Andrus Kivirähk, « Les Groseilles de novembre »

27 octobre 2014

Kivirahk-les-groseilles-de-novembreRéférence : Andrus Kivirähk, Les Groseilles de novembre, traduit de l’estonien par Antoine Chalvin, Paris, Le Tripode, 2014 (édition originale : Rehepapp ehk November, Varrak, 2000).

Présentation sur le site de l’éditeur

Lire Andrus Kivirähk, c’est à chaque fois se donner la certitude que l’on va entrer de la façon la plus naturelle dans un monde proprement extraordinaire. L’Homme qui savait la langue des serpents (Le Tripode, 2013, Prix de l’Imaginaire 2014 du roman étranger) nous avait habitués à l’idée d’une époque où il était encore possible d’épouser des ours, d’avoir pour meilleur ami une vipère royale ou encore de voler dans les airs à l’aide d’ossements humains. Les Groseilles de novembre démontre un peu plus les talents de conteur de l’écrivain. Nous voici cette fois-ci immergés dans la vie quotidienne d’un village au Moyen-Âge où tout pourrait sembler normal et où, très vite, plus rien ne l’est. Les seigneurs sont dupés par leurs serfs, des démons maraudent, des vaches magiques paissent sur les rivages, les morts reviennent, le diable tient ses comptes, une sorcière prépare ses filtres dans la forêt et, partout, chaque jour, les jeux de l’amour et du désir tirent les ficelles de la vie. À la fois hilarant et cruel, farce moyenâgeuse et chronique fantastique, Les Groseilles de novembre est considéré en Estonie comme le meilleur roman d’Andrus Kivirähk.

Mon avis

J’avais découvert avec beaucoup de plaisir et chroniqué sur ce blog le premier roman traduit de cet auteur, L’Homme qui savait la langue des serpents. Un an après, c’est avec un certain enthousiasme que je me suis jeté sur ce deuxième roman, qui, quoique puisant lui aussi son inspiration dans la mythologie estonienne, emploie un ton et un type d’intrigue différents.

Les groseilles de novembre, ce sont celles que les villageois emportent jusqu’à la croisée des chemins afin de tromper le Vieux Païen (assimilé au Diable par le christianisme), lorsque celui-ci leur demande de signer avec trois gouttes de sang les pactes qu’ils vont passer avec lui. Au lieu de sang, ils verseront quelques gouttes de jus de groseille. Grâce à ces petits jeux risqués où l’on risque sa vie et son âme, plus d’un villageois peut améliorer son maigre train de vie, par exemple en donnant vie à un kratt, un petit serviteur construit de bric et de broc avec des ustensiles domestiques et quelques branches, et qui peut ensuite accomplir toutes sortes de petites tâches à votre service, comme aller chiper un gigot chez le voisin, une chope d’alcool à l’auberge ou quelques pièces d’or au manoir.

C’est ainsi la chronique du quotidien d’un village dans une Estonie médiévale rêvée, avant la conquête du pays par les chevaliers teutons. Un chapitre par jour pour suivre, pendant tout un mois de novembre à la météo particulièrement pourrie, les habitants de ce village où l’extraordinaire relève de l’ordinaire. C’est une large galerie de villageois qui défile au fil des pages. Il y a les gens du manoir, au service du baron et de sa superbe fille, et puis il y a les gens plus modestes, comme Raagu Reïn, qui exècre le manoir et ne manque pas une occasion d’en dire du mal, et sa fille Liina. Il y a les gens à peu près sages et intelligents, comme le régisseur Hans, le vieux granger avec sa pipe, ou encore la sorcière, une femme qui a une queue au derrière et qui vit en bordure du village, prête à rendre service aux gens dans le besoin avec ses potions et ses sorts. Il y a les brutes comme Endel, et puis l’idiot du village, Jaan, dont tout le monde se moque à partir du jour où il mange du savon sans savoir ce que c’est. Il y a le pasteur Moosel, rempart spirituel de la communauté, mais pas exactement le plus futé du lot. Et il y a des gens cupides, avares, menteurs et trompeurs, c’est-à-dire un peu tout le monde, à commencer par les deux vieux Imbi et Ärni, toujours à l’affût d’une occasion de chapardage, mais aussi Oskar, qui veut accumuler toujours plus d’or et de grain malgré les avertissements de son épouse. Les valets tâchent d’en faire le moins possible, les plus pauvres cherchent à voler les plus riches, lesquels cherchent à accumuler toujours plus de richesses.

Dans ce monde à la morale plus que pragmatique, Jésus et le Diable ne sont que des patrons comme les autres, dont on emploie indifféremment les pouvoirs pour tâcher d’améliorer un peu l’ordinaire. Le surnaturel imprègne chaque journée de la vie de ces villageois : le Diable et les démons aux formes très variées, mais aussi toutes sortes d’autres créatures comme les sucelaits qui s’en prennent aux vaches, ou les effrayantes chaussefroides qui rôdent parfois en forêt, sans compter les feux follets, les ondines, et bien sûr les « simples » loups. Face à ces multiples voisins plus ou moins étranges et dangereux, chacun ne peut compter que sur sa prudence et sa ruse. Personne ne résiste à l’envie de recourir soi-même au surnaturel, car c’est l’occasion rêvée d’arrondir ses fins de mois et d’accomplir quelques désirs plus ou moins avouables. Chacun peut faire animer un kratt par le Vieux Païen, se changer en tourbillonneur pour aller voler son voisin, s’en remettre à une formule ou à un objet transmis dans la famille pour se tirer d’affaire en cas de coup dur. Mais en cas d’échec, les conséquences peuvent être douloureuses voire mortelles, et les imprévus surgissent très souvent. C’est un monde étonnant et angoissant où tout peut arriver sans prévenir.

L’Homme qui savait la langue des serpents développait une intrigue très resserrée centrée sur un petit nombre de personnages, et décrivait la décrépitude annoncée d’un monde merveilleux des origines dont on entrevoyait la grandeur au moment de sa disparition. Dans Les Groseilles de novembre, nous sommes toujours plongés jusqu’au cou dans la mythologie estonienne, où nous croisons un surnaturel à la fois familier (le Diable et le merveilleux chrétien, certains personnages de contes très proches de nos contes d’Europe de l’Ouest) et souvent exotique (les kratts et bien d’autres créatures ou croyances sont inconnus sous nos latitudes).
Cette fois, le roman ne recherche pas une intrigue ample aux conséquences importantes : il lance toutes sortes de fils qui, au début, peuvent donner l’impression d’une série de sketches décousus, mais qui s’organisent peu à peu à mesure que les personnages interagissent et que leurs (més)aventures respectives s’entrecroisent, sans pour autant faire trembler les fondements du monde. La période couverte, un mois dans un village parmi d’autres, cherche à faire imaginer une tranche de vie d’un monde paysan remuant mais stable, où les plaisirs et les malheurs se succèdent comme dans un roman picaresque sans amener de grandes transformations comme dans L’Homme… Le choix d’une construction « en calendrier », où chaque chapitre couvre une journée, en commençant par une date, l’éventuelle mention d’une fête religieuse et une description du temps qu’il fait, n’est pas le plus petit charme du livre. Le dénouement réserve bien sûr aux personnages son lot de surprises bonnes et mauvaises, mais la vie des villageois en restera globalement inchangée.

L’humour, qu’il soit léger ou (plus souvent) grinçant ou noir, alterne avec des situations inquiétantes, effrayantes ou franchement horribles, entrecoupées de moments de calme jamais bien longs. Les désirs et les frustrations, les disputes, les arnaques, les mensonges, les bagarres et les accidents, les retournements de situation brutaux pour le meilleur et pour le pire, le tout sous un ciel presque toujours grisâtre, pluvieux ou neigeux, bâtissent une atmosphère étrange, un mélange curieux de tragi-comédie sociale et de poésie fragile, qui fait penser à une rencontre entre les fabliaux français du Moyen âge et les contes des sages de Chelm d’Isaac Bachevis Singer, avec une touche d’âme russe (je pense à l’agitation dérisoire des personnages du Révisor de Gogol et à l’amertume de certaines nouvelles et pièces de Tchékov). Le tout dans une logique qui relève de la fantasy : le rassemblement de multiples inspirations puisées dans les contes, les légendes et le folklore au service de l’élaboration d’un univers romanesque cohérent et haut en couleurs, qui se dévoile à nous par les yeux de toute une série de personnages.

Curieusement, malgré le surnaturel constamment présent dans l’intrigue, on pourrait aussi présenter ce livre comme le mariage étonnamment naturel entre le pseudo-réalisme mordant d’un Maupassant et les récits cruels et merveilleux, au style laconique, des sagas nordiques. C’est une vision assez sombre de la condition humaine qui se dégage du roman de Kivirähk, mais pour d’autres raisons que chez les auteurs naturalistes. Comme le dit bien la femme de Lembit dans un passage retenu pour le quatrième de couverture par l’éditeur : « Le destin de l’homme n’est pas facile. On vit, on meurt, puis on se change en démon. » La phrase, et le tragique incident qu’elle commente, montrent bien la précarité de ces personnages certes cupides et menteurs, mais dont les conditions de vie misérables sont telles qu’ils n’ont souvent pas d’autre choix que de jouer avec les limites de la morale, et qui payent au prix fort la moindre erreur dans leurs affaires avec l’autre monde. Cet univers a beau devoir davantage aux contes, aux fabliaux ou à la commedia dell’arte qu’à Zola ou à Tolkien, il n’en contient pas moins une part de réflexion sur notre quotidien réel.

Un peu surpris au début par la différence de ton et de rythme avec L’Homme qui savait la langue des serpents, j’ai tout de même très vite apprécié ce roman, qui, après L’Homme…, renforce mon envie de découvrir de plus près les contes et légendes dont s’est inspiré Kivirähk. J’ai dévoré les chapitres à une vitesse exponentielle… J’espère que ce livre aura le même succès mérité que son prédécesseur et que nous aurons d’autres occasions de lire Kivirähk en français à l’avenir.

Bon, mais qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

À part L’Homme qui savait la langue des serpents, bien sûr. Eh bien, en cherchant des choses sur la littérature estonienne, je suis tombé sur un roman d’Anton Hansen Tamsaare, un auteur estonien classique qu’on pourrait présenter rapidement comme « le Zola estonien » à cause de son grand cycle Vérité et Justice (paru dans les années 1920-1930). Mais Tammsaare a aussi écrit, peu avant sa mort, un roman fantastique sur le Diable : Põrgupõhja uus vanapagan, autrement dit Le Vieux-Païen de Fond-de-l’Enfer. Le Diable y a fort à faire avec son acolyte Ants, qui lui joue toutes sortes de tours alors que le Diable tente de se racheter de ses mauvaises actions. Je ne connais de l’intrigue que ce que j’ai lu sur le site Littérature estonienne, et je serais curieux de lire ce roman en traduction pour voir dans quelle mesure Kivirähk peut s’inscrire ou non dans la lignée de ses prédécesseurs. Problème : je n’ai pas l’impression que ce roman ait déjà été traduit en français, contrairement à Vérité et Justice. En attendant, pour vous informer sur les liens entre les écrivains estoniens et le folklore local, vous pouvez aussi lire, toujours sur le site Littérature estonienne, le texte d’un article de Fanny de Rivers sur Tammsaare où elle parle notamment de ce roman (l’article est paru dans la revue savante Études finno-ougriennes, n°17, en 1983).

Message posté sur le forum Elbakin.net le 27 octobre 2014 et augmenté ensuite pour ce blog.

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Andrus Kivirähk, « L’Homme qui savait la langue des serpents »

26 janvier 2014

Kivirakh-lhomme-qui-savait-la-langue-des-serpentsRéférence : Andrus Kivirähk, L’Homme qui savait la langue des serpents, Paris, Le Tripode, 2013 (1e édition : Mees, kes teadis ussisõnu, 2007).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Voici l’histoire du dernier des hommes qui parlait la langue des serpents, de sa sœur qui tomba amoureuse d’un ours, de sa mère qui rôtissait compulsivement des élans, de son grand-père qui guerroyait sans jambes, d’une paysanne qui rêvait d’un loup-garou, d’un vieil homme qui chassait les vents, d’une salamandre qui volait dans les airs, d’australopithèques qui élevaient des poux géants, d’un poisson titanesque las de ce monde et de chevaliers teutons épouvantés par tout ce qui précède... Peuplé de personnages étonnants, empreint de réalisme magique et d’un souffle inspiré des sagas scandinaves, un roman à l’humour et à l’imagination délirants. »

L’histoire

Le roman se déroule en Estonie au Moyen âge, mais un Moyen âge de conte, où la magie et diverses réalités pas du tout réalistes existent et sont considérées comme évidentes. Si vous ne connaissez rien à l’Estonie et encore moins à l’Estonie médiévale, ce qui ne serait pas étonnant puisque ce petit pays d’Europe de l’Est a trop peu souvent les honneurs des médias sous nos latitudes, ne vous en faites pas, cela ne vous empêchera pas de profiter de ce roman drôle et grinçant. En revanche, une fois que vous l’aurez terminé, vous aurez probablement envie d’en apprendre davantage à son sujet, et ce sera le moment de lire la postface du traducteur, Jean-Pierre Minaudier, qui est une petite mine d’informations utiles pour replacer le roman dans son contexte et comprendre en profondeur le propos de l’auteur.

Ce qu’il faut savoir pour commencer, simplement, c’est qu’à l’époque dont s’inspire le roman, en gros au début du XIIIe siècle, le territoire qui est aujourd’hui l’Estonie était peuplé par des gens qui n’étaient pas chrétiens, ce que leurs voisins commencèrent à considérer comme un terrible défaut. L’Estonie fut donc conquise par des chevaliers templiers allemands et christianisée*. Le roman, donc, commence dans une grande forêt où vit une population qui non seulement est encore « païenne », mais connaît encore un peu le langage des bêtes. En effet, beaucoup d’habitants de la forêt savent encore parler la langue des serpents, une langue magique qui permet de discuter avec la plupart des animaux et de s’en faire obéir. Cela rend la vie facile aux humains, puisque, si vous avez besoin d’un peu de viande, il vous suffit de siffler le mot adéquat dans la langue des serpents pour attirer un chevreuil qui se laisse ensuite tuer sans protester. Deux ou trois petites choses diffèrent aussi par rapport au vrai Moyen âge, par exemple l’habitude d’élever des loups et de traire les louves, une entente cordiale avec les serpents, des rapports de très grande proximité avec les ours, et un voisinage quotidien avec deux australopithèques âgés de plusieurs siècles au bas mot.

Le narrateur, Leemet, n’est autre que l’homme mentionné par le titre : comme tous les gens de sa famille avant lui, il apprend tout jeune la langue des serpents, qu’il manie bientôt en expert. Il vit une enfance insouciante, fasciné par les récits des glorieuses batailles de ses ancêtres contre les envahisseurs étrangers, ces « hommes de fer » faciles à repousser puisqu’eux ne maîtrisent pas du tout la langue des serpents. Mais les temps changent et l’attrait de  la nouveauté incite les habitants de la forêt à déménager les uns après les autres pour aller s’installer dans un village voisin construit depuis peu. Là, les étrangers ont apporté des innovations extrêmement exotiques et modernes telles que le pain ou la charrue, sans parler du christianisme. Or, une fois installés là-bas, les gens de la forêt oublient tout de leur ancien mode de vie, y compris la langue des serpents, et adoptent des habitudes d’une absurdité consternante. À mesure qu’il grandit, Leemet voit la forêt se vider. Il doit affronter l’incompréhension des villageois chrétiens, mais aussi les dissensions entre les habitants de la forêt. Leemet n’est pas seulement l’un des hommes qui parlaient la langue des serpents : il sera le dernier.

Entre Rabelais et Voltaire

Il y a beaucoup de merveilleux dans ce roman, et, même s’il n’a pas été publié dans une collection estampillée « fantasy« , bien des lecteurs de fantasy le liront avec plaisir. Mais si l’on veut être tout à fait juste, il faut reconnaître que L’Homme qui savait la langue des serpents ne puise pas son inspiration chez Tolkien et consorts, mais bien plutôt dans le merveilleux médiéval des contes européens, dans les sagas d’Europe du Nord et dans les mythes et le folklore estoniens. Même sans connaître toutes ces sources, les lecteurs français n’auront pas grand mal à s’orienter parmi ces personnages et cette magie, tant les motifs qu’on y trouve nous sont familiers sous des formes légèrement différentes. Ainsi, pour des lecteurs français, le mode de vie des gens de la forêt pourra rappeler le passé lointain des contes de Perrault, mais aussi le côté bon vivant et nonchalamment cruel du Gargantua de Rabelais, et les animaux au comportement semi-humain font irrésistiblement penser à ceux des Fables de La Fontaine ou du Roman de Renart. Quant au lait de louve, vous avez sûrement déjà eu envie d’y goûter si vous avez eu la chance d’entendre le mythe de la fondation de Rome par Romulus et Rémus.

Une grande qualité de L’Homme qui savait la langue des serpents est de mettre le merveilleux au service d’une réflexion de fond qu’on peut qualifier de politique ou de philosophique, et qui se déploie avec force, pour ne pas dire avec férocité, au fil des aventures de Leemet et de sa famille. Andrus Kivirähk ne cherche pas qu’à raconter une histoire pleine de magie, belle et triste : il s’en sert pour nourrir une critique des sociétés actuelles. Il offre d’abord une satire mordante des nouvelles tendances, révolutions technologiques et autres effets de mode présentés comme des progrès aussi incontournables qu’inévitables. Il n’a pas non plus son pareil pour se moquer de la servilité de ses personnages envers tout ce qui  provient de la culture dominante, celle des « hommes de fer » : peu importe que les « innovations » soient beaucoup moins pratiques que la langue des serpents et qu’elles aboutissent à asservir le peuple aux volontés de l’envahisseur, il faut absolument les adopter puisque tout le reste du monde l’a déjà fait, quitte à rejeter en bloc toute sa culture et à renoncer à son propre nom. C’est donc aussi une critique assassine du comportement grégaire des consommateurs de nouveautés. Je parlais de Rabelais plus haut : les moutons de Panurge ne sont pas loin, dans l’esprit.

Pour autant, il ne faudrait pas voir dans ce roman un pamphlet chauviniste refusant tout apport étranger ou une apologie d’un conservatisme béatement replié sur le souvenir d’un âge d’or révolu. Les habitants de la forêt sont tout sauf parfaits. Dans l’ancien état des choses, les humains et les serpents s’entendaient pour exploiter la forêt et les autres espèces animales, et la puissance dont les serpents sont dépositaires grâce à leur langue se double d’un certain mépris aristocratique envers le reste du monde. On est loin de l’image habituelle d’une harmonie parfaite avec la nature. Quant à la société des gens de la forêt, elle est victime son insouciance et de ses discordes, mais aussi de sa crédulité. C’est là la dernière grande cible de la satire dans le roman : la religion, païenne comme chrétienne. Le « sage » Ülgas, qui tombe dans le fanatisme et la folie en révérant des génies de la forêt que personne n’a jamais vu, est renvoyé dos à dos avec le révérend Johannes qui est prêt à tout pour convertir le monde entier au christianisme.

Comme Jean-Pierre Minaudier l’explique dans sa postface, le propos de Kivirähk prend sens avant tout pour son public estonien, car l’Estonie a connu de multiples invasions au cours de son histoire et, en réaction, a donné naissance à divers courants nationalistes qui ne se sont pas privés d’idéaliser le passé médiéval (celui-là même de ces paysans chrétiens qui sont tournés en ridicule dans le roman). Mais les thèmes abordés par L’Homme qui savait la langue des serpents donneront à méditer à tout le monde. D’un point de vue de lecteur français, il est difficile de ne pas penser par exemple à la domination politique, militaire et économique américaine et au colonialisme culturel qui en résulte, sous des formes parfois profondément absurdes (y a-t-il besoin de mentionner la mode de mettre de l’anglais partout, la frénésie consumériste qu’arrive encore parfois à déclencher la énième « invention révolutionnaire » d’Apple, etc. ?). Difficile aussi de ne pas penser à l’obsession française des « origines » prétendument rurales et paysannes et des « racines » prétendument chrétiennes, dont on oublie un peu vite qu’elles ne représentent elles-mêmes qu’une étape précise au beau milieu d’une Histoire autrement plus longue et plus complexe.

En somme, il est réjouissant de voir à quel point les problèmes qui travaillent le roman (la trop fameuse « identité nationale », le rapport à la tradition, les relations avec les autres pays, le questionnement sur la notion de progrès et de sens de l’Histoire) peuvent trouver autant à dire aux lecteurs français qu’aux lecteurs estoniens. C’est la preuve que Kivirähk a écrit là une histoire à portée universelle et non un simple commentaire d’actualité sur la société de son pays.

Extrêmement drôle au début, L’Homme qui savait la langue des serpents m’a d’abord fait penser à Pourquoi j’ai mangé mon père de Roy Lewis pour sa peinture hilarante d’un monde quasi préhistorique, mais aussi à un roman de Rabelais, puisque, comme dans un roman de Rabelais, on y mange bien, on y boit, on s’y allume de désir et on y fracasse les crânes avec allégresse. Cependant, il se révèle peu à peu plus sombre qu’il n’en a l’air et sous-tendu par une réflexion étonnamment grinçante sur l’évolution des sociétés humaines. En terminant le livre, je me suis surpris à le rapprocher non pas d’autres romans de fantasy ou même du Roman de Renart, mais plutôt des romans de Jonathan Swift (Les Voyages de Gulliver) ou des contes philosophiques de Voltaire, dont Kivirähk partage le talent mordant pour dénoncer la bêtise et le fanatisme.

Malheureusement, et c’est le seul défaut que je trouve à ce livre, il semble aussi en partager le regard désabusé jusqu’au pessimisme. Beaucoup de questions sont posées, beaucoup de problèmes sont exposés de belle manière avec une vivacité criante, mais j’aurais préféré davantage de pistes vers des solutions possibles ou au moins de lueurs d’espoir, plutôt qu’une intrigue qui, pour reprendre la comparaison employée par le traducteur, progresse avec le caractère implacable d’une « tragédie grecque ».

Dans le même genre…

C’est le genre de livre que j’ai eu besoin de situer en le comparant beaucoup à d’autres lectures au fil de ce billet, mais, en plus de tous ceux-là, voici quelques autres suggestions si vous avez envie de suivre tel ou tel fil qui dépasse.

La littérature estonienne, pourquoi pas ? Je ne connais pas (encore) de livre en français qui présenterait en peu de mots la littérature d’Estonie, mais il existe un site commodément appelé litterature-estonienne.com qui est une véritable mine et qui vous mettra le pied à l’étrier en un rien de temps. Il offre de courts panoramas historiques, des fiches présentant les auteurs, mais aussi de larges extraits pour vous donner une idée de leurs œuvres. Vous découvrirez ainsi une littérature déjà riche et variée, peuplée d’auteurs pétris de littérature européenne et notamment d’amoureux de la littérature française (qui nous connaissent donc beaucoup mieux que nous ne les connaissons : il est plus que temps pour nous aussi d’aller jeter un œil à ce qu’ils font !). Depuis environ un an que je connais ce site, il m’a fait notamment découvrir une auteure, une poétesse du tournant des XIXe-XXe siècles : Marie Under, dont je vous recommande les beaux poèmes empreints à la fois de romantisme, d’inquiétude et d’une sensualité nouvelle pour l’époque.

Vous n’auriez pas plutôt d’autres choses par Andrus Kivirähk ? En édition papier, je ne crois pas : il me semble que L’Homme qui parlait la langue des serpents est le premier roman de cet auteur à être traduit en français. Par contre, sur le site dont je parlais ci-dessus, il y a une page sur Kivirähk avec deux extraits de romans et une nouvelle complète, ce qui est déjà bien pour patienter.

AJOUT le 27 octobre 2014 : le même éditeur a traduit un deuxième roman de Kiviräkh, Les Groseilles de novembre. Chroniques de quelques détraquements dans la contrée des kratts, qui est paru début octobre dans une traduction d’Antoine Chalvin. Le roman suit pendant un mois les habitants d’un village d’Estonie médiévale dans leur coexistence quotidienne avec les diverses entités surnaturelles peuplant l’imaginaire paysan estonien (le Diable et ses démons, les maladies, les sucelaits qui s’attaquent aux vaches, etc.), dans une vie où chacun peut avoir un peu accès à la magie (en particulier pour façonner et animer un kratt, petit serviteur magique composé d’objets de la vie quotidienne assemblés et auxquels on donne vie en passant un pacte avec le Vieux Païen, autrement dit le Diable). Les paysans sont souvent cupides et menteurs, les valets ne songent qu’à se donner du bon temps en échappant aux corvées attribuées par les maîtres, et les amoureux vivent une vie précaire. Je l’ai lu et je suis tout aussi conquis que par L’Homme qui parlait la langue des serpents. C’est haut en couleurs, tour à tour drôle, effrayant ou tragique : j’en parle dans le billet donné en lien ci-dessus.

Ou bien d’autres choses sur la mythologie et le folklore d’Estonie ? Je n’ai pas encore trouvé de synthèse sur le sujet, mais vous pouvez toujours aller voir l’article « Mythologie estonienne » de Wikipédia (pas encore sourcé du tout, malheureusement). Si vous aimez bien les courts métrages d’animation, allez donc lire ce qui concerne Töll le Grand, géant mythique de l’île de Saaremaa, et vous n’aurez pas de mal à dénicher en ligne le court film que lui a consacré Rein Raamat en 1980, Suur Tõll. On y voit le géant aux prises avec des armées d’envahisseurs (démons ou chevaliers allemands, ou un peu les deux) et l’animateur donne ici une vision de la guerre proprement terrifiante, avec des couleurs crues qui font un peu penser aux tableaux de Goya.

D’ailleurs, quelque chose sur l’histoire de l’Estonie… ? Naturellement il y a Wikipédia, mais, en plus détaillé, vous pouvez aller voir le site personnel du traducteur du roman, Jean-Pierre Minaudier. Professeur en classes préparatoires, il enseigne aussi l’histoire de l’Estonie à l’INALCO et il a justement mis en ligne un cours sur l’histoire de l’Estonie en quatre parties sous forme d’autant de fichiers pdf.

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*Pour mémoire, ce coin de planète passe ensuite son temps à être conquis par divers royaumes et empires dont la Suède puis la Russie, avant d’acquérir son indépendance en 1918, de la perdre pendant la seconde guerre mondiale en étant envahie par l’URSS en 1939, puis par l’Allemagne nazie en 1940, puis à nouveau par l’URSS en 1944, avant de la retrouver (vraiment) en 1991, il y a vingt-trois ans.