[BD] Mari Yamazaki, « Thermae Romae »

11 mai 2020

ThermaeRomae

Référence : Mari Yamazaki, Thermae Romae, Bruxelles, Casterman, 6 volumes, 2012-2013 (première parution : Enterbrain, magazine Comic Beam, 2008-2013).

Présentation de l’éditeur

« Rome, IIe siècle de notre ère, sous le règne d’Hadrien, Lucius Modestus, architecte en panne d’inspiration, découvre lors d’un bain aux thermes un passage à travers le temps et l’espace qui le fait émerger au XXIe siècle, dans des bains publics japonais !!!
Entre stupeur et émerveillement, Lucius parviendra-t-il à mettre à profit cette fantastique découverte pour relancer sa carrière ? »

Mon avis

Entre l’Histoire et l’absurde

Thermae Romae est un manga au sujet inattendu, pour ne pas dire incongru au premier abord, et le succès énorme qu’il a remporté au Japon (au point de susciter non seulement une adaptation en série animée, chose fréquente, mais aussi deux films en prises de vue réelles) a lui aussi de quoi surprendre, vu de France.

Reprenons : c’est donc une histoire fantastique d’ambiance humoristique au cours de laquelle un architecte de thermes (bains publics) de la Rome antique se retrouve transporté au XXIe siècle à plusieurs reprises, pour de brèves périodes de temps, en passant par la bouche d’évacuation des eaux d’un bassin… et comme sa carrière se porte mal, il puise l’inspiration dans les accessoires de bain et les objets de la vie quotidienne du Japon du XXIe siècle pour réaliser des innovations très appréciées et complètement anachroniques à son époque, dix-neuf siècles plus tôt.

Le tout est relaté dans un style de dessin très réaliste, inhabituellement proche des canons occidentaux, pour coller au style de l’art romain antique. Cela peut déboussoler (voire rebuter) les lectrices et lecteurs habitués à un style plus japonisant (encore que de nombreux codes visuels du manga restent respectés), mais cela ne contribue pas peu à l’ambiance particulière de l’histoire.

Le contexte de la Rome antique est reconstitué avec une très sourcilleuse rigueur documentaire, que ce soit en termes d’univers visuel ou d’intrigue, y compris dans la psychologie des personnages. Ainsi Lucius Modestus, notre héros, se soucie-t-il constamment de sa dignitas (sa respectabilité, en gros) et de l’honneur de l’Empire, ce qui le conduit à se promener vêtu en tout et pour tout d’une serviette de bain aux endroits stratégiques, en observant notre siècle d’un regard sévère.

À partir de là, de deux choses l’une : soit vous êtes déjà en train de rire et vous trouvez l’idée très bonne, soit vous risquez de rester de marbre face à ce manga dont l’intérêt immédiat repose en grande partie sur ce mélange improbable entre un travail documentaire sérieux sur la culture des bains dans la Rome antique et le Japon actuel et un enchaînement de gags à l’absurdité assumée. Les couvertures donnent une bonne idée du concept : des statues antiques authentiques et dessinées avec grand soin, mais affublées d’accessoires anachroniques, sèche-cheveux, visières de bain, etc. Pour ma part, très intéressé par tout ce qui touche à l’Antiquité et ayant un penchant pour l’humour absurde, je ne pouvais qu’être séduit par une histoire pareille.

Une intrigue à sauts et à gambades

Thermae Romae court sur six tomes, ce qui, par rapport à beaucoup d’autres mangas, en fait une série courte, qui ne risque pas de faire s’écrouler vos étagères (ou votre compte en banque). Elle a d’ailleurs fait l’objet de rééditions en intégrales en deux ou trois tomes, ce qui la rend encore plus pratique d’accès (les intégrales offrent en outre un meilleur confort de lecture grâce à un format plus grand, mais dont le poids, lui, peut mettre vos étagères en danger).

Avant d’émettre un avis sur l’ensemble de l’intrigue, j’aimerais donner quelques informations supplémentaires sur le contexte de la publication de Thermae Romae, afin d’éviter les faux procès auxquels j’ai été surpris d’assister sur certains forums. Au départ, Thermae Romae est paru au Japon dans un magazine (comme beaucoup de mangas). Il n’était conçu que comme une série de gags sans lendemain, lisibles de manière pratiquement autonome. Son succès a surpris tout le monde, y compris Mari Yamazaki, qui a alors imaginé de nouveaux épisodes où elle développe une intrigue plus suivie.

Cela explique la curieuse architecture de l’intrigue dans la série terminée. Les trois premiers tomes offrent une série de variations comiques sur l’idée de départ (Lucius est projeté dans le Japon actuel, puis revient à Rome) et sont à lire comme une série sketches. Ce n’est qu’à partir du tome 4 que l’intrigue prend de l’ampleur avec l’arrivée d’autres personnages récurrents, au premier rang desquels Satsuki, une jeune Japonaise passionnée par la Rome antique, qui a la grande qualité de parler un peu latin. L’empereur Hadrien joue également un rôle croissant dans l’intrigue, et c’est assez émouvant de constater que Mari Yamazaki cite parmi ses sources principales pour ce manga le très beau roman français Les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar (qui n’a rien à voir en termes de ton, mais offre une reconstitution très fidèle de la vie et du règne de cet empereur). Et n’oublions pas le cheval.

Si vous ne jurez que par les scénarios à suspense réglés comme des horloges, où l’on a l’impression que l’auteur prend votre tension à chaque seconde pour vérifier si l’histoire vous tient suffisamment en haleine et où le moindre détail est réutilisé cinq tomes après pour un rebondissement crucial, je dois vous prévenir : Thermae Romae n’est pas du tout comme ça. L’histoire ne casse pas trois pattes à un canard de bain, mais, à sa décharge, ça n’a jamais été le but. En revanche, l’autrice parvient avec brio à remplir ses deux objectifs avoués : nous faire rire avec des situations cocasses et nous instruire sur ces deux cultures du bain que sont la Rome antique et le Japon actuel.

L’anthropologue et le canard de bain : quand l’humanisme surgit de la baignoire

C’est dans ces informations sur les « civilisations des bains », distillées au fil des chapitres, que Thermae Romae, sous son allure de divertissement léger, trouve une profondeur certaine. Deux cultures radicalement éloignées dans l’espace et le temps, qui n’ont jamais eu de contact direct entre elles, se trouvent brusquement confrontées l’une à l’autre par le biais d’un intérêt commun pour les bains publics. Or les bains publics forment bel et bien un pan important d’une société. En plaçant dans l’espace public ce qui relève de l’hygiène corporelle, les thermes et les bains japonais montrent une préoccupation louable pour la santé publique. Mieux : ce sont des lieux de sociabilité, une sociabilité dont Thermae Romae nous expose les codes, au point de rencontre entre le public et l’intime, la nudité et la pudeur, la détente et la politesse. Tels que le manga les présente, les bains deviennent le lieu par excellence de l’élaboration de la civilisation, l’endroit où l’on prend soin à la fois de soi et des autres. Comme toutes les bonnes intrigues fondées sur le voyage, Thermae Romae a une portée anthropologique. Une anthropologie par l’humour, ce qui ne l’empêche pas de nous donner à réfléchir.

Et qui se révèle finalement très originale. Car à force d’avaler des péplums américains (ou italiens) qui réduisent Rome à ses armées, à ses gladiateurs, à ses courses de chars, à tous ses aspects les plus violents en somme, nous avions grand besoin d’histoires différentes pour nous rappeler qu’une vision pareille de Rome est à peu près aussi proche de la réalité qu’un jeu vidéo de guerre l’est du quotidien des Français actuels. Une histoire qui nous invite au calme et au bien-être partagé avec tout le monde, y compris les étrangers (ces Japonais « aux visages plats », que Lucius commence par prendre pour des esclaves venus des confins de l’empire, finissent par lui inspirer respect et admiration lorsqu’il découvre les multiples raffinements des salles de bain contemporaines). Un regard d’autrice qui fasse de la culture des bains le porte-parole d’une vision du monde humaniste et pacifique.

On peut aller encore plus loin et remarquer la portée politique possible de cette remise en valeur des bains. En effet, la construction et l’entretien des thermes, tout comme leur coût modique voire leur gratuité, relèvent de la compétence de l’État (c’est-à-dire, sous l’empire romain, de l’empereur). Rien que cela suffit à ébaucher un modèle de société qui a des leçons à nous donner, encore aujourd’hui en France, sur la façon dont l’État prend soin de la santé de tous les citoyens, y compris des plus pauvres et des sans-abris. Pourquoi les bains-douches publics, omniprésents en France il y a quelques décennies, sont-ils si peu nombreux aujourd’hui ?

Au chapitre des reproches

Thermae Romae n’est pas sans défaut. L’intrigue, comme je l’ai dit, peut déplaire par son caractère décousu. Plus gênant à mes yeux, les personnages féminins y sont rares et toujours infériorisés… et je ne parle même pas des femmes romaines de l’Antiquité, mais bien de Satsuki, la Japonaise d’aujourd’hui, qui a tendance à se changer en godiche dès lors que Lucius Modestus est dans les parages. Finir en potiche antique, pour une étudiante brillante, c’est un triste destin.

On peut d’ailleurs adopter une lecture moins bien intentionnée envers ce manga que celle que j’ai développée jusqu’ici. Dans Thermae Romae se lisent nombre de complexes et de tensions qui travaillent le Japon actuel, pour le peu que j’en connais. Le sexisme, pour commencer (certes, quel pays n’y a pas affaire ? mais il revient souvent dans les mangas et films d’animation que j’ai pu voir – et dont je suis persuadé qu’ils sont loin d’être ce qui se fait de pire en la matière). Mais aussi de tenaces rêves d’empire. Pour un pays tel que le Japon, qui a été un empire, élaborer une intrigue vantant un trait culturel commun entre le Japon et la Rome antique pour en faire le fondement de la civilisation n’a rien d’innocent. Ce n’est pas pour rien que l’un des pays les plus impérialistes actuels, les États-Unis, est si obsédé par la Rome antique (et plus particulièrement par l’empire romain : curieusement, la Rome du VIIe siècle avant J.-C., faite de chaumières et d’escarmouches entre paysans vindicatifs, semble moins passionner Hollywood). Je suis le premier à me plaindre de la manie des critiques de péplums à dégainer des grilles interprétatives politiques qui confinent parfois au délire interprétatif, mais, là, c’est difficile de ne pas y penser.

Par bonheur, la manière dont Mari Yamazaki traite son intrigue ne prête qu’assez peu le flanc à cette critique. Je serais tout de même curieux de lire une suite de Thermae Romae où Lucius Modestus se retrouverait projeté dans d’autres civilisations du bain fameuses, par exemple la civilisation de l’Indus ou l’empire ottoman.

Sans être le chef-d’œuvre du siècle, Thermae Romae mérite de ne pas être sous-estimé, que ce soit pour sa valeur de divertissement, ses aspects de bonne vulgarisation historique (qui régalent les enseignants en quête de moyens attrayants de parler des thermes romains) ou encore pour sa vision du monde humaniste qui n’est vraiment pas de trop par les temps qui courent. Le succès du manga a permis de faire découvrir le talent de Mari Yamazaki, qui a de nouveau abordé l’Antiquité dans un autre manga qu’elle co-dessine avec Miki Tori : Pline, un récit des aventures imaginaires de Pline l’Ancien sous le règne du terrible Néron. Cette biographie imaginaire adopte un ton globalement plus sérieux (sans renoncer à des épisodes cocasses) et s’avère pour le moment plus abouti sur tous les plans. J’espère avoir l’occasion d’en parler ici.

Dans le même genre que Thermae Romae, à part Pline de la même autrice, je vous conseille d’aller voir du côté du cinéma avec Ave, César !, un film des frères Coen sorti en 2016. Il ne parle pas que d’Antiquité, puisqu’il s’agit d’une satire du fonctionnement d’Hollywood dans les années 1950, mais c’est ce à quoi je peux penser de plus proche en termes de type d’humour, qu’il s’agisse des situations cocasses ou du comique fondé sur les jeux de regards. Bien entendu, vous pouvez aussi vous intéresser aux films japonais adaptés de Thermae Romae (il y en a eu deux, avec Hiroshi Abe dans le rôle de Lucius), mais ils n’ont pas l’air d’avoir été diffusés en Europe pour le moment (à mon grand regret, car la bande-annonce du premier est tordante).


[Films] « Héros modestes », par le studio Ponoc

17 février 2020

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Référence : Héros modestes (ちいさな英雄-カニとタマゴと透明人間-, titre anglais : Modest Heroes : Ponoc Short Films Theatre, Volume 1), film regroupant trois courts-métrages (Kanini & Kanino de Hirosama Yonebayashi, La Vie ne perdra pas de Yoshiyuki Momose et Invisible par Akihiko Yamashita), produit par le studio Ponoc, Japon, 2018, 44 minutes.

Comment ça, Ponoc ?

Il y a deux semaines, en guise d’introduction à ma critique du médiocre film de la Warner Bros. Japan dérivé des jeux vidéo Ni no kuni conçus avec la participation du studio Ghibli, je vous avais un peu parlé des personnes, des studios et des films qui s’essayaient à prendre plus ou moins la succession du studio Ghibli pendant la longue pause de sorties cinéma décidée par le studio en 2014 après Souvenirs de Marnie. L’un de ces studios, fondé par plusieurs anciens membres de Ghibli, est le studio Ponoc. Et leurs productions ne sont pas les moins prometteuses, de loin.

Créé en 2015, quelques mois après la décision de Ghibli de ne plus sortir de longs-métrages pendant quelques années, le studio Ponoc compte encore peu de réalisations à son actif. En France, on le connaît pour le moment par une seule sortie au cinéma : Mary et la fleur de la sorcière, de Hirosama Yonebayashi, qui avait déjà réalisé deux beaux films au studio Ghibli (Arrietty et le petit monde des chapardeurs en 2010 et Souvenirs de Marnie en 2014). Mais en 2018, le studio a sorti au Japon une anthologie de courts-métrages formant un moyen-métrage dont le titre peut se traduire ainsi : Le Théâtre des courts-métrages Ponoc, volume 1 : Héros modestes. Il n’est pas sorti en salles en France à ma connaissance, mais a été mis en ligne sur la plate-forme Netflix en septembre 2019. Il aurait mérité mieux, car ces courts-métrages sont fort intéressants.

Le principe de cette anthologie de courts-métrages s’inscrit en partie dans la lignée de ce qu’avait produit le studio Ghibli. Après tout, Ghibli avait produit deux courts-métrages, les Ghiblies, diffusés au Japon respectivement en 2000 à la télévision et en 2002 avant les projections du Royaume des chats. Le studio Ghibli a produit en outre plusieurs courts-métrages qui n’ont été diffusés jusqu’à présent qu’entre les murs du musée Ghibli à Mitaka, près de Tokyo, comme Mei no Konekobusu (Mei et le Chatonbus) qui prolonge l’histoire de Mon voisin Totoro (rha, mon précieux ! pardon). Mais ces courts-métrages n’ont pas été sortis sous forme d’anthologies au cinéma à ma connaissance.

La démarche du studio Ponoc se démarque donc de celle de son glorieux aîné pour adopter le principe du regroupement de courts-métrages dans un moyen-métrage de cinéma, assez courant en France (beaucoup de films de Michel Ocelot relèvent de ce principe, comme Princes et Princesses ou Les Contes de la nuit ; on peut aussi penser à Peur(s) du noir dirigé par Etienne Robial en 2008). S’il fallait à toute force la comparer à ce qui s’est fait en animation japonaise récente, elle se rapprocherait davantage de projets comme Jours d’hiver dirigé par Kihachirō Kawamoto en 2003. Mais en plus… modeste, puisque, là où Jours d’hiver rassemblait 35 réalisateurs d’animation issus du monde entier, Héros modestes se contente de rassembler les créations de trois membres de Ponoc. Si vous n’êtes pas un ou une fan scrupuleuse du studio Ghibli, les noms de ces trois réalisateurs du studio Ponoc ne vous diront pas grand-chose, mais ce sont bien trois anciens membres de longue date du studio Ghibli dont les créations méritent largement d’être guettées pour elles-mêmes. Je dirai un mot de chacun en commentant son film.

Pour l’anecdotique, les courts-métrages d’Héros modestes sont précédés par de brefs écrans animés montrant une grosse île-machine-volante rappelant vaguement l’esthétique du Château dans le ciel. Cela ne dure que quelques secondes.

Kanini & Kanino, de Hiromasa Yonebayashi

Le premier court-métrages d’Héros modestes est aussi celui dont les graphismes rappellent le plus directement la patte graphique la plus courante du studio Ghibli. Il met cependant à profit sa brève durée pour travailler au maximum les détails des décors, dans un univers qui s’y prête à merveille : la faune et la flore aquatiques d’une rivière. Il revêt en outre une dimension (un peu) plus expérimentale en prenant le parti d’une histoire, non pas exactement sans paroles, mais sans paroles compréhensibles, puisque les personnages principaux parlent une langue inventée qui se réduit à quelques mots, à savoir « kanini » et « kanino » (qui sont peut-être des prénoms, mais ce n’est pas entièrement évident au premier visionnage).

Les héros de ce film sont de petits personnages qui ne semblent pas mesurer plus de quelques centimètres de haut et qui vivent sous l’eau d’une rivière de campagne dans un monde qui pourrait être le nôtre, à une époque indéterminée (il me semble tout de même qu’un détail d’un des derniers plans montre des vêtements humains assez récents). Harnachés plutôt que vêtus, équipés de lances terminées par des pointes de crabes, les membres de ce petit peuple des rivières s’efforcent de survivre et d’élever leurs enfants dans l’environnement rendu périlleux par les poissons qui, à leur échelle, sont bien assez grands pour les gober au petit-déjeuner.

Ma première impression en regardant ce court-métrage a été : « Tiens, on dirait les Chapardeurs d’Arrietty et le petit monde des chapardeurs, mais sous l’eau ». De fait, en préparant ce billet, je n’ai pas été surpris de découvrir que le réalisateur de Kanini & Kanino, Hiromasa Yonebayashi, avait justement réalisé Arrietty en 2010 ! Ce court ressemble donc à une manière d’étoffer indirectement cet univers, ou du moins d’explorer le même genre d’enjeu narratif. Pour mémoire, Yonabayashi a réalisé depuis Souvenirs de Marnie avant de quitter Ghibli pour le stuio Ponoc, au sein duquel il a réalisé Mary et la fleur de la sorcière en 2017. Des films à la patte graphique très semblable et typiquement « ghiblesque », mais aux univers et aux personnages très distincts, qui me rendent curieux de voir ce que seront ses prochaines créations.

Je ne saurais passer au court-métrage suivant sans dire un mot sur la musique de ce court-métrage : logiquement investie d’un rôle plus important par la quasi absence de dialogue, elle fait beaucoup pour l’atmosphère aquatique et épique de l’histoire s’inspirant tantôt des compositions impressionnistes d’un Debussy, tantôt des sifflements de western à la Ennio Morricone. Elle a été composée par Takatsugu Muramatsu, un compositeur aguerri à qui l’on devait entre autres la bande originale de Souvenirs de Marnie pour Ghibli, de Mary et la fleur de la sorcière pour Ponoc, ainsi que de Lou et l’île aux sirènes de Masaaki Yuasa (en 2017).

La vie ne perdra pas, de Yoshiyuki Momose

Yoshiyuki Momose a réalisé depuis le film adapté de Ni no kuni dont je parlais l’autre jour, et je vous renvoie donc à ce précédent billet pour une présentation plus détaillée de sa riche carrière d’animateur au studio Ghibli puis chez Ponoc. La Vie ne perdra pas a pour titre original amusant Samurai eggu : quelque chose comme « l’œuf samouraï », je suppose, puisqu’on en voit brièvement un dans le film. Le titre français a l’avantage de mieux faire comprendre d’emblée l’enjeu de l’intrigue, et de ne pas méprendre sur son genre : contrairement au précédent film, ce court-métrage s’ancre dans un ferme réalisme et adopte le ton d’un « récit de vie ». Les graphismes, plus épurés et aquarellés que ceux du film précédent, rappellent un peu ceux de Mes voisins les Yamada ou du Conte de la princesse Kaguya.

Le personnage principal de ce court-métrage, Shun, est un petit garçon extrêmement allergique aux œufs. Le moindre contact avec des traces d’œufs, dans les aliments ou même dans la salive de quelqu’un, suffit à déclencher chez lui une réaction allergique potentiellement mortelle si on ne lui injecte pas un antiallergique en quelques minutes. Le film relate le quotidien du garçon bouleversé par les multiples précautions que sa mère et lui doivent observer : aliments spéciaux à la maison et à l’école, prudence dans les contacts avec les autres enfants, etc. La mère de Shun, quant à elle, est professeure de danse, mais, comme tous les parents, elle doit parfois quitter son travail en toute hâte pour rejoindre son fils quand celui-ci a un problème de santé. On suit en particulier le destin de Shun, la manière dont celui-ci se représente son allergie, et l’effort qu’il fait pour se débrouiller dans les moments où sa mère n’est pas là.

Des trois courts-métrages, c’est celui qui m’a paru le plus abouti. Son scénario met en lumière un héroïsme du quotidien déployé par les parents et les enfants et qui n’est jamais mis à l’honneur d’habitude en dehors de quelques reportages ou documentaires. Il est ici mis en lumière par une fiction sensible sans être démonstrative, grâce au regard tour à tour apeuré, épique ou comique porté par l’enfant sur ses propres problèmes, qui ménage de nombreux rebondissements émotionnels tout en donnant à réfléchir. Les graphismes et la musique discrète sont en parfaite adéquation avec le propos. C’est un court-métrage qui aurait toute sa place dans un festival d’animation international.

Invisible, d’Akihiko Yamashita

Le dernier court-métrage n’est pas le moins expérimental des trois. Si ses graphismes, plus typiquement « ghiblesques » avec un parti pris à peine plus détaillé que la moyenne, ne s’écartent pas beaucoup de la ligne graphique principale de Ghibli et de Ponoc, Invisible opte lui aussi pour une histoire sans paroles (ou presque) : nous sommes plongés dans une situation étrange dont nous devrons comprendre les clés de notre mieux au fil de la courte intrigue. Exit les contes et le réalisme : nous restons en plein Japon contemporain, certes, mais cette fois sous l’angle du fantastique.

Un homme entreprend une journée de travail ordinaire mais nous le découvrons peu à peu doté de capacités hors normes qui, loin de faire de lui un super-héros ou un sorcier, l’abaissent au-dessous du commun des mortels en l’entraînant dans des difficultés sans fin pour, par exemple, ne pas laisser tomber un objet ou ne pas finir emporté par le vent. Que lui arrive-t-il au juste et pourquoi ? Mystère. J’ai pensé à Kafka et à sa Métamorphose ou aux nouvelles fantastiques européennes des XXe-XXIe siècles comme celles du recueil Le Passe-murailles de Marcel Aymé ou Le K de Dino Buzzati. Il faut apprécier cette approche du surnaturel inquiétant qui met l’accent sur la faiblesse de la condition humaine. Selon votre capacité d’empathie, ce sera plus ou moins pathétique ou au contraire amusant.

J’ai beaucoup apprécié ce choix du traitement du surnaturel, qui m’a paru assez original en animation japonaise (mais je suis loin de tout connaître) et qui constitue une variation bien distincte sur le thème d’ensemble de l’anthologie, tout en s’y intégrant parfaitement. Le principe du personnage et de ses mésaventures est très bien trouvé. J’avoue avoir été moins convaincu par l’intrigue proprement dite à partir du moment où elle essaie de dépasser l’exposé de l’étrange situation du personnage pour le montrer accomplissant un acte héroïque au sens beaucoup plus classique du terme.

Akihiko Yamashita est le moins connu des trois réalisateurs de Héros modestes. Il a mené une belle carrière au sein du studio Ghibli en tant que character designer (concepteur graphique des personnages) de films comme Le Château ambulant, Les Contes de Terremer et Arrietty et le petit monde des chapardeurs, puis, chez Ponoc, de Mary et la fleur de la sorcière. Invisible est son premier film en tant que réalisateur.

 


Charlotte Brontë, « Jane Eyre »

23 décembre 2019

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Référence : Charlotte Brontë, Jane Eyre, Londres, Harper Collins, collection « Collins Classics », 2010 (première édition : Londres, Smith, Elder & Co., 1847).

Quatrième de couverture de l’éditeur (traduit par mes soins)

« Je ne suis nullement un oiseau ; et aucun filet ne me prend ; je suis un être humain libre à la volonté indépendante.

Le fameux roman de Brontë raconte l’histoire de l’orpheline Jane, enfant née dans des circonstances malheureuses. Élevée et maltraitée par sa tante et ses cousins, finalement envoyée dans une pension lointaine et cruelle, ce n’est que lorsque Jane devient gouvernante à Thornfield qu’elle trouve le bonheur. Humble et mesurée, mais déterminée, Jane tombe bientôt amoureuse de son maître sombre et orageux, M. Rochester, mais avant peu des événements étranges et perturbants surviennent au manoir… » (J’omets le dernier morceau de phrase qui en dit trop à mon goût.)

Mon avis

Où l’on dit quelques mots sur le texte anglais et l’édition Collins Classics

Des sœurs Brontë, j’avais lu l’an dernier Wuthering Heights (Les Hauts de Hurlevent) d’Emily Brontë, roman magnifique et terrible dont la puissance et la noirceur m’ont marqué et que j’ai eu le plaisir de vous présenter en détail ici. Mais je n’avais jamais lu Jane Eyre, écrit par Charlotte Brontë et paru la même année (quelle année !). Je n’en connaissais que des adaptations en films ou téléfilms vues il y a longtemps et qui ne m’avaient laissé que de beaux paysages, de beaux costumes, une atmosphère de secrets dans la campagne anglaise et l’image d’une vieille femme folle. C’est toujours une bonne introduction, mais, comme tout lecteur qui apprécie le romantisme, le fantastique et la littérature anglaise, il fallait tôt ou tard lire le livre.

Ayant atteint un assez bon niveau d’anglais pour cela grâce à mes études, je l’ai lu dans le texte original. Autant prévenir les internautes qui seraient encore mal à l’aise avec la langue des Brontë : Jane Eyre est un pavé et sa prose dix-neuviémiste réserve bien des difficultés à qui ne disposerait pas déjà d’une solide connaissance de la langue anglaise et d’un vaste vocabulaire. Il comprend toutefois moins de tournures dialectales que Wuthering Heights où les répliques du serviteur Joseph sont à réserver aux anglicistes chevronnés.

J’ai lu Jane Eyre dans la collection Collins Classics, que j’ai choisie pour son petit prix et surtout son petit format, équivalent au format poche français, malheureusement trop rare outre-Manche. Il n’y a pourtant rien de plus pratique que de pouvoir trimballer son livre partout avec soi. En contrepartie, la Collins Classics propose très peu d’annexes : le volume commence par deux pages sur… l’éditeur, puis deux sur les vies et les œuvres des sœurs Brontë. Et c’est tout… du moins je le croyais, jusqu’à ce que je termine le roman et que je tombe sur un solide lexique d’une trentaine de pages expliquant les mots anciens ou rares ! Sa présence était indiquée par le quatrième de couverture, mais à demi masquée par l’étiquette du prix, ce qui fait que je ne l’avais pas vue. J’avais pris le parti de m’en sortir tout seul, mais il m’aurait été bien utile pour quelques mots. Au passage, à l’ère de l’omniprésence téléphonique, il n’y a rien de plus facile que de consulter Internet ou une application quelconque sur un ordiphone pour dégoter un vocable inconnu.

Où le blogueur se demande (encore) ce qui fait qu’on se plonge si confortablement dans la lecture d’un bon gros roman

Jane Eyre, donc, est un pavé : 460 pages bien comptées en format poche. Autant dire un microcosme où l’on se plonge pour un bon moment et dont on suit le personnage principal pendant de longues années, de l’enfance (qui forme les premiers chapitres) jusqu’à l’âge mûr (celui de Jane Eyre narratrice, qui nous relate sa jeunesse avec la distance critique et l’expérience de l’âge qu’elle a acquises). Un livre dont le titre n’est autre que le nom de son personnage principal et de son narrateur : quoi de plus classique, de plus typique, même, pour un roman ? Et en effet tout tourne autour de Jane Eyre, ses débuts dans la vie, son éducation, son parcours dans la société, son élévation morale et spirituelle, sa vision du monde profondément modelée par le contexte chrétien où elle grandit, et la lutte intime que se livrent en elle son rigoureux sens du devoir et les passions qui l’agitent.

Là où Wuthering Heights est un roman familial, une intrigue collective qui adopte une structure assez complexe, fait alterner les points de vue de plusieurs personnages et joue des mystères des uns et des autres, Jane Eyre se cantonne à une structure des plus classiques : une narration linéaire, à peine dotée d’un récit-cadre implicite par le truchement discret du personnage âgé qui relate sa jeunesse. On ne quitte jamais Jane Eyre, on sait tout d’elle et on ne peut apprendre des autres que ce qu’elle veut bien découvrir. Quoique classique, ce mode de narration présente l’avantage d’épouser de près l’expérience que tout un chacun, vous ou moi, pouvons avoir de notre vie en tant qu’individus, tout en restant plus accessible que les somptueuses mais parfois intimidantes expériences littéraires menées plus récemment sur le « courant de la conscience », le stream of consciousness (mais il faut les lire aussi !). Lu de nos jours, dans un début de XXIe siècle avide de récits collectifs où les romanciers et les scénaristes de séries ont tendance à multiplier les personnages jusqu’au vertige, c’est bon de se retrouver de temps en temps embarqué auprès d’un seul personnage et de ne voir le monde que par ses sens et ses pensées pour quelques centaines de pages.

Est-ce cette simplicité d’abord, ou le caractère du personnage, ou plus généralement la plume de Charlotte Brontë ? Toujours est-il que j’ai d’emblée été captivée par Jane Eyre et que je me suis régalé de bout en bout. À vrai dire, je vois plusieurs autres raisons à cette puissance de séduction du récit. Le roman de formation qui commence avec l’enfance en est une : le début de Jane Eyre nous fait voir le monde par les yeux d’une petite fille, avec des passages d’une remarquable finesse dans l’évocation de l’enfance, de ses pensées, de ses rêves, de ses craintes, et en particulier de l’incapacité des enfants à restituer avec des mots la richesse de tout ce qu’ils savent percevoir à l’extérieur et ressentir en eux, mais pas encore exprimer.

Autre explication à la puissance séductrice de ce roman : la conjonction de fréquents huis clos dans des intérieurs bien meublés et de la mauvaise saison dans la campagne anglaise. Jane Eyre ne tient pas entièrement du roman gothique, loin de là, mais en reprend plusieurs tropes, dont l’archicélèbre « dark and stormy night« , auquel se joint très souvent le plaisir de se calfeutrer dans un intérieur confortable pendant que la tempête fait rage au dehors, le suave mari magno (« Qu’il est doux, quand la mer est déchaînée… ») de Lucrèce dans son traité De Rerum Natura . Je force un peu le trait : en réalité, au début du livre, Jane est enfermée bien contre son gré et profite assez peu du confort de la maison – elle ne demanderait qu’à pouvoir s’enfuir pour courir librement sous les lourds nuages, parmi les herbes hautes ! Mais lire les premières pages, imaginer cet intérieur anglais ancien et l’hiver au dehors, quand le hasard fait qu’on commence à lire  Jane Eyre en automne, est un bon moyen de se laisser emporter encore plus sûrement par l’histoire.

Cerise sur le gâteau : pendant les premières pages de Jane Eyre, la jeune Jane Eyre s’occupe à… lire ! En analyse littéraire, on vous bondirait aussitôt dessus avec du métapoétique et de l’autotélique. Ici, je me contenterai de dire que cela fait jouer encore plus à fond l’identification entre le lecteur et le personnage.

Où l’on a la révélation que Jane Eyre n’est pas le même livre que Wuthering Heights

En commençant ma lecture, j’imaginais Jane Eyre comme un roman d’amour moins dur et agressif que Wuthering Heights, et moins tourné vers le fantastique ; je craignais quelque chose d’un peu mièvre par endroits. J’ai pu constater que Jane Eyre est, effectivement, beaucoup moins rude que le roman d’Emily Brontë. Et que la part du fantastique (au sens fort du mot) y est réduite à un unique rebondissement décisif, bien qu’il soit présent de manière plus subtile et diffuse tout au long du livre, sous forme d’éléments descriptifs, de comparaisons placées dans les pensées ou les paroles des personnages, ou encore de croyances, de rêves ou de peurs. Souvent il est avancé sur le mode du trait d’esprit (par Rochester) ou de la ruse (comme la scène de la diseuse de bonne aventure qui, en somme, pourrait venir d’un Tintin). Mais à d’autres endroits, des péripéties techniquement réalistes sont présentées d’une manière assez dramatique pour faire venir en tête le fantastique, et, ici ou là, on trouve, semés avec une savante discrétion, des mots directement venus du roman gothique ou fantastique, comme « esprit » ou « goule » ou « vampire ». Il n’y a pas de goule ou de vampire dans le roman, je le dis pour ne pas faire de déçus ; mais le fantastique, lui, est là, ou plutôt ce qu’on appellerait de nos jours « du frisson », au sens d’une forme plus légère du fantastique.

Jane Eyre apparaît, à bien des égards, plus posé, plus civilisé et bien moins directement subversif que Wuthering Heights à l’égard des conventions de son époque. Mais s’il parle d’amour, avec quelques scènes romantiques au sens le plus cliché du mot (superbement amenées et maîtrisées), on ne saurait le cantonner à cet aspect : il parle beaucoup d’indépendance féminine, d’ascension sociale, de morale et de religion. Mes souvenirs des films ou téléfilms qui en étaient adaptés se résumaient largement à la relation entre Jane et Rochester : c’est une vision très réductrice du roman. On y rencontre en réalité plusieurs autres personnages, d’autant plus fortement campés que le roman, en dépit de sa longueur, tourne autour d’un assez petit nombre de protagonistes qui réapparaissent en général plusieurs fois. Si Jane et Rochester forment les deux figures centrales, le tableau demeure plus vaste et complexe.

Où le blogueur part dans une analyse beaucoup trop longue du thème de la religion dans Jane Eyre, tout en parlant vaguement du reste de l’intrigue

Ainsi, la religion occupe une part fondamentale dans Jane Eyre et plusieurs personnages en donnent des visions variées, souvent sévères. Au cours des premiers chapitres, à Gateshead Hall, Jane Eyre reçoit une éducation autoritaire et injuste de la part de sa tante, qui ferme les yeux sur le harcèlement qu’exercent ses enfants biologiques sur cette petite fille pauvre et adoptée qu’elle méprise et dont elle accueille les révoltes comme autant de preuves d’un caractère pratiquement démoniaque. Par la suite, le pensionnat religieux de Lowood (low wood, la forêt basse, celle de l’ambiguïté morale, peut-être ?) oppose deux figures d’autorité : M. Brockehurst, fortement associé à une dévotion hypocrite d’homme riche qui n’applique ses préceptes d’éducation austère qu’aux enfants des autres, et Miss Temple, qui, bien que moins fréquemment associé aux lectures bibliques et aux prières, fait figure d’incarnation de la charité chrétienne, une sorte de Vierge, pour ne pas dire de… temple, près de laquelle les jeunes filles se réfugient pour retrouver les meilleurs aspects du christianisme, bonté, charité et recherche de la vraie justice. Impossible d’oublier la première grande amitié que lie Jane Eyre à Lowood : Helen Burns, figure mystique dont le nom de famille est lui aussi éloquent.

L’évolution morale de Jane Eyre réserve des surprises aux gens du XXIe siècle qui pourraient s’attendre à ce que sa révolte contre l’éducation affreusement stricte et injuste qui lui est donnée gagne en ampleur au fil du roman. Les chose se révèlent beaucoup plus nuancées, et d’autant plus intéressantes, au moins en termes de vraisemblance psychologique et sociale. Car Jane Eyre, loin de fuir l’horrible endroit qu’est Lowood, va finir par y rester volontairement (il faut dire que le pensionnat change lui-même du tout au tout dans l’intervalle), et offre par la suite l’image d’une jeune femme aussi calme, réservée et docile qu’elle s’était montrée passionnée et rebelle pendant son enfance. Jane Eyre a-t-elle accepté les préceptes dont on lui a martelé le crâne ? A-t-elle entièrement cédé à cette éducation rigoriste qu’elle a subi à Gateshead puis à Lowood ? Non, et toute la suite montre l’héroïne partagée entre ce que Freud aurait appelé un Surmoi de fer extrêmement exigeant et les passions et les désirs qui réémergent à plusieurs moments du récit, mais auxquelles elle ne cède jamais d’emblée. C’est donc un personnage calme en surface mais intérieurement tourmenté, qui, en termes de psychologie, ne se connaît pas elle-même, ou n’accepte pas toujours de se connaître. Quand elle se reconnaît, peine à opérer un choix. Et quand elle choisit, elle choisit durement, tranche dans le vif de sa propre existence et est capable de pleurer tout en continuant à faire ce qu’elle considère comme son devoir. Quels dilemmes, quelles souffrances, mais quelle force ! Si ce n’est pas une héroïne, je ne sais pas ce que c’est.

Cette dimension religieuse a aussi son importance dans la relation entre Jane et Rochester. Tout aussi déterminé que Jane, M. Rochester est un propriétaire riche et impulsif, mais dont les choix brusques ont quelque chose du caprice. C’est une sorte de Heathcliff en mode mineur, beaucoup plus apprivoisable et avec un potentiel nounoursesque que Heathcliff, entièrement constitué de côtes et de dents, ne peut jamais avoir. (Soyons clairs : entre ces deux hommes, le personnage littéraire qui crève les pages est clairement Heathcliff. Mais s’il fallait choisir entre les deux dans la vie réelle, il n’y a pas moyen, c’est Rochester qui fait le meilleur mari. Entre la figure romanesque qui marque au fer rouge la mémoire de son lectorat et un personnage moins affreux mais plus humain, Charlotte Brontë a préféré rester dans l’humain.) Rochester a des défauts moraux et, assez vite, la relation qui se noue entre les deux prend des allures de rédemption morale pour Rochester. Ce qui est très intéressant, c’est qu’à aucun moment Jane ne se passionne pour la religion et que Rochester, de son côté, ne cesse de lui donner des surnoms moitié moqueurs et moitié fascinés qui lui confèrent une allure surnaturelle : il la traite de fantôme nocturne, d’elfe, d’esprit, de changelin, etc. Il la situe, quant à lui, tantôt du côté de la perfection morale, tantôt du côté de la magie et de la croyance au surnaturel, ce qui, dans ce roman, est une façon de dire qu’il hésite à la craindre.

Thornfield Hall, la demeure de Rochester, où Jane entre comme gouvernante, montre assez vite une caractérisation ambiguë. Difficile de ne pas trouver une nouvelle dimension allégorique dans le nom de cette demeure, ce « champ d’épines » (thorn) où elle affronte de nouvelles épreuves. Jane vient pour faire l’éducation d’Adèle, une petite fille française, c’est-à-dire, dans l’esprit des Anglais de l’époque, forcément une petite coquette capricieuse qui ne pense qu’à la mode, et qui pourrait mal tourner au point de devenir comme les frères et sœurs adoptives qui martyrisaient Jane à Gateshead. Jane se rêve donc en éducatrice morale à la fois pour Adèle et pour Rochester, pour son élève et pour son maître. C’est en partie de cette manière qu’elle assoit une certaine autorité paradoxale sur ceux qui lui sont supérieurs par leur position sociale et leur richesse. Mais ce « champ d’épines » devient un lieu de souffrances aux allures d’enfer pendant certaines nuits, quand de sinistres événements font soupçonner à Jane la présence d’une femme dangereuse au statut mystérieux, qui devient vite une véritable figure du Mal.

Un personnage de la dernière partie du roman vient boucler la boucle en matière d’éducation religieuse : St John Rivers, le pasteur calviniste, incarnation d’une religion extrêmement exigeante et austère qui sacrifie toute passion et même tout souci des relations humaines, amoureuses, amicales et même familiales, au service d’une ambition dévorante. Je ne vais pas dire exactement quelle relation Jane noue avec ce Rivers, pour ne pas gâcher le plaisir aux gens qui n’auraient pas encore lu le roman, mais c’est un personnage qui tient un rôle important dans le dernier tiers de l’intrigue. En ayant lu tout ce qui précède, je m’attendais à ce que Jane Eyre le trouve vite insupportable. Il faut dire qu’à mes yeux de lecteur des années 2010, sa relation avec Rivers est ce qu’on qualifierait actuellement de « toxique », tant il entre de manipulation émotionnelle dans l’influence que Rivers se bâtit sur Jane Eyre. Il ne cesse d’exiger labeur, renoncements et sacrifices de la part des autres, au service moins de la cause qu’il prétend servir que de ses propres ambitions de carrière, le tout avec l’habituelle excuse (Dieu). Il est prêt à broyer des humains, y compris ses proches, au service d’une cause supposée sauver leur âme ; à mes yeux, il fait plus que friser le fanatisme. Jane va-t-elle le chasser ou le fuir en deux pages ? Non ! Quoi de plus logique, en somme, de la part d’une jeune femme qui a été capable de se passionner pour Helen Burns ? La ferveur presque mystique de Helen a profondément marqué Jane, ce qui lui ménage une épreuve morale encore plus difficile à surmonter pour pouvoir trouver le bonheur.

Cette emprise insecouable de l’éducation religieuse de Jane Eyre va jusqu’au point où même le bonheur qu’elle trouve à la fin du roman ne lui semble avoir été rendu possible que par un grand malheur qui légitime à ses propres yeux son attirance amoureuse en lui ajoutant une forme de caution morale liée à la charité chrétienne, car l’objet de ses sentiments a désormais besoin d’elle. Jane hésite tellement que, sans ce rebondissement, elle aurait peut-être continué à s’interdire de rechercher la personne qu’elle aime. À mes yeux, c’est une torture absurde et effrayante, mais c’est, je crois, assez représentatif des circonvolutions morales auxquelles se trouvaient bel et bien soumis les gens de ce pays et de cette époque.

Conclusion

Il y aurait bien d’autres aspects de Jane Eyre à commenter et à expliquer, mais ces analyses ont été faites depuis longtemps par d’autres et de bien meilleure façon qu’ici. Mon but, avec celle-ci, était seulement de montrer la profondeur et la subtilité des personnages, de leurs relations et des dilemmes auxquels Jane Eyre est confronté, dilemmes qui forment plusieurs des principales péripéties qu’elle doit affronter au fil de l’intrigue.

Ce ne sont pas les seules, et d’autres sont de véritables dangers physiques qui confèrent au roman certaines de ses pages les plus sombres : Jane Eyre se trouve à plusieurs reprises seule et menacée de mort par diverses circonstances, qui ne doivent pas grand-chose aux ficelles du roman d’aventure, mais beaucoup à celles du roman réaliste à la Dickens (surtout dans la première moitié du livre), ce qui les rend d’autant plus poignantes. La pauvreté, la famine, la marginalisation sont mises en scène d’une manière saisissante.

On l’aura compris : j’ai été pleinement convaincu par Jane Eyre qui mérite amplement son statut de classique de nos jours. Il m’apparaît moins en rupture frontale avec son époque et moins « hantant » (pour reprendre un mot anglais) que Wuthering Heights d’Emily Brontë, mais il forme une intrigue adroitement composée et brille surtout par ses personnages admirablement campés, tout en disant beaucoup de choses sur son époque. Il faudrait aussi parler du style de Jane Eyre, ce mélange de retenue, de lucidité et d’envolées passionnées vite contenues. Si Wuthering Heights est un orage qui dévaste tout sur son passage pour nous laisser trempés, transis et choqués, Jane Eyre est un nuage de tempête qui n’éclate pas, mais dont les éclairs aveuglent d’autant plus sûrement qu’ils demeurent peu nombreux.

À qui recommander Jane Eyre ? Aux amoureux du romantisme pas trop noir, de la campagne anglaise, des personnages féminins grandioses et de psychologie fouillée. Le premier tiers du livre rappelle beaucoup Dickens. La partie centrale du roman, où Jane Eyre est gouvernante à Thornfield, montre une peinture peu flatteuse de l’aristocratie anglaise qui ne déplaira pas aux amateurs de romans à la Jane Austen et de séries à la Downton Abbey. La relation entre Jane Eyre et St John Rivers constitue une partie moins connue du livre, mais pas la moins intéressante en termes de psychologie. Quant à la relation entre Jane et Rochester, elle constitue un incontournable des lectures romantiques.


George Sand, « Laura. Voyage dans le cristal »

10 juin 2019

Sand-Laura

Référence : George Sand, Laura. Voyage dans le cristal, Clermont-Ferrand, éditions Paleo, « La collection de sable », 2012 (première édition : Paris, Michel Lévy frères, janvier 1864).

Résumé

Alexis Hartz est le neveu et l’étudiant du professeur Tungstenius, un expert en minéralogie aussi brillant que distrait. Les minéraux et la géologie n’inspirent à Alexis qu’une tenace envie de bâiller, jusqu’au jour où son oncle lui présente sa cousine, Laura, belle et intelligente, qui se moque de sa fainéantise. Bien qu’elle soit promise à Walter, un autre élève de Tungsténius, Alexis tombe désespérément amoureux d’elle et trouve une motivation toute nouvelle pour ses études. Au fil de leurs rencontres rares et brèves, Laura lui apprend à se passionner pour la minéralogie. Mais plus Alexis se plonge dans l’observation des pierres, plus il est pris d’étranges visions : un pays lointain, souterrain, entièrement tapissé de minéraux rares et de cristaux colorés. Tout le monde est persuadé qu’il délire, y compris lui, jusqu’à un soir où il fait la connaissance de son autre oncle, Nasias, le père de Laura, un aventurier doté de dons de médium, qui est persuadé que le pays du cristal existe bel et bien.

Mon avis

Laura, sous-titré Voyage dans le cristal, est un livre aussi beau qu’injustement méconnu. Si vous aimez la littérature fantastique à la manière des Contes d’Hoffmann et les récits de voyages extraordinaires capables d’entremêler avec subtilité l’aventure, le frisson, l’humour pince-sans-rire et différents niveaux de lecture possibles, je vous le recommande très chaleureusement. Vous voyez que je commence par la fin, mais c’est précisément pour dire au monde mon amour pour ce genre de coup de foudre de lecture que j’écris sur ce blog, alors je le redis : lisez Laura ! Et si je n’ai pas encore réussi à vous mesmériser suffisamment pour vous donner l’envie irrépressible de lire ce roman, voici quelques détails ci-dessous.

Sand fantastique

On connaît bien les romans champêtres de George Sand comme La Mare au Diable ou La Petite Fadette, on connaît un peu ses romans réalistes comme Indiana (dont j’ai parlé ici). On connaît moins ses romans gothico-philosophiques (comme Lélia qui fit scandale et dont j’ai parlé là) ou ses nouvelles (comme Marianne dont je dis un mot par là). Mais Sand a pratiqué bien d’autres genres, dont le fantastique, dans la lignée du romantisme européen illustré en Allemagne par les Contes d’Hoffmann et dont on a surtout retenu en France des auteurs venus après Sand, comme Théophile Gautier avec ses momies amoureuses ou Guy de Maupassant avec son Horla. Non contente de relater et d’étudier les croyances et les légendes du Berry dans ses Légendes rustiques (dont je dis quelques mots là), Sand a composé plusieurs romans et nouvelles fantastiques. J’ai notamment lu d’elle Les Dames vertes, une histoire de fantômes courte et joliment construite, rééditée dans une édition pour la jeunesse en 2004, à l’occasion du bicentenaire de sa naissance.

Si vous n’appréciez pas les récits fantastiques effrayants et sombres qui confinent parfois à l’horreur, comme ceux de Maupassant, vous pouvez vous rassurer : le fantastique selon George Sand est assez différent. On y trouve des pages de frisson, certes, mais jamais d’horreur cosmique ou de désespoir fataliste où le personnage devient fou, se suicide, etc. Les récits fantastiques de Sand ont quelque chose de plus léger et pour ainsi dire de ludique, un peu comme les nouvelles fantastiques de Théophile Gautier (Le Pied de momie ou Onuphrius par exemple). Contrairement à un Maupassant, dont les textes reflètent les angoisses bien réelles d’un écrivain hanté par des troubles mentaux, Sand a bien les pieds sur terre, ou plutôt dans les Lumières : chez elle, le fantastique ne met jamais vraiment la raison en danger. Les hallucinations qu’on croise dans ses pages ne conduisent pas à la démence, mais communiquent bien plutôt avec la rêverie romantique, l’allégorie psychologique ou la plaisanterie d’étudiant, selon les cas.

Un mélange virtuose de registres

Laura est donc un récit fantastique, mais on y trouve de l’humour – un humour parfois acide, mais le plus souvent gentiment tendre envers ses personnages, à commencer par Tungsténius, vrai professeur Tournesol avant l’heure, et Alexis, étourdi par ses propres pensées comme un Little Nemo in Slumberland avant l’heure (cela fait deux comparaisons avec des bandes dessinées, mais ces deux personnages font assez BD).

Le roman se veut aussi un hommage à la géologie et à la minéralogie, deux sciences auxquelles Sand, curieuse de tout et surtout de sciences naturelles, s’intéressait depuis longtemps. Sand a pratiqué la fiction à but pédagogique longtemps avant Jules Verne, et Laura relève en partie de cette logique. L’amour d’Alexis pour Laura revêt une dimension presque initiatique : beaucoup plus attentif avec elle qu’avec son oncle Tungsténius, le jeune dadais écoute sa cousine lui vanter les mille beautés des minéraux, et en particulier des géodes, ces pierres creuses qu’on peut fendre pour trouver à l’intérieur une cavité aux parois tapissées de petites cristallisations colorées. Sand se régale visiblement à composer ces pages où elle déploie toute son éloquence : les masses de béryls et de saphirs « s’étalent à l’infini en colonnades élancées que tu prends peut-être pour de lointaines forêts, comme tu prends, je le parie, ces fines et tendres verdures de chrysoprase pour des bosquets ». Plus loin, « voici la folle labradorite qui fait miroiter ses facettes tour à tour incolores et nacrées, et l’aventurine à pluie d’argent qui montre ses flancs polis, tandis que la rouge et chaude almandie, chantée par un voyant qui s’appelait Hoffmann, concentre ses feux vers le centre de sa montagne austère ». De quoi vous inciter à aller regarder des photos de minéraux ou à visiter les collections de géologie du Muséum d’histoire naturelle le plus proche !

Instruire en s’amusant, donc ? Oui, mais à dose calculée. On ne trouvera pas chez Sand de chapitres entiers consacrés à des catalogues de minéraux, ni de mini-cours de géologie prolongé. Ces éléments sont savamment distillés dans des passages d’une longueur restreinte, pour ne pas devenir pesants. Et ils laissent régulièrement place à un autre aspect du roman : l’aventure. Si la première moitié du récit se cantonne au musée où Tungsténius et Alexis mènent leurs recherches et accueillent Laura, le neveu étourdi ne tarde pas à partir en voyage, par l’intermédiaire de visions qui deviennent bientôt terriblement réelles. La vision fugace se change en une véritable réalité alternative qui sème la confusion la plus totale dans l’esprit du jeune homme, une réalité alternative dans laquelle il part pour une expédition lointaine.

Lovecraft avant Lovecraft

Dans cette seconde moitié du roman, George Sand signe des pages où les paysages grandioses alternent avec une action pleine de suspense, et où le fantastique touche à son paroxysme. Là encore, il y a des descriptions grandioses. Qu’on en juge avec ce bref passage : « Tantôt les icebergs se découpaient en blocs anguleux qui projetaient au-dessus de nos têtes d’immenses dais frangés de stalactites, tantôt leurs flancs s’écartaient, et nous traversions une forêt de piliers trapus, évasés, monstrueux champignons surmontés de chapiteaux d’un style cyclopéen. »

« Cyclopéen ? rugiront les lecteurs de récits fantastiques. Par Azathoth ! Mais c’est un des adjectifs préférés d’H.P. Lovecraft ! » Eh oui. Et il n’y a pas que cela : toute la partie du livre dont provient cette phrase évoque furieusement Lovecraft. La nuit, la fièvre, le mystère, des personnages de plus en plus inquiétants, des phénomènes naturels inexpliqués… Les Montagnes hallucinées  ne sont pas loin. Lovecraft a-t-il lu Laura ? Aucune idée, mais il n’a pas pu la lire en anglais : le livre n’a été traduit dans cette langue qu’en 1992. Et à vrai dire, les deux auteurs ont des sources communes : les récits d’expéditions polaires, qui se multiplient entre la seconde moitié du XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle. (Pour ce qui est de l’emploi du mot « cyclopéen », je laisse l’enquête aux lexicographes intrépides.)

Il y a plus étonnant encore : si vous lisez le livre jusqu’au bout, vous vous rendrez compte que George Sand joue avec un certain nombre de stéréotypes du récit d’horreur de l’époque et qu’après les avoir installés, elle les distord adroitement. Elle fait en particulier mentir les clichés au sujet des peuples indigènes, clichés que Lovecraft, plus d’un demi-siècle après, reprendra consciencieusement et avec le premier degré scrupuleux de l’homme qui tient à toucher le maigre salaire de son texte auprès de la revue pulp qui daigne le publier. Bref, Sand arrive au passage à parodier Lovecraft 26 ans avant la naissance de ce dernier. Excusez du peu.

Plusieurs niveaux de lecture possibles

Donc, Sand mêle savamment le sérieux et l’humour, la vulgarisation scientifique et la rêverie romantique, l’étude psychologique et sociale à l’aventure, le réalisme au fantastique. Le tout avec une grande maîtrise du dosage et de la structure, puisque le résultat reste cohérent. Mieux : tout cela sert un propos mûrement réfléchi, une fiction qui ménage plusieurs niveaux de lecture possible. Difficile d’en dire trop sans révéler le fin mot de l’histoire, mais on peut lire le récit fantastique au premier degré, ou comme un récit initiatique qui trouve une explication psychologique ou sentimentale, ou encore, sur un plan métatextuel, comme un savant jeu de pastiche et de démarcations envers plusieurs genres qui redéfinit le fantastique. Je m’emporte un peu, mais j’insiste sur le fait qu’on peut tout à fait profiter de la lecture du livre quand on se contente d’en découvrir l’histoire au premier degré. Je veux simplement dire que l’ensemble est comparable à une géode, non pas à cause de son caractère creux, mais au contraire parce qu’on peut creuser l’œuvre pour révéler plusieurs facettes insoupçonnées.

Sand et Verne : l’injuste postérité

Si vous avez lu Jules Verne, le résumé de Laura. Voyage dans le cristal vous rappelle peut-être celui de Voyage au centre de la Terre. Est-ce que Sand se serait inspirée de Verne ? Non, c’est l’inverse ! Laura a été écrit en 1863 et est paru dans une revue littéraire en janvier 1864 tandis que le roman de Verne a été écrit pendant l’année 1864 et est paru vers la fin de l’année, en novembre. Or Verne s’est incontestablement inspiré de Sand pour le sujet, pour le principe de certaines scènes (Alexis et Laura voyagent dans une géode cristallisée géante, et au chapitre 22 du roman de Verne, Axel écrit : « Je m’imaginais voyager à travers un diamant »; je pourrais aussi mentionner les champignons géants cités plus haut, qui réapparaissent chez Verne) et pour plusieurs personnages, à savoir le duo de l’oncle minéralogiste brillant mais excentrique (Tungsténius chez Sand, Lidenbrock chez Verne) et du neveu rêveur (Alexis chez Sand, Axel chez Verne). Tous les personnages ? Non, le personnage féminin disparaît (ou du moins son importance est considérablement réduite : la « petite Graüben » dont Axel est amoureux chez Verne n’a qu’un rôle anecdotique à côté de ce que fait Laura chez Sand).

Faut-il crier au plagiat ? Plutôt à l’inspiration opportuniste, que Sand elle-même jugeait un peu trop proche quand elle a entamé la lecture du roman de Verne. Par bonheur, il y a tout de même des différences nettes entre les deux livres, qu’il s’agisse des nombreuses inventions de Verne fondées sur une documentation différente (l’équipement des voyageurs, la navigation sur une mer souterraine, etc.), de la part réduite du fantastique chez lui et de la réflexion aménagée par les différents niveaux de lecture possibles qui ne montrent pas la même esthétique et la même réflexion sous-jacente. Surtout, Verne n’a jamais caché son admiration pour George Sand, ni dans sa correspondance, ni dans ses romans (dans la bibliothèque du Nautilus, le capitaine Nemo lit « tout ce que l’humanité a produit de plus beau dans l’histoire, la poésie, le roman et la science, depuis Homère jusqu’à Victor Hugo, depuis Xénophon jusqu’à Michelet, depuis Rabelais jusqu’à madame Sand »).

Il faut aussi se remettre dans le contexte de l’époque : en 1864, Sand est une écrivaine bien établie, qui a déjà publié de nombreux romans, nouvelles, articles, essais, dans différents genres, avec plusieurs grands succès (et plusieurs scandales). Verne, lui, vient juste de connaître son premier grand succès avec Cinq semaines en ballon l’année précédente. Verne avait probablement pensé ces ressemblances entre Voyage au centre de la Terre et Laura. Voyage dans le cristal comme un hommage à une écrivaine qu’il comptait parmi ses modèles en matière d’écriture. Il était loin de se douter que la postérité réduirait George Sand à quelques romans champêtres inoffensifs pendant tout le XXe siècle, en ignorant la plus grande partie de son œuvre, dont ses romans fantastiques et d’aventure comme Laura. Ainsi le modèle écrit par « madame Sand » a-t-il sombré dans l’oubli pendant que l’imitation du jeune disciple gravissait peu à peu les marches de la gloire littéraire. Les écrivains de science-fiction, Hollywood, Disney, la BD, les parcs d’attraction : tous se sont emparés du livre de Verne en rejetant un peu plus celui de Sand dans l’oubli.

Injuste destin pour Laura ! J’aimerais voir à quoi ressemblerait un monde où Laura. Voyage dans le cristal aurait été publié chez Hetzel dans une collection pour la jeunesse, illustré par de nombreuses belles gravures, sous une couverture rouge et or, comme l’ont été les livres de Verne. Car le texte de Sand appelle l’illustration (pour ne pas dire le film) et lui aussi peut enflammer les imaginations des petits et des grands. Quel dommage et quel temps perdu ! Sans compter que si Laura avait connu la célébrité qu’il mérite, les petites filles auraient eu beaucoup plus tôt une figure féminine de savante pour leur servir de modèle dans leurs futures études… mais rien ne sert de donner dans l’uchronie éditoriale : ce qu’il faut dans le présent, c’est mieux faire connaître Laura, mieux l’éditer, la commenter, l’étudier, la faire lire.

L’histoire littéraire a fait qu’il est actuellement impossible de parler de Laura sans le rapprocher du roman de Verne que Sand a inspiré. Attention, néanmoins : autant il y a bel et bien eu des emprunts de Verne à Sand, autant les deux romans restent très différents dans leur esthétique et leur structure. Un jour, j’espère, on pourra de nouveau lire Laura sans penser à Verne, ce qui évitera de juger l’un en fonction de l’autre et permettra d’apprécier les qualités de chacun.

L’édition Paleo et les autres éditions récentes

Pour finir, un mot sur l’édition dans laquelle j’ai lu Laura. Le roman a été réédité il n’y a pas si longtemps, en 2012, par les éditions Paleo, qui ont réédité les œuvres complètes (ou a priori complètes) de George Sand. Dans le cas de romans oubliés et restés longtemps indisponibles au format papier comme Laura, cette réédition a un grand mérite à exister. Même si le livre est passé dans le domaine public et est disponible gratuitement en ligne (par exemple sur Wikisource), c’est toujours bon de pouvoir le lire en exemplaire papier à un prix pas trop affreux (17 euros).

Tout récemment, fin 2017, est parue une édition savante du roman par Marie-Cécile Levet dans l’édition en cours des œuvres complètes de Sand aux éditions Honoré Champion. Elle contient un apparat critique précieux. Sa parution est une excellente nouvelle pour les études sandiennes et contribuera certainement à remettre en lumière ce roman injustement oublié. Cependant, son prix (38 euros en neuf) la réserve aux spécialistes, aux fans ou à la consultation en bibliothèque. De plus, j’y ai cherché en vain une mention et une prise en compte de l’article décisif de Nigel Harkness paru en 2012 sur lequel je me fonde à propos de l’influence du roman de Sand sur celui de Verne (1) : c’est une occasion manquée regrettable.

Le mieux serait une réédition en poche avec introduction et notes, capable de replacer le roman dans son contexte et d’en fournir quelques éléments d’analyse (comme j’ai essayé de le faire ici, mais en mieux). J’ai trouvé trace d’une réédition chez Pocket en 2004 (pour le bicentenaire de la naissance de Sand). Elle semble indisponible en neuf, mais peut se trouver d’occasion sans difficulté en ligne.

EDIT : Une autre édition en poche, parue en 2007, est toujours disponible : la réédition chez Motifs Poche, sous le titre Voyage dans le cristal (qui oublie Laura, je me demande bien pourquoi), qui fait suivre le roman de deux nouvelles de Sand : « L’Orgue du Titan » et « Le Géant Yéous ». Ce sont deux contes fantastiques appartenant aux Contes d’une grand-mère, publié nettement après Laura, mais leur présence dans le volume se justifie aisément puisque ces deux histoires puisent leur inspiration dans la géologie, comme Laura. Il existe donc bien une édition de poche pratique et accessible du roman. Tant mieux !

L’illustration choisie pour la couverture de l’édition Paleo me laisse sceptique : je vois mal son lien avec le sujet du livre. Certes, elle n’est pas affreuse non plus. Les fonds blancs et les titres colorés de la collection rendent toujours bien, par ailleurs : c’est déjà ça. J’espère qu’à l’avenir Laura bénéficiera d’une réédition critique qui aidera le grand public à mieux connaître et apprécier ce livre.

(1) Nigel Harkness, « The Metatextual Geology of Verne’s Voyage au centre de la Terre », The Modern Language Review, vol. 107, n°4, octobre 2012, p. 1047-1063.


Angela Carter, « The Bloody Chamber »

4 mars 2019

CarterBloodyChamber

Référence : Angela Carter, The Bloody Chamber, Vertigo, 1995 (première édition : Victor Collancs Ltd., Royaume-Uni, 1979).

The Bloody Chamber, traduit en français sous le titre La Compagnie des loups et autres nouvelles, est un recueil où Angela Carter réécrit des contes célèbres comme Barbe Bleue, La Belle et la Bête, Le Chat botté, La Belle au bois dormant ou bien sûr Le Petit Chaperon rouge.

Des réécritures de contes ? Le sujet est banal, me direz-vous, et vous aurez raison : de nos jours, on croule sous les réécritures de contes, les suites de contes, les parodies de contes, les univers faisant coexister divers contes, en livres, en BD, en films, en séries, en jeux vidéo, du Disney annuel formaté comme un rapport de comptable jusqu’aux faciles Shrek ou Alad’2 en passant par l’enjoué Garulfo en BD, Hansel et Gretel : la comédie musicale sur scène, et cetera et cetera ad libitum et ad nauseam. Certes. Mais il y a deux excellentes raisons de dépasser cette  sensation d’overdose. La première est que ce recueil date des années 1970, période à laquelle le raz-de-marée réécriveur n’en était pas encore arrivé à ce point de saturation, ce qui fait qu’on ferait un mauvais procès au livre en lui reprochant de surfer sur une vague qui ne s’était pas encore gonflée. La seconde est que ces réécritures-là sont magistrales (et largement reconnues comme telles), ce qui veut dire qu’elles valent le détour de toute façon.

Les réécritures de Carter ne sont résolument pas destinées aux enfants. Elles réactivent les aspects les plus sombres des contes de départ : leur violence, parfois leur cruauté, et leurs liens profonds avec la sexualité, autant de thèmes qui se trouvaient au centre de bien des analyses psychanalytiques dans les années 1970. Comme dans les contes d’origine, les personnages connaissent de nombreux malheurs et la fin est loin d’être toujours heureuse. La première originalité de Carter consiste à jouer constamment avec nos attentes. Elle prend plaisir à distordre les contes d’origine, ce qui suppose de les connaître un minimum pour bien en profiter (mais elle choisit des contes largement connus, comme le montrent les quelques titres que j’ai cités plus haut). On attend tel événement, telle réaction d’un personnage, tel détail, et on les retrouve, mais sous des formes et à des moments inattendus, ou bien on les découvre escamotés au profit de rebondissements tout différents.

C’est le plaisir typique de la réécriture, mais Carter en joue de manière virtuose. Ces métamorphoses constantes, sous nos yeux, de l’intrigue attendue que nous croyons prévoir, ne brisent jamais l’immersion, à mon avis : au contraire, elles entretiennent l’atmosphère onirique de ses récits. Comme dans un rêve, on retrouve des figures et des événements connus de longue date, mais redistribués, parfois gonflés ou rapetissés dans des proportions toutes différentes. Un accessoire (la rose, le rouet, le miroir), un monstre (le loup, qui forme la figure récurrente des trois derniers récits) ou un personnage (la Bête) se voit ainsi retravaillé, dédoublé ou réimaginé sous une autre forme. Mieux : Carter se complaît à faire entrer en collision plusieurs contes, ou bien à enchaîner dans le recueil deux adaptations complètement différentes du même, en un bel exemple de virtuosité, une fois encore.

Aux références entre contes viennent s’ajouter d’autres références, romanesques celles-là, qui orientent la tonalité générale du recueil vers une forme de syncrétisme entre divers univers de personnages de fiction célèbres, avec une préférence marquée pour le fantastique et le gothique : on y voit des références à Dracula ou à Carmilla, par exemple, ainsi qu’à une Alice au pays des merveilles nettement plus sombre que celle de Lewis Carroll. Même si les dernières histoires m’ont laissé sur l’impression d’un univers assez sombre, l’humour, l’optimisme et même la fantaisie n’en sont pas absents pour autant : des références à Figaro viennent ainsi structurer le drôlatique Puss-in-Boots (qui réécrit Le Chat botté). Mais l’ensemble conserve une forte personnalité et une forte cohérence autour d’un petit nombre de thèmes décliné en de multiples nuances. On ne s’oriente jamais vers un bric à brac à la L’Affaire Jane Eyre ou Shrek, ni vers un univers encyclopédique entièrement charpenté par une intertextualité érudite comme ce que fait Alan Moore dans son comic La Ligue des Gentlemen Extraordinaires.

Chaque récit (en général) met en place, par ailleurs, un univers différent. Les lieux et les époques varient, tout comme le degré d’ancrage dans l’Histoire et la géographie réelles. Ainsi les premiers contes, dont The Bloody Chamber, se situent dans un cadre résolument contemporain. D’autres, comme The Lady of the House of Love, se situent dans un passé relativement proche, peu avant la Première Guerre mondiale, et comportent des références géographiques précises. D’autres encore, comme les tout derniers contes du recueil (dont The Company of Wolves et The Werewolf), prennent place dans un Moyen âge nébuleux qui doit plus au roman gothique qu’à une quelconque réalité historique.

J’en viens à ce qui m’a le plus marqué dans ce recueil : son style. Il est inséparable de l’art du récit que déploie Carter, puisque chacun de ses contes forme un véritable bijou d’écriture très imagée, évocatrice à souhait, enveloppante, parfumée, raffinée, où une phrase après l’autre nous emporte dans une récit d’associations d’idées et d’images qui nous fait savamment oublier de nous demander où et quand exactement nous nous trouvons, qui parle au juste et quels sont les enjeux de l’histoire… pour mieux nous le révéler ensuite, par le biais de détails adroitement ajoutés ici et là, porteurs d’informations cruciales, comme autant de clés dorées semées dans une épaisse forêt. En dépit de (ou grâce à) la brièveté parfois extrême de ses textes (les plus courts du recueil ne font pas trois pages), Carter montre une habileté de composition étourdissante dans son agencement des informations et met très bien son style au double service de l’ambiance et du suspense.

Mais en dehors même de la manière dont elle distille ses détails, elle donne à lire des phrases magnifiques, dont la syntaxe rappelle la belle prose académique française et n’hésite pas à lorgner parfois du côté du poème en prose, comme le merveilleux The Erl-King qui n’aurait pas déplu aux préraphaélites. Mais ce tyle ne mobilise pas toujours un vocabulaire bien compliqué. Je ne recommanderais pas tout le recueil à des lecteurs débutants en anglais, mais The Werewolf, par exemple, est remarquablement accessible avec son vocabulaire simple qui ne l’empêche pas de mettre en place des effets complexes.

Ce recueil est une superbe découverte et je pense bien m’intéresser ensuite à ses autres recueils ainsi qu’à ses romans. Si vous appréciez la prose de Mélanie Fazi ou de Clive Barker, si vous avez un faible pour les romans gothiques ou pour les contes sombres sans verser dans le gore, The Bloody Chamber a de grandes chances de vous plaire.


George Sand, « Légendes rustiques »

18 février 2019

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Référence : George Sand, Légendes rustiques, gravures de Maurice Sand, Paris, A. Morel, 1858 (réédition lue : Paléo, La collection de sable, 2010).

Présentation de l’éditeur (dans l’édition La Découvrance)

George Sand a écrit les Légendes rustiques à partir des contes et des légendes recueillis dans la campagne berrichonne par son fils Maurice. « Mon cher fils, Tu as recueilli diverses traditions, chansons et légendes, (…) car ces choses se perdent à mesure que le paysan s’éclaire, et il est bon de sauver de l’oubli qui marche vite, quelques versions de ce grand poème du merveilleux, dont l’humanité s’est nourrie si longtemps et dont les gens de campagne sont aujourd’hui, à leur insu, les derniers bardes. Je veux donc t’aider à rassembler quelques fragments épars de ces légendes rustiques, dont le fond se retrouve à peu près dans toute la France, mais auxquelles chaque localité a donné sa couleur particulière et le cachet de sa fantaisie. » George SAND

Mon avis

Les Légendes rustiques sont à mi-chemin entre un recueil de contes et légendes du Berry et un ouvrage d’analyse : Sand rapporte des croyances et des récits réellement répandus parmi la population paysanne du Berry, et elle les accompagne de rapides analyses très accessibles où elle les commente, ébauche des comparaisons entre variantes, et défend l’importance de cette culture à une époque où elle se trouve encore trop souvent méprisée et menacée.

Si vous aimez les livres de l’elficologue Pierre Dubois avec ses encyclopédies de fées et de lutins, ou bien les livres de Claude Lecouteux, ou tout simplement les contes un peu anciens, je ne peux que vous recommander chaudement ce petit livre : loups-garous, meneurs de loups, feux follets, moines fantomatiques, grand’bête nocturne, lavandières de la nuit et autres croyances moins connues sont présentes à chaque page dans des récits courts où les habitants des campagnes berrichonnes ont bien souvent affaire au diable, aux revenants et à l’au-delà.

L’édition originale était accompagnée de gravures par Maurice Sand, le fils de George, qui était peintre et illustrateur. Comme beaucoup d’éditions ne les incluent pas, vous pourrez les trouver sur Internet (Wikipédia par exemple).

Les éditions Paleo rééditent une grande partie des œuvres de George Sand, avec pour ambition de proposer à terme ses œuvres complètes. Cette réédition a avant tout le grand mérite d’exister et de rendre à nouveau disponible au public, sur support papier et à un format A5 pratique, des livres qui, pour certains, avaient fait l’objet d’une négligence absurde de la part des éditeurs depuis de longues années. En contrepartie, Paleo n’accompagne ses textes de presque aucun apparat critique. C’est dommage, car on manque parfois de contextualisation. Au moins cette édition des Légendes rustiques est-elle accompagnée d’un essai Croyances et légendes du centre de la France, écrit par Sand en guise de préface à un livre de Germain Laisnel de La Salle, Croyances et légendes du centre de la France : souvenirs du vieux temps, coutumes et traditions populaires comparées à celles des peuples anciens et modernes, publié en 1875. Mais sans préciser d’où vient ce texte, dont j’ai dû retrouver la provenance par mes propres moyens (merci Gallica). Un point à Paleo pour l’effort, mais la prochaine fois, ce serait mieux d’indiquer clairement d’où sort ce genre de texte ajouté en guise de bonus ou d’annexe.

Et si vous avez envie de vous plonger directement dans le livre gratuitement, c’est possible, puisque, comme toute l’œuvre de George Sand, il se trouve désormais dans le domaine public. Vous pouvez trouver le livre et ses images sur Wikisource par exemple.

Dans le même genre…

J’ai mentionné plus haut les écrits de Pierre Dubois sur les croyances régionales de France : je ne peux que vous recommander ses Grand livre des fées, Grand livre des nains et Grand livre des elfes (pour leur grand travail de synthèse et leurs superbes illustrations par les Sabatier) ainsi que ses recueils Contes du Petit Peuple, Contes de Crime (si ce sont avant tout des histoires en bonne et due forme que vous recherchez).

George Sand a évoqué les croyances et superstitions locales du Berry dans de nombreux autres livres, quoique souvent en passant. La Petite Fadette en parle régulièrement, par exemple. Parmi les pièces de théâtre de Sand (sans doute la partie de son œuvre la plus méconnue aujourd’hui), vous pourrez lire avec intérêt Le Drac où c’est une créature surnaturelle qui tombe amoureuse d’une mortelle. Si vous voulez explorer d’autres textes de George Sand qui se rattachent à la littérature fantastique, je vous conseille Laura. Voyage dans le cristal (lien vers le billet que je lui ai consacré), où c’est un musée de géologie qui sert de point de départ à une étrange aventure.


André Dhôtel, « L’Azur »

10 décembre 2018

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Référence : André Dhôtel, L’Azur, Paris, Gallimard, 1968 (édition consultée : réédition dans la collection « Folio » imprimée en 2003).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Émilien Dombe s’engage comme chef de culture dans une ferme du hameau de Rieux qui domine une vallée livrée aux ronces et aux épines. On y raconte une étrange légende, prétexte aux intrigues où les intérêts se mêlent aux passions amoureuses : une jeune fille inconnue apparaîtrait de temps à autre dans la campagne. Un jour, Émilien rencontre une jeune fille et découvre qu’elle n’est qu’un fantôme. Sa vie s’en trouve entièrement bouleversée… »

Mon avis

Voilà un roman qui m’a dérouté de bout en bout et dont je ne sais toujours pas bien quoi penser, si ce n’est qu’il témoigne d’un art du récit incontestable. Dès les premières pages, j’ai été frappé par la personnalité du personnage principal : Émilien Dombe semble indifférent à tout, désinvolte envers tout le monde y compris envers lui-même, et déterminé à mener une vie banale et sans surprise. Le style des premières pages a lui aussi de quoi surprendre : sec, avare en détails sur les décors ou les personnages, il reflète les pensées d’Émilien. Le résultat ne m’a pas paru très agréable à lire, et j’en ai été d’autant plus surpris que je connaissais jusque là André Dhôtel par ses petits livres les plus connus (je crois) : Le Pays où l’on n’arrive jamais et L’Enfant qui disait n’importe quoi, des histoires qui relèvent davantage du conte poétique fantaisiste et optimiste. Rien ne me préparait à la triste sécheresse de ce début de roman, au point que j’ai failli abandonner après quelques pages.

J’ai pourtant persévéré, curieux de ce roman dont le style ne ressemblait à rien de ce que j’avais déjà lu. Assez vite apparaît dans l’histoire un élément potentiellement fantastique : les apparitions d’une jeune femme fantôme. Bon, est-ce un roman fantastique, alors ? Peut-être, mais le fantastique y est alors pris comme prétexte pour faire ressortir la vanité, la mesquinerie mais aussi l’étrangeté globale de tous les habitants de Rieux, le village perdu où Émilien s’est retrouvé parachuté. Notre héros s’efforce de s’intégrer dans la communauté locale et d’exercer son métier de chef de culture en entreprenant le défrichage et la mise en culture de terres jusqu’à présent négligées. Sauf que ses bonnes intentions ne lui valent ni considération ni soutien, au contraire. Les gens de Rieux paraissent se complaire dans des machinations et de petits secrets dont Émilien se persuade vite qu’ils ne dissimulent qu’un grand vide, mais ils tiennent à rester dans leur marasme où rien n’avance et ne laissent aucun étranger débloquer la situation. Le jeune homme en fait l’expérience à ses dépens. Le roman avance et Émilien paraît se résoudre à avancer dans sa vie, au mépris du qu’en dira-t-on de Rieux. On semble d’acheminer vers un pur roman réaliste, une étude de mœurs des gens de province que Balzac aurait pu adouber, mais rédigée à la façon d’un Nouveau Roman.

Et pourtant non : d’autres rebondissements surviennent, qui m’ont fait m’interroger sur la part du fantastique. Sans dévoiler toute l’intrigue, disons que le caractère vigoureusement indifférent d’Émilien, sa désinvolture et sa détermination cachent eux aussi quelque chose, qui va se révéler peu à peu. Le dénouement m’a laissé songeur tant il demeure ouvert sur les causes des derniers rebondissements : psychologiques ou surnaturelles ? Apprentissage vain façon L’Éducation sentimentale ou véritable histoire d’une région hantée ? À chacun d’en juger selon son approche du livre.

Ce qui m’a impressionné dans ce livre, c’est la façon dont il tourne constamment autour de choses qui ne sont pas dites (même, voire surtout, quand on a enfin l’impression que quelqu’un va les expliquer). Quant au personnage principal, dont on épouse le point de vue tout au long du roman, il n’est pas entièrement fiable et on se retrouve peu à peu forcés de deviner de plus en plus de choses « par-dessus son épaule ». Tout cela est amené insensiblement, avec une rouerie d’écrivain qui montre une plume aguerrie. De fait, André Dhôtel a énormément publié (plusieurs dizaines de romans et de récits) et cette expérience se sent dans la complexité du récit qu’il tisse, le tout sous une apparence de simplicité désarmante.

Bien que L’Azur se situe en apparence aux antipodes complets des contes que je connaissais déjà, comme L’Enfant qui disait n’importe quoi, on retrouve par moments le goût de l’écrivain pour les mots étranges à travers les plaisirs fugaces d’Émilien qui marque des temps d’arrêt pour savourer tel ou tel nom d’espèce végétale ou animale croisée sur son chemin. De même, il prend souvent de brèves pauses pour regarder le ciel, d’où l’azur du titre. Tout cela devient plus important au fil du livre. Mais son sens et son humeur conservent une savante ambiguïté : engluement dans la morosité d’un trou perdu ou bien libération progressive envers les attentes initiales du début de carrière ? Là encore, une grande part est laissée à votre interprétation personnelle.

Livre déroutant, à ne pas lire si vous n’avez pas le moral, L’Azur vaut néanmoins très largement le détour par son jeu de trompe-l’œil avec les attentes du lecteur et par son ambivalence constante qui donne beaucoup à deviner, à penser et finalement à rêver.


[BD] « Aquarica », tome 1, de Sokal et Schuiten

16 avril 2018

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Référence : Aquarica, tome 1, scénarisé par Sokal et Schuiten sur des dessins de Sokal, éditions Rue de Sèvre, octobre 2017. (Série prévue en deux tomes.)

L’histoire

Dans un petit village côtier peuplé de baleiniers, Roodhaven, un mystérieux crabe géant apparaît un soir sur la plage. Un crabe dont la carapace est faite en partie de débris de navires… Avec lui vont remonter des souvenirs d’un naufrage qui hante le village depuis vingt ans, celui du plus grand baleinier de la flotte, coulé avec les 78 marins de son équipage par une baleine géante légendaire dont les survivants ont juré de se venger un jour. Greyford, un jeune océanographe envoyé pour expertiser l’étrange créature marine se rend bientôt compte qu’elle est encore plus déroutante qu’elle n’en a l’air. Aidé d’O’Bryan, un policier qui compte parmi les rares personnes raisonnables du coin, Greyford va tenter d’y voir plus clair sur les origines de ce crabe géant. C’est compter sans la volonté de vengeance des survivants du naufrage, qui sont bien décidés à élucider la vérité pour leur propre compte, avec une seule idée en tête : retrouver cette baleine géante et la tuer.

Mon avis

J’aurais du mal à être objectif sur la question : Sokal et Schuiten, qui ont scénarisé la BD ensemble tandis que Sokal la dessine, comptent parmi mes auteurs favoris. Schuiten est connu pour son travail sur Les Cités Obscures, tandis que Sokal a plusieurs cordes à son arc : auteur de BD comme les enquêtes de Canardo (en ligne claire) ou plus récemment Kraa (au dessin plus détaillé), il est aussi un auteur de jeux vidéo important avec des jeux d’aventures et d’enquête comme L’Amerzone et les Sybéria, qui ont en commun avec les albums des Cités obscures d’être situés dans des pays fictifs rappelant étrangement certains pays réels, le tout dans une fin de XIXe et un début de XXe siècle alternatifs. Il était inévitable et on ne peut plus souhaitable que ces deux-là se rencontrent et travaillent ensemble : c’est chose faite avec Aquarica, et le résultat s’annonce fort bon.

Aquarica ne manquera pas de plaire à qui connaît déjà les œuvres précédentes des deux auteurs, tout en restant très accessible à qui ne les a pas encore lus puisqu’il ne s’inscrit dans aucun univers préexistant. C’est un très bon mystère marin, quelque part entre Moby Dick (pour les baleiniers et les baleines légendaires) et Aquablue (mais je ne peux pas trop vous dire pourquoi). Comme souvent dans les œuvres de Sokal, la faune et la flore y ont une grande importance, mais on y retrouve aussi l’attachement de Schuiten aux romans d’aventure du XIXe siècle, avec leurs figures de savants et leurs journaux de voyage (quoique Sokal a beaucoup pratiqué la chose aussi !). Les joueurs des Sybéria et les lecteurs de Kraa retrouveront le talent de Sokal pour les personnages aux trognes marquantes et aux façons de parler bien distinctes : il n’y a rien de commun entre le verbe haut des vieux marins couturés de Roodhaven et l’éloquence scientifique de Greyford, comme il l’apprend vite à ses dépens.
Les 72 pages que compte l’album autorisent les auteurs à approfondir confortablement l’intrigue et à mettre en scène un nombre élevé de personnages. Les mystères succèdent aux mystères dans ce premier tome, mais les révélations ne se font heureusement pas attendre non plus, ce qui permet de renouveler le suspense et de préparer un second tome qui s’annonce encore plus riche en action, mais aussi en nouvelles découvertes maritimes déroutantes. Le tout se dévore et m’a laissé déjà impatient de lire la suite.

On pourra tout au plus reprocher à l’album d’employer des ficelles déjà bien connues par les lecteurs des albums précédents des deux auteurs. Mais est-ce vraiment un défaut ? Pas sûr, au vu du plaisir que j’ai pris à retrouver ce type d’univers et d’ambiance, toujours aussi délicieusement évocateur, appliqué à ce monde différent qu’est le monde marin. C’est que les auteurs sont rompus à l’utilisation de ces procédés et qu’ils assemblent mystères, secrets, récits enchâssés et évocations du passé avec adresse. Sans compter que le scénario laisse espérer aussi des ingrédients plus originaux. La seule limite que je peux trouver à ce premier tome réside dans le personnage d’Aquarica, censé être naïve, certes, mais peut-être un peu trop clichée dans sa façon de l’être. C’est cependant un peu tôt pour en juger et tout se jouera au second tome. Dans tous les cas, quand bien même ce diptyque ne serait « que » la réitération de ficelles classiques, le tout est si bien ficelé et si agréablement dessiné, avec de belles ambiances de lumière et de couleurs, que je ne bouderai pas mon plaisir pour autant et que je vous invite à faire de même.

J’ai posté cette critique le 22 janvier 2018 sur le forum du Coin des lecteurs avant de la retravailler pour la poster ici.


Monique Lancel, « La Tentation du capitaine Lacuzon »

28 février 2017

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Référence : Monique Lancel, La Tentation du capitaine Lacuzon, Paris, L’Harmattan, collection « Théâtre des 5 continents », 2014, 72 pages.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« 1639. Les armées de Richelieu envahissent la Franche-Comté. C’est la guerre de Dix Ans, effroyable. Des partisans comtois se sont levés contre l’occupant: à leur tête, le capitaine Lacuzon. Il a donné rendez-vous à ses compagnons, dispersés lors d’une attaque surprise, dans l’auberge que tient sa vieille amie Perrine. Survient une étrange jeune fille, séduisante, provocante… Qui est-elle ? Une espionne ? Une aventurière ? Une victime ? Peut-être est-elle folle… Ou bien…

Entremêlant l’Histoire et la légende, une pièce à la fois réaliste et fantastique, qui parle de guerre et de désir…

Conteuse, comédienne, dramaturge, mais aussi bibliothécaire de jeunesse, Monique Lancel est une amoureuse des mots. Dans ses pièces, de tonalités différentes, elle parle du désir féminin, de la création, de la rencontre douce ou violente entre l’homme et la femme, entre l’humain et le surnaturel. Fascinée par le merveilleux, elle puise aux sources légendaires de cette Franche-Comté, pays de ses racines, qu’elle aime et connaît si bien !« 

Mon avis

Avertissement : j’ai eu l’occasion de lire cette pièce par l’intermédiaire d’une amie qui connaît l’auteure. Il va de soi que je partais avec un préjugé favorable. (Mais, au fond, c’est le cas chaque fois que je lis un livre recommandé par un ou une proche.) En outre, cet avis est un avis de lecture (je n’ai pas vu la pièce).

L’avantage d’avoir reproduit ci-dessus le quatrième de couverture du livre est que certaines informations sur la pièce ont déjà été données et que je vais directement pouvoir les nuancer. Disons-le tout de suite : en dépit de son ancrage dans l’Histoire, cette courte pièce de théâtre qu’est La Tentation du capitaine Lacuzon me semble avant tout placée sous le signe du surnaturel. J’aurais bien dit « des contes » si je ne m’étais pas rendue compte rétrospectivement qu’au fond, la pièce fonctionne aussi très bien sur le mode du fantastique, c’est-à-dire d’une ambiguïté constante sur le caractère réel ou non du surnaturel auquel les personnages croient (ou sont tentés de croire). Le recours à un personnage historique réel, le résistant franc-comtois Claude Prost dit Lacuzon (né autour de 1607, mort autour de 1681), se justifie surtout par une légende attachée à ce personnage. Elle n’est pas très connue et il vaut mieux pour vous que vous l’ignoriez si vous voulez profiter au mieux des rebondissements de la pièce, ce qui va m’obliger à ne pas en dévoiler trop sur l’histoire dans cet avis. Sachez en tout cas que, même si la pièce prend le soin de restituer la rudesse du XVIIe siècle, elle a mieux sa place aux côtés des pièces inspirées de contes, comme Ondine de Giraudoux, par exemple.

Une deuxième chose à savoir  : cette pièce met en présence trois personnages, ni plus ni moins, et, sans les quelques déplacements qu’elle comprend, elle pourrait presque être un huis clos. Voyez plutôt : au sortir d’un guet-apens tendu à ses soldats, le capitaine Lacuzon vient chercher de l’aide dans une auberge auprès de la vieille Perrine, son amie et ancienne maîtresse. Quelques instants plus tôt, cependant, une étrange jeune femme, la Demoiselle, est entrée dans l’auberge. Tout le reste de la pièce explore les relations entre ces trois personnages, leur passé connu ou encore ignoré, leur caractère, leur nature véritable. Unité de lieu (la salle de l’auberge), unité de temps (quelques heures), unité d’action (je ne détaillerai pas pour ne pas trop en dire), tout y est. C’est dans ce cadre intimiste que le doute fantastique s’installe, titillant les croyances, et que le surnaturel point bientôt, avec la question que tout le monde se pose dès la première scène : qui est la Demoiselle et que vient-elle faire ici ?

J’ai peut-être été influencé dans ma lecture par le quatrième de couverture qui précisait que l’auteure est aussi conteuse, mais j’ai très vite eu l’impression de lire un conte mis au théâtre. Pas seulement à cause du surnaturel et du type de créature auquel les personnages ont (ou pensent avoir) affaire, mais aussi à cause du style. Ce n’est pas ici ce que les préjugés feraient appeler une pièce « très écrite » : les phrases restent courtes, la langue imite le parler populaire, les didascalies restent en général brèves elles aussi (tout en en disant quelquefois un peu trop sur la psychologie des personnages alors que les répliques proprement dites fonctionnent très bien en elles-mêmes pour planter les trois rôles et leur interaction). Mais ces partis pris de style fonctionnent très bien, d’abord parce qu’ils sont en accord avec les personnages mis en scène, mais aussi parce qu’on les sent pensés de bout en bout pour l’oral, pour la voix et la scène. Économe de ses mots, la pièce n’en déploie pas moins une langue pleine de couleur et de saveur, joliment évocatrice, qui installe un bon cadre pour la magie dont il est bientôt question. Elle semble bien taillée pour réussir ce que doivent tenter toutes les pièces de théâtre aux petits moyens : stimuler l’imagination au maximum à partir des seuls mots ou presque, aidés qu’ils sont de très peu d’accessoires.

La structure dramatique, elle, est assez classique mais éprouvée et n’aurait pas déparé dans une nouvelle : après une installation rapide du suspense, des secrets émergent, des événements troublants se produisent qui rendent le surnaturel soudain probable, des vérités passées resurgissent, jusqu’à ce qu’un choix final amène la chute. L’économie dont je parlais à propos du style vaut aussi au niveau de la pièce entière : tout est dit en douze scènes couvrant à peine une soixantaine de pages, et j’en suis ressorti avec l’impression qu’il n’y avait pas une scène de trop et pratiquement pas un mot de trop non plus. Ne nous trompons pas sur l’impression de simplicité qui en ressort : ce n’est pas si facile à réussir.

Grâce à tout cela, la pièce réussit bien, à mon avis, à évoquer un univers d’une belle profondeur qui dépasse largement les quelques événements que nous voyons directement sur scène. Elle nous plonge dans l’imaginaire populaire de la France de l’Ancien régime, où les contes et les croyances locales côtoient sans rupture particulière les soubresauts de l’histoire militaire. L’espace théâtral est utilisé au maximum pour faire de la scène une caisse de résonance de l’imaginaire : sur la scène, c’est la salle de l’auberge, avec la lumière et la chaleur du feu, et Perrine avec sa sagesse populaire et son attention à l’autre ; dehors, on imagine la guerre, les traîtres, la mort violente, la nuit qui tombe, et toutes les légendes auxquelles Perrine croit et auxquelles Lacuzon croit aussi, même s’il s’en défend. Les paroles échangées sur scène alimentent ainsi à merveille ce qu’on imagine sur ce qui n’est pas montré.

Les amateurs de contes, des livres de Pierre Dubois ou de pièces comme Ondine de Giraudoux, devraient sans problème y trouver leur compte, avec, au passage, la découverte ou redécouverte d’un épisode de l’histoire de la Franche-Comté que j’ignorais complètement en ouvrant le livre. La pièce m’a aussi fait penser à une nouvelle de Jean-Philippe Jaworski dans Janua Vera, « Le conte de Suzelle », par la façon dont elle évoque diverses échelles de temps naturel et surnaturel dans la campagne médiévale.

Ajoutons à cela que le trio des personnages fonctionne globalement bien, puisque chacun révèle peu à peu des facettes insoupçonnées au fil des scènes et que les relations entre les trois ont toutes les raisons de rester équivoques et imprévisibles jusqu’au bout. Un seul regret, peut-être : que le capitaine Lacuzon soit finalement celui des trois qui révèle le moins de profondeur, mais cela se justifie sûrement par ce que le dénouement lui réserve.

J’émettrai un second regret plus justifié : le titre, avec sa notion de tentation très chrétienne, et le quatrième de couverture qui présente la Demoiselle comme simplement « séduisante, provocante », simplifient beaucoup le personnage et les enjeux dramatiques et ne donnent pas une juste idée du propos de la pièce, qui donne un portrait bien plus nuancé (et mystérieux) de la Demoiselle et de ses relations avec Lacuzon.

Précisions avec des révélations sur l’intrigue et le dénouement de la pièce

Attention, à ne pas lire si vous voulez garder la surprise à la première lecture de la pièce !

La Tentation du capitaine Lacuzon se fonde, comme on le découvre dans la seconde moitié de la pièce, sur la légende de la Vouivre, qui a déjà été évoquée par plusieurs belles plumes dans la littérature française, dont Marcel Aymé dans le roman éponyme, mais aussi Bernard Clavel dans un très court conte de son recueil Légendes des lacs et rivières (Hachette, 1979, réédité au Livre de poche « Jeunesse » l’année suivante). Vous connaissez peut-être les ingrédients favoris de ce genre de conte : la belle jeune femme qui se baigne dans la rivière, son rubis laissé sur la berge sans surveillance apparente, le désir de voler le rubis qui gagne bien vite le jeune homme surprenant la scène, les vipères qui surgissent des herbes en masse pour défendre le bijou, la jeune femme qui se change en serpent ailé crachant le feu… Il y a de quoi en mettre plein la vue, mais, en l’occurrence, la pièce préfère un surnaturel plus discret, d’où ma comparaison avec le théâtre de Giraudoux, et elle peut ainsi s’autoriser le doute du fantastique.

La figure de la Demoiselle se révèle très complexe et confère une profondeur nouvelle au personnage de la Vouivre, en une variante de la légende probablement influencée par les thèmes de prédilection de l’auteure. Comme on s’en doute très vite, la Demoiselle n’est pas une jeune femme ordinaire. Elle est tout ce qu’on veut sauf jeune. Et elle n’est pas une femme, mais une entité non-humaine capable d’en prendre la forme au besoin, ce qui ne l’empêche nullement de se présenter comme nettement féminine au cours de quelques répliques joliment mystérieuses qui laissent voir en elle soit une déesse, soit une sorte de fée liée à la région, soit même une personnification de la magie inhérente à la Comté que défend Lacuzon. La posture insouciante et ludique qu’elle adopte dans ses relations avec les humains et avec l’Histoire, mais aussi la collision entre des échelles temporelles radicalement différentes qui se produit lorsqu’elle essaie de dialoguer avec Lacuzon, ce sont les deux aspects qui m’ont fait penser au « Conte de Suzelle » de Jaworski avec son personnage d’elfe qui vit des siècles et peine à comprendre les tourments d’une paysanne humaine, si tant est qu’il s’en soucie le moins du monde. Le malheur de Lacuzon, comme la déception de Suzelle, sont des drames terribles pour des humains, mais peu de choses aux yeux de telles entités légendaires. Il y a donc dans la pièce une évocation allusive du temps long de la féerie qui me semble réussie et intéressante.

La platitude de Lacuzon, elle, s’explique mieux une fois le dénouement atteint : Lacuzon n’est pas parvenu à accepter sa condition d’homme devenu dès sa petite enfance l’objet d’un accord entre ses parents et la Vouivre. Prisonnier de ce roman familial, il ne trouve moyen d’affirmer sa personnalité propre que par le refus, ce qui pourrait à la limite en faire une figure tragique, et de fait il finit maudit.

Ce dénouement m’a aussi intéressé dans la mesure où il rejoint l’imaginaire des contes et légendes médiévaux dans leurs aspects les plus sombres et non pas seulement dans les aspects les plus légers de leur fantaisie.

Fin des révélations sur l’intrigue.


Élisabeth Ebory, « Novae »

15 juin 2013

Ebory-Novae

Référence : Élisabeth Ebory, Novae, Paris, Griffe d’encre (collection « Novella »), 2011.

Quatrième de couverture

Alwaïd, petite fille de bonne famille, désobéissante, crache du feu sur une plage et aperçoit au fond des flammes une vision fugace… Sous le regard implacable de sa mère, protégée comme un bibelot, Alwaïd grandira, s’échappant en rêve de sa prison bourgeoise.

Aphélie, étoile errante volée à la nuit, rencontre Vincent, le peintre. Séduit par le mystère de son silence, il l’invite à devenir son modèle. Elle posera pour lui, assaillie par ses souvenirs, tourmentée par les ténèbres qui la guettent.

Rien ne lie les deux jeunes femmes.

A priori.

Mon avis

Voici un petit livre que j’ai acheté il y a quelques jours et dévoré dans la foulée. Dans un contexte qui n’est jamais très précisément décrit, mais qui correspond en gros à l’Occident de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle, nous suivons les deux personnages principales, Alwaïd et Aphélie, dans deux parcours parallèles dont on découvre peu à peu les similarités et les contrastes, ainsi, bien sûr, que ce qui les lie l’une à l’autre. Ni roman ni nouvelle, Novae est une novella, format intermédiaire auquel Griffe d’encre consacre l’une de ses collections. On peut aimer plus ou moins cette longueur, de même que certains lecteurs n’aiment pas les nouvelles, semble-t-il. Personnellement, je ne suis pas difficile, j’aime tous les formats… J’ai tendance à penser que la qualité d’un texte vient de son équilibre interne plutôt que de sa longueur, et, en l’occurrence, je n’ai pas le sentiment d’être resté sur ma faim, ni d’avoir eu à subir des longueurs inutiles : en termes de tension dramatique, l’ensemble m’a paru bien fonctionner.

En termes de style, Élisabeth Ebory (dont ce n’est pas le premier essai, mais dont je n’avais encore rien lu) a une écriture qui m’a fait un peu penser à celle de Mélanie Fazi : un style fait d’énoncés généralement simples et proches de la langue courante, plutôt que de belles périodes de prose classique. La différence, il me semble, vient des images fortes qui ponctuent les phrases, changeant régulièrement ce style simple en prose poétique, et installent ainsi très efficacement l’atmosphère fantastique de la novella, comme les trucs d’éclairage et de mise en scène le feraient dans un bon film. Les paysages, la succession du jour et de la nuit, ressortent plus fortement, et Aphélie et Alwaïd évoluent ainsi dans un univers parcouru de puissances invisibles, où elles découvrent progressivement leurs capacités hors du commun, sans jamais parvenir à s’orienter ou à maîtriser complètement leurs propres sensations.

Du côté de l’intrigue, le passé des deux jeunes filles et le comment du pourquoi sont révélés par allusions progressives, et l’action fait la part belle aux scènes du quotidien et aux sous-entendus plutôt qu’à l’action, aussi rare que généralement peu souhaitable pour les protagonistes.

Outre l’atmosphère de cet univers, qui m’a paru très réussie, j’ai particulièrement apprécié l’ambiguïté des personnages. Je ne peux pas vraiment en discuter sans dévoiler des éléments de l’intrigue qui gagnent à être découverts au fil de la lecture, mais, en gros, on ne nous force jamais à catégoriser tel ou tel personnage comme gentil ou méchant, et je ne pense même pas qu’il y ait moyen d’en décider vraiment une fois le livre terminé. Le dénouement (qui laissera peut-être sur leur faim certains lecteurs) me paraît préserver habilement cette ambiguïté.

J’ai bien aimé ce livre, ne serait-ce que par la capacité qu’il a eu à me scotcher peu à peu (dans le rayon, puis chez moi, de sorte que j’y ai passé une bonne soirée de lecture, alors que je n’avais pas spécialement prévu de le lire tout de suite), mais aussi en bonne partie à cause de sa prose imagée et de son univers tout en clairs-obscurs et en ambiguïtés. Que n’ai-je pas aimé ? Ma foi, en étant sévère, je pourrais dire que je préfère quand même la prose encore plus travaillée, mais l’écriture reste tout de même très honnête. Sinon, à y repenser quelques jours après, les ficelles de l’intrigue sont peut-être un peu classiques ; mais toute l’habileté consiste en leur dévoilement progressif, et dans l’atmosphère qui s’installe à la lecture. Une bonne découverte, donc.

Remarquez qu’Élisabeth Ebory avait déjà publié chez le même éditeur un recueil de nouvelles, À l’orée sombre, en 2009, mais je ne l’ai pas lu. Plus d’informations sur ses autres publications sur le site de l’éditeur si ça vous intéresse.

Avis initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 7 août 2011.