[Film] « Le Congrès », d’Ari Folman

17 septembre 2013

LeCongres-AriFolman

Le Congrès est un film de science-fiction réalisé par Ari Folman, qui en signe aussi le scénario, adapté d’un roman de l’écrivain polonais Stanislas Lem, Le Congrès de futurologie, paru en 1973. Stanislas Lem (1921-2006) est plus connu pour un autre de ses romans, Solaris, plusieurs fois adapté au cinéma. Ari Folman, lui, s’est surtout fait remarquer avec Valse avec Bashir, un film d’animation documentaire sur le conflit israélo-libanais qui avait remporté de nombreux prix. Le film est une co-production américaine, luxembourgeoise, israélienne et polonaise.
Je n’ai pas (encore) lu le roman dont Le Congrès est adapté, et je ne le critiquerai donc pas en tant qu’adaptation. D’après ce que j’ai pu lire, Folman a gardé une certaine autonomie par rapport au roman et a modifié ou accentué des choses pour se rapprocher des enjeux technologiques actuels (le roman est une évocation des dictatures d’Amérique du Sud, ce qui se voit beaucoup moins dans le film, alors que ce dernier développe une réflexion très critique sur les évolutions récentes et futures de l’industrie du cinéma et sur la massification des nouvelles technologies). En tout cas, regardé en tant qu’œuvre autonome, le film s’en sort très bien.

L’histoire commence en 2013. Une actrice américaine sur le retour, Robin Wright (qui joue son propre rôle dans le film : elle s’est fait connaître pour ses rôles dans Princess Pride et Forrest Gump), se voit proposer une offre de dernière chance par la compagnie Miramount : se faire scanner pour devenir une actrice numérique, c’est-à-dire céder à la compagnie les droits sur son image et son jeu sur tous supports et sur tous sujets. Miramount possèdera l’image « Robin Wright » tandis que la vraie Robin Wright s’engagera à ne plus jamais jouer de rôle où que ce soit.

Wright est d’abord excédée par les implications d’un pareil contrat. Mais son fils Aaron est atteint du syndrome d’Usher, une maladie probablement incurable et dont les soins coûteront évidemment beaucoup d’argent…
Toute la première partie du film tourne donc autour du monde du cinéma et des conséquences des nouvelles technologies sur les relations entre les acteurs et les producteurs. Elle prend son temps, avec un côté drame psychologique, et est littéralement portée par les excellentes performances des acteurs (Robin Wright elle-même et aussi Harvey Keitel). Les éléments proprement « science-fictifs » restent discrets mais montent en puissance doucement.

Ils ne prennent vraiment leur essor qu’avec la seconde partie du film : Wright accepte le contrat, elle se fait scanner et l’intrigue bondit vingt ans plus tard. C’est là que le film bascule en animation, ce qui s’accorde très bien avec la société que dépeint Folman… et avec le « tournant dickien » de l’intrigue, qui joue de plus en plus sur les couches d’illusion et de réalités imbriquées jusqu’à l’inextricable.
Le propos politique du film atteint là sa plus grande force, lorsque Wright se trouve confrontée à une nouvelle « révolution technologique » que Miramount s’apprête à révéler au public à l’occasion du « Congrès de futurologie ». Dans l’intervalle Miramount a pris de plus en plus d’importance dans la vie quotidienne, et sa nouvelle invention va bouleverser de fond en comble la vie des gens et la réalité elle-même, avec des conséquences qui feraient passer le « simple » scan d’acteurs pour une broutille.
Wright a fort à faire pour démêler les événements, et les spectateurs aussi : le scénario devient sans doute un peu désordonné… mais il donne toujours autant à réfléchir, aborde frontalement et avec force la question de la société du divertissement, de la course à la technologie, des usages des nouvelles technologies par les multinationales qui pèsent lourdement sur les évolutions sociales et tentent de plier l’éthique à leurs intérêts.

Ce n’est pourtant pas un film de pure réflexion, car l’ensemble reste souvent non résolu, voire simplement esquissé, mais les questions sont posées, et surtout, en termes de cinéma, on s’y retrouve : l’animation est superbe, créative, utilisée avec ingéniosité, il y a des scènes et des plans excellents, et l’atmosphère de ce monde troublant est très bien installée puis entretenue. L’aventure de Robin Wright se perd entre le rêve, l’hallucination et le cauchemar, dans une poésie qui oscille entre la mélancolie et les paradis artificiels.

Il y a énormément de choses à en dire, ne serait-ce que sur l’emploi génial de l’animation pour aborder ces sujets-là. L’animation en 2D oscille savamment entre le pastiche des vieux cartoons, l’esthétique psychédélique des années 1980, et l’esthétique… actuelle, celle des animations en Flash à deux balles, avec leur côté très plat et figé, et des icônes tout en couleurs des réseaux sociaux, des sites Web et des applications pour smartphones. Ce monde facebookisé et googlisé où toutes les interfaces sont simplifiées à outrance et parées de couleurs joyeuses comme pour infantiliser les adultes en leur faisant oublier les « détails » techniques et les conséquences des technologies qu’on leur fait adopter. Le tout sur un refrain savamment programmé de « révolution technologique » martelé à coups d’annonces marketing — l’une des scènes est une parodie assassine des annonces commerciales gouroutesques d’un Steve Jobs.

Je crois qu’il est important de voir ce film pour se faire son propre avis, car, selon les opinions, le mélange peut sembler prendre plus ou moins bien, le scénario et la fin peuvent convaincre plus ou moins, etc. Mais l’ensemble est très honorable et donne matière à réflexion.

Ce film a un côté « OVNI esthétique de SF » qui fait plaisir à voir. On pourrait tenter des rapprochements avec d’autres films d’animation. Le côté « personnages toons et critique sociale pessimiste » rappelle les films animés de Ralph Bakshi (non pas Le Seigneur des anneaux, son film le plus connu en France, mais les autres, comme Heavy Traffic et Cool World, même si Folman ne va pas jusque là dans le trash). Le vertige dickien me rappelle un peu l’excellent A Scanner Darkly de l’Américain Richard Linklater (adapté de Substance mort de Philip K. Dick et sorti en 2006), un film d’animation en rotoscopie où un agent incarné par Keanu Reeves se perd peu à peu dans un dédale d’hallucinations. Et on pourrait aussi penser au tout aussi excellent Paprika du Japonais Satoshi Kon (2006 aussi), pour tout l’aspect « fusion entre rêve et réalité » et l’emploi de la mise en abyme pour nourrir une réflexion sur le cinéma et l’image en général. Sans atteindre peut-être le niveau de ce dernier film, qui est pour moi un chef-d’œuvre, Le Congrès reste une excellente surprise, qui mérite le déplacement et montre que Folman est décidément un réalisateur à suivre.

Cette critique a été postée sur le forum elbakin.net en juillet 2013, et légèrement rebricolée ensuite.

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Bartolomé de Las Casas, « Très brève relation de la destruction des Indes »

24 juillet 2013

LasCasasTreBreveRelation

Référence : Bartolomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes, traduit de l’espagnol par Fanchita Gonzalez Batlle, avec une introduction de Roberto Fernandez Retamar, Paris, La Découverte et Syros, 1996 (première édition : Maspero, 1975).

Un prêtre dominicain face à la conquête des Amériques

En pleine conquête des Amériques par les conquistadors espagnols, au XVIe siècle, de rares voix discordantes se font entendre pour dénoncer les exactions commises par les conquérants dans ces nouvelles terres qu’on appelle encore « les Indes ». Le plus connu et sans doute le plus énergique de ces dénonciateurs salutaires est le prêtre dominicain Bartolomé de Las Casas, qui a multiplié les actions politiques et religieuses en faveur des populations amérindiennes et prône un contrôle accru des actes des colons.

Premier prêtre à avoir été ordiné aux Indes occidentales (en 1513), il est d’abord propriétaire d’une de ces encomienda, exploitations déléguées par le roi d’Espagne aux colons et dans lesquelles les Indiens sont réduits en esclavage et exploités de la façon la plus inique. Mais, révolté par le traitement inhumain réservé aux Indiens et horrifié par les massacres auxquels s’adonnent les conquistadors, Bartolomé de Las Casas renonce, à peine un an plus tard, à sa propriété, et consacre le reste de sa vie à dénoncer les violences qui se poursuivent d’année en année dans les nouvelles colonies, à tenter d’imposer des réformes et à rédiger plusieurs livres dont certains ne sont publiés que longtemps après.

L’une de ses démarches les plus fameuses est sa participation à la controverse de Valladolid, en 1550-1551, au cours de laquelle s’affrontent plusieurs approches théologiques et politiques, notamment sur la question de savoir si les populations amérindiennes ont une âme. Cette controverse a fait l’objet d’un roman de Jean-Claude Carrière paru en 1992 et dont j’avais parlé sur ce blog. C’est ce roman qui m’a intéressé à la figure de Bartolomé de Las Casas et m’a donné envie d’aller lire directement l’un des nombreux livres qu’il a écrits sur l’histoire des Indes. Le plus court et le plus accessible est sa Brevísima Relación de la destrucción de las Indias, qu’il termine autour de 1550.

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en entamant la Très brève relation de la destruction des Indes. Une histoire de la colonisation espagnole des Amériques ? Un réquisitoire contre les coupables ? En réalité, ce qu’on découvre dans ces pages, c’est avant tout un témoignage sur des massacres, des trahisons et des tortures systématiques, qui relèvent de ce qu’on appelle de nos jours un génocide et des crimes contre l’humanité. De court chapitre en court chapitre, chacun traitant d’une colonie différente, des pratiques tristement similaires se retrouvent. Bartolomé de Las Casas ne donne pas beaucoup de détails sur les circonstances, seulement ce qu’il faut pour servir de preuve : des lieux, des dates, les noms des chefs et des peuples massacrés, le nombre de victimes. Les noms des coupables, eux, il les tait, pour des raisons aisément compréhensibles puisque je suppose qu’il aurait été dangereux d’accuser nommément ceux qui étaient alors de grands personnages du royaume d’Espagne. Mais son récit était certainement transparent pour les lecteurs de son époque et il doit l’être toujours pour les historiens de la colonisation des Amériques.

Tout le reste du livre est une longue série de récits de massacres, de tortures et de pratiques iniques, de paroles données aux indigènes et jamais tenues, d’engagements jamais respectés. Le mépris des populations locales conduit les conquérants à bafouer le peu de morale qu’ils auraient été tenus de respecter dans leur pays. L’accumulation de ces récits de massacres ne peut susciter chez les lecteurs que la consternation et la révolte. Celles de l’auteur sont communicatives. Il parle en tant que prêtre, favorable par ailleurs à une colonisation qu’il conçoit comme une évangélisation, fermement convaincu qu’il est de la supériorité de sa religion sur les autres ; mais la conversion des populations locales ne peut être à ses yeux que pacifique et progressive. Et notre auteur découvre avec colère la conception toute flexible de la charité chrétienne des conquistadors auxquels il a affaire.

Introduction et commentaire :

indispensables et perfectibles…

Un document historique relatif à une époque si ancienne, et relatant des événements si horribles, nécessitait un travail d’édition, d’introduction et de commentaire solide, afin de permettre aux lecteurs de garder la distance réflexive nécessaire envers les émotions violentes que sa lecture ne peut manquer de susciter. D’abord parce que la parole des témoins doit être complétée par (et comparée avec) celle des historiens actuels, qui ont pu confronter le témoignage de Las Casas à toutes sortes d’autres preuves et d’autres documents. Ensuite parce que le livre de Las Casas n’est pas un « rapport d’Amnesty International avec quatre siècles d’avance » (contrairement à ce qu’affirme un peu vite la critique de Télérama citée en quatrième de couverture). Las Casas a certes la fibre d’un militant défenseur des droits humains, malgré la distance qui le sépare de notre conception actuelle de ces droits, et le combat acharné qu’il a livré pour de telles valeurs est tout à son honneur. Mais son livre n’est pas un rapport documenté comme peuvent l’être les rapports des ONG actuelles, et Las Casas n’est pas non plus un historien contemporain. Son livre est un document remontant au XVIe siècle, qui nécessite un commentaire et une remise en perspective historique pour être bien compris. Et c’est un pamphlet qui cherche à convaincre et, sans forcément déformer les faits, contient une part de rhétorique pour renforcer l’impact de son propos.

De ce point de vue, l’édition que j’ai lue chez La Découverte fournit les bases indispensables à cette remise en perspective historique, mais elle aurait pu être mieux faite.

Le texte de Las Casas est précédé de deux avant-propos. D’abord une note de l’éditeur longue de 5-6 pages, non datée, écrite sans doute au moment de la réédition du livre chez La Découverte et Syros en 1983. Puis une introduction par l’universitaire cubain Roberto Fernandez Retamar datant de juin 1976. Ces précisions ne sont pas inutiles, comme vous allez voir. La note de l’éditeur donne les éléments biographiques de base sur la vie et l’œuvre de Bartolomé de Las Casas dont je viens de donner un aperçu, et se termine par une brève évocation de la postérité de Las Casas. C’est ce dernier sujet qui fait l’objet principal de l’introduction de Roberto Fernandez Retamar. Les écrits de Las Casas ont en effet pu servir à alimenter ce qu’on appelle la « légende noire » de la conquête espagnole des Amériques : une diabolisation systématique des actes des Espagnols, diabolisation dont Retamar montre très bien le caractère biaisé et retors puisque les actes des Espagnols n’étaient ni plus ni moins horribles que ceux des autres conquérants européens à la même époque et aux époques suivantes, aux Amériques et ailleurs.

Mais cette « légende noire », à laquelle Retamar oppose une réhabilitation de la figure de Las Casas, est aussi étroitement liée à l’histoire contemporaine des pays d’Amérique latine, c’est-à-dire à leurs indépendances au fond toutes récentes à l’échelle de l’Histoire longue. Un autre aspect passionnant de son introduction est donc la réception récente et contemporaine de la figure de Las Casas (et de ses livres) par les habitants et les universitaires des pays d’Amérique latine, dans le cadre de la création d’une identité culturelle et politique propre de ces pays marqués par la conquête espagnole.

Là où les choses deviennent plus compliquées, c’est quand on se rend compte que, depuis 1976, l’introduction de Retamar est devenue elle aussi un objet d’histoire. J’ai été surpris et quelque peu amusé de me rendre compte petit à petit, à la lecture, que j’avais affaire à une introduction polémique, résolument marxiste-léniniste, et qui (chose plus gênante) remplaçait parfois l’argumentation par un rejet pur et simple de telle position à grands coups de métaphores aussi colorées qu’énergiques. Heureusement cela n’arrive pas trop souvent, et le raisonnement du chercheur ne coule jamais complètement sous les tentations de l’idéologie aveugle. Mais à bientôt quarante ans de distance, cette introduction apparaît étroitement liée à la situation à Cuba dans les années 1970, en plein contexte de guerre froide. De sorte que l’introduction de Retamar aurait besoin elle aussi d’une introduction ou de notes pour être replacée dans son contexte et ne pas donner lieu à des malentendus cocasses… Bref, il serait temps de remettre à jour cette édition en y ajoutant un commentaire plus récent, qui pourrait accessoirement prendre en compte les autres études sur Las Casas qui n’ont pas pu manquer de paraître en quarante ans.

Mais là où cette édition pèche vraiment, c’est par l’absence complète de notes accompagnant le texte de Las Casas. Même peu nombreuses, elles éclaireraient beaucoup la lecture, en explicitant notamment les allusions toujours feutrées aux principaux conquistadors, que des historiens reconnaîtront sûrement sans peine, mais pas le lecteur lambda… même chose pour les chefs indiens dont les noms sont cités. J’aurais aussi aimé quelques analyses sur l’image que Las Casas cherche à donner des Indiens, invariablement présentés comme doux, pacifiques et innocents de tout dans son livre. Je crois volontiers à leur innocence et à l’injustice du traitement ignoble qui leur a été réservé, mais il y a tout de même une part de mythe du bon sauvage dans cette affaire, le tout étroitement lié à la vision du monde qu’a Las Casas en tant que chrétien et en tant que prêtre. De même, un point de vue d’historien sur le déroulement de la conquête, sur les traités et les lois à son sujet, sur le nombre des victimes, etc. aurait été bienvenu.

En conclusion

Bref, si les éléments de commentaire présents dans cette édition sont loin d’être dépourvus d’intérêt, ils pourraient être mieux à jour et ne donnent qu’assez peu d’aide sur le détail du texte. De ce fait, cette édition de la Très brève relation de la destruction des Indes n’est pas aussi accessible à un lectorat d’étudiants ou de simples curieux qu’elle pourrait l’être.

Si vous découvrez complètement le sujet, je vous conseille fortement de commencer plutôt, soit par un manuel universitaire sur l’Espagne du siècle d’or, soit par le roman de Jean-Claude Carrière (ou le téléfilm correspondant scénarisé par le même et réalisé par Jean-Daniel Verhaeghe en 1992). Ces derniers relèvent de la fiction, mais s’appuient sur un travail de documentation sérieux et constituent une bonne introduction à la vie de Bartolomé de Las Casas et à son époque. Il sera temps ensuite de lire le livre de Las Casas lui-même. (De mon côté, je vais voir si je peux en trouver une meilleure édition.)


Timothy Zahn, la trilogie de Thrawn (univers de la Guerre des étoiles)

15 mars 2013

Référence : Star Wars, la Guerre des étoiles. Tome 2 : la trilogie de Timothy Zahn (L’Héritier de l’Empire, La Bataille des Jedi, L’Ultime Commandement), Paris, Omnibus, 1995, 1066 pages.

Notez que cette trilogie a été rééditée depuis sous le titre La Croisade noire du Jedi fou, que je n’emploierai pas ici parce qu’il est laid et discutable. J’aurais plutôt tendance à parler de « la trilogie de L’Héritier de l’Empire » ou de « la trilogie de Thrawn », du nom du principal adversaire qu’y affrontent les héros.

Retour sur La Guerre des étoiles

La sortie au cinéma de la première trilogie de films La Guerre des étoiles du réalisateur américain George Lucas, entre 1977 et 1983, est un coup de tonnerre dans le milieu de la science-fiction américaine et le point de départ d’un des plus gros et des plus rentables univers de franchise multisupports. L’univers s’est considérablement agrandi depuis. La trilogie de 1977, rajeunie et retouchée, a connu une deuxième sortie au cinéma en 1997 sous le nom d’édition spéciale. Une deuxième trilogie dirigée par George Lucas, les « Épisodes I à III », dont l’intrigue est située avant la première et relate l’origine de Dark Vador, est sortie entre 1999 et 2005 ; une série animée, Clone Wars, a couvert les périodes intermédiaires entre les films de la deuxième trilogie ; d’innombrables romans, comics, jeux vidéo, jeux de société, sont venus étendre l’univers dans toutes les directions, sans parler des produits dérivés de toute sorte assurant sa diffusion aux quatre coins du monde jusqu’à aujourd’hui. George Lucas a revendu son studio, Lucasfilm, à Disney en octobre 2012, et une troisième trilogie de films est déjà en route, qui se déroulera cette fois après la trilogie de 1977 (c’est-à-dire les « Épisodes IV à VI ») et constituera les « Épisodes VII à IX » (malgré les multiples déclarations de Lucas qui assurait avoir « terminé son histoire »).

On connaît bien la place énorme que La Guerre des étoiles a prise dans la culture. On se demande souvent pourquoi ces films ont obtenu un tel succès. Mais à cette question, je ne répondrai pas en leur trouvant une portée symbolique universelle qu’ils n’ont pas plus que beaucoup d’autres films de cette époque, ni en essayant d’inventer à George Lucas une culture érudite ou une maîtrise des mythologies du monde qu’il n’avait pas – on peut tout au plus évoquer à ce sujet le trop fameux Campbell et son Héros aux mille et un visages, lequel, soit dit en passant, est très loin d’être une référence pour les chercheurs qui étudient vraiment les mythologies.

À mes yeux, le succès s’explique plutôt par les qualités proprement cinématographiques de ces films (les effets spéciaux, la musique de John Williams, les acteurs, les dialogues), qui les ont élevés au-dessus des films de série B voire Z de science-fiction auxquels ils empruntaient la plupart des éléments de leur univers et de leur intrigue (c’est une banalité que de rappeler que La Guerre des étoiles est tout sauf un univers novateur, mais plutôt un assemblage assez opportuniste de grosses ficelles qui marchent : la différence, c’était que les films étaient très bien faits pour l’époque).

Ajoutons à cela le côté « films-cultes » rapidement acquis par la trilogie aux États-Unis, l’influence disproportionnée de la culture américaine en Europe qui y assure leur diffusion… mais aussi, tout simplement, le fait que cet univers de fiction dépasse rapidement les films proprement dits pour s’étendre à d’autres supports, ce qui lui permet de s’élargir et de s’enrichir considérablement, dès avant la sortie de la deuxième trilogie.

Comment a été conçue la trilogie de Timothy Zahn ?

Et donc, parmi ces autres supports, on trouve notamment des romans. De nos jours, des romans dans l’univers de la Guerre des étoiles, on en compte des centaines, et la plupart d’entre eux ont mauvaise réputation, y compris auprès des fans. Pourtant, si la publication de romans de commande dans cet univers a commencé extrêmement tôt et s’est faite dès le départ sous le contrôle de George Lucas (preuve que Lucas a toujours été un homme d’affaires au moins autant qu’un cinéaste), elle n’a pas toujours été aussi intense, ni aussi industrielle. Et certains de ces romans se sont vite distingués, par leurs qualités propres ou leur importance dans l’expansion de l’univers des films. La trilogie écrite sur commande par Timothy Zahn et publiée entre 1991 et 1993 compte sans conteste parmi les plus appréciés de ces romans.

J’ai lu cette trilogie pour la première fois il y a déjà de longues années, à la fin des années 1990. Avec tout le foin qui est fait actuellement autour d’une future troisième trilogie (dont on sait déjà qu’elle développe une intrigue originale et non pas une adaptation de romans ou de comics), j’ai éprouvé le besoin de la relire, pour voir si je l’apprécierais toujours. Je l’ai relue dans la même édition que je m’étais procurée à l’époque : la traduction intégrale regroupée dans le tome 2 des Omnibus Star Wars, une collection pratique avec son moyen format, ses couvertures solides et son côté « pavés pleins d’aventures » qui m’a toujours bien plu. Je passe en revanche rapidement sur la couverture, ornée d’un kitschissime portrait de George Lucas en majesté, tout de barbe poivre et sel, avec un regard qui je suppose essaie de faire « visionnaire » (le nom de l’auteur des romans, quant à lui, figure en tout petit en bas).

ZahnTrilogieDeThrawn

Les romans sont précédés par deux petites préfaces, l’une dans le style « nostalgie » par le traducteur Michel Demuth, l’autre plus informative par Patrice Duvic (mais qui est ce type, d’ailleurs ? Réponse sur Wikipédia : il a pas mal travaillé comme anthologiste, critique ou directeur littéraire dans les milieux de l’édition des littératures de l’imaginaire).

Et donc, après ça, on se plonge dans plus d’un millier de pages bourré à craquer d’aventures galactiques. Oui, mais… est-ce que c’est vraiment du bon ? Nous allons voir ça, mais, pour commencer, il faut dire un mot de Timothy Zahn et du contexte dans lequel il a publié sa trilogie.

Timothy Zahn, comme on l’apprend dans la préface de Duvic, est donc un écrivain américain né en 1951 à Chicago et qui a fait des études de physique avant d’abandonner sa thèse (en partie par contrainte : son directeur de thèse est mort) pour se consacrer à l’écriture. Quand on dit « se consacrer à l’écriture », dans le cas de Timothy Zahn, ça signifie avant tout publier un maximum de textes, en particulier des nouvelles dans des revues qui payent, afin d’essayer de vivoter correctement tout en préparant des romans et en priant pour que le tout se vende bien. C’est un profil d’auteur particulier, très différent par exemple de l’écrivain qui a un métier à côté pour vivre et publie des choses de temps en temps (et c’est le genre de début de carrière dans la SF qui serait nettement plus compliqué en France, où il y a très peu de revues consacrées aux littératures de l’imaginaire et où les nouvelles rapportent encore moins que là-bas !). Zahn publie ainsi beaucoup de nouvelles en peu de temps, remporte au passage un prix Hugo, et publie aussi plusieurs romans.

Bref, c’est un auteur encore jeune mais avec un bon début de carrière derrière lui, lorsqu’il se fait passer commande d’une trilogie de romans dans l’univers de La Guerre des étoiles.

Pour être tout à fait complet, il faut aussi avoir en tête les contraintes inhérentes à une commande de ce genre : contraintes de temps et de place, j’imagine, mais aussi contraintes liées à ce qui est permis ou non par Lucasfilm. À l’époque, George Lucas interdit aux auteurs de « l’univers étendu » de détailler les événements qui ont abouti à la création de l’Empire galactique, période qu’il compte traiter dans sa deuxième trilogie, qui en est alors à l’état d’ébauches de scénarios. Il ne faut donc pas s’étonner si Timothy Zahn ne fait que des allusions assez vagues à ces événements, notamment aux « Guerres cloniques » (traduction de l’époque pour « Clone Wars » : n’est-elle pas délicieuse ? C’est autre chose que « guerre des clones », quand même). Je serais assez curieux de savoir aussi si Zahn a dû respecter des contraintes en matière de style, par exemple, mais je n’ai pas trouvé d’informations là-dessus.

Autre difficulté à l’époque : « l’univers étendu » au delà des trois premiers films l’est alors beaucoup moins qu’aujourd’hui. Timothy Zahn doit inventer pratiquement à partir de rien un futur à l’univers des films, après Le Retour du Jedi. Et il ne dispose évidemment pas des sites ou des encyclopédies de fans sur Internet, alors nettement moins développé qu’aujourd’hui… Où puise-t-il son inspiration, alors ? Dans les conseils des gens de Lucasfilm, je suppose… mais aussi dans les pages du jeu de rôle publié en 1987 par West End Games, et qui avait déjà accompli un gros travail d’extrapolation à partir des moindres détails des films dans le but de permettre à des groupes de joueurs de vivre des aventures complètes dans tous les coins de la galaxie autour d’une table, avec quelques dés et des fiches de personnages. C’est là l’une des multiples dettes des cultures de l’imaginaire actuelles au jeu de rôle sur table, loisir hautement créatif et aussi grandiose qu’injustement méconnu du vulgaire.

Donc, Zahn publie sa trilogie en 1991-1993, et elle remporte un succès immédiat. Pour autant, le statut de ce qu’a inventé Zahn était alors et reste toujours très précaire. Comme toutes les créations de « l’univers étendu », sa trilogie n’a de valeur que dans la mesure où elle n’est pas contredite par les futurs films, autrement dit par la « vision grandiose » de George Lucas. Et cela quelle que soit la qualité des créations de Zahn ou d’autres auteurs. Ce statut précaire des auteurs et la reconnaissance plus que relative de leurs créations, même lorsqu’elles sont de qualité, est une loi amère des univers de franchise. Les exemples sont innombrables : on pourrait citer Don Rosa et sa Jeunesse de Picsou élaborée pour Disney, mais aussi des auteurs ayant travaillé pour les univers de super-héros de Marvel ou Dark Horse, ou d’autres univers de science-fiction ou de fantasy. Zahn a tout de même réussi à laisser une trace durable dans « le canon », c’est-à-dire dans les films : le nom de Coruscant, la planète-capitale de la galaxie dans la deuxième trilogie de films, est au départ une invention de Zahn, de même que quelques autres détails.

Que raconte la trilogie de Thrawn ?

La trilogie écrite par Timothy Zahn est située cinq ans après Le Retour du Jedi. Après sa victoire décisive sur l’Empire lors de la bataille d’Endor, la Rébellion a su inverser le rapport de forces et a désormais l’avantage dans la guerre. L’Empire n’occupe plus qu’un quart des mondes qu’il dominait auparavant. Les héros de la Rébellion ont pris Coruscant, la planète-capitale de l’Empire, et ont fondé la Nouvelle République. La princesse Leia est désormais mariée à Han Solo et enceinte de jumeaux qui s’annoncent dotés d’une grande sensibilité à la Force. Elle prête son aide et son expérience de diplomate à la politicienne Mon Mothma dans les relations délicates avec les systèmes planétaires qui hésitent encore entre l’Empire et la République. Luke Skywalker, dernier Jedi de la galaxie, recherche des informations sur l’ancien Ordre Jedi afin d’en fonder un nouveau, et espère encore retrouver des Jedi survivants.

Mais pendant ce temps, aux confins de la galaxie, un nouveau chef militaire a pris la tête de la flotte spatiale de l’Empire : le Grand Amiral Thrawn, un extra-terrestre humanoïde à la peau bleutée et aux yeux rouges doté d’un sens de la stratégie hors du commun. Thrawn a mis au point une stratégie complexe pour inverser le cours de la guerre et rétablir définitivement la suprématie impériale. Cette stratégie, qui nous est dévoilée au fil des conversations entre Thrawn et son principal subalterne, le commandant Pellaeon, implique notamment de retrouver un entrepôt secret où l’empereur Palpatine a dissimulé divers outils technologiques que Thrawn mettra ensuite à profit de façon diaboliquement ingénieuse. Au programme, entre autres : les cylindres de clonage ayant servi pendant les Guerres Cloniques, un manteau-bouclier capable de rendre un vaisseau indétectable… mais Thrawn a également recours à un allié aussi puissant que dangereux : Joruus C’Baoth, clone d’un maître de Jedi de l’Ancienne République, qui a sombré à la fois dans la folie et dans le Côté Obscur de la Force. Or Joruus C’Baoth n’aime rien tant que contrôler totalement les esprits de quelques personnes. Pour se concilier ses services, Thrawn lui promet de lui remettre Luke Skywalker, ainsi que Leia et ses jumeaux Jedi…

Pendant ce temps, ailleurs encore, la mort de Jabba le Hutt a laissé un vide dans le monde des contrebandiers. Son remplaçant dans le rôle du chef de contrebande particulièrement doué et influent est un humain nommé Talon Kaarde, qui conserve une attitude neutre dans le conflit entre l’Empire et la Nouvelle République, et offre indifféremment ses services aux deux camps. L’assistante de Talon Kaarde est Mara Jade, une humaine particulièrement sagace. Mais Mara Jade a visiblement un lourd passé et beaucoup de secrets, parmi lesquels l’origine de ses talents dans l’utilisation de la Force… et sa haine sans bornes pour Luke Skywalker.

Au fil des tomes, le Grand Amiral Thrawn mène à bien ses desseins machiavéliques, tandis que la Nouvelle République, ébranlée sur ses bases fragiles, doit apprendre à connaître ce nouvel adversaire. Plusieurs autres personnages importants de la trilogie de 1977 sont également de retour, dont bien évidemment R2D2 et C3PO, mais aussi Chewbacca et Lando Calrissian. Zahn introduit également plusieurs autres nouveaux personnages, lieux ou engins importants : Nkllon et l’exploitation minière de Lando ; Kashyyk, la planète des Wookies ; la flotte Katana, une flotte perdue de l’Ancienne République ; Honoghr et les Noghri ; et j’en passe qui vous gâcheraient la surprise. Ah, et j’avais mentionné que Luke entraîne Leia à devenir une Jedi, avec sabre laser, empathie et télékinésie ?

Mon avis sur la trilogie de Thrawn

Venons-en enfin à la critique proprement dite : qu’en est-il de cette trilogie ? Eh bien, tout dépend de quel point de vue on se place.

Commençons par ce que Timothy Zahn ne fait pas : à relire ces trois romans, j’ai été frappé par la grande rareté des descriptions visuelles, un comble pour une trilogie supposée prolonger des films. Cela tient en partie aux choix stylistiques de Zahn, que l’on peut comprendre en feuilletant le livre : les paragraphes de plus de cinq lignes sont rares et il y a énormément de dialogues. Certainement pas le genre à consacrer un paragraphe entier à poser un décor. Cela ne prouverait rien en soi : il est tout à fait possible de planter un univers très visuel en quelques expressions bien placées égrenées au fil d’une scène (Jack Vance, par exemple, le fait très bien). Mais ce n’est pas le cas ici. Les indications sur les décors ou les personnages sont réduites au strict minimum et les extra-terrestres ou les vaisseaux ne sont souvent pas décrits du tout.

Dans une certaine mesure, c’est compréhensible : les romans reprennent en partie les personnages, décors, engins, créatures, etc. tout droit sortis des films, et s’adressent à des lecteurs qui ont toutes les chances de les avoir vus. On n’a donc pas de mal à imaginer à quoi peuvent ressembler les soldats et les militaires de l’Empire ou une passerelle de commandement d’un superdestroyer impérial, ou à se souvenir de l’allure générale du Faucon Millenium. Là où les choses deviennent beaucoup plus embêtantes, c’est lorsqu’on a affaire à des personnages, engins ou planètes entièrement nouveaux, et tout aussi peu détaillés ! À quoi ressemble le Wild Kaarde, le vaisseau du contrebandier Talon Kaarde, ou bien les « bombardiers d’assaut Cimeterre » et les « véhicules d’assaut de type Chariot » ? Pas la moindre idée. Quelle tête a un Aqualish ? No sé. Quelle allure ont les plantes des forêts de Myrkr ou de Wayland ? Aucune idée, je suppose que « ce sont juste des plantes, quoi »…

Là où les indications visuelles manquent, ce sont les noms qui prennent parfois le relai : la planète Kashyyyk, les fiers guerriers Noghri, le conseiller Borsk Feyl’lya, les Psadan et les Myneyrsh, les ysalamari, etc. Ce n’est pas moi qui vais refuser une bonne vieille rêverie sur des noms exotiques, et je ne demande qu’à être laissé libre d’imaginer ce que je veux autour. Mais par moments, le manque d’indications visuelles devient véritablement gênant pour s’imaginer les scènes. Si les personnages principaux restent succinctement décrits, bien d’autres éléments de l’univers sont réduits à de simples noms, et l’on est contraint de s’en tenir pour les vaisseaux à leurs noms propres ou à des noms de modèles. Un peu comme si on faisait lire à un extra-terrestre une histoire qui se déroulerait sur terre et où les véhicules seraient décrits uniquement à l’aide de noms de marques. Pratique.

Continuons par ce que Timothy Zahn fait bien : il a un don pour les scènes de conversation. Ce qui n’est pas rien, quand on sait à quel point il est difficile d’écrire de bons dialogues et de les insérer correctement dans le développement d’une histoire. Zahn, visiblement, a bien réfléchi à la question, et il sait très bien poser et entretenir une tension dramatique dans un simple échange de répliques accompagné de quelques détails sur les regards, les gestes, les attitudes ou les pensées des personnages. Il parvient aussi à donner des voix distinctes à ses principaux personnages, y compris ceux qu’il invente entièrement. Les conversations entre le Grand Amiral Thrawn et le commandant Pellaeon, par exemple, sont des scènes typiques situées dans la droite ligne des films et qui montrent très bien le déploiement des plans machiavéliques de l’Empire pour reprendre la main sur la fragile Nouvelle République ; mais beaucoup d’autres scènes-clés des romans consistent en des dialogues entre plusieurs personnages qui essaient de se tromper ou de se percer à jour mutuellement. En fait, à relire la trilogie, je me disais qu’il serait très facile d’en tirer une adaptation en feuilleton radiophonique… et j’ai découvert peu après qu’il y en a eu une.

Autre qualité de Zahn, mais moins singulière : l’intrigue est bien ficelée et généralement bien rythmée (à part peut-être un léger ralentissement dans L’Ultime Commandement avant la grande scène finale). Cette attention portée à l’intrigue est la marque de fabrique de beaucoup de romans anglo-saxons, au point que c’est un peu devenu un minimum en la matière.

Le gros problème de ces romans, lorsqu’ils sont mauvais, est qu’ils sacrifient à l’intrigue et à sa progression tout le reste, que ce soit le style, les personnages, la portée du propos, etc. Fort heureusement, ce n’est pas le cas de Zahn, et j’en viens ainsi à la troisième grande qualité de sa trilogie, celle qui a probablement fait le plus pour son succès : l’attention prêtée aux personnages, qui acquièrent une profondeur supplémentaire notable par rapport à ce qui était décrit dans les films. Luke Skywalker est devenu plus expérimenté et plus sage, et s’interroge sur l’avenir des Jedi. Leia s’entraîne à manipuler la Force et s’apprête à devenir mère ; elle se voue corps et âme à l’édification de la Nouvelle République, mais doit accepter ses limites. Han Solo est partagé entre son amour pour Leia, son attachement à la Nouvelle République et son peu de goût pour les discussions politiques ou diplomatiques sans fin. Chewbacca prend également un peu plus d’épaisseur grâce à la description des coutumes de son peuple. Les autres personnages des films sont tout aussi habilement exploités, en particulier l’Empereur Palpatine, dont l’ombre plane sur l’ensemble des romans : tous les personnages, aussi bien Thrawn que les Républicains, n’en finissent pas de solder l’héritage de complots et de pièges qu’il a laissé après lui.

Mais les créations originales de Zahn n’ont pas à rougir de la comparaison avec les grandes figures des films. Le Grand Amiral Thrawn est un personnage de « méchant » très réussi, qui fait constamment montre d’une intelligence redoutable. Durant toute la trilogie, chaque camp essaie de deviner et de déjouer la stratégie de l’autre, et, à ce jeu, Thrawn se révèle longtemps le meilleur. Thrawn n’est pas une imitation servile de Palpatine ou de Vador : moins effrayant en apparence, il est aussi beaucoup plus subtil dans ses procédés, puisqu’il ne sacrifie jamais inutilement ses troupes… mais son calme révèle rapidement la froideur d’un tyran totalitaire en puissance, déterminé à verrouiller toute la galaxie sous son contrôle. Même contraste intérieur chez Joruus C’Baoth, dont l’apparente majesté de Jedi dissimule un dément à l’humeur imprévisible et aux caprices destructeurs. Talon Kaarde, lui, est proche de Thrawn par son sang-froid et son caractère calculateur, mais il sert des valeurs toutes différentes. À vrai dire, Kaarde lui-même passe assez vite dans l’ombre de Mara Jade, excellent personnage fondé sur un dilemme intérieur que je vous laisse découvrir par vous-même, et qui tient très bien la réplique à Luke, Leia et à Thrawn lui-même.

Pour donner davantage de richesse à l’univers des films, Zahn multiplie les extrapolations de détail, notamment sur les techniques Jedi ou la psychologie des peuples extra-terrestres, mais aussi les technologies, les tactiques militaires, l’économie, etc. Le procédé est parfois un brin superficiel (par exemple, la fameuse « guerre psychologique » de Thrawn, qui étudie l’art des peuples qu’il affronte pour prévoir leurs réactions et leur tendre des pièges : c’est un peu facile… et curieusement, ce sont toujours des arts figurés, jamais de la musique ou de la poésie), mais il est employé systématiquement, et il faut avouer qu’il fonctionne très bien. L’écriture romanesque a le gros avantage de permettre de montrer toutes sortes de détails qui ne peuvent pas apparaître à l’image, notamment l’empathie et la télépathie des Jedi et plus généralement leur contact avec la Force.

Les romans de Timothy Zahn présentent donc de très nettes faiblesses de style, peut-être dues aux contraintes qui ont présidé à leur écriture (il faudrait lire les romans plus personnels de Zahn pour le savoir). De ce point de vue, la trilogie de Thrawn ne restera pas dans les annales de la SF américaine et encore moins des littératures de l’imaginaire en général : aucune commune mesure entre l’efficacité basique de Zahn, entièrement vouée à entretenir la tension dramatique, et le style à la fois plus travaillé et plus évocateur d’un Neil Gaiman ou bien (en Grande-Bretagne) d’un Terry Pratchett ou d’un China Miéville. Mais ces romans n’en restent pas moins à mes yeux une double réussite. Ils sont d’abord une réussite dans leur but premier, qui est d’étendre l’univers de la Guerre des étoiles en proposant un prolongement crédible des films : les personnages et l’univers non seulement sont vivants mais prennent une profondeur nouvelle, l’intrigue offre beaucoup de scènes hautes en couleurs et alterne savamment réflexion et action dans un mélange raisonnablement fidèle à l’esprit de la trilogie de 1977.

Mais en dehors de cela, cette trilogie est aussi un véritable ajout à l’univers de la Guerre des étoiles, qui se le réapproprie et le pousse dans des directions complètement nouvelles, où dominent des thèmes visiblement chers à Timothy Zahn, comme les intrigues politiques et les dilemmes moraux. La trilogie de Thrawn reprend en gros les mêmes ingrédients que les films, ce qui lui assure de ne pas décevoir les lecteurs-spectateurs, mais elle montre une galaxie où les enjeux ont changé : c’est un monde en demi-teinte, fait d’apparences trompeuses, de secrets et de lendemains incertains, où foncer au combat en hurlant ne suffit plus et où les héros brillants d’hier sont contraints de se méfier en permanence sans tomber dans la paranoïa, de se concerter, de s’interroger et de réfléchir habilement avant de passer à l’action… bref, d’acquérir une nouvelle maturité.

« La Guerre des étoiles que j’ai connue… » : un avis d’ancien fan

J’ai eu ma période Guerre des étoiles, comme pas mal de pré-ados dans les années 1990 au moment de la sortie de l’édition spéciale. Depuis, j’ai pris beaucoup de distance envers cet univers, pour toutes sortes de raisons :

  • La surexploitation commerciale de l’univers étendu.
  • Le fait que tout le monde parle de cet univers ou y fait allusion tout le temps, d’où gavage.
  • La personnalité de George Lucas, davantage homme d’affaire que véritable cinéaste, d’ailleurs réalisateur médiocre, comme l’ont prouvé la deuxième trilogie et Indiana Jones IV (on attend toujours les petits films indépendants de SF exigeante qu’il se promettait bruyamment de réaliser après La Revanche des Siths), par ailleurs prompt à se déclarer sceptique sur la démocratie, opposé à la représentation des minorités sexuelles dans son univers (il se préfère le créateur d’une galaxie peuplée d’extra-terrestres incroyablement variés mais tous résolument hétérosexuels).
  • L’univers lui-même, rendu de plus en plus manichéen par la mise en avant écrasante du conflit peu subtil entre Jedi et Sith dans la deuxième trilogie, et qui tend toujours vers une représentation ordinairement crypto-coloniale des extra-terrestres (Jar-Jar Binks n’étant que le fond d’un puits déjà largement creusé par beaucoup d’autres : on oscille entre l’exotisme de pacotille et la vieille pub Banania).
  • Son symbolisme naïf et conservateur, que seuls quelques auteurs doués de l’univers étendu savent nuancer.

Et aussi, donc, une certaine déception devant la deuxième trilogie de films… due en partie aux belles rêveries que m’avait procurées la trilogie de Timothy Zahn. Il faut croire que je n’ai pas envie de troquer ses quelques allusions habilement évocatrices contre toute une trilogie de superproductions coûteuses.

Dans les livres de Zahn, l’Ancienne République est plus lointaine et les Guerres Cloniques sont tout ce qu’on imagine facilement que pourrait être un conflit à l’échelle galactique employant des technologies de science-fiction : une horreur absolue, dont chacun conserve un traumatisme vivace. Difficile de croire à l’ardeur belliqueuse de Yoda dans L’Attaque des clones ou aux animations Flash de Clone Wars après ça.

De même, dans la trilogie de Zahn, les Jedi restent des personnages rares et mystérieux, autant moines que guerriers, qui rendent la justice, recherchent la paix et se remettent constamment en cause. Pas les espèces de Superman à épées colorées qui tourbillonnent à l’écran et massacrent sans complexe dans la prélogie de 1999.

D’ailleurs, la Guerre des étoiles selon Zahn est, comme la trilogie de 1977, nettement moins centrée sur les Jedi que la prélogie : ils sont importants, certes, mais il y a de la place pour toutes sortes d’autres personnages et d’intrigues secondaires à côté. Or leur place dans la prélogie, et dans l’univers étendu lui-même, s’est faite de plus en plus étouffante au fil du temps.

On dira volontiers que j’accuse mon âge : les films que l’on a connus en premier seraient forcément meilleurs que ceux qui viennent ensuite. Cela ne me convainc qu’à moitié. Je pense plutôt que la trilogie de 1977 (et après elle l’édition spéciale de 1997) laissait ouvertes des interprétations du propos général des films que la prélogie est venue démentir, au profit de l’affirmation d’un propos d’ensemble qui s’est révélé au fil des films et m’a de moins en moins plu. Réaction que beaucoup d’autres ont partagée avec moi, d’ailleurs.

Au fond, je suis assez impatient que Lucas n’ait plus autant le contrôle de sa création, ou plutôt de ce qui était au départ sa création : d’autres que lui (au hasard Timothy Zahn) sont visiblement plus doués pour la prolonger et l’approfondir avec la maturité nécessaire. Ce ne serait ni la première ni la dernière fois dans l’histoire des univers de fiction…

Pour aller plus loin

D’autres réflexions sur La Guerre des étoiles ?

“Star Wars” despots vs. “Star Trek” populists par l’écrivain américain de SF David Brin (sur le site Salon, 15 juin 1999). Il manque parfois un peu de subtilité, notamment dans son analyse des œuvres littéraires antiques (sauf si vous aimez travailler à la machette), mais sa comparaison avec Star Trek et beaucoup de ses autres remarques sont bien intéressantes.

« How Timothy Zahn’s Heir to the Empire Turned Star Wars into Science Fiction », un très intéressant article de Ryan Britt sur le site Tor le 28 février 2003.

Le reste de l’univers étendu ?

Sur les autres romans, les comics, séries, etc. de l’univers étendu, je n’ai pas de conseils particuliers à donner, faute de les avoir lus. Notez qu’il existe une adaptation en comics de la trilogie de Zahn, intéressante au moins pour la façon dont elle donne forme et visage aux vaisseaux et aux personnages nouveaux. Je ne sais pas ce qu’elle vaut à part ça, mais d’après ce que j’ai pu en voir, il faut apprécier les graphismes anguleux. En dehors de Zahn, je n’ai essayé de lire qu’un seul autre roman de La Guerre des étoiles : Le Mariage de la princesse Leia de Dave Wolverton (1994), que j’ai abandonné après quelques dizaines de pages devant le traitement caricatural des personnages. Si vous voulez y jeter un œil, on le trouve notamment regroupé dans le volume 3 des romans Star Wars en Omnibus, avec plusieurs autres romans que je n’ai pas du tout lus.

Si vous avez une approche de cet univers proche de la mienne, je peux en revanche vous recommander le vieux jeu de rôle de West End Games, publié en 1987 et utilisant le D6 System. Il développe l’univers à partir des trois premiers films, et sa mise en page désormais juste un brin surannée a la même saveur de SF vintage que les version originales des films de 1977-1983… Plusieurs des suppléments de la gamme ont été consacrés aux romans de Timothy Zahn, et, comme le jeu de base, ils sont encore trouvables d’occasion.

Quels univers de space opera trouve-t-on qui soient à peu près dans le même genre que La Guerre des étoiles ?

Parmi ses prédécesseurs américains, il faut mentionner notamment le cycle de Mars d’Egar Rice Burroughs (adapté en 2012 par Disney/Pixar avec Andrew Stanton à la réalisation peu avant le rachat de Lucasfilm), et bien sûr le grand classique qu’est Dune de Frank Herbert (lui-même adapté à plusieurs reprises, en film par David Lynch en 1984, mais il y a aussi eu des adaptations télévisées).

En science-fiction française, je n’ai pas en tête de roman ou de cycle romanesque qui développerait un univers à une échelle équivalente (mais vous pouvez toujours aller voir du côté d’Omale de Laurent Genefort ou Gandahar de Jean-Pierre Andrevon, qui sont à l’échelle d’une seule planète). C’est plutôt la BD qui aurait l’équivalent, avec le grand classique qu’est L’Incal de Jodorowski et Mœbius et sa série dérivée La Caste des Métabarons dessinée par plusieurs dessinateurs. Lanfeust des étoiles, d’Arleston et Tarquin, a nettement moins bonne réputation (lisez plutôt le premier cycle, Lanfeust de Troy, qui relève de la fantasy : pas plus que ça ma tasse de thé, ce cycle, mais il n’était pas mal). Un peu plus ancien, Valérian et Laureline de Mézières, Christin et Tran-Lê est également un classique. Un brin moins connu de nos jours parce que le cycle est plus court et terminé depuis longtemps : les Loane Sloane de Philippe Druillet. Plus récent que tout cela, mais dans un mélange assumé entre Antiquité et SF, Le Fléau des dieux de Mangin et Gajić (2000-2006) est une valeur sûre (c’est un peu moins le cas des autres séries développant le même univers).

Au cinéma, je n’ai pas en tête de cycle de films qui donne dans le même genre, tant La Guerre des étoiles a occupé le terrain : il faut plutôt voir les films autonomes de vieille science-fiction américaine, sans oublier d’aller voir du côté de Métal hurlant (1981). En France, il y a toujours Le Cinquième élément de Luc Besson (1997)…

Du côté des séries télévisées, en revanche, il y a de quoi faire, entre Doctor Who (qui repose beaucoup sur le voyage dans le temps, élément absent de La Guerre des étoiles, et fait explicitement référence à la Terre, mais dont la nouvelle série lancée en 2005 donne joyeusement dans le space opera dans certains de ses épisodes, notamment les fins de saisons), Star Trek (principal univers concurrent de La Guerre des étoiles dès les années 1970), ou des séries comme Battlestar Galactica ou Babylon 5, voire Stargate SG-1 et ses séries dérivées. Du côté des dessins animés, comment ne pas citer Albator au Japon et Ulysse 31 la série franco-japonaise ?

Je connais un peu moins les jeux vidéo, mais il faut évidemment citer le mastodonte du genre qu’est Starcraft (1998) suivi de Starcraft II (2010), et les adaptations devenues des classiques de l’histoire du jeu vidéo comme Dune du studio français Cryo (1992) et Dune II : La Bataille d’Arrakis (Wetwood Studios, la même année).

Du côté des jeux de rôle à présent, en dehors des adaptations comme Star Wars, Dune, Babylon 5Metabarons etc., je ne peux pas ne pas mentionner les classiques que sont Traveller (1977), Empire galactique (1984), MEGA (1984) ou Fading Suns (1996). Plus récent (et français), Metal Adventures propose aux joueurs d’incarner des pirates de l’espace à la Albator dans une galaxie spacieuse. Et un petit détour par les jeux de figurines s’impose, puisque Warhammer 40 000 (1987) offre également un univers énorme et foisonnant, adapté par la suite sur divers autres supports.

La liste ne sera jamais complète, mais cela vous donne déjà quelques pistes pour continuer dans le space opera !


C. G. Jung, C. Kerényi, P. Radin, « Le Fripon divin »

1 février 2013

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Référence : Carl Gustav Jung, Charles Kerényi, Paul Radin, Le Fripon divin. Un mythe indien, traduction d’Arthur Reiss, Genève, Georg éditeurs, 1958. (Première édition : The Trickster: a Study in American Indian mythology, Londres, Routledge and Paul, 1956.)

Le Fripon divin contient en premier lieu la mise par écrit des aventures de Wakdjunkaga, dit le Fripon divin, un mythe recueilli chez les Winnebagos, un peuple d’Indiens d’Amérique du Nord proche (très grosso modo) des Sioux ; puis trois études au sujet de ce mythe : la première par l’anthropologue américain Paul Radin, spécialiste des Winnebagos, qui analyse le cycle des aventures de Wakdjunkaga ; la deuxième par Charles Kerényi, qui établit une comparaison entre la figure de Wakdjunkaga et les diverses figures de « fripons divins » qu’on trouve dans la mythologie grecque ; et la troisième par le psychanalyste Carl Gustav Jung, qui analyse la psychologie de ces figures de fripons. Ce livre est donc à la fois l’édition d’un mythe indien d’Amérique du nord, et un ouvrage d’études mythologiques.

Fripon(s) !

Le nom de Wakdjunkaga ou des Winnebagos ne dira sans doute rien à beaucoup de gens. La notion de « fripon divin », traduction du terme anglais trickster (« farceur », « qui joue des tours » ), est déjà un peu plus connue, au moins parmi les gens qui étudient les mythologies. Et cette notion, il n’est pas difficile de vous en donner une idée en quelques exemples : des figures comme Hermès ou Prométhée dans la mythologie grecque, Loki dans la mythologie nordique, Till l’espiègle dans la littérature populaire allemande, Nasr Eddin Hodja dans les contes humoristiques du Proche- et Moyen-Orient, ou encore, plus près de nous, Renart dans le Roman de Renart médiéval, ont toutes été rapprochées du Fripon divin à divers titres. Tous sont des personnages à la fois rusés et stupides, qui jouent des tours pendables aux autres mais se mettent souvent eux-mêmes dans des pétrins invraisemblables dont ils ne se sortent qu’avec pertes et fracas, qui sont de vraies plaies au quotidien et sont en même temps aux prises avec de grandes questions cosmiques, et qui causent de grands maux et de grands bienfaits, souvent sans vraiment le vouloir.

Ces quelques traits suffisent à englober énormément de personnages dans les mythologies, légendes, folklores et cultures du monde entier, et une infinité de personnages de fiction… de sorte qu’on a vite fait de se gargariser de ce terme de Fripon à tout propos et qu’il finit parfois par ne plus vouloir dire grand-chose. Mais dans ce livre, il s’agit ici d’abord de l’étude d’une figure précise appartenant à une culture précise : c’est Wakdjunkaga, dont le nom propre signifie littéralement « celui qui joue des tours » en langue winnebago, ce qui conduit Paul Radin à le nommer simplement « le Fripon » dans la traduction de ses aventures.

Plonger dans le livre

Le Fripon divin est avant tout un ouvrage savant, destiné à l’origine à un public de chercheurs. Toutefois, rien n’empêche les lecteurs curieux de venir de tous horizons pour lire les aventures de Wakdjunkaga, dans la mesure où ils seront prévenus (mais tous les lecteurs avisés le seront) que seul quelqu’un qui connaît bien la culture des Winnebagos peut bien comprendre ce texte. Cela vaut certes pour n’importe quelle œuvre issue d’une culture donnée, mais cet avertissement devient vraiment indispensable dans le cas d’un texte comme les aventures de Wakdjunkaga, qui d’une part sont comiques et d’autre part reposent entièrement sur la transgression systématique des usages de la société winnebago. On ne peut donc les comprendre, et même parfois en profiter en tant que textes humoristiques, que si l’on connaît un minimum ces usages, faute de quoi on peine parfois à voir en quoi tel acte de Wakdjunkaga est transgressif et donc (en théorie) drôle.

La plupart des gens n’étant pas exactement familiers de la culture des Winnebagos, il était utile d’inclure dans l’ouvrage quelques informations générales sur ce peuple et son mode de vie, ne serait-ce que sous forme de brève introduction renvoyant à d’autres livres sur le sujet. C’est là que le plan de l’ouvrage pèche un peu, car, après quelques mots de préface de Paul Radin qui parlent de la figure du fripon en général et présentent les quatre parties du livre, mais presque pas les Winnebagos eux-mêmes, on plonge directement dans le texte des aventures de Wakdjunkaga. Certes, il était nécessaire de réserver une partie du livre à une traduction de ce texte, et une partie distincte à son étude. Certes aussi, un ouvrage savant se consulte et s’utilise sans nécessairement se lire dans l’ordre comme un roman, et rien n’empêche en théorie les lecteurs de jeter d’abord un œil à la partie « étude » avant de se lancer dans la traduction du texte. Mais il n’y a pas dans le livre de présentation bien délimitée de la culture winnebago distincte de l’analyse des aventures de Wakdjunkaga, ce qui contraint (en théorie) les lecteurs non spécialistes à lire d’abord d’autres ouvrages de Radin sur les Winnebagos avant de s’attaquer à celui-ci, ou bien alors à lire toute l’analyse avant de lire le texte lui-même, ce qui poserait aussi des problèmes de compréhension…

En réalité, il y a bel et bien une présentation générale et assez courte des Winnebagos au début de l’étude de Radin (elle en occupe les trois ou quatre premières sections, avant les analyses consacrées au détail de chaque aventure) ; mais rien ne permet de la trouver facilement dès le départ. Est-il possible, à l’inverse, de se plonger uniquement dans le texte des aventures de Wakdjunkaga sans se soucier de tout comprendre, et de lire ensuite l’analyse de Radin ? Pas vraiment, à moins d’ignorer les notes de bas de page que Radin insère dans ce texte et qui fournissent déjà des éléments d’analyse, mais ne suffisent pas pour autant à éclairer la lecture du texte (certaines avancent même des analyses qui paraissent allusives, voire franchement étranges). D’où une certaine désorientation de ma part au début de ma lecture…

J’aurais donc tendance à conseiller aux lecteurs qui découvriraient ce livre sans avoir encore rien lu sur les Winnebagos de commencer par lire les trois ou quatre premières sections de l’analyse de Paul Radin, avant de se lancer dans la lecture des aventures de Wakdjunkaga. Cela suffira à leur éviter beaucoup de questionnements étonnés devant les premières mésaventures du Fripon !

Le cycle du fripon divin

Venons-en à ces aventures elles-mêmes, qui forment ce que Radin appelle « le cycle du fripon », au sens où ces aventures montrent une certaine cohérence et (selon Radin, mais cela ne va pas de soi) une forme de progression. Ce cycle a été transmis à Paul Radin en 1912 par un de ses informateurs, un Winnebago nommé Sam Blowsnake, qui en a lui-même recueilli et noté une version racontée de vive voix par un vieil Indien dont Radin n’a pas pu apprendre le nom. Blowsnake mit par écrit ce récit dans une écriture syllabique qui servait alors depuis peu de temps à noter la langue winnebago. Bref, c’est un texte fiable. Et il raconte donc les (més)aventures d’un personnage appelé Wakdjunkaga, « Fripon », qui vit d’abord dans une tribu winnebago avant de parcourir les espaces sauvages puis de revenir chez lui (et d’en repartir).

Que fait Wakdjunkaga ? Tout ce qui ne se fait pas et qu’il ne faut surtout pas faire, que ce soit en matière de vie sociale ou même de simple survie. Placé au départ dans la posture d’un chef de tribu, il désespère sa tribu par son comportement aberrant et finit par l’abandonner pour vagabonder un peu au hasard. Capable de parler avec les animaux, il se dispute avec eux et finit plus d’une fois victime de leurs moqueries et de leurs tours pendables. Il chasse, mais s’avère incapable de surveiller son bien. Il vit dans un monde de triomphes éphémères et de catastrophes tout aussi vite surmontées, de vengeances mesquines et d’échecs spectaculaires, qui fait beaucoup penser à l’univers des cartoons : les personnages ne cessent de se faire blesser, violer, insulter, le Fripon lui-même se retrouve régulièrement dans des situations atroces, mais rien de tout cela n’a de conséquences durables, et les protagonistes repartent à l’aventure aussitôt – tout cela est très proche de ce qu’on trouve dans le Roman de Renart, d’ailleurs.

Wakdjunkaga n’est même pas maître de son propre corps. Il n’est pas maître de ses instincts, puisqu’il mange ou agresse sexuellement les gens sans réfléchir aux conséquences. Mais il n’est littéralement pas capable de dominer ses membres pour se construire une unité en tant que personne en chair et en os. À un moment donné, sa main droite et sa main gauche se disputent si violemment qu’elles se blessent avant qu’il ne parvienne à les séparer. Wakdjunkaga n’est jamais décrit, mais les lecteurs se rendront compte à un moment donné que son aspect physique diffère notablement de celui des humains d’aujourd’hui : il est notamment doté d’un pénis à la longueur surréaliste, qu’il porte enroulé dans une boîte transparente sur son dos.

Encore ce détail ne vous donne-t-il qu’une très faible idée du caractère complètement désinhibé du récit et de la nature de bon nombre des mésaventures du Fripon ! Certaines atteignent un tel niveau dans l’obscène ou le scatologique que ces étiquettes ne conviennent même plus, et qu’il faudrait plutôt parler d’une sorte de « merveilleux organique ». Plusieurs épisodes ont une valeur plus ou moins étiologique, c’est-à-dire qu’ils expliquent plus ou moins directement la façon dont l’état ancien des choses s’est modifié pour aboutir à l’état du monde et en particulier à la condition humaine actuelle (ainsi le pénis de Wakdjunkaga prend la taille normale d’un pénis humain au cours d’une mésaventure particulièrement crue), mais ce n’est pas le cas de la majorité.

S’il y a une cohérence ou une progression dans les aventures de Wakdjunkaga, le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne saute pas aux yeux à la première lecture, et les arguments de Paul Radin pour en découvrir une dans l’étude qui suit m’ont parfois parus un peu forcés. Il est clair, en revanche, que certains épisodes appartiennent davantage au début de ses aventures tandis que d’autres sont faits pour en former une conclusion. Les toutes dernières le montrent sous un visage tout différent et font davantage ressortir son importance dans l’équilibre cosmique.

Un extrait : « 14. Le Fripon se transforme en cerf pour se venger du faucon »

« Un beau jour, il rencontra un faucon qui volait deçà et delà. Il cherchait des yeux une bête morte ou en décomposition. « Ignoble individu, fainéant, une fois, tu m’as joué un tour, mais cette fois, je t’aurai. » Voilà ce que pensa le Fripon. Il s’étendit au bord de l’eau, à l’endroit où les vagues déferlaient et il prit l’aspect d’un grand cerf mort dont le cadavre n’était pas encore entré en décomposition. Les corbeaux étaient déjà venus et ils convoitaient vivement cette charogne. Mais ils ne pouvaient trouver nulle part un endroit où ils seraient capables de l’entamer, car la peau était encore trop coriace, puisque la putréfaction n’avait pas encore commencé. Le faucon survint alors et les corbeaux l’appelèrent. Ils se dirent : « Il est le seul à porter sur lui un couteau affilé. » Ils durent l’appeler à diverses reprises avant qu’il ne vînt. Il était très énergique et fit le tour de la bête, cherchant un endroit où il serait en mesure de l’entamer. A la fin, il s’approcha de l’arrière-train et se mit à lui enfoncer la tête dans l’anus. En le becquetant, il blessa si fort le Fripon, qu’il faillit se dresser en sursaut. Le faucon réussit enfin à enfoncer la tête dans l’anus du Fripon de manière à pouvoir attaquer les boyaux. Dès que la tête du faucon fut enfoncée assez profondément, le Fripon serra les fesses fortement et se leva. « Voilà, messire faucon, une fois vous m’avez mis à mal et je m’était juré qu’un jour je vous réglerais votre compte. » Et il poursuivit son chemin. Le faucon chercha à se dégager, mais en vain. Il ne parvint pas à dégager sa tête. Il battit d’abord furieusement des ailes, mais bientôt il ne les remua que de temps en temps. »

Le Fripon finit par se débarrasser du faucon par le moyen qu’on imagine. Ce dernier a perdu dans l’affaire toutes les plumes de sa tête.

Les études de Radin, Kerényi et Jung

Je ne commenterai pas de manière approfondie les trois études qui suivent le texte du cycle du Fripon : cela supposerait de discuter les présupposés de leurs méthodes en matière d’études mythologiques, et cela changerait ce billet en compte rendu d’étude savante, ce qui n’est pas ce que je veux faire ici. Je me contente d’un mot sur la nature de chacune.

L’étude de Paul Radin, qui suit immédiatement les aventures du Fripon, est la plus longue des trois et aussi la plus intéressante. Elle commence par indiquer dans quelles conditions le cycle a été recueilli (ce dont j’ai parlé plus haut), fournit (enfin) les informations indispensables sur le peuple des Winnebagos et sur le contexte dans lequel les aventures de Wakdjunkaga ont été conçues et écoutées par le public local, puis replace les grandes figures de la mythologie winnebago dans le contexte plus large des mythes des Indiens d’Amérique du Nord, en rapprochant Wakdjunkaga d’autres figures de fripons, notamment le Lièvre, présent chez les Winnebagos eux-mêmes mais surtout chez d’autres peuples du continent. Radin reprend ensuite les épisodes successifs des aventures de Wakdjunkaga et fournit des éléments d’explication pour chacun, de façon beaucoup plus satisfaisante que ne le font les notes qui accompagnaient directement le texte. Le propos de Paul Radin est très clair et à la portée d’un vaste public : il ne manquera pas d’intéresser tous les lecteurs curieux de voir comment on peut étudier un texte aussi étrange (indice : c’est tout sauf facile). Radin se montre très respectueux de la culture qu’il étudie, et donne également une place dans son étude aux interprétations faites par les Winnebagos eux-mêmes. Son interprétation peut paraître vieillie dans sa méthode et quelque peu hâtive dans certaines de ses conclusions, mais elle reste une lecture très profitable.

L’étude de Charles Kerényi, « Le mythe du Fripon et la mythologie grecque », prend la forme d’un essai plus que d’une étude en bonne et due forme. Après une « première impression », il commente le style des histoires du Fripon, puis s’attache aux ressemblances entre Wakdjunkaga et plusieurs figures similaires présentes dans d’autres cultures, avec pour traits communs l’alliance entre la ruse et la sottise ; Kerényi ne se limite pas à la seule mythologie grecque dans ses comparaisons, puisqu’il évoque en premier lieu Nasreddin Hodja avant de passer à Prométhée et Épiméthée, puis à Hermès et aux Cabires. Il s’interroge ensuite sur la nature du Fripon, en avançant une interprétation contraire à celle de Paul Radin puisqu’il privilégie la persistance d’un même fond à l’idée d’une évolution intérieure (« psychologique ») du personnage ; cette fois encore, le titre de l’étude n’en reflète pas la richesse, puisque Kerényi rapproche aussi Wakdjunkaga de  la littérature picaresque, de Rabelais jusqu’à Krull, le héros de Thomas Mann, en passant par Renart tel que l’a évoqué Goethe. À de nombreuses reprises dans cette étude, il mentionne aussi les auteurs comiques antiques comme Aristophane, Plaute ou Pétrone. Kerényi s’attache pour finir aux différences entre le Fripon des Winnebagos et ces différentes figures dont il peut être rapproché, en se concentrant cette fois sur Hermès. Son étude, quoique clairement écrite, est peut-être un peu allusive pour qui ne connaît pas déjà bien la mythologie grecque et les œuvres et auteurs auxquels il se réfère ponctuellement. Ce qui a vieilli dans l’étude de Kerényi, c’est son occidento-centrisme candide qui, au détour de telle ou telle page, juge tout naturellement les dieux grecs plus classes que le Fripon winnebago (il formule ça différemment, mais sur le fond, ça n’est pas beaucoup plus subtil). Cela ne l’empêche pas de faire quelques rapprochements intéressants, mais ce sont plus des pistes que des analyses achevées.

Enfin, l’étude de Carl Gustav Jung, « Contribution à l’étude de la psychologie du Fripon », est la plus courte et la moins accessible des trois : elle est peu compréhensible pour qui ne connaît pas déjà en détail les écrits de Jung sur les archétypes et sur ce qu’il appelle l’umbra. Ce n’était pas mon cas au moment de cette lecture, de sorte que je ne prétendrai pas avoir compris ce qu’il y dit. Jung effectue lui aussi des rapprochements avec d’autres cultures, mais cette fois dans le domaine de la culture chrétienne médiévale.

Pour aller plus loin

Si vous cherchez des lectures tenant du même domaine, il y a toutes sortes de directions à explorer. Sur les Winnebagos eux-mêmes et leur culture, il faudrait commencer tout simplement par les autres ouvrages de Paul Radin, qui leur en a consacrés plusieurs, parus en anglais et apparemment pas traduits en français, malheureusement. Les livres de Radin traduits en français semblent plus généraux (Le Monde de l’homme primitif ; La Religion primitive : sa nature et son origine – c’est fou à quel point la simple présence de l’adjectif « primitif » dans les titres suffit à accuser l’âge de ces livres, pourtant parus dans les années 1950 : Lévi-Strauss et sa défense vibrante de la pensée des peuples ainsi qualifiés n’étaient pas encore passés par là). En revanche, il existe une traduction française de l’Autobiographie d’un indien winnebago de Sam Blowsnake (The Autobiography of a Winnebago Indian), que Paul Radin a éditée et qui est parue en français à Paris aux éditions Le Mail en 1989.

Dans la fiction tous supports confondus, sur le thème du fripon, ou plus généralement du personnage à la fois rusé et prompt à se fourrer dans d’improbables pétrins, il y a tous les personnages littéraires et mythologiques que j’ai mentionnés plus haut, beaucoup ayant ensuite fait des apparitions au cinéma ou dans la bande dessinée. La surenchère de ruse entre Prométhée et Zeus dans la Théogonie d’Hésiode, l’Hymne homérique à Hermès, les Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja, ou encore le Pantagruel et le Gargantua de Rabelais sont des chefs-d’œuvres à la fois classiques et extrêmement plaisants à lire. Et du côté de la télévision, comment ne pas penser à cette série télévisée d’animation Moi, Renart, dont le générique de début est un superbe éloge du rusé voleur (même si son côté stupide passe un peu à la trappe) ?

Les études mythologiques ne manquent pas non plus d’ouvrages consacrés à des figures plus ou moins proches. Sur les mythologies des Amériques (du Nord et du Sud), il y a les ouvrages de Claude Lévi-Strauss, qui sont à la fois des classiques des études mythologiques structuralistes et de véritables mines pour qui est curieux de découvrir les cultures des différents peuples amérindiens. En Europe, Georges Dumézil a consacré au dieu nordique Loki une étude du même nom, parue en 1948, qui est également un petit classique du genre. (On pourrait certainement multiplier les exemples, mais je m’en tiens à des titres que je connais bien.)


[BD] « La Jeunesse de Picsou », de Don Rosa

28 juillet 2012

La couverture de La Jeunesse de Picsou en finnois. (Oui, je vais vous la trouver en français, une minute…)

Picsou, Donald et les Castors Junior sont quelques-uns des personnages les plus connus de l’univers de la firme américaine Disney. Ces personnages ont été inventés par le dessinateur et scénariste américain Carl Barks (1901-2000), qui a également inventé les Rapetou, Géo Trouvetou, Miss Tick et d’autres encore. Donald est né sous son crayon en 1934 au moment où Barks était employé par Disney comme dessinateur d’animation, et Picsou un peu plus tard en 1942. Mais connaissez-vous les BD de Don Rosa, admirateur et émule de Barks dans la réalisation d’aventures de Picsou ? Non ? Eh bien, vous manquez quelque chose.

Comment ça, la jeunesse de Picsou ?

Don Rosa, né en 1951, est un dessinateur américain et surtout un grand admirateur de Carl Barks. Il s’est très vite pris d’affection pour les histoires de canards, et particulièrement pour le personnage de Picsou. A partir des années 1980, il commence à dessiner pour Disney, et en vient à compiler toutes sortes d’informations sur la famille de Donald et de Picsou, en particulier à partir des allusions présentes dans les histoires de Carl Barks.

En 1991-92, il en tire une excellente série, The Life and Times of Scrooge McDuck, traduite en français sous le titre La Jeunesse de Picsou, qui compte à l’origine douze épisodes auxquels Rosa ajoute quelques épisodes intercalaires par la suite. Comme son nom ne l’indique pas, cette série raconte non pas seulement la jeunesse de Picsou mais une bonne partie de sa vie, dans l’ordre chronologique, en se concentrant sur les principales aventures au cours desquelles il amasse son immense fortune, depuis le tout premier sou.

Et ce n’est pas rien, car Picsou, avant d’être un vieil oncle aigri veillant sur son immense fortune, a vécu une enfance sans le sou au sein d’un clan écossais réduit à la plus extrême pauvreté, et a dû très vite commencer à travailler pour nourrir sa famille. À ce moment-là, c’est encore un canard adorable, aussi généreux que vaillant. Il gagne son premier sou, et, quelque temps après, s’embarque pour les États-Unis dans l’espoir d’y faire fortune. L’Amérique de Picsou, c’est alors celle de Tom Sawyer et de Jack London : celle des navires à vapeur du Mississippi, de la conquête de l’Ouest, et bientôt de la ruée vers l’or, qui entraînera Picsou au Klondike. Le jeune canard affronte les pires difficultés pour se sortir de la misère, lui et sa famille. C’est au fil de ces péripéties, puis, par la suite, pendant qu’il voyage dans tous les coins du monde pour bâtir son empire financier, qu’on le voit devenir peu à peu l’infâme grippe-sou que l’on connaît.

Voilà. La première publication en français dans laquelle j’ai lu cette série : le hors-série de Picsou Magazine paru en avril 1998.

 Picsou selon Don Rosa

Le style graphique des BD de Don Rosa est un peu différent de la BD disneyenne de base telle qu’on peut la feuilleter dans Le Journal de Mickey. Il est plus détaillé et un peu plus réaliste (Don Rosa a commencé sa carrière dans les BD humoristiques pour adultes, mais il reste très fidèle à l’esprit et à l’allure générale des canards de Disney). Son dessin est très soigné, et surtout il a un grand sens du détail, qui rend ses BD particulièrement riches et agréables à lire et à relire. Les couleurs ne sont pas moins travaillées, mais sont souvent modifiées selon les (ré)éditions, en particulier dans les magazines : mieux vaut se référer à des intégrales pour les contempler telles que l’auteur les a prévues.

Les scénarios sont eux aussi très soignés : les aventures de Picsou et de Donald y sont replacées dans un univers vaste et foisonnant, avec ses héros, ses généalogies et sa chronologie interne, mais l’ensemble ne devient jamais trop rigide, et Don Rosa s’amuse à multiplier les allusions à des épisodes précédents, en premier lieu aux histoires de Barks (par exemple le pays des œufs carrés). De ce fait, les personnages de Picsou, Donald et compagnie prennent davantage de profondeur, et leurs aventures se changent en une véritable épopée.

Et en parlant d’épopée, Don Rosa, pour ne rien gâcher, est aussi un grand amateur de mythes, et dans les autres aventures de Picsou qu’il a dessinées en dehors de ce cycle, il ne rate jamais une occasion de confronter ses personnages à des personnages des mythologies et des folklores du monde entier, qu’il s’agisse des mythes récents (ceux du Far West américain et de la ruée vers l’or) ou des mythes antiques (Picsou est-il vraiment plus riche que Crésus ? Il va le vérifier, évidemment ! Les trésors magiques du Kalevala ? Ils ont été voir aussi). La chose devient particulièrement jouissive quand les Castors Juniors s’en mêlent.

La première page du premier épisode, « The Last of the Clan McDuck », paru en 1992. Nous y découvrons Picsou enfant en 1877.

Un Picsou compatible adultes (ou du moins plus que d’habitude)

Autant toute une partie des BD que j’avais pu lire dans Le Journal de Mickey ou Picsou Magazine me laissaient déjà un peu sceptique quand j’étais petit et ont désormais disparu corps et biens dans les brumes de ma mémoire, autant La Jeunesse de Picsou se distinguait par sa qualité. Bien des années plus tard, je me suis rendu compte que beaucoup des aventures que j’avais le plus appréciées étaient dues (outre Carl Barks) au crayon de Don Rosa, et j’ai découvert non pas seulement avec nostalgie, mais avec un plaisir renouvelé, quelques-unes de ses BD que je n’avais pas eu l’occasion de lire à l’époque. Ce sont des bandes dessinées d’aventure que l’on peut toujours apprécier à l’âge adulte, tant pour la qualité du dessin et les scénarios bien ficelés que pour les multiples allusions historiques et culturelles. Le travail de Don Rosa sur la généalogie de la famille de Picsou et sur la chronologie de ses aventures y est pour beaucoup : au lieu d’être intemporelles et perpétuellement adaptées au goût du jour, elles se trouvent ancrées solidement dans l’histoire mondiale réelle, celle du tournant des XIXe-XXe siècles.

C’est au point que Don Rosa s’est imposé de ne jamais dessiner Picsou au-delà d’une certaine époque : il ne le représente jamais avec un ordinateur ou un téléphone portable, par exemple, pour la bonne raison que, dans la biographie cohérente qu’il a construite à partir des BD de Barks, Picsou naît en 1867… par réalisme, Rosa a dû imaginer une date pour sa mort, et l’imagine mourir centenaire, en 1967 (mais sa mort n’est pas racontée dans ses aventures). Tous les dessinateurs Disney ne respectent pas cette chronologie, mais, dans l’œuvre de Don Rosa, elle fonctionne très bien.

Don Rosa apporte par ailleurs une plus grande attention à la psychologie des personnages, et ne recule pas devant des sujets sérieux voire tristes, notamment le deuil, que d’autres BD jeunesse préfèreraient éviter complètement. Conjugué au sens de l’épique et à l’humour débordant de Rosa, cette capacité à aborder des sujets sérieux confère à l’univers de Picsou et de Donald une plus grande richesse. Ajoutez à cela, dans certains albums, une volonté manifeste d’éveiller la curiosité des jeunes lecteurs pour l’histoire, les mythologies, la littérature et la culture en général, et vous obtenez d’excellentes BD jeunesse très compatibles avec un public adulte.

Vous l’aurez compris, Don Rosa a adopté une approche nouvelle, différente, érudite et presque « documentaire » envers l’univers de Picsou et les BD de Carl Barks en général au moment de réaliser sa propre série. Non que les précédents dessinateurs Disney n’aient pas eux aussi fait des allusions, des clins d’yeux, des hommages etc. dans les cases de leurs propres aventures (bref, eux aussi connaissaient déjà les joies secrètes de l’intertextualité, pour parler comme Gérard Genette), mais Rosa a été le premier à ma connaissance à placer ce travail savant au centre de son projet.  Ses propres BD s’appuient sur ce gros travail de rassemblement et d’organisation des informations préexistantes sur Picsou pour réaliser une mise en ordre systématisée de sa vie et de son univers en général. C’est une logique différente, disons une « logique d’univers », que Barks lui-même n’avait jamais adoptée à ce point, trop occupé sans doute à inventer ses personnages, à hésiter entre plusieurs possibilités, à partir dans plusieurs directions au fil de ses publications. L’avantage, c’est que les BD de Rosa y gagnent en cohérence d’ensemble. L’inconvénient, c’est que l’univers y perd sans doute un peu en liberté et n’a plus le même genre de richesse. D’une BD à l’autre on est sûr de retrouver la même version, la même chronologie, les allusions aux mêmes événements, aux mêmes personnages.

Ce côté très sérieux, très ordonné, très appliqué des BD de Rosa est sans doute le seul défaut qu’on puisse leur trouver. Pourtant, cela ne nuit pas vraiment au plaisir de la lecture. En dehors de La Jeunesse de Picsou, qui est la BD qui avait le plus besoin d’un tel travail (considérable, d’ailleurs), Rosa sait aussi écrire des aventures complètement différentes et inventer à son tour de nouveaux personnages. Et même à l’intérieur de La Jeunesse de Picsou, cette cohérence d’ensemble ne l’empêche pas de faire foisonner les détails, de mettre en scène des péripéties drôlissimes, de donner régulièrement dans l’absurde… bref, c’est vraiment par honnêteté que j’ai essayé de lui trouver un défaut !

Quelle édition ?

Où trouver des BD de Don Rosa ? Eh bien, je les avais découvertes à l’époque dans le magazine pour enfants Picsou Magazine, où elles sont régulièrement rééditées (sinon, pillez vos petits frères et soeurs ou plongez dans vos archives). Mais on peut aussi les acheter sur Internet… ou en avoir un aperçu sur les sites, pages et groupes divers consacrés à l’auteur un peu partout sur la Toile.

L’idéal et le plus fiable, si vous lisez l’anglais, est de mettre la main sur une édition intégrale américaine. Celle que j’ai trouvée et qui me paraît vraiment bien faite a été publiée par Boom! Studio en 2010 sous le titre The Life and Times of Scrooge McDuck. Elle compte deux volumes, auxquels s’ajoute un troisième volume sous-titré Companion qui regroupe les épisodes intercalaires ajoutés par Rosa à la série d’origine.

Mais à l’heure où j’écris, j’ai appris via Comics Chronicles que la parution d’une intégrale Don Rosa chez Glénat est prévue pour décembre 2012, avec La Jeunesse de Picsou pour premier tome. J’espère qu’elle sera de bonne qualité, car ce serait autre chose que les énièmes rééditions dans Picsou Magazine à la qualité quelque peu aléatoire…

EDIT le 9 décembre 2012 : Le premier tome de l’intégrale Don Rosa chez Glénat est paru comme prévu, sous le titre complexe « Intégrale Don Rosa. La grande épopée de Picsou, tome 1 : La Jeunesse de Picsou 1/2 ». Le tome regroupe la série initiale des 12 épisodes et correspond donc au premier tome de l’intégrale américaine de Boom! Studio. Je suppose que le second tome regroupera les épisodes intercalaires. Mais ce titre complexe laisse attendre aussi les autres aventures de Picsou dessinées par Don Rosa, voire ses autres BD Disney mettant en scène Donald ou d’autres personnages encore… Ce serait une bonne chose : l’avenir nous dira si ce programme de publication ambitieux parviendra bien à son terme.

EDIT le 6 février 2013 devant de nombreux mots-clés aboutissant à cet article : non, je ne connais aucune adaptation de cette BD en film ou série animée pour le moment. Oui, il faudrait en faire une (mais en faisant les choses bien). En attendant, certains épisodes de la série animée La Bande à Picsou (DuckTales en VO) reprennent très ponctuellement des épisodes de la jeunesse de Picsou (mais seulement des éléments déjà évoqués par Barks, puisque la série animée date de 1987-1990 et est donc nettement antérieure à la BD de Don Rosa).

EDIT le 9 février 2013 : dans une réédition récente de l’ensemble de ses bandes dessinées chez Egmont, Don Rosa voulait insérer un texte expliquant les raisons qui l’ont amené à cesser de dessiner ; Disney ayant refusé l’insertion de ce texte dans le livre, Don Rosa a mis le texte en ligne sur le site career-end.donrosa.de. Si vous lisez l’anglais, c’est une lecture extrêmement instructive, à la fois sur le parcours personnel de Don Rosa et (surtout) sur ses conditions de travail et de rémunération chez Disney. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il n’a jamais touché de royalties pour les multiples rééditions de ses bandes dessinées… détail sur la page en question.

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Les couvertures des trois volumes de l’intégrale chez Boom! Comics (2010) et la couverture du premier tome de l’intégrale française chez Glénat parue en décembre 2012.

Écrit à l’origine le 23 août 2007, remanié et étoffé en juillet 2012. Édité le 9 décembre 2012 pour ajouter le visuel définitif de la traduction Glénat.


Laura Ingalls Wilder, « La Petite Maison dans la Prairie »

19 juillet 2012

Message posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 22 mars 2012.

Ça y est, j’ai tout lu ! Et je suis vraiment content de m’être replongé dans mes livres « jeunesse » pour rattraper cette lecture très en retard.

C’est un très beau voyage, et la plupart des volumes sont absolument passionnants même pour un lecteur adulte. Seul le style assez simple des premiers tomes (à mon goût, c’était, disons, les deux ou trois premiers de La Petite Maison dans la prairie, et aussi La Petite Maison dans les Grands Bois) pourra rebuter certains lecteurs, mais le « fond » peut apprendre énormément de choses à n’importe qui, et on trouve même régulièrement des termes techniques concernant l’agriculture, la couture et d’autres domaines artisanaux de ce genre qui relèvent carrément du registre des mots rares (heureusement, leur sens est souvent rendu clair par le contexte).

Allez, je m’essaie à un compte rendu tome par tome…

La Petite Maison dans les Grands Bois. Je l’ai lu en dernier, mais c’est en réalité le premier livre publié et celui qui constitue le « premier épisode » chronologiquement parlant (cf. la liste chronologique de Soleil* ci-dessus). Ce livre relate la petite enfance de Laura dans la maison de ses parents dans les Grands Bois, dans le Wisconsin. C’est un volume très court, et, par son style, c’est celui qui m’a donné le plus l’impression d’être spécifiquement écrit pour de jeunes enfants. Mais l’écriture reflète aussi la vision des choses qu’a Laura, encore toute jeune.

Il est question du quotidien de la famille Ingalls, que l’on découvre pour la première fois, avec les parents, Charles et Caroline, les deux soeurs Marie et Laura, et bébé Carrie, la cadette – sans oublier Jack, le bouledogue, et Black Susan la chatte (qui reste dans le Wisconsin au moment du départ des Ingalls). On découvre aussi un certain nombre d’habitudes familiales qui perdurent ensuite, principalement les soirées où le papa joue du violon et chante des chansons. Les péripéties du livre tournent autour de tout ce que la vie dans une forêt encore en bonne partie sauvage peut avoir d’aventureux (rencontre avec des ours, des pumas ou des cerfs) mais aussi en bonne partie du quotidien de la vie domestique, très dépaysante en elle-même puisque les Ingalls, comme tous les colons de l’époque, font à peu près tout eux-mêmes, de la chasse et du jardinage jusqu’à la fonte des balles de fusil ou à la fabrication d’étagères. Tout est décrit, pas forcément de façon très longue mais toujours avec une assez grande précision. C’est une des principales caractéristiques de la série et pas la moins impressionnante.

La Petite Maison dans la prairie. Le volume qui a donné son nom à la série décrit le voyage et l’installation des Ingalls à l’Ouest, dans la Grande Prairie, en plein territoire indien. C’est le volume le plus manifestement « conquête de l’Ouest » de la série. Tout y est : la famille emportant toutes ses possessions dans un chariot bâché en route vers l’Ouest, les vastes territoires inexplorés à traverser, la grande prairie où rôdent les bêtes sauvages et les Indiens, et l’atmosphère de début de partie de jeu de gestion où absolument tout est à construire. Au départ les Ingalls n’ont absolument rien à part leur chariot et deux-trois affaires et sont absolument seuls (ils rencontrent quelques autres colons par la suite, mais c’est de loin le tome le moins peuplé de la série), et on voit comment peu à peu ils se construisent une maison, mettent la terre en culture, se battent contre toutes sortes de difficultés, font face aux bêtes sauvages et aux maladies… Les rapports des colons avec les Indiens sont très intéressants aussi, on sent l’esprit de l’époque et dans le même temps une sorte d’humanisme pragmatique de la part de Charles Ingalls (tandis que Caroline est beaucoup moins ouverte sur le sujet). C’est d’ailleurs la question du territoire indien qui oblige les Ingalls à… repartir, car ils s’étaient aventurés hors territoire américain et le sol est aux Indiens ! Tout ça pour rien, on reprend le chariot bâché et on recommence.

Tome 2 : Au bord du ruisseau. Les Ingalls ont déménagé un peu moins à l’Ouest et s’établissent au bord du ruisseau, où ils vivent d’abord dans une maison déjà existante creusée dans la berge (ce qui ne va pas sans avantages… et inconvénients cocasses). Laura et Marie vont pour la première fois à l’école et se font des camarades de classe. Elles rencontrent aussi Nelly Oleson, qui devient un personnage de pimbêche détestable pour toute la série. Les grandes péripéties de ce tome tiennent à la difficulté de l’agriculture dans la région, principalement à cause d’une terrible invasion de sauterelles qui réduit à néant un an de récolte.

Tome 3 : Sur les rives du lac. Nouveau déménagement (et même, dans ce tome, nouveaux déménagements) pour les Ingalls, qui viennent s’installer sur les bords du Lac d’argent. Le début du tome est marqué par l’annonce d’un événement dramatique, survenu dans le temps non raconté entre les deux tomes : Marie est devenue aveugle après que toute la famille a attrapé la scarlatine. Même après ne l’avoir côtoyée que pendant un tome, ça faisait quelque chose de l’apprendre. La suite de la série revient très régulièrement sur la façon dont Marie vit ce handicap et sur ce que les Ingalls font pour lui assurer une bonne éducation malgré sa cécité (surtout dans le tome 6). Ce handicap contribue encore à resserrer les liens entre les deux soeurs. Après le voyage, qui se fait en train puis en chariot, la famille s’installe dans une maison relativement isolée, mais les Ingalls ont quelques voisins, dont une cousine de Laura, Lena, avec qui elle se lie d’amitié. Charles Ingalls va travailler au chantier d’une voie de chemin de fer qui se construit non loin de là, et tisse des liens avec les autres travailleurs, allant jusqu’à prendre des responsabilités et intervenir avec sagacité à l’occasion d’un conflit. La famille passe l’hiver isolée dans une maison confortable, puis assiste au printemps à la ruée des colons vers les concessions. Charles prend part à la ruée et obtient une concession pour un terrain non loin de là. Une ville surgit de terre en quelques mois : c’est De Smet, où les Ingalls décident de se fixer.

Tome 4 : Un enfant de la terre. Ce tome quitte pour un temps l’histoire de la famille Ingalls pour s’intéresser aux Wilder, et a pour personnage principal Almanzo Wilder, le futur mari de Laura, à l’époque où il a environ neuf ans. Almanzo est brièvement apparu à la fin du tome 3, ce qui assure un minimum de cohérence entre les tomes, même si en réalité Un enfant de la terre a été écrit avant le reste de la série (c’est l’éditeur qui en a fait le tome 4, mais ça ne marche pas trop mal).

J’ai eu l’impression que la série et son écriture franchissaient un saut qualitatif à partir de ce tome. C’est peut-être dû au fait que la galerie des personnages de ce volume est particulièrement intéressante, tout comme le quotidien de la famille Wilder. Des Ingalls, qui ont une vie assez précaire, on plonge dans le quotidien d’une vaste propriété agricole où le père possède plusieurs champs et élève des chevaux. Là encore, toutes les activités qui font marcher la propriété sont décrites avec soin, et au milieu de tout ça le jeune Almanzo apprend et espère obtenir un jour la confiance de son père pour pouvoir s’occuper d’un de ces poneys qu’il aime beaucoup. A neuf ans, il commet encore pas mal de maladresses parfois très drôles, mais son père ne perd pas une occasion de faire de lui un bon futur propriétaire ; heureusement, la « morale » de l’histoire n’est pas directement reprise à son compte par la narration elle-même et reste principalement confinée aux propos du papa, ce qui permet d’en penser ce qu’on veut (mais en même temps ça colle parfaitement aux réalités de l’époque).

Tome 5 : Un hiver sans fin. Nous retrouvons les Ingalls, toujours à De Smet, quelques années après la fin du tome 3 (Laura entre alors dans l’adolescence, tandis qu’Almanzo a dix ans d’avance sur elle). Au cours d’une des premières péripéties du tome, Laura croise Almanzo, mais très brièvement. Le reste du volume se concentre, avec une belle cohérence narrative, sur un hiver particulièrement rigoureux auquel les citadins survivent avec difficulté et à l’occasion duquel Almanzo et son ami Cap Garland ont l’occasion de se distinguer. La ville a beau s’être un peu étendue, elle est entièrement isolée au moindre blizzard puisque la circulation des trains est rendue impossible. On avait déjà eu un aperçu bref mais marquant de ce qu’était un blizzard dans le tome 2, mais dans ce tome c’est sans comparaison.

Tome 6 : La Petite Ville dans la prairie. Comme son nom l’indique, c’est le plus « urbain » de la série. De Smet s’étend et se développe peu à peu, et les Ingalls s’intègrent à la population. La première moitié du tome a pour enjeu principal l’envoi de Marie dans un collège pour aveugle, ce qui suppose de compléter la somme d’argent importante que la famille a déjà commencée à économiser au cours des tomes précédents. Le départ de Marie a lieu environ à la moitié du livre.

Le tome se concentre ensuite à nouveau sur les relations sociales de Marie, Laura et Carrie à l’école, avec des personnages comme Mary Power et Minnie Johnson, et aussi Nelly Oleson, qui fait son grand retour en tant qu’ennemie principale des soeurs Ingalls (et d’un peu tout le monde aussi, en fait). On retrouve également un personnage du tome 4, Eliza Jane, l’une des soeurs d’Almanzo, qui est devenue institutrice mais ne s’en sort pas particulièrement bien. La fin du tome voit Laura travailler d’arrache-pied dans l’espoir d’obtenir enfin un diplôme qui lui permettra d’enseigner et de payer ainsi les frais de collège de Marie pour les années suivantes. Dans le même temps, Almanzo commence à voir Laura régulièrement, même si celle-ci ne semble pas du tout voir à quoi il veut en venir.

Tome 7 : Ces heureuses années. Laura a obtenu son premier diplôme et se retrouve aussitôt bombardée institutrice dans une école à des dizaines de kilomètres de chez elle. Hébergée par les Brewster, une famille où l’atmosphère est aussi tendue que déprimante, elle doit affronter tant bien que mal un quotidien pénible entre ses hôtes peu aimables et les difficultés de ses débuts dans l’enseignement, le tout au cours d’un hiver glacial. Les choses lui sont facilitées par Almanzo, qui prend sur lui de venir la chercher en traîneau chaque semaine afin qu’elle puisse passer les week-ends chez elle.

Après cette première expérience mouvementée, Laura remplit plusieurs autres emplois en ville, et la suite du tome relate la vie en ville, de plus en plus animée, et la façon dont Almanzo continue à lui faire la cour. Malgré l’aspect naturellement daté de leur façon de procéder, j’ai bien aimé la description de la relation qui se noue entre eux malgré leur différence d’âge, et la façon dont Laura refuse de renoncer à sa liberté malgré son statut de femme (la question des droits des femmes est discrètement mais fermement abordée, et cela cadre très bien avec le caractère de Laura depuis le début de la série). Le tome se termine sur leur mariage.

Tome 8 : Les jeunes mariés. Un tome plus court et assez différent des précédents, qui reprend l’histoire de Laura à partir de son mariage et relate les quatre premières années de son union avec Almanzo. C’est un tome beaucoup plus sombre que les précédents, en raison des nombreuses et graves difficultés que doit affronter le jeune couple. Almanzo tente de s’établir comme agriculteur, mais obtenir une récolte susceptible de rembourser les gros investissements nécessaires (la concession, la maison, les outils, les semences, etc. etc.) s’avère extraordinairement pénible, notamment à cause des aléas climatiques. Laura, quant à elle, se retrouve définitivement adulte, et, en tant que jeune maîtresse de maison, doit remplir les tâches qu’elle voyait autrefois sa mère faire, ce qui n’est pas toujours simple. Les deux premières grossesses de Laura sont évoquées de façon très touchante. Le tome se termine sur une note amère, mais heureusement la suite de la vie réelle des deux époux semble avoir été plus heureuse.

J’ai particulièrement aimé dans cette série :

– La plongée dans le quotidien d’une famille américaine de la fin du XIXe siècle, extrêmement dépaysante en elle-même, car les modes de vie n’avaient absolument rien à voir. La société de consommation n’existait encore quasiment pas, on fabriquait énormément de choses soi-même, surtout chez les colons qui vivent en autarcie presque complète pendant toute une partie de leur périple.

– La description précise et extrêmement riche des divers aspects de ce quotidien, notamment la fabrication de tous les objets du quotidien, la construction de maisons, la chasse, l’agriculture, etc. C’est une véritable épopée du cosy – la lutte pour se créer un foyer confortable – et une terrible incitation aux loisirs créatifs. Difficile de ne pas avoir envie de fabriquer quelque chose de ses mains en sortant de ces livres !

– Le grand nombre de petites références culturelles, principalement les chansons et la musique, très présentes dans l’ensemble de la série (même si un peu moins vers la fin).

– L’aspect « roman d’apprentissage », toujours prenant : on suit Laura de sa petite enfance jusqu’à l’âge adulte, avec toutes les découvertes et les apprentissages que cela suppose.

On peut moins aimer…

– L’écriture, qui n’est certes pas très élaborée. Mais on aurait tort de la sous-estimer pour autant. C’est une écriture avant tout faite pour raconter, et Laura Ingalls Wilder a visiblement un réel don pour la composition de récits prenants et évocateurs. L’écriture elle-même ne fait pas des prouesses d’inventivité en matière de style, mais sert bien le récit. Les personnages sont bien campés, les intrigues bien menées, le suspense et les alternances entre moments dramatiques et moments humoristiques agréablement ménagés.

– Les descriptions techniques : si vous n’avez pas envie d’apprendre comme on construit une maison en rondins, un puits, un fumoir à viande, une cheminée, des robes, des luges et des traîneaux, comment on dresse des boeufs ou des chevaux, comment on chauffe une maison avec des bûches de foin, etc. vous risquez de vous ennuyer ferme. Moi j’ai trouvé ça passionnant, on dirait L’Île mystérieuse mais en plus historique et sans l’éloge agaçant de la science…

– La société datée : forcément, on est au XIXe siècle, ce sont des colons américains patriotes, chrétiens, qui vont au catéchisme, et il y a des châtiments corporels à l’école et à la maison. Mais c’est le XIXe siècle, hein, ça ne servirait à rien d’édulcorer le passé !

– L’aspect peut-être un peu répétitif de certains tomes. Au bout d’un moment, on voit à peu près en quoi consistent les grands traits récurrents de la série : famille, vie quotidienne, école, aléas climatiques… Mais la plupart du temps, les situations inédites et l’évolution de Laura elle-même suffisent à maintenir l’intérêt. Personnellement, j’ai eu un léger mou au début du tome 3, mais ensuite je n’ai plus décroché jusqu’à la fin.

Voilà, c’est un beau voyage de lecture qui s’achève : j’espère que d’autres auront envie de s’y lancer à leur tour.

(Pour me faire la totale, j’enchaîne sur une petite biographie de Laura Ingalls Wilder parue chez le même éditeur et que mes parents m’avaient achetée en même temps que la série. C’est mal traduit mais intéressant.)