru en 1992 et dont j’avais parlé sur ce blog. C’est ce roman qui m’a intéressé à la figure de Bartolomé de Las Casas et m’a donné envie d’aller lire directement l’un des nombreux livres qu’il a écrits sur l’histoire des Indes. Le plus court et le plus accessible est sa Brevísima Relación de la destrucción de las Indias, qu’il termine autour de 1550.

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en entamant la Très brève relation de la destruction des Indes. Une histoire de la colonisation espagnole des Amériques ? Un réquisitoire contre les coupables ? En réalité, ce qu’on découvre dans ces pages, c’est avant tout un témoignage sur des massacres, des trahisons et des tortures systématiques, qui relèvent de ce qu’on appelle de nos jours un génocide et des crimes contre l’humanité. De court chapitre en court chapitre, chacun traitant d’une colonie différente, des pratiques tristement similaires se retrouvent. Bartolomé de Las Casas ne donne pas beaucoup de détails sur les circonstances, seulement ce qu’il faut pour servir de preuve : des lieux, des dates, les noms des chefs et des peuples massacrés, le nombre de victimes. Les noms des coupables, eux, il les tait, pour des raisons aisément compréhensibles puisque je suppose qu’il aurait été dangereux d’accuser nommément ceux qui étaient alors de grands personnages du royaume d’Espagne. Mais son récit était certainement transparent pour les lecteurs de son époque et il doit l’être toujours pour les historiens de la colonisation des Amériques.

Tout le reste du livre est une longue série de récits de massacres, de tortures et de pratiques iniques, de paroles données aux indigènes et jamais tenues, d’engagements jamais respectés. Le mépris des populations locales conduit les conquérants à bafouer le peu de morale qu’ils auraient été tenus de respecter dans leur pays. L’accumulation de ces récits de massacres ne peut susciter chez les lecteurs que la consternation et la révolte. Celles de l’auteur sont communicatives. Il parle en tant que prêtre, favorable par ailleurs à une colonisation qu’il conçoit comme une évangélisation, fermement convaincu qu’il est de la supériorité de sa religion sur les autres ; mais la conversion des populations locales ne peut être à ses yeux que pacifique et progressive. Et notre auteur découvre avec colère la conception toute flexible de la charité chrétienne des conquistadors auxquels il a affaire.

Introduction et commentaire :

indispensables et perfectibles…

Un document historique relatif à une époque si ancienne, et relatant des événements si horribles, nécessitait un travail d’édition, d’introduction et de commentaire solide, afin de permettre aux lecteurs de garder la distance réflexive nécessaire envers les émotions violentes que sa lecture ne peut manquer de susciter. D’abord parce que la parole des témoins doit être complétée par (et comparée avec) celle des historiens actuels, qui ont pu confronter le témoignage de Las Casas à toutes sortes d’autres preuves et d’autres documents. Ensuite parce que le livre de Las Casas n’est pas un « rapport d’Amnesty International avec quatre siècles d’avance » (contrairement à ce qu’affirme un peu vite la critique de Télérama citée en quatrième de couverture). Las Casas a certes la fibre d’un militant défenseur des droits humains, malgré la distance qui le sépare de notre conception actuelle de ces droits, et le combat acharné qu’il a livré pour de telles valeurs est tout à son honneur. Mais son livre n’est pas un rapport documenté comme peuvent l’être les rapports des ONG actuelles, et Las Casas n’est pas non plus un historien contemporain. Son livre est un document remontant au XVIe siècle, qui nécessite un commentaire et une remise en perspective historique pour être bien compris. Et c’est un pamphlet qui cherche à convaincre et, sans forcément déformer les faits, contient une part de rhétorique pour renforcer l’impact de son propos.

De ce point de vue, l’édition que j’ai lue chez La Découverte fournit les bases indispensables à cette remise en perspective historique, mais elle aurait pu être mieux faite.

Le texte de Las Casas est précédé de deux avant-propos. D’abord une note de l’éditeur longue de 5-6 pages, non datée, écrite sans doute au moment de la réédition du livre chez La Découverte et Syros en 1983. Puis une introduction par l’universitaire cubain Roberto Fernandez Retamar datant de juin 1976. Ces précisions ne sont pas inutiles, comme vous allez voir. La note de l’éditeur donne les éléments biographiques de base sur la vie et l’œuvre de Bartolomé de Las Casas dont je viens de donner un aperçu, et se termine par une brève évocation de la postérité de Las Casas. C’est ce dernier sujet qui fait l’objet principal de l’introduction de Roberto Fernandez Retamar. Les écrits de Las Casas ont en effet pu servir à alimenter ce qu’on appelle la « légende noire » de la conquête espagnole des Amériques : une diabolisation systématique des actes des Espagnols, diabolisation dont Retamar montre très bien le caractère biaisé et retors puisque les actes des Espagnols n’étaient ni plus ni moins horribles que ceux des autres conquérants européens à la même époque et aux époques suivantes, aux Amériques et ailleurs.

Mais cette « légende noire », à laquelle Retamar oppose une réhabilitation de la figure de Las Casas, est aussi étroitement liée à l’histoire contemporaine des pays d’Amérique latine, c’est-à-dire à leurs indépendances au fond toutes récentes à l’échelle de l’Histoire longue. Un autre aspect passionnant de son introduction est donc la réception récente et contemporaine de la figure de Las Casas (et de ses livres) par les habitants et les universitaires des pays d’Amérique latine, dans le cadre de la création d’une identité culturelle et politique propre de ces pays marqués par la conquête espagnole.

Là où les choses deviennent plus compliquées, c’est quand on se rend compte que, depuis 1976, l’introduction de Retamar est devenue elle aussi un objet d’histoire. J’ai été surpris et quelque peu amusé de me rendre compte petit à petit, à la lecture, que j’avais affaire à une introduction polémique, résolument marxiste-léniniste, et qui (chose plus gênante) remplaçait parfois l’argumentation par un rejet pur et simple de telle position à grands coups de métaphores aussi colorées qu’énergiques. Heureusement cela n’arrive pas trop souvent, et le raisonnement du chercheur ne coule jamais complètement sous les tentations de l’idéologie aveugle. Mais à bientôt quarante ans de distance, cette introduction apparaît étroitement liée à la situation à Cuba dans les années 1970, en plein contexte de guerre froide. De sorte que l’introduction de Retamar aurait besoin elle aussi d’une introduction ou de notes pour être replacée dans son contexte et ne pas donner lieu à des malentendus cocasses… Bref, il serait temps de remettre à jour cette édition en y ajoutant un commentaire plus récent, qui pourrait accessoirement prendre en compte les autres études sur Las Casas qui n’ont pas pu manquer de paraître en quarante ans.

Mais là où cette édition pèche vraiment, c’est par l’absence complète de notes accompagnant le texte de Las Casas. Même peu nombreuses, elles éclaireraient beaucoup la lecture, en explicitant notamment les allusions toujours feutrées aux principaux conquistadors, que des historiens reconnaîtront sûrement sans peine, mais pas le lecteur lambda… même chose pour les chefs indiens dont les noms sont cités. J’aurais aussi aimé quelques analyses sur l’image que Las Casas cherche à donner des Indiens, invariablement présentés comme doux, pacifiques et innocents de tout dans son livre. Je crois volontiers à leur innocence et à l’injustice du traitement ignoble qui leur a été réservé, mais il y a tout de même une part de mythe du bon sauvage dans cette affaire, le tout étroitement lié à la vision du monde qu’a Las Casas en tant que chrétien et en tant que prêtre. De même, un point de vue d’historien sur le déroulement de la conquête, sur les traités et les lois à son sujet, sur le nombre des victimes, etc. aurait été bienvenu.

En conclusion

Bref, si les éléments de commentaire présents dans cette édition sont loin d’être dépourvus d’intérêt, ils pourraient être mieux à jour et ne donnent qu’assez peu d’aide sur le détail du texte. De ce fait, cette édition de la Très brève relation de la destruction des Indes n’est pas aussi accessible à un lectorat d’étudiants ou de simples curieux qu’elle pourrait l’être.

Si vous découvrez complètement le sujet, je vous conseille fortement de commencer plutôt, soit par un manuel universitaire sur l’Espagne du siècle d’or, soit par le roman de Jean-Claude Carrière (ou le téléfilm correspondant scénarisé par le même et réalisé par Jean-Daniel Verhaeghe en 1992). Ces derniers relèvent de la fiction, mais s’appuient sur un travail de documentation sérieux et constituent une bonne introduction à la vie de Bartolomé de Las Casas et à son époque. Il sera temps ensuite de lire le livre de Las Casas lui-même. (De mon côté, je vais voir si je peux en trouver une meilleure édition.)


Alejo Carpentier, « Le Royaume de ce monde »

11 octobre 2012

Référence : Alejo Carpentier, Le Royaume de ce monde, traduit de l’espagnol (Cuba) par René L.-F. Durand, Paris, Gallimard, 1954, rééd. Folio.  (El Reino de este Mundo, 1949.)

Quatrième de couverture

« Les données historiques qui servent de point de départ à ce roman – la révolte des Noirs de Saint-Domingue, suivie de l’exil des colons à Santiago de Cuba ; le gouvernement du général Leclerc, beau-frère de Napoléon ; le surprenant royaume noir de Henri-Christophe – ne doivent pas nous égarer sur son véritable sens. C’est une chronique par certains côtés ésotérique sur quoi plane l’atmosphère maléfique du Vaudou. Mackandal, le sorcier manchot, envoûte tous les animaux de l’île et les fait périr. Les colons ne tardent pas à subir le même sort. L’envoûtement se mêle à la farce et le ridicule s’achève dans le sang. L’image de la belle Pauline Bonaparte faisant masser son corps admirable par le nègre Soliman se détache sur ce fond d’incendie et de meurtres. »

Mon avis

Je suis tombé sur une référence à ce court roman il y a quelques semaines, en lisant un article sur le genre du réalisme magique dans le numéro zéro de l’actuelle revue de poésie À verse, alors nommée Ricochets, numéro que j’ai lu dans sa version en ligne sur le site de la revue. Dans la mesure où Cent ans de solitude de García Márquez fait partie de mes grands coups de foudre, il m’aurait été difficile de ne pas m’intéresser aux auteurs se revendiquant de ce genre ou de genres voisins !

Il semble qu’il faille distinguer entre le « réalisme magique » de Márquez et un « réalisme merveilleux » de Carpentier, mais je n’ai pas encore pu me renseigner davantage sur le sujet (l’état actuel de l’article « Réalisme merveilleux » sur Wikipédia et l’article d’Irène Gayraud dans Ricochets renvoient pour la définition de ce concept au « prologue du Royaume de ce monde« … mais j’ai le livre sous les yeux, et il n’y a aucun prologue théorique dans la traduction Folio que j’ai lue ! EDIT le 12 : il y a bien un prologue, mais il a été coupé dans la traduction Folio : honte à eux !). Je renonce donc à davantage de généralités et je m’en tiens à des comparaisons avec ce que je connais. On reconnaît dans Le Royaume de ce monde une approche du réel voisine de celle de Cent ans de solitude, avec des caractéristiques communes, dont un brouillage savant de la frontière entre l’événement historique et le surnaturel ou encore le voisinage constant entre un regard naïf (ou en apparence naïf) sur le monde et une réalité politique dure ; mais, dans le même temps, la démarche et le style de Carpentier m’ont paru extrêmement différents de ceux de Márquez.

Tout commence comme un roman historique : Ti Noël est un esclave noir au service du colon Lenormand de Mézy, dans la colonie française de Saint-Domingue, qui va devenir Haïti. Mais très rapidement, l’univers des croyances, celles des esclaves noirs (le vaudou) tout comme celles des colons (le christianisme), se mêle à la narration, qui s’avère vite bien éloignée d’un roman historique de facture classique : à l’issue de la lecture, le lecteur qui aurait tout ignoré de l’histoire de Saint-Domingue en entamant la lecture, par exemple moi, serait bien en peine de citer des dates ou des événements précis (heureusement, Wikipédia s’en charge). Et cela n’empêche en rien d’apprécier le livre, même si la connaissance précise des événements historiques permet, pendant ou après la lecture, de débrouiller le savant écheveau élaboré par Carpentier.

Au départ, le roman me faisait furieusement penser à des univers de fantasy ou de steampunk qui partent d’un contexte historique réel pour élaborer des uchronies et adoptent le postulat que les puissances surnaturelles issues de tel ou tel folklore sont bel et bien réelles et font dérailler le cours de l’Histoire (je pense par exemple à l’univers du jeu de rôle Deadlands où l’histoire de l’Ouest américain est brutalement réorientée par l’intervention des puissances surnaturelles révérées par les Indiens, entre autres, ce qui donne naissance à un Far-West métamorphosé). En fait, le lecteur attentif du Royaume de ce monde se rend rapidement compte que cette dimension surnaturelle ne modifie pas les événements eux-mêmes, mais seulement le type de causalité mobilisé pour les expliquer. Autrement dit, entre la lettre de la narration et la réalité factuelle des événements relatés, il existe un décalage plus ou moins grand savamment entretenu par l’auteur et qui permet plusieurs interprétations possibles de ce qui est raconté. Nous ne sommes pas loin de ce que la critique de notre côté de l’Atlantique appelle le fantastique, mais en un peu différent.

(Exemple avec une petite révélation sur un rebondissement des premiers chapitres.) Ainsi, pendant les premiers chapitres, Ti Noël fréquente un nommé Mackandal qui devient l’un des meneurs d’une révolte d’esclaves. L’arrestation et l’exécution de Mackandal sont décrites en des termes qui affirment qu’il s’échappe et se réincarne en animal, mais qui laissent aussi le lecteur libre de comprendre que l’esclave révolté a tout simplement été exécuté comme prévu. (Fin des révélations.)

Le début du roman m’a ainsi paru dans la pleine lignée de Cent ans de solitude, avec un brouillage constant et complet entre le réel historique et la mobilisation de causalités non rationnelles, notamment d’allusions à des puissances surnaturelles comme les divinités vaudou révérées par les esclaves noirs. De son côté, le style relève d’une belle prose classique, ciselée, servie par une syntaxe virtuose et un vocabulaire riche, recourant à des termes techniques précis pour désigner des realia du XVIIIe siècle (architecture, vêtements, artisanat) mais dans des proportions suffisamment raisonnables pour ne pas rendre la lecture impossible sans dictionnaire. L’écriture de Carpentier est si travaillée, même dans cette traduction française, que j’avais parfois l’impression de me trouver en présence d’un livre d’un grand prosateur francophone comme Claude Simon ou Pierre Michon, en oubliant qu’il s’agissait « seulement » d’une traduction de l’espagnol, traduction que je serais curieux d’être capable de comparer au texte original, mais qui montre à elle seule un impressionnant travail sur la langue.

Au départ passionné, je me suis pourtant refroidi peu à peu au fil de la lecture, avant d’être à nouveau mieux séduit par la fin. Pourquoi ? Pour deux raisons, qui tiennent à la structure du roman et à son style.

La structure du roman fait plusieurs choix intéressants, mais à double tranchant. Le premier est de ne pas avoir vraiment de personnage principal. Certes, on retrouve régulièrement Ti Noël, mais on croise tour à tour plusieurs figures, certaines, comme Pauline Bonaparte ou le roi Henri-Christophe, n’entrant en scène qu’assez tard dans le roman. Le second est de conserver une distance constante envers les personnages mis en scène, que ce soit en interdisant l’accès à leurs pensées ou en laissant poindre une certaine ironie, jamais très explicite, envers eux au moment de décrire lesdites pensées. Ce dernier point est directement lié au style (j’y viens), mais il tient aussi à l’approche, manifestement volontaire, de leur psychologie, qui enferme plusieurs personnages importants du roman dans l’archétype pur et simple plutôt que de tenter de les faire vraiment vivre (c’est particulièrement net pour Pauline et Henri-Christophe). Le résultat, ajouté à la brièveté du livre, fait que le lecteur voit défiler ces personnages sans vraiment pouvoir les approfondir ou s’attacher à eux. Les choses s’expliquent en partie lorsqu’on rapproche le roman de la chronologie de l’histoire de Saint-Domingue : Carpentier couvre une période longue et mouvementée de cette histoire en peu de pages, au point qu’on pourrait par moments se croire dans une chronique. Tout se passe comme si, en plus de convoquer la croyance au surnaturel, Carpentier s’ingéniait à changer les grandes figures de l’histoire locale en images d’Épinal avec lesquelles il travaille ensuite pour élaborer quelque chose qui oscille entre la légende et la parabole intemporelle.

 À cela s’ajoute le style du roman, très travaillé, comme je l’ai dit. Malgré les passions qu’il décrit, malgré les réalités bigarrées et les événements tourmentés qu’il représente, il conserve toujours quelque chose de lisse et de hiératique. Dans son déploiement de maîtrise parfaite, l’écriture de Carpentier a quelque chose d’étonnamment parnassien, et, pour un roman de réalisme merveilleux, la rencontre n’est pas un petit paradoxe. Les généraux, les rois, les forteresses, les foules, même les va-nu-pieds ont l’air sortis d’un sonnet de Heredia, les phrases sont brillantes et glacées comme des rimes de Gautier. Je ne vais pas bouder mon admiration : il y a des morceaux de bravoure superbes, notamment la citadelle d’Henri-Christophe, La Ferrière, sorte d’hallucination architecturale, et les chapitres où Ti Noël se trouve bien malgré lui mêlé à ses projets de grandeur, en une séquence qui ferait presque penser à la ville du Roi et l’Oiseau de Paul Grimault. Mais tout cela garde quelque chose de statuaire, y compris les personnages. Les courts chapitres, les scènes, les événements défilent comme une galerie de tableaux superbes mais étonnamment académiques, éblouissants, mais pas si émouvants, au point que je me demande si c’est leur but principal.

(Attention, ce paragraphe révèle la fin du roman !) Le dénouement du roman apporte une réponse partielle à cette interrogation. La succession des péripéties montre le pauvre Ti Noël libéré d’un esclavage pour mieux tomber dans un autre, puis voyant les générations suivantes pas plus heureuses que la sienne, malgré les révoltes, les révolutions et les massacres pour la liberté. La fin du chapitre, en explicitant le titre, formule quelque chose comme une morale, de sorte que l’ensemble du roman peut être considéré rétrospectivement comme une sorte de parabole sur la condition humaine. Mais une si grande morale avec si peu d’approfondissement psychologique ou de problématisation, n’est-ce pas là un tantinet trop démonstratif ? C’était beau, alors de toute façon ça n’est pas bien grave, mais ça ne m’a séduit qu’à moitié. (Fin des révélations.)

J’ai peut-être eu une lecture en partie biaisée de ce livre, dans la mesure où, malgré sa brièveté, je l’ai lu sur une période comparativement bien longue, un ou deux chapitres à la fois, n’ayant pas le temps pour des séances de lecture plus longues au moment où je l’ai commencé. A posteriori, je pense que c’est plutôt le genre de livre qui gagne à être lu en une fois (ou deux) : peut-être les personnages ont-ils l’air plus vivants lorsqu’on les voit s’animer tout d’une traite. Et puis, j’en attendais peut-être quelque chose de trop proche de ce que j’avais trouvé d’intense, de fantaisiste et d’incroyablement foisonnant dans Cent ans de solitude.

Malgré cette impression en demi-teinte, c’est une lecture que je recommande, parce que ce roman a l’énorme qualité de traiter d’une période historique et d’un coin du monde dont on entend trop peu parler, de faire découvrir les divinités vaudous, et de déployer une prose somptueuse.

Dans le même genre…

Quelques mois après, j’ai lu un autre roman de Carpentier, Le Partage des eaux, dont je parle dans ce billet, si ça vous intéresse.