Megan Lindholm, « Wizard of the Pigeons »

30 septembre 2019

Lindholm-WizardOfThePigeons

Référence : Megan Lindholm, Wizard of the Pigeons, Londres, HarperCollins, 2002 (première édition : Ogden, 1986).

Quatrième de couverture de l’éditeur (traduite par mes soins)

« Seattle, un lieu aussi magique que la Cité d’émeraude.

Une magie subtile émane des interstices des pavés de la métropole tentaculaire. Mais seuls les habitants qui possèdent des dons spéciaux sont réceptifs à la conscience de la ville : ils trouvent des présages dans les graffitis, lisent des messages dans les détritus ou écoutent les avertissements contenus dans les chansons des enfants qui sautent à la corde.

Magicien (Wizard) est lié à Seattle et à sa magie. Son don est la Connaissance, un enchantement puissant qui lui permet de connaître la vérité des choses ; d’écouter les récits de vie des momies antiques enfermées dans des cabinets de verre, de révéler à des gens ordinaires les réponses à leurs problèmes et de préserver l’équilibre de la ville.

La magie a son prix ; Magicien ne doit jamais avoir plus d’un dollar en poche, doit rester célibataire, et il doit nourrir et protéger les pigeons.

Mais un danger pour Seattle a commencé à émerger parmi les présages. Une force malveillante née du passé oublié de Magicien est de retour pour absorber son pouvoir et le tenter avec des aperçus de sa sombre histoire ; et il est le seul magicien à Seattle capable de faire face à ce mal et de sauver la ville, ses amis et lui-même. »

Mon avis

Publié en 1986, Wizard of the Pigeons apparaît rétrospectivement comme l’un des premiers romans de Megan Lindholm, avant qu’elle n’opte pour le pseudonyme, devenu célèbre, de Robin Hobb, sous lequel elle a écrit les cycles de L’Assassin royal, des Aventuriers de la mer, du Soldat chamane, etc. Comme eux, Wizard of the Pigeons est un livre de fantasy c’est-à-dire un livre dans l’univers duquel la magie existe. Mais contrairement à eux, il relève de la fantasy urbaine, un « sous-genre » en plein essor à l’époque de la parution. Le roman ne développe pas un « monde secondaire » comme la Terre du Milieu de Tolkien ou les Six Duchés de L’Assassin royal, mais s’ancre dans la réalité contemporaine immédiate : la ville américaine de Seattle dans les années 1980. Le merveilleux qu’il propose est un merveilleux du quotidien, celui des rues, des arrêts de bus, des cafés, des centres commerciaux, des poubelles, des beaux quartiers et des taudis. L’intrigue est courte, elle met en scène très peu de personnages principaux, mais une myriade de silhouettes entrevues ou rencontrées le temps de quelques phrases, et elle laisse une large place à l’évocation de la ville, où Wizard se trouve le plus souvent seul.

L’évocation d’une forme de magie liée à la vie de SDF et au fait de nourrir les pigeons m’a fait irrésistiblement penser à la chanson du film Mary Poppins « Pour nourrir les petits oiseaux » (« Feed the Birds »), mais en plus adulte, en plus ambigu et en plus sombre. Les magiciens de Seattle sont littéralement des magiciens de rue. Ils ont choisi un mode de vie marginal, miséreux mais pas misérable, sans ignorer ses dangers pratiques (la faim, le froid, les maladies) ou ésotériques (les forces obscures de la ville, le déclin général de la magie). Dans un univers urbain façonné par la société de consommation, l’idée d’une magie dont la condition d’existence consiste à posséder presque rien et à donner beaucoup constitue à la fois une trouvaille d’une originalité certaine en terme d’esthétique du merveilleux et un commentaire social direct sur le monde actuel, toujours aussi incisif 35 ans après sa parution. Je ne connais rien au punk, mais j’ai eu l’impression qu’il y avait un petit côté punk dans les choix de vie des magiciens.

Outre l’originalité de la magie qu’il imagine, Wizard of the Pigeons surprend par sa capacité à défier les cloisonnements entre genres littéraires, de plusieurs façons. Le roman repose en grande partie sur son personnage central, Wizard. Sans dévoiler les détails de l’intrigue, je peux dire que le roman aborde à travers ce personnage une question de société importante liée à une catégorie de personnes susceptibles de se trouver marginalisées aux États-Unis en dépit de leurs services rendus. C’est bien d’un propos social qu’il s’agit et, à ce titre, le roman peut sensibiliser son lectorat à cette question avec la même vivacité qu’un roman purement réaliste. En dehors des secrets de Wizard, la description de son mode de vie marginal, de sa solitude et du regard des autres a quelque chose à nous dire sur les SDF : son propos, sans doute documenté et témoignant en tout cas d’une plume humaine et touchante, fonctionnerait là encore sans problème dans un récit purement réaliste. De nombreux personnages secondaires ou mineurs du roman, comme la serveuse Lynda ou les gens que Wizard aide au quotidien grâce à sa magie, brossent un portrait très intéressant de la société américaine et de ses problèmes, par petites touches et comme sans en avoir l’air. À tel point que je serais curieux de voir ce que Megan Lindholm/Robin Hobb aurait à dire dans un roman purement réaliste.

Deuxième sabotage des cloisonnements entre genres littéraires, du moins aux yeux d’un lectorat français : toute la partie centrale du roman flirte avec ce qu’on considère en France comme du fantastique, c’est-à-dire un type d’histoire où l’existence du surnaturel n’est pas avérée mais demeure douteuse et source d’inquiétude, voire de folie, pour les personnages principaux. En effet, vers la moitié du roman, l’intrigue prend un brusque virage et semble prendre une direction complètement différente qui fait douter de tout ce qu’on vient de lire jusque là. J’ai eu du mal avec ce virage et surtout avec le fait qu’il prend une place de plus en plus importante dans l’intrigue. Quelle est la nature réelle des événements auxquels on assiste ? Qui est vraiment Wizard ? Quelle est sa magie ? Existe-t-elle seulement ? etc. À mon avis, les derniers chapitres ne laissent aucune ambiguïté sur l’appartenance du roman au genre de la fantasy urbaine, et c’est pourquoi je l’ai présenté en le rattachant à ce genre. Mais le lectorat ne manquera pas d’être surpris, voire déstabilisé.

C’est d’ailleurs là que se trouve, à mon sens, le principal défaut de Wizard of the Pigeons : un problème de construction, d’équilibrage. Le virage brutal de l’intrigue dont je viens de parler n’est pas tout à fait assez préparé dans le début du roman, au risque de perdre des lecteurs en route (et le roman en a perdu, à lire certains avis sur Internet). Rétrospectivement, je vois des endroits où l’intrigue aurait pu être mieux équilibrée, ainsi, peut-être, que des longueurs (dans les débuts de la relation avec Lynda) ou des fils pas tout à fait bien noués au début (sur la nature exacte de MIR, par exemple). Il n’y a pas autant de maestria dans ce roman que dans ce que j’ai lu de Robin Hobb avec L’Assassin royal et Les Aventuriers de la mer où de multiples fils narratifs ont l’air d’être noués de manière complexe avec une facilité impressionnante. Je ne peux que conseiller aux gens qui s’y plongeront de se préparer à accepter de se laisser perdre, pour mieux s’y retrouver une fois parvenus aux derniers chapitres.

Que les amoureux de l’imaginaire se rassurent : en dépit de son réalisme, le merveilleux est bel et bien présent dans le roman. Ce cadre résolument contemporain renforce la vraisemblance de la magie et réenchante la ville. Par « réenchantement », il ne faut pas comprendre ici une mauvaise poésie artificielle et mièvre, mais bien une réinvention d’un merveilleux ambivalent, doté d’aspects admirables et d’autres terrifiants, à l’image de l’univers des contes.

Autre parti pris qui m’intéresse dans ce roman : la magie ne paraît pas avoir de règles ou de fonctionnement fixe. Chaque magicien possède sa propre forme de magie qu’il doit découvrir, parfois avec pertes et fracas. C’est une magie aussi précaire que la situation matérielle des magiciens. Voilà donc un univers où la magie reste réellement mystérieuse. Pas d’école de magie, pas de grimoire qui contiendrait tous les sortilèges avec leurs recettes, pas d’institutions de contrôle ni de personnage de Grand Archimage détenteur de tous les secrets. Rien n’est balisé, l’inconnu domine le connu, les magiciens eux-mêmes sont peu de choses par rapport à une magie qu’ils servent sans toujours bien la comprendre. J’en ai eu vite assez de la magie à guide-files de Harry Potter et compagnie, qui est à mes yeux une séquelle regrettable de la place prise par les univers de jeux (encore que certains trouvent moyen d’inventer des formes de magie non cloisonnées). Je ne peux donc qu’être ravi de la manière dont Wizard of the Pigeons propose une magie bel et bien secrète, fuyante, ambivalente.

Les habitués des romans de Robin Hobb trouveront avec plaisir dans Wizard of the Pigeons un univers surprenant qui fait vibrer des notes bien distinctes de ceux de ses cycles romanesques les plus connus. Ils trouveront également un personnage principal très fouillé, rempli de secrets et de contradictions, et de multiples portraits de personnages crédibles et nuancés, où l’on aperçoit déjà l’art de Robin Hobb pour le portrait brossé en quelques phrases et la vraisemblance psychologique et sociale. Les détracteurs de l’écrivaine risquent, quant à eux, de s’agacer des défauts du personnage principal, qui, comme Fitz dans certains chapitres, paraît quelquefois se complaire à échouer et à prendre de mauvaises décisions. À cette différence que, dans Wizard of the Pigeons, les révélations distillées sur le passé de Wizard confèrent une vraisemblance solide à son comportement, du moins à mon avis.

La traduction française

Le livre a été traduit en français en 2003 (soit près de vingt ans après sa parution), aux éditions Mnémos, sous le titre Le Dernier Magicien. Au passage, il a été assez remarqué chez nous pour emporter le prix Imaginales du meilleur roman en 2004. La traduction française appelle deux remarques :
– Le titre original, « Wizard of the Pigeons », c’est-à-dire « Le Magicien des pigeons », est meilleur, parce qu’il donne une idée plus juste de l’ambiguïté de l’atmosphère de l’intrigue, entre le merveilleux et le dérisoire (voire le sordide). « Le Dernier Magicien » est un titre faux, comme on s’en rend compte à la lecture. À la limite, au pluriel, ça aurait eu du sens, mais pas au singulier.
– Le quatrième de couverture de l’édition Mnémos contient des informations qu’on est censés comprendre progressivement, et pas avant une moitié du livre à peu près. Le lire revient à gâcher toute une partie de l’intérêt de l’intrigue. Quelle bourde de la part de l’éditeur !

Autant il arrive que des romans soient bien traduits et habilement présentés, autant, dans ce cas précis, je suis rassuré d’avoir opté pour la lecture dans le texte. J’aurais eu des attentes et un avis différents sur le roman si ce quatrième de couverture m’avait révélé autant d’informations dès le début de ma lecture. C’est aussi pour cela que j’ai pris la peine de traduire le quatrième de couverture de l’édition britannique pour ce billet.

Conclusion

Wizard of the Pigeons est un roman qui n’est pas tout à fait réussi en termes de construction, mais que je reste très content d’avoir lu, car il est original, contient plusieurs excellentes idées et constitue à mes yeux une lecture marquante en fantasy urbaine, au même titre que Neverwhere de Neil Gaiman (paru en 1996). Mais là où Neverwhere bascule assez vite dans un monde secondaire (l’autre Londres), Wizard of the Pigeons a le mérite de tisser un lien particulièrement resserré entre la réalité de son époque et ses éléments merveilleux, qui fait qu’une fois le livre refermé on peut se promener dans les rues avec un regard changé sur les choses et les gens.

Ce billet de blog se fonde sur des avis que j’ai d’abord postés sur le forum Elbakin le 13 septembre 2019 et sur Le Coin des lecteurs le 19 septembre 2019.


Ursula Le Guin, « Lavinia »

7 janvier 2019

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Référence : Ursula Le Guin, Lavinia, États-Unis, Harcourt, 2008 (édition lue : réédition chez Orion Books, apparemment en 2010).

Quatrième de couverture de la traduction chez L’Atalante

« Comme Hélène de Sparte j’ai causé une guerre. La sienne, ce fut en se laissant prendre par les hommes qui la voulaient ; la mienne, en refusant d’être donnée, d’être prise, en choisissant mon homme et mon destin. L’homme était illustre, le destin obscur : un bon équilibre.

Dans l’Énéide, Virgile ne la cite qu’une fois. Jamais il ne lui donne la parole. Prise dans les filets du poète qui n’écrira l’épopée des origines de Rome que des siècles plus tard et sans avoir le temps de l’achever avant sa mort, Lavinia transforme sa condition en destin. De ce qui sera écrit elle fait une vie de son choix. Et cela dans la douceur amère et la passion maîtrisée que suscite son improbable position : elle se veut libre mais tout est dit.

Lavinia a obtenu le Locus Award 2009, le prix de la plus prestigieuse revue américaine consacrée au domaine de l’imaginaire. »

Mon avis

Lavinia se destine d’abord aux amoureux et amoureuses de mythologie romaine. C’est à la fois une réécriture, une préquelle, une suite et un commentaire à l’épopée de Virgile l’Énéide, qui relate le voyage d’Énée (noble troyen, fils d’Aphrodite, apparaissant dans l’Iliade, puis devenu l’ancêtre des Romains dans leur propagande) jusqu’en Italie, dans le Latium, où ses descendants fonderont Rome.

Lavinia est l’épouse que le roi des Latins, Latinus, donne à Énée et qui devient le prétexte à la guerre entre les réfugiés troyens et les Rutules menés par Turnus, qui les rejette et convoite Lavinia. Lavinia elle-même n’a à peu près aucune existence chez Virgile : ce n’est guère qu’un nom et elle ne parle jamais. Le Guin réussit le tour de force d’écrire une autre version des mêmes événements vus par Lavinia et d’en faire un personnage à la fois doux et très fort, un catalyseur des changements qui se produisent dans le Latium. La première page pose d’emblée le ton : Lavinia mène une vie paisible rythmée par les saisons, les travaux agricoles, les tâches domestiques et surtout la vie religieuse des Latins. Lavinia passe le plus clair de son temps en compagnie de ses servantes et de son père vieillissant, qui lui apprend les rites ancestraux et se rend régulièrement avec elle dans une caverne sacrée. Leur vie paisible va se trouver menacée par l’attitude conquérante de Turnus, qui convoite Lavinia avec l’accord de la mère de cette dernière, puis par l’arrivée des réfugiés troyens. Lavinia voit d’un œil peu convaincu les jeux de pouvoir dont elle devient l’enjeu Elle n’a aucune envie particulière de se marier, ni avec Turnus, qu’elle n’apprécie pas, ni avec Énée, qui n’est qu’un inconnu.

Le roman révèle très vite une grande profondeur par les multiples reprises et reconfigurations d’informations qu’il puise dans l’épopée antique, tout en la commentant pour en dénoncer les travers, notamment dans l’évocation des hommes et de la guerre. Virgile lui-même, bien qu’il ait vécu des siècles après l’époque à laquelle est supposée se dérouler le mythe, est présent aussi à travers des visions prémonitoires de Lavinia qui ménagent une lecture explicitement métalittéraire de l’histoire. Lavinia est consciente de son inexistence dans l’épopée future de Virgile, mais ce dernier n’est lui-même qu’une vision fragile, le fantôme futur d’un homme mourant qui s’efforce de terminer l’Énéide. Lavinia se trouve ainsi en position de corriger Virgile, qui n’est lui-même pas satisfait de son poème. C’est un moyen élégant pour Le Guin d’extraire les événements de l’épopée tout en en désamorçant l’aspect épique, afin de parvenir à un résultat complètement différent du poème antique qui lui sert de base.

Dois-je ajouter que Le Guin, qui a découvert le latin sur le tard, déploie une capacité extraordinaire à se documenter et signe là l’une des évocations les plus riches et les plus crédibles de la religiosité et de l’état d’esprit des Latins qu’il m’ait été donné l’occasion de lire, le tout avec une plume limpide et sans ventres mous encyclopédiques ?

Lavinia est pour ainsi dire un chef-d’œuvre posé. C’est un roman féministe, mais dont le personnage principal ne répond pas du tout à l’image du « personnage féminin fort » (lire : souvent passé au tamis de valeurs masculines guerrières et conflictuelles) qu’on a tendance à privilégier dans la fantasy actuelle. C’est un roman de formation, mais dont les étapes demeurent subtiles, bien loin des canevas tout faits du voyage du héros ou de l’héroïne. C’est une réécriture d’une épopée qui en dénonce les aspects les plus guerriers, mais sans que cette dénonciation soit avancée à gros sabots. C’est un livre subtil, fin et ferme à la fois, fort jusque dans sa réserve, à l’image de son personnage principal.

J’ai eu la chance de découvrir l’Énéide très jeune, par des réécritures pour la jeunesse (les Contes et récits tirés de l’Énéide), puis de la lire en traduction avant de l’étudier en VO. Je pense qu’on a une lecture complètement différente de Lavinia selon qu’on connaît déjà un peu l’histoire de l’Énéide ou non. J’ai tendance à croire qu’on en profite mieux dans le premier cas, mais je serais très curieux de lire des avis de gens qui auraient lu Lavinia sans connaître du tout l’Énéide.

La réédition que j’ai lue chez Orion Books adopte une couverture montrant Lavinia de trois quarts dos avec une « catchphrase » plus ou moins bienvenue qui peut laisser craindre un roman à l’eau de rose. Le simple nom de l’auteure devrait suffire à rassurer, mais ce n’est clairement pas la couverture la plus inspirée pour ce roman. Lavinia a par bonheur connu de nombreuses éditions différentes en anglais.

Si vous voulez lire Lavinia en français, vous pouvez vous procurer sa traduction par Marie Surgers parue chez L’Atalante. Traduction qu’aucune collection de poche n’a encore rééditée à l’heure où j’écris, ce qui est stupide puisque ce roman est un classique et devrait être disponible en poche. L’œuvre de Le Guin est à mes yeux peu et mal éditée en France par rapport à son importance dans les littératures de l’imaginaire américaines, qui lui donne droit outre-Atlantique à un nombre d’éditions beaucoup plus important (et mérité).

Dans le même genre…

Lavinia n’est pas le seul personnage mythologique ou épique dont l’histoire ait été réimaginée sous un angle nouveau. J’en connais au moins deux autres exemples littéraires. L’Odyssée de Pénélope (The Penelopiad) de Margaret Atwood (la célèbre auteure de La servante écarlate), est parue en 2005, trois ans avant le roman de Le Guin, et se démarque de l’intrigue de l’Odyssée en la présentant du point de vue de Pénélope. Je l’ai lu quelque temps après le roman de Le Guin et il m’a moins convaincu, sans être mauvais. Plus récemment, Madeline Miller, qui s’est fait connaître avec Le Chant d’Achille (The Song of Achilles) où elle redisait l’histoire d’Achille d’après l’Iliade en donnant une large part à sa relation avec Patrocle, a publié cette année Circé, qui imagine la vie de la fameuse enchanteresse avant, pendant et après son apparition dans l’Odyssée. Je n’ai pas lu ces deux romans pour le moment, mais quelque chose me dit qu’en dépit de leurs points communs, ils adoptent des approches assez différentes.

Au cinéma, et cette fois dans le domaine de la mythologie indienne, l’épopée du Ramayana a donné lieu à une drôlissime et virtuose « réécriture » avec le film d’animation Sita chante le blues (Sita Sings the Blues) réalisé par l’Américaine Nina Paley en 2009 et dans laquelle c’est le personnage de Sita, victime et enjeu davantage qu’héroïne dans l’épopée hindoue du Ramayana, qui devient le personnage principal et met en évidence le sexisme de l’univers patriarcal où elle évolue.

Du côté de la bande dessinée, je pense à Médée, autobiographie de la sorcière mythique scénarisée par Blandine Le Callet et dessinée par Nancy Peña, en cours de parution chez Casterman depuis 2013 (mise à jour en novembre 2019 : la série est désormais terminée, en quatre tomes, et j’en dis tout le bien que j’en pense dans ce billet). Là encore, il s’agit d’affirmer la voix d’un personnage féminin qui redit, avec son point de vue propre, des mythes célèbres mais jusqu’à présent racontés dans d’autres perspectives. Les trois tomes que j’ai lus pour le moment sont remplis de choix intelligents et le dessin aussi épuré en apparence que fourmillant de détails (dans la colorisation surtout) en pratique. L’histoire va dans le sens d’une historicisation du mythe très à la mode de nos jours (comme dans L’Âge de bronze d’Eric Shanower sur la guerre de Troie, par exemple).

J’ai d’abord publié cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 11 décembre 2018 avant de le reprendre et de l’étoffer pour le publier ici.


Jack London, « La Peste écarlate »

29 octobre 2018

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Référence : Jack London, La Peste écarlate, Paris, J’ai lu, collection « Librio 2 euros », 2018 (première parution : The Scarlet Plague, New York, MacMillan, 1912).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Un vieillard déambule dans la baie de San Francisco en compagnie de ses petits-enfants. Vêtus de peaux de bêtes, ils chassent pour se nourrir, se réchauffent autour du feu et se protègent des ours ou des loups grâce à l’arc et à la fronde. Nous sommes en 2073. Il y a soixante ans, une terrifiante maladie, la Peste Écarlate, a ravagé l’humanité. Les rares survivants, retournés à l’état de nature, se sont réunis en tribus sans passé ni culture. Le grand-père, ancien professeur, se souvient du monde d’avant l’épidémie : mais comment le raconter à Edwin, Hou-Hou et Bec-de-Lièvre, ces petits sauvages qui ne savent ni lire ni compter ? »

Mon avis

Voici un court roman qui relève d’un genre inattendu de la part de Jack London. Je ne le connaissais (comme beaucoup de gens, je suppose) que pour de beaux romans d’aventure historiques ou animaliers comme Croc-Blanc ou L’Appel de la forêt. Or La Peste écarlate est un roman de science-fiction, et plus précisément un roman d’anticipation post-apocalyptique. Pour le resituer dans son contexte : il est paru en 1912, soit près d’un siècle après le Frankenstein de Mary Shelley qui constituait la première pierre de la science-fiction littéraire au Royaume-Uni et sept ans après la mort de Jules Verne qui est l’un des premiers auteurs du genre en France, mais moins de vingt ans après les principaux romans d’H. G. Wells comme La Guerre des mondes. Je vous précise tout cela, parce que ce n’est pas le dossier pédagogique étique de cette édition qui risque de vous mettre au courant : il ne consiste qu’en deux pages de questions de lecture basiques et en une liste absurdement longue de sujets d’exposés, le tout sans aucun nom d’auteur pour cette partie du volume (la ou les personnes chargées de réaliser ce dossier apprécieront).

Replacer ce texte dans son contexte est pourtant primordial afin de ne pas mal le juger. Nombre de thèmes ou de ficelles narratives employées par Jack London peuvent paraître aujourd’hui très classiques, trop pour des gens qui connaîtraient déjà bien le genre de la SF post-apocalyptique. Mais une fois accepté le fait que ce roman peut difficilement paraître original à un lectorat du XXIe siècle, on peut apprécier ses qualités par ailleurs.

La principale est l’art du récit de Jack London : il pose en quelques phrases courtes des scènes d’une grande puissance évocatrice, et son récit du quasi anéantissement de l’humanité par une épidémie foudroyante est parvenu sans peine à m’émouvoir et à m’inquiéter. Sa capacité à évoquer une catastrophe par quelques aperçus terribles qui laissent deviner de grands effondrements qu’on ne voit jamais directement (peu de morts mis en scène, mais des horizons où des flammes montent dans la nuit ; pas de massacre contemplé par les yeux du narrateur, mais des proches qui tombent les uns après les autres et des rues jonchées de cadavres quand il sort) m’a rappelé les premiers et délicieux frissons de lecture de science-fiction que m’avait procurés La Guerre des mondes de Wells.

La plume de London mobilise un langage très accessible, qui se prête bien à une édition parascolaire destinée aux élèves du secondaire (collège inclus). L’intrigue progresse vite, et la brièveté du format choisi pour l’histoire a pour conséquence que chaque phrase peut faire basculer une vie, changer le destin d’une ville, progresser d’une marche vers le bas dans la déchéance de l’humanité.

Outre le caractère classique du thème et de son traitement à des yeux actuels, certains aspects du livre le vieillissent quelque peu. Le choix d’un récit enchâssé, par exemple, procédé encore très répandu au XIXe et au début du XXe siècle, mais qui peut surprendre et décevoir de nos jours. En effet, le grand-père installé près du feu commence rapidement à parler de ses souvenirs de la Peste écarlate survenue en 2013. Mais qu’on ne s’attende pas à ce que son récit soit vite terminé, pour pouvoir suivre ses aventures avec Hou-hou, Bec-de-lièvre et Edwin dans le monde post-apocalyptique de 2073 : ce sont ses souvenirs qui forment le cœur du livre et l’intrigue principale du récit ! Or ce récit, aux yeux d’un lecteur de SF un peu chevronné, ne fait guère que poser une situation de départ, comme un premier chapitre de roman qu’on s’attendrait à voir suivi de nombreux autres. Il n’en est rien, et même si je m’y attendais, cela m’a un peu laissé sur ma faim.

Le récit n’en est pas moins bien structuré et refermé sur lui-même, sous-tendu d’ailleurs tout du long par le suspense que créent les relations ambivalentes entre le grand-père et ses petits-fils. Ces derniers, qui sont visiblement présentés comme les représentants typiques de l’humanité d’après l’épidémie, n’écoutent guère leur parent et on a parfois presque peur pour lui. La question du sort futur de l’humanité après une telle catastrophe reste ainsi incertaine pendant tout le livre.

Un autre aspect intéressant du livre, mais qui m’a quelque peu surpris et déçu, est son ébauche de propos social et politique, qui a davantage vieilli que ce à quoi je m’attendais de la part de London. Si la question des fortes inégalités sociales dans le monde d’avant l’épidémie est abordé très vite et laisse supposer une critique sociale dans la suite du roman, un peu comme dans La Machine à voyager dans le temps de Wells, j’ai été étonné de voir que le propos du personnage principal prenait constamment fait et cause pour les plus riches, qui sont au pouvoir dans la société d’avant la Peste sous la forme du Conseil des Magnats. Le propos se nuance certes un peu dans les paroles prêtées au personnage du Chauffeur, mais il faut bien chercher cette nuance dans une phrase précise et faire abstraction de tout le reste du traitement, très négatif, réservé au personnage. J’avoue que je m’attendais à plus de progressisme ainsi qu’à plus de subtilité de la part d’un auteur tel que Jack London. Cela étant dit, les paroles du grand-père ne reflètent certainement pas la pensée de l’auteur telle quelle, et je connais trop mal les essais politiques qu’il a publiés par ailleurs pour pouvoir comprendre son propos dans ce livre avec toute la profondeur qu’il faudrait.

En somme, La Peste écarlate est à prendre plus comme une nouvelle un peu longue servant à relater une fin du monde que comme un roman post-apocalyptique tel qu’on le comprend de nos jours, sans quoi vous pourriez rester sur votre faim devant le peu de développement sur ce qui se passe après l’épidémie.

Quant à l’édition Librio, elle est assez typique de ce que propose cette collection en matière de textes classiques : des textes anciens, élevés au domaine public et donc disponibles gratuitement sur Internet (La Peste écarlate est par exemple disponible sur Wikisource dans son texte original anglais et en français), qu’on vous fait payer certes peu cher, mais sans vous fournir les moyens de les comprendre quand vous ne connaissez pas déjà bien le domaine auquel ils appartiennent. On ne trouve donc dans cette édition rien de ce qu’on attendrait normalement d’un dossier pédagogique : pas de biographie de Jack London, rien sur son œuvre de fiction ou sur sa pensée sociale ou politique, rien sur l’état de la science-fiction en 1912, et bien entendu pas la moindre note de bas de page, glossaire ou quoi que ce soit de la sorte. Bien sûr, c’est une très bonne chose que l’éditeur ait pris le parti (et le risque) de rééditer en version papier ce roman peu connu de London, qui, bien que ce ne soit pas un chef-d’œuvre, mérite d’être redécouvert. Mais cette édition papier n’a pas vraiment d’autre mérite que celle d’exister et rien ne vous empêche de lire plutôt le texte sur écran ou de vous procurer une version numérique gratuite ou encore moins chère, plutôt qu’une version présentée comme parascolaire (à en juger par l’encadré voyant « Nouveaux programmes » en couverture, qui fait référence à la réforme du collège de 2016 en France) mais qui ne fournit aucun outil réel aux enfants et aux adolescents pour bien comprendre le roman.


[BD] « Le Prince et la Couturière », Jen Wang

3 septembre 2018

WangPrinceCouturiere

Référence : Jen Wang (scénario, dessin et couleur), Le Prince et la Couturière, Talence, Akiléos, 2018, 270 pages (première édition : The Prince and the Dressmaker, New York, First Second Books, 2018).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Le prince Sébastien cherche sa future femme, ou plutôt, ses parents lui cherchent une épouse… De son côté, Sébastien est trop occupé à garder son identité secrète à l’abri des regards indiscrets. La nuit, il revêt les tenues les plus folles et part conquérir Paris sous les atours de l’époustouflante Lady Crystallia, l’icône de mode la plus courue de toute la capitale !

Sébastien a une arme secrète : sa couturière, Francès, une des deux seules personnes à connaître son secret, et sa meilleure amie. Mais Francès rêve de s’accomplir par elle-même, et rester au service du prince lui promet une vie dans l’ombre… pour toujours. Combien de temps Francès supportera‑t-elle de vivre dans le boudoir de Sébastien en mettant ses rêves de côté ? »

Mon avis

Le meilleur moyen qui me vienne pour présenter cette belle bande dessinée en quatre mots est : « un Disney vraiment progressiste ». Impossible en effet de ne pas penser aux studios américains quand on découvre ce conte aux graphismes ronds et expressifs, aux personnages peu nombreux mais bien campés, qui aborde des thèmes dont certains sont classiques (accomplir ses rêves en affrontant les traditions) et d’autres si actuels que Disney peine à s’en emparer (le travestissement d’un homme en femme). À bien des égards, j’ai eu l’impression que Jen Wang marchait volontairement sur les plate-bandes du royaume de Mickey, comme pour lui donner une leçon d’écriture de contes contemporains. En dépit de ses personnages féminins un peu plus affirmés et de grandes déclarations médiatiques régulières, Disney reste très conformiste. Le dessin animé le plus proche des thèmes de la BD de Wang, Mulan, met en scène une sorte de Jeanne d’Arc chinoise qui se travestit en homme. Mais aucun Disney n’aborde le travestissement inverse, celui d’un homme en femme, du moins jamais de façon sérieuse. Ne jetons pas la pierre à Disney, qui n’est coupable que de couardise : alors même que les femmes ont conquis de haute lutte le droit de porter des pantalons (c’est-à-dire de ressembler à des hommes), il est rare de voir des hommes se promener en robes et le sujet reste bizarrement sensible, aux États-Unis comme en Europe

La BD de Wang est résolument progressiste sur ce sujet, mais, par bonheur, son propos ne devient jamais pesant et reste toujours au service de l’histoire et des personnages. La figure du prince Sébastien, qui devient la nuit lady Crystallia, n’est en effet qu’un des deux personnages principaux. L’autre, celle qu’on découvre même en premier, c’est Francès, la couturière du titre. Et voici un autre thème à la fois classique et d’une belle originalité : on suit une jeune couturière d’origine humble qui rêve de devenir une grande créatrice, le tout dans un univers de conte à peine ancré dans le XIXe siècle européen pour les besoins de certains rebondissements. Une héritière féminine du vaillant petit tailleur du conte traditionnel, en quelques sorte, mais une tailleuse dont les talents pour la couture restent au centre des enjeux dramatiques tout au long de l’intrigue. Celle-ci narre donc un double apprentissage : celui du prince qui doit concilier son rêve et ses responsabilités envers ses parents et son royaume, et celui de la couturière, qui fait plus penser à un début de biographie de figure de la haute couture française façon Coco Chanel ou Yves Saint-Laurent (ce n’est d’ailleurs pas pour rien, je crois, si la couturière s’appelle « Francès », ce qui sonne presque comme « Française »). Ces figures du monde réel sont connues, mais pas si souvent abordées en BD, et l’idée de croiser un parcours de ce type avec le genre du conte est finalement d’une jolie originalité.

Je disais que l’histoire met en scène peu de personnages : ceux-ci s’en trouvent d’autant mieux fouillés et approfondis au fil des pages. Si les grandes lignes de l’histoire restent classiques et certains rebondissements raisonnablement prévisibles, le scénario nous réserve cependant quelques surprises, y compris de la part de personnages secondaires. L’ensemble dose habilement l’émotion et l’humour (mais sans la frénésie et les multiples compagnons animaux improbables coutumiers aux Disney, pour le coup).

Au-delà des bonnes idées que contient le scénario, c’est sans aucun doute la qualité graphique de cette BD qui en fait une telle réussite à mes yeux. J’ai évoqué ce que le dessin de Wang dans cette BD doit à l’univers rond et expressif de Disney (les cheveux ébouriffés du prince Sébastien me rappellent un peu le style de dessins animés Disney des années 1960 comme Les 101 Dalmatiens, avec leurs contours noirs différents des contours colorés des Disney plus récents). Mais ce serait très réducteur que cantonner son dessin à un pastiche de fan. D’abord parce qu’elle a prouvé dans ses autres BD qu’elle est capable d’adopter une variété étonnante de styles, ce qui prouve que l’aspect « disneyen » de celle-ci relève non pas d’une facilité ou d’un manque d’originalité mais d’un choix narratif. Ensuite parce que le dessin de Jen Wang n’emprunte pas qu’à Disney, mais mêle habilement d’autres influences, en les assimilant si bien que j’aurais bien du mal à reconstituer ce qui vient d’où. Les films d’animation de Pixar me viennent en tête pour des personnages comme celui du roi (le père de Merida dans Rebelle, par exemple). Il doit y avoir une influence du manga quelque part, certainement, avec des yeux souvent assez larges et quelques codes graphiques utilisés ici et là (pour les expressions de honte ou d’indignation, par exemple) ; mais Wang ne se laisse pas aller à reprendre ces codes à outrance et l’influence reste très discrète (par exemple, tous les personnages sont loin d’avoir de grands yeux). En revanche, le travestissement de manière générale est un thème volontiers abordé dans le manga, et je ne serais pas surpris que Jen Wang ait été lectrice de mangas comme La Rose de Versailles de Riyoko Ikeda ou Princesse Saphir d’Ozamu Tezuka (à cela près que ces mangas, tout comme le Mulan de Disney, parlent d’une fille travestie en garçon et pas l’inverse, ce qui laisse donc toute son originalité au scénario de Wang).

Un point essentiel : les robes conçues par Francès sont aussi originales et somptueuses qu’on peut l’attendre d’une jeune créatrice talentueuse. Et cela n’a pas dû être évident à dessiner ! Je serais curieux de me pencher sur la documentation à laquelle l’autrice a eu recours pour cette partie de son travail, car il m’a semblé que les robes en question contenaient de belles idées. En tout cas, les amateurs et amatrices de belles robes devraient y jeter un œil.

Outre le dessin proprement dit, la mise en cases et la mise en page sont d’une grande habileté. Les cases sont grandes, il y en a peu sur chaque page et chaque double page comprend des dessins hors case, qui recouvrent même parfois les bords des cases précédentes ou suivantes et paraissent jaillir au premier plan sur la page. Cela confère un grand dynamisme à l’ensemble et cela met très bien en valeur le sens du mouvement qui se dégage des dessins. Les scènes où lady Crystallia se révèle aux yeux de son public dans une nouvelle robe conçue par Francès montrent de véritables danses graphiques, colorées, énergiques et d’une belle poésie. Au passage, elles me rappellent certaines des plus belles planches d’une biographie d’Isadora Duncan en bande dessinée scénarisée par Josépha Mougenot et dessinée par Jules Stromboni, parue chez Naïve en 2013 dans la collection « Grands destins de femmes » et que j’avais lue il y a quelques mois. Au début, je râlais un peu sur le peu de contenu narratif présent sur chaque double page, et je craignais que la BD ne « tire à la page » (270 pages, quand même). Finalement, les partis pris de mise en page s’avèrent cohérents et intelligents.

Impossible en outre de ne pas penser à l’univers du dessin animé devant cette mise en page : outre son sens du mouvement, elle utilise aussi avec habileté les alternances de plans larges et de plans rapproches, les zooms sur les expressions des personnages, bref, un langage graphique qui emprunte volontiers au cinéma. De là à dire que Jen Wang a pondu une bande dessinée toute prête à fournir un sujet de film d’animation, il n’y a qu’un pas et ce serait une très bonne chose que des cinéastes s’en emparent.

Un mot sur l’édition française chez Akileos : elle bénéficie d’une reliure solide à couverture rigide, avec un dessin différent de celui de l’édition américaine et qui joue joliment sur l’ambiguïté du personnage de Sébastien/Crystallia. L’histoire est complétée, à la fin, par quelques dessins préparatoires avec des commentaires de l’autrice, qui permettent d’en savoir un peu plus sur son processus créatif (mais pas sur ses inspirations pour les robes, hélas).

Vous l’aurez compris, Le Prince et la Couturière m’a pleinement convaincu et je ne peux que vous en recommander la lecture, d’autant que son propos est accessible à tous les publics. Jen Wang est sans aucun doute une autrice de BD à suivre et j’espère que ses autres BD déjà parues seront bientôt traduites en français. Ah, je viens justement de voir que sa BD In Real Life a été également traduite chez Akileos il y a quelques années sous le titre IRL.

Avant Le Prince et la Couturière, Jen Wang avait publié notamment IRL. Dans la vraie vie, d’après une nouvelle d’anticipation proche de Cory Doctorow. Assez différente, résolument ancrée dans la culture vidéoludique, c’est une histoire qui évoque les jeux vidéo massivement multijoueurs, l’économie et les inégalités de richesse. Je l’ai lue et chroniquée ici.


Edith Wharton, « The Age of Innocence »

23 juillet 2018

Wharton-AgeOfInnocence

Référence : Edith Wharton, The Age of Innocence, avec une introduction de Cynthia Griffin Wolff et des notes par Laura Dluzynski Quinn, New York, Penguin classics, 1996. (Première édition : 1920.)

Résumé

Quatrième de couverture de la traduction par Diane de Margerie chez J’ai lu :

«Elle parlait […] sans larmes ni agitation, et chaque mot tombait comme du plomb brûlant dans le cœur du jeune-homme. Il se tenait courbé en avant, la tête dans les mains, les yeux fixés sur la pointe du soulier de satin qui dépassait de la robe scintillante. Tout à coup il s’agenouilla et baisa le soulier.»
Dans le New York flamboyant de la fin du XIXe siècle, Newland Archer est un jeune homme bien éduqué de la haute bourgeoisie. Promis à un avenir brillant, il est sur le point d’annoncer ses fiançailles avec la pure May Welland, quand, à l’Opéra, tous les regards se tournent vers une loge… L’apparition de la belle comtesse Olanska, la scandaleuse cousine de May qui a eu l’audace de quitter son mari et dont l’indépendance, en ce temps-là, est considérée comme impardonnable, va bouleverser sa vie. Comment, dans une société qui broie les êtres et sacrifie les amours, peut-on préserver l’innocence ?

Mon avis

Si vous aimez les romans de Jane Austen, avec leur mélange savant d’étude sociale de la bourgeoisie, de portraits psychologiques d’un petit groupe de personnages, d’esprit plus ou moins caustiques et d’humour, le tout relaté avec une plume à la fois limpide et élégante, alors vous devez découvrir aussi Edith Wharton. Plus récente qu’Austen, Edith Wharton (1862-1937) a vécu à New York à la charnière des XIXe et XXe siècle, au temps de ce que les Américains appellent le « Gilded Age », l’Âge doré qui voit l’essor de la bourgeoisie aux dépens de l’aristocratie newyorkaise et l’ascension des grands entrepreneurs.

Wharton évoque ce milieu qu’elle a bien connu dans The Age of Innocence, qui est paru en 1920, une cinquantaine d’années après l’époque qu’elle décrit (les années 1870). Son personnage principal, Newland Archer, semble être l’incarnation de cette aristocratie newyorkaise. Impeccablement éduqué, observateur, plein d’esprit, le jeune homme reste cependant un peu hors norme : plus enclin aux arts et aux lettres que la moyenne pour son milieu d’origine, il est avide d’amour et de justice. Ses fiançailles vont lui révéler peu à peu ce que l’aristocratie de New York peut avoir d’étouffant, à contre-courant de tous les clichés sur le rêve américain censé tout rendre possible.

Wharton a un très beau style, une belle prose classique pleine d’élégance qui regorge d’observations psychologiques très fines, et qui semble disséquer tout vifs les types sociaux qu’elle met en scène. Si le mot de « belle prose classique » éveille en vous la peur de l’ennui, détrompez-vous : il y a des traits d’esprit à chaque paragraphe, pas seulement de la part des personnages mais aussi de la part de l’auteure, qui fait ressortir les petits ridicules et les grandes vanités de ce milieu où la façon dont on s’habille et les gens avec qui on se montre comptent plus que la sincérité ou l’aspiration à s’accomplir dans une activité quelconque. La « Famille » est le maître mot de tout, mais la fidélité au clan finit par menacer de broyer les individus et de changer la société en un jeu de masques déshumanisés.

Ce roman pourra plaire au public des séries télévisées historiques britanniques comme Maîtres et valets ou Downton Abbey, en dépit des différences de propos entre ces séries et le roman de Wharton. Ces deux séries évoquent l’aristocratie anglaise à une période un peu plus récente (les années 1910-1920) et ont l’originalité de suivre simultanément deux milieux sociaux, celui de l’aristocratie et celui de la domesticité, avec en revanche un regard souvent plus indulgent sur les aristocrates que celui de Wharton. The Age of Innocence ne s’intéresse hélas pas aux domestiques : si vous cherchez des évocations littéraires de la domesticité anglophone, il faudra vous tourner vers des romans comme Les Vestiges du jour (The Remains of the Day) de Kazuo Ishiguro (qui traite grosso modo de la période 1920-1940) ou vers des témoignages comme Below Stairs de Margaret Powell (qui relate la vie d’une femme de chambre au début du XXe siècle). Du côté des peintres, je vous recommande les tableaux académiques de James Tissot, qui représentent avec un grand sens du détail les milieux bourgeois et aisés du Roayume-Uni de la seconde moitié du XIXe siècle.


[Film] « The Greatest Showman », Michel Gracey

26 mars 2018

GreatestShowman

Référence : The Greatest Showman, film musical réalisé par Michel Gracey, sur un scénario de Jenny Bicks et Bill Condon, avec une musique de John Debney et Joseph Trapanese, produit par Chemin Entertainment et Seed Productions, Laurence Mark Productions et TSG Entertainment, États-Unis, 2017.

L’histoire

The Greatest Showman se présente comme une comédie musicale inspirée de la vie de Barnum, le célèbre homme de spectacle américain du XIXe siècle connu pour ses freak shows puis son cirque. Le film relate rapidement l’enfance de Barnum dans un milieu pauvre puis son accession progressive au rang de « maître de la scène » (ou d’expert en fumisteries, selon les avis), sa relation avec son épouse, l’ouverture du musée Barnum, le recrutement et la mise en avant de la troupe dite des « freaks » et la collaboration avec la chanteuse d’opéra Jenny Lind. Le film est ponctué de nombreuses chansons.

Mon avis

Le film opte pour deux partis pris contestables. D’abord, il n’a pas grand-chose à voir avec la vie réelle de Barnum : c’est une comédie dramatique calibrée à la mode disneyenne (ce serait mieux passé en dessin animé, d’ailleurs, je crois), où Barnum est un gentil idéaliste pauvre qui devient le self made man américain typique et en profite pour aider les femmes à barbe, les nains, les géants, les siamois et tous les gens pas pareils à faire leur coming out dans un grand élan généreux et humaniste. Le film se veut rempli de bonnes intentions, mais, sur le plan de la vérité historique, ça ne tient pas la route une seconde dès qu’on connaît un peu le bonhomme. L’écart avec la réalité est si criant que j’ai eu l’impression d’entendre grincer des aiguillages à chaque nouvelle péripétie montrant la grande âme de celui qui était avant tout un homme d’affaires opportuniste et cupide.

Il y a deux façons de regarder le film à partir de là. Soit on le subit comme un exercice de révisionnisme révoltant par lequel Hollywood réitère le « humbug » (la duperie) de Barnum en réécrivant sa biographie de la façon la plus complaisante afin de légitimer sa propre industrie de grand spectacle opportuniste. Soit on accepte The Greatest Showman comme un film symboliste à message et non comme une biographie historique. Le problème n’est pas nouveau et s’est posé récemment pour d’autres films, comme l’obligeant Confident Royal de Stephen Frears (sorti lui aussi en 2017), qui retraçait la biographie d’un serviteur indien à la cour de la reine Victoria, Mohammed Abdul Karim (dit le Munshi), en conspuant le racisme de la cour britannique… tout en en exemptant la reine elle-même, présentée comme un parangon d’humanisme, là encore au prix de quelques écarts avec la réalité historique.

Faut-il s’attacher à la lettre ou à l’esprit, au respect de la documentation ou au message délivré au public ? Je laisse la question ouverte. Confident Royal et The Greatest Showman prennent la précaution de botter en touche quant à leur appartenance ou non au genre du film biographique : le premier parce qu’il se présente ouvertement comme un film comique, le second parce qu’il se réclame avant tout du genre des comédies dramatiques musicales hollywoodiennes. Mais Confident Royal ne réécrit pas l’histoire dans les mêmes proportions que The Greatest Showman, dont le principe tout entier repose sur un véritable révisionnisme béat. Imaginerait-on un film musical consacré à une exposition coloniale, qui présenterait les organisateurs comme des humanistes bienfaiteurs des minorités qu’ils exposent à la vue des foules moyennant paiement ?

Venons-en au deuxième parti pris du film : sa musique. Elle n’a rien à voir avec la musique réelle de l’époque de Barnum : c’est de la grosse pop commerciale qui tache. Non que j’aie quoi que ce soit contre la pop en général. Le problème, c’est que la réalisation aboutit à des scènes où la musique jure complètement avec les décors, costumes et accessoires, qui, eux, forment une reconstitution assez soignée de l’époque. Il y a en particulier une scène où Jenny Lind, la chanteuse d’opéra, chante quelque chose qui, dans l’histoire, est censé être un air d’opéra très émouvant, mais qui prend la forme d’une chanson aux sonorités complètement anachroniques (« Never Enough »), façon Adèle en moins bien. Le résultat est vraiment bizarre. Ce type d’anachroisme musical assumé a déjà été fait ailleurs au cinéma, par exemple dans le réjouissant Chevalier de Brian Helgeland en 2001, qui relatait la carrière d’un chevalier au fil de tournois scandés par du rock’n’roll (le film s’ouvrait sur un public de paysans occupés à scander We Will Rock You !). Un parti pris que The Greatest Showman semble avoir bien envie d’égaler.

J’ai eu du mal avec les deux partis pris, mais je pense qu’ils auraient pu emporter mon adhésion (ou au moins mon accord relatif) si je n’avais pas trouvé plusieurs défauts sérieux au film.

D’abord, le scénario est vraiment très sirupeux, rempli de clichés, avec des personnages assez inconsistants en dehors de Barnum et de son épouse (eux-mêmes très stéréotypés, tout de même). L’ambiguïté de Barnum dans ses relations avec les freaks (veut-il les aider à se faire respecter ou seulement les exploiter comme des animaux de foire ?) est un peu abordée vers le milieu du film, mais à peine, et sans rien qui écorne vraiment l’image très positive de Barnum qui est ici présentée. L’intrigue secondaire entre Carlyle (joué par Zac Efron) et Anne Wheeler (Zendaya) est clichée au possible et les dialogues ne relèvent vraiment pas le niveau. Pas plus que les paroles des chansons, qui feraient passer la bluette hollywoodienne la plus insipide des années 1950-60 pour un sommet de la chanson à texte.

Ensuite, les chorégraphies des chansons m’ont paru moyennement convaincantes, soit parce qu’elles étaient mal conçues en elles-mêmes, soit parce qu’elles étaient desservies par la réalisation et le montage. Le film essaie de réendosser, en la renouvelant un peu, une esthétique de vieille comédie musicale hollywoodienne classique, mais il n’y parvient que rarement parce que tout s’enchaîne bien trop vite : les mouvements des danseurs sont frénétiques, les changements de plans (cuts) sont trop rapides et ne laissent pas le temps d’admirer la beauté d’un décor ou des mouvements des danseurs. Dans certaines chorégraphies, les danses elles-mêmes sont brouillonnes et assez pauvres (dans la chanson « A Million Dreams », j’ai eu l’impression que Barnum et sa jeune épouse passaient leur temps à courir d’un bord à l’autre d’un toit d’immeuble pour menacer romantiquement de s’en jeter : sans doute le résultat d’un visionnage quelque peu hâtif de Chantons sous la pluie ou de West Side Story).

Quant aux chansons elles-mêmes, beaucoup m’ont semblé réutiliser dans leurs mélodies des ficelles musicales commerciales éculées qu’on entend partout depuis quelques années, ce qui fait que le résultat ne se hissait souvent pas beaucoup plus haut, à mes oreilles, que le niveau d’une mauvaise chanson de générique de fin de Disney ou qu’un tube pop préformaté imposé à grands coups de pub. Les percussions boum-boum pas subtiles et assourdissantes du début du film semblent copier l’ouverture de Chevalier à coups de marteau. Les choeurs sans paroles de « This Is Me » semblent récupérer allègrement les trucs remis au goût du jour par le groupe Of Monsters and Men (vous savez, ceux qui font « oh-oh-oh » ou « ouo-oua-ouoh » en fond tout le temps). Et j’ai été mis mal à l’aise par la chanson « This Is Me », qui se présente comme un numéro de coming out et d’empowerment des minorités inclues dans les spectacles de Barnum. Là encore, à s’en tenir au message proprement dit, tout cela semble plein de bonnes intentions. Mais j’ai eu l’impression que cet air se contentait de copier, en moins bien, les chansons LGBT du type I Will Survive ou I Am What I Am rendues célèbres par Gloria Gaynor, et qui, bizarrement, me convainquent plus, sans doute parce que la question du degré de sincérité ou d’opportunisme dans leur engagement inclusif est moins douteuse. Je ne peux pas m’empêcher d’y voir une récupération opportuniste de la part de studios hollywoodiens qui n’ont pourtant pas fait mieux que Barnum dans leur représentation à l’écran des minorités, LGBT ou autres. Cet exercice de vertu m’a laissé un goût de humbug.

La musique du Greatest Showman colle aux oreilles, ça se réécoute, mais ça ne gagne pas à la réécoute : ce n’est pas du Alan Menken, ni du Andrew Lloyd Webber, clairement. La musique n’invente absolument rien, elle essaie de récupérer tout ce qui marche en ce moment sans parvenir non plus à proposer quelque chose de cohérent, et ça m’agace. Ça fait regretter les comédies musicales de Broadway ou les productions françaises un peu plus cohérentes du type Notre-Dame de Paris.

En dépit de ses nombreux défauts et de ses partis pris embarrassants, le film a des qualités. À commencer par son acteur principal, Hugh Jackmann, qui n’est pas loin de porter le film à lui tout seul, tant il parvient à donner vie, chaleur et crédibilité à un personnage qui devait être bien plat sur le papier. J’ai été impressionné par sa performance. Le reste du casting, à défaut d’être très bien mis en valeur, joue correctement son rôle. Les décors et costumes sont soignés, sauf en quelques endroits (les lions en images de synthèse piquent les yeux). Il y a quelques belles scènes, notamment les chorégraphies avec les freaks, émouvantes et où tout le monde joue à fond, qui parviennent à donner un souffle incontestable à des moments comme la chanson « This Is Me ». Et le film multiplie tellement les efforts pour emporter le spectateur dans son mouvement que j’ai fini par m’y prendre en quelques endroits, en tout cas jusqu’à la réplique suivante vraiment trop plate ou jusqu’à la prochaine scène vraiment trop clichée.

Bref, je n’ai pas été bien convaincu. Le film m’a tout de même donné envie de voir La La Land, dont la bande originale est l’œuvre des mêmes compositeurs, mais qui a l’air un peu plus subtil.

Paragraphe contenant quelques révélations mineures. Le critique du Nouvel Observateur a relevé une énorme bévue dans le scénario en termes d’incohérence chronologique interne : les filles de Barnum ne vieillissent pas : elles sont enfants quand il débute, et toujours enfant 25 ans plus tard quand il ouvre son musée avec ses freak shows, et encore et toujours enfants à la fin du film plusieurs années après ! Fin des révélations.


Ken Liu, « L’Homme qui mit fin à l’Histoire »

26 février 2018

LiuHommeQuiMitFin

Référence : Ken Liu, L’Homme qui mit fin à l’Histoire, Le Bélial’, collection « Une heure-lumière », 2016 (The Man Who Ended History : A Documentary, 2011).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Futur proche.
Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.
Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire.

« Ken Liu est un génie. » Elizabeth Bear

Ken Liu est né en 1976 à Lanzhou, en Chine, avant d’émigrer aux États-Unis à l’âge de onze ans. Titulaire d’un doctorat en droit (université de Harvard), programmeur, traducteur du chinois, il dynamite les littératures de genre américaines depuis une dizaine d’années, collectionnant distinctions et prix littéraires, dont le Hugo, le Nebula et le World Fantasy Award. En France, son recueil La Ménagerie de papier (Le Bélial’, 2015) est lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2016. »

Mon avis

Cette novella de SF est une nouvelle preuve qu’un récit n’a pas besoin d’être très long pour être une (très grande) réussite. En une centaine de pages (au format poche), Ken Liu aborde le thème du voyage dans le temps d’une façon très originale (il fallait déjà le faire), traite de sujets brûlants telles que l’écriture de l’Histoire, la mémoire des crimes contre l’humanité face au négationnisme, la place à accorder aux témoignages par rapport aux travaux des historiens, la notion de preuve en histoire, les contorsions de la diplomatie internationale, l’attitude ambivalente des Etats, les difficultés juridiques posées par le voyage dans le temps, les relations entre la Chine et le Japon et les Etats-Unis, la différence entre la notion américaine du sujet et l’esprit collectif chinois, etc.

… le tout en peu de mots et comme au passage, par un savant hasard, au fil d’un récit qui prend la forme d’une série d’extraits d’un documentaire, mais aussi d’interviews, de micro-trottoirs, de témoignages devant des institutions internationales… et qui, en dépit de la grande variété de ses formes, reste resserré et tendu comme une corde, et porté par plusieurs personnages bien campés et marquants.

Ken Liu donne ici une leçon d’humanité, mais, en dépit des sujets abordés, son livre parvient à rester une fiction et non un essai ou un documentaire, et ce n’est pas ce que cette novella a de moins magistral. L’auteur se contente d’émettre une hypothèse (et si un savant trouvait le moyen d’observer le passé d’un lieu donné de façon très précise et exacte, avec pour prix le fait de devoir renoncer à jamais à observer cette partie précise du passé par la suite ?) et, cette hypothèse, il en tire implacablement toutes les conséquences, en poussant jusqu’au bout dans leurs retranchements toutes les institutions et les parties en présence qui en seraient affectées, aussi bien les familles des victimes, les historiens, les gens en général, que les États, les institutions internationales ou les médias.
Ni Akemi Kirino, la découvreuse des « particules de Bohm-Kirino », ni Evan Wei, qui met au point le procédé d’observation du passé et l’utilise pour exiger la reconnaissance par les Etats des tortures subies par les victimes de l’unité 731, ne sont des gens parfaits. Les choix d’Evan Wei eux-mêmes sont remis en question, y compris par des collègues historiens et pour des raisons valables. Nombre des questions soulevées par la fiction ne reçoivent pas de réponse tranchée : c’est aux lecteurs d’y réfléchir une fois le livre refermé.
Le rythme et la tension constante du récit (qui fait alterner les témoignages sur le passé et la progression du récit de la vie des scientifiques découvreurs du procédé d’observation du passé) contribuent eux aussi à conserver un équilibre salutaire entre la part documentaire, historique, de cette novella, et sa composante romanesque.

Le « procédé de Bohm-Kirino » est introduit par deux ou trois pages de vulgarisation d’une grande clarté, mais n’est jamais expliqué très en détail. Il apparaît vite que le voyage dans le temps n’est ici qu’un prétexte utilisé par l’auteur pour nous mettre au pied d’un certain nombre de murs pénibles et nous faire réfléchir – et ressentir. Les amateurs de hard science oseront-ils en être déçus ? Pour ma part, ce type d’emploi des thèmes de la SF fait partie de ce que le genre peut apporter de meilleur à la littérature.

Pour toutes ces raisons, j’ai dévoré cette novella et je ne peux qu’en conseiller très chaudement la lecture, aussi bien aux amateurs d’histoires de voyages dans le temps qui chercheraient une approche originale du thème qu’aux amateurs d’ouvrages d’histoire du XXe siècle, ainsi qu’à tous ceux qui se demanderaient encore en quoi un récit de science-fiction peut donner à réfléchir sur les problèmes actuels d’écriture de l’histoire.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 8 janvier 2018 avant de le poster ici.


[Film] « Le Congrès », d’Ari Folman

17 septembre 2013

LeCongres-AriFolman

Le Congrès est un film de science-fiction réalisé par Ari Folman, qui en signe aussi le scénario, adapté d’un roman de l’écrivain polonais Stanislas Lem, Le Congrès de futurologie, paru en 1973. Stanislas Lem (1921-2006) est plus connu pour un autre de ses romans, Solaris, plusieurs fois adapté au cinéma. Ari Folman, lui, s’est surtout fait remarquer avec Valse avec Bashir, un film d’animation documentaire sur le conflit israélo-libanais qui avait remporté de nombreux prix. Le film est une co-production américaine, luxembourgeoise, israélienne et polonaise.
Je n’ai pas (encore) lu le roman dont Le Congrès est adapté, et je ne le critiquerai donc pas en tant qu’adaptation. D’après ce que j’ai pu lire, Folman a gardé une certaine autonomie par rapport au roman et a modifié ou accentué des choses pour se rapprocher des enjeux technologiques actuels (le roman est une évocation des dictatures d’Amérique du Sud, ce qui se voit beaucoup moins dans le film, alors que ce dernier développe une réflexion très critique sur les évolutions récentes et futures de l’industrie du cinéma et sur la massification des nouvelles technologies). En tout cas, regardé en tant qu’œuvre autonome, le film s’en sort très bien.

L’histoire commence en 2013. Une actrice américaine sur le retour, Robin Wright (qui joue son propre rôle dans le film : elle s’est fait connaître pour ses rôles dans Princess Pride et Forrest Gump), se voit proposer une offre de dernière chance par la compagnie Miramount : se faire scanner pour devenir une actrice numérique, c’est-à-dire céder à la compagnie les droits sur son image et son jeu sur tous supports et sur tous sujets. Miramount possèdera l’image « Robin Wright » tandis que la vraie Robin Wright s’engagera à ne plus jamais jouer de rôle où que ce soit.

Wright est d’abord excédée par les implications d’un pareil contrat. Mais son fils Aaron est atteint du syndrome d’Usher, une maladie probablement incurable et dont les soins coûteront évidemment beaucoup d’argent…
Toute la première partie du film tourne donc autour du monde du cinéma et des conséquences des nouvelles technologies sur les relations entre les acteurs et les producteurs. Elle prend son temps, avec un côté drame psychologique, et est littéralement portée par les excellentes performances des acteurs (Robin Wright elle-même et aussi Harvey Keitel). Les éléments proprement « science-fictifs » restent discrets mais montent en puissance doucement.

Ils ne prennent vraiment leur essor qu’avec la seconde partie du film : Wright accepte le contrat, elle se fait scanner et l’intrigue bondit vingt ans plus tard. C’est là que le film bascule en animation, ce qui s’accorde très bien avec la société que dépeint Folman… et avec le « tournant dickien » de l’intrigue, qui joue de plus en plus sur les couches d’illusion et de réalités imbriquées jusqu’à l’inextricable.
Le propos politique du film atteint là sa plus grande force, lorsque Wright se trouve confrontée à une nouvelle « révolution technologique » que Miramount s’apprête à révéler au public à l’occasion du « Congrès de futurologie ». Dans l’intervalle Miramount a pris de plus en plus d’importance dans la vie quotidienne, et sa nouvelle invention va bouleverser de fond en comble la vie des gens et la réalité elle-même, avec des conséquences qui feraient passer le « simple » scan d’acteurs pour une broutille.
Wright a fort à faire pour démêler les événements, et les spectateurs aussi : le scénario devient sans doute un peu désordonné… mais il donne toujours autant à réfléchir, aborde frontalement et avec force la question de la société du divertissement, de la course à la technologie, des usages des nouvelles technologies par les multinationales qui pèsent lourdement sur les évolutions sociales et tentent de plier l’éthique à leurs intérêts.

Ce n’est pourtant pas un film de pure réflexion, car l’ensemble reste souvent non résolu, voire simplement esquissé, mais les questions sont posées, et surtout, en termes de cinéma, on s’y retrouve : l’animation est superbe, créative, utilisée avec ingéniosité, il y a des scènes et des plans excellents, et l’atmosphère de ce monde troublant est très bien installée puis entretenue. L’aventure de Robin Wright se perd entre le rêve, l’hallucination et le cauchemar, dans une poésie qui oscille entre la mélancolie et les paradis artificiels.

Il y a énormément de choses à en dire, ne serait-ce que sur l’emploi génial de l’animation pour aborder ces sujets-là. L’animation en 2D oscille savamment entre le pastiche des vieux cartoons, l’esthétique psychédélique des années 1980, et l’esthétique… actuelle, celle des animations en Flash à deux balles, avec leur côté très plat et figé, et des icônes tout en couleurs des réseaux sociaux, des sites Web et des applications pour smartphones. Ce monde facebookisé et googlisé où toutes les interfaces sont simplifiées à outrance et parées de couleurs joyeuses comme pour infantiliser les adultes en leur faisant oublier les « détails » techniques et les conséquences des technologies qu’on leur fait adopter. Le tout sur un refrain savamment programmé de « révolution technologique » martelé à coups d’annonces marketing — l’une des scènes est une parodie assassine des annonces commerciales gouroutesques d’un Steve Jobs.

Je crois qu’il est important de voir ce film pour se faire son propre avis, car, selon les opinions, le mélange peut sembler prendre plus ou moins bien, le scénario et la fin peuvent convaincre plus ou moins, etc. Mais l’ensemble est très honorable et donne matière à réflexion.

Ce film a un côté « OVNI esthétique de SF » qui fait plaisir à voir. On pourrait tenter des rapprochements avec d’autres films d’animation. Le côté « personnages toons et critique sociale pessimiste » rappelle les films animés de Ralph Bakshi (non pas Le Seigneur des anneaux, son film le plus connu en France, mais les autres, comme Heavy Traffic et Cool World, même si Folman ne va pas jusque là dans le trash). Le vertige dickien me rappelle un peu l’excellent A Scanner Darkly de l’Américain Richard Linklater (adapté de Substance mort de Philip K. Dick et sorti en 2006), un film d’animation en rotoscopie où un agent incarné par Keanu Reeves se perd peu à peu dans un dédale d’hallucinations. Et on pourrait aussi penser au tout aussi excellent Paprika du Japonais Satoshi Kon (2006 aussi), pour tout l’aspect « fusion entre rêve et réalité » et l’emploi de la mise en abyme pour nourrir une réflexion sur le cinéma et l’image en général. Sans atteindre peut-être le niveau de ce dernier film, qui est pour moi un chef-d’œuvre, Le Congrès reste une excellente surprise, qui mérite le déplacement et montre que Folman est décidément un réalisateur à suivre.

Cette critique a été postée sur le forum elbakin.net en juillet 2013, et légèrement rebricolée ensuite.


Bartolomé de Las Casas, « Très brève relation de la destruction des Indes »

24 juillet 2013

LasCasasTreBreveRelation

Référence : Bartolomé de Las Casas, Très brève relation de la destruction des Indes, traduit de l’espagnol par Fanchita Gonzalez Batlle, avec une introduction de Roberto Fernandez Retamar, Paris, La Découverte et Syros, 1996 (première édition : Maspero, 1975).

Avant-propos salutaire (ajouté le 3 janvier 2020) : Ce message est l’un des plus consultés de ce blog. Je m’en réjouis, parce que c’est une bonne anthologie et que je suis content que ce billet permette à d’autres gens de la découvrir ou d’en prolonger la lecture. Toutefois, devant les intitulés de certaines recherches aboutissant à cette page, j’éprouve le besoin de rappeler, au cas où, que, si vous êtes étudiant-e à l’université ou élève dans le secondaire et que vous cherchez des informations sur ce roman, par exemple dans la perspective d’un devoir, ledit devoir ne doit pas recopier textuellement des passages de cette page, ni y pomper allègrement des analyses que votre cerveau devrait normalement se charger de faire tout seul comme un grand afin de se muscler les neurones, ce qui reste le but premier de vos études. Voilà. Histoire que des professeurs navrés ne viennent pas m’injurier après…

***

Un prêtre dominicain face à la conquête des Amériques

En pleine conquête des Amériques par les conquistadors espagnols, au XVIe siècle, de rares voix discordantes se font entendre pour dénoncer les exactions commises par les conquérants dans ces nouvelles terres qu’on appelle encore « les Indes ». Le plus connu et sans doute le plus énergique de ces dénonciateurs salutaires est le prêtre dominicain Bartolomé de Las Casas, qui a multiplié les actions politiques et religieuses en faveur des populations amérindiennes et prône un contrôle accru des actes des colons.

Premier prêtre à avoir été ordiné aux Indes occidentales (en 1513), il est d’abord propriétaire d’une de ces encomienda, exploitations déléguées par le roi d’Espagne aux colons et dans lesquelles les Indiens sont réduits en esclavage et exploités de la façon la plus inique. Mais, révolté par le traitement inhumain réservé aux Indiens et horrifié par les massacres auxquels s’adonnent les conquistadors, Bartolomé de Las Casas renonce, à peine un an plus tard, à sa propriété, et consacre le reste de sa vie à dénoncer les violences qui se poursuivent d’année en année dans les nouvelles colonies, à tenter d’imposer des réformes et à rédiger plusieurs livres dont certains ne sont publiés que longtemps après.

L’une de ses démarches les plus fameuses est sa participation à la controverse de Valladolid, en 1550-1551, au cours de laquelle s’affrontent plusieurs approches théologiques et politiques, notamment sur la question de savoir si les populations amérindiennes ont une âme. Cette controverse a fait l’objet d’un roman de Jean-Claude Carrière paru en 1992 et dont j’avais parlé sur ce blog. C’est ce roman qui m’a intéressé à la figure de Bartolomé de Las Casas et m’a donné envie d’aller lire directement l’un des nombreux livres qu’il a écrits sur l’histoire des Indes. Le plus court et le plus accessible est sa Brevísima Relación de la destrucción de las Indias, qu’il termine autour de 1550.

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre en entamant la Très brève relation de la destruction des Indes. Une histoire de la colonisation espagnole des Amériques ? Un réquisitoire contre les coupables ? En réalité, ce qu’on découvre dans ces pages, c’est avant tout un témoignage sur des massacres, des trahisons et des tortures systématiques, qui relèvent de ce qu’on appelle de nos jours un génocide et des crimes contre l’humanité. De court chapitre en court chapitre, chacun traitant d’une colonie différente, des pratiques tristement similaires se retrouvent. Bartolomé de Las Casas ne donne pas beaucoup de détails sur les circonstances, seulement ce qu’il faut pour servir de preuve : des lieux, des dates, les noms des chefs et des peuples massacrés, le nombre de victimes. Les noms des coupables, eux, il les tait, pour des raisons aisément compréhensibles puisque je suppose qu’il aurait été dangereux d’accuser nommément ceux qui étaient alors de grands personnages du royaume d’Espagne. Mais son récit était certainement transparent pour les lecteurs de son époque et il doit l’être toujours pour les historiens de la colonisation des Amériques.

Tout le reste du livre est une longue série de récits de massacres, de tortures et de pratiques iniques, de paroles données aux indigènes et jamais tenues, d’engagements jamais respectés. Le mépris des populations locales conduit les conquérants à bafouer le peu de morale qu’ils auraient été tenus de respecter dans leur pays. L’accumulation de ces récits de massacres ne peut susciter chez les lecteurs que la consternation et la révolte. Celles de l’auteur sont communicatives. Il parle en tant que prêtre, favorable par ailleurs à une colonisation qu’il conçoit comme une évangélisation, fermement convaincu qu’il est de la supériorité de sa religion sur les autres ; mais la conversion des populations locales ne peut être à ses yeux que pacifique et progressive. Et notre auteur découvre avec colère la conception toute flexible de la charité chrétienne des conquistadors auxquels il a affaire.

Introduction et commentaire :

indispensables et perfectibles…

Un document historique relatif à une époque si ancienne, et relatant des événements si horribles, nécessitait un travail d’édition, d’introduction et de commentaire solide, afin de permettre aux lecteurs de garder la distance réflexive nécessaire envers les émotions violentes que sa lecture ne peut manquer de susciter. D’abord parce que la parole des témoins doit être complétée par (et comparée avec) celle des historiens actuels, qui ont pu confronter le témoignage de Las Casas à toutes sortes d’autres preuves et d’autres documents. Ensuite parce que le livre de Las Casas n’est pas un « rapport d’Amnesty International avec quatre siècles d’avance » (contrairement à ce qu’affirme un peu vite la critique de Télérama citée en quatrième de couverture). Las Casas a certes la fibre d’un militant défenseur des droits humains, malgré la distance qui le sépare de notre conception actuelle de ces droits, et le combat acharné qu’il a livré pour de telles valeurs est tout à son honneur. Mais son livre n’est pas un rapport documenté comme peuvent l’être les rapports des ONG actuelles, et Las Casas n’est pas non plus un historien contemporain. Son livre est un document remontant au XVIe siècle, qui nécessite un commentaire et une remise en perspective historique pour être bien compris. Et c’est un pamphlet qui cherche à convaincre et, sans forcément déformer les faits, contient une part de rhétorique pour renforcer l’impact de son propos.

De ce point de vue, l’édition que j’ai lue chez La Découverte fournit les bases indispensables à cette remise en perspective historique, mais elle aurait pu être mieux faite.

Le texte de Las Casas est précédé de deux avant-propos. D’abord une note de l’éditeur longue de 5-6 pages, non datée, écrite sans doute au moment de la réédition du livre chez La Découverte et Syros en 1983. Puis une introduction par l’universitaire cubain Roberto Fernandez Retamar datant de juin 1976. Ces précisions ne sont pas inutiles, comme vous allez voir. La note de l’éditeur donne les éléments biographiques de base sur la vie et l’œuvre de Bartolomé de Las Casas dont je viens de donner un aperçu, et se termine par une brève évocation de la postérité de Las Casas. C’est ce dernier sujet qui fait l’objet principal de l’introduction de Roberto Fernandez Retamar. Les écrits de Las Casas ont en effet pu servir à alimenter ce qu’on appelle la « légende noire » de la conquête espagnole des Amériques : une diabolisation systématique des actes des Espagnols, diabolisation dont Retamar montre très bien le caractère biaisé et retors puisque les actes des Espagnols n’étaient ni plus ni moins horribles que ceux des autres conquérants européens à la même époque et aux époques suivantes, aux Amériques et ailleurs.

Mais cette « légende noire », à laquelle Retamar oppose une réhabilitation de la figure de Las Casas, est aussi étroitement liée à l’histoire contemporaine des pays d’Amérique latine, c’est-à-dire à leurs indépendances au fond toutes récentes à l’échelle de l’Histoire longue. Un autre aspect passionnant de son introduction est donc la réception récente et contemporaine de la figure de Las Casas (et de ses livres) par les habitants et les universitaires des pays d’Amérique latine, dans le cadre de la création d’une identité culturelle et politique propre de ces pays marqués par la conquête espagnole.

Là où les choses deviennent plus compliquées, c’est quand on se rend compte que, depuis 1976, l’introduction de Retamar est devenue elle aussi un objet d’histoire. J’ai été surpris et quelque peu amusé de me rendre compte petit à petit, à la lecture, que j’avais affaire à une introduction polémique, résolument marxiste-léniniste, et qui (chose plus gênante) remplaçait parfois l’argumentation par un rejet pur et simple de telle position à grands coups de métaphores aussi colorées qu’énergiques. Heureusement cela n’arrive pas trop souvent, et le raisonnement du chercheur ne coule jamais complètement sous les tentations de l’idéologie aveugle. Mais à bientôt quarante ans de distance, cette introduction apparaît étroitement liée à la situation à Cuba dans les années 1970, en plein contexte de guerre froide. De sorte que l’introduction de Retamar aurait besoin elle aussi d’une introduction ou de notes pour être replacée dans son contexte et ne pas donner lieu à des malentendus cocasses… Bref, il serait temps de remettre à jour cette édition en y ajoutant un commentaire plus récent, qui pourrait accessoirement prendre en compte les autres études sur Las Casas qui n’ont pas pu manquer de paraître en quarante ans.

Mais là où cette édition pèche vraiment, c’est par l’absence complète de notes accompagnant le texte de Las Casas. Même peu nombreuses, elles éclaireraient beaucoup la lecture, en explicitant notamment les allusions toujours feutrées aux principaux conquistadors, que des historiens reconnaîtront sûrement sans peine, mais pas le lecteur lambda… même chose pour les chefs indiens dont les noms sont cités. J’aurais aussi aimé quelques analyses sur l’image que Las Casas cherche à donner des Indiens, invariablement présentés comme doux, pacifiques et innocents de tout dans son livre. Je crois volontiers à leur innocence et à l’injustice du traitement ignoble qui leur a été réservé, mais il y a tout de même une part de mythe du bon sauvage dans cette affaire, le tout étroitement lié à la vision du monde qu’a Las Casas en tant que chrétien et en tant que prêtre. De même, un point de vue d’historien sur le déroulement de la conquête, sur les traités et les lois à son sujet, sur le nombre des victimes, etc. aurait été bienvenu.

En conclusion

Bref, si les éléments de commentaire présents dans cette édition sont loin d’être dépourvus d’intérêt, ils pourraient être mieux à jour et ne donnent qu’assez peu d’aide sur le détail du texte. De ce fait, cette édition de la Très brève relation de la destruction des Indes n’est pas aussi accessible à un lectorat d’étudiants ou de simples curieux qu’elle pourrait l’être.

Si vous découvrez complètement le sujet, je vous conseille fortement de commencer plutôt, soit par un manuel universitaire sur l’Espagne du siècle d’or, soit par le roman de Jean-Claude Carrière (ou le téléfilm correspondant scénarisé par le même et réalisé par Jean-Daniel Verhaeghe en 1992). Ces derniers relèvent de la fiction, mais s’appuient sur un travail de documentation sérieux et constituent une bonne introduction à la vie de Bartolomé de Las Casas et à son époque. Il sera temps ensuite de lire le livre de Las Casas lui-même. (De mon côté, je vais voir si je peux en trouver une meilleure édition.)


Timothy Zahn, la trilogie de Thrawn (univers de la Guerre des étoiles)

15 mars 2013

Référence : Star Wars, la Guerre des étoiles. Tome 2 : la trilogie de Timothy Zahn (L’Héritier de l’Empire, La Bataille des Jedi, L’Ultime Commandement), Paris, Omnibus, 1995, 1066 pages.

Notez que cette trilogie a été rééditée depuis sous le titre La Croisade noire du Jedi fou, que je n’emploierai pas ici parce qu’il est laid et discutable. J’aurais plutôt tendance à parler de « la trilogie de L’Héritier de l’Empire » ou de « la trilogie de Thrawn », du nom du principal adversaire qu’y affrontent les héros.

Retour sur La Guerre des étoiles

La sortie au cinéma de la première trilogie de films La Guerre des étoiles du réalisateur américain George Lucas, entre 1977 et 1983, est un coup de tonnerre dans le milieu de la science-fiction américaine et le point de départ d’un des plus gros et des plus rentables univers de franchise multisupports. L’univers s’est considérablement agrandi depuis. La trilogie de 1977, rajeunie et retouchée, a connu une deuxième sortie au cinéma en 1997 sous le nom d’édition spéciale. Une deuxième trilogie dirigée par George Lucas, les « Épisodes I à III », dont l’intrigue est située avant la première et relate l’origine de Dark Vador, est sortie entre 1999 et 2005 ; une série animée, Clone Wars, a couvert les périodes intermédiaires entre les films de la deuxième trilogie ; d’innombrables romans, comics, jeux vidéo, jeux de société, sont venus étendre l’univers dans toutes les directions, sans parler des produits dérivés de toute sorte assurant sa diffusion aux quatre coins du monde jusqu’à aujourd’hui. George Lucas a revendu son studio, Lucasfilm, à Disney en octobre 2012, et une troisième trilogie de films est déjà en route, qui se déroulera cette fois après la trilogie de 1977 (c’est-à-dire les « Épisodes IV à VI ») et constituera les « Épisodes VII à IX » (malgré les multiples déclarations de Lucas qui assurait avoir « terminé son histoire »).

On connaît bien la place énorme que La Guerre des étoiles a prise dans la culture. On se demande souvent pourquoi ces films ont obtenu un tel succès. Mais à cette question, je ne répondrai pas en leur trouvant une portée symbolique universelle qu’ils n’ont pas plus que beaucoup d’autres films de cette époque, ni en essayant d’inventer à George Lucas une culture érudite ou une maîtrise des mythologies du monde qu’il n’avait pas – on peut tout au plus évoquer à ce sujet le trop fameux Campbell et son Héros aux mille et un visages, lequel, soit dit en passant, est très loin d’être une référence pour les chercheurs qui étudient vraiment les mythologies.

À mes yeux, le succès s’explique plutôt par les qualités proprement cinématographiques de ces films (les effets spéciaux, la musique de John Williams, les acteurs, les dialogues), qui les ont élevés au-dessus des films de série B voire Z de science-fiction auxquels ils empruntaient la plupart des éléments de leur univers et de leur intrigue (c’est une banalité que de rappeler que La Guerre des étoiles est tout sauf un univers novateur, mais plutôt un assemblage assez opportuniste de grosses ficelles qui marchent : la différence, c’était que les films étaient très bien faits pour l’époque).

Ajoutons à cela le côté « films-cultes » rapidement acquis par la trilogie aux États-Unis, l’influence disproportionnée de la culture américaine en Europe qui y assure leur diffusion… mais aussi, tout simplement, le fait que cet univers de fiction dépasse rapidement les films proprement dits pour s’étendre à d’autres supports, ce qui lui permet de s’élargir et de s’enrichir considérablement, dès avant la sortie de la deuxième trilogie.

Comment a été conçue la trilogie de Timothy Zahn ?

Et donc, parmi ces autres supports, on trouve notamment des romans. De nos jours, des romans dans l’univers de la Guerre des étoiles, on en compte des centaines, et la plupart d’entre eux ont mauvaise réputation, y compris auprès des fans. Pourtant, si la publication de romans de commande dans cet univers a commencé extrêmement tôt et s’est faite dès le départ sous le contrôle de George Lucas (preuve que Lucas a toujours été un homme d’affaires au moins autant qu’un cinéaste), elle n’a pas toujours été aussi intense, ni aussi industrielle. Et certains de ces romans se sont vite distingués, par leurs qualités propres ou leur importance dans l’expansion de l’univers des films. La trilogie écrite sur commande par Timothy Zahn et publiée entre 1991 et 1993 compte sans conteste parmi les plus appréciés de ces romans.

J’ai lu cette trilogie pour la première fois il y a déjà de longues années, à la fin des années 1990. Avec tout le foin qui est fait actuellement autour d’une future troisième trilogie (dont on sait déjà qu’elle développe une intrigue originale et non pas une adaptation de romans ou de comics), j’ai éprouvé le besoin de la relire, pour voir si je l’apprécierais toujours. Je l’ai relue dans la même édition que je m’étais procurée à l’époque : la traduction intégrale regroupée dans le tome 2 des Omnibus Star Wars, une collection pratique avec son moyen format, ses couvertures solides et son côté « pavés pleins d’aventures » qui m’a toujours bien plu. Je passe en revanche rapidement sur la couverture, ornée d’un kitschissime portrait de George Lucas en majesté, tout de barbe poivre et sel, avec un regard qui je suppose essaie de faire « visionnaire » (le nom de l’auteur des romans, quant à lui, figure en tout petit en bas).

ZahnTrilogieDeThrawn

Les romans sont précédés par deux petites préfaces, l’une dans le style « nostalgie » par le traducteur Michel Demuth, l’autre plus informative par Patrice Duvic (mais qui est ce type, d’ailleurs ? Réponse sur Wikipédia : il a pas mal travaillé comme anthologiste, critique ou directeur littéraire dans les milieux de l’édition des littératures de l’imaginaire).

Et donc, après ça, on se plonge dans plus d’un millier de pages bourré à craquer d’aventures galactiques. Oui, mais… est-ce que c’est vraiment du bon ? Nous allons voir ça, mais, pour commencer, il faut dire un mot de Timothy Zahn et du contexte dans lequel il a publié sa trilogie.

Timothy Zahn, comme on l’apprend dans la préface de Duvic, est donc un écrivain américain né en 1951 à Chicago et qui a fait des études de physique avant d’abandonner sa thèse (en partie par contrainte : son directeur de thèse est mort) pour se consacrer à l’écriture. Quand on dit « se consacrer à l’écriture », dans le cas de Timothy Zahn, ça signifie avant tout publier un maximum de textes, en particulier des nouvelles dans des revues qui payent, afin d’essayer de vivoter correctement tout en préparant des romans et en priant pour que le tout se vende bien. C’est un profil d’auteur particulier, très différent par exemple de l’écrivain qui a un métier à côté pour vivre et publie des choses de temps en temps (et c’est le genre de début de carrière dans la SF qui serait nettement plus compliqué en France, où il y a très peu de revues consacrées aux littératures de l’imaginaire et où les nouvelles rapportent encore moins que là-bas !). Zahn publie ainsi beaucoup de nouvelles en peu de temps, remporte au passage un prix Hugo, et publie aussi plusieurs romans.

Bref, c’est un auteur encore jeune mais avec un bon début de carrière derrière lui, lorsqu’il se fait passer commande d’une trilogie de romans dans l’univers de La Guerre des étoiles.

Pour être tout à fait complet, il faut aussi avoir en tête les contraintes inhérentes à une commande de ce genre : contraintes de temps et de place, j’imagine, mais aussi contraintes liées à ce qui est permis ou non par Lucasfilm. À l’époque, George Lucas interdit aux auteurs de « l’univers étendu » de détailler les événements qui ont abouti à la création de l’Empire galactique, période qu’il compte traiter dans sa deuxième trilogie, qui en est alors à l’état d’ébauches de scénarios. Il ne faut donc pas s’étonner si Timothy Zahn ne fait que des allusions assez vagues à ces événements, notamment aux « Guerres cloniques » (traduction de l’époque pour « Clone Wars » : n’est-elle pas délicieuse ? C’est autre chose que « guerre des clones », quand même). Je serais assez curieux de savoir aussi si Zahn a dû respecter des contraintes en matière de style, par exemple, mais je n’ai pas trouvé d’informations là-dessus.

Autre difficulté à l’époque : « l’univers étendu » au delà des trois premiers films l’est alors beaucoup moins qu’aujourd’hui. Timothy Zahn doit inventer pratiquement à partir de rien un futur à l’univers des films, après Le Retour du Jedi. Et il ne dispose évidemment pas des sites ou des encyclopédies de fans sur Internet, alors nettement moins développé qu’aujourd’hui… Où puise-t-il son inspiration, alors ? Dans les conseils des gens de Lucasfilm, je suppose… mais aussi dans les pages du jeu de rôle publié en 1987 par West End Games, et qui avait déjà accompli un gros travail d’extrapolation à partir des moindres détails des films dans le but de permettre à des groupes de joueurs de vivre des aventures complètes dans tous les coins de la galaxie autour d’une table, avec quelques dés et des fiches de personnages. C’est là l’une des multiples dettes des cultures de l’imaginaire actuelles au jeu de rôle sur table, loisir hautement créatif et aussi grandiose qu’injustement méconnu du vulgaire.

Donc, Zahn publie sa trilogie en 1991-1993, et elle remporte un succès immédiat. Pour autant, le statut de ce qu’a inventé Zahn était alors et reste toujours très précaire. Comme toutes les créations de « l’univers étendu », sa trilogie n’a de valeur que dans la mesure où elle n’est pas contredite par les futurs films, autrement dit par la « vision grandiose » de George Lucas. Et cela quelle que soit la qualité des créations de Zahn ou d’autres auteurs. Ce statut précaire des auteurs et la reconnaissance plus que relative de leurs créations, même lorsqu’elles sont de qualité, est une loi amère des univers de franchise. Les exemples sont innombrables : on pourrait citer Don Rosa et sa Jeunesse de Picsou élaborée pour Disney, mais aussi des auteurs ayant travaillé pour les univers de super-héros de Marvel ou Dark Horse, ou d’autres univers de science-fiction ou de fantasy. Zahn a tout de même réussi à laisser une trace durable dans « le canon », c’est-à-dire dans les films : le nom de Coruscant, la planète-capitale de la galaxie dans la deuxième trilogie de films, est au départ une invention de Zahn, de même que quelques autres détails.

Que raconte la trilogie de Thrawn ?

La trilogie écrite par Timothy Zahn est située cinq ans après Le Retour du Jedi. Après sa victoire décisive sur l’Empire lors de la bataille d’Endor, la Rébellion a su inverser le rapport de forces et a désormais l’avantage dans la guerre. L’Empire n’occupe plus qu’un quart des mondes qu’il dominait auparavant. Les héros de la Rébellion ont pris Coruscant, la planète-capitale de l’Empire, et ont fondé la Nouvelle République. La princesse Leia est désormais mariée à Han Solo et enceinte de jumeaux qui s’annoncent dotés d’une grande sensibilité à la Force. Elle prête son aide et son expérience de diplomate à la politicienne Mon Mothma dans les relations délicates avec les systèmes planétaires qui hésitent encore entre l’Empire et la République. Luke Skywalker, dernier Jedi de la galaxie, recherche des informations sur l’ancien Ordre Jedi afin d’en fonder un nouveau, et espère encore retrouver des Jedi survivants.

Mais pendant ce temps, aux confins de la galaxie, un nouveau chef militaire a pris la tête de la flotte spatiale de l’Empire : le Grand Amiral Thrawn, un extra-terrestre humanoïde à la peau bleutée et aux yeux rouges doté d’un sens de la stratégie hors du commun. Thrawn a mis au point une stratégie complexe pour inverser le cours de la guerre et rétablir définitivement la suprématie impériale. Cette stratégie, qui nous est dévoilée au fil des conversations entre Thrawn et son principal subalterne, le commandant Pellaeon, implique notamment de retrouver un entrepôt secret où l’empereur Palpatine a dissimulé divers outils technologiques que Thrawn mettra ensuite à profit de façon diaboliquement ingénieuse. Au programme, entre autres : les cylindres de clonage ayant servi pendant les Guerres Cloniques, un manteau-bouclier capable de rendre un vaisseau indétectable… mais Thrawn a également recours à un allié aussi puissant que dangereux : Joruus C’Baoth, clone d’un maître de Jedi de l’Ancienne République, qui a sombré à la fois dans la folie et dans le Côté Obscur de la Force. Or Joruus C’Baoth n’aime rien tant que contrôler totalement les esprits de quelques personnes. Pour se concilier ses services, Thrawn lui promet de lui remettre Luke Skywalker, ainsi que Leia et ses jumeaux Jedi…

Pendant ce temps, ailleurs encore, la mort de Jabba le Hutt a laissé un vide dans le monde des contrebandiers. Son remplaçant dans le rôle du chef de contrebande particulièrement doué et influent est un humain nommé Talon Kaarde, qui conserve une attitude neutre dans le conflit entre l’Empire et la Nouvelle République, et offre indifféremment ses services aux deux camps. L’assistante de Talon Kaarde est Mara Jade, une humaine particulièrement sagace. Mais Mara Jade a visiblement un lourd passé et beaucoup de secrets, parmi lesquels l’origine de ses talents dans l’utilisation de la Force… et sa haine sans bornes pour Luke Skywalker.

Au fil des tomes, le Grand Amiral Thrawn mène à bien ses desseins machiavéliques, tandis que la Nouvelle République, ébranlée sur ses bases fragiles, doit apprendre à connaître ce nouvel adversaire. Plusieurs autres personnages importants de la trilogie de 1977 sont également de retour, dont bien évidemment R2D2 et C3PO, mais aussi Chewbacca et Lando Calrissian. Zahn introduit également plusieurs autres nouveaux personnages, lieux ou engins importants : Nkllon et l’exploitation minière de Lando ; Kashyyk, la planète des Wookies ; la flotte Katana, une flotte perdue de l’Ancienne République ; Honoghr et les Noghri ; et j’en passe qui vous gâcheraient la surprise. Ah, et j’avais mentionné que Luke entraîne Leia à devenir une Jedi, avec sabre laser, empathie et télékinésie ?

Mon avis sur la trilogie de Thrawn

Venons-en enfin à la critique proprement dite : qu’en est-il de cette trilogie ? Eh bien, tout dépend de quel point de vue on se place.

Commençons par ce que Timothy Zahn ne fait pas : à relire ces trois romans, j’ai été frappé par la grande rareté des descriptions visuelles, un comble pour une trilogie supposée prolonger des films. Cela tient en partie aux choix stylistiques de Zahn, que l’on peut comprendre en feuilletant le livre : les paragraphes de plus de cinq lignes sont rares et il y a énormément de dialogues. Certainement pas le genre à consacrer un paragraphe entier à poser un décor. Cela ne prouverait rien en soi : il est tout à fait possible de planter un univers très visuel en quelques expressions bien placées égrenées au fil d’une scène (Jack Vance, par exemple, le fait très bien). Mais ce n’est pas le cas ici. Les indications sur les décors ou les personnages sont réduites au strict minimum et les extra-terrestres ou les vaisseaux ne sont souvent pas décrits du tout.

Dans une certaine mesure, c’est compréhensible : les romans reprennent en partie les personnages, décors, engins, créatures, etc. tout droit sortis des films, et s’adressent à des lecteurs qui ont toutes les chances de les avoir vus. On n’a donc pas de mal à imaginer à quoi peuvent ressembler les soldats et les militaires de l’Empire ou une passerelle de commandement d’un superdestroyer impérial, ou à se souvenir de l’allure générale du Faucon Millenium. Là où les choses deviennent beaucoup plus embêtantes, c’est lorsqu’on a affaire à des personnages, engins ou planètes entièrement nouveaux, et tout aussi peu détaillés ! À quoi ressemble le Wild Kaarde, le vaisseau du contrebandier Talon Kaarde, ou bien les « bombardiers d’assaut Cimeterre » et les « véhicules d’assaut de type Chariot » ? Pas la moindre idée. Quelle tête a un Aqualish ? No sé. Quelle allure ont les plantes des forêts de Myrkr ou de Wayland ? Aucune idée, je suppose que « ce sont juste des plantes, quoi »…

Là où les indications visuelles manquent, ce sont les noms qui prennent parfois le relai : la planète Kashyyyk, les fiers guerriers Noghri, le conseiller Borsk Feyl’lya, les Psadan et les Myneyrsh, les ysalamari, etc. Ce n’est pas moi qui vais refuser une bonne vieille rêverie sur des noms exotiques, et je ne demande qu’à être laissé libre d’imaginer ce que je veux autour. Mais par moments, le manque d’indications visuelles devient véritablement gênant pour s’imaginer les scènes. Si les personnages principaux restent succinctement décrits, bien d’autres éléments de l’univers sont réduits à de simples noms, et l’on est contraint de s’en tenir pour les vaisseaux à leurs noms propres ou à des noms de modèles. Un peu comme si on faisait lire à un extra-terrestre une histoire qui se déroulerait sur terre et où les véhicules seraient décrits uniquement à l’aide de noms de marques. Pratique.

Continuons par ce que Timothy Zahn fait bien : il a un don pour les scènes de conversation. Ce qui n’est pas rien, quand on sait à quel point il est difficile d’écrire de bons dialogues et de les insérer correctement dans le développement d’une histoire. Zahn, visiblement, a bien réfléchi à la question, et il sait très bien poser et entretenir une tension dramatique dans un simple échange de répliques accompagné de quelques détails sur les regards, les gestes, les attitudes ou les pensées des personnages. Il parvient aussi à donner des voix distinctes à ses principaux personnages, y compris ceux qu’il invente entièrement. Les conversations entre le Grand Amiral Thrawn et le commandant Pellaeon, par exemple, sont des scènes typiques situées dans la droite ligne des films et qui montrent très bien le déploiement des plans machiavéliques de l’Empire pour reprendre la main sur la fragile Nouvelle République ; mais beaucoup d’autres scènes-clés des romans consistent en des dialogues entre plusieurs personnages qui essaient de se tromper ou de se percer à jour mutuellement. En fait, à relire la trilogie, je me disais qu’il serait très facile d’en tirer une adaptation en feuilleton radiophonique… et j’ai découvert peu après qu’il y en a eu une.

Autre qualité de Zahn, mais moins singulière : l’intrigue est bien ficelée et généralement bien rythmée (à part peut-être un léger ralentissement dans L’Ultime Commandement avant la grande scène finale). Cette attention portée à l’intrigue est la marque de fabrique de beaucoup de romans anglo-saxons, au point que c’est un peu devenu un minimum en la matière.

Le gros problème de ces romans, lorsqu’ils sont mauvais, est qu’ils sacrifient à l’intrigue et à sa progression tout le reste, que ce soit le style, les personnages, la portée du propos, etc. Fort heureusement, ce n’est pas le cas de Zahn, et j’en viens ainsi à la troisième grande qualité de sa trilogie, celle qui a probablement fait le plus pour son succès : l’attention prêtée aux personnages, qui acquièrent une profondeur supplémentaire notable par rapport à ce qui était décrit dans les films. Luke Skywalker est devenu plus expérimenté et plus sage, et s’interroge sur l’avenir des Jedi. Leia s’entraîne à manipuler la Force et s’apprête à devenir mère ; elle se voue corps et âme à l’édification de la Nouvelle République, mais doit accepter ses limites. Han Solo est partagé entre son amour pour Leia, son attachement à la Nouvelle République et son peu de goût pour les discussions politiques ou diplomatiques sans fin. Chewbacca prend également un peu plus d’épaisseur grâce à la description des coutumes de son peuple. Les autres personnages des films sont tout aussi habilement exploités, en particulier l’Empereur Palpatine, dont l’ombre plane sur l’ensemble des romans : tous les personnages, aussi bien Thrawn que les Républicains, n’en finissent pas de solder l’héritage de complots et de pièges qu’il a laissé après lui.

Mais les créations originales de Zahn n’ont pas à rougir de la comparaison avec les grandes figures des films. Le Grand Amiral Thrawn est un personnage de « méchant » très réussi, qui fait constamment montre d’une intelligence redoutable. Durant toute la trilogie, chaque camp essaie de deviner et de déjouer la stratégie de l’autre, et, à ce jeu, Thrawn se révèle longtemps le meilleur. Thrawn n’est pas une imitation servile de Palpatine ou de Vador : moins effrayant en apparence, il est aussi beaucoup plus subtil dans ses procédés, puisqu’il ne sacrifie jamais inutilement ses troupes… mais son calme révèle rapidement la froideur d’un tyran totalitaire en puissance, déterminé à verrouiller toute la galaxie sous son contrôle. Même contraste intérieur chez Joruus C’Baoth, dont l’apparente majesté de Jedi dissimule un dément à l’humeur imprévisible et aux caprices destructeurs. Talon Kaarde, lui, est proche de Thrawn par son sang-froid et son caractère calculateur, mais il sert des valeurs toutes différentes. À vrai dire, Kaarde lui-même passe assez vite dans l’ombre de Mara Jade, excellent personnage fondé sur un dilemme intérieur que je vous laisse découvrir par vous-même, et qui tient très bien la réplique à Luke, Leia et à Thrawn lui-même.

Pour donner davantage de richesse à l’univers des films, Zahn multiplie les extrapolations de détail, notamment sur les techniques Jedi ou la psychologie des peuples extra-terrestres, mais aussi les technologies, les tactiques militaires, l’économie, etc. Le procédé est parfois un brin superficiel (par exemple, la fameuse « guerre psychologique » de Thrawn, qui étudie l’art des peuples qu’il affronte pour prévoir leurs réactions et leur tendre des pièges : c’est un peu facile… et curieusement, ce sont toujours des arts figurés, jamais de la musique ou de la poésie), mais il est employé systématiquement, et il faut avouer qu’il fonctionne très bien. L’écriture romanesque a le gros avantage de permettre de montrer toutes sortes de détails qui ne peuvent pas apparaître à l’image, notamment l’empathie et la télépathie des Jedi et plus généralement leur contact avec la Force.

Les romans de Timothy Zahn présentent donc de très nettes faiblesses de style, peut-être dues aux contraintes qui ont présidé à leur écriture (il faudrait lire les romans plus personnels de Zahn pour le savoir). De ce point de vue, la trilogie de Thrawn ne restera pas dans les annales de la SF américaine et encore moins des littératures de l’imaginaire en général : aucune commune mesure entre l’efficacité basique de Zahn, entièrement vouée à entretenir la tension dramatique, et le style à la fois plus travaillé et plus évocateur d’un Neil Gaiman ou bien (en Grande-Bretagne) d’un Terry Pratchett ou d’un China Miéville. Mais ces romans n’en restent pas moins à mes yeux une double réussite. Ils sont d’abord une réussite dans leur but premier, qui est d’étendre l’univers de la Guerre des étoiles en proposant un prolongement crédible des films : les personnages et l’univers non seulement sont vivants mais prennent une profondeur nouvelle, l’intrigue offre beaucoup de scènes hautes en couleurs et alterne savamment réflexion et action dans un mélange raisonnablement fidèle à l’esprit de la trilogie de 1977.

Mais en dehors de cela, cette trilogie est aussi un véritable ajout à l’univers de la Guerre des étoiles, qui se le réapproprie et le pousse dans des directions complètement nouvelles, où dominent des thèmes visiblement chers à Timothy Zahn, comme les intrigues politiques et les dilemmes moraux. La trilogie de Thrawn reprend en gros les mêmes ingrédients que les films, ce qui lui assure de ne pas décevoir les lecteurs-spectateurs, mais elle montre une galaxie où les enjeux ont changé : c’est un monde en demi-teinte, fait d’apparences trompeuses, de secrets et de lendemains incertains, où foncer au combat en hurlant ne suffit plus et où les héros brillants d’hier sont contraints de se méfier en permanence sans tomber dans la paranoïa, de se concerter, de s’interroger et de réfléchir habilement avant de passer à l’action… bref, d’acquérir une nouvelle maturité.

« La Guerre des étoiles que j’ai connue… » : un avis d’ancien fan

J’ai eu ma période Guerre des étoiles, comme pas mal de pré-ados dans les années 1990 au moment de la sortie de l’édition spéciale. Depuis, j’ai pris beaucoup de distance envers cet univers, pour toutes sortes de raisons :

  • La surexploitation commerciale de l’univers étendu.
  • Le fait que tout le monde parle de cet univers ou y fait allusion tout le temps, d’où gavage.
  • La personnalité de George Lucas, davantage homme d’affaire que véritable cinéaste, d’ailleurs réalisateur médiocre, comme l’ont prouvé la deuxième trilogie et Indiana Jones IV (on attend toujours les petits films indépendants de SF exigeante qu’il se promettait bruyamment de réaliser après La Revanche des Siths), par ailleurs prompt à se déclarer sceptique sur la démocratie, opposé à la représentation des minorités sexuelles dans son univers (il se préfère le créateur d’une galaxie peuplée d’extra-terrestres incroyablement variés mais tous résolument hétérosexuels).
  • L’univers lui-même, rendu de plus en plus manichéen par la mise en avant écrasante du conflit peu subtil entre Jedi et Sith dans la deuxième trilogie, et qui tend toujours vers une représentation ordinairement crypto-coloniale des extra-terrestres (Jar-Jar Binks n’étant que le fond d’un puits déjà largement creusé par beaucoup d’autres : on oscille entre l’exotisme de pacotille et la vieille pub Banania).
  • Son symbolisme naïf et conservateur, que seuls quelques auteurs doués de l’univers étendu savent nuancer.

Et aussi, donc, une certaine déception devant la deuxième trilogie de films… due en partie aux belles rêveries que m’avait procurées la trilogie de Timothy Zahn. Il faut croire que je n’ai pas envie de troquer ses quelques allusions habilement évocatrices contre toute une trilogie de superproductions coûteuses.

Dans les livres de Zahn, l’Ancienne République est plus lointaine et les Guerres Cloniques sont tout ce qu’on imagine facilement que pourrait être un conflit à l’échelle galactique employant des technologies de science-fiction : une horreur absolue, dont chacun conserve un traumatisme vivace. Difficile de croire à l’ardeur belliqueuse de Yoda dans L’Attaque des clones ou aux animations Flash de Clone Wars après ça.

De même, dans la trilogie de Zahn, les Jedi restent des personnages rares et mystérieux, autant moines que guerriers, qui rendent la justice, recherchent la paix et se remettent constamment en cause. Pas les espèces de Superman à épées colorées qui tourbillonnent à l’écran et massacrent sans complexe dans la prélogie de 1999.

D’ailleurs, la Guerre des étoiles selon Zahn est, comme la trilogie de 1977, nettement moins centrée sur les Jedi que la prélogie : ils sont importants, certes, mais il y a de la place pour toutes sortes d’autres personnages et d’intrigues secondaires à côté. Or leur place dans la prélogie, et dans l’univers étendu lui-même, s’est faite de plus en plus étouffante au fil du temps.

On dira volontiers que j’accuse mon âge : les films que l’on a connus en premier seraient forcément meilleurs que ceux qui viennent ensuite. Cela ne me convainc qu’à moitié. Je pense plutôt que la trilogie de 1977 (et après elle l’édition spéciale de 1997) laissait ouvertes des interprétations du propos général des films que la prélogie est venue démentir, au profit de l’affirmation d’un propos d’ensemble qui s’est révélé au fil des films et m’a de moins en moins plu. Réaction que beaucoup d’autres ont partagée avec moi, d’ailleurs.

Au fond, je suis assez impatient que Lucas n’ait plus autant le contrôle de sa création, ou plutôt de ce qui était au départ sa création : d’autres que lui (au hasard Timothy Zahn) sont visiblement plus doués pour la prolonger et l’approfondir avec la maturité nécessaire. Ce ne serait ni la première ni la dernière fois dans l’histoire des univers de fiction…

Pour aller plus loin

D’autres réflexions sur La Guerre des étoiles ?

“Star Wars” despots vs. “Star Trek” populists par l’écrivain américain de SF David Brin (sur le site Salon, 15 juin 1999). Il manque parfois un peu de subtilité, notamment dans son analyse des œuvres littéraires antiques (sauf si vous aimez travailler à la machette), mais sa comparaison avec Star Trek et beaucoup de ses autres remarques sont bien intéressantes.

« How Timothy Zahn’s Heir to the Empire Turned Star Wars into Science Fiction », un très intéressant article de Ryan Britt sur le site Tor le 28 février 2003.

Le reste de l’univers étendu ?

Sur les autres romans, les comics, séries, etc. de l’univers étendu, je n’ai pas de conseils particuliers à donner, faute de les avoir lus. Notez qu’il existe une adaptation en comics de la trilogie de Zahn, intéressante au moins pour la façon dont elle donne forme et visage aux vaisseaux et aux personnages nouveaux. Je ne sais pas ce qu’elle vaut à part ça, mais d’après ce que j’ai pu en voir, il faut apprécier les graphismes anguleux. En dehors de Zahn, je n’ai essayé de lire qu’un seul autre roman de La Guerre des étoiles : Le Mariage de la princesse Leia de Dave Wolverton (1994), que j’ai abandonné après quelques dizaines de pages devant le traitement caricatural des personnages. Si vous voulez y jeter un œil, on le trouve notamment regroupé dans le volume 3 des romans Star Wars en Omnibus, avec plusieurs autres romans que je n’ai pas du tout lus.

Si vous avez une approche de cet univers proche de la mienne, je peux en revanche vous recommander le vieux jeu de rôle de West End Games, publié en 1987 et utilisant le D6 System. Il développe l’univers à partir des trois premiers films, et sa mise en page désormais juste un brin surannée a la même saveur de SF vintage que les version originales des films de 1977-1983… Plusieurs des suppléments de la gamme ont été consacrés aux romans de Timothy Zahn, et, comme le jeu de base, ils sont encore trouvables d’occasion.

Quels univers de space opera trouve-t-on qui soient à peu près dans le même genre que La Guerre des étoiles ?

Parmi ses prédécesseurs américains, il faut mentionner notamment le cycle de Mars d’Egar Rice Burroughs (adapté en 2012 par Disney/Pixar avec Andrew Stanton à la réalisation peu avant le rachat de Lucasfilm), et bien sûr le grand classique qu’est Dune de Frank Herbert (lui-même adapté à plusieurs reprises, en film par David Lynch en 1984, mais il y a aussi eu des adaptations télévisées).

En science-fiction française, je n’ai pas en tête de roman ou de cycle romanesque qui développerait un univers à une échelle équivalente (mais vous pouvez toujours aller voir du côté d’Omale de Laurent Genefort ou Gandahar de Jean-Pierre Andrevon, qui sont à l’échelle d’une seule planète). C’est plutôt la BD qui aurait l’équivalent, avec le grand classique qu’est L’Incal de Jodorowski et Mœbius et sa série dérivée La Caste des Métabarons dessinée par plusieurs dessinateurs. Lanfeust des étoiles, d’Arleston et Tarquin, a nettement moins bonne réputation (lisez plutôt le premier cycle, Lanfeust de Troy, qui relève de la fantasy : pas plus que ça ma tasse de thé, ce cycle, mais il n’était pas mal). Un peu plus ancien, Valérian et Laureline de Mézières, Christin et Tran-Lê est également un classique. Un brin moins connu de nos jours parce que le cycle est plus court et terminé depuis longtemps : les Loane Sloane de Philippe Druillet. Plus récent que tout cela, mais dans un mélange assumé entre Antiquité et SF, Le Fléau des dieux de Mangin et Gajić (2000-2006) est une valeur sûre (c’est un peu moins le cas des autres séries développant le même univers).

Au cinéma, je n’ai pas en tête de cycle de films qui donne dans le même genre, tant La Guerre des étoiles a occupé le terrain : il faut plutôt voir les films autonomes de vieille science-fiction américaine, sans oublier d’aller voir du côté de Métal hurlant (1981). En France, il y a toujours Le Cinquième élément de Luc Besson (1997)…

Du côté des séries télévisées, en revanche, il y a de quoi faire, entre Doctor Who (qui repose beaucoup sur le voyage dans le temps, élément absent de La Guerre des étoiles, et fait explicitement référence à la Terre, mais dont la nouvelle série lancée en 2005 donne joyeusement dans le space opera dans certains de ses épisodes, notamment les fins de saisons), Star Trek (principal univers concurrent de La Guerre des étoiles dès les années 1970), ou des séries comme Battlestar Galactica ou Babylon 5, voire Stargate SG-1 et ses séries dérivées. Du côté des dessins animés, comment ne pas citer Albator au Japon et Ulysse 31 la série franco-japonaise ?

Je connais un peu moins les jeux vidéo, mais il faut évidemment citer le mastodonte du genre qu’est Starcraft (1998) suivi de Starcraft II (2010), et les adaptations devenues des classiques de l’histoire du jeu vidéo comme Dune du studio français Cryo (1992) et Dune II : La Bataille d’Arrakis (Wetwood Studios, la même année).

Du côté des jeux de rôle à présent, en dehors des adaptations comme Star Wars, Dune, Babylon 5Metabarons etc., je ne peux pas ne pas mentionner les classiques que sont Traveller (1977), Empire galactique (1984), MEGA (1984) ou Fading Suns (1996). Plus récent (et français), Metal Adventures propose aux joueurs d’incarner des pirates de l’espace à la Albator dans une galaxie spacieuse. Et un petit détour par les jeux de figurines s’impose, puisque Warhammer 40 000 (1987) offre également un univers énorme et foisonnant, adapté par la suite sur divers autres supports.

La liste ne sera jamais complète, mais cela vous donne déjà quelques pistes pour continuer dans le space opera !