[BD] « Médée », par Peña et Le Callet

11 novembre 2019

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Référence : Nancy Peña (dessin), Blandine Le Callet (scénario), Céline Badaroux-Denizon et Sophie Dumas (mise en couleurs), Médée, Bruxelles, Casterman, 2013-2019, 4 tomes.

Présentation de l’éditeur

« Un mythe réinventé : la vérité sur une femme libre, savante et meurtrière

Médée est surtout connue pour être la magicienne qui aida Jason à conquérir la toison d’or, et la femme qui, des années plus tard, tua ses enfants pour se venger d’avoir été abandonnée. Entre les deux, une série d’aventures, de voyages et d’exils jalonnés de meurtres abominables.

Qui Médée était-elle vraiment ? Une mère aimante et une amoureuse assumant ses désirs, que sa passion finit par égarer ? Une femme libre refusant la tyrannie des hommes ? Une barbare venue semer la confusion dans le monde civilisé des Grecs ? Une sorcière redoutable, maîtresse de forces occultes ? Un monstre, tout simplement ?

Pour percer ce mystère, c’est Médée en personne que la romancière Blandine Le Callet et l’illustratrice Nancy Peña ont choisi de nous faire entendre : par-delà calomnies, exagérations, et déformations infligées par le temps, Médée nous raconte sa véritable histoire, depuis les jardins luxuriants de son enfance en Colchide jusqu’à l’île mystérieuse d’où elle livre son ultime confession. »

Le contexte

Médée, un sujet idéal

Médée est l’une des héroïnes les plus célèbres et l’une des plus ambivalentes de la mythologie grecque. Dotée de grands pouvoirs magiques, tour à tour secourable et bienveillante ou implacable et cruelle, la magicienne originaire du royaume de Colchide est présente dans plusieurs mythes distincts, qui nous sont parvenus par des œuvres appartenant à des genres littéraires très différents les uns des autres. Elle apparaît d’abord dans plusieurs épopées appelées les Argonautiques, c’est-à-dire les voyages des marins du navire Argo, les Argonautes, menés par Jason d’Iolcos jusqu’en Colchide où ils cherchent à s’emparer de la toison d’or. Personnage secondaire de l’épopée, Médée joue pourtant un rôle décisif en apportant son aide à Jason dont elle est tombée amoureuse, sans hésiter à s’opposer pour cela à son propre père, Aiétès, roi de Colchide, descendant du dieu Hélios. C’est grâce à elle que Jason parvient à ses fins et, en échange, il la prend pour épouse et la ramène en Grèce. Plusieurs poètes grecs et romains ont composé des Argonautiques. La plus connue est sans doute celle d’Apollonios de Rhodes, poète de l’époque hellénistique qui s’est trouvé à la tête de la légendaire bibliothèque d’Alexandrie, en Égypte (excusez du peu).

Nous retrouvons Médée dans une œuvre plus ancienne mais qui conte l’une des aventures qu’elle a vécues après les événements de la quête de la toison d’or : une tragédie composée par le poète Euripide, dont elle est cette fois le personnage principal. Comme la plupart des tragédies, la pièce de théâtre d’Euripide évoque les malheurs des puissants. Devenue reine aux côtés de Jason, Médée se voit répudiée par son ingrat de mari au profit d’une nouvelle épouse, plus jeune, grecque, riche et puissante. La vengeance de la magicienne éveille la terreur chez les spectateurs. Par la suite, plusieurs autres auteurs grecs et romains reprennent ce sujet, l’un des plus connus du côté romain n’étant autre que Sénèque, dont la Médée, particulièrement sombre, a bénéficié récemment de plusieurs traductions nouvelles.

On connaît de nombreuses autres aventures de Médée en dehors des quelques grands textes dont je viens de parler (Le Callet a notamment puisé chez Ovide), mais ces quelques grands traits du mythe suffisent pour ce que je voulais montrer, à savoir que Médée constitue un personnage idéal pour servir de sujet à une fiction mythologique, et les autrices de cette bande dessinée l’ont bien compris.

Deux aspects des réécritures récentes des mythes : historicisme et féminisme

Ajoutez à cela la vogue actuelle des réécritures de mythes, tous supports confondus : littérature pour adultes ou pour la jeunesse, bande dessinée, cinéma, séries télévisées ou diffusées sur Internet, et même des jeux vidéo… sans parler des nombreux sites Web ou chaînes Youtube offrant des résumés ou des « cours » plus ou moins fiables sur les mythes. N’en déplaise aux administratifs qui multiplient les coupes budgétaires et les restrictions de moyens dans l’enseignement des langues anciennes, l’humanité, sous nos latitudes et sous les autres, s’intéresse plus que jamais aux littératures de l’Antiquité.

À la différence des œuvres à sujet historique, scientifique ou philosophique, les récits mythologiques tirés des épopées et des tragédies font l’objet d’une tradition de réécritures et de réinterprétations restée ininterrompue depuis l’Antiquité. Chaque époque, chaque région du monde, chaque culture, chaque langue aime s’approprier les mythes et les légendes, s’exprimer par leur intermédiaire, faire vivre les histoires anciennes en les métamorphosant plus ou moins au passage. Depuis la fin du XXe siècle, la tendance est aux réécritures dites « historicisantes » des mythes. Une réécriture historicisante repose pourtant sur un paradoxe profond : raconter un mythe en minimisant ses éléments les plus merveilleux (monstres, magie) et en l’ancrant dans une période historique précise, afin d’obtenir un récit vraisemblable qui pourrait s’être réellement produit. Pourquoi un tel déploiement d’efforts alors qu’un mythe n’a que rarement plus de fondement historique qu’un conte, alors que, par exemple, la guerre de Troie, si elle a eu lieu, n’a guère été qu’une escarmouche devant une ville bien moins puissante et prospère que la Troie de l’Iliade, et qu’Ulysse ou Achille n’ont certainement jamais existé, pas plus que Médée ou Jason ou la toison d’or ? Mystère. Le fait est que c’est une tendance de fond dans les réécritures récentes des mythes (aussi bien grecs qu’issus d’autres cultures, puisque l’écrivain américain de science-fiction Robert Silverberg s’est adonné à cet exercice avec l’épopée mésopotamienne de Gilgamesh dans son roman Gilgamesh, roi d’Ourouk).

Un exemple célèbre, mais à mes yeux complètement raté, de ce type de réécriture, est le film Troie de Wolfgang Petersen, qui racontait la guerre de Troie en supprimant toutes les apparitions des dieux et tous les éléments surnaturels (hors de question de laisser les chevaux d’Achille lui prédire sa mort), pour un résultat qui n’est parvenu à me convaincre ni en tant qu’adaptation (trop d’écarts injustifiés avec les épopées homériques), ni en tant qu’œuvre autonome (longuette, plate, filandreuse). On peut faire bien mieux, et l’auteur de BD américain Eric Shanower le démontre superbement avec son comic L’Âge de bronze, qui, sur le même postulat de réécriture historicisante de la guerre de Troie, livre un récit à la fois très fidèle à la tradition et riche en réinventions intelligentes, porté par un dessin soigné et par un scénario bien ficelé (ce récit-fleuve est encore en cours : j’espère que l’auteur parviendra à le boucler).

Avant d’aborder la bande dessinée Médée, il faut évoquer une autre tendance forte dans les réécritures de mythes actuelles : la mise en valeur des figures féminines, parfois (pas toujours) dans un esprit féministe. J’ai eu l’occasion de chroniquer ici plusieurs livres de ce type, dont l’inégale Penelopiad de Margaret Atwood qui réécrit l’Odyssée du point de vue de Pénélope et le très beau Lavinia d’Ursula Le Guin, qui sort du silence et de l’oubli Lavinia, l’épouse d’Enée, à peine mentionnée par Virgile dans son Énéide. Cette approche s’est développée depuis au moins une cinquantaine d’années et on pourrait en mentionner de nombreux exemples, jusqu’au récent roman de Madeline Miller consacré à la vie de Circé.

C’est dans ce contexte que la dessinatrice Nancy Peña et l’écrivaine Blandine Le Callet (Une pièce montée, La Ballade de Lila K., Dix rêves de pierre) ont œuvré ensemble à une bande dessinée qui relate la vie de Médée, en adoptant ce double parti pris historicisant et féministe. Le résultat est une excellente bande dessinée qui fait partie des meilleures réécritures mythologiques récentes dont j’aie connaissance, tous supports confondus.

Une réécriture intelligente aux allures de réinvention

Comme j’ai déjà beaucoup parlé du mythe de Médée en introduisant cette chronique, autant poursuivre sur la question du scénario.

Un univers « historicisé »

Je ne savais pas, avant de lire cette BD, que Blandine Le Callet était agrégée de Lettres classiques et enseignante-chercheuse en latin, autrement dit une spécialiste ; mais cela ne m’a pas du tout surpris de l’apprendre, tant le scénario montre une connaissance fouillée de son sujet. Non seulement Le Callet maîtrise les aspects connus ou moins connus du mythe sur le bout des doigts et s’en sert largement (depuis l’ascendance familiale de la magicienne et sa formation au culte d’Hécate jusqu’à son fils Médos, qu’elle a eu avec Égée, le père de Thésée, lequel forme un obstacle aux ambitions royales de la magicienne, etc.)… mais elle accomplit un formidable travail de détail pour donner corps à l’univers où évolue Médée, à son personnage et aux personnages qu’elle rencontre.

Ce travail, comme je l’ai indiqué, s’inscrit dans une approche historicisante du mythe. Qu’est-ce que cela veut dire ? Eh bien, sa caractéristique la plus frappante concerne les composantes merveilleuses du mythe : elles sont toutes réinterprétées d’une manière rationnelle ou, si vous préférez, réaliste. Prenons l’exemple de la magie de Médée. Dans cette bande dessinée, Médée est une adoratrice d’Hécate et se voit transmettre, dans le cadre de ce culte présenté comme exclusivement féminin, des connaissances très avancées pour son époque en matière de botanique, de médecine et de chimie. L’ignorance des autres fait le reste et la voilà qualifiée de magicienne, victime de multiples rumeurs infamantes. C’est un parti pris fort, qui conduit la scénariste à réimaginer entièrement plusieurs épisodes-clés de la vie de son héroïne. D’autres aspects du mythe, comme les épreuves de Jason (le dragon, par exemple), se voient fortement transformés par cette démarche. Cette logique implique enfin de ne jamais montrer explicitement les divinités, contrairement à ce qu’on trouve dans l’Iliade, l’Odyssée ou même les différentes épopées antiques des Argonautiques. Ce dernier choix est largement répandu parmi les réécritures récentes : les dieux sont invisibles, ou alors leurs apparitions peuvent être comprises comme des rêves, des visions, des hallucinations, etc.

Bien entendu, les gens qui aiment lire des histoires de mythes grecs pour le plaisir de voir des assemblées divines et d’assister à des combats contre des hydres ou des serpents géants iront au devant d’une certaine frustration en entamant cette bande dessinée. Je ne saurais trop leur recommander de ne pas bouder Médée pour autant, car, en dépit de mes réserves sur l’intérêt des réécritures historicisantes des mythes, force m’a été de constater que les choix de réécriture opérés par le scénario aboutissent à une intrigue fouillée et passionnante, qui fonctionne remarquablement bien.

Tandis que les éléments merveilleux se voient fortement transformés et minimisés par des explications rationnelles, le monde où vit Médée, assez vague en dehors des actes des héros et des héroïnes, se voit, en revanche, augmenté d’innombrables détails qui lui confèrent une profondeur largement accrue par rapport à celle du canevas de départ. Les scènes s’enchaînent si naturellement qu’il est facile, pour un non-spécialiste, de passer à côté de l’immense travail de réécriture effectué en coulisses. En voici quelques exemples. Alors même que les épopées homériques et les Argonautiques antiques mélangent allègrement des composants empruntés à plusieurs époques historiques différentes, l’intrigue de la BD, elle, est située à une époque historique réelle. C’est fait de manière très discrète, au détour d’une case du premier tome, où l’on apprend que le royaume d’Aiétès a été fondé par le pharaon Sésostris. Même si l’on ne sait jamais duquel des quatre pharaons portant ce nom il s’agit, et même si l’on ignore combien de temps au juste s’écoule entre l’époque de Sésostris et celle où règne Aiétès, cela revient à planter un repère chronologique assez précis, pendant l’âge de bronze grec, quelque part entre le XXe et le XIXe siècle avant J.-C.

À quoi bon se donner autant de peine pour un détail, me demandera-t-on ? C’est que le cadre de l’histoire devient indispensable pour donner une vraisemblance plus soutenue à l’aventure des Argonautes. En effet, dans la tradition grecque, il est dit généralement que l’Argo aurait été le tout premier navire capable d’effectuer des navigations au long cours, ce qui implique que l’aventure se déroule à une époque reculée, où voir un bateau étranger arriver par la mer constituait un événement extraordinaire en soi. La BD imagine donc de mettre en scène une sorte de course à la technologie entre Aiétès et les Grecs, à qui montera en premier une expédition au long cours (de nos jours, ce serait la course à l’espace). Cette situation chronologique bien réfléchie s’avère tout aussi indispensable dans les tomes 3 et 4, lorsque Médée et Jason se trouvent mêlés aux intrigues de cour de plusieurs villes grecques, en particulier Corinthe, dont le roi entend bien exploiter la situation géographique privilégiée pour en faire un point de passage incontournable du commerce maritime alors en plein essor. Comme souvent dans ce type de réécriture, ce sont la politique et l’économie qui se trouvent mises en avant de cette façon.

Les personnages et l’approche féministe

Mais Le Callet ne fait pas que modifier les différents éléments de l’intrigue ou de son cadre : elle reprend énormément d’éléments de la tradition antique, mais en les remotivant au prisme de son parti pris de réalisme. Avec toujours une passion pour la politique, qui s’explique aisément puisque Médée fait partie d’une famille royale. Le grand avantage de cette BD (observable aussi dans Age of Bronze de Shanower) est sa capacité à s’emparer de figures peu connues du mythe, des personnages secondaires voire obscurs, pour en faire des personnages à part entière, dont l’existence et les actions pèsent d’un poids décisif sur les événements. C’est tout particulièrement le cas pour Argos, le constructeur du navire Argo, et pour ses frères, tous enfants de Phrixos, un Grec arrivé en Colchide seul (sur le dos du bélier à la toison d’or, dans le mythe antique) et de Chalciope, son épouse colque. Dans le premier tome, Argos grandit aux côtés de Médée, dont il est le meilleur ami d’enfance. Mais Phrixos et ses fils subissent des avanies grandissantes de la part du roi Aiétès, qui voit en eux une menace pour son royaume.

Quid de Médée elle-même ? C’est le moment d’aborder un autre versant important de cette BD : son féminisme. L’un des choix qui structurent la BD est l’idée de faire de Médée non seulement le personnage principal, mais aussi la narratrice de sa propre vie. Le quatrième de couverture du premier tome donne le ton : « Médée la scandaleuse, Médée la sorcière, Médée la meurtrière, Médée, le monstre. Voilà ce que l’on dit de moi. Les gens ne veulent retenir que ce qui les arrange. Au milieu de ces voix qui m’accablent, il est temps que je fasse entendre la mienne : il est temps que je raconte mon histoire. Pour rétablir enfin la vérité. » Donner la parole à une femme, qui plus est à une magicienne qui fait peur, c’est-à-dire en somme à une sorcière, afin qu’elle rétablisse la vérité dans un monde façonné par les mensonges des hommes, c’est une démarche typique des œuvres féministes, que nous avons eu l’occasion de rencontrer dans The Penelopiad de Margaret Atwood avec Pénélope, ou dans Lavinia d’Ursula Le Guin avec Lavinia.

Le cas de Médée se distingue nettement de ces deux autres héroïnes dans la mesure où il s’y ajoute une forte dimension morale : l’accusée prend enfin la parole, va-t-elle faire ses aveux, sa confession, son apologie, ou même contre-attaquer et accuser à son tour ? Réponse : un peu de tout cela à la fois, selon les moments de l’histoire. Dans les premières pages, c’est une vieille femme, qui paraît vieille comme le monde, qui s’installe à sa table pour écrire, longtemps après les faits, l’histoire de sa vie, en commençant par son enfance. La Médée que nous découvrons n’est ni entièrement coupable ni entièrement innocente. C’est une petite fille vive et indépendante, dont le premier tome montre les envies de liberté d’une manière un peu convenue dans certaines pages (le coup de la robe qui entrave les mouvements a peut-être été un peu trop vu et revu). C’est une petite fille curieuse et intelligente qui se passionne vite pour les sciences, dans les pages les plus convaincantes du premier tome. Là encore, la réflexion préalable sur l’univers de Médée s’avère de la plus grande importance : la Colchide (un royaume imaginaire pour lequel Le Callet a donc eu plus de liberté en matière d’invention) dispose d’une avance scientifique notable sur les Grecs et enseigne des connaissances poussées aux femmes par le biais du culte d’Hécate, ce qui pose les bases de l’ignorance, de la peur et du rejet que suscite Médée lorsqu’elle arrive en Grèce avec Jason.

Au fil des tomes, nous suivons les étapes de la vie de Médée, dont le choix d’aider et de suivre Jason bouleverse la vie. L’enchaînement de crimes que devient la vie de la magicienne dans la tradition antique se trouve notablement nuancé par la réinvention des circonstances précises de ses meurtres, de ses mensonges et de ses manipulations. Les choix opérés au sujet de Jason sont tout aussi intéressants : contrairement à Achille, à Ulysse ou à Héraclès, Jason a été montré à plusieurs reprises comme un héros assez falot, voire comme un quasi anti-héros dans certains textes dès l’Antiquité (le Jason de la tragédie d’Euripide est tout sauf recommandable). D’autres réécritures mythologiques ont tenu à en faire le héros grec propre sur lui par excellence, en témoigne son traitement dans des films comme Jason et les Argonautes de Don Chaffey en 1963, où la mise en avant de Jason se fait très largement… aux dépens de Médée, qui prend des allures de potiche. Le Jason de Le Callet se situe quelque part entre ces deux extrêmes : un jeune homme intègre qui, par ambition ou par faiblesse, tourne le dos à ses engagements.

Un scénario qui sait se taire

Écrivaine jusqu’à présent, Blandine Le Callet doit la réussite de Médée à sa capacité à s’approprier pleinement le langage de la bande dessinée. J’ai été frappé par le grand nombre de pages presque dépourvues de dialogues, et dont l’impact repose exclusivement sur l’image. Le procédé, employé à bon escient dans tous les tomes, donne lieu aux pages les plus émouvantes, certaines bouleversantes, en particulier dans le tome 4, magistral, qui évoque la répudiation, les préparatifs de plusieurs crimes, l’infanticide de Médée et, plus tard, la naissance de Médos.

Le dessin et l’univers visuel

Il est grand temps de parler de ce qu’on voit en premier dans une BD : le dessin ! Nancy Peña, dont j’ai découvert le travail avec cette BD, a déjà plusieurs séries à son actif (La Guilde de la mer, Les Nouvelles Aventures du chat botté, Le Chat du kimono) ainsi que des illustrations d’ouvrages pour la jeunesse. Son dessin, quoique relevant de la ligne claire, frappe par sa capacité à élaborer des cases riches en détails (rides des visages, plis des vêtements, feuillages, bâtiments, décors en général) tout en conservant une allure de grande simplicité, avec une lisibilité parfaite. L’épure de son trait se prête idéalement à la mise en couleurs, elle-même réalisée avec soin par Céline Badaroux-Denizon, Sophie Dumas et Nancy Peña elle-même, selon les tomes.

Les cases sont en moyenne grandes et aérées, avec trois bandes par page, mais le choix d’un format de 64 pages par tome (108 pour le « monstrueux » quatrième et dernier tome) rend cela possible sans que la densité de l’intrigue ait à en souffrir. L’alternance entre des pages aux cases vastes et peu nombreuses et d’autres aux cases plus resserrées traduit à certains endroits la sensation d’enfermement de Médée opposée à ses envies de liberté (comme ses escapades nocturnes où la page, comme elle, respire). La mise en cases aime à jouer des liens entre les cases à l’échelle de la page, comme ces volutes de fumée qui sinuent et s’enroulent sur toute la hauteur de la page au cours d’une scène nocturne du tome 1, ou le serpent qui suit Médée sur certaines pages du tome 4 et lui susurre de mauvaises pensées (expression graphique de sa frustration ? de son envie de vengeance ? de son ambition ? de sa cruauté ? ce n’est pas dit, à nous de nous faire un avis).

J’ai parlé plus haut du soin apporté à l’univers mythologique-mais-historicisé de cette bande dessinée. Ce soin ne se retrouve pas seulement dans le scénario mais aussi dans les dessins. Puisque la mythologie grecque ne correspond à aucune période historique réelle, des éléments comme l’architecture des palais et des temples, les vêtements, les coiffures ou les bijoux des personnages nécessitent une multitude de choix créatifs. La question devient encore plus complexe dans le cas d’un royaume comme la Colchide, car ce lieu de la mythologie grecque représente un étranger fantasmé, qui ne reflète pas les véritables cultures antiques des rives du Pont-Euxin. Que faire ? Jusqu’où pousser l’historicisation, jusqu’où pousser l’invention ?

Là encore, sans avoir pu pousser la vérification très loin, il me semble que Médée se tire honorablement de ces dilemmes, paradoxalement parce que ses graphismes ne misent pas trop sur l’historique. Les bâtiments et costumes de Colchide évoquent vaguement l’Antiquité grecque, mais sans chercher à correspondre à une période précise, ni minoenne, ni mycénienne, ni vraiment classique. Comme dans l’Antiquité classique, le mobilier reste rare et les vêtements peu recherchés en dehors des teintures et des bijoux. Quelques détails renvoient précisément à l’Antiquité gréco-romaine : dans le tome 1, la bibliothèque de papyrus d’Aiétès a des allures de bibliothèque d’Alexandrie en avance sur son temps, et les personnages utilisent des lampes à huile plates en terre cuite typiques de la Grèce ou de Rome. Dans le tome 4, les villes grecques montrent des bâtiments d’une blancheur résolument non-historique (l’architecture grecque antique était bariolée, on ne le répètera jamais assez, surtout les temples) et ne prétendent pas restituer un état précis des villes de Corinthe ou d’Athènes. On y croise des céramiques peintes d’un style rappelant la céramique attique ou italiote de l’époque classique, dans un mélange d’époques qui correspond finalement assez bien à ce que faisaient déjà les épopées homériques.

De ce fait, les décors (jardin, palais, chambres) gardent une allure de conte dans l’accent mis sur une atmosphère générale et un jeu de couleurs plutôt que sur la précision documentaire. Ainsi les ruelles tortueuses et les toits-terrasses de Corinthe, reliés par des passerelles de bois branlantes, revêtent une allure avant tout symbolique de la position intenable de Médée et de son basculement dans le crime. Un détail comme la face de Méduse peinte au fond de la coupe du roi Égée, dans le tome 4, sert manifestement à évoquer les dangers de l’ivrognerie et de la dépression qui le menacent et pas à reproduire une époque historique précise (au passage, ce détail m’a rappelé certaines scènes du film Alexandre d’Oliver Stone, tout comme les serpents de Médée rappellent un peu ceux d’Olympias). Cela n’empêche pas les lieux d’être décrits avec une grande clarté, ce qui donne lieu à des scènes d’action très lisibles.

En somme, Médée invente son propre univers graphique d’une Antiquité imaginaire, en restant davantage du côté du mythologique que de l’historique. Un choix sage, car prétendre plaquer complètement un mythe grec sur l’histoire ancienne réelle du Moyen-Orient aurait été difficilement tenable (les mythes grecs fantasment l’Orient et ne nous renseignent sur le véritable Orient antique que très indirectement). Dans un récit placé du point de vue de l’étrangère qui arrive en Grèce, la BD se concentre sur les éléments visuels qui nourrissent son propos, en particulier les différences de couleur de peau et d’habits qui aboutissent à l’isolement de Médée au milieu de femmes grecques dont les coutumes et le statut social n’ont rien à voir avec ce qu’elle a connu.

Pour terminer sur le dessin et la couleur, on ne peut pas ne pas mentionner l’inspiration habile puisée dans La Grammaire de l’ornement d’Owen Jones, où Nancy Peña a puisé de nombreuses idées de motifs qui, quoique discrets, étoffent notablement son univers graphique en habillant planchers à damiers, étoffes tissées, frises peintes… La même esthétique à motifs se laisse voir sur les couvertures des tomes successifs (avec des médaillons montrant le navire Argo, le centaure Chiron, Hécate avec ses six bras entourée de serpents, etc.) sur des fonds colorés. Là encore, le résultat allie élégamment richesse du détail et lisibilité de l’ensemble.

Enfin, un détail important à mes yeux : les bulles de texte et le lettrage employé ne tranchent pas sur le dessin et savent rester discrets, avec des bulles de texte dépourvues de contour. Une bonne idée, que nombre de BD feraient bien d’imiter plutôt que de surcharger leurs pages.

Conclusion

Au terme de cette longue critique, j’espère avoir donné une idée de la masse de travail et des multiples bonnes idées qui sont entrées dans l’élaboration de cette bande dessinée. Sa facilité d’accès pour qui ne connaît pas la mythologie grecque et la grande clarté de son récit ne doivent pas faire oublier que cette simplicité est le produit d’un savant travail de documentation, de nombreux choix créatifs, scénaristiques et graphiques, qui non seulement m’ont paru convaincants, mais aboutissent à mon avis à une des meilleurs réécritures mythologiques qu’il m’ait été donné de lire ces dernières années. Dans un paysage de surproduction en matière de bande dessinée, où les albums et les séries à sujets mythologiques ou plus généralement antiques se multiplient, Médée se distingue avec brio et sans effort apparent comme une réussite majeure.

C’est, en plus, une lecture recommandable dès l’adolescence – pas avant, car quelques cases montrant la mort de plusieurs personnages peuvent être effrayantes pour de petits enfants. Je remarque, dans les deux derniers tomes, un traitement de la sexualité particulièrement sain qui évite aussi bien la pudibonderie que la complaisance : on voit deux ou trois fois les personnages faire l’amour, dans des cases pleinement intégrées au récit et qui ne traînent pas en longueur non plus. Les lecteurs et lectrices adolescentes, au collège ou au lycée, pourront se faire une idée de la façon dont les choses se passent, tout simplement, avec des dessins sensuels et sans obscénité. Ce n’est pas rien non plus.

Pour aller plus loin

J’ai retrouvé la trace d’un site Internet consacré à la série. Il semble inactif depuis 2015, mais contient des informations utiles sur les autrices et sur leur démarche.

En matière de BD mythologiques, j’avais eu l’occasion il y a quelques années de chroniquer le premier tome de la série Les Derniers Argonautes, de Legrand et Ryser, qui avait pour ambition d’inventer une suite à la quête des Argonautes, centrée sur Jason et sur ses nouveaux compagnons. Plus péplumesque et orientée vers le merveilleux, cette série commence lorsque « les dieux se taisent » et cessent de répondre aux prières comme aux demandes d’oracles ou de présages ; Jason, tiré de sa retraite, se lance dans la quête d’un objet magique. La série, à présent terminée, compte trois tomes.

En matière de réécritures mythologiques en général, je ne peux que vous recommander le très beau roman d’Ursula Le Guin Lavinia, dont je parlais plus haut. Dans une moindre mesure, The Penelopiad de Margaret Atwood n’est pas mal non plus. Si les textes anciens ne vous font pas peur, vous lirez avec profit la tragédie d’Anne-Marie du Bocage, Les Amazones, qui vous changera de Corneille et de Racine.

Si vous cherchez plus d’informations sur les grands classiques de la mythologie grecque et romaine, je vous conseille d’aller lire mes billets consacrés à l’Iliade, à l’Odyssée et à l’Énéide.


Justine Niogret, « Chien du heaume »

28 octobre 2019

Niogret-ChienDuHeaume

Référence : Justine Niogret, Chien du heaume, Paris, J’ai lu, 2011 (première édition : Mnémos, 2009).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Chien du heaume, un surnom gagné au prix du sang et de la sueur par celle qui ne possède plus rien que sa hache, dont elle destine la lame à ceux qui lui ont pris son nom. Mais en attendant de pouvoir leur sortir les viscères, elle loue son bras et sa rage au plus offrant, guerrière parmi les guerriers, tueuse parmi les loups. De bien curieuses rencontres l’attendent au castel de Broe où l’hiver l’a cloîtrée : Regehir, le forgeron à la gueule cassée, Iynge à la voix plus douce que les mœurs, le chevalier Sanglier et sa cruelle épouse de dix printemps. Au terme de sa quête, Chien trouvera-t-elle la vengeance, la rédemption ou… autre chose ?

JUSTINE NIOGRET. Née en 1978 et vivant aujourd’hui dans les Alpes-Maritimes, Justine Niogret pratique la forge et l’équitation. Chien du heaume, fable initiatique, dépeint le Moyen âge avec une acuité troublante.« 

Mon avis

Voici un petit roman curieux. Court (223 pages en poche et tout mouillé, c’est-à-dire avec la postface et le glossaire) dans un genre, la fantasy, dont beaucoup de titres pourraient servir à repaver les rues, Chien du heaume se présente comme l’histoire d’une guerrière dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle ne fait pas dans la dentelle. Il semble que les personnages de guerrières farouches et indépendantes ne soient pas encore considérés comme une banalité dans le paysage culturel français actuel, ce qui est un paradoxe singulier à l’échelle des cultures humaines qui ont pourtant connues des divinités comme Ishtar, Bastet/Sekhmet, Artémis ou Bellone, à côté desquelles Chien du heaume fait figure de gentil toutou. Mais le fait est qu’autant la fantasy a connu beaucoup de clones de Conan le barbare, autant on considérait encore un personnage féminin barbare comme quelque chose de nécessaire au renouvellement du genre en 2009 (année de parution du roman). Était-ce donc si rare en fantasy française il y a dix ans ? Peut-être : voilà que je m’effraie. Charlotte Bousquet avait pourtant déjà publié des romans, cela faisait six ans qu’Ewilan avait entamé sa quête sous la plume de Pierre Bottéro… Mais j’imagine que ça restait peu. Louons donc l’originalité du personnage, en espérant que, dix ans après, les choses ont changé. Et passons à son caractère… eh bien, barbare, comme l’annonce pertinemment le quatrième de couverture.

Je dois avouer une chose : autant les merveilles de la fantasy m’enchantent depuis de longues années, autant les histoires de barbares sanguinaires et de combats à rallonge ne m’ont jamais attiré, pas plus que la violence dans la vie réelle, d’ailleurs. Que le mot « barbare » soit précédé d’un article masculin ou féminin ne change pas grand-chose à l’affaire, et j’ai mis un bon moment avant de me décider à passer plusieurs centaines de pages en compagnie de Chien du heaume. Mais j’avais envie de découvrir une écrivaine, et cela paraissait tout indiqué de commencer par ce roman plusieurs fois récompensé. Mais enfin, quand même : une guerrière barbare…

Et c’est là que ce roman, comme je le disais plus haut, est curieux. Parce qu’effectivement, ce personnage de Chien du heaume n’est pas plus que ce qui est annoncé au dos du livre : une guerrière brute de décoffrage, qui ne voit pas beaucoup plus loin que le bout de sa hache et ne pense pas beaucoup plus haut non plus (les hommes qui l’entourent encore moins, d’ailleurs). Quant à l’intrigue, elle a l’air, au début de regorger de stéréotypes et de ficelles classiques, elle aussi (le coup du personnage principal qui ne sait pas son nom, c’est du lu et relu, depuis les réécritures de l’Odyssée jusqu’à la BD Thorgal en passant par les innombrables autres amnésiques des littératures de l’imaginaire). Mais… le roman a deux qualités très fortes.

La première, et la principale à mes yeux, c’est son style. Justine Niogret a recours à un style faussement simple qui est en réalité un pur artifice littéraire, et roué avec ça : une base courante, simple voire lapidaire, à laquelle elle mélange, dans des proportions raisonnables, un bouquet garni d’archaïsmes médiévaux et de néologismes issus de mots à peine déformés. Ajoutez à cela une composante essentielle : elle fait énormément parler ses personnages, par dialogues, par tirades ou récits longs, et même parfois avec des chansons de Gabriel Yacoub (consentant). Le truc, c’est que Niogret a le don de mettre en scène de longs discours de gens couturés sentant le musc et le soufre, qui vous expliquent que la vie est rude et le monde dangereux, si possible avec une voix rauque et une main également rude posée sur votre épaule. On s’y croit assez pour passer un moment captivant dans une ambiance de concert médiéval de terroir, mais on ne s’y croit pas trop non plus, puisque la langue est artificielle, et cela vaut mieux, à cause du musc.

J’ai l’air de caricaturer un brin, mais, sérieusement, le charme opère, même sur un lecteur comme moi qui ne suis vraiment pas un aficionado du Cimmérien de Robert E. Howard ou de ses collègues plus habillés. Ce type de travail stylistique pour créer une langue qui fasse médiéval sans être de l’ancien français n’est pas une nouveauté, mais le procédé est loin d’être aussi facile qu’il en a l’air. Il y a quelques années, j’avais entamé Pierre-Fendre de Brice Tarvel, qui essayait à peu près la même chose en poussant le bouchon plus loin, beaucoup trop loin : le résultat m’avait paru surchargé en vocabulaire artificiellement sophistiqué et archaïsant, ce qui, joint à d’autres défauts (vulgarité grasse, intrigue qui n’avançait pas…), m’avait fait abandonner le roman avant la moitié. Ici, au contraire, ces petits trucs de style ne sont pas envahissants, mais juste assez présents pour créer une voix. Et trouver la voix juste, quand on raconte une histoire, c’est crucial. Dans un genre tout différent, cela me rappelle le travail littéraire effectué par George Sand pour ses romans berrichons comme La Petite Fadette, qui donne l’impression d’une langue paysanne régionale spontanée alors que c’est un savant mélange de français de Paris, de mots berrichons authentiques et d’archaïsmes remontant parfois jusqu’à Rabelais.

La deuxième qualité du roman, mais celle dont je suis le moins sûr, c’est son intrigue. À vrai dire, rétrospectivement, je la cherche. Mais à découvrir le récit au fur et à mesure, j’ai surtout été joliment baladé et dérouté dans mes attentes, ce qui, je suppose, est suffisant pour expliquer que c’est un texte original, et peut-être même une intrigue originale, si c’est une intrigue (d’ailleurs, à mon sens, pour être réussi, un livre n’a pas besoin d’une intrigue au sens où on l’entend en général, à savoir « qu’il devrait se passer plein de choses » ; de nombreux écrivains et écrivaines l’ont bien compris, par exemple Gracq avec son Rivage des Syrtes). Pour avoir lu un certain nombre d’analyses ou de schémas sur la structure des histoires, je peux dire que, si Justine Niogret en a lu un jour, ils ont dû finir dans la cheminée ou comme papier d’emballage pour les steaks, parce qu’elle fait à peu près tout ce qu’on nous explique qu’il ne faut pas faire : une quête qui part dans tous les sens au point de prendre des allures de MacGuffin, un personnage de narrateur second qui disparaît (vous savez, les parties en italique : au bout d’un moment, pouf, plus rien), des gens qui partent pour un endroit et en fait rentrent chez eux au bout de deux secondes, un type qui raconte sa vie alors qu’il n’est absolument pas censé être un personnage important, etc. etc. etc.

Là encore, bien entendu, je force le trait : en réalité, le roman trouve sa cohérence, mais, ce qui m’a plu, c’est que justement il élabore sa propre structure, hors des sentiers battus. Une intrigue toute en tâtonnements, en errances, qui paraît parfois tourner en rond, comme désœuvrée, et qui, en réalité, œuvre, mais pas pour aller là où on s’y attendrait. Quant aux scènes de combat, elles sont bien présentes, mais pas aux endroits où on pourrait les attendre, et elles ne surviennent pas de la manière dont le roman les laisse attendre. L’utilisation de la Salamandre, un personnage de chevalier, est typique de ce jeu d’attentes trompées.

J’ai dit que j’étais moins sûr de cette qualité : cela vient de ce que je ne suis pas sûr que cet aspect du roman soit entièrement maîtrisé. Il y a des fils narratifs qui ont l’air d’avoir été laissés tout pendouillants (la narratrice en italique qui disparaît sans laisser de nouvelles), d’autres qui s’avèrent au fond assez creux et prennent après coup des allures de prétexte (le nom du personnage principal, les diverses intrigues sentimentales), d’autres qui s’affaiblissent jusqu’à se faire quasiment oublier (les armes jumelles), d’autres qui m’ont laissé dubitatif, en train de me demander si c’était un génial détournement de trope aboutissant à des scènes d’une portée métaphysique ingridbergmanienne ou juste un machin mal ficelé (la Salamandre). Mais, comme on dit souvent en bonne analyse de texte structuraliste : peu importent les intentions de l’auteure, ce qui compte est l’effet produit par le mécanisme du texte tel qu’il nous est transmis.

Le roman atteint ses sommets dans le mariage entre ce style médiévalisant bien conçu et cette structure non conventionnelle tout en errances. Dans l’oisiveté des heures hivernales ou les voyages peu convaincus de Chien du heaume, dans la brume, les mines renfrognées des guerriers et les histoires sombres du passé, il s’ébauche tout un monde qui, selon le quatrième de couverture, serait le Moyen âge, mais qui est généralement si détaché de toute référence à des toponymes ou à des marqueurs chronologiques précis qu’il pourrait tout aussi bien relever de la légende. De fait, le seul aspect du livre qui le rattache pour de bon à l’Europe médiévale est la mention de l’Église, qui m’a d’ailleurs beaucoup surpris quand je l’ai vue mentionnée pour la première fois : elle avait l’air d’arriver comme un cheveu sur la soupe. Enlevez ce nom, et Chien du heaume pourrait aussi bien se dérouler dans un monde secondaire façon Terre du Milieu (en plus sombre). En l’état, Chien du heaume se situe quelque part entre le roman historique trop imprécis et un roman de fantasy au cadre si réaliste que son merveilleux confine au fantastique : la magie n’y existe que par l’intermédiaire des croyances des personnages, lesquelles ne sont jamais vraiment confirmées ou infirmées.

Que ce soit par son style travaillé, par sa structure déroutante ou par l’atmosphère unique qui se dégage de leur alliance, Chien du heaume n’a pas volé l’attention qu’il a attiré à sa parution en 2009 et qui lui a valu plusieurs prix, dont un Grand Prix de l’imaginaire en 2010.

Cependant, Chien du heaume a ses limites, et je suis d’ores et déjà curieux de savoir quel souvenir j’en retiendrai dans quelques années, ou l’effet qu’il me fera à la relecture, une fois passée la surprise de la première découverte de l’intrigue. Car le roman souffre à mon sens d’un défaut : il fait rêver, mais ne donne pas grand-chose à penser. (L’un et l’autre ne sont pas incompatibles.) Sa puissance évocatrice repose en grande partie sur sa capacité à nous faire vivre son univers, à titiller les sens en imagination, à incarner par ses mots la chair, les os, la fourrure, le bois et le métal, fréquemment le sang et divers autres liquides corporels. Mais ses personnages sont bas du front, ils réfléchissent peu et assez souvent par sentences un peu à l’emporte-pièce. Ils multiplient les variations sur la mélodie du ou de la balafrée qui en a bavé, évoquent et démontrent à répétition leurs émotions fortes. Chien du heaume aime un peu trop remplacer la pensée par la rumination féroce, la justice par la vengeance, l’organisation du monde par le constat complaisant d’une sinistre foire d’empoigne. Certes, les personnages revendiquent une forme de dignité et d’honneur, mais démantibulent soigneusement les valeurs de la chevalerie médiévale réelle, et ne paraissent respecter aucun code ou morale en particulier autre que leurs impulsions, en faisant peu de cas de la dignité des autres, surtout si ce sont leurs ennemis. Le combat final (parce qu’il y en a quand même un) a des allures de défoulement gore presque tarantinesque, sans l’humour. Chien du heaume est un roman terriblement sérieux, trop sérieux… et qui, pourtant, ne construit rien. J’en suis sorti le front ridé à force d’avoir imaginé des gens qui boudent.

Tout personnage de roman n’a pas besoin d’élaborer tout un système philosophique ou un programme avec vision du monde, projet sociétal et tutti quanti. Niogret plante des personnages touchants, à commencer par Chien du heaume, mais aussi toute la petite bande qu’elle en vient à fréquenter. Ce sont des personnages qui, malgré toute leur force et leur dangerosité, finissent par susciter l’attachement et la pitié, prisonniers qu’ils sont d’une vie brutale et périlleuse, sans réel avenir, en toute connaissance de cause. Ils se bercent de rêves de gloire en évoquant la fin d’un monde, « le déclin de ce que nous avons connu », en oubliant au passage ce qu’ils ont connu n’avait franchement pas tant de grandeur que ça non plus (à en juger par ce qui est dit de la génération d’avant Chien du heaume). Mais ce qui m’a attristé plus que cela, ça a été de voir que, même dans la voix de la narratrice, il n’y a rien de plus. Cela ne va pas plus loin. C’est à mes yeux un roman profondément pessimiste. Plus gênant, il semble reprendre à son compte le discours mi-nostalgique, mi-menaçant de ses personnages frustes. J’en suis à me demander si la vision du monde proposée non pas par les personnages, mais par le roman pris dans son ensemble, a une quelconque profondeur. J’en viens à craindre qu’elle n’ait, finalement, pas bougé depuis l’Iliade : « La vie est brève, il faut frapper fort pour faire parler de soi, que le meilleur gagne, avec un peu de chance on parlera encore de nos bastons dans longtemps. Ah oui, et puis aussi, tout était mieux avant. » Ça se tient, mais, franchement, en tant que lecteur du début du XXIe siècle, ça ne me dit rien sur le monde et ça n’apporte rien de plus à ma réflexion sur la vie.

Conclusion

En dépit de mes quelques réserves et de mes désaccords avec la vision du monde désespérée qu’il semble proposer, Chien du heaume est un roman impressionnant par sa maîtrise stylistique, son univers évocateur et son intrigue inhabituelle, surtout pour un premier roman publié. Quoi qu’il forme une histoire autonome, il a fait l’objet d’une suite, Mordre le bouclier, qui prolonge apparemment l’intrigue ou du moins étend l’univers, et qui nuance peut-être même le pessimiste crasse(ux) du premier volume.

Parmi les romans auxquels j’ai pu penser en lisant Chien du heaume, je peux recommander L’Homme qui savait la langue des serpents d’Andrus Kivirähk (que j’avais chroniqué ici même il y a cinq ans). Tous deux se passent dans un univers médiéval sur lequel plane la menace imminente d’une conquête militaire chrétienne ; tous deux évoquent un merveilleux en voie d’extinction et des personnages qui survivent au monde qu’ils ont connu. Le roman de Kivirähk est plus fermement ancré dans une mythologie préexistante, mais une mythologie qu’on connaît mal sous mes latitudes puisqu’il s’agit des mythes et légendes d’Estonie. Kivirähk n’emploie pas la langue archaïsante ou néologisante de Niogret, mais en contrepartie il a pour lui l’humour et une verve parfois rabelaisienne qui nuance un peu l’aspect triste du récit et ses quelques scènes sanglantes. Il propose aussi une réflexion d’écrivain plus expérimenté sur divers sujets, dont le fanatisme et la pensée réactionnaire.


Ursula Le Guin, « A Wizard of Earthsea »

27 mai 2019

LeGuin-WizardOfEarthsea

Référence : Ursula Le Guin, A Wizard of Earthsea (Earthsea, 1), Puffin Books [Penguin], 1971 (première édition : Parnassus Press, 1968).

Quatrième de couverture (traduit par mes soins)

« À quoi le pouvoir est-il bon si l’on est trop sage pour s’en servir ? »

« Ged entre dans une école de sorciers pour apprendre les règles de la magie. Obstiné et naïf, il laisse accidentellement pénétrer dans le monde une terrible créature d’ombre. Pour rétablir l’équilibre, il doit se confronter à l’ombre et la détruire, quel qu’en soit le prix. La quête de Ged l’emmène jusqu’à la région la plus reculée de Terremer – un pays peuplé de dragons effroyables, de sorciers jaloux, de ténèbres et de lumière – où il ira à la rencontre de sa destinée. »

Le style et la structure d’un conte

Il y avait longtemps que j’entendais parler du cycle de Terremer comme de l’un des classiques de la fantasy américaine. Après avoir découvert Le Guin avec son livre de science-fiction le plus connu, The Left Hand of Darkness (La Main gauche de la nuit, livre que j’ai chroniqué ici il y a quelques mois), j’ai donc résolu de m’attaquer à Earthsea.

Dès les premières pages grignotées en librairie, j’ai été séduit par son style, que je retrouvais aussi habile et plus chaleureux que dans The Left Hand… D’emblée, j’ai eu l’impression de me trouver en présence d’un conte, là où beaucoup de livres de fantasy récents s’ancrent résolument dans une écriture romanesque contemporaine. Le style de Le Guin donne une grande place au rythme et à l’harmonie des phrases, au choix des mots dont elle fait un usage précis et économe. J’imagine que la traduction d’un tel texte ne doit pas être facile, dès lors qu’elle tente de rendre toute la beauté de ce style. Je n’hésiterai pas à comparer le style de Le Guin, au moins dans ses plus belles pages, à celui de Flaubert. Tous deux passent de toute évidence un temps très long à travailler la phrase et accordent une grande place à l’oralité. Dans le recueil collectif Méditations sur la Terre du Milieu, Le Guin a publié un article sur l’oralité et le rythme dans le style de Tolkien, où elle mentionne au passage l’importance qu’elle accorde elle-même à la lecture à haute voix. Cela ne me surprend nullement et cela me réjouit, car cela a eu la meilleure influence qui soit sur son écriture : A Wizard of Earthsea est un livre à la belle écriture.

Cette économie, cette recherche d’épure, se retrouve à l’échelle du paragraphe, de la page et du chapitre : la narration elle-même s’avère à la fois limpide et dense à la fois. Le caractère initiatique du parcours de Ged est mis en avant dès le début, mais le récit ne tombe jamais dans les facilités de beaucoup de suiveurs de Tolkien avec leurs schémas narratifs de « voyage du héros » campbelliens et autres supposées martingales scénaristiques. Chaque étape du récit accomplit le tour de force de mettre en scène des événements au fond assez simples, mais agencés avec des mystères, des énigmes et des rebondissements habiles, surprenants et intelligents ou donnant à réfléchir… comme dans tout conte qui se respecte. Ce n’est pas au Seigneur des Anneaux que ce roman fait penser, mais davantage au Hobbit et à ses inspirations : le conte, bien sûr, mais aussi l’énigme, voire la parabole religieuse ou philosophique, que Tolkien pratique lui-même dans des récits comme Feuille, de Niggle.

Une autre différence marquée entre A Wizard of Earthsea et nombre de livres de fantasy est la primauté résolument donnée à l’intrigue sur l’univers. Bien que ce dernier, comme je l’ai dit, s’annonce vaste et détaillé, la narration ne donne jamais l’impression de s’attarder ou de faire des détours dans le simple but d’étaler davantage de lieux, de peuples ou d’événements fondateurs. En dépit de l’ancienneté du livre, ce parti pris s’avère rafraîchissant à côté de nombre d’autres cycles du même genre dont les intrigues finissent par prendre des allures de tours de manège, à circonvoluter allègrement de montagnes en forêts, d’elfes en nains et de chute de royautés en batailles cruciales, sans parler des prophéties tarte à la crème. Ici, les choses sont claires : l’histoire est celle de Ged, qui certes est un sorcier puissant dont l’aventure est entrée dans la légende, mais qui n’est qu’une légende parmi d’autres. Cette primauté de l’histoire sur l’univers confère une sûreté et une clarté appréciables au récit, dont la toile de fond ne devient jamais trop encombrante.

Une histoire d’apprenti sorcier aux airs de parabole

Cet ancrage dans le conte, cette épure dans l’intrigue et cette virtuosité dans le style sont trois atouts majeurs qui redonnent toute leur puissance aux ficelles classiques qui sous-tendent l’aventure de Ged, ou plutôt sa mésaventure : celle d’un apprenti sorcier doué et impatient, trop doué et trop impatient, qui manque de peu de se tuer lui-même et libère une puissance maléfique. Réparer cette faute, pour ne pas dire l’expier, devient le but de sa vie pendant une longue errance, entre fuite éperdue, quête mystique et poursuite acharnée. Sans doute nourri par son intérêt de longue date pour les religions et les sagesses du monde entier (en particulier les cultures asiatiques), mais surtout porté par son art de conteuse magistral, le récit de Le Guin parvient à éviter l’écueil de la platitude et à toucher à l’universel dans cette évocation de la lutte entre le Bien et le Mal qui ne se fait pas entre des peuples ou des factions distinctes mais au sein d’une personne unique.

En lisant A Wizard of Earthsea, je me suis surpris à repenser souvent à ma lecture précédente : Frankenstein de Mary Shelley. Les liens entre les deux intrigues sont étonnamment nombreux. Un créateur fautif qui libère une créature ambiguë, contre-nature, bientôt maléfique. Un créateur qui, tour à tour, est poursuivi par sa créature ou la poursuit. Une paire de personnages principaux liés par l’idée d’une fatalité commune qui semble devoir aboutir à une annihilation mutuelle. Une réflexion sur les responsabilités qui vont de pair avec la détention du pouvoir, ici magique, technologique chez Shelley. Et, bien sûr, les aspects spirituels de cette lutte à la résonance religieuse, qui se réfère implicitement aux mythes de création tels que la Genèse biblique. Avec un peu de recul, il m’apparaît que le récit de Le Guin met davantage l’accent sur la gémellité du créateur et de sa créature : de ce fait, on pourrait aussi le rapprocher de L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de Stevenson. Mais, par son insistance sur la longue errance de Ged, sur les doutes qui le torturent et sur l’enjeu existentiel dont cette errance est porteuse, le roman tend vers des contes philosophiques comme Le Vieil Homme et la mer de Hemingway ou, en plus court, Le K de Buzzati.

Un autre point de comparaison, plus récent, est inévitable pour qui lit A Wizard of Earthsea de nos jours : c’est Harry Potter de J. K. Rowling. J’avais lu les sept tomes de ce cycle un ou deux ans avant de lire Le Guin. En dépit de mon admiration pour l’art du récit de Rowling, j’ai été frappé par l’impression que le roman de Le Guin contenait, en substance, tout Harry Potter en mieux, en plus mûr, en plus fouillé et avec un style nettement supérieur, le tout presque quarante ans plus tôt (A Wizard of Earthsea est paru en 1968, le premier Harry Potter en 1997). C’est être injuste avec Rowling, bien entendu, car Harry Potter adopte une démarche littéraire toute différente, déploie un univers infiniment plus proche du nôtre (paradoxalement plus proche du « miroir tendu aux lecteurs » cher aux écrivains réalistes que du monde secondaire à la Tolkien), et traite abondamment de thèmes que Le Guin n’aborde pas, comme les dérives de la politique et des médias. Mais, pour ce qui concerne le caractère initiatique du parcours du sorcier à l’école, l’affrontement avec des forces du Mal étrangement liées au héros lui-même, et la réflexion sur la mort et la condition humaine, Le Guin surpasse de loin Rowling, laquelle se trouve plus à l’aise dans la critique sociale et le recours aux ficelles narratives très contemporaines du thriller mâtinées d’humour décapant à la Roald Dahl que dans le conte proprement dit, que ce soit dans son fond ou sa forme. Je m’étonne, d’ailleurs, que Rowling n’ait jamais cité Le Guin parmi ses influences, tant les éléments communs entre les deux livres sont nombreux ; mais cela arrive et, pendant les quarante ans qui séparent les deux livres, il y a certainement eu des maillons intermédiaires.

Conclusion

Vous l’aurez compris : je considère A Wizard of Earthsea comme un classique au statut bien mérité. Parmi les choses qui me restent à ajouter, je dois préciser d’abord que ce roman se lit très bien tout seul, puisqu’il forme une histoire close sur elle-même. Il ne faut donc pas hésiter à le lire, même si vous n’avez pas l’intention de lire les autres romans de Terremer (d’ailleurs, je ne les ai pas encore lus).

Ensuite, ayant vu le film d’animation Les Contes de Terremer de Goro Miyazaki bien avant de lire ce livre, je dois dire que le film ne m’a convaincu ni en tant qu’œuvre prise en elle-même, ni en tant qu’adaptation du livre. Sans doute le film puise-t-il dans plusieurs livres du cycle. Mais je vous recommanderai tout de même le livre bien plus que le film, qui est l’un des moins bons produits par les studios Ghibli – pourtant fertiles en chefs-d’œuvre à mes yeux.

A Wizard of Earthsea a un dernier mérite : celui de constituer, à mon avis, une excellente porte d’entrée aussi bien dans le genre de la fantasy pour les gens qui n’en ont jamais lu que dans l’œuvre d’Ursula Le Guin (car il est autrement plus accessible que The Left Hand of Darkness et ne se destine pas spécialement aux amoureux de la mythologie romiane, contrairement à Lavinia). Je déplore donc qu’à l’heure actuelle il soit si compliqué de trouver une traduction du Sorcier de Terremer seul, sans les autres volumes. On devrait pouvoir trouver facilement soit les volumes séparés, soit des intégrales, comme c’est le cas pour nombre d’autres cycles de fantasy classiques. Au passage, ce serait même une bonne idée de réaliser une édition parascolaire du Sorcier de Terremer avec dossier pédagogique et tout le toutim : c’est un livre que son style et son intrigue limpides rendent accessible aux enfants et aux adolescents, et il ne manque qu’un éditeur non méprisant vis-à-vis de la fantasy et désireux de promouvoir l’œuvre d’une grande écrivaine pour les faire découvrir au plus grand nombre. Je souhaite qu’on étudie un jour en classe Ursula Le Guin comme on commence à y étudier actuellement Tolkien.


Hope Mirrlees, « Lud-en-Brume »

13 mai 2019

Mirrlees-Lud-en-Brume

Référence : Hope Mirrlees, Lud-en-Brume, traduit de l’anglais par Julie Petonnet-Vincent, illustré par Hugo de Faucompret, avec une préface de Neil Gaiman et une introduction par Douglas A. Sanderson, Paris, éditions Callidor, 2015 (édition originale : Lud-in-the-Mist, Royaume-Uni, W. Collins Sons, 1926).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Aux frontières de la Faërie, Lud-en-Brume est une cité prospère et paisible. Mais les secrets hérités du royaume voisin ne sauraient rester indéfiniment dans l’ombre. Les fruits féeriques, drogue nocive et bannie de la société luddite, circulent dans la région. Ranulph semble en être victime, et son père, le Maire Nathaniel Chantecler, qui faisait jusqu’à maintenant régner la Loi d’une poigne molle et tranquille, se doit bientôt de faire l’impensable pour sauver son fils et sa cité. Mais heureusement pour Lud-en-Brume, Nathaniel est doté d’un esprit des plus pragmatiques… et d’une tête dans la lune.

Plus de dix ans avant Le Hobbit de J.R.R. Tolkien, Hope Mirrlees allie un style riche à une plume ironique pour faire de son roman une œuvre étrange, un chef-d’œuvre inclassable de l’imaginaire.

Cet ouvrage, préfacé par les éminents Douglas Anderson et Neil Gaiman, est superbement illustré par Hugo de Faucompret. »

De l’Angleterre à la France en passant par les États-Unis

Lud-en-Brume est la première traduction française d’un roman précurseur de la fantasy britannique, Lud-in-the-Mist, publié en 1926 par l’écrivaine Hope Mirrlees, romancière et poétesse proche de Virginia Woolf. Le bon côté des choses est que la traduction arrive un peu en avance pour le centenaire de la première édition anglaise du livre. Mais trêve d’ironie : si ce livre a mis si longtemps avant de traverser la Manche, c’est parce que nos voisins anglais l’avaient eux-mêmes complètement oublié jusqu’à ce que des Américains l’exhument et le rééditent en 1970. Ce n’est que dans les années 2000 que deux nouvelles rééditions américaines et un coup de main de deux rocks stars de la fantasy locale, Neil Gaiman et Douglas Anderson, ont enfin attiré sur ce livre l’attention du lectorat des littératures de l’imaginaire. Voilà pourquoi le livre n’a été traduit en français que si récemment… et a obtenu en France le prix littéraire du « Meilleur roman de fantasy traduit » décerné par le site Elbakin.net en 2016, soit 90 ans après sa première parution !

De l’ordinaire à l’onirisme, en passant par le grotesque

Avant d’entamer la lecture de Lud-en-Brume, j’avais lu sur des forums de lecture plusieurs avis globalement favorables mais qui contenaient diverses allusions à un rythme lent ou à une écriture surannée. Neil Gaiman, dans sa préface, semble lui aussi vouloir prendre ses précautions quand il écrit : « L’auteur en demande beaucoup à ses lecteurs, mais le jeu en vaut la chandelle. » Si je ne peux que le rejoindre sur la deuxième partie de sa phrase, je suis un peu étonné, rétrospectivement, de ces avis-là.

Qu’on dise que le style poétique et dense de Marcel Proust, les phrases-fleuves de Claude Simon, la poésie du XVIIe siècle d’Anne-Marie du Bocage, la typographie réinventée d’Alain Damasio ou la structure retorse de Cent Ans de solitude de García Márquez en demandent beaucoup à leurs lecteurs, oui ; mais qu’on n’aille pas me prétendre que Lud-en-Brume serait difficile d’accès. Au contraire, son écriture est d’une grande limpidité et sa construction m’a semblé, par certains aspects, étonnamment proche de celle de romans de fantasy ou fantastiques récents, dans sa façon de poser un quotidien banal avant de confronter personnages et lecteurs à une montée en puissance progressive de la bizarrerie. Tout au plus puis-je signaler une mise en place tranquille, que je ne qualifierai pourtant pas de « lente » (et encore moins d’inutile), sauf si vous commencez à vous ennuyer dans tous les livres où le premier chapitre ne contient aucune explosion (auquel cas je vous recommanderais bien un peu de repos).

Ce qui m’a semblé, non pas difficile d’accès, mais surprenant, au fil du roman, c’est bien plutôt sa capacité à changer de registre d’un chapitre ou même d’une page à l’autre. Sérieux ici, humour et légèreté là, rire grinçant, grotesque ou ridicule à tel autre endroit : le roman se plaît à faire la satire de la vie petite-bourgeoise, de ses rigidités et de ses mesquineries, à travers la mise en scène de son refus acharné du merveilleux. À Lud-en-Brume, le nom même du pays de Féerie est proscrit et les policiers ou juges qui traquent le trafic de fruits féeriques ne peuvent même pas les désigner par ces mots, obligés qu’ils sont de recourir à de véritables fictions juridiques qualifiant les fruits incriminés de « tapisseries » ! On devine sans peine l’état d’esprit et les dérives judiciaires que l’écrivaine dénonce par ce biais dans la réalité, et qui n’ont rien perdu de leur actualité. Le propos du livre ne s’en tient pas là, pour autant, et il aborde peu à peu d’autres thèmes universels tels que le passage du temps. Il pourra dérouter quelque peu dans sa première moitié, où j’ai eu souvent l’impression de lire un récit réaliste d’étude de mœurs où le surnaturel ne s’invitait que par petites touches (qui font mouche tout de même). Qu’on se rassure : le merveilleux se renforce au fil des pages.

L’édition Callidor

La traduction française du roman a été commandée par Callidor, petit éditeur spécialisé dans la traduction ou la réédition de romans précurseurs de la fantasy (j’avais découvert son travail avec le très beau roman d’André Lichtenberger Les Centaures, que j’ai chroniqué ici). Le livre bénéficie d’une présentation soignée. Comme tous les romans de la collection « L’âge d’or de la fantasy« , il est de moyen format, rendu solide par une tranche carrée et une couverture souple à rabats, et surtout il bénéficie des deux introductions de Gaiman et Sanderson traduites des rééditions américaines, ainsi que de nombreuses illustrations – une originalité de la collection – réalisées pour l’occasion par Hugo de Faucompret, en noir et blanc à l’intérieur du livre et en noir et blanc avec ajouts de bleu pour la couverture.

Les deux préfaces de Gaiman et Sanderson ont l’avantage d’offrir, chacune à sa façon, des éclairages bienvenus sur ce roman encore jamais étudié. Gaiman offre une présentation de l’intrigue puis s’intéresse au classement générique du roman et à ses interprétations possibles. Sanderson, lui, offre une présentation détaillée de l’autrice, Hope Mirrlees, ce qui n’est pas inutile puisqu’elle est inconnue, du moins sous nos latitudes. On découvre ainsi qu’elle a été très proche de Jane Harrison – elle-même pionnière dans un autre domaine : l’histoire des religions et l’étude des mythologies – et qu’elle a publié un poème moderniste sur Paris ainsi que plusieurs romans très différents les uns des autres dans le lieu et l’époque de leurs intrigues, mais liés entre eux par un questionnement esthétique et philosophique d’ensemble.

Les illustrations d’Hugo de Faucompret offrent, pour la première fois, une vue d’artiste de l’univers du roman. Elles sont joliment évocatrices et reflètent bien, à mon avis, le mélange de fantaisie parfois presque grotesque et d’onirisme presque cauchemardesque qui caractérise le Dorimare. Tout au plus pourrais-je leur reprocher d’être quelquefois peu lisibles au premier regard, et de manquer de netteté ou de précision dans certains détails – mais ce parti pris de quasi « flou artistique » contribue à entretenir l’onirisme des images, lui aussi très approprié au roman (et de plus en plus au fil de l’avancement de l’intrigue), donc il peut se justifier.

N’ayant pas lu le roman dans son texte original anglais, je ne peux pas prétendre juger la traduction de Julie Petonnet-Vincent. Tout au plus puis-je dire qu’elle m’a paru cohérente et agréable prise en elle-même, et qu’elle est bien avisée de transposer en français les noms propres des personnages qui contribuent tant à son ambiance « villageoise » particulière, de Nathaniel Chanteclerc à Malfinaud en passant par Mademoiselle Primevère, sans oublier des noms de lieux comme Persilune. De même pour certains vocables délicieusement surannés, comme le juron « Saperlotte ! »

Le texte du roman comprenait quelques coquilles (contrairement à celui des Centaures, chez le même éditeur, qui était impeccable). Contacté, l’éditeur a pris bonne note des fautes que j’avais trouvées, m’a remercié de les avoir signalées et compte les corriger à la première occasion. Je le précise, parce que ça ne va pas de soi ! Quand j’avais signalé des fautes présentes dans Gagner la guerre de Jean-Philippe Jaworski sur le forum (disparu depuis) de son éditeur, les Moutons électriques, l’éditeur avait presque balayé de la main tant l’importance d’établir un texte impeccable que l’éventualité d’une réédition du livre (devenu depuis l’un des plus grands succès de la fantasy française et le titre-phare du catalogue des Moutons…).

Pour les petits budgets et les petites étagères, Lud-en-Brume a été réédité en poche, avec ses préfaces mais sans les illustrations intérieures, et doté d’une couverture différente (que je trouve moins jolie, mais chacun ses goûts).

Dans le même genre…

Ce n’est pas pour rien que Neil Gaiman s’est tant intéressé à Lud-en-Brume : la façon dont le roman glisse du réalisme et de l’étude sociale à l’onirisme m’a beaucoup rappelé ses livres (on pourra m’objecter que je n’aurais peut-être pas pensé à lui à la lecture si je n’avais pas vu son nom en tête du livre). Disons qu’il peut rappeler certains de ses romans, comme Coraline avec son fantastique domestique.

Ce roman m’a aussi rappelé certains romans ou nouvelles du XIXe siècle qui recourent à la confrontation au fantastique pour faire la satire des mœurs bourgeoises de leur époque : certaines nouvelles fantastiques de Maupassant ou de Gautier, peut-être. Plus récemment, il n’est pas si éloigné de romans comme Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, livre magnifique qui, lui aussi, part du quotidien le plus banal des personnages pour les confronter malgré eux à tout un univers onirique – là encore avec des différences, puisque Le Maître et Marguerite alterne entre plusieurs époques et trouve son inspiration de départ dans les absurdités du totalitarisme stalinien.


Ursula Le Guin, « Lavinia »

7 janvier 2019

LeGuin-Lavinia

Référence : Ursula Le Guin, Lavinia, États-Unis, Harcourt, 2008 (édition lue : réédition chez Orion Books, apparemment en 2010).

Quatrième de couverture de la traduction chez L’Atalante

« Comme Hélène de Sparte j’ai causé une guerre. La sienne, ce fut en se laissant prendre par les hommes qui la voulaient ; la mienne, en refusant d’être donnée, d’être prise, en choisissant mon homme et mon destin. L’homme était illustre, le destin obscur : un bon équilibre.

Dans l’Énéide, Virgile ne la cite qu’une fois. Jamais il ne lui donne la parole. Prise dans les filets du poète qui n’écrira l’épopée des origines de Rome que des siècles plus tard et sans avoir le temps de l’achever avant sa mort, Lavinia transforme sa condition en destin. De ce qui sera écrit elle fait une vie de son choix. Et cela dans la douceur amère et la passion maîtrisée que suscite son improbable position : elle se veut libre mais tout est dit.

Lavinia a obtenu le Locus Award 2009, le prix de la plus prestigieuse revue américaine consacrée au domaine de l’imaginaire. »

Mon avis

Lavinia se destine d’abord aux amoureux et amoureuses de mythologie romaine. C’est à la fois une réécriture, une préquelle, une suite et un commentaire à l’épopée de Virgile l’Énéide, qui relate le voyage d’Énée (noble troyen, fils d’Aphrodite, apparaissant dans l’Iliade, puis devenu l’ancêtre des Romains dans leur propagande) jusqu’en Italie, dans le Latium, où ses descendants fonderont Rome.

Lavinia est l’épouse que le roi des Latins, Latinus, donne à Énée et qui devient le prétexte à la guerre entre les réfugiés troyens et les Rutules menés par Turnus, qui les rejette et convoite Lavinia. Lavinia elle-même n’a à peu près aucune existence chez Virgile : ce n’est guère qu’un nom et elle ne parle jamais. Le Guin réussit le tour de force d’écrire une autre version des mêmes événements vus par Lavinia et d’en faire un personnage à la fois doux et très fort, un catalyseur des changements qui se produisent dans le Latium. La première page pose d’emblée le ton : Lavinia mène une vie paisible rythmée par les saisons, les travaux agricoles, les tâches domestiques et surtout la vie religieuse des Latins. Lavinia passe le plus clair de son temps en compagnie de ses servantes et de son père vieillissant, qui lui apprend les rites ancestraux et se rend régulièrement avec elle dans une caverne sacrée. Leur vie paisible va se trouver menacée par l’attitude conquérante de Turnus, qui convoite Lavinia avec l’accord de la mère de cette dernière, puis par l’arrivée des réfugiés troyens. Lavinia voit d’un œil peu convaincu les jeux de pouvoir dont elle devient l’enjeu Elle n’a aucune envie particulière de se marier, ni avec Turnus, qu’elle n’apprécie pas, ni avec Énée, qui n’est qu’un inconnu.

Le roman révèle très vite une grande profondeur par les multiples reprises et reconfigurations d’informations qu’il puise dans l’épopée antique, tout en la commentant pour en dénoncer les travers, notamment dans l’évocation des hommes et de la guerre. Virgile lui-même, bien qu’il ait vécu des siècles après l’époque à laquelle est supposée se dérouler le mythe, est présent aussi à travers des visions prémonitoires de Lavinia qui ménagent une lecture explicitement métalittéraire de l’histoire. Lavinia est consciente de son inexistence dans l’épopée future de Virgile, mais ce dernier n’est lui-même qu’une vision fragile, le fantôme futur d’un homme mourant qui s’efforce de terminer l’Énéide. Lavinia se trouve ainsi en position de corriger Virgile, qui n’est lui-même pas satisfait de son poème. C’est un moyen élégant pour Le Guin d’extraire les événements de l’épopée tout en en désamorçant l’aspect épique, afin de parvenir à un résultat complètement différent du poème antique qui lui sert de base.

Dois-je ajouter que Le Guin, qui a découvert le latin sur le tard, déploie une capacité extraordinaire à se documenter et signe là l’une des évocations les plus riches et les plus crédibles de la religiosité et de l’état d’esprit des Latins qu’il m’ait été donné l’occasion de lire, le tout avec une plume limpide et sans ventres mous encyclopédiques ?

Lavinia est pour ainsi dire un chef-d’œuvre posé. C’est un roman féministe, mais dont le personnage principal ne répond pas du tout à l’image du « personnage féminin fort » (lire : souvent passé au tamis de valeurs masculines guerrières et conflictuelles) qu’on a tendance à privilégier dans la fantasy actuelle. C’est un roman de formation, mais dont les étapes demeurent subtiles, bien loin des canevas tout faits du voyage du héros ou de l’héroïne. C’est une réécriture d’une épopée qui en dénonce les aspects les plus guerriers, mais sans que cette dénonciation soit avancée à gros sabots. C’est un livre subtil, fin et ferme à la fois, fort jusque dans sa réserve, à l’image de son personnage principal.

J’ai eu la chance de découvrir l’Énéide très jeune, par des réécritures pour la jeunesse (les Contes et récits tirés de l’Énéide), puis de la lire en traduction avant de l’étudier en VO. Je pense qu’on a une lecture complètement différente de Lavinia selon qu’on connaît déjà un peu l’histoire de l’Énéide ou non. J’ai tendance à croire qu’on en profite mieux dans le premier cas, mais je serais très curieux de lire des avis de gens qui auraient lu Lavinia sans connaître du tout l’Énéide.

La réédition que j’ai lue chez Orion Books adopte une couverture montrant Lavinia de trois quarts dos avec une « catchphrase » plus ou moins bienvenue qui peut laisser craindre un roman à l’eau de rose. Le simple nom de l’auteure devrait suffire à rassurer, mais ce n’est clairement pas la couverture la plus inspirée pour ce roman. Lavinia a par bonheur connu de nombreuses éditions différentes en anglais.

Si vous voulez lire Lavinia en français, vous pouvez vous procurer sa traduction par Marie Surgers parue chez L’Atalante. Traduction qu’aucune collection de poche n’a encore rééditée à l’heure où j’écris, ce qui est stupide puisque ce roman est un classique et devrait être disponible en poche. L’œuvre de Le Guin est à mes yeux peu et mal éditée en France par rapport à son importance dans les littératures de l’imaginaire américaines, qui lui donne droit outre-Atlantique à un nombre d’éditions beaucoup plus important (et mérité).

Dans le même genre…

Lavinia n’est pas le seul personnage mythologique ou épique dont l’histoire ait été réimaginée sous un angle nouveau. J’en connais au moins deux autres exemples littéraires. L’Odyssée de Pénélope (The Penelopiad) de Margaret Atwood (la célèbre auteure de La servante écarlate), est parue en 2005, trois ans avant le roman de Le Guin, et se démarque de l’intrigue de l’Odyssée en la présentant du point de vue de Pénélope. Je l’ai lu quelque temps après le roman de Le Guin et il m’a moins convaincu, sans être mauvais. Plus récemment, Madeline Miller, qui s’est fait connaître avec Le Chant d’Achille (The Song of Achilles) où elle redisait l’histoire d’Achille d’après l’Iliade en donnant une large part à sa relation avec Patrocle, a publié cette année Circé, qui imagine la vie de la fameuse enchanteresse avant, pendant et après son apparition dans l’Odyssée. Je n’ai pas lu ces deux romans pour le moment, mais quelque chose me dit qu’en dépit de leurs points communs, ils adoptent des approches assez différentes.

Au cinéma, et cette fois dans le domaine de la mythologie indienne, l’épopée du Ramayana a donné lieu à une drôlissime et virtuose « réécriture » avec le film d’animation Sita chante le blues (Sita Sings the Blues) réalisé par l’Américaine Nina Paley en 2009 et dans laquelle c’est le personnage de Sita, victime et enjeu davantage qu’héroïne dans l’épopée hindoue du Ramayana, qui devient le personnage principal et met en évidence le sexisme de l’univers patriarcal où elle évolue.

Du côté de la bande dessinée, je pense à Médée, autobiographie de la sorcière mythique scénarisée par Blandine Le Callet et dessinée par Nancy Peña, en cours de parution chez Casterman depuis 2013 (mise à jour en novembre 2019 : la série est désormais terminée, en quatre tomes, et j’en dis tout le bien que j’en pense dans ce billet). Là encore, il s’agit d’affirmer la voix d’un personnage féminin qui redit, avec son point de vue propre, des mythes célèbres mais jusqu’à présent racontés dans d’autres perspectives. Les trois tomes que j’ai lus pour le moment sont remplis de choix intelligents et le dessin aussi épuré en apparence que fourmillant de détails (dans la colorisation surtout) en pratique. L’histoire va dans le sens d’une historicisation du mythe très à la mode de nos jours (comme dans L’Âge de bronze d’Eric Shanower sur la guerre de Troie, par exemple).

J’ai d’abord publié cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 11 décembre 2018 avant de le reprendre et de l’étoffer pour le publier ici.


Johan Heliot, « Reconquérants »

2 avril 2018

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Référence : Johan Heliot, Reconquérants, 2e édition, Paris, Mnémos, collection de poche « Hélios », 2018 (première édition : Paris, Mnémos, collection « Icares fantasy », 2001).

Quatrième de couverture de l’éditeur pour la réédition de 2018

Et si des colons romains avaient découvert les Amériques ?

Et si, ayant perdu tout contact avec l’Europe, leurs descendants avaient bâti un nouvel empire appelé Libertas ?

Et si, quinze siècles plus tard, sous les ordres d’un consul ambitieux, le jeune Geron était enrôlé dans les troupes destinées à reconquérir leur terre originelle ?

Entre aventures palpitantes et carnet de voyage, l’auteur nous plonge au coeur d’une expédition de guerre et d’explorations d’un vieux continent métamorphosé. Geron découvrira des innombrables secrets et croisera des hydres géantes, des sylphes des canopées, ainsi que des créatures légendaires peuplant les ruines d’une Rome antédiluvienne.

Johan Heliot est né en 1970 ; son oeuvre est marquée par l’éclectisme des genres et l’inventivité littéraire. Il a publié plus de 35 romans, aussi bien pour adultes que pour les jeunes lecteurs. Avec Reconquérants, Johan Heliot confirme qu’il est le maître de l’uchronie francophone.

Un univers décalé et unique où s’entrechoquent les époques…

Mon avis

Paru initialement en 2001, Reconquérants est le deuxième roman de Johan Heliot après ses débuts remarqués en 2000 dans La Lune seule le sait. Cette réédition dans la collection de poche « Hélios » en 2018 porte la mention « édition définitive révisée par l’auteur ». A l’époque, j’avais été très intrigué par la belle couverture de Julien Delval pour la première édition, dans la regrettée collection « Icares fantasy », où l’on voyait des légionnaires romains dotés d’ailes de toile et de bois prendre position sur un îlot tandis que des dirigeables joufflus s’avançaient à l’horizon. La couverture de la seconde édition souffre à mes yeux de la comparaison avec celle de la première : elle ressemble à un zoom sur un détail d’une image plus grande, moins détaillée, plus grossière de trait et moins lisible (on comprend à peine que le légionnaire a quelque chose dans le dos et il faut avoir commencé à lire le livre pour bien comprendre ce dont il s’agit, un comble).

Je ne suis pas un grand amateur de la collection « Hélios », pas à cause de son principe (rééditer en poche dans une collection commune des romans parus chez plusieurs éditeurs de fantasy indépendants français, c’est une excellente idée) mais à cause de ses reliures rigides et anguleuses peu confortables à tenir en main et à feuilleter, et aussi de ses choix de police de caractère assez… étranges (une police sans Serif pour la lisibilité, mettons, à la rigueur, mais je trouve celle-ci vraiment froide et inhospitalière pour les yeux – oui, c’est très subjectif, je sais). Au moins ce roman-ci n’arbore plus la police différente utilisée pour les premières lignes de chaque chapitre, qui jurait complètement avec la police habituelle et rendait le tout encore plus laid à mes yeux.
Mais passons au livre lui-même, car Heliot n’est pas pour grand-chose dans ces choix éditoriaux.

Un postulat original

Reconquérants relate donc l’histoire de Romains ayant fui Rome au moment des derniers soubresauts de la guerre civile qui marque l’agonie de la République, vers la fin du Ier siècle avant J.-C. Il faut noter que je n’avais pas vraiment lu le quatrième de couverture avant de me lancer dans la lecture : j’avais en tête les couvertures des deux éditions, le titre et l’idée générale qu’il s’agissait d’une uchronie où les Romains avaient conquis l’Amérique. Le tout, ajouté à mon goût habituel pour les univers à l’antique, m’avait disposé très favorablement envers le roman.

Peut-être même un peu trop, et c’est sans doute pour cela que j’ai été finalement déçu, même si le roman possède quelques qualités.

Ma lecture a bien commencé : les premiers chapitres posent le point de divergence de l’uchronie, le départ des Romains, leur découverte d’un nouveau continent et puis l’ellipse vertigineuse de 1500 ans vers l’avenir. On se retrouve dans un supposé Moyen âge uchronique a priori complètement différent : l’inconnu complet, un vrai bonheur. Geron, le personnage principal, est plutôt sympathique, la plume de Heliot alerte et rythmée…

Mes premières déconvenues, assez bénignes, ont été amenées par les choix d’Heliot dans l’élaboration de son univers. Mille cinq cents ans sont censés s’être écoulés, les Romains côtoient les Amérindiens depuis très longtemps désormais : je m’attendais à découvrir une société hybride et exotique mêlant les civilisations latines et les cultures précolombiennes… Or voilà qu’on se retrouve devant une enfilade de termes latins décrivant des institutions, des mentalités et une langue inchangées, exactement comme dans un roman historique qui se déroulerait pendant la République romaine ! Certes, la technologie a évolué, on a droit à des flottes de dirigeables et à des soldats volants à l’aide de machines à vapeur. Certes, Libertas n’est pas Rome, et quelques allusions montrent que ce « nouveau » régime a ses propres buts et ses propres défauts, qui deviennent vite criants. Mais tout cela reste étonnamment maigre à côté de la reconstitution scrupuleuse d’une civilisation encore terriblement semblable à la Rome antique (il y a même des notes de bas de page qui pourraient sortir tout droit d’un manuel d’histoire romaine). Quant aux indigènes, ils semblent se faire opprimer depuis 1500 ans ou pas beaucoup moins, mais rien de particulier n’est arrivé depuis la conquête. De ce point de vue, Libertas est calquée sur les États esclavagistes du Sud des États-Unis aux XVIIIe-XIXe siècles, sauf que l’oppression y était vieille de quelques siècles à peine, et ça bougeait déjà beaucoup plus que ça. Vous l’aurez compris, j’ai eu un gros problème de vraisemblance avec la chronologie interne de cette uchronie, bien trop proche de la vraie Rome antique à mon goût.

Cela ne restait pas très gênant : j’ai poursuivi tranquillement ma lecture. Le récit expose assez vite les travers de Libertas, dont on pressent l’aspect dictatorial et oppressant. L’intrigue suit Geron et ses amis lorsqu’ils se retrouvent engagés dans l’armée de Reconquête sous le commandement de Marcus Salveris, puis embarquent pour le vieux continent. Le récit enchaîne divers clichés de récit initiatique (« vous êtes dans la légion, maintenant ! ») de façon assez convenue et un peu maigre. L’intrigue redevient beaucoup plus imprévisible et originale une fois que l’armée commence à découvrir ce qu’est devenue l’Europe pendant tout ce temps. Avec un paradoxe étonnant : Heliot pose un postulat uchronique déjà très original en lui-même, celui d’une Rome qui aurait pris contact avec les cultures précolombiennes 1500 ans avant Christophe Colomb, mais au lieu de l’exploiter de façon approfondie, ce qui aurait suffi à faire un roman, il n’en pose que quelques grandes lignes assez trapues pour aussitôt abandonner son Amérique alternative au profit d’une exploration de l’Europe médiévale.

À vrai dire, j’étais si intéressé par le point de départ de l’intrigue que j’ai été un peu surpris et déçu de devoir laisser si vite cette Amérique uchronique qu’on commençait à peine à découvrir autour des personnages. Qu’avait donc l’Europe de si intéressant à proposer dans cette uchronie ? C’est sans doute ici le moment le plus intéressant du roman : en quelque scènes, Heliot déjoue entièrement les attentes et met en scène un vieux continent très éloigné de ce à quoi on aurait pu s’attendre. Si vous redoutez de retomber sur un Moyen âge ouest-européen à base de chevaliers en armure, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas du tout ce qui vous attend. Original et imprévisible, l’univers du roman l’est certes par rapport à son début qui laissait attendre une fantasy uchronique très proche du roman historique, avec simplement une touche de steampunk. La suite passe de plus en plus du côté de l’imaginaire décomplexé.

Un problème de style

C’est à peu près à ce point du livre que j’ai commencé à rencontrer quelques problèmes avec le style de Heliot. Quoique très capable de poser une intrigue et de retenir l’attention pour la développer à sa guise, l’auteur ne maîtrise pas tout à fait les registres de langage, ou alors il a des goûts étranges pour ce qui est de les manier. Dans un style général de récit à la 3e personne au passé, très classique dans un roman d’aventure, des descriptions au style général soutenu se voient ponctués de mots et d’expressions beaucoup plus familières, avec même de petites blagues ou des exclamations faisant penser à des récits pour enfants ou à des traits d’esprits d’article de journal. Si ce registre plus relâché est tout à fait à sa place dans la bouche d’un personnage (dans les chapitres où Geron écrit son journal de voyage, par exemple), il semble moins contrôlé et moins le bienvenu dans les narrations à la 3e personne, surtout dans les passages où l’auteur semblait vouloir installer une ambiance plus sérieuse voire inquiétante deux lignes plus haut. Le procédé est récurrent en fin de chapitre : une pensée de Geron est présentée sous la forme d’une exclamation qui casse l’atmosphère dramatique du moment en donnant l’impression que toute l’aventure du jeune homme n’est qu’une plaisante attraction certes un peu mouvementée mais plus drôle qu’autre chose (« J’avalai mon deuxième verre d’infusion tout en me demandant quelles surprises la nuit nous réservait encore ! »). J’ai été assez gêné par ces exclamations, derrière lesquelles j’avais l’impression d’entrevoir l’auteur en train de se taper sur la cuisse en se répétant « Qu’est-ce que je m’amuse ! », alors même que ses personnages se trouvent souvent dans des situations en théorie tout sauf amusantes.

S’ajoutent à cela des titres de chapitres faits parfois de jeux de mots alors même que leur contenu est beaucoup plus sombre (ainsi le début du voyage de Reconquête s’intitule-t-il « La croisière, sa muse… »). Des références plus ou moins subtiles à d’autres auteurs sont insérées ici et là, et je n’ai rien contre, sauf quand elles sont aberrantes au vu du contexte, ce qui est trop souvent le cas. Exemple dès la page 14 au début du chapitre 2 : « C’était à Megahar, faubourg de Karhage, dans les jardins d’Emil Karr » : on reconnaît une réécriture biscornue de l’incipit de Salammbô de Flaubert, bizarrement appliquée ici à une ville romaine… Fallait-il aller jusqu’à soumettre aux contraintes d’un tel calembour le choix de trois noms propres récurrents de l’univers du roman ? Dans un roman entièrement humoristique, pourquoi pas, mais là, ça me paraît un peu trop capillotracté. J’ai croisé aussi, à au moins deux occasions, une reprise telle quelle de l’expression « emmanché d’un long cou », tout droit sortie d’une fable de La Fontaine, dans un contexte qui n’avait rien à voir. Ces références trop visibles et pas toujours très à propos m’ont gêné parce qu’elles créent des ruptures de ton mal contrôlées qui cassent l’ambiance.

Dans le même temps, je suis tombé ici ou là sur un archaïsme (par exemple l’adjectif « emmanché » dont je parlais à l’instant, ou encore le verbe « choir ») dont je me demandais bien ce qu’il venait faire là, puisque le choix d’un tel mot ne semblait pas dicté par un quelconque choix d’écriture pour poser ou entretenir une ambiance ou encore pour attirer l’attention sur quelque chose, mais faisait penser à une franche maladresse.
Quant aux descriptions, elles sont inégalement soignées. Si certains passages ont fait l’objet d’un soin visible, bien des scènes sont posées, déroulées et bouclées comme à la hâte, sans prendre le temps de livrer à l’imagination quelque chose d’un minimum évocateur. C’est comme si l’auteur se dépêchait de finir d’écrire avant d’aller attraper un train. De quoi me demander si le roman a été écrit dans des délais serrés : cela expliquerait des choses.

Le vocabulaire employé n’est pas excessivement restreint, mais il m’a laissé quelque peu sur ma faim, tant je sentais que Heliot avait voulu faire des recherches pour l’enrichir, mais s’était contenté d’un ou deux mots sans tirer pleinement profit de sa documentation. En témoignent les scènes situées à bord des dirigeables de Libertas, où le terme technique « ralingue » revient très souvent, mais étonnamment seul de son espèce, alors qu’utiliser un vocabulaire maritime plus ample (sans tomber dans l’obscurité pour autant) était tout à fait possible. Des tics de style apparaissent aussi de chapitre en chapitre, par exemple l’expression « sevré d’action », qui ne me paraît pas très heureuse et que j’ai retrouvée régulièrement, y compris à des endroits où l’auteur semble vouloir dire l’inverse de ce qu’il veut dire (un personnage « sevré d’action » a normalement eu son content d’action et n’a plus envie de courir ou de combattre, mais l’expression était quelquefois utilisée pour un personnage sur le point de se jeter dans une bataille).

« Je pourrais mettre un personnage féminin fort, par exemple à la fois sexy et puissante… »

Un autre élément m’a fait tiquer. Jusqu’à sa moitié environ, le roman comprend exclusivement des personnages masculins, avec une majorité croissante de militaires pas bien subtils. Je me suis surpris à regretter un peu le manque de personnages féminins. Lorsqu’il en est entré un en scène, j’ai eu l’impression d’avoir affaire à un cliché ambulant : Erin est l’archétype du personnage féminin de roman d’aventure suranné, belle, ultra-sexualisée, rusée et n’hésitant naturellement pas à jouer de ses charmes pour arriver à ses fins… et, tout aussi naturellement, il ne se passe pas cinquante pages avant qu’elle finisse dans les bras du principal personnage masculin. Elle est qualifiée sans surprise de « féline » ou comparée à un chat et, au moment des combats finaux, quand elle frappe un légionnaire, c’est incontournablement à l’entrejambe. C’est cliché au possible, ça essaie d’être féministe de la façon la plus maladroite qui soit au point que ça en redevient plus sexiste que jamais… et on cherchera en vain un deuxième personnage féminin dans tout le livre. J’ai régulièrement soupiré.

De l’uchronie documentée au pulp décomplexé

Plus le roman avance, plus l’aventure prend un aspect « pulp », ce à quoi je ne m’attendais pas du tout. C’est une direction possible, bien que cela paraisse assez peu cohérent par rapport aux premiers chapitres qui laissaient attendre un univers fortement documenté et des écarts plus délicatement négociés par rapport au monde réel.

Il s’avère que l’univers de Reconquérants est taillé à coups de serpe, ou à coups de gourdin, si vous préférez. De la mosaïque complexe de royaumes du Moyen âge européen réel, soit il ne reste rien dans cette uchronie, soit on n’en saura pas grand-chose : le vieux continent se résume à trois factions en présence et guère plus de peuples, et les quelques personnages mentionnés sont tous des célébrités de cette période de l’Histoire. Tout ça est vraiment tracé à gros traits et n’échappe pas toujours aux clichés. Cela me semble comparable à un film d’aventure de série B sympathique et sans prétention, mais, contrairement aux ambitions du quatrième de couverture, ça ne peut pas prétendre faire de Heliot le « maître de l’uchronie francophone ». Même l’univers du premier tome du Bâtard de Kosigan de Fabien Cerutti (pourtant pas exactement avare en clichés, notamment aussi avec ses personnages féminins, d’ailleurs) peut se targuer d’être plus fouillé.

Quant à l’intrigue, elle subit peu après la moité du roman deux grandes révélations qui la font avancer à grands sauts dignes d’un rodéo d’auteur sauvage désireux de lâcher son lecteur en cours de route. L’explication des étranges visions de Geron laisse entrevoir des enjeux insoupçonnés qui sont avalés en quelques lignes par Geron lui-même avec une facilité déconcertante, mais qui risquent d’interloquer un peu plus le lectorat de Heliot. Et quand, un peu plus tard, sont dévoilés les véritables tenants et aboutissants de la Reconquête et le projet de Marcus Salveris, j’ai pour la deuxième fois eu l’impression que le roman virait à 180 degrés sans que rien n’ait préparé la révélation et sans que rien ne soit fait pour maintenir un semblant de cohérence dans l’univers et l’intrigue.

Comme souvent dans ces cas-là, j’ai commencé à me poser des questions sur l’univers et sur sa cohérence, et à me rendre compte qu’il y a dans sa conception des béances assez frustrantes. Sans parler des réactions de Geron, décidément très doué pour accepter les révélations les plus bouleversantes sans broncher.

Si j’ajoute que la première de ces révélations laisse attendre une intrigue basculant plutôt du côté de la SF tandis que la seconde relève très franchement de la sword & sorcery, on comprendra encore mieux que j’aie été quelque peu déboussolé. Sur le principe, je n’ai rien contre les univers originaux, et j’ai été assez surpris, amusé et intéressé pour continuer ma lecture jusqu’au bout en dépit des problèmes liés au style et aux personnages. Mais j’ai tout de même trouvé que tout ça manquait de maîtrise dans le tissage des fils de l’intrigue, et que l’ensemble donnait un peu trop l’impression de partir dans le grand n’importe quoi.

Et Heliot ne fait rien pour combattre cette impression. Un peu plus loin, l’allusion intertextuelle à un collègue écrivain de fantasy par le biais d’un personnage de marin (dont le nom transpose de façon assez transparente celui d’Ugo Bellagamba) m’a donné l’impression d’une histoire qui se changeait peu à peu en doux délire avec des blagues destinées aux copains, et le tout m’a assez « sorti » de l’univers. J’ai poursuivi ma lecture comme devant un manuel de jeu de rôle sur table à l’univers ouvertement mal ficelé et sans complexe. C’est malheureusement l’impression que donnent les péripéties accumulées à la fin : une surenchère de spectacle où le style de l’auteur ne brille pas par sa maîtrise, et qui n’est pas ennuyeuse, si on a une bonne tolérance aux clichés, ce qui n’est hélas plus mon cas.

Je me suis presque forcé à finir le roman, et, une fois le livre refermé, je me suis dit que j’étais sûrement trop sévère avec lui, peut-être parce que je m’en étais fait ma propre image à partir de la couverture de la première édition depuis toutes ces années et que j’en attendais trop, sans pourtant avoir la moindre idée de ce qu’il pouvait bien raconter. Encore une fois, l’univers contient de bonnes idées, l’intrigue n’est pas avare en surprises et en révélations. Mais tout cela me laisse une impression de brouillon mal maîtrisé, aussi bien dans l’élaboration de l’univers que dans la structuration de l’intrigue et dans l’écriture proprement dite. Des défauts de jeunesse, sans doute, et je ne doute pas que Heliot se soit amélioré depuis en accumulant de l’expérience en tant qu’écrivain. Mais le fait est qu’à mes yeux ce roman a mal vieilli.

Je me demande avec curiosité ce que Heliot a pu y changer depuis la première édition, dix-sept ans après. Je pense qu’il aurait aussi bien pu laisser son texte tel quel, ou bien écrire un autre roman uchronique sur le même principe mais en repartant de zéro, car ce texte-ci souffre de trop de problèmes pour être raccommodé facilement à la correction.

Bref… Si vous aimez l’aventure « pulp » décomplexée, les révélations ahurissantes qui s’enchaînent et les univers taillés à grands traits, vous ne craindrez rien à lire ce roman. Si vous préférez les uchronies plus documentées et plus subtiles, vous risquez d’aller à la rencontre d’une déconvenue. L’essentiel est d’être prévenu ! De mon côté, j’attendrai un peu avant de redonner sa chance à Heliot, et je choisirai de préférence un roman « de sa maturité » plutôt qu’un roman « de jeunesse » comme Reconquérants, en espérant que sa plume a eu le temps de s’améliorer dans l’intervalle. Le plus frustrant pour moi dans cette lecture était d’avoir conscience que le roman contenait toutes sortes d’idées originales ou du moins sympathiques, et qu’il y avait moyen de pondre quelque chose de réussi… mais le mélange n’a pas pris pour moi. Une autre fois, sans doute.

J’ai publié d’abord cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 1er avril 2018 avant de l’étoffer encore pour publication ici.


André Lichtenberger, « Les Centaures »

12 mars 2018

CentauresLichtenberger

Référence : André Lichtenberger, Les Centaures, Paris, Callidor, collection « L’Âge d’or de la fantasy », 2017.

Quatrième de couverture de l’éditeur

Aux centaures la plaine luxuriante, aux faunes la forêt centenaire et aux tritons l’océan infini. Protecteur des Trois Tribus et gardien des animaux, Klévorak, le roi du peuple aux six membres, maintient la paix entre tous, imposant sa loi. Mais celle-ci vient d’être violée, et voilà que les eaux se déversent du ciel crevé et que la race impie des hommes, frères du froid et de la mort, menace l’équilibre de la nature… Pris entre la mer salée, immense et terrible, et les glaives de bronze des Écorchés, les centaures et leurs frères vont devoir faire un choix.

En 1904, André Lichtenberger ouvre une nouvelle page de la littérature de l’imaginaire française. Avec Les Centaures, il devient le précurseur d’un genre encore à naître, endossant le rôle de pionnier d’une fantasy à la fois mythique et poétique.

Superbement illustrée par Victor Prouvé en 1924, cette odyssée d’un âge oublié conte les périples de l’antique race, celle, sublime et terrible, qui ne tarderait pas à s’inscrire dans la légende.

Mon avis

Une redécouverte

Étrange et belle redécouverte que celle de ce roman d’André Lichtenberger, auteur français connu en son temps pour ses travaux sur l’histoire du socialisme et des livres pour la jeunesse comme Mon petit Trott, mais qu’on n’aurait a priori pas imaginé précurseur de Tolkien. Et pourtant, voici un univers qui, aux yeux du lectorat actuel, relève sans doute possible du genre de la fantasy.
À la parution de ce livre en 1904, la France ne connaissait pas de genres aussi bien structurés que maintenant en matière de littératures de l’imaginaire. La première édition fut considérée par la fille de Lichtenberger comme une sorte de poème en prose, une étiquette qu’on aurait bien tort de vouloir oublier aujourd’hui, car le style imagé du roman se souvient indéniablement de la poésie : il pourrait être une transposition en prose des épopées et des églogues de la Grèce et de la Rome antiques. La seconde édition du roman, en 1921, se voit rattachée au « fantastique », genre qui s’est étendu depuis le XIXe siècle pour englober au début du XXe siècle divers romans qu’on classerait de nos jours en fantasy, en science-fiction ou même parmi les romans préhistoriques.
La troisième édition, en 1924, est celle que les éditions Callidor ont prise pour base, avec ses gravures de Victor Prouvé qui semblent issues d’un croisement entre des sculptures de la Renaissance et des images de film d’action. Puis, c’est l’éclipse éditoriale complète, jusqu’au moment où le roman émerge en 2013 de l’autre côté de l’Atlantique, traduit en anglais par l’auteur britannique Brian Stableford et publié chez Black Coat Press, acccompagné par plusieurs nouvelles du même auteur. Au moment où j’écris, on ne trouve encore aucune version numérisée de ce roman : rien sur Gallica, sur l’Internet Archive, sur Wikisource ou sur le projet Gutenberg. La ou les personnes à remercier pour cette redécouverte ont dû mettre la main sur un exemplaire papier qui dormait quelque part dans une bibliothèque, ou sur une mention du roman dans une encyclopédie des littératures de l’imaginaire. Voilà en tout cas un livre dont les éditions successives forment en elles-mêmes une histoire à rebondissements, et on peut remercier tant Black Coat Press que Callidor d’avoir tiré ce livre de l’oubli au profit d’un large public.

Entre Homère, Rosny Aîné et Kipling

Les Centaures se déroule dans une Préhistoire alternative, un âge quaternaire où l’on croise encore quelques mammouths et des ours géants. Mais dans cette autre Préhistoire, la Terre a été peuplée, avant les humains, par plusieurs peuples hybrides intelligents : les centaures, les tritons et les sirènes, les satyres. Pratiquement dépourvus de technologie, ces trois peuples sont en revanche dotés d’une histoire longue et d’une riche culture orale, gardée en mémoire par des équivalents des aèdes grecs antiques. Les différentes espèces vivantes se comprennent entre elles, au moins par empathie. Les espèces animales portent chacune un nom propre (comme Lull le lièvre ou Kahar le cheval, par exemple). Seule espèce animale intelligente dotée de six membres, les Centaures, par leur force et leur bonne organisation, ont acquis le statut d’animaux-rois et ont interdit tout meurtre aux carnivores, cantonnés de force au statut de charognards. Seule une espèce reste en marge de l’ordre du monde : les Écorchés, qui pullulent en dépit de leur faiblesse physique, ne respectent pas la nature qui les entoure et trahissent tous leurs serments. Ces parias, que les autres peuples méprisent et sous-estiment, ce sont les premiers humains.
Voilà donc un univers qui, par son aspect préhistorique, peut faire penser à certains romans des frères J.-H. Rosny, une veine que l’un d’eux, sous le nom de Rosny Aîné, continue à approfondir à peu près à la même époque que Lichtenberger avec, en 1911, La Guerre du feu. Mais l’univers du roman de Lichtenberger, dominé par les animaux plutôt que par les humains, rappelle bien plutôt Rudyard Kipling et son Livre de la Jungle, que Lichtenberger avait lu et qui l’a profondément influencé, que ce soit dans la grandeur épique de son style ou dans ses personnages solennels pétris de force et de mâle dignité comme l’est Klévorak, le chef des centaures. Kipling et Lichtenberger ont cependant des sources antiques communes, à commencer par l’Iliade et l’Odyssée. Bien que l’Odyssée soit plus riche en surnaturel, c’est avant tout l’Iliade qui me vient en tête comme inspiration antique principale, car la société des centaures, dominée par des mâles préoccupés de combats, fait quelquefois penser aux guerriers achéens rivalisant de courage et de fierté.

Une aventure venue du fond des âges…

Un premier aspect du roman qui m’a conquis dès les premiers paragraphes, c’est sa langue travaillée, qu’on pourrait dire à juste titre ciselée tant les personnages ont des allures de sculptures vivantes. Disons-le enfin : avec son vocabulaire luxuriant, ses descriptions à la fois riches et bien proportionnées pour ne pas devenir envahissantes, son art de donner à percevoir aux cinq sens en imagination mais aussi son sens du mouvement, son récit bien rythmé, son souffle épique extraordinaire et la profondeur déjà joliment détaillée et cohérente de son univers, Lichtenberger a des leçons à donner à n’importe quel auteur de fantasy actuel. Il apparaît même original, car peu de livres de fantasy ont mis les centaures au premier plan de leur histoire. Lichtenberger le fait avec une maestria incontestable : il imagine les postures et les gestes routiniers de ces créatures imaginaires comme s’il avait pu les observer de ses yeux, récupère au besoin ici ou là le vocabulaire équestre sans en abuser, donne à découvrir par petites touches les lois de la société centaure, les modes de vie et les mentalités des autres peuples. On a tout de suite l’impression d’une fenêtre ouverte sur une autre époque, un monde possible lointain, exotique et farouche, étrangement familier mais qui regorge de détails surprenants.
Le style de Lichtenberger est un régal. Chaque paragraphe forme comme un tableau vivant aux couleurs intenses, aux mille touches délicates, mû par des lignes de force appliquées à coups de brosse vigoureux. En lisant ce roman, j’avais l’impression de regarder un classique du film d’aventure un peu ancien, avec un écran large et des couleurs en Technicolor. J’ai d’ailleurs tout de suite rêvé à ce que pourrait donner une adaptation en film, mais je crois qu’elle serait moins riche que le roman en matière de perceptions sensorielles. Une fête aquatique au château de Versailles où les statues prendraient vie pour venir parader parmi les visiteurs serait plus proche des sensations que l’on ressent à la lecture des Centaures.
Cette « patine » stylistique  nourrie de références à l’antique donne à l’histoire son allure d’ancienneté. La vivacité de l’univers du roman est renforcée par l’évocation omniprésente des paysages naturels : une nature sauvage qui semble immobile, mais où en réalité des forces plus ou moins invisibles sont à l’œuvre et préparent des évolutions lentes ou brutales. C’est un monde en transition, où certaines espèces vont disparaître au profit d’autres. L’auteur nous donne à voir ou plutôt à sentir ces changements en sous-main, que les centaures eux-mêmes ne comprennent pas toujours, ou ne veulent pas comprendre.
L’ancienneté du roman, à nos yeux de lecteurs du XXIe siècle, vient encore redoubler l’exotisme de l’univers en lui ajoutant un vernis de suranné. L’ancrage profond du livre dans la mythologie gréco-romaine rend possible de le rattacher à toute une tradition d’arts académiques, en particulier aux courants parnassien (Les Trophées d’Heredia qui a consacré plusieurs sonnets aux centaures, ou bien les poèmes de Leconte de Lisle, par ailleurs traducteur d’Homère) ou néo-classique en général (les peintures de centaures sur le mode pastoral) ou encore symboliste (les tableaux de Gustave Moreau, par exemple). Le roman peut être lu comme une variation plus élaborée sur le thème de la fin de l’âge d’or, qui aboutit au remplacement des créatures mythologiques par une humanité en proie à la corruption.
Sur le plan des sciences naturelles, on soupçonne au détour de telle ou telle page que Lichtenberger est tributaire de conceptions aujourd’hui dépassées de l’histoire du monde et de l’évolution des espèces (le déclin des trois peuples hybrides est dû en filigrane à une forme d’affaiblissement physique inéluctable ou de décadence). Mais cela ne devient jamais gênant à la lecture. Au contraire : ces puissances qui agissent à l’insu des personnages, hors d’eux et en eux, entretiennent l’aura énigmatique de l’univers du roman et ajoutent au caractère tragique de l’intrigue.
Du côté de l’imaginaire, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au dessin animé de Disney Fantasia, qui, quoique plus récent d’une grosse trentaine d’années, mettait en scène des centaures et des divinités gréco-romaines pour accompagner la Symphonie pastorale de Beethoven. Je dois tout de même préciser immédiatement que le roman de Lichtenberger a infiniment mieux vieilli que cette séquence animée très kitsch !
La partie du roman qui a le moins bien supporté le passage du temps n’est autre, finalement, que la brève préface de l’auteur. Après un début aux allures de cosmogonie joliment imagée, l’auteur enfile des considérations sur la fidélité à la race qui ne peuvent que mettre mal à l’aise de nos jours, mais dont on aurait heureusement tort de s’inquiéter dans ce cas précis : Les Centaures ne contient aucun propos ouvertement raciste, sexiste ou colonialiste, ce qui fait qu’il reste on ne peut plus lisible, plus même que certains romans de Jules Verne !

… et une étonnante modernité

Il y a mieux : Les Centaures peut se vanter de mettre en scène plusieurs personnages féminins bien développés, alors que bien d’autres précurseurs de la fantasy, des deux côtés de l’Atlantique, ne pourraient pas en dire autant ! Kadilda la centauresse, fille du chef Klévorak, refuse de s’unir à un centaure comme les autres femelles nubiles de son âge, et elle délaisse la compagnie des siens pour explorer la nature, au point qu’elle va rencontrer un humain. Il n’aurait pas fallu grand-chose de moins pour que Kadilda reste un personnage parfaitement niais et passif : une intrigue amoureuse plus convenue, un caractère plus doux, un esprit d’initiative moins développé… mais voilà, si Kadilda reste quelque peu naïve, elle ne se résume pas à ce trait de caractère et fait preuve de curiosité et d’intelligence, un peu à la façon de la petite sirène dans le dessin animé des studios Disney.
À ce personnage principal féminin, on peut ajouter que chaque peuple comprend des femelles parfois élevées à des dignités importantes, comme Pittina l’ancienne, qui est la mémoire vivante des centaures.
La réflexion du roman sur les rapports entre un peuple intelligent et son environnement naturel est un autre aspect qui frappe par son actualité au début du XXIe siècle. Les centaures, ces animaux-rois qui n’ont pas de technologie mais qui ont imposé leur morale à la nature entière en interdisant le meurtre entre animaux, correspondent à un certain idéal humaniste : nous ne sommes pas si loin du végétarisme et du véganisme. Les satyres, quant à eux, sont purement opportunistes et pas toujours fiables : leur lubricité est peinte crûment, ce qui donne lieu à une scène horrible mais sans complaisance vers le premier tiers du livre. Mais ce sont les humains qui en prennent pour leur grade dans Les Centaures : le portrait qui est fait d’eux est à peu près unilatéralement négatif. Il cheville le roman dans une misanthropie pessimiste qui dément à son dénouement tout caractère de triomphe (et le préserve d’une quelconque exaltation de l’eugénisme).
Sous cet aspect, Les Centaures m’a rappelé l’univers des romans de Thomas Burnett Swann comme la Trilogie du Minotaure, la Trilogie du Latium ou How Are the Mighty Fallen, parus dans les années 1970. Chez Swann aussi, des créatures et des peuples mythologiques pacifiques se trouvent en mauvaise posture face à une humanité conquérante, belliqueuse et moralement condamnable, le tout dans un cadre pastoral et une ambiance qui font penser à une fin de l’âge d’or. Chez Swann, cette fin de l’âge d’or pressent de manière plus générale une disparition des dieux. Mais Swann se réclame du bucolique plutôt que de l’épique et il décrit des aventures individuelles plutôt que des destins collectifs comme le fait Lichtenberger. On pourrait aussi penser au pessimisme du récent L’Homme qui savait la langue des serpents, de l’Estonien Andrus Kivirähk, plus proche de Lichtenberger par son approche de la violence, mais différent par son humour et son ancrage dans une histoire et une géographie précises. Les centaures de Lichtenberger, eux, évoluent dans des paysages encore innommés et qu’aucun détail n’aide à reconnaître à coup sûr (peut-être le Proche-Orient et l’Hellespont, peut-être l’Italie et la Sicile ?).

Un travail d’édition impeccable

Au cas où vous ne l’auriez pas compris : Les Centaures est à mes yeux une excellente redécouverte. Il concilie l’amour du récit d’aventure grandiose avec un soin merveilleux apporté au style, le tout sous-tendu par une réflexion toujours d’actualité sur les relations entre une espèce intelligente et la nature. Avant de vous laisser, je dois souligner la très grande qualité du travail d’édition effectué par Callidor.
Commençons par les bases : l’orthographe et la typographie. À l’heure où trop d’éditeurs misent tout sur des couvertures et des mises en pages affriolantes, mais ne rougissent pas de commercialiser des romans truffés de coquilles voire de fautes de langue (comme Mnémos avec Le Bâtard de Kosigan de Fabien Cerutti) ou des recueils de nouvelles sans table des matières (comme les Moutons électriques avec Le Sentiment du fer de Jean-Philippe Jaworski dans la collection Helios, mais on pourrait multiplier les exemples dans les deux cas), les éditions Callidor, aidées certes en partie par l’existence de plusieurs éditions antérieures, livrent un texte parfait, y compris dans ses différentes annexes.
Des annexes ? Mais oui : pas de texte nu comme c’est trop souvent le cas, nous avons ici droit à une préface de l’éditeur ainsi qu’à la traduction de la postface de Brian Stableford tirée de la réédition américaine de Black Coat Press. Ces deux annexes, où j’ai puisé une bonne partie des informations que je vous ai données au début de cet avis, replacent l’auteur, le roman et l’illustrateur dans leur contexte, et achèvent ainsi de combler une lacune dans l’histoire des débuts de la fantasy en France. C’est un travail important que je ne peux qu’admirer, saluer et encourager.
Outre le texte du roman, les éditions Callidor ont réédité les illustrations réalisées par Victor Prouvé pour la réédition de 1924. À défaut de montrer toujours un sens du détail impeccable (ce qui n’était pas leur but, de toute façon), ces illustrations ont l’avantage de rendre la vigueur des scènes du roman de Lichtenberger et d’expliciter son ancrage dans une tradition iconographique néo-classique.
La mise en page du livre est claire sans devenir vide, la couverture à rabats est solide, le moyen format commode et le papier d’un bon grammage. Le seul défaut de cette édition, si c’en est un, est son poids un peu élevé pour pouvoir la trimballer dans un sac quand on est déjà chargé ! On pourra apprécier diversement les choix graphiques propres à la collection « L’âge d’or de la fantasy » : en ce qui me concerne, je les trouve à la fois sobres et élégants, à la pointe de ce qui se fait en matière de « French touch » éditoriale et rafraîchissantes à côté des couvertures criardes et des illustrations pompier lourdement photoshopées de certaines collections actuelles (Milady et Robert Laffont, je pense à vous…).

Bref, Les Centaures est un classique oublié que les éditions Callidor ont su aider à faire réémerger de l’histoire littéraire française pour le plus grand profit des amoureux de l’imaginaire. Je ne peux donc que vous inviter chaleureusement à vous y plonger : c’est un voyage que vous ne devriez pas regretter !

J’ai d’abord posté ce billet sur le forum Le Coin des lecteurs le 26 février 2018 avant de le reposter ici.


Elisabeth Ebory, « La Fée, la pie et le printemps »

29 janvier 2018

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Référence : Elisabeth Ebory, La Fée, la pie et le printemps, Chambéry, éditions ActuSF, 2017.

Quatrième de couverture de l’éditeur

En Angleterre, les légendes ont été mises sous clé depuis longtemps. La fée Rêvage complote pour détruire cette prison et retrouver son pouvoir sur l’humanité. Elle a même glissé un changeling dans le berceau de la reine…

Mais Philomène, voleuse aux doigts de fée, croise sa route. Philomène fait main basse sur une terrible monture, des encres magiques, un chaudron d’or et même cette drôle de clé qui change de forme sans arrêt. Tant pis si les malédictions se collent à elle comme son ombre… Philomène est davantage préoccupée par ses nouveaux compagnons parmi lesquels un assassin repenti et le pire cuisinier du pays. Tous marchent vers Londres avec, en poche, le secret le plus précieux du royaume.

Des personnages empreints d’une légèreté désespérée, une aventure aussi féerique que profondément humaine. Élisabeth Ebory renoue avec le merveilleux des anciens récits, sans nier leur part d’obscurité.

Mon avis

J’avais remarqué la novella Novae, par la même auteure, qui était prometteuse (et dont j’avais dit un mot ici en 2013), alors j’ai entamé la lecture de ce roman. Mes conditions pratiques de lecture m’ont beaucoup ralenti dans ce livre : j’avais peu de temps pour le lire chez moi et je crois que je l’aurais terminé beaucoup plus vite si j’avais pu l’emporter dans les transports, mais le volume était trop gros pour que je puisse me le permettre. Néanmoins, chaque fois que je l’ai lu chez moi, j’y suis resté plongé plus de temps que prévu, ce qui est toujours bon signe. C’est un roman qui se lit vite, en raison du style et de la mise en page : nombreux retours à la ligne, nombreux dialogues, c’est une écriture légère au sens du nombre de caractères en dépit du grand nombre de pages qu’on aurait tort de trouver intimidant (encore une fois, ça se lit vite).

Le style m’a dérouté au début car il n’est pas du tout académique : léger et, comme je disais, rempli de retours à la ligne et de dialogues, au risque de laisser une impression de vide… mais malgré tout habile et fin, avec de belles images poétiques par ci par là (ce qui n’est pas si fréquent) et des personnages plus fouillés qu’ils n’en ont l’air. C’est finalement un style « fée », avec ce que cela implique de fantaisie, de facéties, mais aussi de brusques détours cauchemardesques de temps à autre.
Sans doute à cause du style, on pourrait croire les personnages moins redoutables qu’ils ne sont vraiment, mais on est vite détrompé, surtout dans le cas de Rêvage (pour ne citer qu’elle).
Pour ce qui est de la qualité éditoriale, le volume est solide et la couverture jolie sans révéler grand-chose de l’univers ou des personnages. J’ai croisé quelques coquilles, mais nettement moins nombreuses que ce que j’ai pu connaître avec les livres des Moutons électriques, par exemple.

L’intrigue a mis un peu de temps à démarrer. C’est souvent le cas dans les romans qui font avancer de front plusieurs intrigues. Cette fois-ci, nous suivons d’un côté Philomène (une voleuse, d’où son surnom de pie) et de l’autre Rêvage. Or, si des mystères et des enjeux se dessinent vite du côté de Rêvage et assez vite du côté de la Pie, c’est beaucoup moins à partir du moment où Philomène rencontre Clem, Vik et Od, dont le groupe semble errer au petit bonheur la chance. En soi, ce n’est pas désagréable, et je comprends l’impression de hasards picaresques qui peut s’en dégager. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de trouver cela trop plan-plan et cabotineur par endroits, et de me demander un peu où tout cela nous menait. Il y a ici des ventres mous qui auraient pu être sabrés ou consolidés afin que la mise en place des enjeux de l’histoire se fasse plus vite et plus nettement. Par la suite, heureusement, le problème disparaît à mesure que l’intrigue se noue et l’ensemble devient bien rythmé. Les nombreux mystères qui planent sur les personnages et l’univers contribuent aussi à la tension dramatique.

J’ai apprécié dans ce roman :

– Une « méchante » réussie, Rêvage, qui fait bel et bien peur sans être « maléfique » au sens caricatural du terme. Elle a ses sentiments mais aussi ses raisons : à certains égards, c’est une idéaliste, et on peut hésiter sur le jugement à porter à son sujet (et sur la façon dont elle va tourner au fil du roman). Cela renforce beaucoup la profondeur et l’intérêt du personnage. Et chacun sait qu’un « méchant » réussi est une des conditions primordiales pour une bonne intrigue d’aventure (dès lors que « méchant » il y a, bien entendu).

– L’originalité de l’écriture, légère et sans prétention en apparence et certainement perfectible, mais capable d’idées brillantes et de fulgurances ici et là. Très déroutante à mes yeux car pas du tout académique, mais j’avais déjà repéré ce style étonnant dans Novae, la novella de la même autrice chez Griffe d’encre.

– Les personnages sont ambigus, tout en nuances de gris, chacun ayant ses qualités mais aussi de véritables défauts qui pèsent sur l’intrigue. Philomène est une « vraie » voleuse qui a de sales coups à se reprocher, Clem a un lourd secret sur la conscience, Vik a un caractère difficilement supportable parfois, etc. Pour autant, tous s’avèrent attachants (même Rêvage).

– La magie de cet univers relève d’une magie de conte, vraiment mystérieuse et dangereuse :  personne ne peut prétendre maîtriser complètement. Nous sommes aux antipodes de Harry Potter et de la plupart des systèmes de magie de jeux de rôle sur table ou de jeux vidéo, avec leur combinatoire trop lisse et maîtrisée qui n’a justement plus grand-chose de magique. Quant aux fées, elles sont réellement redoutables.

– De belles atmosphères brumeuses et inquiétantes, que ce soit Londres ou le pays des fées ou encore ailleurs. C’est inégal selon les scènes, cependant.

– Une intrigue riche en péripéties : les amateurs d’action et de rebondissements ne devraient pas s’ennuyer, ou alors plus après le premier tiers.

Je suis resté moins convaincu par certains aspects du roman :

– Les noms des personnages sont disparates et très inégalement évocateurs. « Rêvage » est superbe (avec son hésitation savante entre « rêve », « âge » et « ravage » ou même « rivage »), « Philomène » est bien aussi, « Sean Leavesofalder » appelle des images de pubs et de lutins irlandais et les origines du nom « Vik » s’expliquent en cours de route… mais « Od », « Clem » et « S » ? On a ici un nom de fantasy française à la Mathieu Gaborit (que j’adore), un nom issu de la mythologie grecque, un nom anglais et quatre diminutifs dont la brièveté m’a étonnamment frustré. Je n’ai pourtant rien contre les univers faisant entrer en collision toutes sortes de cultures et les noms qui vont avec, mais cela m’a gêné que les noms de plusieurs personnages principaux se réduisent à une seule syllabe peu évocatrice (qui sonnait peut-être aussi trop comme le diminutif d’un vrai nom dans la réalité contemporaine).

– Le revers des choix stylistiques de l’autrice. Ce style reste perfectible sur plusieurs points. L’abus de tournures orales et familières à fins d’humour et d’autodérision, qui contribue à l’aspect « fée » quelque peu excentrique de l’écriture (on ne peut mieux adaptée aux personnages mis en scène), vient souvent briser ou trop attiédir la tension dramatique.  Ce style court aussi le risque de tirer à la ligne dans certaines scènes (typiquement les premières scènes avec Clem, Vik et Od). J’avais apprécié dans Novae la force des images poétiques régulièrement convoquées : je les ai retrouvées ici, toujours aussi fulgurantes… mais beaucoup plus rares. La flamme de l’écrivaine s’est-elle perdue ? Est-ce le genre ou le type d’intrigue choisi qui lui permet moins de mettre en valeur ce que je considère comme la grande force de son écriture ? Dommage, en tout cas, car Novae, plus court, s’avérait aussi plus dense et plus frappant de ce point de vue.

– Un mot tenant à la fois au style et à la structuration du récit : le peu de goût de l’autrice pour les descriptions rend parfois le récit trop rapide et nuit à la mise en place convenable d’une atmosphère. Beaucoup de scènes sont à peine posées et peu voire pas décrites. Il y a des paysages et des atmosphères à très fort potentiel, mais les choix d’écriture font que parfois j’ai trouvé que le mélange ne montait pas assez en neige, qu’il n’était pas assez évocateur, comme si le roman faisait naître dans ma tête des images trop floues, sans détails. L’autrice se repose beaucoup sur l’imagination de son lectorat, et dans mon cas ça a marché, mais j’aurais quand même aimé plus de détails, d’épaisseur, de luxuriance dans les paysages. Trop de forêts, de landes et de paysages urbains sont expédiés en trois mots. Avec des décors comme Londres et un pays des fées emprunté à l’Angleterre, il y avait de quoi écrire de si belles pages !

– Trop de mystères exploités pour créer de la tension dramatique n’obtiennent aucune réponse à la fin du roman alors qu’on pouvait en espérer une. C’est en particulier le cas de plusieurs personnages. Si vous avez déjà lu le roman et que vous voulez davantage de détails sur ce que je veux dire, j’y reviens en fin d’article dans une annexe séparée, afin que cette critique ne dévoile pas trop l’intrigue.

– Somme toute, le roman fait évoluer un très petit nombre de personnages pour un si vaste univers. Les personnages principaux sont très seuls au milieu de Londres et même au pays des fées : tout a l’air désert, voire abandonné, et on se retrouve vite seul. Les rares apparitions de tierces personnes au pays des fées sont expédiées en quelques lignes. Or le récit fait advenir des événements spectaculaires qui attirent l’attention de beaucoup de monde, à Londres comme au pays des fées : j’ai eu du mal à croire que seuls quatre ou cinq personnages s’en émeuvent au point d’y réagir activement. D’un autre côté, cet isolement des personnages au milieu de décors immenses contribue aussi à l’atmosphère du roman, donc ce n’est pas un pur défaut, mais cela m’a frappé.

– Certains dialogues, tendent trop vers le cabotinage et provoquent à mon avis des longueurs. Ces échanges familiers contribuent à planter les personnages et à alimenter une ambiance « féerique », au sens d’un peu éparpillée et extravagante, mais parfois c’est inutilement long.

En dépit de ces défauts qui peuvent paraître nombreux, j’ai refermé le livre avec un sourire et l’impression d’avoir vécu un voyage immersif en compagnie de figures attachantes, parfois marquantes. Les (trop rares) interviews de l’écrivaine que j’ai pu lire montrent qu’il y a eu un gros travail de réécriture et de correction mené avec l’éditeur, et c’est tout à l’honneur tant d’Elisabeth Ebory que des éditions ActuSF d’avoir donné à la fois une chance et du temps à ce roman. Force est de constater que le résultat, quoique cohérent, comporte encore quelques défauts nets, sans arborer autant d’originalité et de puissance stylistique que Novae. Est-ce dû aux figures imposées de la fantasy et du conte qu’Ebory manie peut-être moins bien ? Elle parvient tout de même à insuffler une dose non négligeable d’originalité tant dans les personnages et leur évolution que dans l’écriture, et il faut reconnaître au roman cette qualité. La Fée, la pie et le printemps reste ainsi un premier roman prometteur, et je compte bien continuer à suivre les prochaines publications de l’autrice, dans l’espoir qu’elle s’améliore avec l’expérience.

Note sur les mystères non résolus (contient des révélations sur l’intrigue et le dénouement) : Voici quelques exemples de questions auxquelles je n’ai pas obtenu de réponses en terminant le roman, et qui m’ont fait penser que l’intrigue n’était pas bien ficelée. 1)  Pourquoi Clem a-t-il pour nom complet « Clémente de la Rochelle » alors que tout laisse penser que c’est un homme ? Qu’il y ait un mystère là-dessous, je veux bien, mais autant que le roman s’en serve. 2) Qui sont Od et la dame au chaudron ? J’ai pensé à Odin et à Frejya, mais rien ne vient ni le confirmer, ni l’infirmer, ni même orienter le lectorat en faveur de cette piste. Que la dame au chaudron reste en partie mystérieuse dans son pays lointain, mettons, mais dans le cas d’Od, c’est beaucoup plus gênant. 3) On ne sait pas non plus grand-chose sur S non plus et ça a fini par me gêner un peu. L’amour qu’il porte à Clem est révélé bien tard sans avoir été très préparé avant et il n’en ressort plus rien dans la suite. 4) De même, plusieurs mystères sur l’univers tournent court. On ne sait pas qui sont les supposés gardiens de la prison des fées, ni si Od en était un ou non, ni au fond pourquoi ces fées ont été emprisonnées… du moins tout ça aurait pu être clarifié ou redit vers la fin du roman.


Brice Tarvel, « Pierre-Fendre »

26 novembre 2017

Tarvel-Pierre-Fendre

Référence : Brice Tarvel, Pierre-Fendre, Montélimar, Les Moutons électriques, 2017.

Quatrième de couverture

« Un immense château…

On n’y entre pas plus qu’on n’en sort. On y naît, on y vit, puis on y meurt. Un monde clos de murailles infranchissables, chapeauté d’un éteignoir de grisaille. Certains ont l’illusion d’un nid somme toute douillet, d’autres ragent d’habiter une prison. Dulvan et son ami Garicorne appartiennent à ces derniers. Sans savoir ce qu’est vraiment le Grand Dehors, ils aspirent à en percer les mystères et rêvent d’une existence tout autre. Mais, pour ce faire, il convient de faire tomber l’enceinte géante, c’est-à-dire se rendre dans la salle-territoire de l’éternel hiver afin d’arracher la Sommeilleuse à ses songes. Comme le racontent les vieux récits, l’énigmatique endormie est-elle cependant bien une déesse dont les errances oniriques ont fait que le château et tout son contenu soient devenus réalité ?

Parce qu’elle ne peut supporter l’idée de perdre son frère, Aurjance quittera son cher royaume du printemps pour se lancer à la poursuite du jeune homme. Quant à Murgoche, la peu recommandable sorcière, elle n’entendra pas se laisser flouer par deux foutriquets. »

Mon avis

Je n’ai pas terminé ce roman, que j’ai abandonné après environ un tiers. Je voudrais tout de même en parler afin d’expliquer en quoi il m’a paru intéressant et pourquoi ses défauts ont fini par trop me lasser pour que j’achève sa lecture.

Le synopsis, avec son univers prenant la forme d’un château composé de salles-saisons, ne m’avait pas paru si original que ça… mais j’avais été intrigué par la promesse d’atmosphère que formaient la couverture et la première page. Je m’imaginais sans doute à tort quelque chose de mystérieux et de subtil, entre Julien Gracq et Dark Crystal… Je me suis retrouvé dans une sorte de version de La Quête de l’Oiseau du Temps qui aurait été réécrite par un fan d’Arleston persuadé d’être la réincarnation d’Audiard après une soirée passée à fumer un dictionnaire Robert.

Commençons par les points positifs. D’abord, disons que l’univers contient des idées intéressantes. Ce château immense, ses salles-saisons, sa faune, sa flore, etc. ont effectivement quelque chose de grandiose et de mystérieux, qui a pu me faire penser un instant à des univers de fantasy un peu vintage du type Quête de l’oiseau du Temps.

Ensuite, deux des personnages principaux sont deux hommes homosexuels, dont les personnalités ne se résument pas à ça et qui, bonheur, ne sont pas des caricatures façon La Cage aux folles ambulantes. C’est original, pas si fréquent (surtout des personnages homosexuels masculins), c’est rafraîchissant, ça ménage des moments bienvenus et mignons.

Enfin, il y a une vraie tentative de recherche sur le style, c’est indéniable. Elle a au moins le mérite d’exister : beaucoup de romans de fantasy ne peuvent pas se targuer d’en faire autant sur ce plan-là.

Qu’est-ce qui m’a posé problème, alors ? Plusieurs choses.

D’abord, le style. Il accumule les archaïsmes et les néologismes pour conférer à sa langue un tour médiévalisant ou alter-médiéval (je suppose). En soi, pourquoi pas ? Le problème, c’est que je trouve qu’on tombe dans des afféteries et des préciosités qui sentent beaucoup l’huile de lampe et qui rendent la lecture difficile de façon très artificielle. Si tout ce vocabulaire compliqué résultait d’une documentation longue et attentive sur les états anciens de la langue, comme c’est le cas chez Jaworski, ou d’un cocktail d’expressions proverbiales ou familières ou grossières, comme c’est le cas dans Wastburg de Cédric Ferrand, j’aurais eu l’impression que mes efforts de compréhension servaient à quelque chose. Mais là, le résultat ne m’a pas convaincu du tout. A la énième occurrence de « la dextre » pour dire simplement « la main droite », j’ai regretté de ne pas lire parfois juste « main droite ». A force de lire « encouenné » tout le temps, j’ai regretté « gras », « gros » et quelques autres mots plus limpides. Limpides comme de l’eau qu’on pourrait boire, au lieu de lire partout « licher ».

Je me suis surpris moi-même de me lasser d’un tel style, car j’adore d’habitude les inventions lexicales et le lexique académique, voire archaïsant. Mais il y a ici un gros problème de dosage. J’ai eu l’impression que le texte en faisait trop, qu’il brûlait ses cartouches toutes en même temps et faisait tout péter au lieu du feu d’artifice d’invention langagière qu’il se proposait de faire fleurir. Il y a tellement de mots qui s’écartent de ce à quoi on s’attend et qui nécessitent un effort de compréhension particulier que le texte perd en fluidité en permanence, alors qu’il aurait été facile de régler la dose à un degré quelque peu inférieur afin de ménager les effets plutôt que d’obtenir un effet bouchon.

Pire : comme beaucoup de ces mots recherchent visiblement un effet esthétique en essayant d’imiter une sorte de gouaille médiévale à mi-chemin entre du Kaamelott et du Audiard, j’avais le sentiment que le texte s’écoutait parler constamment et attendait avec avidité des applaudissements ou des exclamations admiratives à chaque nouveau vocable aussi inopiné qu’ostensible. Sauf que ce qui passe à petite dose dans des dialogues m’a paru insupportable dans des pages de prose à l’échelle d’un long roman.

Je sais bien que Du Bellay, dans sa Défense et illustration de la langue française, encourageait les jeunes Poëtes à utiliser des mots rares ou des néologismes, à l’exemple des poètes antiques, mais il ne termine pas son chapitre sans nuancer ce conseil par la recommandation d’un « modéré usage de tels vocables ». Une modération qui a fait défaut à Pierre-Fendre, où l’auteur a voulu faire baigner son lectorat dans une langue propre au roman et, à mon sens, a produit un pâté plutôt qu’un bon patois.

Le recours  à une langue aussi recherchée et travaillée laisserait attendre une grande érudition ou du moins un soin méticuleux dans l’emploi des mots. Or le bât blesse sur ce plan aussi. Des solécismes et des impropriétés accrochent la lecture par ci par là, qui auraient pu être éliminées avec un travail éditorial plus rigoureux. Cela donne l’impression d’un auteur qui a fait le travail à moitié, en pillant les dictionnaires sans méthode tout en oubliant de corriger ses erreurs sur des tournures de phrases plus basiques, et qui n’a pas bénéficié d’un travail suffisant sur le manuscrit avec son éditeur. Avant d’aller chercher des vocables rares ou d’inventer des mots à tour de bras, cela aurait été une bonne idée de consulter un Bescherelle ou un Grévisse afin de s’assurer d’employer correctement les mots et expressions qui existent déjà.

Je ne peux pas non plus me défaire de l’idée que l’éditeur essaie là de pousser un genre qu’il a mis en avant avec Gagner la guerre de Jaworski puis avec Wastburg de Ferrand : la « crapule fantasy » (expression employée par l’éditeur à propos de Wastburg) où des univers de brutes sont décrits dans une langue familière ou argotique, une sorte de vulgarité savante qui a son originalité à la première tentative, mais commence à ressembler à une recette à la troisième, surtout quand la démarche n’est pas assez soignée.

Certes, ces trois romans sont tout sauf identiques dans leurs univers comme dans leurs partis pris stylistiques (Jaworski se réclame d’une belle prose classique et très documentée, où même l’argot doit probablement plus à Victor Hugo et à Vidocq qu’aux paysans des tavernes d’Ancien Régime ; Cédric Ferrand, de son côté, a travaillé la langue orale et proverbiale pour tenter de faire entendre la voix des classes populaires de son univers) et Pierre-Fendre tente d’innover sur le plan de la langue en inventant une sorte d’ancien français d’un autre monde. Mais l’amour de la recherche littéraire revendiquée par l’éditeur (et à laquelle je ne peux qu’applaudir) ne doit pas aboutir à un étalage facile et pédant de mots rares (défaut dans lequel Jaworski tombe à certaines pages de Même pas mort) qui menace depuis quelques livres de s’ériger en système.

J’ai parlé d’un « long roman ». Pierre-Fendre n’est pas si long que ça comparé à d’autres pavés de fantasy, mais il m’a semblé qu’il y avait un problème de rythme dans son intrigue. Là encore, cela m’a surpris, car je n’ai rien d’habitude contre les romans dont l’histoire prend son temps, sans tenter de scotcher artificiellement les lecteurs par une action frénétique et des retournements de situation à chaque page. Mais l’intrigue de Pierre-Fendre s’oblige assez tôt à suivre en parallèle trois groupes de personnages passant par les mêmes endroits, ce qui ralentit fortement la progression du voyage. Sans les pesanteurs du style, cela m’aurait peut-être moins gêné, mais quand la lecture de chaque grande double page en moyen format est devenue aussi laborieuse que l’avancée des voyageurs dans le désert de la salle de l’été, j’ai commencé à envisager de jeter l’éponge.

J’aurais peut-être pu supporter ces problèmes de style et de construction si ne s’y était pas ajouté un autre problème, de fond celui-ci : cet univers baigne dans la crasse et la vulgarité, avec un humour vaguement gaulois, voire scatologique, qui n’est clairement pas ma tasse de thé. Qu’on parle de sexe ou de saleté, pourquoi pas, mais avec cette vulgarité systématique, ça me fatigue. Et, pour le coup, ça me paraît une tentative d’humour ou d’esprit assez vieillot. C’est surtout gratuit, presque à chaque paragraphe, et là encore avec une accumulation telle que l’éventuel effet comique recherché par l’auteur s’émousse vite.

Enfin, autant l’évocation de l’homosexualité masculine me laissait espérer un roman progressiste, autant le traitement des personnages m’a déçu. Les personnages féminins donnent pratiquement toujours lieu à des remarques sur leurs formes girondes ou à des allusions supposées paillardes. Les personnages masculins, en dehors des deux héros, semblent coincés dans une virilité hors d’âge, notamment les géants forgerons chez qui nos deux fugueurs échouent peu après leur départ.

Je m’étais sans doute trop imaginé ce roman avant de le commencer, mais il aurait pu me plaire sans l’accumulation de ces problèmes. Je suppose qu’il pourra tout de même trouver des lecteurs et je suivrai les prochaines tentatives de l’auteur, mais en espérant que des critiques superficielles ne l’encouragent pas dans ses travers sans l’aider à développer ses qualités.

J’ai posté d’abord cette critique sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 14 novembre 2017 avant de la retravailler pour publication ici.


Andrus Kivirähk, « Les Groseilles de novembre »

27 octobre 2014

Kivirahk-les-groseilles-de-novembreRéférence : Andrus Kivirähk, Les Groseilles de novembre, traduit de l’estonien par Antoine Chalvin, Paris, Le Tripode, 2014 (édition originale : Rehepapp ehk November, Varrak, 2000).

Présentation sur le site de l’éditeur

Lire Andrus Kivirähk, c’est à chaque fois se donner la certitude que l’on va entrer de la façon la plus naturelle dans un monde proprement extraordinaire. L’Homme qui savait la langue des serpents (Le Tripode, 2013, Prix de l’Imaginaire 2014 du roman étranger) nous avait habitués à l’idée d’une époque où il était encore possible d’épouser des ours, d’avoir pour meilleur ami une vipère royale ou encore de voler dans les airs à l’aide d’ossements humains. Les Groseilles de novembre démontre un peu plus les talents de conteur de l’écrivain. Nous voici cette fois-ci immergés dans la vie quotidienne d’un village au Moyen-Âge où tout pourrait sembler normal et où, très vite, plus rien ne l’est. Les seigneurs sont dupés par leurs serfs, des démons maraudent, des vaches magiques paissent sur les rivages, les morts reviennent, le diable tient ses comptes, une sorcière prépare ses filtres dans la forêt et, partout, chaque jour, les jeux de l’amour et du désir tirent les ficelles de la vie. À la fois hilarant et cruel, farce moyenâgeuse et chronique fantastique, Les Groseilles de novembre est considéré en Estonie comme le meilleur roman d’Andrus Kivirähk.

Mon avis

J’avais découvert avec beaucoup de plaisir et chroniqué sur ce blog le premier roman traduit de cet auteur, L’Homme qui savait la langue des serpents. Un an après, c’est avec un certain enthousiasme que je me suis jeté sur ce deuxième roman, qui, quoique puisant lui aussi son inspiration dans la mythologie estonienne, emploie un ton et un type d’intrigue différents.

Les groseilles de novembre, ce sont celles que les villageois emportent jusqu’à la croisée des chemins afin de tromper le Vieux Païen (assimilé au Diable par le christianisme), lorsque celui-ci leur demande de signer avec trois gouttes de sang les pactes qu’ils vont passer avec lui. Au lieu de sang, ils verseront quelques gouttes de jus de groseille. Grâce à ces petits jeux risqués où l’on risque sa vie et son âme, plus d’un villageois peut améliorer son maigre train de vie, par exemple en donnant vie à un kratt, un petit serviteur construit de bric et de broc avec des ustensiles domestiques et quelques branches, et qui peut ensuite accomplir toutes sortes de petites tâches à votre service, comme aller chiper un gigot chez le voisin, une chope d’alcool à l’auberge ou quelques pièces d’or au manoir.

C’est ainsi la chronique du quotidien d’un village dans une Estonie médiévale rêvée, avant la conquête du pays par les chevaliers teutons. Un chapitre par jour pour suivre, pendant tout un mois de novembre à la météo particulièrement pourrie, les habitants de ce village où l’extraordinaire relève de l’ordinaire. C’est une large galerie de villageois qui défile au fil des pages. Il y a les gens du manoir, au service du baron et de sa superbe fille, et puis il y a les gens plus modestes, comme Raagu Reïn, qui exècre le manoir et ne manque pas une occasion d’en dire du mal, et sa fille Liina. Il y a les gens à peu près sages et intelligents, comme le régisseur Hans, le vieux granger avec sa pipe, ou encore la sorcière, une femme qui a une queue au derrière et qui vit en bordure du village, prête à rendre service aux gens dans le besoin avec ses potions et ses sorts. Il y a les brutes comme Endel, et puis l’idiot du village, Jaan, dont tout le monde se moque à partir du jour où il mange du savon sans savoir ce que c’est. Il y a le pasteur Moosel, rempart spirituel de la communauté, mais pas exactement le plus futé du lot. Et il y a des gens cupides, avares, menteurs et trompeurs, c’est-à-dire un peu tout le monde, à commencer par les deux vieux Imbi et Ärni, toujours à l’affût d’une occasion de chapardage, mais aussi Oskar, qui veut accumuler toujours plus d’or et de grain malgré les avertissements de son épouse. Les valets tâchent d’en faire le moins possible, les plus pauvres cherchent à voler les plus riches, lesquels cherchent à accumuler toujours plus de richesses.

Dans ce monde à la morale plus que pragmatique, Jésus et le Diable ne sont que des patrons comme les autres, dont on emploie indifféremment les pouvoirs pour tâcher d’améliorer un peu l’ordinaire. Le surnaturel imprègne chaque journée de la vie de ces villageois : le Diable et les démons aux formes très variées, mais aussi toutes sortes d’autres créatures comme les sucelaits qui s’en prennent aux vaches, ou les effrayantes chaussefroides qui rôdent parfois en forêt, sans compter les feux follets, les ondines, et bien sûr les « simples » loups. Face à ces multiples voisins plus ou moins étranges et dangereux, chacun ne peut compter que sur sa prudence et sa ruse. Personne ne résiste à l’envie de recourir soi-même au surnaturel, car c’est l’occasion rêvée d’arrondir ses fins de mois et d’accomplir quelques désirs plus ou moins avouables. Chacun peut faire animer un kratt par le Vieux Païen, se changer en tourbillonneur pour aller voler son voisin, s’en remettre à une formule ou à un objet transmis dans la famille pour se tirer d’affaire en cas de coup dur. Mais en cas d’échec, les conséquences peuvent être douloureuses voire mortelles, et les imprévus surgissent très souvent. C’est un monde étonnant et angoissant où tout peut arriver sans prévenir.

L’Homme qui savait la langue des serpents développait une intrigue très resserrée centrée sur un petit nombre de personnages, et décrivait la décrépitude annoncée d’un monde merveilleux des origines dont on entrevoyait la grandeur au moment de sa disparition. Dans Les Groseilles de novembre, nous sommes toujours plongés jusqu’au cou dans la mythologie estonienne, où nous croisons un surnaturel à la fois familier (le Diable et le merveilleux chrétien, certains personnages de contes très proches de nos contes d’Europe de l’Ouest) et souvent exotique (les kratts et bien d’autres créatures ou croyances sont inconnus sous nos latitudes).
Cette fois, le roman ne recherche pas une intrigue ample aux conséquences importantes : il lance toutes sortes de fils qui, au début, peuvent donner l’impression d’une série de sketches décousus, mais qui s’organisent peu à peu à mesure que les personnages interagissent et que leurs (més)aventures respectives s’entrecroisent, sans pour autant faire trembler les fondements du monde. La période couverte, un mois dans un village parmi d’autres, cherche à faire imaginer une tranche de vie d’un monde paysan remuant mais stable, où les plaisirs et les malheurs se succèdent comme dans un roman picaresque sans amener de grandes transformations comme dans L’Homme… Le choix d’une construction « en calendrier », où chaque chapitre couvre une journée, en commençant par une date, l’éventuelle mention d’une fête religieuse et une description du temps qu’il fait, n’est pas le plus petit charme du livre. Le dénouement réserve bien sûr aux personnages son lot de surprises bonnes et mauvaises, mais la vie des villageois en restera globalement inchangée.

L’humour, qu’il soit léger ou (plus souvent) grinçant ou noir, alterne avec des situations inquiétantes, effrayantes ou franchement horribles, entrecoupées de moments de calme jamais bien longs. Les désirs et les frustrations, les disputes, les arnaques, les mensonges, les bagarres et les accidents, les retournements de situation brutaux pour le meilleur et pour le pire, le tout sous un ciel presque toujours grisâtre, pluvieux ou neigeux, bâtissent une atmosphère étrange, un mélange curieux de tragi-comédie sociale et de poésie fragile, qui fait penser à une rencontre entre les fabliaux français du Moyen âge et les contes des sages de Chelm d’Isaac Bachevis Singer, avec une touche d’âme russe (je pense à l’agitation dérisoire des personnages du Révisor de Gogol et à l’amertume de certaines nouvelles et pièces de Tchékov). Le tout dans une logique qui relève de la fantasy : le rassemblement de multiples inspirations puisées dans les contes, les légendes et le folklore au service de l’élaboration d’un univers romanesque cohérent et haut en couleurs, qui se dévoile à nous par les yeux de toute une série de personnages.

Curieusement, malgré le surnaturel constamment présent dans l’intrigue, on pourrait aussi présenter ce livre comme le mariage étonnamment naturel entre le pseudo-réalisme mordant d’un Maupassant et les récits cruels et merveilleux, au style laconique, des sagas nordiques. C’est une vision assez sombre de la condition humaine qui se dégage du roman de Kivirähk, mais pour d’autres raisons que chez les auteurs naturalistes. Comme le dit bien la femme de Lembit dans un passage retenu pour le quatrième de couverture par l’éditeur : « Le destin de l’homme n’est pas facile. On vit, on meurt, puis on se change en démon. » La phrase, et le tragique incident qu’elle commente, montrent bien la précarité de ces personnages certes cupides et menteurs, mais dont les conditions de vie misérables sont telles qu’ils n’ont souvent pas d’autre choix que de jouer avec les limites de la morale, et qui payent au prix fort la moindre erreur dans leurs affaires avec l’autre monde. Cet univers a beau devoir davantage aux contes, aux fabliaux ou à la commedia dell’arte qu’à Zola ou à Tolkien, il n’en contient pas moins une part de réflexion sur notre quotidien réel.

Un peu surpris au début par la différence de ton et de rythme avec L’Homme qui savait la langue des serpents, j’ai tout de même très vite apprécié ce roman, qui, après L’Homme…, renforce mon envie de découvrir de plus près les contes et légendes dont s’est inspiré Kivirähk. J’ai dévoré les chapitres à une vitesse exponentielle… J’espère que ce livre aura le même succès mérité que son prédécesseur et que nous aurons d’autres occasions de lire Kivirähk en français à l’avenir.

Bon, mais qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

À part L’Homme qui savait la langue des serpents, bien sûr. Eh bien, en cherchant des choses sur la littérature estonienne, je suis tombé sur un roman d’Anton Hansen Tamsaare, un auteur estonien classique qu’on pourrait présenter rapidement comme « le Zola estonien » à cause de son grand cycle Vérité et Justice (paru dans les années 1920-1930). Mais Tammsaare a aussi écrit, peu avant sa mort, un roman fantastique sur le Diable : Põrgupõhja uus vanapagan, autrement dit Le Vieux-Païen de Fond-de-l’Enfer. Le Diable y a fort à faire avec son acolyte Ants, qui lui joue toutes sortes de tours alors que le Diable tente de se racheter de ses mauvaises actions. Je ne connais de l’intrigue que ce que j’ai lu sur le site Littérature estonienne, et je serais curieux de lire ce roman en traduction pour voir dans quelle mesure Kivirähk peut s’inscrire ou non dans la lignée de ses prédécesseurs. Problème : je n’ai pas l’impression que ce roman ait déjà été traduit en français, contrairement à Vérité et Justice. En attendant, pour vous informer sur les liens entre les écrivains estoniens et le folklore local, vous pouvez aussi lire, toujours sur le site Littérature estonienne, le texte d’un article de Fanny de Rivers sur Tammsaare où elle parle notamment de ce roman (l’article est paru dans la revue savante Études finno-ougriennes, n°17, en 1983).

Message posté sur le forum Elbakin.net le 27 octobre 2014 et augmenté ensuite pour ce blog.