« L’Edda » (récits de mythologie nordique) de Snorri Sturluson

7 septembre 2012

Référence : L’Edda. Récits de mythologie nordique, par Snorri Sturluson. Traduit du vieil islandais, introduit et annoté par François-Xavier Dillmann, Paris, Gallimard, collection « L’aube des peuples », 1991.

Au début du XIIIe siècle, en Islande, un nommé Snorri Sturluson compose, dans une prose entrecoupée de citations de poèmes plus anciens, un recueil rassemblant des récits qui sont devenus pour nous les principaux mythes associés aux pays scandinaves. Odin, Thor, Loki, Freya, l’arbre-monde Yggdrasil, Midgard et le Valhalla, les Walkyries, le Crépuscule des dieux… c’est de ce recueil que nous en proviennent les versions les plus complètes. Autant dire que tout lecteur qui s’intéresse aux mythes et n’a pas peur de s’attaquer aux textes un peu anciens ne peut que dresser l’oreille en entendant les noms de l’Edda et de Snorri Sturluson. (C’est aussi le cas du professeur Lidenbrock dans Voyage au centre de la Terre, d’ailleurs !)

Mais ce texte ancien est-il encore facilement lisible par des lecteurs d’aujourd’hui ? Et qu’en est-il de cette édition ? Est-elle accessible ? La réponse à ces questions est oui, grâce aux textes eux-mêmes et à l’édition proposée par Dillmann.

Le temps de caser un mot sur le fait que j’aime bien cette collection, « L’aube des peuples », pas seulement pour son contenu (des mythes, elle en rassemble beaucoup et de tous les coins du monde), mais aussi pour l’aspect « objet livre », le format moyen confortable, la couverture crème douce et agréable à tenir en main, sobre mais pas trop, le texte écrit pas trop petit, la mise en page aérée (du moins dans ce volume-ci)… mais tout ça n’est qu’une question de goût, alors passons rapidement au contenu.

Un recueil mythologique

Le volume commence par une introduction, indispensable pour s’engager d’un bon pied dans ce genre de texte. Elle est claire, précise, pas trop longue. On découvre d’abord qui était Snorri Sturluson : un historien, comme on s’en doute et comme le quatrième de couverture l’indiquait, mais aussi et même d’abord un homme politique de premier plan pris dans les changeantes relations entre l’Islande et la Norvège au début du XIIIe siècle. C’est pour le roi de Norvège, Hakon IV, que Snorri compose son autre œuvre maîtresse, l’Histoire des rois de Norvège, ainsi que la Saga de Saint Olaf.

Tout en accomplissant un travail d’historien critique envers les légendes pieuses de son époque, il devient un expert de l’ancienne poésie scaldique et compose des traités de poésie à destination des jeunes poètes : le Hattatal, « Dénombrement des mètres », et le Skaldskaparmal, littéralement « L’Art poétique ». Comme la poésie ancienne brasse des références mythologiques qui peuvent paraître obscures aux nouvelles générations, Snorri rédige, à côté de ces traités, un exposé systématique des principales traditions scandinaves sur le monde, les dieux et les hommes, le tout enchâssé dans le récit d’une rencontre entre un homme, Gylfi, et les Ases, les dieux scandinaves : c’est la Gylfaginning, la « Mystification de Gylfi ». Snorri Sturluson couche ainsi par écrit toutes sortes de traditions païennes, avec un attachement manifeste à cette culture sur laquelle le christianisme avait peu à peu pris le pas depuis déjà deux siècles.

L’Edda n’est donc pas un seul poème, mais un recueil dont la Gylfaginning forme la première partie, le Skaldskaparmal la deuxième et le Hattatal la troisième. Dans son édition, Dillmann ne traduit pas l’ensemble de ces ouvrages. Il traduit la quasi totalité de la Gylfaginning, mais comme le Skaldskaparmal et le Hattatal sont des ouvrages très techniques et ardus à éditer dans une collection accessible à un large public, il se contente d’extraits du Skaldskaparmal à contenu mythologique, qui complètent la Gylfaginning. Ce livre ne contient donc pas l’intégralité du texte de l’Edda, mais il en propose la partie la plus accessible et se concentre sur ses composantes mythologiques. C’est déjà une bonne introduction, et la bibliographie fournie à la fin du volume donne aux lecteurs curieux toutes les clés pour approfondir le sujet si le cœur leur en dit.

La Gylfaginning : les origines du monde (et sa fin annoncée)

C’est donc la Gylfaginning, la « Mystification de Gylfi », qui ouvre cette édition de l’Edda et qui en occupe la plus grande partie. Un roi légendaire de Suède, Gylfi, se demande comment il se fait que les Ases, les dieux, soient si savants et si puissants. Il se met en tête d’aller à Asgard, résidence des Ases, pour les interroger, en se déguisant en vieillard. Mais les Ases ont percé à jour sa ruse, et, au lieu de le laisser arriver jusqu’au vrai Asgard, ils lui apparaissent par l’intermédiaire d’illusions, en lui faisant croire qu’il est arrivé là où il voulait. Gylfi les défie alors à un concours d’érudition, et c’est de cette façon que les dieux, qui vont naturellement le battre à plates coutures, transmettent à Gylfi, et par son intermédiaire aux mortels en général, toutes les anciennes traditions.

La Gylfaginning se compose de chapitres de tailles inégales, mais généralement assez courts (une à trois pages), chacun présentant une divinité ou un épisode mythologique. Au fil des questions de Gylfi, les dieux expliquent les origines du monde, formé à partir de la dépouille du géant Ymir, puis présentent les principales divinités et décrivent leurs aventures. Le texte se termine par l’évocation de la fin du monde, le Crépuscule des dieux.

Certaines divinités seront sûrement familières à ceux qui ont quelques vagues notions de mythologie nordique : Odin, Thor, Loki, Freya. D’autres sont nettement moins connues du grand public, comme Baldr, Niord, Bragi, etc., de même que beaucoup de personnages de géants. Certains dieux connus sont désignés par des noms alternatifs ou des périphrases avec lesquels il faut se familiariser, mais cela ne pose pas vraiment de difficulté : elles sont en petit nombre et systématiquement expliquées, soit dans le texte lui-même, soit dans les notes de Dillmann. À ceux que cela peut intimider, je n’ai qu’une chose à dire, comme pour lire Homère (ici et ) : plongez-vous dedans, n’ayez pas peur de ne pas tout comprendre, et vous verrez, vous arriverez quand même à en profiter.

D’autant que ces récits en valent vraiment la peine. Pour leur contenu, d’abord, étonnant et très dépaysant. Au fil des chapitres, on voit le monde se mettre en place touche après touche, la terre et le ciel, le soleil et la lune, l’arbre Yggdrasil et ses hauts lieux, le pont Bifrost, etc. Le texte regorge de détails surprenants et (pour nous) poétiques, et on découvre peu à peu l’esprit propre à cette conception du monde, très différente de la mythologie grecque, par exemple.

Mais la forme, et même le style, de ce texte, ont leur valeur propre. C’est un texte rondement mené, qui tend tout entier vers la description de la fin annoncée du monde, que l’on voit approcher par allusions progressives. Les aventures des dieux, les monstres et les prouesses des uns et des autres sont évoqués avec un sens de la litote qui fait d’autant mieux ressortir leur caractère extraordinaire (comme ce géant qui est présenté comme « pas petit » et dont on apprend ensuite que son gant est assez grand pour que le dieu Thor l’ait confondu avec une maison) et souvent avec un terrible humour noir.

Cette cosmogonie et cette eschatologie ont vraiment de quoi marquer les esprits, mais, parmi les multiples épisodes tous plus séduisants les uns que les autres, j’ai un faible particulier pour la longue aventure du dieu Thor qui occupe les chapitres 44 à 47, et où le dieu semble perpétuellement vaincu et rabaissé par un mystérieux géant magicien, jusqu’à l’ingénieux dénouement.

La Skaldskaparmal

Les extraits de la Skaldskaparmal sont plus courts. Ils comprennent quelques épisodes expliquant d’abord l’origine de la poésie (avec un récit particulièrement vache expliquant l’origine des poètes et des mauvais poètes), puis de plusieurs autres choses, notamment plusieurs périphrases poétiques désignant l’or. L’épisode le plus fameux qui s’y trouve est une variante de la saga qui nous est parvenue associée au nom des Nibelungen (notamment à la tétralogie des opéras de Wagner), et où figurent les aventures de Sigurd et de Brynhildr.

Les lecteurs de fantasy seront ravis de se trouver ici en terrain à la fois familier et déroutant. En bon lecteur de Tolkien, je n’ai pas pu ne pas sourire en reconnaissant dans une énumération du chapitre 14 des noms comme Gandalf, Durin, Thorin et la plupart des nains du Hobbit. Et, en grand lecteur de la BD Thorgal au temps de ses meilleurs tomes, j’ai reconnu bon nombre d’autres noms… mais pas toujours portés par ceux que je croyais. Ainsi Thjazi, qui est un nain sous la plume de Van Hamme et le crayon de Rosinski, est à l’origine un géant, et, dans la Skaldskaparmal, Ægir n’est pas un géant mais un magicien et il n’est pas associé à la mer (c’est le cas dans d’autres textes, toutefois).

Les notes de Dillmann n’expliquent pas tout et ne peuvent pas tout expliquer, et, même si je suis parfois resté sur ma fin, il faut reconnaître qu’elles ne font pas mal leur travail dans le cadre d’une édition comme celle-ci. Des explications plus systématiques auraient réclamé un commentaire en bonne et due forme qui n’aurait jamais tenu dans les limites d’un volume comme celui-ci (qui compte moins de 250 pages, notes incluses : on est dans le très accessible). Cela ne les empêche pas de fournir toutes sortes d’éclaircissements, en particulier sur les noms propres, ce qui éclaire les nombreux jeux sur les étymologies (comme le faux nom que se donne Gylfi, « Gangleri », « Fatigué-par-le-voyage »).

Ces notes sont aussi très précises sur le plan purement philologique, précisant quels manuscrits de l’Edda ont transmis ou non telle ou telle partie du texte, et indiquant les principales variantes dans le détail du texte. Cette partie des notes, la plus technique, ne sera pas très utile au lecteur débutant, mais il n’est pas mal que les profanes et les spécialistes puissent y trouver leur compte dans un même volume : l’équilibre n’était pas évident à trouver.

L’Edda est un texte important, beau et étonnamment accessible. C’est un superbe voyage dans le temps et les cultures, qui vaut beaucoup de romans de fantasy actuels, et qui fait découvrir un état d’esprit radicalement autre, qui pense le monde, ses origines et son avenir d’une façon complètement différente. Qu’on le lise pour l’aventure et son pittoresque, afin de compléter sa culture générale, ou qu’on veuille se plonger plus avant dans une culture différente, c’est une lecture passionnante, qui aide en outre à comprendre les allusions ou réécritures présentes dans toutes sortes d’œuvres plus récentes. Choisissez la raison qui vous convaincra le mieux, et allez voir ces beaux récits !

Et pour aller plus loin ?

Et après, que lire d’autre dans le même genre ?

Si vous cherchez un bon petit manuel généraliste sur l’Islande médiévale, propre à vous renseigner sur le cadre historique, les structures sociales, les bases de la religion, la vie quotidienne, le paysage général de la littérature islandaise médiévale, la poésie, etc. il y a le livre de Régis Boyer L’Islande médiévale, paru en 2001 aux Belles Lettres dans l’utile collection des « Guides Belles Lettres des civilisations ». C’est une introduction claire, complète et énergique au sujet. Elle n’est certes pas parfaite, car elle contient des répétitions et quelques considérations surannées (notamment sur les interprétations mythologiques plus très à jour, sur « la femme » ou sur la comparaison avec « l’Occident », tous points qu’il faudrait mettre à jour), mais c’est un bon point de départ pour vous orienter ensuite.

Si vous voulez plonger plus avant dans les textes de la mythologie nordique, vous pouvez aller voir par exemple :

– L’Edda poétique, un autre grand recueil de poèmes à sujets mythologiques. Un choix d’extrait a été publié par Régis Boyer chez Fayard en 1992, mais il y a peut-être d’autres éditions.

– La Saga des rois de Norvège, éditée par Dillmann dans la même collection, et dont les débuts sont fortement imprégnés de mythologie.

Je n’ai pas encore lu ces deux livres. Parmi les innombrables sagas du monde nordique, il y en a une que j’ai lue et bien aimée, et qui est à mi-chemin entre la mythologie scandinave et le monde celtique arthurien : c’est la Saga de Tristan et Yseut, une traduction en norrois (vieux norvégien) d’un roman en bonne partie perdu de Thomas d’Angleterre, réalisée autour de 1226 à la demande du roi Hakon de Norvège (encore lui). Je l’ai trouvée dans le volume Tristan et Iseut édité par Daniel Lacroix et Philippe Walter en 1989 au Livre de poche dans la collection Lettres gothiques, et qui contient aussi plusieurs textes français (dont le roman de Béroul) et les fragments du roman de Thomas. Cette saga, bien qu’étant au départ une simple traduction (fidèle, en plus), donne une version des amours de Tristan et d’Iseut riche en aventures, en voyages, et en rencontres avec des nains, des géants, etc.

Si vous voulez lire des études sur la mythologie scandinave, il y a un petit livre très intéressant sur un dieu nordique très intéressant : Loki de Georges Dumézil, paru en 1948 et disponible en poche chez Flammarion. Vous en apprendrez plus sur ce dieu rusé aux multiples mésaventures, qui est en plus l’une des figures les plus populaires de cette mythologie.

Si vous cherchez des fictions de fantasy inspirées de la mythologie nordique, vous n’aurez aucun mal à en trouver : c’est l’une des mythologies les plus appréciées des auteurs du genre. Tentez la BD Thorgal, dont je parlais plus haut et qui a longtemps été une valeur sûre (la seconde série actuelle, scénarisée par Sente, n’est plus que l’ombre de ce qu’elle a été).

Enfin, si vous cherchez des jeux de rôle sur table bien faits sur la mythologie nordique, je vous recommande Yggdrasill, publié en 2014 aux éditions Le 7e Cercle, qui vous propose de jouer dans un univers à base historique mâtinée de mythologie. En moins de 250 pages à la fois bien remplies et très claires, le jeu accomplit un gros travail de synthèse et de vulgarisation à partir d’une documentation attentivement lue. Le système de jeu est attentif à permettre de jouer différents types de personnages, dont les fameux guerriers berserkers, de façon équilibrée et proche de ce qu’est leur rôle dans les textes. Le jeu a connu plusieurs suppléments, dont une campagne directement inspirée d’une saga islandaise, la saga de Hrolf Rraki.

Ce ne sont que quelques pistes, qui se limitent à ce que j’ai lu ou connais un peu : il y a naturellement toutes sortes d’autres lectures intéressantes à faire là-dessus !

(Billet rédigé en septembre 2012, augmenté en avril 2015.)