Monique Lancel, « La Tentation du capitaine Lacuzon »

28 février 2017

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Référence : Monique Lancel, La Tentation du capitaine Lacuzon, Paris, L’Harmattan, collection « Théâtre des 5 continents », 2014, 72 pages.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« 1639. Les armées de Richelieu envahissent la Franche-Comté. C’est la guerre de Dix Ans, effroyable. Des partisans comtois se sont levés contre l’occupant: à leur tête, le capitaine Lacuzon. Il a donné rendez-vous à ses compagnons, dispersés lors d’une attaque surprise, dans l’auberge que tient sa vieille amie Perrine. Survient une étrange jeune fille, séduisante, provocante… Qui est-elle ? Une espionne ? Une aventurière ? Une victime ? Peut-être est-elle folle… Ou bien…

Entremêlant l’Histoire et la légende, une pièce à la fois réaliste et fantastique, qui parle de guerre et de désir…

Conteuse, comédienne, dramaturge, mais aussi bibliothécaire de jeunesse, Monique Lancel est une amoureuse des mots. Dans ses pièces, de tonalités différentes, elle parle du désir féminin, de la création, de la rencontre douce ou violente entre l’homme et la femme, entre l’humain et le surnaturel. Fascinée par le merveilleux, elle puise aux sources légendaires de cette Franche-Comté, pays de ses racines, qu’elle aime et connaît si bien !« 

Mon avis

Avertissement : j’ai eu l’occasion de lire cette pièce par l’intermédiaire d’une amie qui connaît l’auteure. Il va de soi que je partais avec un préjugé favorable. (Mais, au fond, c’est le cas chaque fois que je lis un livre recommandé par un ou une proche.) En outre, cet avis est un avis de lecture (je n’ai pas vu la pièce).

L’avantage d’avoir reproduit ci-dessus le quatrième de couverture du livre est que certaines informations sur la pièce ont déjà été données et que je vais directement pouvoir les nuancer. Disons-le tout de suite : en dépit de son ancrage dans l’Histoire, cette courte pièce de théâtre qu’est La Tentation du capitaine Lacuzon me semble avant tout placée sous le signe du surnaturel. J’aurais bien dit « des contes » si je ne m’étais pas rendue compte rétrospectivement qu’au fond, la pièce fonctionne aussi très bien sur le mode du fantastique, c’est-à-dire d’une ambiguïté constante sur le caractère réel ou non du surnaturel auquel les personnages croient (ou sont tentés de croire). Le recours à un personnage historique réel, le résistant franc-comtois Claude Prost dit Lacuzon (né autour de 1607, mort autour de 1681), se justifie surtout par une légende attachée à ce personnage. Elle n’est pas très connue et il vaut mieux pour vous que vous l’ignoriez si vous voulez profiter au mieux des rebondissements de la pièce, ce qui va m’obliger à ne pas en dévoiler trop sur l’histoire dans cet avis. Sachez en tout cas que, même si la pièce prend le soin de restituer la rudesse du XVIIe siècle, elle a mieux sa place aux côtés des pièces inspirées de contes, comme Ondine de Giraudoux, par exemple.

Une deuxième chose à savoir  : cette pièce met en présence trois personnages, ni plus ni moins, et, sans les quelques déplacements qu’elle comprend, elle pourrait presque être un huis clos. Voyez plutôt : au sortir d’un guet-apens tendu à ses soldats, le capitaine Lacuzon vient chercher de l’aide dans une auberge auprès de la vieille Perrine, son amie et ancienne maîtresse. Quelques instants plus tôt, cependant, une étrange jeune femme, la Demoiselle, est entrée dans l’auberge. Tout le reste de la pièce explore les relations entre ces trois personnages, leur passé connu ou encore ignoré, leur caractère, leur nature véritable. Unité de lieu (la salle de l’auberge), unité de temps (quelques heures), unité d’action (je ne détaillerai pas pour ne pas trop en dire), tout y est. C’est dans ce cadre intimiste que le doute fantastique s’installe, titillant les croyances, et que le surnaturel point bientôt, avec la question que tout le monde se pose dès la première scène : qui est la Demoiselle et que vient-elle faire ici ?

J’ai peut-être été influencé dans ma lecture par le quatrième de couverture qui précisait que l’auteure est aussi conteuse, mais j’ai très vite eu l’impression de lire un conte mis au théâtre. Pas seulement à cause du surnaturel et du type de créature auquel les personnages ont (ou pensent avoir) affaire, mais aussi à cause du style. Ce n’est pas ici ce que les préjugés feraient appeler une pièce « très écrite » : les phrases restent courtes, la langue imite le parler populaire, les didascalies restent en général brèves elles aussi (tout en en disant quelquefois un peu trop sur la psychologie des personnages alors que les répliques proprement dites fonctionnent très bien en elles-mêmes pour planter les trois rôles et leur interaction). Mais ces partis pris de style fonctionnent très bien, d’abord parce qu’ils sont en accord avec les personnages mis en scène, mais aussi parce qu’on les sent pensés de bout en bout pour l’oral, pour la voix et la scène. Économe de ses mots, la pièce n’en déploie pas moins une langue pleine de couleur et de saveur, joliment évocatrice, qui installe un bon cadre pour la magie dont il est bientôt question. Elle semble bien taillée pour réussir ce que doivent tenter toutes les pièces de théâtre aux petits moyens : stimuler l’imagination au maximum à partir des seuls mots ou presque, aidés qu’ils sont de très peu d’accessoires.

La structure dramatique, elle, est assez classique mais éprouvée et n’aurait pas déparé dans une nouvelle : après une installation rapide du suspense, des secrets émergent, des événements troublants se produisent qui rendent le surnaturel soudain probable, des vérités passées resurgissent, jusqu’à ce qu’un choix final amène la chute. L’économie dont je parlais à propos du style vaut aussi au niveau de la pièce entière : tout est dit en douze scènes couvrant à peine une soixantaine de pages, et j’en suis ressorti avec l’impression qu’il n’y avait pas une scène de trop et pratiquement pas un mot de trop non plus. Ne nous trompons pas sur l’impression de simplicité qui en ressort : ce n’est pas si facile à réussir.

Grâce à tout cela, la pièce réussit bien, à mon avis, à évoquer un univers d’une belle profondeur qui dépasse largement les quelques événements que nous voyons directement sur scène. Elle nous plonge dans l’imaginaire populaire de la France de l’Ancien régime, où les contes et les croyances locales côtoient sans rupture particulière les soubresauts de l’histoire militaire. L’espace théâtral est utilisé au maximum pour faire de la scène une caisse de résonance de l’imaginaire : sur la scène, c’est la salle de l’auberge, avec la lumière et la chaleur du feu, et Perrine avec sa sagesse populaire et son attention à l’autre ; dehors, on imagine la guerre, les traîtres, la mort violente, la nuit qui tombe, et toutes les légendes auxquelles Perrine croit et auxquelles Lacuzon croit aussi, même s’il s’en défend. Les paroles échangées sur scène alimentent ainsi à merveille ce qu’on imagine sur ce qui n’est pas montré.

Les amateurs de contes, des livres de Pierre Dubois ou de pièces comme Ondine de Giraudoux, devraient sans problème y trouver leur compte, avec, au passage, la découverte ou redécouverte d’un épisode de l’histoire de la Franche-Comté que j’ignorais complètement en ouvrant le livre. La pièce m’a aussi fait penser à une nouvelle de Jean-Philippe Jaworski dans Janua Vera, « Le conte de Suzelle », par la façon dont elle évoque diverses échelles de temps naturel et surnaturel dans la campagne médiévale.

Ajoutons à cela que le trio des personnages fonctionne globalement bien, puisque chacun révèle peu à peu des facettes insoupçonnées au fil des scènes et que les relations entre les trois ont toutes les raisons de rester équivoques et imprévisibles jusqu’au bout. Un seul regret, peut-être : que le capitaine Lacuzon soit finalement celui des trois qui révèle le moins de profondeur, mais cela se justifie sûrement par ce que le dénouement lui réserve.

J’émettrai un second regret plus justifié : le titre, avec sa notion de tentation très chrétienne, et le quatrième de couverture qui présente la Demoiselle comme simplement « séduisante, provocante », simplifient beaucoup le personnage et les enjeux dramatiques et ne donnent pas une juste idée du propos de la pièce, qui donne un portrait bien plus nuancé (et mystérieux) de la Demoiselle et de ses relations avec Lacuzon.

Précisions avec des révélations sur l’intrigue et le dénouement de la pièce

Attention, à ne pas lire si vous voulez garder la surprise à la première lecture de la pièce !

La Tentation du capitaine Lacuzon se fonde, comme on le découvre dans la seconde moitié de la pièce, sur la légende de la Vouivre, qui a déjà été évoquée par plusieurs belles plumes dans la littérature française, dont Marcel Aymé dans le roman éponyme, mais aussi Bernard Clavel dans un très court conte de son recueil Légendes des lacs et rivières (Hachette, 1979, réédité au Livre de poche « Jeunesse » l’année suivante). Vous connaissez peut-être les ingrédients favoris de ce genre de conte : la belle jeune femme qui se baigne dans la rivière, son rubis laissé sur la berge sans surveillance apparente, le désir de voler le rubis qui gagne bien vite le jeune homme surprenant la scène, les vipères qui surgissent des herbes en masse pour défendre le bijou, la jeune femme qui se change en serpent ailé crachant le feu… Il y a de quoi en mettre plein la vue, mais, en l’occurrence, la pièce préfère un surnaturel plus discret, d’où ma comparaison avec le théâtre de Giraudoux, et elle peut ainsi s’autoriser le doute du fantastique.

La figure de la Demoiselle se révèle très complexe et confère une profondeur nouvelle au personnage de la Vouivre, en une variante de la légende probablement influencée par les thèmes de prédilection de l’auteure. Comme on s’en doute très vite, la Demoiselle n’est pas une jeune femme ordinaire. Elle est tout ce qu’on veut sauf jeune. Et elle n’est pas une femme, mais une entité non-humaine capable d’en prendre la forme au besoin, ce qui ne l’empêche nullement de se présenter comme nettement féminine au cours de quelques répliques joliment mystérieuses qui laissent voir en elle soit une déesse, soit une sorte de fée liée à la région, soit même une personnification de la magie inhérente à la Comté que défend Lacuzon. La posture insouciante et ludique qu’elle adopte dans ses relations avec les humains et avec l’Histoire, mais aussi la collision entre des échelles temporelles radicalement différentes qui se produit lorsqu’elle essaie de dialoguer avec Lacuzon, ce sont les deux aspects qui m’ont fait penser au « Conte de Suzelle » de Jaworski avec son personnage d’elfe qui vit des siècles et peine à comprendre les tourments d’une paysanne humaine, si tant est qu’il s’en soucie le moins du monde. Le malheur de Lacuzon, comme la déception de Suzelle, sont des drames terribles pour des humains, mais peu de choses aux yeux de telles entités légendaires. Il y a donc dans la pièce une évocation allusive du temps long de la féerie qui me semble réussie et intéressante.

La platitude de Lacuzon, elle, s’explique mieux une fois le dénouement atteint : Lacuzon n’est pas parvenu à accepter sa condition d’homme devenu dès sa petite enfance l’objet d’un accord entre ses parents et la Vouivre. Prisonnier de ce roman familial, il ne trouve moyen d’affirmer sa personnalité propre que par le refus, ce qui pourrait à la limite en faire une figure tragique, et de fait il finit maudit.

Ce dénouement m’a aussi intéressé dans la mesure où il rejoint l’imaginaire des contes et légendes médiévaux dans leurs aspects les plus sombres et non pas seulement dans les aspects les plus légers de leur fantaisie.

Fin des révélations sur l’intrigue.


Élisabeth Ebory, « Novae »

15 juin 2013

Ebory-Novae

Référence : Élisabeth Ebory, Novae, Paris, Griffe d’encre (collection « Novella »), 2011.

Quatrième de couverture

Alwaïd, petite fille de bonne famille, désobéissante, crache du feu sur une plage et aperçoit au fond des flammes une vision fugace… Sous le regard implacable de sa mère, protégée comme un bibelot, Alwaïd grandira, s’échappant en rêve de sa prison bourgeoise.

Aphélie, étoile errante volée à la nuit, rencontre Vincent, le peintre. Séduit par le mystère de son silence, il l’invite à devenir son modèle. Elle posera pour lui, assaillie par ses souvenirs, tourmentée par les ténèbres qui la guettent.

Rien ne lie les deux jeunes femmes.

A priori.

Mon avis

Voici un petit livre que j’ai acheté il y a quelques jours et dévoré dans la foulée. Dans un contexte qui n’est jamais très précisément décrit, mais qui correspond en gros à l’Occident de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle, nous suivons les deux personnages principales, Alwaïd et Aphélie, dans deux parcours parallèles dont on découvre peu à peu les similarités et les contrastes, ainsi, bien sûr, que ce qui les lie l’une à l’autre. Ni roman ni nouvelle, Novae est une novella, format intermédiaire auquel Griffe d’encre consacre l’une de ses collections. On peut aimer plus ou moins cette longueur, de même que certains lecteurs n’aiment pas les nouvelles, semble-t-il. Personnellement, je ne suis pas difficile, j’aime tous les formats… J’ai tendance à penser que la qualité d’un texte vient de son équilibre interne plutôt que de sa longueur, et, en l’occurrence, je n’ai pas le sentiment d’être resté sur ma faim, ni d’avoir eu à subir des longueurs inutiles : en termes de tension dramatique, l’ensemble m’a paru bien fonctionner.

En termes de style, Élisabeth Ebory (dont ce n’est pas le premier essai, mais dont je n’avais encore rien lu) a une écriture qui m’a fait un peu penser à celle de Mélanie Fazi : un style fait d’énoncés généralement simples et proches de la langue courante, plutôt que de belles périodes de prose classique. La différence, il me semble, vient des images fortes qui ponctuent les phrases, changeant régulièrement ce style simple en prose poétique, et installent ainsi très efficacement l’atmosphère fantastique de la novella, comme les trucs d’éclairage et de mise en scène le feraient dans un bon film. Les paysages, la succession du jour et de la nuit, ressortent plus fortement, et Aphélie et Alwaïd évoluent ainsi dans un univers parcouru de puissances invisibles, où elles découvrent progressivement leurs capacités hors du commun, sans jamais parvenir à s’orienter ou à maîtriser complètement leurs propres sensations.

Du côté de l’intrigue, le passé des deux jeunes filles et le comment du pourquoi sont révélés par allusions progressives, et l’action fait la part belle aux scènes du quotidien et aux sous-entendus plutôt qu’à l’action, aussi rare que généralement peu souhaitable pour les protagonistes.

Outre l’atmosphère de cet univers, qui m’a paru très réussie, j’ai particulièrement apprécié l’ambiguïté des personnages. Je ne peux pas vraiment en discuter sans dévoiler des éléments de l’intrigue qui gagnent à être découverts au fil de la lecture, mais, en gros, on ne nous force jamais à catégoriser tel ou tel personnage comme gentil ou méchant, et je ne pense même pas qu’il y ait moyen d’en décider vraiment une fois le livre terminé. Le dénouement (qui laissera peut-être sur leur faim certains lecteurs) me paraît préserver habilement cette ambiguïté.

J’ai bien aimé ce livre, ne serait-ce que par la capacité qu’il a eu à me scotcher peu à peu (dans le rayon, puis chez moi, de sorte que j’y ai passé une bonne soirée de lecture, alors que je n’avais pas spécialement prévu de le lire tout de suite), mais aussi en bonne partie à cause de sa prose imagée et de son univers tout en clairs-obscurs et en ambiguïtés. Que n’ai-je pas aimé ? Ma foi, en étant sévère, je pourrais dire que je préfère quand même la prose encore plus travaillée, mais l’écriture reste tout de même très honnête. Sinon, à y repenser quelques jours après, les ficelles de l’intrigue sont peut-être un peu classiques ; mais toute l’habileté consiste en leur dévoilement progressif, et dans l’atmosphère qui s’installe à la lecture. Une bonne découverte, donc.

Remarquez qu’Élisabeth Ebory avait déjà publié chez le même éditeur un recueil de nouvelles, À l’orée sombre, en 2009, mais je ne l’ai pas lu. Plus d’informations sur ses autres publications sur le site de l’éditeur si ça vous intéresse.

Avis initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 7 août 2011.


[Film] « Les Enfants loups, Ame et Yuki », de Mamoru Hosoda

13 septembre 2012

Mamoru Hosoda a déjà réalisé deux films : La Traversée du temps, film fantastique où le quotidien d’une lycéenne se trouve troublé à la fois par une aventure sentimentale et par une curieuse histoire de perturbations temporelles ; et Summer Wars, que je n’ai pas vu, mais qui parle en gros de la lutte contre un virus informatique dans un jeu à environnement persistant, et qui a été très bien accueilli.

Jusque là, Hosoda avait donc exploré le fantastique et la science-fiction, mais, avec Les Enfants loups, il s’essaie à la fantasy, ou du moins à quelque chose qui s’en rapproche. L’idée de départ n’est pas loin du fantastique gothique, voire de la « bit lit » (développement récent de la fantasy urbaine mettant en scène des créatures du type vampires ou loups-garous et comprenant des intrigues amoureuses, le tout ciblant un lectorat d’adolescentes)… mais vous allez voir qu’on s’en écarte vite pour quelque chose de plus typiquement japonais, et que le cadre urbain redevient vite rural.

L’histoire

Une étudiante, Hana, est attirée par un étudiant mystérieux et solitaire, dont elle tombe amoureuse. Elle l’aborde et parvient peu à peu à apprivoiser, au point qu’il développe des sentiments réciproques. Un soir, il lui révèle le secret qui le conduit à rechercher l’isolement : il est un homme-loup, l’un des derniers de l’espèce, qui passe pour disparue depuis longtemps. Hana surmonte sa peur, et le couple donne naissance, dans le plus complet isolement, à deux enfants : une petite fille, Yuki (« Neige »), puis un garçon, Ame (« Pluie »). L’homme-loup s’occupe de la mère et des deux bébés.

Tout cela n’occupe que les quelques premières minutes du film. Jusque là, tout se passe très bien, mais, un jour, l’homme-loup disparaît, d’une façon que je ne révèle pas, et Hana se trouve seule avec deux enfants à la nature hybride, moitié enfants, moitié louveteaux. Inquiète des conséquences qu’aurait la révélation de cette nature hybride des deux enfants, Hana décide bientôt de déménager à la campagne, dans une maison en ruines mais salutairement isolée.

Où fantastique et réalisme font très bon ménage

Le film a été comparé ad nauseam aux productions Ghibli : en réalité, les points communs restent très limités. L’arrivée à la campagne fait brièvement penser à Mon Voisin Totoro de Hayao Miyazaki, mais le ton et le traitement de l’ensemble n’ont rien à voir. On pourrait aussi penser à Isao Takahata, car le sujet de départ et la problématique en partie écologique peuvent rappeler Pom Poko ; mais Hosoda ne donne pas de leçon d’écologie et l’échelle de son histoire est beaucoup plus restreinte : il se concentre sur quelques personnages pour mieux s’intéresser à leur psychologie, à leur évolution, à leurs relations entre eux et avec un monde que leur secrète différence leur rend potentiellement hostile. En fait, la vraie parenté du film serait plutôt à chercher du côté d’Un été avec Coo de Keiichi Hara, où un sujet de départ fantastique inspiré de la mythologie japonaise est traité sous un angle résolument réaliste, et qui s’intéresse lui aussi beaucoup aux problèmes de la famille et de l’accession à l’âge adulte.

Le tout début, la relation entre Hana et l’homme-loup, est traité rapidement : tout se passe trop bien, et ce début a un côté fleur bleu un peu inquiétant. C’est lorsque Hana se retrouve seule que le film décolle : les enfants-loups crèvent l’écran avec leur hybridité débridée et leur énergie débordante. Hosoda tire habilement parti des multiples problèmes que pose la prise en charge de deux petits êtres aussi hors du commun, dans le monde d’aujourd’hui et dans le secret : les situations improbables, tour à tour drôles ou émouvantes ou les deux, s’enchaînent avec un bon rythme. Les caractères des deux enfants sont particulièrement intéressants : Yuki est la plus énergique et la plus extravertie, tandis qu’Ame reste longtemps fragile et refermé sur lui-même, tourmenté par quelque chose qu’on ne comprend que progressivement. La ressemblance entre Ame et son père, dont on a vu le destin plus tôt, est également troublante et donne un poids particulier à ses problèmes. Ces deux caractères évoluent de façons très différentes au fil du temps.

Comme le laissait attendre le titre, les enfants deviennent très vite les personnages principaux, aux dépens d’Hana, qui n’en perd pas pour autant en intérêt : la pauvre mère se donne énormément de mal pour comprendre et éduquer ces deux petits prodiges. La fin du film aborde plus classiquement les problématiques de l’adolescence et de l’accession à l’âge adulte, de façon à mon avis moins originale, quoique avec des moments très réussis.

Ce qui fait la force du film, c’est la double lecture permanente à laquelle il se prête : au premier degré, c’est l’histoire, traitée sur un mode très réaliste, d’une situation extraordinaire ; mais sur un autre plan, on peut y lire une parabole sur les problèmes que pose tout ce qui peut rendre un enfant pas comme les autres. Selon les traits qu’on en retient, on peut penser aux enfants précoces, à l’appartenance à une minorité ethnique ou culturelle, ou à la découverte d’une sexualité différente… bref, tout ce qui rend des enfants différents, potentiellement plus vulnérables et plus forts à la fois.
Ce sont des lectures secondes assez classiques dans le traitement de ce genre de thème en fantasy comme en fantastique et en SF, mais le film n’en fait jamais des tonnes là-dessus et se concentre pleinement sur les quelques personnes principaux et leurs relations. Cela fait que l’ensemble reste avant tout une réflexion sur les relations entre parents et enfants, puisqu’un enfant a toujours quelque chose qui le rend extraordinaire et difficile à comprendre pour ses parents…

Un autre aspect du film, qui fait assez « Ghibli » en apparence, est l’évocation de la nature : le déménagement de Hana aboutit à un « retour à la terre » en bonne et due forme, thème qu’on trouve là aussi chez Takahata (dans Omoide Poro Poro par exemple). Mais cela ne devient jamais le centre du film, et ce thème est peu à peu infléchi pour s’orienter sur la relation entre hommes et animaux, qui rejoint directement les trajectoires des personnages principaux. Bref, il y a des ingrédients communs avec certains Ghibli, mais, là encore, ce n’est pas traité de la même façon.

Un dosage quelque peu inégal

Le film n’est pas exempt de défauts. La réalisation est toujours intéressante, bien que plus ou moins adroite. Certains moments m’ont paru magistralement menés, d’autres moins bien dosés, menacés par le pathos. Mêmes fluctuations dans la musique, qui, parfois magnifique, m’a paru en faire un peu trop dans les violons à d’autres moments. Le graphisme, très différent des rondeurs colorées à la Ghibli, peut moins plaire, surtout quand on n’est pas habitué aux conventions de l’esthétique des manga et des anime (auxquelles le style Ghibli sacrifie finalement assez peu). Personnellement, je m’y suis fait assez vite, et les décors sont somptueux, comme souvent en animation japonaise. Enfin, si vous avez déjà lu ou vu des centaines d’histoires sur le même sujet, ce n’est peut-être pas ce film qui vous paraîtra révolutionner le thème, mais la psychologie des trois personnages principaux et le jeu de leurs relations troublées suffisent à mon avis à garantir son intérêt.

Même si certains passages m’ont moins convaincu que d’autres, j’ai passé un très bon moment et je pense que l’ensemble mérite vraiment d’être vu, surtout si vous n’êtes encore jamais allé voir autre chose que les Ghibli en animation japonaise. C’est encore une impression « à chaud » : un second visionnage dans quelque temps (en DVD par exemple, si je me laisse tenter) me permettrait sans doute de la nuancer.

La bande-annonce VF du film sur Dailymotion (Ne vous y fiez pas : les bandes annonces « disneyisent » l’intrigue et ne montrent rien des moments tristes, ce qui laisse craindre une mièvrerie qui n’est pas dans le film…)

Prolongements pour qui a déjà vu le film

Autant détailler encore un peu cette analyse du film en précisant les passages concernés…

Attention : comme son titre l’indique, cette partie contient des révélations sur l’intrigue !

L’intrigue amoureuse du tout début entre Hana et l’homme-loup n’a pas réussi à m’accrocher instantanément, ce qui n’est pas très étonnant dans la mesure où elle est vraiment expédiée en quelques minutes, pendant lesquelles tout se passe bien très vite. La scène de la soirée romantique menant à la révélation du secret de l’étudiant mystérieux m’a paru moyennement bien réalisée : elle avait quelque chose de trop convenu. En revanche, la révélation elle-même et tout ce qui suit allait déjà mieux. La mort de l’homme-loup est plutôt bien mise en scène, avec cet arrêt de la musique et le bruit assourdissant de la pluie qui envahit tout. Est-ce trop ? Je pense que cela reste bien dosé.

La meilleure partie du film vient après, entre le moment où Hana se retrouve seule et l’adolescence des deux enfants. Leur humour et leur vivacité ont tout pour séduire. Les multiples aperçus du quotidien extraordinairement éreintant de Hana pour élever ses deux enfants hybrides et cacher leur secret sont d’une grande justesse, et ménagent habilement l’humour, le pathétique, l’allusion au vécu réel d’une mère et le traitement réaliste bien mené d’une situation fantastique. La séquence de la course exaltée dans la neige est enthousiasmante et a quelque chose de poétique, et surtout elle est habilement contrebalancée par la terrible frayeur qui vient ensuite lorsqu’Ame manque se noyer.

Là où les choses commencent à redevenir plus inégales, c’est avec l’arrivée des enfants à l’adolescence. D’abord parce que Yuki évolue dans un environnement scolaire, qu’une intrigue sentimentale s’y laisse assez vite deviner et ne fait plus grand-chose pour surprendre vraiment jusqu’à la fin du film. Or des intrigues sentimentales à composante fantastique en environnement scolaire dans le Japon contemporain, les films d’animation japonais en sont remplis ! Certes, c’est aussi pour cela que cette partie de l’histoire devait être particulièrement délicate à concevoir, mais je n’ai pas l’impression que le scénario ait fait d’efforts particuliers vers l’originalité. De ce fait, dès qu’on a vu quelques autres films employant les mêmes ficelles, on peine à être surpris et on décroche plus facilement.

Heureusement, la réalisation reste intéressante. La scène où Yuki griffe son ami, par exemple, m’a paru magistralement menée en termes de réalisme psychologique et de dosage de l’émotion : on voit Yuki envahie peu à peu par un malaise nouveau auquel, vu son caractère jusque là, elle ne sait pas comment réagir ; on cesse de voir ses yeux, elle devient fuyante comme une bête traquée; et la comptine que lui a confiée sa mère pour l’aider à ne pas se transformer, en la présentant comme « un charme », s’avère finalement impuissante à prévenir sa transformation instinctive. C’est une scène typique de fantastique dont la seconde lecture porte sur la découverte des sentiments et du corps à l’adolescence : dans cette scène, l’hybridité de Yuki peut représenter le ressenti de n’importe quel adolescent. Lorsqu’après s’être enfermée dans le mutisme, elle se retrouve dans la voiture avec Hana et se décompose jusqu’à une terrible crise de larmes, le contre-coup émotionnel me paraît vraiment bien mis en scène.

Malheureusement, cette histoire sentimentale ne donne plus lieu à grand-chose de très touchant dans la suite. Yuki devient soudain très calme et songeuse, ce qui n’a rien d’invraisemblable en termes de caractérisation du personnage, mais a le malheur de la faire rentrer dans l’archétype hyper-cliché de la jeune fille amoureuse comme on en trouve par pelletées dans les manga et anime japonais. Quand on l’a connue enfant, l’évolution ne peut que décevoir un peu. Et le personnage du garçon, Sohei, reste sans doute trop plat. Beaucoup plus intéressante est la scène de la dispute entre Ame et Yuki, qui, en plus de sa composante fantastique toujours spectaculaire, consacre les évolutions respectives des deux enfants et dit énormément de choses sur les relations entre Hana, Yuki et Ame.

L’évolution d’Ame est encore plus intéressante, même si là encore la fin du film m’a paru moins originale. Ame enfant fait partie de ce que j’ai vu de plus inattendu en animation japonaise (et en animation tout court) depuis un bon bout de temps, même si je suis loin d’être un grand connaisseur en la matière. Voilà un personnage de garçon à la santé fragile, à l’esprit tourmenté mais curieux et songeur, qui a un énorme besoin d’affection et de câlins et n’a pas l’air bien sportif, mais s’interroge visiblement beaucoup sur plein de choses. Il est difficile de s’écarter autant des clichés attachés à la représentation des garçons au cinéma, et c’est une excellente surprise !

Et ce n’est pas qu’une posture figée : elle est pleinement justifiée, à la fois en termes de psychologie et en termes d’économie dramatique. En termes de psychologie, parce que là encore tout peut se comprendre en termes de traitement réaliste de l’hybridité : on apprend au bout d’un moment qu’Ame a lu des livres pour la jeunesse où il a naturellement vu des personnages de loups maléfiques, et qu’il en a souffert. En termes d’économie dramatique, c’est tout aussi intéressant, parce qu’Ame est le portrait craché de son père, dont on a pu voir qu’il était lui aussi tourmenté par sa condition d’homme-loup dans un monde qui le rejette, et dont la mort garde une part de mystère inquiétant. Or, quand on a l’histoire du père en tête, il est impossible de ne pas craindre que le petit garçon-louveteau ne finisse par connaître le même destin tragique, ce qui implique d’autant plus le spectateur dans l’histoire et fonctionne très bien. Je trouve aussi que l’évolution du personnage est bien menée à l’échelle du film : on le voit s’épanouir progressivement, par petites touches. Sa personnalité dans la fin du film, lorsqu’il suit les leçons du sensei dans la forêt, devient un peu moins intéressante, sans doute parce que ses activités de loup sont très peu montrées : à un moment donné, on cesse d’avoir accès à ses émotions profondes, tandis que celles de Hana et de Yuki continuent à être explorées.

La séquence qui m’a posé le plus de problèmes est celle où l’on suit tour à tour les trois personnages pendant la tempête. La seule intrigue vraiment aboutie est celle qui suit Yuki, mais elle ne débouche sur rien de très inattendu. Le reste, à savoir le départ d’Ame et l’errance de Hana à sa recherche, m’a semé en cours de route : j’ai trouvé un peu trop longs et insistants les plans montrant la détresse terrible de Hana s’inquiétant pour Ame. Je comprends qu’il en fallait, mais au bout d’un moment ça m’a paru un peu trop. Et puis, voir Ame aussi indifférent envers sa mère m’a paru non pas seulement blâmable (mais quel ingrat !) mais aussi étrange et moyennement cohérent, après l’enfance qu’il avait eue et la personnalité qu’il avait l’air d’avoir jusque là.

Encore une fois, malgré ces séquences inégales, le film me paraît valoir d’être vu : je ne donne là que des impressions, et l’ensemble reste d’un niveau vraiment honorable.

Message posté sur le forum du site Elbakin.net le 9 septembre 2012, remanié et étoffé ensuite.


Yan Marchand, « Métropolitain »

23 août 2012

Couverture de la novella "Métropolitain" de Yan Marchand.

Référence : Yan Marchand, Métropolitain, Paris, Griffe d’encre, 2007.

Quatrième de couverture :

Cet homme n’est pas à croquer.
Il est laid.
Il pense mal.
Ses journées s’épuisent en complexes…
Mais un chien le trouve à son goût… un peu trop. C’est qu’il est usant, l’animal ! Il mord, lèche, ronge et savoure. Une vraie passion pour les mollets.
Et puis – liberté ! –, il n’est plus là.
Ce qu’il a fallu faire pour s’en débarrasser !
Mais un matin, dans le métropolitain, entassé avec d’autres…
… une morsure à l’épaule.

L’histoire :

Le personnage principal est un employé plus qu’ordinaire, médiocre sous tous rapports, pas spécialement sympathique, amoureux lourdingue de sa collègue. Un jour, un chien le mord dans le métro et ne le lâche plus. Chaque fois qu’il croit pouvoir s’en débarrasser, le chien le retrouve et s’arrime à lui de la même façon. L’homme finit par s’en débarrasser enfin. Mais quelque temps après, cet incident étrange vire à l’effrayant : désormais, ce sont les gens qui le mordent dans le métro, sans pouvoir s’en empêcher !

 Mon avis :

Voici les impressions « à chaud » que j’avais postées sur le forum des éditions Griffe d’encre le 29 septembre 2008.

Je viens de le finir. Il y a des choses que je n’ai pas aimées, mais je ne regrette vraiment pas ma lecture.

Pour faire court : le fond est génialissime, mais la forme n’est pas (encore) à la hauteur. Plus précisément, l’idée de départ me plaît énormément, j’ai bien aimé la façon dont l’histoire était menée, en évitant habilement pas mal de directions clichées possibles ; j’ai eu très peur que la fin ne donne une justification ou une conclusion moralisante, mais ce n’est heureusement pas le cas et au contraire j’ai beaucoup aimé la scène finale.

En revanche, j’ai été fréquemment gêné par la maladresse de l’écriture. Je n’ai lu la bio de l’auteur qu’après, mais ça ne m’étonne pas beaucoup que ce soit son premier texte publié ; en tout cas on sent un manque d’expérience dans la maîtrise de la langue. Il y a des ruptures de tons involontaires, des emplois trop ampoulés du subjonctif (franchement, je fais partie des défenseurs du subjonctif imparfait, mais ce n’est pas une raison pour faire de la discrimination contre le subjonctif présent !) ; et plein de petits trucs qui coincent un peu, pas beaucoup, mais assez pour gêner la lecture. Avec un peu de chance ça disparaîtra quand l’auteur prendra de la bouteille (métaphoriquement. Ce n’est pas une incitation à l’alcoolisme dionysien !).

C’est dommage, parce qu’une histoire pareille avec un style un peu plus virtuose, ça aurait été vraiment génialissime, alors que là c’est juste bien. Mais franchement je préfère ça plutôt que l’inverse (un texte au style virtuose mais qui n’aurait rien à dire). Et l’histoire en elle-même est vraiment excellente, elle est à mi-chemin entre plein de stéréotypes avec lesquelles elle joue sans jamais s’identifier à aucun : l’histoire de vampire, la dépendance amoureuse, le sexe, la drogue, la prostitution, la fascination, le statut de paria, voire la création artistique (ça peut faire penser à L’Homme à la cervelle d’or d’Alphonse Daudet), mais le texte ne choisit pas et surtout n’explique jamais. Tout est mis au service du fantastique et de ses conséquences réalistes, sans renoncer à l’absurdité totale de la cause : le même principe que Le Nez de Gogol, et tout aussi efficace. La scène finale fige le texte dans une image forte, où le lecteur reste libre de mettre ce qu’il veut, et il n’y a ni leçon ni symbolisme lourdingue*. C’est vraiment un bon choix, parce que je commençais à me demander ce que ça allait donner en fin de compte (« Des milliers de citadins profanent la tombe d’un criminel récemment suicidé et mordent le cadavre… » ^_^).

Bref, il est dommage que la maîtrise de la langue ne soit pas tout à fait à la hauteur, car c’est une excellente histoire, qui montre que ce format intermédiaire entre la nouvelle et le roman qu’est la novella peut donner de très bonnes choses.

(* Détail avec spoiler : la comparaison finale avec Dionysos et les Bacchantes n’était peut-être même pas indispensable, mais bon.)


Tarjei Vesaas, « Palais de glace »

26 juillet 2012

Voilà un livre dont je vais avoir du mal à parler, même si je l’ai beaucoup aimé : son intérêt repose en bonne partie sur son atmosphère fantastique et sur sa progression énigmatique… et en même temps, l’intrigue est assez simple pour qu’on risque de gâcher en partie le plaisir en en disant trop. Ajoutez à cela que, pour moi, ce livre a fait partie de ces lectures qui donnent envie de se taire et d’y repenser, de les garder pour soi. J’ai tout de même envie d’en parler, malgré tout, mais ce n’est pas simple.

Du coup, il va falloir donner dans l’impressionnisme. Pour voir ce qu’il y a d’extrêmement attirant dans ce livre, imaginez un univers norvégien, l’hiver, la neige, le froid, un village rural ; non loin du village, un lac, et partant du lac un fleuve qui, à un endroit donné, déferle en une cascade. Cet hiver-là, le gel a bâti une sorte d’immense construction compliquée, un vrai palais de glace, majestueux, froid et scintillant. Pendant ce temps, deux filles se rencontrent : Siss, bien intégrée dans sa classe, et Unn, qui est tout l’inverse, solitaire, taciturne, énigmatique… et qui attire énormément Siss aussitôt qu’elle fait sa connaissance. L’histoire commence par cette rencontre, gênée et maladroite en même temps qu’intense, mais Unn va rapidement disparaître. Je n’ai vraiment pas envie d’en dire plus sur l’histoire. C’est un livre sur l’absence, et en même temps un univers au bord du fantastique, extrêmement absorbant (je n’ai plus pu le lâcher une fois commencé).

Si vous cherchez un univers pas loin du conte tout en restant très ancré dans la vie quotidienne, si vous aimez les livres oniriques, qui reposent sur une ambiance, les énigmes et touches de fantastique jamais complètement résolues, les émotions contenues et les sentiments devinés, et les mystères pleins de neige et de froid, je vous conseille vivement ce livre 🙂

Message sur le forum du Coin des lecteurs le 26 juin 2012 (livre lu fin 2011), rebricolé ensuite.


[Film] « Melancholia », de Lars Von Trier

19 juillet 2012

Forum elbakin.net, 28 août 2011.

Vu Melancholia. Pas convaincu, j’hésite entre Déconseillé et Sans plus. Le film m’attirait malgré les commentaires beaufesques de Lars Von Trier au festival. Le sujet est intéressant, le traitement est vaguement plus subtil que ce que la grosse production américaine de base aurait fait… mais finalement pas beaucoup plus.
La première partie (sur Justine) est bien, peut-être en partie parce que le sujet de la fin du monde y reste assez effacé et se prête donc à des interprétations fantastiques (est-ce que ça va vraiment être la fin du monde ou est-ce que c’est juste l’histoire d’une dépression). Mais la deuxième partie (sur sa soeur, Claire) m’a paru bizarrement beaucoup plus faible. Le film hésite trop entre un traitement réaliste du sujet (avec données scientifiques, spéculation sur les réactions des gens, etc.) et quelque chose de plus symbolique ou psychologique. Et finalement ça ne ressemble pas à grand-chose, et ça ne se détache pas assez des clichés fantastiques (la femme qui sait les choses d’instinct, joue la prophète de malheur et regarde impassible le monde s’écrouler… ouais, bon, ça va deux secondes) et des stéréotypes  vus et revus (bon, on se retrouve tous en famille et on fait joujou avec les enfants). Du coup, il n’y a pas vraiment de réflexion fouillée, moins d’originalité que ce que j’attendais… et la claque visuelle du début du film ne se prolonge pas dans la suite. J’ai été déçu…


Pierre Benoît, « L’Atlantide »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 20 avril 2011.

L’histoire

Le narrateur, Ferrières, lieutenant au poste de Hassi-Inifel, en Afrique du nord, voit son quotidien bouleversé par l’arrivée du capitaine de Saint-Avit, son ancien camarade de promotion, qu’il n’a pas vu depuis des années. Dans l’intervalle, Saint-Avit a acquis une réputation sulfureuse : on murmure qu’au cours d’une mission d’exploration dans le Hoggar, il aurait assassiné son unique compagnon de voyage, le géographe Morhange.

Après des retrouvailles tendues, Saint-Avit en vient à expliquer à son ami la nature réelle de son voyage et le détail de ses péripéties. C’est que la mission de Saint-Avit en compagnie de Morhange les a entraînés tous les deux, entre leurs trouvailles énigmatiques et les pièges des rebelles touaregs, jusqu’au fin fond du Hoggar, sur la piste d’un royaume que l’on croyait depuis longtemps disparu : rien de moins que l’Atlantide dont parlait Platon ! Mais aucun explorateur occidental n’en est jamais revenu : tous ont succombé au charme de la mystérieuse reine, Antinéa, qui dit être la dernière atlante…

Mon avis

L’Atlantide est un classique du roman d’aventure paru en 1919. C’est encore une valeur sûre, grâce au talent d’écrivain de Pierre Benoît, qui sait très bien mettre en place le suspense et surtout l’atmosphère des lieux qu’il évoque. On se retrouve tout de suite à la lisière du désert et dans les rochers du Hoggar. De même, Pierre Benoît s’est solidement documenté sur son sujet, aussi bien sur les touaregs et l’Afrique en général que sur l’Atlantide et l’Antiquité. L’originalité du roman tient à la version inattendue qu’il propose de la survie de l’Atlantide, et aux quelques personnages hauts en couleur qui la peuplent.

Le roman est bien sûr très daté dans sa présentation colonialiste de l’Afrique et de ses populations (et cela d’autant plus que Benoît n’était pas vraiment un progressiste sur ce genre de sujets) ; mais les personnages africains, s’ils sont traités avec un goût de l’exotisme exacerbé, ne sont pas trop clichés, du moins pas les personnages principaux (comme le mémorable Cegheïr ben-Cheïkh, inspiré d’un personnage réel, ou la servante Tanit-Zerga). Un problème presque plus important, c’est que l’intrigue n’est pas sans faiblesse, mais on ne s’en rend compte qu’une fois le livre terminé : l’ensemble paraît un peu léger, et, pour le coup, assez cliché dans ses ressorts dramatiques. Le livre conserve tout de même un charme certain, vaguement kitsch, un peu comme un film du début du siècle (le livre a d’ailleurs inspiré de nombreuses adaptations). Une valeur sûre, peut-être pas inoubliable, mais le roman se lit vite, de toute façon.