Ursula Le Guin, « Lavinia »

7 janvier 2019

LeGuin-Lavinia

Référence : Ursula Le Guin, Lavinia, États-Unis, Harcourt, 2008 (édition lue : réédition chez Orion Books, apparemment en 2010).

Quatrième de couverture de la traduction chez L’Atalante

« Comme Hélène de Sparte j’ai causé une guerre. La sienne, ce fut en se laissant prendre par les hommes qui la voulaient ; la mienne, en refusant d’être donnée, d’être prise, en choisissant mon homme et mon destin. L’homme était illustre, le destin obscur : un bon équilibre.

Dans l’Énéide, Virgile ne la cite qu’une fois. Jamais il ne lui donne la parole. Prise dans les filets du poète qui n’écrira l’épopée des origines de Rome que des siècles plus tard et sans avoir le temps de l’achever avant sa mort, Lavinia transforme sa condition en destin. De ce qui sera écrit elle fait une vie de son choix. Et cela dans la douceur amère et la passion maîtrisée que suscite son improbable position : elle se veut libre mais tout est dit.

Lavinia a obtenu le Locus Award 2009, le prix de la plus prestigieuse revue américaine consacrée au domaine de l’imaginaire. »

Mon avis

Lavinia se destine d’abord aux amoureux et amoureuses de mythologie romaine. C’est à la fois une réécriture, une préquelle, une suite et un commentaire à l’épopée de Virgile l’Énéide, qui relate le voyage d’Énée (noble troyen, fils d’Aphrodite, apparaissant dans l’Iliade, puis devenu l’ancêtre des Romains dans leur propagande) jusqu’en Italie, dans le Latium, où ses descendants fonderont Rome.

Lavinia est l’épouse que le roi des Latins, Latinus, donne à Énée et qui devient le prétexte à la guerre entre les réfugiés troyens et les Rutules menés par Turnus, qui les rejette et convoite Lavinia. Lavinia elle-même n’a à peu près aucune existence chez Virgile : ce n’est guère qu’un nom et elle ne parle jamais. Le Guin réussit le tour de force d’écrire une autre version des mêmes événements vus par Lavinia et d’en faire un personnage à la fois doux et très fort, un catalyseur des changements qui se produisent dans le Latium. La première page pose d’emblée le ton : Lavinia mène une vie paisible rythmée par les saisons, les travaux agricoles, les tâches domestiques et surtout la vie religieuse des Latins. Lavinia passe le plus clair de son temps en compagnie de ses servantes et de son père vieillissant, qui lui apprend les rites ancestraux et se rend régulièrement avec elle dans une caverne sacrée. Leur vie paisible va se trouver menacée par l’attitude conquérante de Turnus, qui convoite Lavinia avec l’accord de la mère de cette dernière, puis par l’arrivée des réfugiés troyens. Lavinia voit d’un œil peu convaincu les jeux de pouvoir dont elle devient l’enjeu Elle n’a aucune envie particulière de se marier, ni avec Turnus, qu’elle n’apprécie pas, ni avec Énée, qui n’est qu’un inconnu.

Le roman révèle très vite une grande profondeur par les multiples reprises et reconfigurations d’informations qu’il puise dans l’épopée antique, tout en la commentant pour en dénoncer les travers, notamment dans l’évocation des hommes et de la guerre. Virgile lui-même, bien qu’il ait vécu des siècles après l’époque à laquelle est supposée se dérouler le mythe, est présent aussi à travers des visions prémonitoires de Lavinia qui ménagent une lecture explicitement métalittéraire de l’histoire. Lavinia est consciente de son inexistence dans l’épopée future de Virgile, mais ce dernier n’est lui-même qu’une vision fragile, le fantôme futur d’un homme mourant qui s’efforce de terminer l’Énéide. Lavinia se trouve ainsi en position de corriger Virgile, qui n’est lui-même pas satisfait de son poème. C’est un moyen élégant pour Le Guin d’extraire les événements de l’épopée tout en en désamorçant l’aspect épique, afin de parvenir à un résultat complètement différent du poème antique qui lui sert de base.

Dois-je ajouter que Le Guin, qui a découvert le latin sur le tard, déploie une capacité extraordinaire à se documenter et signe là l’une des évocations les plus riches et les plus crédibles de la religiosité et de l’état d’esprit des Latins qu’il m’ait été donné l’occasion de lire, le tout avec une plume limpide et sans ventres mous encyclopédiques ?

Lavinia est pour ainsi dire un chef-d’œuvre posé. C’est un roman féministe, mais dont le personnage principal ne répond pas du tout à l’image du « personnage féminin fort » (lire : souvent passé au tamis de valeurs masculines guerrières et conflictuelles) qu’on a tendance à privilégier dans la fantasy actuelle. C’est un roman de formation, mais dont les étapes demeurent subtiles, bien loin des canevas tout faits du voyage du héros ou de l’héroïne. C’est une réécriture d’une épopée qui en dénonce les aspects les plus guerriers, mais sans que cette dénonciation soit avancée à gros sabots. C’est un livre subtil, fin et ferme à la fois, fort jusque dans sa réserve, à l’image de son personnage principal.

J’ai eu la chance de découvrir l’Énéide très jeune, par des réécritures pour la jeunesse (les Contes et récits tirés de l’Énéide), puis de la lire en traduction avant de l’étudier en VO. Je pense qu’on a une lecture complètement différente de Lavinia selon qu’on connaît déjà un peu l’histoire de l’Énéide ou non. J’ai tendance à croire qu’on en profite mieux dans le premier cas, mais je serais très curieux de lire des avis de gens qui auraient lu Lavinia sans connaître du tout l’Énéide.

La réédition que j’ai lue chez Orion Books adopte une couverture montrant Lavinia de trois quarts dos avec une « catchphrase » plus ou moins bienvenue qui peut laisser craindre un roman à l’eau de rose. Le simple nom de l’auteure devrait suffire à rassurer, mais ce n’est clairement pas la couverture la plus inspirée pour ce roman. Lavinia a par bonheur connu de nombreuses éditions différentes en anglais.

Si vous voulez lire Lavinia en français, vous pouvez vous procurer sa traduction par Marie Surgers parue chez L’Atalante. Traduction qu’aucune collection de poche n’a encore rééditée à l’heure où j’écris, ce qui est stupide puisque ce roman est un classique et devrait être disponible en poche. L’œuvre de Le Guin est à mes yeux peu et mal éditée en France par rapport à son importance dans les littératures de l’imaginaire américaines, qui lui donne droit outre-Atlantique à un nombre d’éditions beaucoup plus important (et mérité).

Dans le même genre…

Lavinia n’est pas le seul personnage mythologique ou épique dont l’histoire ait été réimaginée sous un angle nouveau. J’en connais au moins deux autres exemples littéraires. L’Odyssée de Pénélope (The Penelopiad) de Margaret Atwood (la célèbre auteure de La servante écarlate), est parue en 2005, trois ans avant le roman de Le Guin, et se démarque de l’intrigue de l’Odyssée en la présentant du point de vue de Pénélope. Plus récemment, Madeline Miller, qui s’est fait connaître avec Le Chant d’Achille (The Song of Achilles) où elle redisait l’histoire d’Achille d’après l’Iliade en donnant une large part à sa relation avec Patrocle, a publié cette année Circé, qui imagine la vie de la fameuse enchanteresse avant, pendant et après son apparition dans l’Odyssée. Je n’ai pas lu ces deux romans pour le moment, mais quelque chose me dit qu’en dépit de leurs points communs, ils adoptent des approches assez différentes.

Au cinéma, et cette fois dans le domaine de la mythologie indienne, l’épopée du Ramayana a donné lieu à une drôlissime et virtuose « réécriture » avec le film d’animation Sita chante le blues (Sita Sings the Blues) réalisé par l’Américaine Nina Paley en 2009 et dans laquelle c’est le personnage de Sita, victime et enjeu davantage qu’héroïne dans l’épopée hindoue du Ramayana, qui devient le personnage principal et met en évidence le sexisme de l’univers patriarcal où elle évolue.

Du côté de la bande dessinée, je pense à Médée, autobiographie de la sorcière mythique scénarisée par Blandine Le Callet et dessinée par Nancy Peña, en cours de parution chez Casterman depuis 2013 (à l’heure où j’écris, trois tomes sont parus, sur quatre prévus). Là encore, il s’agit d’affirmer la voix d’un personnage féminin qui redit, avec son point de vue propre, des mythes célèbres mais jusqu’à présent racontés dans d’autres perspectives. Les trois tomes que j’ai lus pour le moment sont remplis de choix intelligents et le dessin aussi épuré en apparence que fourmillant de détails (dans la colorisation surtout) en pratique. L’histoire va dans le sens d’une historicisation du mythe très à la mode de nos jours (comme dans L’Âge de bronze d’Eric Shanower sur la guerre de Troie, par exemple).

J’ai d’abord publié cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 11 décembre 2018 avant de le reprendre et de l’étoffer pour le publier ici.

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Jack London, « La Peste écarlate »

29 octobre 2018

London-Peste-ecarlate

Référence : Jack London, La Peste écarlate, Paris, J’ai lu, collection « Librio 2 euros », 2018 (première parution : The Scarlet Plague, New York, MacMillan, 1912).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Un vieillard déambule dans la baie de San Francisco en compagnie de ses petits-enfants. Vêtus de peaux de bêtes, ils chassent pour se nourrir, se réchauffent autour du feu et se protègent des ours ou des loups grâce à l’arc et à la fronde. Nous sommes en 2073. Il y a soixante ans, une terrifiante maladie, la Peste Écarlate, a ravagé l’humanité. Les rares survivants, retournés à l’état de nature, se sont réunis en tribus sans passé ni culture. Le grand-père, ancien professeur, se souvient du monde d’avant l’épidémie : mais comment le raconter à Edwin, Hou-Hou et Bec-de-Lièvre, ces petits sauvages qui ne savent ni lire ni compter ? »

Mon avis

Voici un court roman qui relève d’un genre inattendu de la part de Jack London. Je ne le connaissais (comme beaucoup de gens, je suppose) que pour de beaux romans d’aventure historiques ou animaliers comme Croc-Blanc ou L’Appel de la forêt. Or La Peste écarlate est un roman de science-fiction, et plus précisément un roman d’anticipation post-apocalyptique. Pour le resituer dans son contexte : il est paru en 1912, soit près d’un siècle après le Frankenstein de Mary Shelley qui constituait la première pierre de la science-fiction littéraire au Royaume-Uni et sept ans après la mort de Jules Verne qui est l’un des premiers auteurs du genre en France, mais moins de vingt ans après les principaux romans d’H. G. Wells comme La Guerre des mondes. Je vous précise tout cela, parce que ce n’est pas le dossier pédagogique étique de cette édition qui risque de vous mettre au courant : il ne consiste qu’en deux pages de questions de lecture basiques et en une liste absurdement longue de sujets d’exposés, le tout sans aucun nom d’auteur pour cette partie du volume (la ou les personnes chargées de réaliser ce dossier apprécieront).

Replacer ce texte dans son contexte est pourtant primordial afin de ne pas mal le juger. Nombre de thèmes ou de ficelles narratives employées par Jack London peuvent paraître aujourd’hui très classiques, trop pour des gens qui connaîtraient déjà bien le genre de la SF post-apocalyptique. Mais une fois accepté le fait que ce roman peut difficilement paraître original à un lectorat du XXIe siècle, on peut apprécier ses qualités par ailleurs.

La principale est l’art du récit de Jack London : il pose en quelques phrases courtes des scènes d’une grande puissance évocatrice, et son récit du quasi anéantissement de l’humanité par une épidémie foudroyante est parvenu sans peine à m’émouvoir et à m’inquiéter. Sa capacité à évoquer une catastrophe par quelques aperçus terribles qui laissent deviner de grands effondrements qu’on ne voit jamais directement (peu de morts mis en scène, mais des horizons où des flammes montent dans la nuit ; pas de massacre contemplé par les yeux du narrateur, mais des proches qui tombent les uns après les autres et des rues jonchées de cadavres quand il sort) m’a rappelé les premiers et délicieux frissons de lecture de science-fiction que m’avait procurés La Guerre des mondes de Wells.

La plume de London mobilise un langage très accessible, qui se prête bien à une édition parascolaire destinée aux élèves du secondaire (collège inclus). L’intrigue progresse vite, et la brièveté du format choisi pour l’histoire a pour conséquence que chaque phrase peut faire basculer une vie, changer le destin d’une ville, progresser d’une marche vers le bas dans la déchéance de l’humanité.

Outre le caractère classique du thème et de son traitement à des yeux actuels, certains aspects du livre le vieillissent quelque peu. Le choix d’un récit enchâssé, par exemple, procédé encore très répandu au XIXe et au début du XXe siècle, mais qui peut surprendre et décevoir de nos jours. En effet, le grand-père installé près du feu commence rapidement à parler de ses souvenirs de la Peste écarlate survenue en 2013. Mais qu’on ne s’attende pas à ce que son récit soit vite terminé, pour pouvoir suivre ses aventures avec Hou-hou, Bec-de-lièvre et Edwin dans le monde post-apocalyptique de 2073 : ce sont ses souvenirs qui forment le cœur du livre et l’intrigue principale du récit ! Or ce récit, aux yeux d’un lecteur de SF un peu chevronné, ne fait guère que poser une situation de départ, comme un premier chapitre de roman qu’on s’attendrait à voir suivi de nombreux autres. Il n’en est rien, et même si je m’y attendais, cela m’a un peu laissé sur ma faim.

Le récit n’en est pas moins bien structuré et refermé sur lui-même, sous-tendu d’ailleurs tout du long par le suspense que créent les relations ambivalentes entre le grand-père et ses petits-fils. Ces derniers, qui sont visiblement présentés comme les représentants typiques de l’humanité d’après l’épidémie, n’écoutent guère leur parent et on a parfois presque peur pour lui. La question du sort futur de l’humanité après une telle catastrophe reste ainsi incertaine pendant tout le livre.

Un autre aspect intéressant du livre, mais qui m’a quelque peu surpris et déçu, est son ébauche de propos social et politique, qui a davantage vieilli que ce à quoi je m’attendais de la part de London. Si la question des fortes inégalités sociales dans le monde d’avant l’épidémie est abordé très vite et laisse supposer une critique sociale dans la suite du roman, un peu comme dans La Machine à voyager dans le temps de Wells, j’ai été étonné de voir que le propos du personnage principal prenait constamment fait et cause pour les plus riches, qui sont au pouvoir dans la société d’avant la Peste sous la forme du Conseil des Magnats. Le propos se nuance certes un peu dans les paroles prêtées au personnage du Chauffeur, mais il faut bien chercher cette nuance dans une phrase précise et faire abstraction de tout le reste du traitement, très négatif, réservé au personnage. J’avoue que je m’attendais à plus de progressisme ainsi qu’à plus de subtilité de la part d’un auteur tel que Jack London. Cela étant dit, les paroles du grand-père ne reflètent certainement pas la pensée de l’auteur telle quelle, et je connais trop mal les essais politiques qu’il a publiés par ailleurs pour pouvoir comprendre son propos dans ce livre avec toute la profondeur qu’il faudrait.

En somme, La Peste écarlate est à prendre plus comme une nouvelle un peu longue servant à relater une fin du monde que comme un roman post-apocalyptique tel qu’on le comprend de nos jours, sans quoi vous pourriez rester sur votre faim devant le peu de développement sur ce qui se passe après l’épidémie.

Quant à l’édition Librio, elle est assez typique de ce que propose cette collection en matière de textes classiques : des textes anciens, élevés au domaine public et donc disponibles gratuitement sur Internet (La Peste écarlate est par exemple disponible sur Wikisource dans son texte original anglais et en français), qu’on vous fait payer certes peu cher, mais sans vous fournir les moyens de les comprendre quand vous ne connaissez pas déjà bien le domaine auquel ils appartiennent. On ne trouve donc dans cette édition rien de ce qu’on attendrait normalement d’un dossier pédagogique : pas de biographie de Jack London, rien sur son œuvre de fiction ou sur sa pensée sociale ou politique, rien sur l’état de la science-fiction en 1912, et bien entendu pas la moindre note de bas de page, glossaire ou quoi que ce soit de la sorte. Bien sûr, c’est une très bonne chose que l’éditeur ait pris le parti (et le risque) de rééditer en version papier ce roman peu connu de London, qui, bien que ce ne soit pas un chef-d’œuvre, mérite d’être redécouvert. Mais cette édition papier n’a pas vraiment d’autre mérite que celle d’exister et rien ne vous empêche de lire plutôt le texte sur écran ou de vous procurer une version numérique gratuite ou encore moins chère, plutôt qu’une version présentée comme parascolaire (à en juger par l’encadré voyant « Nouveaux programmes » en couverture, qui fait référence à la réforme du collège de 2016 en France) mais qui ne fournit aucun outil réel aux enfants et aux adolescents pour bien comprendre le roman.


[BD] « Le Prince et la Couturière », Jen Wang

3 septembre 2018

WangPrinceCouturiere

Référence : Jen Wang (scénario, dessin et couleur), Le Prince et la Couturière, Talence, Akiléos, 2018, 270 pages (première édition : The Prince and the Dressmaker, New York, First Second Books, 2018).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Le prince Sébastien cherche sa future femme, ou plutôt, ses parents lui cherchent une épouse… De son côté, Sébastien est trop occupé à garder son identité secrète à l’abri des regards indiscrets. La nuit, il revêt les tenues les plus folles et part conquérir Paris sous les atours de l’époustouflante Lady Crystallia, l’icône de mode la plus courue de toute la capitale !

Sébastien a une arme secrète : sa couturière, Francès, une des deux seules personnes à connaître son secret, et sa meilleure amie. Mais Francès rêve de s’accomplir par elle-même, et rester au service du prince lui promet une vie dans l’ombre… pour toujours. Combien de temps Francès supportera‑t-elle de vivre dans le boudoir de Sébastien en mettant ses rêves de côté ? »

Mon avis

Le meilleur moyen qui me vienne pour présenter cette belle bande dessinée en quatre mots est : « un Disney vraiment progressiste ». Impossible en effet de ne pas penser aux studios américains quand on découvre ce conte aux graphismes ronds et expressifs, aux personnages peu nombreux mais bien campés, qui aborde des thèmes dont certains sont classiques (accomplir ses rêves en affrontant les traditions) et d’autres si actuels que Disney peine à s’en emparer (le travestissement d’un homme en femme). À bien des égards, j’ai eu l’impression que Jen Wang marchait volontairement sur les plate-bandes du royaume de Mickey, comme pour lui donner une leçon d’écriture de contes contemporains. En dépit de ses personnages féminins un peu plus affirmés et de grandes déclarations médiatiques régulières, Disney reste très conformiste. Le dessin animé le plus proche des thèmes de la BD de Wang, Mulan, met en scène une sorte de Jeanne d’Arc chinoise qui se travestit en homme. Mais aucun Disney n’aborde le travestissement inverse, celui d’un homme en femme, du moins jamais de façon sérieuse. Ne jetons pas la pierre à Disney, qui n’est coupable que de couardise : alors même que les femmes ont conquis de haute lutte le droit de porter des pantalons (c’est-à-dire de ressembler à des hommes), il est rare de voir des hommes se promener en robes et le sujet reste bizarrement sensible, aux États-Unis comme en Europe

La BD de Wang est résolument progressiste sur ce sujet, mais, par bonheur, son propos ne devient jamais pesant et reste toujours au service de l’histoire et des personnages. La figure du prince Sébastien, qui devient la nuit lady Crystallia, n’est en effet qu’un des deux personnages principaux. L’autre, celle qu’on découvre même en premier, c’est Francès, la couturière du titre. Et voici un autre thème à la fois classique et d’une belle originalité : on suit une jeune couturière d’origine humble qui rêve de devenir une grande créatrice, le tout dans un univers de conte à peine ancré dans le XIXe siècle européen pour les besoins de certains rebondissements. Une héritière féminine du vaillant petit tailleur du conte traditionnel, en quelques sorte, mais une tailleuse dont les talents pour la couture restent au centre des enjeux dramatiques tout au long de l’intrigue. Celle-ci narre donc un double apprentissage : celui du prince qui doit concilier son rêve et ses responsabilités envers ses parents et son royaume, et celui de la couturière, qui fait plus penser à un début de biographie de figure de la haute couture française façon Coco Chanel ou Yves Saint-Laurent (ce n’est d’ailleurs pas pour rien, je crois, si la couturière s’appelle « Francès », ce qui sonne presque comme « Française »). Ces figures du monde réel sont connues, mais pas si souvent abordées en BD, et l’idée de croiser un parcours de ce type avec le genre du conte est finalement d’une jolie originalité.

Je disais que l’histoire met en scène peu de personnages : ceux-ci s’en trouvent d’autant mieux fouillés et approfondis au fil des pages. Si les grandes lignes de l’histoire restent classiques et certains rebondissements raisonnablement prévisibles, le scénario nous réserve cependant quelques surprises, y compris de la part de personnages secondaires. L’ensemble dose habilement l’émotion et l’humour (mais sans la frénésie et les multiples compagnons animaux improbables coutumiers aux Disney, pour le coup).

Au-delà des bonnes idées que contient le scénario, c’est sans aucun doute la qualité graphique de cette BD qui en fait une telle réussite à mes yeux. J’ai évoqué ce que le dessin de Wang dans cette BD doit à l’univers rond et expressif de Disney (les cheveux ébouriffés du prince Sébastien me rappellent un peu le style de dessins animés Disney des années 1960 comme Les 101 Dalmatiens, avec leurs contours noirs différents des contours colorés des Disney plus récents). Mais ce serait très réducteur que cantonner son dessin à un pastiche de fan. D’abord parce qu’elle a prouvé dans ses autres BD qu’elle est capable d’adopter une variété étonnante de styles, ce qui prouve que l’aspect « disneyen » de celle-ci relève non pas d’une facilité ou d’un manque d’originalité mais d’un choix narratif. Ensuite parce que le dessin de Jen Wang n’emprunte pas qu’à Disney, mais mêle habilement d’autres influences, en les assimilant si bien que j’aurais bien du mal à reconstituer ce qui vient d’où. Les films d’animation de Pixar me viennent en tête pour des personnages comme celui du roi (le père de Merida dans Rebelle, par exemple). Il doit y avoir une influence du manga quelque part, certainement, avec des yeux souvent assez larges et quelques codes graphiques utilisés ici et là (pour les expressions de honte ou d’indignation, par exemple) ; mais Wang ne se laisse pas aller à reprendre ces codes à outrance et l’influence reste très discrète (par exemple, tous les personnages sont loin d’avoir de grands yeux). En revanche, le travestissement de manière générale est un thème volontiers abordé dans le manga, et je ne serais pas surpris que Jen Wang ait été lectrice de mangas comme La Rose de Versailles de Riyoko Ikeda ou Princesse Saphir d’Ozamu Tezuka (à cela près que ces mangas, tout comme le Mulan de Disney, parlent d’une fille travestie en garçon et pas l’inverse, ce qui laisse donc toute son originalité au scénario de Wang).

Un point essentiel : les robes conçues par Francès sont aussi originales et somptueuses qu’on peut l’attendre d’une jeune créatrice talentueuse. Et cela n’a pas dû être évident à dessiner ! Je serais curieux de me pencher sur la documentation à laquelle l’autrice a eu recours pour cette partie de son travail, car il m’a semblé que les robes en question contenaient de belles idées. En tout cas, les amateurs et amatrices de belles robes devraient y jeter un œil.

Outre le dessin proprement dit, la mise en cases et la mise en page sont d’une grande habileté. Les cases sont grandes, il y en a peu sur chaque page et chaque double page comprend des dessins hors case, qui recouvrent même parfois les bords des cases précédentes ou suivantes et paraissent jaillir au premier plan sur la page. Cela confère un grand dynamisme à l’ensemble et cela met très bien en valeur le sens du mouvement qui se dégage des dessins. Les scènes où lady Crystallia se révèle aux yeux de son public dans une nouvelle robe conçue par Francès montrent de véritables danses graphiques, colorées, énergiques et d’une belle poésie. Au passage, elles me rappellent certaines des plus belles planches d’une biographie d’Isadora Duncan en bande dessinée scénarisée par Josépha Mougenot et dessinée par Jules Stromboni, parue chez Naïve en 2013 dans la collection « Grands destins de femmes » et que j’avais lue il y a quelques mois. Au début, je râlais un peu sur le peu de contenu narratif présent sur chaque double page, et je craignais que la BD ne « tire à la page » (270 pages, quand même). Finalement, les partis pris de mise en page s’avèrent cohérents et intelligents.

Impossible en outre de ne pas penser à l’univers du dessin animé devant cette mise en page : outre son sens du mouvement, elle utilise aussi avec habileté les alternances de plans larges et de plans rapproches, les zooms sur les expressions des personnages, bref, un langage graphique qui emprunte volontiers au cinéma. De là à dire que Jen Wang a pondu une bande dessinée toute prête à fournir un sujet de film d’animation, il n’y a qu’un pas et ce serait une très bonne chose que des cinéastes s’en emparent.

Un mot sur l’édition française chez Akileos : elle bénéficie d’une reliure solide à couverture rigide, avec un dessin différent de celui de l’édition américaine et qui joue joliment sur l’ambiguïté du personnage de Sébastien/Crystallia. L’histoire est complétée, à la fin, par quelques dessins préparatoires avec des commentaires de l’autrice, qui permettent d’en savoir un peu plus sur son processus créatif (mais pas sur ses inspirations pour les robes, hélas).

Vous l’aurez compris, Le Prince et la Couturière m’a pleinement convaincu et je ne peux que vous en recommander la lecture, d’autant que son propos est accessible à tous les publics. Jen Wang est sans aucun doute une autrice de BD à suivre et j’espère que ses autres BD déjà parues seront bientôt traduites en français. Ah, je viens justement de voir que sa BD In Real Life a été également traduite chez Akileos il y a quelques années sous le titre IRL.

Avant Le Prince et la Couturière, Jen Wang avait publié notamment IRL. Dans la vraie vie, d’après une nouvelle d’anticipation proche de Cory Doctorow. Assez différente, résolument ancrée dans la culture vidéoludique, c’est une histoire qui évoque les jeux vidéo massivement multijoueurs, l’économie et les inégalités de richesse. Je l’ai lue et chroniquée ici.


Edith Wharton, « The Age of Innocence »

23 juillet 2018

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Référence : Edith Wharton, The Age of Innocence, avec une introduction de Cynthia Griffin Wolff et des notes par Laura Dluzynski Quinn, New York, Penguin classics, 1996. (Première édition : 1920.)

Résumé

Quatrième de couverture de la traduction par Diane de Margerie chez J’ai lu :

«Elle parlait […] sans larmes ni agitation, et chaque mot tombait comme du plomb brûlant dans le cœur du jeune-homme. Il se tenait courbé en avant, la tête dans les mains, les yeux fixés sur la pointe du soulier de satin qui dépassait de la robe scintillante. Tout à coup il s’agenouilla et baisa le soulier.»
Dans le New York flamboyant de la fin du XIXe siècle, Newland Archer est un jeune homme bien éduqué de la haute bourgeoisie. Promis à un avenir brillant, il est sur le point d’annoncer ses fiançailles avec la pure May Welland, quand, à l’Opéra, tous les regards se tournent vers une loge… L’apparition de la belle comtesse Olanska, la scandaleuse cousine de May qui a eu l’audace de quitter son mari et dont l’indépendance, en ce temps-là, est considérée comme impardonnable, va bouleverser sa vie. Comment, dans une société qui broie les êtres et sacrifie les amours, peut-on préserver l’innocence ?

Mon avis

Si vous aimez les romans de Jane Austen, avec leur mélange savant d’étude sociale de la bourgeoisie, de portraits psychologiques d’un petit groupe de personnages, d’esprit plus ou moins caustiques et d’humour, le tout relaté avec une plume à la fois limpide et élégante, alors vous devez découvrir aussi Edith Wharton. Plus récente qu’Austen, Edith Wharton (1862-1937) a vécu à New York à la charnière des XIXe et XXe siècle, au temps de ce que les Américains appellent le « Gilded Age », l’Âge doré qui voit l’essor de la bourgeoisie aux dépens de l’aristocratie newyorkaise et l’ascension des grands entrepreneurs.

Wharton évoque ce milieu qu’elle a bien connu dans The Age of Innocence, qui est paru en 1920, une cinquantaine d’années après l’époque qu’elle décrit (les années 1870). Son personnage principal, Newland Archer, semble être l’incarnation de cette aristocratie newyorkaise. Impeccablement éduqué, observateur, plein d’esprit, le jeune homme reste cependant un peu hors norme : plus enclin aux arts et aux lettres que la moyenne pour son milieu d’origine, il est avide d’amour et de justice. Ses fiançailles vont lui révéler peu à peu ce que l’aristocratie de New York peut avoir d’étouffant, à contre-courant de tous les clichés sur le rêve américain censé tout rendre possible.

Wharton a un très beau style, une belle prose classique pleine d’élégance qui regorge d’observations psychologiques très fines, et qui semble disséquer tout vifs les types sociaux qu’elle met en scène. Si le mot de « belle prose classique » éveille en vous la peur de l’ennui, détrompez-vous : il y a des traits d’esprit à chaque paragraphe, pas seulement de la part des personnages mais aussi de la part de l’auteure, qui fait ressortir les petits ridicules et les grandes vanités de ce milieu où la façon dont on s’habille et les gens avec qui on se montre comptent plus que la sincérité ou l’aspiration à s’accomplir dans une activité quelconque. La « Famille » est le maître mot de tout, mais la fidélité au clan finit par menacer de broyer les individus et de changer la société en un jeu de masques déshumanisés.

Ce roman pourra plaire au public des séries télévisées historiques britanniques comme Maîtres et valets ou Downton Abbey, en dépit des différences de propos entre ces séries et le roman de Wharton. Ces deux séries évoquent l’aristocratie anglaise à une période un peu plus récente (les années 1910-1920) et ont l’originalité de suivre simultanément deux milieux sociaux, celui de l’aristocratie et celui de la domesticité, avec en revanche un regard souvent plus indulgent sur les aristocrates que celui de Wharton. The Age of Innocence ne s’intéresse hélas pas aux domestiques : si vous cherchez des évocations littéraires de la domesticité anglophone, il faudra vous tourner vers des romans comme Les Vestiges du jour (The Remains of the Day) de Kazuo Ishiguro (qui traite grosso modo de la période 1920-1940) ou vers des témoignages comme Below Stairs de Margaret Powell (qui relate la vie d’une femme de chambre au début du XXe siècle). Du côté des peintres, je vous recommande les tableaux académiques de James Tissot, qui représentent avec un grand sens du détail les milieux bourgeois et aisés du Roayume-Uni de la seconde moitié du XIXe siècle.


[Film] « The Greatest Showman », Michel Gracey

26 mars 2018

GreatestShowman

Référence : The Greatest Showman, film musical réalisé par Michel Gracey, sur un scénario de Jenny Bicks et Bill Condon, avec une musique de John Debney et Joseph Trapanese, produit par Chemin Entertainment et Seed Productions, Laurence Mark Productions et TSG Entertainment, États-Unis, 2017.

L’histoire

The Greatest Showman se présente comme une comédie musicale inspirée de la vie de Barnum, le célèbre homme de spectacle américain du XIXe siècle connu pour ses freak shows puis son cirque. Le film relate rapidement l’enfance de Barnum dans un milieu pauvre puis son accession progressive au rang de « maître de la scène » (ou d’expert en fumisteries, selon les avis), sa relation avec son épouse, l’ouverture du musée Barnum, le recrutement et la mise en avant de la troupe dite des « freaks » et la collaboration avec la chanteuse d’opéra Jenny Lind. Le film est ponctué de nombreuses chansons.

Mon avis

Le film opte pour deux partis pris contestables. D’abord, il n’a pas grand-chose à voir avec la vie réelle de Barnum : c’est une comédie dramatique calibrée à la mode disneyenne (ce serait mieux passé en dessin animé, d’ailleurs, je crois), où Barnum est un gentil idéaliste pauvre qui devient le self made man américain typique et en profite pour aider les femmes à barbe, les nains, les géants, les siamois et tous les gens pas pareils à faire leur coming out dans un grand élan généreux et humaniste. Le film se veut rempli de bonnes intentions, mais, sur le plan de la vérité historique, ça ne tient pas la route une seconde dès qu’on connaît un peu le bonhomme. L’écart avec la réalité est si criant que j’ai eu l’impression d’entendre grincer des aiguillages à chaque nouvelle péripétie montrant la grande âme de celui qui était avant tout un homme d’affaires opportuniste et cupide.

Il y a deux façons de regarder le film à partir de là. Soit on le subit comme un exercice de révisionnisme révoltant par lequel Hollywood réitère le « humbug » (la duperie) de Barnum en réécrivant sa biographie de la façon la plus complaisante afin de légitimer sa propre industrie de grand spectacle opportuniste. Soit on accepte The Greatest Showman comme un film symboliste à message et non comme une biographie historique. Le problème n’est pas nouveau et s’est posé récemment pour d’autres films, comme l’obligeant Confident Royal de Stephen Frears (sorti lui aussi en 2017), qui retraçait la biographie d’un serviteur indien à la cour de la reine Victoria, Mohammed Abdul Karim (dit le Munshi), en conspuant le racisme de la cour britannique… tout en en exemptant la reine elle-même, présentée comme un parangon d’humanisme, là encore au prix de quelques écarts avec la réalité historique.

Faut-il s’attacher à la lettre ou à l’esprit, au respect de la documentation ou au message délivré au public ? Je laisse la question ouverte. Confident Royal et The Greatest Showman prennent la précaution de botter en touche quant à leur appartenance ou non au genre du film biographique : le premier parce qu’il se présente ouvertement comme un film comique, le second parce qu’il se réclame avant tout du genre des comédies dramatiques musicales hollywoodiennes. Mais Confident Royal ne réécrit pas l’histoire dans les mêmes proportions que The Greatest Showman, dont le principe tout entier repose sur un véritable révisionnisme béat. Imaginerait-on un film musical consacré à une exposition coloniale, qui présenterait les organisateurs comme des humanistes bienfaiteurs des minorités qu’ils exposent à la vue des foules moyennant paiement ?

Venons-en au deuxième parti pris du film : sa musique. Elle n’a rien à voir avec la musique réelle de l’époque de Barnum : c’est de la grosse pop commerciale qui tache. Non que j’aie quoi que ce soit contre la pop en général. Le problème, c’est que la réalisation aboutit à des scènes où la musique jure complètement avec les décors, costumes et accessoires, qui, eux, forment une reconstitution assez soignée de l’époque. Il y a en particulier une scène où Jenny Lind, la chanteuse d’opéra, chante quelque chose qui, dans l’histoire, est censé être un air d’opéra très émouvant, mais qui prend la forme d’une chanson aux sonorités complètement anachroniques (« Never Enough »), façon Adèle en moins bien. Le résultat est vraiment bizarre. Ce type d’anachroisme musical assumé a déjà été fait ailleurs au cinéma, par exemple dans le réjouissant Chevalier de Brian Helgeland en 2001, qui relatait la carrière d’un chevalier au fil de tournois scandés par du rock’n’roll (le film s’ouvrait sur un public de paysans occupés à scander We Will Rock You !). Un parti pris que The Greatest Showman semble avoir bien envie d’égaler.

J’ai eu du mal avec les deux partis pris, mais je pense qu’ils auraient pu emporter mon adhésion (ou au moins mon accord relatif) si je n’avais pas trouvé plusieurs défauts sérieux au film.

D’abord, le scénario est vraiment très sirupeux, rempli de clichés, avec des personnages assez inconsistants en dehors de Barnum et de son épouse (eux-mêmes très stéréotypés, tout de même). L’ambiguïté de Barnum dans ses relations avec les freaks (veut-il les aider à se faire respecter ou seulement les exploiter comme des animaux de foire ?) est un peu abordée vers le milieu du film, mais à peine, et sans rien qui écorne vraiment l’image très positive de Barnum qui est ici présentée. L’intrigue secondaire entre Carlyle (joué par Zac Efron) et Anne Wheeler (Zendaya) est clichée au possible et les dialogues ne relèvent vraiment pas le niveau. Pas plus que les paroles des chansons, qui feraient passer la bluette hollywoodienne la plus insipide des années 1950-60 pour un sommet de la chanson à texte.

Ensuite, les chorégraphies des chansons m’ont paru moyennement convaincantes, soit parce qu’elles étaient mal conçues en elles-mêmes, soit parce qu’elles étaient desservies par la réalisation et le montage. Le film essaie de réendosser, en la renouvelant un peu, une esthétique de vieille comédie musicale hollywoodienne classique, mais il n’y parvient que rarement parce que tout s’enchaîne bien trop vite : les mouvements des danseurs sont frénétiques, les changements de plans (cuts) sont trop rapides et ne laissent pas le temps d’admirer la beauté d’un décor ou des mouvements des danseurs. Dans certaines chorégraphies, les danses elles-mêmes sont brouillonnes et assez pauvres (dans la chanson « A Million Dreams », j’ai eu l’impression que Barnum et sa jeune épouse passaient leur temps à courir d’un bord à l’autre d’un toit d’immeuble pour menacer romantiquement de s’en jeter : sans doute le résultat d’un visionnage quelque peu hâtif de Chantons sous la pluie ou de West Side Story).

Quant aux chansons elles-mêmes, beaucoup m’ont semblé réutiliser dans leurs mélodies des ficelles musicales commerciales éculées qu’on entend partout depuis quelques années, ce qui fait que le résultat ne se hissait souvent pas beaucoup plus haut, à mes oreilles, que le niveau d’une mauvaise chanson de générique de fin de Disney ou qu’un tube pop préformaté imposé à grands coups de pub. Les percussions boum-boum pas subtiles et assourdissantes du début du film semblent copier l’ouverture de Chevalier à coups de marteau. Les choeurs sans paroles de « This Is Me » semblent récupérer allègrement les trucs remis au goût du jour par le groupe Of Monsters and Men (vous savez, ceux qui font « oh-oh-oh » ou « ouo-oua-ouoh » en fond tout le temps). Et j’ai été mis mal à l’aise par la chanson « This Is Me », qui se présente comme un numéro de coming out et d’empowerment des minorités inclues dans les spectacles de Barnum. Là encore, à s’en tenir au message proprement dit, tout cela semble plein de bonnes intentions. Mais j’ai eu l’impression que cet air se contentait de copier, en moins bien, les chansons LGBT du type I Will Survive ou I Am What I Am rendues célèbres par Gloria Gaynor, et qui, bizarrement, me convainquent plus, sans doute parce que la question du degré de sincérité ou d’opportunisme dans leur engagement inclusif est moins douteuse. Je ne peux pas m’empêcher d’y voir une récupération opportuniste de la part de studios hollywoodiens qui n’ont pourtant pas fait mieux que Barnum dans leur représentation à l’écran des minorités, LGBT ou autres. Cet exercice de vertu m’a laissé un goût de humbug.

La musique du Greatest Showman colle aux oreilles, ça se réécoute, mais ça ne gagne pas à la réécoute : ce n’est pas du Alan Menken, ni du Andrew Lloyd Webber, clairement. La musique n’invente absolument rien, elle essaie de récupérer tout ce qui marche en ce moment sans parvenir non plus à proposer quelque chose de cohérent, et ça m’agace. Ça fait regretter les comédies musicales de Broadway ou les productions françaises un peu plus cohérentes du type Notre-Dame de Paris.

En dépit de ses nombreux défauts et de ses partis pris embarrassants, le film a des qualités. À commencer par son acteur principal, Hugh Jackmann, qui n’est pas loin de porter le film à lui tout seul, tant il parvient à donner vie, chaleur et crédibilité à un personnage qui devait être bien plat sur le papier. J’ai été impressionné par sa performance. Le reste du casting, à défaut d’être très bien mis en valeur, joue correctement son rôle. Les décors et costumes sont soignés, sauf en quelques endroits (les lions en images de synthèse piquent les yeux). Il y a quelques belles scènes, notamment les chorégraphies avec les freaks, émouvantes et où tout le monde joue à fond, qui parviennent à donner un souffle incontestable à des moments comme la chanson « This Is Me ». Et le film multiplie tellement les efforts pour emporter le spectateur dans son mouvement que j’ai fini par m’y prendre en quelques endroits, en tout cas jusqu’à la réplique suivante vraiment trop plate ou jusqu’à la prochaine scène vraiment trop clichée.

Bref, je n’ai pas été bien convaincu. Le film m’a tout de même donné envie de voir La La Land, dont la bande originale est l’œuvre des mêmes compositeurs, mais qui a l’air un peu plus subtil.

Paragraphe contenant quelques révélations mineures. Le critique du Nouvel Observateur a relevé une énorme bévue dans le scénario en termes d’incohérence chronologique interne : les filles de Barnum ne vieillissent pas : elles sont enfants quand il débute, et toujours enfant 25 ans plus tard quand il ouvre son musée avec ses freak shows, et encore et toujours enfants à la fin du film plusieurs années après ! Fin des révélations.


Ken Liu, « L’Homme qui mit fin à l’Histoire »

26 février 2018

LiuHommeQuiMitFin

Référence : Ken Liu, L’Homme qui mit fin à l’Histoire, Le Bélial’, collection « Une heure-lumière », 2016 (The Man Who Ended History : A Documentary, 2011).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Futur proche.
Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l’observateur d’interférer avec l’objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l’histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d’État.
Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l’Unité 731 se livra à l’expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d’un demi-million de personnes… L’Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d’occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l’Histoire.

« Ken Liu est un génie. » Elizabeth Bear

Ken Liu est né en 1976 à Lanzhou, en Chine, avant d’émigrer aux États-Unis à l’âge de onze ans. Titulaire d’un doctorat en droit (université de Harvard), programmeur, traducteur du chinois, il dynamite les littératures de genre américaines depuis une dizaine d’années, collectionnant distinctions et prix littéraires, dont le Hugo, le Nebula et le World Fantasy Award. En France, son recueil La Ménagerie de papier (Le Bélial’, 2015) est lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire 2016. »

Mon avis

Cette novella de SF est une nouvelle preuve qu’un récit n’a pas besoin d’être très long pour être une (très grande) réussite. En une centaine de pages (au format poche), Ken Liu aborde le thème du voyage dans le temps d’une façon très originale (il fallait déjà le faire), traite de sujets brûlants telles que l’écriture de l’Histoire, la mémoire des crimes contre l’humanité face au négationnisme, la place à accorder aux témoignages par rapport aux travaux des historiens, la notion de preuve en histoire, les contorsions de la diplomatie internationale, l’attitude ambivalente des Etats, les difficultés juridiques posées par le voyage dans le temps, les relations entre la Chine et le Japon et les Etats-Unis, la différence entre la notion américaine du sujet et l’esprit collectif chinois, etc.

… le tout en peu de mots et comme au passage, par un savant hasard, au fil d’un récit qui prend la forme d’une série d’extraits d’un documentaire, mais aussi d’interviews, de micro-trottoirs, de témoignages devant des institutions internationales… et qui, en dépit de la grande variété de ses formes, reste resserré et tendu comme une corde, et porté par plusieurs personnages bien campés et marquants.

Ken Liu donne ici une leçon d’humanité, mais, en dépit des sujets abordés, son livre parvient à rester une fiction et non un essai ou un documentaire, et ce n’est pas ce que cette novella a de moins magistral. L’auteur se contente d’émettre une hypothèse (et si un savant trouvait le moyen d’observer le passé d’un lieu donné de façon très précise et exacte, avec pour prix le fait de devoir renoncer à jamais à observer cette partie précise du passé par la suite ?) et, cette hypothèse, il en tire implacablement toutes les conséquences, en poussant jusqu’au bout dans leurs retranchements toutes les institutions et les parties en présence qui en seraient affectées, aussi bien les familles des victimes, les historiens, les gens en général, que les États, les institutions internationales ou les médias.
Ni Akemi Kirino, la découvreuse des « particules de Bohm-Kirino », ni Evan Wei, qui met au point le procédé d’observation du passé et l’utilise pour exiger la reconnaissance par les Etats des tortures subies par les victimes de l’unité 731, ne sont des gens parfaits. Les choix d’Evan Wei eux-mêmes sont remis en question, y compris par des collègues historiens et pour des raisons valables. Nombre des questions soulevées par la fiction ne reçoivent pas de réponse tranchée : c’est aux lecteurs d’y réfléchir une fois le livre refermé.
Le rythme et la tension constante du récit (qui fait alterner les témoignages sur le passé et la progression du récit de la vie des scientifiques découvreurs du procédé d’observation du passé) contribuent eux aussi à conserver un équilibre salutaire entre la part documentaire, historique, de cette novella, et sa composante romanesque.

Le « procédé de Bohm-Kirino » est introduit par deux ou trois pages de vulgarisation d’une grande clarté, mais n’est jamais expliqué très en détail. Il apparaît vite que le voyage dans le temps n’est ici qu’un prétexte utilisé par l’auteur pour nous mettre au pied d’un certain nombre de murs pénibles et nous faire réfléchir – et ressentir. Les amateurs de hard science oseront-ils en être déçus ? Pour ma part, ce type d’emploi des thèmes de la SF fait partie de ce que le genre peut apporter de meilleur à la littérature.

Pour toutes ces raisons, j’ai dévoré cette novella et je ne peux qu’en conseiller très chaudement la lecture, aussi bien aux amateurs d’histoires de voyages dans le temps qui chercheraient une approche originale du thème qu’aux amateurs d’ouvrages d’histoire du XXe siècle, ainsi qu’à tous ceux qui se demanderaient encore en quoi un récit de science-fiction peut donner à réfléchir sur les problèmes actuels d’écriture de l’histoire.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 8 janvier 2018 avant de le poster ici.


[Film] « Le Congrès », d’Ari Folman

17 septembre 2013

LeCongres-AriFolman

Le Congrès est un film de science-fiction réalisé par Ari Folman, qui en signe aussi le scénario, adapté d’un roman de l’écrivain polonais Stanislas Lem, Le Congrès de futurologie, paru en 1973. Stanislas Lem (1921-2006) est plus connu pour un autre de ses romans, Solaris, plusieurs fois adapté au cinéma. Ari Folman, lui, s’est surtout fait remarquer avec Valse avec Bashir, un film d’animation documentaire sur le conflit israélo-libanais qui avait remporté de nombreux prix. Le film est une co-production américaine, luxembourgeoise, israélienne et polonaise.
Je n’ai pas (encore) lu le roman dont Le Congrès est adapté, et je ne le critiquerai donc pas en tant qu’adaptation. D’après ce que j’ai pu lire, Folman a gardé une certaine autonomie par rapport au roman et a modifié ou accentué des choses pour se rapprocher des enjeux technologiques actuels (le roman est une évocation des dictatures d’Amérique du Sud, ce qui se voit beaucoup moins dans le film, alors que ce dernier développe une réflexion très critique sur les évolutions récentes et futures de l’industrie du cinéma et sur la massification des nouvelles technologies). En tout cas, regardé en tant qu’œuvre autonome, le film s’en sort très bien.

L’histoire commence en 2013. Une actrice américaine sur le retour, Robin Wright (qui joue son propre rôle dans le film : elle s’est fait connaître pour ses rôles dans Princess Pride et Forrest Gump), se voit proposer une offre de dernière chance par la compagnie Miramount : se faire scanner pour devenir une actrice numérique, c’est-à-dire céder à la compagnie les droits sur son image et son jeu sur tous supports et sur tous sujets. Miramount possèdera l’image « Robin Wright » tandis que la vraie Robin Wright s’engagera à ne plus jamais jouer de rôle où que ce soit.

Wright est d’abord excédée par les implications d’un pareil contrat. Mais son fils Aaron est atteint du syndrome d’Usher, une maladie probablement incurable et dont les soins coûteront évidemment beaucoup d’argent…
Toute la première partie du film tourne donc autour du monde du cinéma et des conséquences des nouvelles technologies sur les relations entre les acteurs et les producteurs. Elle prend son temps, avec un côté drame psychologique, et est littéralement portée par les excellentes performances des acteurs (Robin Wright elle-même et aussi Harvey Keitel). Les éléments proprement « science-fictifs » restent discrets mais montent en puissance doucement.

Ils ne prennent vraiment leur essor qu’avec la seconde partie du film : Wright accepte le contrat, elle se fait scanner et l’intrigue bondit vingt ans plus tard. C’est là que le film bascule en animation, ce qui s’accorde très bien avec la société que dépeint Folman… et avec le « tournant dickien » de l’intrigue, qui joue de plus en plus sur les couches d’illusion et de réalités imbriquées jusqu’à l’inextricable.
Le propos politique du film atteint là sa plus grande force, lorsque Wright se trouve confrontée à une nouvelle « révolution technologique » que Miramount s’apprête à révéler au public à l’occasion du « Congrès de futurologie ». Dans l’intervalle Miramount a pris de plus en plus d’importance dans la vie quotidienne, et sa nouvelle invention va bouleverser de fond en comble la vie des gens et la réalité elle-même, avec des conséquences qui feraient passer le « simple » scan d’acteurs pour une broutille.
Wright a fort à faire pour démêler les événements, et les spectateurs aussi : le scénario devient sans doute un peu désordonné… mais il donne toujours autant à réfléchir, aborde frontalement et avec force la question de la société du divertissement, de la course à la technologie, des usages des nouvelles technologies par les multinationales qui pèsent lourdement sur les évolutions sociales et tentent de plier l’éthique à leurs intérêts.

Ce n’est pourtant pas un film de pure réflexion, car l’ensemble reste souvent non résolu, voire simplement esquissé, mais les questions sont posées, et surtout, en termes de cinéma, on s’y retrouve : l’animation est superbe, créative, utilisée avec ingéniosité, il y a des scènes et des plans excellents, et l’atmosphère de ce monde troublant est très bien installée puis entretenue. L’aventure de Robin Wright se perd entre le rêve, l’hallucination et le cauchemar, dans une poésie qui oscille entre la mélancolie et les paradis artificiels.

Il y a énormément de choses à en dire, ne serait-ce que sur l’emploi génial de l’animation pour aborder ces sujets-là. L’animation en 2D oscille savamment entre le pastiche des vieux cartoons, l’esthétique psychédélique des années 1980, et l’esthétique… actuelle, celle des animations en Flash à deux balles, avec leur côté très plat et figé, et des icônes tout en couleurs des réseaux sociaux, des sites Web et des applications pour smartphones. Ce monde facebookisé et googlisé où toutes les interfaces sont simplifiées à outrance et parées de couleurs joyeuses comme pour infantiliser les adultes en leur faisant oublier les « détails » techniques et les conséquences des technologies qu’on leur fait adopter. Le tout sur un refrain savamment programmé de « révolution technologique » martelé à coups d’annonces marketing — l’une des scènes est une parodie assassine des annonces commerciales gouroutesques d’un Steve Jobs.

Je crois qu’il est important de voir ce film pour se faire son propre avis, car, selon les opinions, le mélange peut sembler prendre plus ou moins bien, le scénario et la fin peuvent convaincre plus ou moins, etc. Mais l’ensemble est très honorable et donne matière à réflexion.

Ce film a un côté « OVNI esthétique de SF » qui fait plaisir à voir. On pourrait tenter des rapprochements avec d’autres films d’animation. Le côté « personnages toons et critique sociale pessimiste » rappelle les films animés de Ralph Bakshi (non pas Le Seigneur des anneaux, son film le plus connu en France, mais les autres, comme Heavy Traffic et Cool World, même si Folman ne va pas jusque là dans le trash). Le vertige dickien me rappelle un peu l’excellent A Scanner Darkly de l’Américain Richard Linklater (adapté de Substance mort de Philip K. Dick et sorti en 2006), un film d’animation en rotoscopie où un agent incarné par Keanu Reeves se perd peu à peu dans un dédale d’hallucinations. Et on pourrait aussi penser au tout aussi excellent Paprika du Japonais Satoshi Kon (2006 aussi), pour tout l’aspect « fusion entre rêve et réalité » et l’emploi de la mise en abyme pour nourrir une réflexion sur le cinéma et l’image en général. Sans atteindre peut-être le niveau de ce dernier film, qui est pour moi un chef-d’œuvre, Le Congrès reste une excellente surprise, qui mérite le déplacement et montre que Folman est décidément un réalisateur à suivre.

Cette critique a été postée sur le forum elbakin.net en juillet 2013, et légèrement rebricolée ensuite.