Madame de Staël, « Corinne ou l’Italie »

1 octobre 2018

Stael-CorinneRéférence : Madame de Staël, Corinne ou l’Italie, édition de Simone Balayé, Paris, Gallimard, Folio, 1985 (édition consultée : Folio « classiques » n°1632, dépôt légal février 2018). Première publication : 1807.

Quatrième de couverture de l’éditeur

«Un roman cosmopolite et européen qui évoque la France, l’Angleterre et l’Italie à l’aube du romantisme dans la diversité de leurs mœurs et de leurs cultures. L’histoire d’une femme, la poétesse Corinne, qui inaugure le débat sur la condition féminine, sur le droit de la femme à vivre en être indépendant et à exister en tant qu’écrivain. Corinne, c’est Mme de Staël elle-même,  » la femme la plus extraordinaire qu’on vit jamais  » selon Stendhal,  » un être à part, un être supérieur tel qu’il s’en rencontre peut-être un par siècle « , disait Benjamin Constant. Napoléon lui-même, qui voyait en Mme de Staël une dangereuse messagère de liberté, déclara un jour :  » Il faut reconnaître après tout que c’est une femme d’un très grand talent ; elle restera. »»

Qu’est-ce donc ?

De Madame de Staël, je ne connaissais jusqu’à présent qu’un nom mentionné rapidement dans des cours d’histoire littéraire ou d’histoire tout court à propos de la France du tournant du XIXe siècle : une noble cultivée qui fréquentait les salons littéraires et qui était connue surtout pour un traité politique intitulé De l’Allemagne. Au hasard des rayons d’une librairie, je suis tombé sur ce gros volume. « Tiens, mais elle était aussi romancière. De quoi cela peut-il parler ? » Il s’avère que Madame de Staël a écrit plusieurs traités, plusieurs romans, et parfois des livres qui tenaient un peu des deux, dont Corinne ou l’Italie. Quelque peu intimidé dans un premier temps par l’épaisseur de la bête (630 pages bien comptées), je n’ai pas tardé à dévorer ce roman aussi dense que stimulant.

Stael-Corinne-couvdetailLa couverture de l’édition « Folio classiques » (que vous voyez normalement au début de cet article) consiste en une partie d’un tableau de François Gérard, Corinne au cap Misène, inspiré par le roman et peint autour de 1820. C’est un morceau de néoclassicisme typique. On y voit Corinne vêtue à l’antique, en train de déclamer en tenant sa lyre, les yeux levés vers le ciel. Deux spectateurs, au second plan, lèvent eux aussi les yeux vers le ciel (voyez l’image de détail ci-contre). J’ai beau avoir assez de notions d’histoire de l’art pour savoir qu’il s’agit d’une convention artistique ancienne supposée représenter le ravissement poétique, la piété, le ravissement, etc., je ne peux pas m’empêcher d’avoir l’impression désagréable que tous ces personnages sont en train de faire un malaise et qu’ils vont bientôt se rouler par terre en écumant et en se convulsant, ce qui n’était pas du tout l’effet recherché par le peintre. La toile reste belle, mais je regrette un peu le choix de ce détail du tableau, qui risque de rebuter des lecteurs potentiels qui ne sauraient pas aller au-delà d’une mauvaise première impression de ce genre. Certes, il est logique de choisir, pour illustrer la couverture d’un roman, un tableau qui s’en est directement inspiré ; mais peut-être aurait-il mieux valu une vue d’ensemble plutôt qu’un zoom pareil.

Un roman-traité

Corinne contient pour ainsi dire deux livres en un. D’un côté, c’est un roman amoureux, qui relate la relation entre Lord Oswald Nelvil, noble écossais mélancolique, et la poétesse Corinne, romaine mais d’origine anglaise. Remplie des tourments de la passion, l’intrigue fait plus que préfigurer le romantisme français. D’un autre côté, le livre forme un véritable traité savant sur l’Italie, tant son histoire et ses principales villes que son histoire et ses arts, son prestigieux passé antique ainsi que les grandes figures de la Renaissance, mais aussi la psychologie de ses habitants, sujet qui intéresse vivement Madame de Staël.

De nos jours, la mode des romans-traités et autres romans-sommes où l’auteur, à la faveur d’un détour de l’histoire, se plaît à disserter sur toutes sortes de sujets, a complètement passé, pour autant que je le sache. Je trouve que c’est dommage, car on ne permet plus aux écrivains de réfléchir explicitement sur leurs personnages ou leurs intrigues en enfilant un chapeau haut-de-forme de narrateur omniscient du XIXe siècle : le moindre détail qui n’a pas l’air de servir l’histoire se fait couper ou conspuer vertement. Les éditeurs, au XIXe siècle, tremblaient déjà à l’idée de perdre leurs lecteurs en laissant leurs écrivains les ennuyer, alors qu’ils n’avaient à craindre la concurrence ni du cinéma, ni de la télévision, ni d’Internet, ni des smartphones, et les journaux imposaient aux feuilletonistes de toujours terminer leurs épisodes quotidiens par des fins haletantes susceptibles de donner envie aux gens d’acheter la suite le lendemain, quitte à ce que ces ficelles finissent par devenir encore plus voyantes qu’une tour Eiffel en construction sur le champ de Mars. Que dire alors de leurs craintes en ce début de XXIe siècle ! Mais s’ils étaient capables de prendre un peu de recul, ils verraient qu’à toute époque on gagne à faire le pari de l’intelligence et à défendre des livres variés, relevant d’esthétiques variées, plutôt que de vouloir tout plier aux tendances du moment.

Guedj-TheoremeDuPerroquetOn tolèrerait au moins ce genre de chose au rayon « vulgarisation scientifique » ou au rayon « jeunesse », avec des romans d’initiation à un domaine donné (comme Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder pour la philosophie, Le Monde de Théo de Catherine Clément pour les religions ou Le Théorème du perroquet de Denis Guedj pour les mathématiques). Le développement du genre télévisuel du docu-fiction a au moins créé un point de comparaison possible pour relégitimer ces mélanges entre fiction et propos réflexif ou essai.

Roman-traité, Corinne ou l’Italie fournit donc à la fois une histoire d’amour et une mine d’informations sur ce pays qui était l’un des favoris de Madame de Staël (avec l’Allemagne auquel elle a consacré un traité). Certaines de ces informations sont insérées dans le propos sous forme de développements généraux faits par la narratrice, qui suspendent l’histoire pendant quelques paragraphes. Qu’on se rassure : cela reste très raisonnable, surtout en comparaison des digressions hénaurmes auxquelles un Balzac ou un Hugo se sont livrés sans scrupules quelques décennies plus tard. D’autres informations sont incluses dans le livre moyennant un autre procédé, plus familier aux gens du XXIe siècle que nous sommes : c’est tout simplement par le truchement des voyages des personnages et de leurs conversations, puisque Corinne se propose de faire découvrir et apprécier l’Italie à Oswald, dont c’est le premier voyage dans ce pays. Nous découvrons ainsi Rome, Naples, le Vésuve et le cap Misène, Venise, etc. en même temps qu’Oswald, et le propos devient à la fois plus vivant et plus nuancé grâce aux dialogues voire aux controverses entre les deux amoureux, qui sont loin d’être d’accord sur tout et présentent des points de vue aussi divergents qu’intelligents et argumentés.

Par tous ces procédés, Madame de Staël compose un ouvrage très riche, dense sans devenir obscur ou lassant, car l’intrigue amoureuse incertaine entre Oswald et Corinne ajoute toujours une tension dramatique sous-jacente aux scènes de visites de monuments ou de musées, et chaque dialogue de haute volée esthétique ou philosophique possède toujours, en plus, une justification autre, un but sentimental qui affleure derrière l’émulation intellectuelle. Outre son intérêt dramatique, le livre a servi (et pourrait presque encore servir) de guide de voyage en Italie, tant les références sont nombreuses et abondamment commentées.

Un livre aux mille facettes

Au-delà de son propos central sur l’Italie, Corinne est même ce qu’on pourrait appeler un roman européen, car plusieurs grands pays d’Europe y sont évoqués et comparés. Si Corinne représente l’Italie et sa ville majeure, Rome, avec son foisonnement artistique, Oswald Nelvil, de son côté, représente l’Angleterre et plus précisément l’Écosse ; plusieurs autres personnages anglais viennent ajouter quelques nuances à cette représentation de ce peuple. Le comte d’Erfeuil, compagnon de voyage d’Oswald, est un Français qui permet à l’écrivaine de faire la satire des défauts des riches Français de l’époque. Les nombreux dialogues et les rivalités entre ces personnages forment autant de réflexions de Madame de Staël sur les différences entre ces pays, aussi bien en matière d’histoire, de géographie, de climat, que de politique, d’arts ou même de psychologie individuelle et de devoirs moraux envers autrui. Car Madame de Staël fait aussi œuvre de moraliste, en vertu des théories de son époque sur les différents peuples du monde.

Des nombreux aspects du roman, je dois dire que celui qui concerne la psychologie comparée des Anglais, des Italiens et des Français (avec quelques allusions à d’autres peuples) est sans aucun doute celui qui a le plus mal vieilli. Il faut être bien ignorant ou naïf, de nos jours, pour penser encore que le climat d’un pays conditionne entièrement la psychologie de ses habitants, ou encore que tous les membres d’un même peuple ont exactement la même approche de la morale. De telles conceptions, qui confondent génétique, morale et politique, sont ou devraient être anachroniques de nos jours, tout comme la rapide allusion raciste aux peuples d’Afrique du Nord. Puisque j’en suis aux aspects dépassés et/ou agaçants du livre, il faut aussi composer avec la vision assez tiède qu’a Madame de Staël de la Révolution française (elle était davantage favorable à une monarchie constitutionnelle, mais a eu le mérite de lutter sans concession contre Napoléon Ier) et avec un biais aristocratique diffus dans les allusions aux gens pauvres ou incultes (madame de Staël est loin du progressisme social de George Sand ou de Victor Hugo !). Par chance, Corinne est loin de se résumer à cela, et le livre n’est sûrement pas le plus suranné parmi la littérature française du XIXe siècle.

C’est qu’il est question de nombreux sujets dans Corinne : comme dans un salon littéraire du Siècle des Lumières, les personnages sont tous cultivés (à défaut d’être tous très intelligents) et discutent aussi bien d’histoire que de religion, de littérature que de peinture, de sculpture ou de musique. Le résultat montre une érudition et une ampleur de vue admirables, et je n’ai pas été très surpris de découvrir, dans l’introduction de Simone Balayé, que Madame de Staël avait réalisé un travail de documentation considérable au cours de l’élaboration de ce roman, puisant aussi bien dans ses propres souvenirs de voyages que dans plusieurs bibliothèques ou dans des échanges de vive voix ou épistolaires avec des amis de plusieurs pays.

Si l’Antiquité romaine vous intéresse, Corinne vous réserve plusieurs passages magnifiques, qu’il s’agisse des musées d’antiquités de Rome et d’autres villes traversées par les personnages ou bien des très beaux « morceaux d’éloquence » qui évoquent le Vésuve et sa lave, le destin de Pompéi ou encore Venise, évoquée sous un jour défavorable qui fait voler en éclats les clichés. L’amoureux des littératures anciennes a découvert avec beaucoup d’intérêt les évocations de nombreux auteurs antiques ou médiévaux, Virgile, Dante, Le Tasse, etc. ainsi que des sculptures et les ruines de Pompéi. Et j’ai lu avec beaucoup d’émotion un passage décrivant un obélisque égyptien, dont les hiéroglyphes n’avaient pas encore été déchiffrés au temps de Madame de Staël et formaient pour elle un mystère fascinant (Corinne paraît en 1807 et ce n’est qu’à partir de 1822 que les travaux de Champollion amènent au déchiffrement de l’égyptien hiéroglyphique : une découverte qui aurait passionné Madame de Staël, mais qu’elle n’a jamais connue, puisqu’elle est morte en 1817).

L’écrivaine a pleinement conscience de l’importance des monuments et des textes anciens en tant que sujets de réflexion pour l’humanité entière. Son livre pourrait être lu comme un vibrant plaidoyer en faveur des musées : le face à face entre un humain d’aujourd’hui et une œuvre ou un objet ancien est un moyen primordial de se confronter au gouffre des siècles passés, et donc aussi des siècles futurs. Or penser l’humanité et le monde à une échelle de temps plus longue est une condition indispensable à notre survie, puisque c’est le seul moyen pour nous de devenir capables de penser des phénomènes comme le réchauffement climatique et la dégradation de notre propre environnement sur Terre, ou encore de comprendre la nécessité de préserver notre passé commun pour diffuser l’héritage culturel mondial aux humains du futur.

Corinne aborde trop de domaines passionnants pour que je les aborde tous ici. J’ai beaucoup apprécié les dialogues comparant les littératures anglaise, française et italienne, où Corinne, poétesse et improvisatrice, prend la défense des lettres italiennes un peu méprisées par Oswald, et où, un peu plus loin, on assiste à une passe d’armes contenue mais révélatrice entre le comte d’Erfeuil et Oswald au sujet du théâtre, le comte considérant Racine comme irrévocablement supérieur au reste du théâtre mondial qu’Oswald lui remémore les pièces d’un certain Shakespeare.

On trouve aussi des réflexions sur les religions qui présentent nettement plus d’intérêt que ce que les hommes d’Église eux-mêmes peuvent avoir écrit à l’époque. Après le Spiridion de George Sand, c’est le deuxième livre que je lis récemment à contenir des passages d’une belle éloquence sur la foi, les liens entre religion, art et philosophie, etc., le tout de la part d’une écrivaine qui a longtemps été délibérément ignorée voire conspuée par les autorités politiques et religieuses de son temps. Il faut croire que les clergés passent leur temps à chercher des moyens de se tirer des flèches dans le pied, ou qu’ils sont plus attachés à ce que leur religion présente de préjugés archaïques qu’aux valeurs les plus progressistes qu’ils pourraient diffuser grâce à elle.

Enfin (et surtout ?), Corinne constitue une défense ardente des droits des femmes à décider seules de leur destin et de leurs activités dans la vie. L’histoire de Corinne, qu’elle raconte au livre XIV, déploie une satire féroce des petites villes anglaises de l’époque, où les femmes sont étouffées par les conventions sociales et réduites à mener une vie creuse, avec interdiction de déployer le moindre talent ou d’aborder quelque sujet sérieux que ce soit. Sur ce point, j’ai été frappé par la similarité entre les problèmes sociaux abordés par Corinne et ceux qu’on retrouve quelques décennies après chez Sand avec Indiana puis dans le Madame Bovary de Flaubert. Mais Corinne concerne avant tout le sort réservé aux femmes artistes, mieux acceptées et plus indépendantes en Italie qu’en France à l’époque de Madame de Staël.

Seul défaut de cette somme de réflexions : un goût pour l’aphorisme et la vérité générale qui tend parfois au tic de style et peut être agaçant par endroits.

Un romantisme jeune mais déjà échevelé

J’ai abordé volontairement les aspects de ce livre qui pourraient paraître les plus ardus ou rebutants, afin d’en montrer tout l’intérêt. Mais que mon expression de « livre-traité » ne fasse reculer personne : dans Corinne, la réflexion est si étroitement liée à l’histoire d’amour qu’il est difficile d’évoquer l’une sans expliquer l’autre. Si Corinne fascine autant Oswald et provoque chez lui une passion dévorante, c’est parce qu’elle est italienne et qu’il est anglais ; si leur amour est aussi incertain, c’est aussi parce qu’elle est italienne et qu’il est anglais. Leurs psychologies, mais aussi les attentes de la société à leur égard, pèsent d’un poids terrible sur leur relation.

En dépit du caractère un peu suranné des conceptions de l’écrivaine sur les différences entre les tempéraments nationaux, on ne peut qu’être admiratif devant la finesse de la psychologie des personnages principaux de Corinne. Madame de Staël met visiblement beaucoup de soin dans cette évocation de la rencontre entre deux êtres aux origines, aux éducations, aux contraintes et aux aspirations à la fois si opposées et si complémentaires. C’est aussi l’occasion de (re)découvrir qu’un bon demi-siècle avant Freud, les écrivains étaient parfaitement au courant de l’existence d’un inconscient capable de tourmenter les pensées d’un individu. Outre l’intrigue principale en Italie entre Oswald et Corinne, les récits enchâssés racontant leurs jeunesses et leurs premières désillusions respectives prennent, dans le cas de l’histoire d’Oswald, une allure de Liaisons dangereuses miniatures, puisqu’Oswald a affaire à une femme manipulatrice, Madame d’Arbigny, assistée d’un complice sans scrupules.

L’amour entre Oswald et Corinne a tout des premières amours romantiques de la littérature français du début du XIXe siècle : fulgurant, excessif, contraire à l’ordre social, il menace sans cesse de causer la perte de ceux qui l’éprouvent et cause plus de tourments que de délices, mais s’enivre de sublime. Sans doute trop influencé par l’animation japonaise récente, je me suis surpris à espérer une adaptation de ce roman en film ou en film d’animation qui rendrait son propos accessible à un large public en s’adossant à cette solide intrigue amoureuse, toujours susceptible d’émouvoir les (jeunes ?) gens aujourd’hui. D’autant que, même en pleine écriture de son roman-traité, Madame de Staël n’oublie jamais de distiller les allusions mystérieuses au passé des deux personnages et aux événements à venir, afin d’entretenir le suspense tout du long. Certes, l’intrigue avance lentement au début, et il faudra tout de même être intéressé autant par l’Italie que par Oswald et Corinne pour ne pas se lasser pendant les 300 premières pages de ce beau pavé. Mais le volume en vaut la peine et tout amateur de romans d’amour appréciera l’adresse des péripéties qui décideront du destin de ce couple transational hors du commun.

Conclusion

Corinne ou l’Italie est un gros volume, mais je suis très heureux d’avoir eu l’occasion de le découvrir dans une collection de poche, qui le rend de nouveau accessible à un large public. L’introduction de Simone Balayé, qui n’a que le défaut compréhensible de dévoiler l’intrigue et gagne donc à être lue après coup, fait tout le travail nécessaire pour situer le roman et son auteure dans leur contexte et permettre au lectorat actuel d’apprécier le travail et le talent de Madame de Staël. En dépit de ses quelques défauts ou aspects vieillis, Corinne établit sans conteste l’importance de son auteure au panthéon littéraire du début du XIXe siècle. Tout comme George Sand, c’est une écrivaine qui a été longtemps reléguée en marge des programmes scolaires de façon aussi absurde qu’injuste, et qu’on gagne beaucoup à redécouvrir.

Qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

Madame de Staël a écrit plusieurs autres livres, dont un roman intitulé Delphine (peu de temps avant Corinne). J’ignore cependant lesquels sont réédités, mais je suppose qu’étant dans le domaine public, ils doivent pouvoir au moins se trouver sur Internet.

La vie et l’œuvre de Madame de Staël m’ont beaucoup fait penser à celles de George Sand, écrivaine venue un peu plus tard au XIXe siècle. De Sand, vous pouvez lire des figures féminines aussi différentes qu’Indiana, Lélia ou Marianne, mais le personnage de Corinne trouverait sans doute une parente plus proche dans l’héroïne du diptyque formé par Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt, que je n’ai pas encore lus mais qui, si j’ai bien compris, mettent en scène une femme artiste.

Sand et Madame de Staël ne manquent pas de points communs, que ce soit leur curiosité intellectuelle, leur activité politique, leurs romans dont les personnages principaux sont souvent des femmes, leur pensée qui, au début du XIXe siècle, est encore toute rayonnante du foisonnement des Lumières… et aussi, malheureusement, le fait qu’elles ont été aussi injustement oubliées ou déformées par la postérité après leur mort qu’elles avaient été justement célébrées de leur vivant. C’est ahurissant que ces écrivaines françaises majeures ne soient pas mieux mises en valeur actuellement. Leur réhabilitation a tout de même commencé, sans quoi elles ne seraient pas rééditées dans des collections de poches. Mais il serait bon d’accélérer un peu le processus, d’achever de rendre leurs livres à nouveau disponibles, de les faire connaître à un large public et de continuer à leur rendre leur juste place dans les manuels scolaires ou universitaires d’histoire littéraire.

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[Film] « Aïda » (« Aida degli alberi »), de Guido Manuli

19 août 2013

Couverture du DVD français du film "Aïda" de Guido Manuli.Référence : Aïda (titre original : Aida degli alberi, c’est-à-dire Aïda des arbres), film d’animation réalisé par Guido Manuli, Italie-Royaume-Uni, 2001. Dessin animé en deux dimensions avec éléments modélisés en images de synthèse.

La vie d’un amoureux du cinéma d’animation ne pouvant pas être faite que de bonnes surprises, j’ai le regret de vous apprendre que j’ai vu en DVD Aida degli alberi, une coproduction italo-britannique sortie en 2001, et que c’est très mauvais.

L’histoire

L’histoire s’inspire très librement de l’opéra de Verdi Aïda, qui se déroule dans l’Égypte antique et met en scène les amours impossibles entre un preux guerrier égyptien et une esclave éthiopienne. Ici, l’intrigue a été transposée dans un univers de fantasy, l’histoire n’a qu’un rapport assez vague avec l’intrigue d’origine et le dénouement ne sera évidemment pas tragique. Le film ne cherche donc pas à être une adaptation de l’opéra, mais se contente de s’en inspirer. (La musique, elle aussi, n’a rien à voir, pour autant que j’aie pu en juger.)

Les deux peuples en guerre sont, d’un côté, le peuple d’Arboréa, qui vit dans la forêt, et de l’autre le peuple de Petra, qui vit dans une énorme cité de pierre dans une région entièrement déboisée. Les deux peuples sont composés d’humanoïdes aux formes et aux couleurs diverses : les gardes de Petra, par exemple, ont des têtes de serpents et ont la peau turquoise, tandis que Radamès et son père ont un aspect léonin et ont la peau rouge ; les Arboréens ont aussi la peau turquoise mais ont des têtes différentes. Je n’ai pas trop vu la cohérence du machin. La faune locale est assez abondante, il y a diverses montures et animaux plus ou moins grands avec les inévitables animaux de compagnie anthropomorphes à vocation semi-comique.
Aïda est la fille du roi d’Arboréa ; sa monture, une sorte de singe géant rose à oreilles rondes, est capturée par les guerriers de Petra et devient l’animal favori de la princesse Amneris, fille du roi de Petra. Amneris est amoureuse de Radamès, fils du général en chef de l’armée de Petra et jeune héros promis à un brillant avenir militaire, voire au trône. Mais le méchant grand prêtre, serviteur du dieu maléfique Satam, complote pour que ce soit son fils Kak qui épouse Amnéris et monte sur le trône. Manque de chance, Kak est le meilleur ami de Radamès, et c’est aussi un type rondouillard, gros *et* gourmand (évidemment) et assez stupide, et lâche (évidemment aussi) avec une voix aiguë (*soupir*), qui n’aide pas vraiment son Jafar de père dans ses plans. De son côté, Radamès va être amené à rencontrer par hasard Aïda et tous deux tomberont naturellement amoureux, ce qui marquera le début de la fin pour les plans du méchant prêtre.

Un film laid

Avec son budget de 7 millions de dollars, Aida degli alberi est une grosse production par rapport aux moyens habituels dont disposent les films d’animation européens. Les créateurs alignent parmi les atouts du film l’emploi fréquent des images de synthèse pour les décors et les effets spéciaux, ainsi qu’un grand nom pour la musique : Ennio Morricone en personne. Dans un cadre pareil, on comprend que le scénario fasse dans le classique. Le choix de marcher dans les traces de Disney et plus généralement des grosses productions à public familial américaines n’a rien de très surprenant non plus. Hélas. C’est l’une des raisons de l’échec cuisant du film.

Le film se destine avant tout à un jeune public, ce qui peut en partie expliquer mon agacement devant les ficelles archiclichées du scénario, les méchants toujours ridicules qui rendent toute tension dramatique improbable, le montage souvent précipité, les voix de doublage françaises stridentes, et les inévitables animaux de compagnie comiques. Mais je n’en suis pas à mon premier film d’animation pour la jeunesse visionné après mes 18 ans, et je suis capable de relativiser un brin. On fait de très belles choses pour la jeunesse de nos jours (parfois même dans la catégorie « simili-Disney »). Sauf que là c’est vraiment mal fait. J’évacue le doublage français médiocre, en souhaitant que la VO ait été meilleure. Mais il reste pas mal de défauts au tableau.

L’un des plus gros défauts du film est qu’en dépit de son gros budget et des images de synthèse (et même surtout à cause des images de synthèse, en fait), c’est un film laid. Et laid tout le temps, voire surtout dans les plans qui essaient d’être impressionnants. On peut concéder à l’univers visuel des choix de couleurs originaux, mais le résultat fait mal aux yeux (le turquoise, passe encore, mais constamment accompagné de rose, de vert, de rouge vif, etc. ça commence à moins aller). Et les images de synthèse sont horriblement laides. La modélisation en elle-même est correcte, mais l’intégration dans les images en animation traditionnelle ne passe pas du tout, et les lumières et les ombres sont fausses. C’est simple, on dirait que le film a été fait au moins dix ans plus tôt. Ou alors qu’il s’agit d’un de ces coups d’essais de studios asiatiques ou africains auxquels on pardonne leurs défauts parce que ce sont parfois les premiers films d’animation tout courts conçus dans les pays en question. Mais là ce n’est pas le cas, et le résultat est une insulte au cinéma d’animation britannique et au cinéma d’animation italien. En plus de ça, autant les éléments en animation traditionnelle multiplient les couleurs vives, autant les images de synthèse restent très monochromes, grises ou dorées, et les deux se marient très mal. Et quand on en vient au combat final, les créatures concernées font effectivement peur, mais pas de la façon qu’elles auraient voulu.
Quant à l’animation traditionnelle, parlons-en : elle est saccadée, du niveau d’une série animée bon marché et non d’un film de cinéma doté d’un budget pareil. C’est assez incompréhensible.

Un scénario étique

Passons à l’histoire. J’espère que vous connaissez bien vos Disney, parce que les emprunts sont multiples. On reconnaîtra au passage des bouts d’Aladdin ou de Mulan, selon les cas. Le méchant prêtre est une espèce de Jafar et d’ailleurs il hypnotise les gens. (En poussant un peu, la statue animée qu’on voit régulièrement fait penser à celle de la grotte du début d’Aladdin.) Kak veut se faire des antisèches à un moment mais il se met de l’encre sur le visage (oui, c’est Mulan).
Si j’étais méchant, je comparerais volontiers le petit crocodile et ses pouvoirs divinatoires à ceux du cochon de Taram et le chaudron magique. Mais ce serait méchant car en réalité, ce crocodile qu’il faut faire pleurer afin de contempler dans les flaques de ses larmes ce qui est en train de se passer ailleurs, c’est plutôt original et ça ressemble à une bonne idée. C’en serait une si les bruitages pour les larmes qui tombent sur le sol étaient un peu plus appropriés, parce que là on n’a pas l’impression que c’est de l’eau et les plus de 13 ans auront de très mauvaises pensées (mais à la rigueur ce n’est pas grave, le public principal n’en saura rien). Ce qui est plus réussi, c’est quand il change le bout de sa langue en petite main pour indiquer qu’il veut à manger. Ce qui reste tout de même assez perturbant (en plus, c’est le seul élément vraiment cartoonesque du film, le reste étant plus raisonnablement réaliste).

Mais ce qui est plus gênant que ça ou que les ficelles archiclichées (la page TV Tropes du film doit être énorme), c’est le fait que l’intrigue est racontée de façon vraiment brouillonne et décousue, avec des changements de scène étranges, des personnages au comportement défiant la logique (même Disney est plus cohérent que ça, quand même).

[SPOILER] Sans parler du dénouement étonnamment mal ficelé : Radamès est en plein combat final contre le dieu maléfique, mais pouf, on ne sait pas trop comment, il sent que pour le vaincre il doit embrasser Aïda. Il le fait, et le démon fait en images de synthèse vraiment horribles se liquéfie en faisant : « Rargh, l’Amour me tue ». En soi, c’est cohérent, mais c’est incroyablement mal amené (et aussi incroyablement cliché). [FIN DU SPOILER]

Ajoutons l’humour assez douteux autour du malheureux Kak, qui est gros, gourmand, lâche, etc. à un point qui en devient embarrassant.

Des chansons qui achèvent

Ce qui m’amène à la musique. Ennio Morricone, mh ? Alors en effet, il y a une belle musique d’Ennio Morricone, notamment celle, tout en subtilité, qui accompagne les scènes qui ont lieu dans la forêt. Je vous recommande donc la BO du film, mais alors surtout pas le film. Car dans le film, vous aurez surtout droit aux chansons. Bon, il y a la chanson pop romantique formatée habituelle du générique de fin (ça, encore, on l’oublie dès que ça arrive aux oreilles). Mais il y en a d’autres, plus insubstantielles les unes que  les autres. Ça, encore, à la limite, ça tombe à plat, c’est ennuyeux et c’est tout. Mais ce qui ne s’avale vraiment pas, c’est la chanson de Kak ! Eh oui, en plus le malheureux est le seul à chanter vraiment, avec les lèvres qui bougent. Il est entouré d’espèces de rats transgéniques aux yeux rouges hideux, et il se fait des hamburgers. Et c’est horrible. Une des rares fois où j’ai carrément pris la télécommande pour faire avance rapide.
Tout ça se sentirait moins si le film en mettait plein la vue, s’il était simplement beau et/ou si l’histoire était un brin mieux racontée. Mais tout ça ensemble, cela donne un naufrage. On ne peut que comparer Aida degli alberi aux Disney ou aux Dreamworks de l’époque avec lesquels il essayait de rivaliser, et convenir que le résultat est un échec complet.

L’édition DVD : le minimum syndical

Le film n’est jamais sorti au cinéma en France à ma connaissance. Je l’ai découvert en fouinant sur Internet (j’ai déniché de nombreuses petites merveilles de cette façon, dont j’espère pouvoir dire quelques mots une autre fois). En revanche, le film a été édité en DVD de zone 2 en France sous le titre Aïda, dans une collection appelée « Les Incontournables », où j’avais déjà trouvé le très honorable L’Enfant qui voulait être un ours de Jannick Astrup (une coproduction franco-danoise sortie d’ailleurs la même année qu’Aïda et qui se déroule dans l’univers des contes inuits). Malheureusement, Aida est au contraire très contournable. Et le DVD aussi, puisqu’il ne contient que la VF (moi qui espérais entendre un peu d’italien histoire d’assurer un alibi culturel minimal à la séance…) et ne propose pas le moindre bonus (non seulement on est laissé devant cette entité mais on ne saura jamais pourquoi).

Bilan

Que sauver dans ce film ? Oh, tout n’est pas mauvais. Il y a un personnage de monture de Petra, un genre de dromadaire, qui est grognon, bien doublé et qui m’a arraché mes uniques éclats de rire au premier degré du film (malheureusement on ne le voit pas beaucoup). Il y a des idées originales simplement mal utilisées (comme les larmes du crocodile, j’imagine ce que Mathieu Gaborit aurait pu en faire, tiens). Et parmi beaucoup de personnages plats, celui d’Amnéris est paradoxalement le seul à avoir une certaine profondeur, mais cela tient tout bêtement à l’histoire d’origine, qui impose qu’elle aime Radamès et n’arrive jamais vraiment à le détester même lorsqu’elle sait qu’il en aime une autre.
En étant gentil, on peut ajouter l’univers visuel de fantasy, qui évite au moins quelques clichés (pas d’elfes ou d’orques ou de nains, c’est déjà ça). Le problème, c’est que ce n’est pas dur de trouver aussi bien voire mieux dans la même catégorie, que ce soit du côté de l’honorable Château des singes de Jean-François Laguionie ou des corrects Enfants de la pluie de Philippe Leclerc en animation française, par exemple.

Alors, bon… J’imagine que les enfants doivent voir pire à la télévision de nos jours, ou même au cinéma… mais franchement, ils méritent bien mieux que ça.

Moralité : par pitié, les Européens, arrêtez de vouloir copier les studios américains en reprenant les pires travers de leurs productions formatées sans avoir les effets visuels pour compenser, le résultat fait mal aux yeux et menace la santé mentale. C’est trop demander que de faire tout simplement quelque chose d’autre plutôt que de copier servilement ce qui existe déjà ? Le grand paradoxe de cette situation est que ce sont les petites productions modestes, voire fauchées, qui sont largement en tête en termes de créativité, d’originalité et de réussite artistique, tandis que, dès que le budget grimpe et qu’il faut convaincre des investisseurs, soudain tout courage manque, on oublie les idées, on oublie l’originalité visuelle et on copie les Américains. (Et l’Europe n’est pas la seule à tomber dans ce panneau : l’Asie, l’Afrique et l’Amérique du Sud commettent régulièrement des bévues coûteuses du même genre…)

Bref, en animation italienne, allez plutôt voir les films d’Enzo d’Alo, c’est plus original et plus réussi à tous points de vue… Quant à moi, je parlerai de meilleurs films d’animation la prochaine fois, parce que ça me serre le cœur de devoir descendre un film qui représentait une alternative possible aux mastodontes américains ou japonais. Tout n’est pas si mauvais parmi les alternatives de ce genre, heureusement !


Virgile, « L’Énéide »

23 novembre 2012

Ceci est une présentation d’un grand classique. Si vous n’y connaissez rien, restez, c’est fait pour !

Présentation de l’intrigue

La guerre de Troie s’est terminée avec la prise de la ville par les Achéens grâce à la ruse du cheval de bois. Les Achéens se répandent dans Ilion pendant la nuit, menés par Ulysse, Diomède et Néoptolème, le brutal fils d’Achille. La lignée de Priam s’éteint, les héros troyens sont massacrés, tous les héritiers du trône tués, les femmes sont emmenées en esclavage. La grandeur de Troie est anéantie… complètement ? Non, car une poignée de survivants, menée par le prince troyen Énée, fils d’Anchise et de la déesse Vénus, parvient à échapper au massacre et prend la mer en quête d’un pays où fonder une nouvelle Troie. Les destins sont de leur côté, et ils bénéficient de la protection de Vénus, mais ils sont poursuivis par la haine de Junon, qui a toujours détesté Troie.

La nouvelle Troie dont rêvent Énée et ses compagnons, c’est en Italie qu’ils vont la fonder, et les descendants d’Énée et de son fils Ascagne deviendront les fondateurs de Rome.

L’épopée commence lorsque la flotte d’Énée parvient aux rives de Carthage, où la reine Didon accueille favorablement les derniers Troyens et presse Énée de lui raconter son histoire. Il relate alors la prise de Troie et le long voyage qui l’a mené jusque là. Didon est très bien disposée envers Énée… un peu trop bien pour son propre bien. La séparation entre Énée et Didon devient l’origine lointaine de la haine tenace entre la future Rome et le puissant royaume de Carthage. Énée doit alors poursuivre son voyage incertain.

Mais lorsqu’il parvient finalement en Italie, Énée est loin d’être au bout de ses peines : il doit se faire accepter des populations locales, alors que Junon fait tout pour semer la discorde entre les Troyens et les Rutules, le peuple belliqueux mené par le farouche chef de guerre Turnus. La guerre est bientôt inévitable… Il n’est pas facile de fonder Rome !

Mon avis

Difficile de parler objectivement de cette épopée, qui est l’une de mes œuvres classiques préférées ! Je suis tombé dedans tout petit, grâce aux Contes et récits tirés de l’Énéide (alors édités dans la collection Pocket), qui sont un bon moyen de faire découvrir l’histoire aux plus jeunes ou à tous ceux que l’épopée elle-même intimide un peu. Par la suite, j’ai lu l’œuvre elle-même en traduction et j’ai eu l’occasion de travailler dessus en classe. Mais vraiment, je pense qu’il n’y a pas besoin d’un cours pour se plonger dans l’Énéide : une bonne édition avec quelques notes suffit (pour comprendre les principales allusions aux peuples ou les noms alternatifs des dieux).

Si vous avez aimé l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, ou au moins l’une des deux, vous ne pourrez qu’aimer l’Énéide.

D’abord parce que l’Énéide prend la suite directe de ces deux épopées, et qu’Énée raconte enfin la chute de Troie, qui n’est pas décrite en détail chez Homère.

Ensuite, on dit souvent que l’Énéide est une Odyssée suivie d’une Iliade : toute la première moitié décrit le voyage d’Énée depuis Troie jusqu’en Italie, tandis que la seconde moitié raconte la façon dont il fonde sa ville et doit la protéger contre les menées de Junon et des Rutules. La partie « voyage » comprend plusieurs épisodes merveilleux proches de ce qu’on trouve dans les voyages d’Ulysse, mais chaque fois avec des variations et des innovations. La seconde moitié contient aussi quelques éléments merveilleux, mais plus discrets, qui prennent plutôt la forme de présages ou de miracles ponctuels accomplis par les dieux.

Le grand intérêt de l’Énéide par rapport à l’Iliade et à l’Odyssée, c’est que c’est un univers à mi chemin entre la mythologie et l’histoire. On sort du cycle de la guerre de Troie, il y a les dieux, des créatures merveilleuses, des oracles, etc. et en même temps tout ce que fait Énée pose les bases de l’histoire antique réelle, celle de l’empire romain et de ses rivalités avec les empires voisins (typiquement Carthage).

Évidemment, cela tient au contexte dans lequel l’Énéide a été composée : c’est une « commande » d’Auguste, le premier empereur romain (à la fin du Ier siècle av. J.-C.), et toute l’épopée exalte la grandeur de Rome et la venue future de l’empereur. Il faut prendre cela avec recul : Rome avait évidemment tout intérêt à se présenter comme l’héritière directe de Troie (pourquoi de Troie et pas des Grecs ? parce que les Troyens ont toujours eu meilleure réputation dans l’histoire : chez Homère, le Troyen Hector est le héros « civilisé » par excellence, par opposition à Achille, qui est peut-être un héros mais qui est aussi une brute). Vous pourrez trouver plus d’informations là-dessus sur Wikipédia, ou dans un manuel de littérature latine, ou dans n’importe quelle bonne édition de l’Énéide.

La collection « Contes et légendes » est une vieille collection jeunesse et une valeur sûre pour une première plongée dans l’univers de la mythologie classique – et dans les autres mythologies du monde aussi.

Quelle traduction ?

La langue de Virgile est une langue poétique – forcément – qui s’inspire d’Homère et des autres épopées composées plus tard (à l’époque alexandrine), mais a sa saveur propre. On peut aimer ou non : l’essentiel est de trouver une traduction qui vous paraisse accessible. Comme souvent, il y a pas mal de traductions en prose (comme pour Homère), mais il en existe aussi en vers. Je ne connais pas très bien quelles traductions circulent actuellement, mais ça vaut le coup d’en comparer plusieurs pour prendre celle qui vous plaît le mieux.

L’Énéide est très facile à trouver en poche, il en existe des éditions chez à peu près tous les grands éditeurs de classiques : Folio, Livre de poche, GF… attention à ne pas confondre avec des éditions abrégées ou des recueils d’extraits.La traduction dans laquelle j’ai découvert l’épopée était celle de Jacques Perret, réalisée pour la Collection des universités de France (aux Belles Lettres, la collection des éditions scientifiques de référence des textes antiques) et rééditée chez Gallimard en Folio.

Parmi les traductions que je ne connais pas, ou beaucoup moins bien : en GF, il y a la traduction de Maurice Rat, et aussi une traduction de Philippe Heuzé chez Ellipses. Dans le genre « beaux livres très chers », il y a la traduction de Marc Chouet pour l’édition en deux gros volumes illustrés de tableaux classiques chez Diane de Selliers (mais à moins d’avoir des genoux en bronze ou un lutrin du même matériau à portée de la main, ça ne doit pas être très facile de le lire vraiment).

Une traduction plus connue est celle de Pierre Klossowski (parue chez Gallimard en 1964 selon Wikipédia) : une traduction audacieuse, qui se modèle sur la syntaxe latine et emploie mots anciens, mots récents pris dans des sens peu connus, etc. Si c’est bien celle que je me souviens d’avoir eu un peu en main, ce n’est sans doute pas la meilleure traduction pour qui découvre complètement Virgile, mais, quand on connaît déjà un peu l’épopée, c’est une œuvre de traduction vraiment intéressante (quoi qu’on pense de la démarche et de son degré de réussite), un peu comme la traduction de Pindare par Jean-Paul Savignac chez La Différence.

Il vient de paraître (en novembre 2012) une nouvelle traduction par l’antiquisant et historien Paul Veyne (auteur d’ouvrage importants sur la littérature et l’histoire antiques, dont L’élégie érotique romaine, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? ou L’empire gréco-romain), éditée chez Albin Michel en grand format. C’est une traduction en prose qui se veut manifestement accessible à un large public ; elle est fondée sur le texte latin de l’édition de la Collection des universités de France, et, avec un traducteur pareil, elle doit être fiable. Elle est précédée d’une courte préface de Paul Veyne et accompagnée de notes par Hélène Monsacré. Inconvénient principal de cette édition au premier regard : la couverture est hideuse (et kitschissime). Je ne sais pas ce qui a pris à l’éditeur… J’espère qu’il y aura une réédition en poche dans quelque temps, ou au moins quelque chose sous une couverture d’un meilleur goût.

Si vous voulez jeter un œil sur Internet avant d’aller en librairie, on trouve aussi plusieurs traductions en ligne, par exemple sur Wikisource. Attention : comme souvent, ce sont des traductions plus anciennes, qui risquent d’être parfois moins accessibles ou quelque peu éloignées du texte.

Heureusement qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture…

Des livres qui s’inspirent de l’Énéide

Pas mal de livres s’inspirent de l’Énéide, notamment en fantasy :

– Le roman Lavinia d’Ursula Le Guin raconte les événements du point de vue de Lavinia, qu’Énée épouse dans l’Énéide mais qui n’y joue qu’un rôle mineur. Le Guin a donc imaginé d’approfondir ce personnage négligé dans une version différente de l’épopée. J’en ai plutôt entendu du bien, mais je ne l’ai pas encore lu.

– La trilogie du Latium de Thomas Burnett Swann met notamment en scène Énée et Ascagne pendant leur séjour chez Didon à Carthage… mais dans une version plus « fantasy ». C’est du « merveilleux tranquille » (pas énormément de combats et de guerres), mais l’histoire a malgré tout ses côtés sombres ; simplement, c’est plus une atmosphère de « conte mythologique » que de l’action à tout va façon Gemmell ou Howard.

– En bande dessinée, la BD Le Dernier Troyen, scénarisée par Valérie Mangin et dessinée par Thierry Démarez, s’inspire (très très) librement des aventures d’Énée. Elle fait partie de l’univers des Chroniques de l’Antiquité galactique, qui transpose la mythologie gréco-romaine en space opera. Ce cycle m’a un peu déçu, je ne suis pas allé jusqu’au bout. Personnellement, je préfère à tout point de vue le premier cycle dans cet univers, Le Fléau des dieux, consacré à l’affrontement entre Rome et les Huns d’Attila… dans l’espâââce ! Sans rire, c’est magnifique et il y a plus d’un rebondissement savoureux dans l’intrigue.

Message posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 23 juin 2012, rebricolé et augmenté depuis.


Giambattista Basile, « Le Conte des contes » (choix)

5 octobre 2012

Référence : Giambattista Basile, Le Conte des contes (contes choisis et traduits du napolitain par Myriam Tanant), Paris, Libella, 2012.

Prologue : où l’auteur du billet dit qu’il aime les contes et donne des idées de lectures en vrac

On entend toujours parler des quatre ou cinq mêmes contes, souvent par grosses productions cinématographiques interposées. C’est dommage, parce que des contes, il en existe une infinité, que ce soit ceux de tradition orale ou bien les contes écrits disons à partir du XVIIe siècle, lorsque le conte connaît sa première vogue et devient un genre littéraire. Les recueils de Perrault et des frères Grimm, qui partent d’une démarche de folkloristes mais ne vont pas sans une part de réécriture, sont la partie émergée d’un iceberg énorme où on peut trouver quelques belles pépites. Deux ou trois choses où j’ai eu l’occasion de mettre le nez :

Le Cabinet des fées, (très) gros recueil paru dans les années 1780 et rassemblant des contes « littéraires » signés par toutes sortes de plumes célèbres, dont Madame Leprince de Beaumont et Madame d’Aulnoy (moins connue mais auteure de nombreux contes) ou encore Jean-Jacques Rousseau ou Perrault lui-même.

– Parmi les recueils des grands folkloristes qui rassemblent des contes en France dans la seconde moitié du XIXe siècle, il y a par exemple les Contes de Haute-Bretagne de Paul Sébillot parus en 1880 (auxquels j’ai à peine goûté, mais ils attendent fidèlement sur une étagère à contes).

– Tout récemment, je ne peux pas ne pas parler des beaux livres de Pierre Dubois, l’elficologue, les Grands livres (des fées, des elfes, des lutins) et les Contes (certains recueillis, d’autres inventés par lui, d’autres encore un peu les deux), illustrés par Roland et Claudine Sabatier.

– Et il faudrait aussi caser un mot sur les études consacrées aux contes. Je n’en ai pour le moment lue qu’une, très connue : Morphologie du conte de Vladimir Propp, courte et passionnante, rigoureuse, dont la méthode structuraliste (il s’agit de mettre en série de nombreux contes et de comparer leurs structures narratives) éclaire plein de choses sans prétendre épuiser le sens des récits en question. J’ai parcouru et boycotte Bettelheim et sa Psychanalyse des contes de fées, c’est viscéral, il y a quelque chose de fondamentalement faux là-dedans. Il faudrait aussi aller voir ce que fait Bernadette Bricout, mais je n’ai encore fait que feuilleter ses livres pour le moment.

Et donc, il y a le Conte des contes de Giambattista Basile : là c’est plus simple, je ne le connaissais pas du tout, même si j’avais dû croiser son nom quelque part.

Le Conte des contes, qu’est-ce ?

C’était un achat sur un coup de tête, motivé en bonne partie par la couverture (c’est très banal, mais bon, c’est parfois difficile de résister à du Rackham). Auteur inconnu, maison d’édition inconnue aussi : pas trop ma façon de faire habituelle, mais un coup de dé de temps en temps, c’est bien.

Au départ je ne m’étais pas rendu compte que ce n’était qu’un choix de contes, douze sur les cinquante que compte le recueil complet. En m’en rendant compte j’ai commencé par pester, parce que ce n’était pas assez explicité sur la couverture (même si c’est bien mentionné sur le quatrième de couverture, mais noyé dans le résumé) et parce que je préfère d’habitude avoir le texte intégral, quitte à ne pas tout lire tout de suite. En fait, ce choix de contes reste bien présenté. L’introduction est courte mais claire et donne déjà quelques bonnes bases pour aborder le texte ; on peut sans problème commencer par lire les contes et l’introduction seulement ensuite, même si elle aide à comprendre le style très particulier de Basile.

Un mot sur l’auteur et la genèse du recueil : Giambattista Basile, né à Naples (c’est important), vit au tournant des XVIe-XVIIe siècles, et mène une existence qui le conduit du métier des armes à l’administration à la cour de la République de Venise, où il fréquente les milieux cultivés et se fait poète. Apparemment, il compose toutes sortes de choses en italien qui n’ont pas beaucoup de succès. Vers la fin de sa vie, il a la bonne idée d’imiter la démarche d’un poète de Naples, Giulio Cesare Cortese, qui écrit en dialecte napolitain, et c’est en napolitain que Basile compose Lo Conto di Cunti (souvent publié depuis sous le titre de Pentaméron, en référence au Décaméron de Boccace, que je n’ai pas encore lu mais qui est plus connu et qui apparemment n’a rien à voir, ce qui nuit au recueil de Basile qui de ce fait a l’air d’avoir fait la même chose que Boccace alors que non – bref). Pendant longtemps, dialecte peu connu oblige, ce recueil de contes reste encore plus obscur que le reste de l’œuvre de Basile, mais il finit par être redécouvert et traduit de plus en plus correctement.

Ce qui est important dans tout cela à la lecture des contes, c’est le style de Basile, qui provient directement de sa volonté d’utiliser le napolitain et aussi d’employer des tournures orales et populaires, bien distinctes de la langue littéraire qu’il avait utilisée pour ses poèmes. Je ne sais pas à quoi peut ressembler l’original napolitain, mais, dans cette traduction, ce style a un charme fou !

Des contes non expurgés portés par un style savoureux

Avant de parler du style, il faut parler des histoires elles-mêmes : ce sont des contes de fées, mais ils n’ont heureusement rien à voir avec ces contes « littéraires » du XVIIIe siècle où on sent à chaque ligne un projet moralisateur et un imaginaire de cour, plein de princes aux bonnes manières et de princesses aux airs de première dame de la Reine (on en trouve de ce genre dans Le Cabinet des fées). Ce sont bel et bien des contes qui, même s’ils n’ont sans doute pas le même cachet « d’origine populaire garantie » que s’ils avaient été recueillis avec toute la méthode nécessaire par un folkloriste, ont une allure ancienne crédible dans la mesure où ils ne reculent ni devant le bizarre, ni devant le cruel, ni devant l’érotique (il y a peu de sexe, mais le désir des personnages amoureux, qui va de pair avec leurs sentiments, n’est jamais dissimulé). Ce sont des contes comme je les aime, avec beaucoup de surnaturel, des rebondissements étranges, des méchants vraiment haïssables et qui subissent un sort affreux à la fin.

Sur le plan des intrigues, je ne serais pas surpris si on me disait que leur structure et leurs procédés narratifs restent proches de la trame commune aux contes oraux que Propp a dégagée dans son livre : rien qu’en douze contes, on peut commencer à reconnaître des motifs récurrents et aussi des phrases aux allures de formules qui, si elles ne sont pas la transcription directe de formules orales, reproduisent en tout cas des procédés typiques des contes oraux.

Mais ce qui frappe le plus à la lecture, c’est le style de Giambattista Basile. Si j’avais envie d’être vraiment accrocheur et en exagérant à peine, je pourrais dire que, sur le plan de l’emploi des métaphores et des comparaisons, Basile est un peu un aïeul de Terry Pratchett qui aurait vécu à Naples au XVIIe siècle : son écriture est alerte, pleine de verve et d’humour, et ne recule pas devant des images inattendues, recherchées voire franchement excentriques. Un spécialiste de la littérature du XVIIe siècle vous expliquerait sûrement que c’est typique d’un maniérisme de cette époque etc. C’est certain, parce qu’il y a tout un jeu avec les images conventionnelles de la rhétorique amoureuse, comme dans ce passage de « La Branche de myrte » où un prince, qui reçoit les visites nocturnes mais fugitives d’une belle inconnue, parvient  enfin à en voir le visage :

« Il vit alors la fleur de la quintessence de la beauté, la merveille des merveilles des femmes, le miroir, l’œuf peint de Vénus, l’enchantement des enchantements d’Amour : il vit une poupée, une gracieuse petite colombe, la fée Morgane, une bannière splendide, une branche en or, il vit une ravisseuse de cœur, un œil de faucon, une lune pleine, un beau petit pigeon, un morceau de roi, un bijou, un joyau, une pierre précieuse, bref il vit en vérité un spectacle qui l’envoya directement au septième ciel. »

Si toutes les phrases étaient aussi chargées, cela finirait par devenir fastidieux, mais ce n’est pas le cas, et surtout ces comparaisons multiples ne se prennent pas (ou pas longtemps) au sérieux. En témoigne le choix de comparés parfois complètement terre-à-terre, comme dans ce passage du même conte où le prince devient jaloux :

« Comme il l’aimait plus que sa vie et la voyait plus belle que toutes les belles, son amour fit germer en lui cet autre trouble-fête qui est une tempête dans la mer des plaisirs d’amour, une pluie sur la lessive des joies d’Éros, de la suie qui tombe dans la soupe de haricots des amoureux, je veux parler de celle qui est un serpent venimeux, un ver qui ronge, un fiel qui empoisonne, un gel qui raidit, celle à cause de qui la vie est toujours en suspens, l’esprit toujours inquiet, la cœur toujours suspicieux. »

De nombreuses autres formules imagées, avec de vraies trouvailles, émaillent les contes, et elles introduisent parfois des rebondissements tout aussi bien trouvés. On trouve ainsi des phrases comme :

« Pendant quelque temps, les époux vécurent un bonheur sucré, mais comme trop de sucre finit par écœurer, le marié sombra dans une profonde mélancolie (…) »

ou :

« Il attendit que le soleil administre au ciel quelques pilules dorées afin de le purger des ombres (…) »

ou :

« Quand descendit la nuit en répandant autour d’elle son encre comme une seiche pour ne pas voir tous les voleurs à la tire (…) »

ou cette phrase d’une ogresse s’adressant à son mari qui rentre le soir :

« Mon beau poilu, quelles sont les nouvelles ? »

Je m’arrête avant de citer des pages entières… Tout le monde n’aimera sans doute pas une telle écriture qui ne se prend pas au sérieux et qui ne recule devant aucune image, même pas les plus controuvées. Mais ce style donne une saveur toute particulière à ces contes, qui gagnent l’éloquence d’une plume vivace et cultivée (on trouve régulièrement des allusions à la culture classique, Vénus, Hélène, les Titans, etc.) sans perdre leurs aspects les plus populaires.

Bien sûr, je ne sais pas au fond si cette lecture conserverait tout son intérêt au bout du cinquantième conte : un choix peut suffire à une première découverte, l’important en l’occurrence est plutôt qu’il soit bien traduit. N’empêche : j’ai souvent ri et beaucoup souri à la lecture de ce livre, et il n’est pas impossible que je craque pour le recueil complet si je le croise un jour… si vous aimez les contes, c’est un recueil à aller découvrir absolument.

EDIT : Si vous voulez plutôt trouver le recueil en entier, une traduction française intégrale est parue somme toute récemment : Le Conte des contes, traduction de Françoise Decroisette, Paris, Circé, 1995.


Italo Calvino, « Si par une nuit d’hiver un voyageur »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 15 mai 2010.

Je viens de finir ce livre, recommandé par une (plus qu’) amie, et j’ai beaucoup aimé. Comme en plus c’est un livre qui parle beaucoup de lecture, c’est l’endroit idéal pour en parler

Le quatrième de couverture est très bof, alors voici un résumé de mon cru :

Ce livre s’adresse à toi, Lecteur, et on t’y verra aussi, Lectrice. Ce livre s’adresse-t-il à toi, qui tiens le livre, ou à ton alter ego imaginaire lui-même en train de lire un livre ? C’est ce que tu découvriras très vite. Si par une nuit d’hiver un voyageur est une aventure de la lecture, à la fois frustrante et exaltante.

Toi, Lecteur, tu commences à lire Si par une nuit d’hiver un voyageur, d’Italo Calvino. Mais voilà qu’à la fin du premier chapitre, plus rien : une suite de pages blanches. Ton exemplaire est défectueux ! Vite, tu te rends à la librairie la plus proche, pour y réclamer un exemplaire complet. Tu y croises la Lectrice, une dévoreuse de livres comme toi, qui a eu le même problème. Vous repartez avec vos nouveaux exemplaires, mais voilà : le livre sur lequel vous tombez n’a rien à voir avec celui que vous aviez commencé ! C’est un autre roman, tout différent, mais tout aussi intéressant, voire plus, que le premier.

De fil en aiguille, ce n’est plus seulement un roman dont vous cherchez la suite, mais deux, trois, quatre, et chaque fois une sorte de malédiction malicieuse vous empêche de poursuivre la lecture, et vous fait rencontrer d’autres romans encore, tous différents. Au fil de ces rencontres, un complot machiavélique se révèle, dont l’enjeu n’est rien de moins que le monde de l’édition tout entier. Vos lectures sont-elles condamnées à rester inachevées ? Et surtout, est-ce une bonne ou une mauvaise chose ?

Mon avis :

Calvino tient ici un pari : écrire non pas un roman entier, mais dix débuts de romans, tous différents par leur style et leur contenu. Le tout inclus dans une seule histoire suivie, celle des lecteurs, qui découvrent peu à peu les mésaventures du texte, des auteurs, des éditeurs, et se retrouvent embarqués dans un thriller rocambolesque autour du monde du livre.

Le côté « méta » de l’histoire peut surprendre ou rebuter au premier abord, mais l’effort en vaut largement la peine. Loin d’une simple accumulation de procédés inhabituels (la narration à la 2ème personne du singulier, par exemple) ou d’une composition technique un peu froide (comme les préjugés sur les auteurs de l’OULIPO dont Calvino fait partie pourraient le faire penser à tort), Calvino développe un récit à la fois plein d’humour et de second degré, par ses constantes mises en abîme des aventures du lecteur, et une narration virtuose, avec ses romans tous différents, tous intéressants, et tous plus frustrants les uns que les autres (même si j’ai mes préférés, naturellement).

Bref, un parti pris original et une histoire réussie : un très beau roman sur la lecture et les lecteurs.