George Sand, « Laura. Voyage dans le cristal »

10 juin 2019

Sand-Laura

Référence : George Sand, Laura. Voyage dans le cristal, Clermont-Ferrand, éditions Paleo, « La collection de sable », 2012 (première édition : Paris, Michel Lévy frères, janvier 1864).

Résumé

Alexis Hartz est le neveu et l’étudiant du professeur Tungstenius, un expert en minéralogie aussi brillant que distrait. Les minéraux et la géologie n’inspirent à Alexis qu’une tenace envie de bâiller, jusqu’au jour où son oncle lui présente sa cousine, Laura, belle et intelligente, qui se moque de sa fainéantise. Bien qu’elle soit promise à Walter, un autre élève de Tungsténius, Alexis tombe désespérément amoureux d’elle et trouve une motivation toute nouvelle pour ses études. Au fil de leurs rencontres rares et brèves, Laura lui apprend à se passionner pour la minéralogie. Mais plus Alexis se plonge dans l’observation des pierres, plus il est pris d’étranges visions : un pays lointain, souterrain, entièrement tapissé de minéraux rares et de cristaux colorés. Tout le monde est persuadé qu’il délire, y compris lui, jusqu’à un soir où il fait la connaissance de son autre oncle, Nasias, le père de Laura, un aventurier doté de dons de médium, qui est persuadé que le pays du cristal existe bel et bien.

Mon avis

Laura, sous-titré Voyage dans le cristal, est un livre aussi beau qu’injustement méconnu. Si vous aimez la littérature fantastique à la manière des Contes d’Hoffmann et les récits de voyages extraordinaires capables d’entremêler avec subtilité l’aventure, le frisson, l’humour pince-sans-rire et différents niveaux de lecture possibles, je vous le recommande très chaleureusement. Vous voyez que je commence par la fin, mais c’est précisément pour dire au monde mon amour pour ce genre de coup de foudre de lecture que j’écris sur ce blog, alors je le redis : lisez Laura ! Et si je n’ai pas encore réussi à vous mesmériser suffisamment pour vous donner l’envie irrépressible de lire ce roman, voici quelques détails ci-dessous.

Sand fantastique

On connaît bien les romans champêtres de George Sand comme La Mare au Diable ou La Petite Fadette, on connaît un peu ses romans réalistes comme Indiana (dont j’ai parlé ici). On connaît moins ses romans gothico-philosophiques (comme Lélia qui fit scandale et dont j’ai parlé là) ou ses nouvelles (comme Marianne dont je dis un mot par là). Mais Sand a pratiqué bien d’autres genres, dont le fantastique, dans la lignée du romantisme européen illustré en Allemagne par les Contes d’Hoffmann et dont on a surtout retenu en France des auteurs venus après Sand, comme Théophile Gautier avec ses momies amoureuses ou Guy de Maupassant avec son Horla. Non contente de relater et d’étudier les croyances et les légendes du Berry dans ses Légendes rustiques (dont je dis quelques mots là), Sand a composé plusieurs romans et nouvelles fantastiques. J’ai notamment lu d’elle Les Dames vertes, une histoire de fantômes courte et joliment construite, rééditée dans une édition pour la jeunesse en 2004, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance.

Si vous n’appréciez pas les récits fantastiques effrayants et sombres qui confinent parfois à l’horreur, comme ceux de Maupassant, vous pouvez vous rassurer : le fantastique selon George Sand est assez différent. On y trouve des pages de frisson, certes, mais jamais d’horreur cosmique ou de désespoir fataliste où le personnage devient fou, se suicide, etc. Les récits fantastiques de Sand ont quelque chose de plus léger et pour ainsi dire de ludique, un peu comme les nouvelles fantastiques de Théophile Gautier (Le Pied de momie ou Onuphrius par exemple). Contrairement à un Maupassant, dont les textes reflètent les angoisses bien réelles d’un écrivain hanté par des troubles mentaux, Sand a bien les pieds sur terre, ou plutôt dans les Lumières : chez elle, le fantastique ne met jamais vraiment la raison en danger. Les hallucinations qu’on croise dans ses pages ne conduisent pas à la démence, mais communiquent bien plutôt avec la rêverie romantique, l’allégorie psychologique ou la plaisanterie d’étudiant, selon les cas.

Un mélange virtuose de registres

Laura est donc un récit fantastique, mais on y trouve de l’humour – un humour parfois acide, mais le plus souvent gentiment tendre envers ses personnages, à commencer par Tungsténius, vrai professeur Tournesol avant l’heure, et Alexis, étourdi par ses propres pensées comme un Little Nemo in Slumberland avant l’heure (cela fait deux comparaisons avec des bandes dessinées, mais ces deux personnages font assez BD).

Le roman se veut aussi un hommage à la géologie et à la minéralogie, deux sciences auxquelles Sand, curieuse de tout et surtout de sciences naturelles, s’intéressait depuis longtemps. Sand a pratiqué la fiction à but pédagogique longtemps avant Jules Verne, et Laura relève en partie de cette logique. L’amour d’Alexis pour Laura revêt une dimension presque initiatique : beaucoup plus attentif avec elle qu’avec son oncle Tungsténius, le jeune dadais écoute sa cousine lui vanter les mille beautés des minéraux, et en particulier des géodes, ces pierres creuses qu’on peut fendre pour trouver à l’intérieur une cavité aux parois tapissées de petites cristallisations colorées. Sand se régale visiblement à composer ces pages où elle déploie toute son éloquence : les masses de béryls et de saphirs « s’étalent à l’infini en colonnades élancées que tu prends peut-être pour de lointaines forêts, comme tu prends, je le parie, ces fines et tendres verdures de chrysoprase pour des bosquets ». Plus loin, « voici la folle labradorite qui fait miroiter ses facettes tour à tour incolores et nacrées, et l’aventurine à pluie d’argent qui montre ses flancs polis, tandis que la rouge et chaude almandie, chantée par un voyant qui s’appelait Hoffmann, concentre ses feux vers le centre de sa montagne austère ». De quoi vous inciter à aller regarder des photos de minéraux ou à visiter les collections de géologie du Muséum d’histoire naturelle le plus proche !

Instruire en s’amusant, donc ? Oui, mais à dose calculée. On ne trouvera pas chez Sand de chapitres entiers consacrés à des catalogues de minéraux, ni de mini-cours de géologie prolongé. Ces éléments sont savamment distillés dans des passages d’une longueur restreinte, pour ne pas devenir pesants. Et ils laissent régulièrement place à un autre aspect du roman : l’aventure. Si la première moitié du récit se cantonne au musée où Tungsténius et Alexis mènent leurs recherches et accueillent Laura, le neveu étourdi ne tarde pas à partir en voyage, par l’intermédiaire de visions qui deviennent bientôt terriblement réelles. La vision fugace se change en une véritable réalité alternative qui sème la confusion la plus totale dans l’esprit du jeune homme, une réalité alternative dans laquelle il part pour une expédition lointaine.

Lovecraft avant Lovecraft

Dans cette seconde moitié du roman, George Sand signe des pages où les paysages grandioses alternent avec une action pleine de suspense, et où le fantastique touche à son paroxysme. Là encore, il y a des descriptions grandioses. Qu’on en juge avec ce bref passage : « Tantôt les icebergs se découpaient en blocs anguleux qui projetaient au-dessus de nos têtes d’immenses dais frangés de stalactites, tantôt leurs flancs s’écartaient, et nous traversions une forêt de piliers trapus, évasés, monstrueux champignons surmontés de chapiteaux d’un style cyclopéen. »

« Cyclopéen ? rugiront les lecteurs de récits fantastiques. Par Azathoth ! Mais c’est un des adjectifs préférés d’H.P. Lovecraft ! » Eh oui. Et il n’y a pas que cela : toute la partie du livre dont provient cette phrase évoque furieusement Lovecraft. La nuit, la fièvre, le mystère, des personnages de plus en plus inquiétants, des phénomènes naturels inexpliqués… Les Montagnes hallucinées  ne sont pas loin. Lovecraft a-t-il lu Laura ? Aucune idée, mais il n’a pas pu la lire en anglais : le livre n’a été traduit dans cette langue qu’en 1992. Et à vrai dire, les deux auteurs ont des sources communes : les récits d’expéditions polaires, qui se multiplient entre la seconde moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle. (Pour ce qui est de l’emploi du mot « cyclopéen », je laisse l’enquête aux lexicographes intrépides.)

Il y a plus étonnant encore : si vous lisez le livre jusqu’au bout, vous vous rendrez compte que George Sand joue avec un certain nombre de stéréotypes du récit d’horreur de l’époque et qu’après les avoir installés, elle les distord adroitement. Elle fait en particulier mentir les clichés au sujet des peuples indigènes, clichés que Lovecraft, plus d’un demi-siècle après, reprendra consciencieusement et avec le premier degré scrupuleux de l’homme qui tient à toucher le maigre salaire de son texte auprès de la revue pulp qui daigne le publier. Bref, Sand arrive au passage à parodier Lovecraft 26 ans avant la naissance de ce dernier. Excusez du peu.

Plusieurs niveaux de lecture possibles

Donc, Sand mêle savamment le sérieux et l’humour, la vulgarisation scientifique et la rêverie romantique, l’étude psychologique et sociale à l’aventure, le réalisme au fantastique. Le tout avec une grande maîtrise du dosage et de la structure, puisque le résultat reste cohérent. Mieux : tout cela sert un propos mûrement réfléchi, une fiction qui ménage plusieurs niveaux de lecture possible. Difficile d’en dire trop sans révéler le fin mot de l’histoire, mais on peut lire le récit fantastique au premier degré, ou comme un récit initiatique qui trouve une explication psychologique ou sentimentale, ou encore, sur un plan métatextuel, comme un savant jeu de pastiche et de démarcations envers plusieurs genres qui redéfinit le fantastique. Je m’emporte un peu, mais j’insiste sur le fait qu’on peut tout à fait profiter de la lecture du livre quand on se contente d’en découvrir l’histoire au premier degré. Je veux simplement dire que l’ensemble est comparable à une géode, non pas à cause de son caractère creux, mais au contraire parce qu’on peut creuser l’œuvre pour révéler plusieurs facettes insoupçonnées.

Sand et Verne : l’injuste postérité

Si vous avez lu Jules Verne, le résumé de Laura. Voyage dans le cristal vous rappelle peut-être celui de Voyage au centre de la Terre. Est-ce que Sand se serait inspirée de Verne ? Non, c’est l’inverse ! Laura a été écrit en 1863 et est paru dans une revue littéraire en janvier 1864 tandis que le roman de Verne a été écrit pendant l’année 1864 et est paru vers la fin de l’année, en novembre. Or Verne s’est incontestablement inspiré de Sand pour le sujet, pour le principe de certaines scènes (Alexis et Laura voyagent dans une géode cristallisée géante, et au chapitre 22 du roman de Verne, Axel écrit : « Je m’imaginais voyager à travers un diamant »; je pourrais aussi mentionner les champignons géants cités plus haut, qui réapparaissent chez Verne) et pour plusieurs personnages, à savoir le duo de l’oncle minéralogiste brillant mais excentrique (Tungsténius chez Sand, Lidenbrock chez Verne) et du neveu rêveur (Alexis chez Sand, Axel chez Verne). Tous les personnages ? Non, le personnage féminin disparaît (ou du moins son importance est considérablement réduite : la « petite Graüben » dont Axel est amoureux chez Verne n’a qu’un rôle anecdotique à côté de ce que fait Laura chez Sand).

Faut-il crier au plagiat ? Plutôt à l’inspiration opportuniste, que Sand elle-même jugeait un peu trop proche quand elle a entamé la lecture du roman de Verne. Par bonheur, il y a tout de même des différences nettes entre les deux livres, qu’il s’agisse des nombreuses inventions de Verne fondées sur une documentation différente (l’équipement des voyageurs, la navigation sur une mer souterraine, etc.), de la part réduite du fantastique chez lui et de la réflexion aménagée par les différents niveaux de lecture possibles qui ne montrent pas la même esthétique et la même réflexion sous-jacente. Surtout, Verne n’a jamais caché son admiration pour George Sand, ni dans sa correspondance, ni dans ses romans (dans la bibliothèque du Nautilus, le capitaine Nemo lit « tout ce que l’humanité a produit de plus beau dans l’histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère jusqu’à Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu’à Michelet, depuis Rabelais jusqu’à madame Sand »).

Il faut aussi se remettre dans le contexte de l’époque : en 1864, Sand est une écrivaine bien établie, qui a déjà publié de nombreux romans, nouvelles, articles, essais, dans différents genres, avec plusieurs grands succès (et plusieurs scandales). Verne, lui, vient juste de connaître son premier grand succès avec Cinq semaines en ballon l’année précédente. Verne avait probablement pensé ces ressemblances entre Voyage au centre de la Terre et Laura. Voyage dans le cristal comme un hommage à une écrivaine qu’il comptait parmi ses modèles en matière d’écriture. Il était loin de se douter que la postérité réduirait George Sand à quelques romans champêtres inoffensifs pendant tout le XXe siècle, en ignorant la plus grande partie de son œuvre, dont ses romans fantastiques et d’aventure comme Laura. Ainsi le modèle écrit par « madame Sand » a-t-il sombré dans l’oubli pendant que l’imitation du jeune disciple gravissait peu à peu les marches de la gloire littéraire. Les écrivains de science-fiction, Hollywood, Disney, la BD, les parcs d’attraction : tous se sont emparés du livre de Verne en rejetant un peu plus celui de Sand dans l’oubli.

Injuste destin pour Laura ! J’aimerais voir à quoi ressemblerait un monde où Laura. Voyage dans le cristal aurait été publié chez Hetzel dans une collection pour la jeunesse, illustré par de nombreuses belles gravures, sous une couverture rouge et or, comme l’ont été les livres de Verne. Car le texte de Sand appelle l’illustration (pour ne pas dire le film) et lui aussi peut enflammer les imaginations des petits et des grands. Quel dommage et quel temps perdu ! Sans compter que si Laura avait connu la célébrité qu’il mérite, les petites filles auraient eu beaucoup plus tôt une figure féminine de savante pour leur servir de modèle dans leurs futures études… mais rien ne sert de donner dans l’uchronie éditoriale : ce qu’il faut dans le présent, c’est mieux faire connaître Laura, mieux l’éditer, la commenter, l’étudier, la faire lire.

L’histoire littéraire a fait qu’il est actuellement impossible de parler de Laura sans le rapprocher du roman de Verne que Sand a inspiré. Attention, néanmoins : autant il y a bel et bien eu des emprunts de Verne à Sand, autant les deux romans restent très différents dans leur esthétique et leur structure. Un jour, j’espère, on pourra de nouveau lire Laura sans penser à Verne, ce qui évitera de juger l’un en fonction de l’autre et permettra d’apprécier les qualités de chacun.

L’édition Paleo et les autres éditions récentes

Pour finir, un mot sur l’édition dans laquelle j’ai lu Laura. Le roman a été réédité il n’y a pas si longtemps, en 2012, par les éditions Paleo, qui ont réédité les œuvres complètes (ou a priori complètes) de George Sand. Dans le cas de romans oubliés et restés longtemps indisponibles au format papier comme Laura, cette réédition a un grand mérite à exister. Même si le livre est passé dans le domaine public et est disponible gratuitement en ligne (par exemple sur Wikisource), c’est toujours bon de pouvoir le lire en exemplaire papier à un prix pas trop affreux (17 euros).

Tout récemment, fin 2017, est parue une édition savante du roman par Marie-Cécile Levet dans l’édition en cours des œuvres complètes de Sand aux éditions Honoré Champion. Elle contient un apparat critique précieux. Sa parution est une excellente nouvelle pour les études sandiennes et contribuera certainement à remettre en lumière ce roman injustement oublié. Cependant, son prix (38 euros en neuf) la réserve aux spécialistes, aux fans ou à la consultation en bibliothèque. De plus, j’y ai cherché en vain une mention et une prise en compte de l’article décisif de Nigel Harkness paru en 2012 sur lequel je me fonde à propos de l’influence du roman de Sand sur celui de Verne (1) : c’est une occasion manquée regrettable.

Le mieux serait une réédition en poche avec introduction et notes, capable de replacer le roman dans son contexte et d’en fournir quelques éléments d’analyse (comme j’ai essayé de le faire ici, mais en mieux). J’ai trouvé trace d’une réédition chez Pocket en 2004 (pour le bicentenaire de la naissance de Sand). Elle semble indisponible en neuf, mais peut se trouver d’occasion sans difficulté en ligne.

EDIT : Une autre édition en poche, parue en 2007, est toujours disponible : la réédition chez Motifs Poche, sous le titre Voyage dans le cristal (qui oublie Laura, je me demande bien pourquoi), qui fait suivre le roman de deux nouvelles de Sand : « L’Orgue du Titan » et « Le Géant Yéous ». Ce sont deux contes fantastiques appartenant aux Contes d’une grand-mère, publié nettement après Laura, mais leur présence dans le volume se justifie aisément puisque ces deux histoires puisent leur inspiration dans la géologie, comme Laura. Il existe donc bien une édition de poche pratique et accessible du roman. Tant mieux !

L’illustration choisie pour la couverture de l’édition Paleo me laisse sceptique : je vois mal son lien avec le sujet du livre. Certes, elle n’est pas affreuse non plus. Les fonds blancs et les titres colorés de la collection rendent toujours bien, par ailleurs : c’est déjà ça. J’espère qu’à l’avenir Laura bénéficiera d’une réédition critique qui aidera le grand public à mieux connaître et apprécier ce livre.

(1) Nigel Harkness, « The Metatextual Geology of Verne’s Voyage au centre de la Terre », The Modern Language Review, vol. 107, n°4, octobre 2012, p. 1047-1063.

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Angela Carter, « The Bloody Chamber »

4 mars 2019

CarterBloodyChamber

Référence : Angela Carter, The Bloody Chamber, Vertigo, 1995 (première édition : Victor Collancs Ltd., Royaume-Uni, 1979).

The Bloody Chamber, traduit en français sous le titre La Compagnie des loups et autres nouvelles, est un recueil où Angela Carter réécrit des contes célèbres comme Barbe Bleue, La Belle et la Bête, Le Chat botté, La Belle au bois dormant ou bien sûr Le Petit Chaperon rouge.

Des réécritures de contes ? Le sujet est banal, me direz-vous, et vous aurez raison : de nos jours, on croule sous les réécritures de contes, les suites de contes, les parodies de contes, les univers faisant coexister divers contes, en livres, en BD, en films, en séries, en jeux vidéo, du Disney annuel formaté comme un rapport de comptable jusqu’aux faciles Shrek ou Alad’2 en passant par l’enjoué Garulfo en BD, Hansel et Gretel : la comédie musicale sur scène, et cetera et cetera ad libitum et ad nauseam. Certes. Mais il y a deux excellentes raisons de dépasser cette  sensation d’overdose. La première est que ce recueil date des années 1970, période à laquelle le raz-de-marée réécriveur n’en était pas encore arrivé à ce point de saturation, ce qui fait qu’on ferait un mauvais procès au livre en lui reprochant de surfer sur une vague qui ne s’était pas encore gonflée. La seconde est que ces réécritures-là sont magistrales (et largement reconnues comme telles), ce qui veut dire qu’elles valent le détour de toute façon.

Les réécritures de Carter ne sont résolument pas destinées aux enfants. Elles réactivent les aspects les plus sombres des contes de départ : leur violence, parfois leur cruauté, et leurs liens profonds avec la sexualité, autant de thèmes qui se trouvaient au centre de bien des analyses psychanalytiques dans les années 1970. Comme dans les contes d’origine, les personnages connaissent de nombreux malheurs et la fin est loin d’être toujours heureuse. La première originalité de Carter consiste à jouer constamment avec nos attentes. Elle prend plaisir à distordre les contes d’origine, ce qui suppose de les connaître un minimum pour bien en profiter (mais elle choisit des contes largement connus, comme le montrent les quelques titres que j’ai cités plus haut). On attend tel événement, telle réaction d’un personnage, tel détail, et on les retrouve, mais sous des formes et à des moments inattendus, ou bien on les découvre escamotés au profit de rebondissements tout différents.

C’est le plaisir typique de la réécriture, mais Carter en joue de manière virtuose. Ces métamorphoses constantes, sous nos yeux, de l’intrigue attendue que nous croyons prévoir, ne brisent jamais l’immersion, à mon avis : au contraire, elles entretiennent l’atmosphère onirique de ses récits. Comme dans un rêve, on retrouve des figures et des événements connus de longue date, mais redistribués, parfois gonflés ou rapetissés dans des proportions toutes différentes. Un accessoire (la rose, le rouet, le miroir), un monstre (le loup, qui forme la figure récurrente des trois derniers récits) ou un personnage (la Bête) se voit ainsi retravaillé, dédoublé ou réimaginé sous une autre forme. Mieux : Carter se complaît à faire entrer en collision plusieurs contes, ou bien à enchaîner dans le recueil deux adaptations complètement différentes du même, en un bel exemple de virtuosité, une fois encore.

Aux références entre contes viennent s’ajouter d’autres références, romanesques celles-là, qui orientent la tonalité générale du recueil vers une forme de syncrétisme entre divers univers de personnages de fiction célèbres, avec une préférence marquée pour le fantastique et le gothique : on y voit des références à Dracula ou à Carmilla, par exemple, ainsi qu’à une Alice au pays des merveilles nettement plus sombre que celle de Lewis Carroll. Même si les dernières histoires m’ont laissé sur l’impression d’un univers assez sombre, l’humour, l’optimisme et même la fantaisie n’en sont pas absents pour autant : des références à Figaro viennent ainsi structurer le drôlatique Puss-in-Boots (qui réécrit Le Chat botté). Mais l’ensemble conserve une forte personnalité et une forte cohérence autour d’un petit nombre de thèmes décliné en de multiples nuances. On ne s’oriente jamais vers un bric à brac à la L’Affaire Jane Eyre ou Shrek, ni vers un univers encyclopédique entièrement charpenté par une intertextualité érudite comme ce que fait Alan Moore dans son comic La Ligue des Gentlemen Extraordinaires.

Chaque récit (en général) met en place, par ailleurs, un univers différent. Les lieux et les époques varient, tout comme le degré d’ancrage dans l’Histoire et la géographie réelles. Ainsi les premiers contes, dont The Bloody Chamber, se situent dans un cadre résolument contemporain. D’autres, comme The Lady of the House of Love, se situent dans un passé relativement proche, peu avant la Première Guerre mondiale, et comportent des références géographiques précises. D’autres encore, comme les tout derniers contes du recueil (dont The Company of Wolves et The Werewolf), prennent place dans un Moyen âge nébuleux qui doit plus au roman gothique qu’à une quelconque réalité historique.

J’en viens à ce qui m’a le plus marqué dans ce recueil : son style. Il est inséparable de l’art du récit que déploie Carter, puisque chacun de ses contes forme un véritable bijou d’écriture très imagée, évocatrice à souhait, enveloppante, parfumée, raffinée, où une phrase après l’autre nous emporte dans une récit d’associations d’idées et d’images qui nous fait savamment oublier de nous demander où et quand exactement nous nous trouvons, qui parle au juste et quels sont les enjeux de l’histoire… pour mieux nous le révéler ensuite, par le biais de détails adroitement ajoutés ici et là, porteurs d’informations cruciales, comme autant de clés dorées semées dans une épaisse forêt. En dépit de (ou grâce à) la brièveté parfois extrême de ses textes (les plus courts du recueil ne font pas trois pages), Carter montre une habileté de composition étourdissante dans son agencement des informations et met très bien son style au double service de l’ambiance et du suspense.

Mais en dehors même de la manière dont elle distille ses détails, elle donne à lire des phrases magnifiques, dont la syntaxe rappelle la belle prose académique française et n’hésite pas à lorgner parfois du côté du poème en prose, comme le merveilleux The Erl-King qui n’aurait pas déplu aux préraphaélites. Mais ce tyle ne mobilise pas toujours un vocabulaire bien compliqué. Je ne recommanderais pas tout le recueil à des lecteurs débutants en anglais, mais The Werewolf, par exemple, est remarquablement accessible avec son vocabulaire simple qui ne l’empêche pas de mettre en place des effets complexes.

Ce recueil est une superbe découverte et je pense bien m’intéresser ensuite à ses autres recueils ainsi qu’à ses romans. Si vous appréciez la prose de Mélanie Fazi ou de Clive Barker, si vous avez un faible pour les romans gothiques ou pour les contes sombres sans verser dans le gore, The Bloody Chamber a de grandes chances de vous plaire.


George Sand, « Légendes rustiques »

18 février 2019

Sand-LegendesRustiques

Référence : George Sand, Légendes rustiques, gravures de Maurice Sand, Paris, A. Morel, 1858 (réédition lue : Paléo, La collection de sable, 2010).

Présentation de l’éditeur (dans l’édition La Découvrance)

George Sand a écrit les Légendes rustiques à partir des contes et des légendes recueillis dans la campagne berrichonne par son fils Maurice. « Mon cher fils, Tu as recueilli diverses traditions, chansons et légendes, (…) car ces choses se perdent à mesure que le paysan s’éclaire, et il est bon de sauver de l’oubli qui marche vite, quelques versions de ce grand poème du merveilleux, dont l’humanité s’est nourrie si longtemps et dont les gens de campagne sont aujourd’hui, à leur insu, les derniers bardes. Je veux donc t’aider à rassembler quelques fragments épars de ces légendes rustiques, dont le fond se retrouve à peu près dans toute la France, mais auxquelles chaque localité a donné sa couleur particulière et le cachet de sa fantaisie. » George SAND

Mon avis

Les Légendes rustiques sont à mi-chemin entre un recueil de contes et légendes du Berry et un ouvrage d’analyse : Sand rapporte des croyances et des récits réellement répandus parmi la population paysanne du Berry, et elle les accompagne de rapides analyses très accessibles où elle les commente, ébauche des comparaisons entre variantes, et défend l’importance de cette culture à une époque où elle se trouve encore trop souvent méprisée et menacée.

Si vous aimez les livres de l’elficologue Pierre Dubois avec ses encyclopédies de fées et de lutins, ou bien les livres de Claude Lecouteux, ou tout simplement les contes un peu anciens, je ne peux que vous recommander chaudement ce petit livre : loups-garous, meneurs de loups, feux follets, moines fantomatiques, grand’bête nocturne, lavandières de la nuit et autres croyances moins connues sont présentes à chaque page dans des récits courts où les habitants des campagnes berrichonnes ont bien souvent affaire au diable, aux revenants et à l’au-delà.

L’édition originale était accompagnée de gravures par Maurice Sand, le fils de George, qui était peintre et illustrateur. Comme beaucoup d’éditions ne les incluent pas, vous pourrez les trouver sur Internet (Wikipédia par exemple).

Les éditions Paleo rééditent une grande partie des œuvres de George Sand, avec pour ambition de proposer à terme ses œuvres complètes. Cette réédition a avant tout le grand mérite d’exister et de rendre à nouveau disponible au public, sur support papier et à un format A5 pratique, des livres qui, pour certains, avaient fait l’objet d’une négligence absurde de la part des éditeurs depuis de longues années. En contrepartie, Paleo n’accompagne ses textes de presque aucun apparat critique. C’est dommage, car on manque parfois de contextualisation. Au moins cette édition des Légendes rustiques est-elle accompagnée d’un essai Croyances et légendes du centre de la France, écrit par Sand en guise de préface à un livre de Germain Laisnel de La Salle, Croyances et légendes du centre de la France : souvenirs du vieux temps, coutumes et traditions populaires comparées à celles des peuples anciens et modernes, publié en 1875. Mais sans préciser d’où vient ce texte, dont j’ai dû retrouver la provenance par mes propres moyens (merci Gallica). Un point à Paleo pour l’effort, mais la prochaine fois, ce serait mieux d’indiquer clairement d’où sort ce genre de texte ajouté en guise de bonus ou d’annexe.

Et si vous avez envie de vous plonger directement dans le livre gratuitement, c’est possible, puisque, comme toute l’œuvre de George Sand, il se trouve désormais dans le domaine public. Vous pouvez trouver le livre et ses images sur Wikisource par exemple.

Dans le même genre…

J’ai mentionné plus haut les écrits de Pierre Dubois sur les croyances régionales de France : je ne peux que vous recommander ses Grand livre des fées, Grand livre des nains et Grand livre des elfes (pour leur grand travail de synthèse et leurs superbes illustrations par les Sabatier) ainsi que ses recueils Contes du Petit Peuple, Contes de Crime (si ce sont avant tout des histoires en bonne et due forme que vous recherchez).

George Sand a évoqué les croyances et superstitions locales du Berry dans de nombreux autres livres, quoique souvent en passant. La Petite Fadette en parle régulièrement, par exemple. Parmi les pièces de théâtre de Sand (sans doute la partie de son œuvre la plus méconnue aujourd’hui), vous pourrez lire avec intérêt Le Drac où c’est une créature surnaturelle qui tombe amoureuse d’une mortelle. Si vous voulez explorer d’autres textes de George Sand qui se rattachent à la littérature fantastique, je vous conseille Laura. Voyage dans le cristal (lien vers le billet que je lui ai consacré), où c’est un musée de géologie qui sert de point de départ à une étrange aventure.


André Dhôtel, « L’Azur »

10 décembre 2018

Dhotel-Azur

Référence : André Dhôtel, L’Azur, Paris, Gallimard, 1968 (édition consultée : réédition dans la collection « Folio » imprimée en 2003).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Émilien Dombe s’engage comme chef de culture dans une ferme du hameau de Rieux qui domine une vallée livrée aux ronces et aux épines. On y raconte une étrange légende, prétexte aux intrigues où les intérêts se mêlent aux passions amoureuses : une jeune fille inconnue apparaîtrait de temps à autre dans la campagne. Un jour, Émilien rencontre une jeune fille et découvre qu’elle n’est qu’un fantôme. Sa vie s’en trouve entièrement bouleversée… »

Mon avis

Voilà un roman qui m’a dérouté de bout en bout et dont je ne sais toujours pas bien quoi penser, si ce n’est qu’il témoigne d’un art du récit incontestable. Dès les premières pages, j’ai été frappé par la personnalité du personnage principal : Émilien Dombe semble indifférent à tout, désinvolte envers tout le monde y compris envers lui-même, et déterminé à mener une vie banale et sans surprise. Le style des premières pages a lui aussi de quoi surprendre : sec, avare en détails sur les décors ou les personnages, il reflète les pensées d’Émilien. Le résultat ne m’a pas paru très agréable à lire, et j’en ai été d’autant plus surpris que je connaissais jusque là André Dhôtel par ses petits livres les plus connus (je crois) : Le Pays où l’on n’arrive jamais et L’Enfant qui disait n’importe quoi, des histoires qui relèvent davantage du conte poétique fantaisiste et optimiste. Rien ne me préparait à la triste sécheresse de ce début de roman, au point que j’ai failli abandonner après quelques pages.

J’ai pourtant persévéré, curieux de ce roman dont le style ne ressemblait à rien de ce que j’avais déjà lu. Assez vite apparaît dans l’histoire un élément potentiellement fantastique : les apparitions d’une jeune femme fantôme. Bon, est-ce un roman fantastique, alors ? Peut-être, mais le fantastique y est alors pris comme prétexte pour faire ressortir la vanité, la mesquinerie mais aussi l’étrangeté globale de tous les habitants de Rieux, le village perdu où Émilien s’est retrouvé parachuté. Notre héros s’efforce de s’intégrer dans la communauté locale et d’exercer son métier de chef de culture en entreprenant le défrichage et la mise en culture de terres jusqu’à présent négligées. Sauf que ses bonnes intentions ne lui valent ni considération ni soutien, au contraire. Les gens de Rieux paraissent se complaire dans des machinations et de petits secrets dont Émilien se persuade vite qu’ils ne dissimulent qu’un grand vide, mais ils tiennent à rester dans leur marasme où rien n’avance et ne laissent aucun étranger débloquer la situation. Le jeune homme en fait l’expérience à ses dépens. Le roman avance et Émilien paraît se résoudre à avancer dans sa vie, au mépris du qu’en dira-t-on de Rieux. On semble d’acheminer vers un pur roman réaliste, une étude de mœurs des gens de province que Balzac aurait pu adouber, mais rédigée à la façon d’un Nouveau Roman.

Et pourtant non : d’autres rebondissements surviennent, qui m’ont fait m’interroger sur la part du fantastique. Sans dévoiler toute l’intrigue, disons que le caractère vigoureusement indifférent d’Émilien, sa désinvolture et sa détermination cachent eux aussi quelque chose, qui va se révéler peu à peu. Le dénouement m’a laissé songeur tant il demeure ouvert sur les causes des derniers rebondissements : psychologiques ou surnaturelles ? Apprentissage vain façon L’Éducation sentimentale ou véritable histoire d’une région hantée ? À chacun d’en juger selon son approche du livre.

Ce qui m’a impressionné dans ce livre, c’est la façon dont il tourne constamment autour de choses qui ne sont pas dites (même, voire surtout, quand on a enfin l’impression que quelqu’un va les expliquer). Quant au personnage principal, dont on épouse le point de vue tout au long du roman, il n’est pas entièrement fiable et on se retrouve peu à peu forcés de deviner de plus en plus de choses « par-dessus son épaule ». Tout cela est amené insensiblement, avec une rouerie d’écrivain qui montre une plume aguerrie. De fait, André Dhôtel a énormément publié (plusieurs dizaines de romans et de récits) et cette expérience se sent dans la complexité du récit qu’il tisse, le tout sous une apparence de simplicité désarmante.

Bien que L’Azur se situe en apparence aux antipodes complets des contes que je connaissais déjà, comme L’Enfant qui disait n’importe quoi, on retrouve par moments le goût de l’écrivain pour les mots étranges à travers les plaisirs fugaces d’Émilien qui marque des temps d’arrêt pour savourer tel ou tel nom d’espèce végétale ou animale croisée sur son chemin. De même, il prend souvent de brèves pauses pour regarder le ciel, d’où l’azur du titre. Tout cela devient plus important au fil du livre. Mais son sens et son humeur conservent une savante ambiguïté : engluement dans la morosité d’un trou perdu ou bien libération progressive envers les attentes initiales du début de carrière ? Là encore, une grande part est laissée à votre interprétation personnelle.

Livre déroutant, à ne pas lire si vous n’avez pas le moral, L’Azur vaut néanmoins très largement le détour par son jeu de trompe-l’œil avec les attentes du lecteur et par son ambivalence constante qui donne beaucoup à deviner, à penser et finalement à rêver.


[BD] « Aquarica », tome 1, de Sokal et Schuiten

16 avril 2018

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Référence : Aquarica, tome 1, scénarisé par Sokal et Schuiten sur des dessins de Sokal, éditions Rue de Sèvre, octobre 2017. (Série prévue en deux tomes.)

L’histoire

Dans un petit village côtier peuplé de baleiniers, Roodhaven, un mystérieux crabe géant apparaît un soir sur la plage. Un crabe dont la carapace est faite en partie de débris de navires… Avec lui vont remonter des souvenirs d’un naufrage qui hante le village depuis vingt ans, celui du plus grand baleinier de la flotte, coulé avec les 78 marins de son équipage par une baleine géante légendaire dont les survivants ont juré de se venger un jour. Greyford, un jeune océanographe envoyé pour expertiser l’étrange créature marine se rend bientôt compte qu’elle est encore plus déroutante qu’elle n’en a l’air. Aidé d’O’Bryan, un policier qui compte parmi les rares personnes raisonnables du coin, Greyford va tenter d’y voir plus clair sur les origines de ce crabe géant. C’est compter sans la volonté de vengeance des survivants du naufrage, qui sont bien décidés à élucider la vérité pour leur propre compte, avec une seule idée en tête : retrouver cette baleine géante et la tuer.

Mon avis

J’aurais du mal à être objectif sur la question : Sokal et Schuiten, qui ont scénarisé la BD ensemble tandis que Sokal la dessine, comptent parmi mes auteurs favoris. Schuiten est connu pour son travail sur Les Cités Obscures, tandis que Sokal a plusieurs cordes à son arc : auteur de BD comme les enquêtes de Canardo (en ligne claire) ou plus récemment Kraa (au dessin plus détaillé), il est aussi un auteur de jeux vidéo important avec des jeux d’aventures et d’enquête comme L’Amerzone et les Sybéria, qui ont en commun avec les albums des Cités obscures d’être situés dans des pays fictifs rappelant étrangement certains pays réels, le tout dans une fin de XIXe et un début de XXe siècle alternatifs. Il était inévitable et on ne peut plus souhaitable que ces deux-là se rencontrent et travaillent ensemble : c’est chose faite avec Aquarica, et le résultat s’annonce fort bon.

Aquarica ne manquera pas de plaire à qui connaît déjà les œuvres précédentes des deux auteurs, tout en restant très accessible à qui ne les a pas encore lus puisqu’il ne s’inscrit dans aucun univers préexistant. C’est un très bon mystère marin, quelque part entre Moby Dick (pour les baleiniers et les baleines légendaires) et Aquablue (mais je ne peux pas trop vous dire pourquoi). Comme souvent dans les œuvres de Sokal, la faune et la flore y ont une grande importance, mais on y retrouve aussi l’attachement de Schuiten aux romans d’aventure du XIXe siècle, avec leurs figures de savants et leurs journaux de voyage (quoique Sokal a beaucoup pratiqué la chose aussi !). Les joueurs des Sybéria et les lecteurs de Kraa retrouveront le talent de Sokal pour les personnages aux trognes marquantes et aux façons de parler bien distinctes : il n’y a rien de commun entre le verbe haut des vieux marins couturés de Roodhaven et l’éloquence scientifique de Greyford, comme il l’apprend vite à ses dépens.
Les 72 pages que compte l’album autorisent les auteurs à approfondir confortablement l’intrigue et à mettre en scène un nombre élevé de personnages. Les mystères succèdent aux mystères dans ce premier tome, mais les révélations ne se font heureusement pas attendre non plus, ce qui permet de renouveler le suspense et de préparer un second tome qui s’annonce encore plus riche en action, mais aussi en nouvelles découvertes maritimes déroutantes. Le tout se dévore et m’a laissé déjà impatient de lire la suite.

On pourra tout au plus reprocher à l’album d’employer des ficelles déjà bien connues par les lecteurs des albums précédents des deux auteurs. Mais est-ce vraiment un défaut ? Pas sûr, au vu du plaisir que j’ai pris à retrouver ce type d’univers et d’ambiance, toujours aussi délicieusement évocateur, appliqué à ce monde différent qu’est le monde marin. C’est que les auteurs sont rompus à l’utilisation de ces procédés et qu’ils assemblent mystères, secrets, récits enchâssés et évocations du passé avec adresse. Sans compter que le scénario laisse espérer aussi des ingrédients plus originaux. La seule limite que je peux trouver à ce premier tome réside dans le personnage d’Aquarica, censé être naïve, certes, mais peut-être un peu trop clichée dans sa façon de l’être. C’est cependant un peu tôt pour en juger et tout se jouera au second tome. Dans tous les cas, quand bien même ce diptyque ne serait « que » la réitération de ficelles classiques, le tout est si bien ficelé et si agréablement dessiné, avec de belles ambiances de lumière et de couleurs, que je ne bouderai pas mon plaisir pour autant et que je vous invite à faire de même.

J’ai posté cette critique le 22 janvier 2018 sur le forum du Coin des lecteurs avant de la retravailler pour la poster ici.


Monique Lancel, « La Tentation du capitaine Lacuzon »

28 février 2017

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Référence : Monique Lancel, La Tentation du capitaine Lacuzon, Paris, L’Harmattan, collection « Théâtre des 5 continents », 2014, 72 pages.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« 1639. Les armées de Richelieu envahissent la Franche-Comté. C’est la guerre de Dix Ans, effroyable. Des partisans comtois se sont levés contre l’occupant: à leur tête, le capitaine Lacuzon. Il a donné rendez-vous à ses compagnons, dispersés lors d’une attaque surprise, dans l’auberge que tient sa vieille amie Perrine. Survient une étrange jeune fille, séduisante, provocante… Qui est-elle ? Une espionne ? Une aventurière ? Une victime ? Peut-être est-elle folle… Ou bien…

Entremêlant l’Histoire et la légende, une pièce à la fois réaliste et fantastique, qui parle de guerre et de désir…

Conteuse, comédienne, dramaturge, mais aussi bibliothécaire de jeunesse, Monique Lancel est une amoureuse des mots. Dans ses pièces, de tonalités différentes, elle parle du désir féminin, de la création, de la rencontre douce ou violente entre l’homme et la femme, entre l’humain et le surnaturel. Fascinée par le merveilleux, elle puise aux sources légendaires de cette Franche-Comté, pays de ses racines, qu’elle aime et connaît si bien !« 

Mon avis

Avertissement : j’ai eu l’occasion de lire cette pièce par l’intermédiaire d’une amie qui connaît l’auteure. Il va de soi que je partais avec un préjugé favorable. (Mais, au fond, c’est le cas chaque fois que je lis un livre recommandé par un ou une proche.) En outre, cet avis est un avis de lecture (je n’ai pas vu la pièce).

L’avantage d’avoir reproduit ci-dessus le quatrième de couverture du livre est que certaines informations sur la pièce ont déjà été données et que je vais directement pouvoir les nuancer. Disons-le tout de suite : en dépit de son ancrage dans l’Histoire, cette courte pièce de théâtre qu’est La Tentation du capitaine Lacuzon me semble avant tout placée sous le signe du surnaturel. J’aurais bien dit « des contes » si je ne m’étais pas rendue compte rétrospectivement qu’au fond, la pièce fonctionne aussi très bien sur le mode du fantastique, c’est-à-dire d’une ambiguïté constante sur le caractère réel ou non du surnaturel auquel les personnages croient (ou sont tentés de croire). Le recours à un personnage historique réel, le résistant franc-comtois Claude Prost dit Lacuzon (né autour de 1607, mort autour de 1681), se justifie surtout par une légende attachée à ce personnage. Elle n’est pas très connue et il vaut mieux pour vous que vous l’ignoriez si vous voulez profiter au mieux des rebondissements de la pièce, ce qui va m’obliger à ne pas en dévoiler trop sur l’histoire dans cet avis. Sachez en tout cas que, même si la pièce prend le soin de restituer la rudesse du XVIIe siècle, elle a mieux sa place aux côtés des pièces inspirées de contes, comme Ondine de Giraudoux, par exemple.

Une deuxième chose à savoir  : cette pièce met en présence trois personnages, ni plus ni moins, et, sans les quelques déplacements qu’elle comprend, elle pourrait presque être un huis clos. Voyez plutôt : au sortir d’un guet-apens tendu à ses soldats, le capitaine Lacuzon vient chercher de l’aide dans une auberge auprès de la vieille Perrine, son amie et ancienne maîtresse. Quelques instants plus tôt, cependant, une étrange jeune femme, la Demoiselle, est entrée dans l’auberge. Tout le reste de la pièce explore les relations entre ces trois personnages, leur passé connu ou encore ignoré, leur caractère, leur nature véritable. Unité de lieu (la salle de l’auberge), unité de temps (quelques heures), unité d’action (je ne détaillerai pas pour ne pas trop en dire), tout y est. C’est dans ce cadre intimiste que le doute fantastique s’installe, titillant les croyances, et que le surnaturel point bientôt, avec la question que tout le monde se pose dès la première scène : qui est la Demoiselle et que vient-elle faire ici ?

J’ai peut-être été influencé dans ma lecture par le quatrième de couverture qui précisait que l’auteure est aussi conteuse, mais j’ai très vite eu l’impression de lire un conte mis au théâtre. Pas seulement à cause du surnaturel et du type de créature auquel les personnages ont (ou pensent avoir) affaire, mais aussi à cause du style. Ce n’est pas ici ce que les préjugés feraient appeler une pièce « très écrite » : les phrases restent courtes, la langue imite le parler populaire, les didascalies restent en général brèves elles aussi (tout en en disant quelquefois un peu trop sur la psychologie des personnages alors que les répliques proprement dites fonctionnent très bien en elles-mêmes pour planter les trois rôles et leur interaction). Mais ces partis pris de style fonctionnent très bien, d’abord parce qu’ils sont en accord avec les personnages mis en scène, mais aussi parce qu’on les sent pensés de bout en bout pour l’oral, pour la voix et la scène. Économe de ses mots, la pièce n’en déploie pas moins une langue pleine de couleur et de saveur, joliment évocatrice, qui installe un bon cadre pour la magie dont il est bientôt question. Elle semble bien taillée pour réussir ce que doivent tenter toutes les pièces de théâtre aux petits moyens : stimuler l’imagination au maximum à partir des seuls mots ou presque, aidés qu’ils sont de très peu d’accessoires.

La structure dramatique, elle, est assez classique mais éprouvée et n’aurait pas déparé dans une nouvelle : après une installation rapide du suspense, des secrets émergent, des événements troublants se produisent qui rendent le surnaturel soudain probable, des vérités passées resurgissent, jusqu’à ce qu’un choix final amène la chute. L’économie dont je parlais à propos du style vaut aussi au niveau de la pièce entière : tout est dit en douze scènes couvrant à peine une soixantaine de pages, et j’en suis ressorti avec l’impression qu’il n’y avait pas une scène de trop et pratiquement pas un mot de trop non plus. Ne nous trompons pas sur l’impression de simplicité qui en ressort : ce n’est pas si facile à réussir.

Grâce à tout cela, la pièce réussit bien, à mon avis, à évoquer un univers d’une belle profondeur qui dépasse largement les quelques événements que nous voyons directement sur scène. Elle nous plonge dans l’imaginaire populaire de la France de l’Ancien régime, où les contes et les croyances locales côtoient sans rupture particulière les soubresauts de l’histoire militaire. L’espace théâtral est utilisé au maximum pour faire de la scène une caisse de résonance de l’imaginaire : sur la scène, c’est la salle de l’auberge, avec la lumière et la chaleur du feu, et Perrine avec sa sagesse populaire et son attention à l’autre ; dehors, on imagine la guerre, les traîtres, la mort violente, la nuit qui tombe, et toutes les légendes auxquelles Perrine croit et auxquelles Lacuzon croit aussi, même s’il s’en défend. Les paroles échangées sur scène alimentent ainsi à merveille ce qu’on imagine sur ce qui n’est pas montré.

Les amateurs de contes, des livres de Pierre Dubois ou de pièces comme Ondine de Giraudoux, devraient sans problème y trouver leur compte, avec, au passage, la découverte ou redécouverte d’un épisode de l’histoire de la Franche-Comté que j’ignorais complètement en ouvrant le livre. La pièce m’a aussi fait penser à une nouvelle de Jean-Philippe Jaworski dans Janua Vera, « Le conte de Suzelle », par la façon dont elle évoque diverses échelles de temps naturel et surnaturel dans la campagne médiévale.

Ajoutons à cela que le trio des personnages fonctionne globalement bien, puisque chacun révèle peu à peu des facettes insoupçonnées au fil des scènes et que les relations entre les trois ont toutes les raisons de rester équivoques et imprévisibles jusqu’au bout. Un seul regret, peut-être : que le capitaine Lacuzon soit finalement celui des trois qui révèle le moins de profondeur, mais cela se justifie sûrement par ce que le dénouement lui réserve.

J’émettrai un second regret plus justifié : le titre, avec sa notion de tentation très chrétienne, et le quatrième de couverture qui présente la Demoiselle comme simplement « séduisante, provocante », simplifient beaucoup le personnage et les enjeux dramatiques et ne donnent pas une juste idée du propos de la pièce, qui donne un portrait bien plus nuancé (et mystérieux) de la Demoiselle et de ses relations avec Lacuzon.

Précisions avec des révélations sur l’intrigue et le dénouement de la pièce

Attention, à ne pas lire si vous voulez garder la surprise à la première lecture de la pièce !

La Tentation du capitaine Lacuzon se fonde, comme on le découvre dans la seconde moitié de la pièce, sur la légende de la Vouivre, qui a déjà été évoquée par plusieurs belles plumes dans la littérature française, dont Marcel Aymé dans le roman éponyme, mais aussi Bernard Clavel dans un très court conte de son recueil Légendes des lacs et rivières (Hachette, 1979, réédité au Livre de poche « Jeunesse » l’année suivante). Vous connaissez peut-être les ingrédients favoris de ce genre de conte : la belle jeune femme qui se baigne dans la rivière, son rubis laissé sur la berge sans surveillance apparente, le désir de voler le rubis qui gagne bien vite le jeune homme surprenant la scène, les vipères qui surgissent des herbes en masse pour défendre le bijou, la jeune femme qui se change en serpent ailé crachant le feu… Il y a de quoi en mettre plein la vue, mais, en l’occurrence, la pièce préfère un surnaturel plus discret, d’où ma comparaison avec le théâtre de Giraudoux, et elle peut ainsi s’autoriser le doute du fantastique.

La figure de la Demoiselle se révèle très complexe et confère une profondeur nouvelle au personnage de la Vouivre, en une variante de la légende probablement influencée par les thèmes de prédilection de l’auteure. Comme on s’en doute très vite, la Demoiselle n’est pas une jeune femme ordinaire. Elle est tout ce qu’on veut sauf jeune. Et elle n’est pas une femme, mais une entité non-humaine capable d’en prendre la forme au besoin, ce qui ne l’empêche nullement de se présenter comme nettement féminine au cours de quelques répliques joliment mystérieuses qui laissent voir en elle soit une déesse, soit une sorte de fée liée à la région, soit même une personnification de la magie inhérente à la Comté que défend Lacuzon. La posture insouciante et ludique qu’elle adopte dans ses relations avec les humains et avec l’Histoire, mais aussi la collision entre des échelles temporelles radicalement différentes qui se produit lorsqu’elle essaie de dialoguer avec Lacuzon, ce sont les deux aspects qui m’ont fait penser au « Conte de Suzelle » de Jaworski avec son personnage d’elfe qui vit des siècles et peine à comprendre les tourments d’une paysanne humaine, si tant est qu’il s’en soucie le moins du monde. Le malheur de Lacuzon, comme la déception de Suzelle, sont des drames terribles pour des humains, mais peu de choses aux yeux de telles entités légendaires. Il y a donc dans la pièce une évocation allusive du temps long de la féerie qui me semble réussie et intéressante.

La platitude de Lacuzon, elle, s’explique mieux une fois le dénouement atteint : Lacuzon n’est pas parvenu à accepter sa condition d’homme devenu dès sa petite enfance l’objet d’un accord entre ses parents et la Vouivre. Prisonnier de ce roman familial, il ne trouve moyen d’affirmer sa personnalité propre que par le refus, ce qui pourrait à la limite en faire une figure tragique, et de fait il finit maudit.

Ce dénouement m’a aussi intéressé dans la mesure où il rejoint l’imaginaire des contes et légendes médiévaux dans leurs aspects les plus sombres et non pas seulement dans les aspects les plus légers de leur fantaisie.

Fin des révélations sur l’intrigue.


Élisabeth Ebory, « Novae »

15 juin 2013

Ebory-Novae

Référence : Élisabeth Ebory, Novae, Paris, Griffe d’encre (collection « Novella »), 2011.

Quatrième de couverture

Alwaïd, petite fille de bonne famille, désobéissante, crache du feu sur une plage et aperçoit au fond des flammes une vision fugace… Sous le regard implacable de sa mère, protégée comme un bibelot, Alwaïd grandira, s’échappant en rêve de sa prison bourgeoise.

Aphélie, étoile errante volée à la nuit, rencontre Vincent, le peintre. Séduit par le mystère de son silence, il l’invite à devenir son modèle. Elle posera pour lui, assaillie par ses souvenirs, tourmentée par les ténèbres qui la guettent.

Rien ne lie les deux jeunes femmes.

A priori.

Mon avis

Voici un petit livre que j’ai acheté il y a quelques jours et dévoré dans la foulée. Dans un contexte qui n’est jamais très précisément décrit, mais qui correspond en gros à l’Occident de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle, nous suivons les deux personnages principales, Alwaïd et Aphélie, dans deux parcours parallèles dont on découvre peu à peu les similarités et les contrastes, ainsi, bien sûr, que ce qui les lie l’une à l’autre. Ni roman ni nouvelle, Novae est une novella, format intermédiaire auquel Griffe d’encre consacre l’une de ses collections. On peut aimer plus ou moins cette longueur, de même que certains lecteurs n’aiment pas les nouvelles, semble-t-il. Personnellement, je ne suis pas difficile, j’aime tous les formats… J’ai tendance à penser que la qualité d’un texte vient de son équilibre interne plutôt que de sa longueur, et, en l’occurrence, je n’ai pas le sentiment d’être resté sur ma faim, ni d’avoir eu à subir des longueurs inutiles : en termes de tension dramatique, l’ensemble m’a paru bien fonctionner.

En termes de style, Élisabeth Ebory (dont ce n’est pas le premier essai, mais dont je n’avais encore rien lu) a une écriture qui m’a fait un peu penser à celle de Mélanie Fazi : un style fait d’énoncés généralement simples et proches de la langue courante, plutôt que de belles périodes de prose classique. La différence, il me semble, vient des images fortes qui ponctuent les phrases, changeant régulièrement ce style simple en prose poétique, et installent ainsi très efficacement l’atmosphère fantastique de la novella, comme les trucs d’éclairage et de mise en scène le feraient dans un bon film. Les paysages, la succession du jour et de la nuit, ressortent plus fortement, et Aphélie et Alwaïd évoluent ainsi dans un univers parcouru de puissances invisibles, où elles découvrent progressivement leurs capacités hors du commun, sans jamais parvenir à s’orienter ou à maîtriser complètement leurs propres sensations.

Du côté de l’intrigue, le passé des deux jeunes filles et le comment du pourquoi sont révélés par allusions progressives, et l’action fait la part belle aux scènes du quotidien et aux sous-entendus plutôt qu’à l’action, aussi rare que généralement peu souhaitable pour les protagonistes.

Outre l’atmosphère de cet univers, qui m’a paru très réussie, j’ai particulièrement apprécié l’ambiguïté des personnages. Je ne peux pas vraiment en discuter sans dévoiler des éléments de l’intrigue qui gagnent à être découverts au fil de la lecture, mais, en gros, on ne nous force jamais à catégoriser tel ou tel personnage comme gentil ou méchant, et je ne pense même pas qu’il y ait moyen d’en décider vraiment une fois le livre terminé. Le dénouement (qui laissera peut-être sur leur faim certains lecteurs) me paraît préserver habilement cette ambiguïté.

J’ai bien aimé ce livre, ne serait-ce que par la capacité qu’il a eu à me scotcher peu à peu (dans le rayon, puis chez moi, de sorte que j’y ai passé une bonne soirée de lecture, alors que je n’avais pas spécialement prévu de le lire tout de suite), mais aussi en bonne partie à cause de sa prose imagée et de son univers tout en clairs-obscurs et en ambiguïtés. Que n’ai-je pas aimé ? Ma foi, en étant sévère, je pourrais dire que je préfère quand même la prose encore plus travaillée, mais l’écriture reste tout de même très honnête. Sinon, à y repenser quelques jours après, les ficelles de l’intrigue sont peut-être un peu classiques ; mais toute l’habileté consiste en leur dévoilement progressif, et dans l’atmosphère qui s’installe à la lecture. Une bonne découverte, donc.

Remarquez qu’Élisabeth Ebory avait déjà publié chez le même éditeur un recueil de nouvelles, À l’orée sombre, en 2009, mais je ne l’ai pas lu. Plus d’informations sur ses autres publications sur le site de l’éditeur si ça vous intéresse.

Avis initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 7 août 2011.