Collectif (CELHTO), « La Charte de Kurukan Fuga »

2 mars 2013

Charte-de-Kurukan-Fuga-CELHTO

Référence : CELHTO, La Charte de Kurukan Fuga. Aux sources d’une pensée politique en Afrique, Paris, L’Harmattan / Conakry (Guinée), Société africaine d’édition et de communication, 2008, 164 pages.

À la fin du livre Soundjata ou l’épopée mandingue de l’historien guinéen D. T. Niane, que j’avais lu il y a quelques mois et qui retrace l’une des versions de la vie légendaire du conquérant Soundiata Keïta, fondateur de l’empire mandingue (ou empire du Mali) au XIIIe siècle, un chapitre intitulé « Kouroukan Fougan ou le partage du monde » mentionne un sommet diplomatique et politique tenu par Soundiata et ses alliés après leur victoire contre Soumaoro Kanté, souverain du royaume de Sosso. Ce sommet, qui a lieu à Kurukan Fuga, pose les bases (solides) de l’empire de Soundiata. Dans le livre de D. T. Niane, ce moment est l’occasion de trois activités : la célébration de la victoire, une prestation de serment des rois alliés de Soundiata qui deviennent ses vassaux, et l’institution par Soundiata de liens sociaux, politiques et culturels entre les différentes tribus alliées par le biais d’une reconnaissance institutionnelle du « cousinage à plaisanterie » (une pratique qui, pour ce que j’en ai compris, vise à établir un lien privilégié entre deux tribus et à permettre une liberté de parole et de critique tout en allégeant les tensions).

En réalité, cet épisode de l’épopée de Soundiata est encore plus important, car c’est aussi à ce moment-là (que l’on situe en général en 1236) qu’a probablement été élaboré un document primordial pour l’histoire du droit en Afrique de l’Ouest : la charte dite de Kurukan Fuga, aussi parfois appelée « charte du Manden » (ou « Mandé »), qui énonce des principes législatifs pour l’empire mandingue naissant. Visiblement, il s’agit, en termes d’ancienneté et d’importance, d’un document comparable aux grands jalons du droit en Europe médiévale, comme la Magna Carta en Angleterre par exemple, à cette différence qu’il a été transmis par les traditions orales.

Cette charte n’a fait l’objet d’éditions et d’études savantes que tout récemment : une version en a été recueillie en Guinée à la suite d’un atelier régional de concertation entre communicateurs traditionnels et modernes qui a eu lieu à Kankan en mars 1998, et traduite sous la direction de Siriman Kouyaté ; au cours des années suivantes, cette version a été diffusée auprès d’un public plus large, et, en 2004, elle a fait l’objet d’une conférence internationale à Bamako (au Mali) regroupant des universitaires, des personnalités politiques et culturelles, à l’initiative notamment du Centre d’études linguistiques et historiques pour la tradition orale (CELHTO), institution dépendant de l’Union africaine. C’est à cette charte qu’est consacré La Charte de Kurukan Fuga. Aux sources d’une pensée politique en Afrique, petit livre publié à l’initiative du CELHTO, acheté un peu sur un coup de tête.

Un ouvrage utile mais disparate

Autant le dire tout de suite : même s’il m’a appris beaucoup de choses, ce livre n’est pas un livre d’histoire, mais un recueil très composite contenant à la fois de petites synthèses introductives, une édition bilingue d’une version de la charte, et les actes de la conférence de Bamako de 2004.

Le livre regroupe en effet :

– Une partie introductive occupant une petite quarantaine de pages, composée d’un avant-propos de Mangoné Niang (directeur du CELHTO), puis d’une introduction et d’une remise en contexte historique (« Entre guerre et paix. De l’empire du Ghana à l’empire du Mali. Le contexte historique de la charte du Mandé ») tous deux dûs à l’historien D. T. Niane (l’auteur de Soundjata ou l’épopée mandingue, donc). C’est une partie assez accessible au profane, pourvu qu’on ait déjà un peu entendu parler de l’épopée de Soundiata (pas besoin de la connaître en détail). Les textes de D. T. Niane sont particulièrement clairs et intéressants.

– Une édition bilingue d’une version de la charte de Kurukan Fuga, qui occupe une vingtaine de pages. C’est l’édition réalisée à la suite de la rencontre de Kankan de 1998. Elle contient la transcription de la charte en malinké et sa traduction française, ainsi que de précieuses notes qui éclairent les 44 règles édictées par la charte.

– Les actes, livrés de façon assez « brute de décoffrage », de la rencontre de Bamako de 2004 autour de la charte. Cette partie, qui occupe une bonne moitié du livre, est un recueil de documents plus qu’une présentation d’actes de colloque : on y trouve aussi bien les textes des discours d’introduction par différentes personnalités politiques ou savantes (Mongoné Niang, Emmanuel Sagara – secrétaire de l’Académie africaine des langues -, et Cheikh Oumar Sissoko – Ministre guinéen de la culture) et des textes programmatiques (la présentation par M. Niang des objectifs de la conférence, sa remise en contexte par Martin Faye) que les communications elles-mêmes et le rapport de la conférence, lui-même curieusement redoublé puisqu’il y a à la fois un « Rapport de la conférence de Bamako » signé par son rapporteur, Raphaël N’Diaye, et le Rapport final de la rencontre, collectif, qui récapitule, voire reprend par de simples passages copiés-collés, l’ensemble des documents précédents. Le souci d’exhaustivité et de transparence dans la reproduction des documents est louable, mais offre à la lecture un ensemble assez disparate et parfois redondant. De plus, quelques imperfections formelles compliquent quelque peu la lecture de cette partie du livre : les titres et surtitres ne sont pas clairement hiérarchisés (page 79, « Les communications. Réactions des intellectuels » est visiblement un surtitre applicable à plusieurs des textes qui suivent, mais il est écrit en plus petit que les titres de chacun de ces textes) et l’un des textes (« La charte dans les médias », p. 95-97) n’est pas signé. Au sein de ces actes de la rencontre de Bamako, ce sont de loin les textes présentés comme les « réactions des intellectuels » qui s’avèrent les plus intéressants : « De Kurukan Fuga à l’Union africaine' » par Ousmane Sow Huchard, « La Charte du Mandé, outil d’éducation » par Boubacar Boris Diop et « Sur les terres de l’empire du Mali » par Cheikh Hamidou Kane.

– Deux courts textes prolongeant les actes de la rencontre : « Après la conférence de Bamako », par Iba Der Thiam, qui informe sur les suites de la conférence entre 2004 et 2008 ; et « La Charte du Mandé : une nouvelle Magna Carta pour l’Union africaine », par Hamidou Dia, courte réflexion historique et politique sur l’intérêt de la Charte pour les pays de l’Afrique actuelle, thème déjà abondamment abordé par les actes de la rencontre.

– Enfin, des annexes proposent trois documents supplémentaires, tous intéressants :

* Une édition bilingue d’une version du « serment des chasseurs » (Donsolu Kalikan), autre document important pour l’histoire du droit et des droits humains en Afrique de l’Ouest, lié à l’histoire des sociétés d’initiés chasseurs. Cette version a été recueillie en 1965 par l’historien malien Youssouf Tata Cissé auprès de Fadjimba Kanté, maître chasseur et patriarche des forgerons de Tegué-koro (au sud de Bamako). C’est une déclaration puissante contre l’esclavage et l’asservissement des personnes, dont l’impact est rendu plus fort par le fait qu’elle prend une forme plus directement poétique que la charte de Kurukan Fuga.

* Un poème moralisant de l’érudit malinké Souleymane Kanté, « Variations sur la conférence de Kurukan », présenté cette fois en traduction seule.  Il est suivi d’une « annexe 3 » qui porte le même titre et le même nom d’auteur, et m’a tout l’air de n’être que la suite et la fin du même poème qui pourrait avoir été mal découpé lors de la mise en page… Mystère.

* Une dernière page présente un texte d’une petite demi-page intitulé « Kaman Bolon », non signé, et qui forme une conclusion sur l’importance de la Charte.

Il y a donc vraiment de tout dans ce livre, qui est à la fois un groupement d’éditions de textes (ou plutôt de traditions orales), une publication d’actes de colloque, et un ouvrage de réflexion historique et politique sur la charte de Kurukan Fuga et son intérêt pour l’Afrique contemporaine. Du fait de cette nature très composite de l’ouvrage, ses différentes parties peuvent intéresser des publics divers, et je me demande si tous seront satisfaits de ce qu’ils y trouveront, tant le résultat a parfois un aspect « fouillis ». A l’inverse, même si on pourrait lui reprocher de ne pas creuser encore assez chacun des aspects qu’il aborde, ce livre a le grand mérite d’exister et de fournir une édition correcte de ce document important de l’histoire du droit en Afrique de l’Ouest, document qui circule désormais aussi sur Internet, mais dont les éditions « papier » fiables et accessibles ne sont sans doute pas encore légion.

Ce livre s’adresse avant tout aux gens désireux de s’informer sur les activités de transcription, d’édition et de diffusion des traditions orales ouest-africaines, autrement dit les gens qui connaissent sans doute déjà un peu le CELHTO et ses activités (ce qui n’était pas mon cas, je précise). Mais il peut tout de même, dans une certaine mesure, rendre des services à un public plus large (auquel j’appartiens) : les gens qui désirent simplement découvrir ces documents importants de l’histoire du droit, mais aussi tous ceux qui s’intéressent aux efforts de coopération entre pays africains pour préserver et mettre en valeur les cultures de cette partie du monde.

Une démarche panafricaniste

La démarche qui motive tant les colloques que l’édition et la diffusion de la Charte est à la fois savante et politique, chose logique puisque le CELTHO est une institution de l’Union africaine. Il ne s’agit pas seulement de recueillir, d’éditer et d’étudier plus largement les très riches traditions orales ouest-africaines, mais aussi de réfléchir à la façon dont la Charte de Kurukan Fuga peut être employée de nos jours en tant qu’outil politique de conciliation et d’union entre les pays africains, dans une perspective panafricaniste. Ce double but, nullement dissimulé dans l’ouvrage, constitue un équilibre délicat à tenir, et les chercheurs qui interviennent dans ces pages en semblent pour la plupart conscients.

Employer un document comme la Charte de Kurukan Fuga en tant qu’outil d’union politique n’a d’ailleurs rien d’évident, dans la mesure où Kurukan Fuga est étroitement lié à l’épopée de Soundiata, laquelle présente en général un large biais défavorable à l’adversaire de Soundiata, Soumaoro Kanté ; or, comme on pouvait s’y attendre, les historiens ont pu montrer que ce dernier, sans être irréprochable, n’était évidemment pas le souverain purement maléfique décrit par la plupart des versions de l’épopée. Or, derrière Soundiata et Soumaoro, il y a l’histoire des peuples et des conquêtes des royaumes successifs. Il y aurait donc toutes sortes de façons de mal utiliser la Charte, qui doit être considérée avec le recul historique nécessaire, certainement pas mise au service d’une réactivation d’un éloge sans nuance de Soundiata qui tiendrait de l’hagiographie plus que de l’Histoire.

En outre, bien que son importance pour l’histoire de l’Afrique de l’Ouest la placent sans conteste au même rang que les grandes déclarations européennes, américaines ou asiatiques de l’histoire des droits humains, la Charte de Kurukan Fuga ne peut évidemment pas être présentée comme une déclaration des droits de l’homme que l’on pourrait admettre et appliquer telle quelle de nos jours : c’est un document créé dans un contexte historique précis et adapté à des sociétés et à des exigences éthiques qui ont grandement changé depuis. Les notes et les communications qui accompagnent le texte de la Charte ont largement soin de faire ce travail indispensable de remise en contexte. Une utilisation politique de la Charte, quant à elle, ne peut qu’être contrainte de mettre en valeur ceux de ses articles à la portée la plus durable et d’en laisser d’autres à leur XIIIe siècle d’origine…

La politique et la recherche historique ne font pas toujours bon ménage, dans quelque partie du monde que l’on se trouve, et un puriste pourrait s’effaroucher non sans raison des biais possibles introduits par cette interdépendance entre le monde politique et la recherche universitaire. Son caractère en partie inévitable apparaît toutefois clairement à la lecture du livre, et témoigne une fois encore de problèmes communs à pas mal de régions du monde : sans une volonté politique globale, autrement dit sans une prise de conscience par les politiques de l’importance de la préservation et de la diffusion des cultures locales, surtout les traditions orales actuellement menacées par les changements économiques, sociaux et culturels rapides que connaissent les pays d’Afrique de l’Ouest, il serait impossible aux chercheurs, historiens, linguistes, mais aussi aux traditionnistes eux-mêmes (ceux qu’on regroupe sous le nom plus ou moins pertinent de « griots »), d’œuvrer efficacement et à grande échelle pour recueillir, éditer, étudier et faire connaître des documents importants comme la Charte ou le serment des chasseurs.

Plus curieuse, en revanche, est la présence parmi les organisateurs de la conférence de Bamako d’une organisation appelée Intermédia Consultants, qui semble n’avoir rien d’autre à faire que de proposer ses services pour promouvoir « l’innovation sociale dans les médias ». Je suppose que l’organisation n’est pas étrangère au texte non signé figurant parmi les communications, « La Charte dans les médias », qui s’interroge (de façon plutôt utile, certes) sur les moyens à mettre en œuvre pour porter la Charte à la connaissance du grand public. J’avoue avoir davantage confiance dans les institutions universitaires ou dans les ONG que dans les entreprises de consultants pour ce genre de projet…

Conclusion ?

Je suppose qu’il y aura bientôt, voire qu’il y a déjà, des livres encore meilleurs sur cette charte de Kurukan Fuga. Celui-ci, à défaut d’être parfait dans sa forme, a l’avantage d’exister et de fournir ce qu’il faut de notes et de commentaires pour comprendre le contexte de l’élaboration de la Charte, en lien avec la vie de Soundiata et l’histoire de l’empire mandingue. Sur la Charte elle-même, c’est donc plutôt une bonne introduction, même si ça n’atteint pas encore les sommets d’érudition et d’exhaustivité qu’on peut trouver dans les éditions savantes d’autres grands classiques. Mais cet ouvrage m’a aussi fait plonger, par la même occasion, dans les problèmes beaucoup plus immédiats de la préservation des cultures à tradition orale et dans les activités de l’Union africaine. Je connaissais déjà un peu les premiers, dans d’autres parties du monde et d’autres époques, mais pas du tout les secondes. Sur ces aspects en particulier, j’en suis ressorti avec plus de questions que de réponses, mais c’est assez normal de la part d’un lecteur pas du tout familier des politiques africaines actuelles.

Bref, une lecture quelque peu improbable et par endroits déroutante, mais certainement pas inutile et qui m’a donné envie de me renseigner encore non pas seulement sur les épopées africaines, mais aussi sur l’étude et la préservation des traditions orales locales de nos jours. Je n’ai malheureusement pas trouvé de site Internet du CELHTO pour le moment, mais ça n’est certainement pas ça qui va m’arrêter. En attendant, on peut déjà s’intéresser aux ressources proposées par l’UNESCO, qui travaille dans la même direction à l’échelle mondiale et a mis en avant pour cela la notion de patrimoine culturel immatériel de l’humanité (lien vers Wikipédia). Du côté des universitaires, il y a des équipes de recherche qui travaillent sur ces sujets : je suis tombé par exemple sur le site du laboratoire Langues et civilisations à tradition orale (LACITO), une équipe du CNRS en lien avec l’université Paris-III.

Sur l’Afrique de l’Ouest plus précisément, c’est encore dans La Grande Geste du Mali de Youssouf Tata Cissé et Wâ Kamissoko, que j’ai commencé à lire, qu’on peut trouver plus d’informations sur Soundiata et la Charte, mais aussi sur le fonctionnement des traditions orales et sur les démarches entreprises par les chercheurs pour les recueillir et les étudier.

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