Sophie Brasseur et Catherine Cuche, « Tout savoir sur le haut potentiel »

24 mai 2021

Référence : Sophie Brasseur et Catherine Cuche, Tout savoir sur le Haut Potentiel. Surdoués, zèbres, haut potentiel… qu’est-ce qui se cache derrière les mots ? préface par Jacques Grégoire, Auderghem (Belgique), 2021 (réédition de Le haut potentiel en questions, 2017).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Quelles sont les caractéristiques du haut potentiel ? Est-ce un effet de mode ? Comment identifier le haut potentiel chez l’enfant et l’adulte ? Faut-il dire à un enfant qu’il est à haut potentiel ? Comment les personnes à haut potentiel gèrent-elles leurs émotions ? Comment susciter l’intérêt des élèves dits HP ? Voici autant de questions qui taraudent les personnes confrontées au haut potentiel, et auxquelles répond cet ouvrage !

Catherine Cuche et Sophie Brasseur s’appuient sur des recherches récentes pour aider chacun à démêler le vrai du faux et à dépasser les clichés. Les réponses apportées allient rigueur scientifique et exemples concrets tirés de l’expérience clinique des auteures. Elles offrent des repères clairs et utiles pour mieux prendre soin des autres.

À propos des auteures

Catherine Cuche est docteure en sciences psychologiques, thérapeute et professeure de psychologie à l’Université Catholique de Louvain et à la Haute Ecole Bruxelles-Brabant. Sophie Brasseur est logopède et docteure en science psychologiques, elle enseigne la psychologie à la Haute Ecole Vinci à Bruxelles. Auteures de nombreux articles scientifiques, elles ont contribué à des ouvrages clefs sur le sujet du haut potentiel et participent à des recherches internationales. Ce parcours académique est complété par une expérience de terrain de plus de quinze ans, où elles accompagnent en consultation des enfants et des adultes à haut potentiel.

Réédition de l’ouvrage Le haut potentiel en questions (2017). Préface écrite par le professeur Jacques Grégoire. »

Mon avis

Les anglophones ont bien raison de dire qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture : celui-ci est aussi recommandable que la sienne est peu inspirée. Police de caractères faussement crayonnés, photo de bébé traçant des formules mathématiques absconses sur un mur de cuisine : il y a de quoi craindre un livre qui cherche à surfer sur la mode médiatique du sujet. Je n’ai pas passé mon chemin et bien m’en a pris. Le quatrième de couverture, beaucoup plus utile, présente les autrices, toutes les deux spécialistes de longue date du haut potentiel, et réunissant une double expérience de chercheuses et de cliniciennes. Elles connaissent le sujet à fond et, à ce qu’il apparaît vite, elles sont également très capables de le diffuser auprès d’un large public, aidées en cela par des choix de structure et de mise en page avisés de la part de l’éditeur.

L’ouvrage est divisé en 38 questions regroupées en six chapitres thématiques (« Qu’est-ce que le haut potentiel ? », « Origine et développement », « Reconnaître et identifier le haut potentiel », « Les spécificités », « Rapport à la norme et image de soi », « Haut potentiel et apprentissages »). Cela rend possibles deux modes de lecture : soit une lecture complète dans l’ordre du livre, soit une consultation en fonction des sujets qui vous intéressent. Chaque réponse à une question occupe grosso modo cinq pages en moyenne, auxquelles s’ajoutent fréquemment des encadrés écrits par Isabelle Goldschmidt (psychologue et thérapeute familiale, ancienne enseignante dans une école de pédagogie active à Bruxelles). Des schémas et des graphiques ponctuent l’ouvrage. En tête de chaque réponse figure, en plus, un très court encadré d’un paragraphe intitulé « Réponse brève » qui sert de chapeau au développement à venir. Une introduction et une conclusion très claires encadrent le tout, et une bibliographie savante vient à la fin pour qui voudrait approfondir le sujet ou consulter en détail les sources utilisées.

Cette présentation, ainsi que l’écriture extrêmement claire et didactique des trois autrices, rendent très accessible un livre dont l’ambition de rigueur scientifique et d’ampleur synthétique auraient pu n’aboutir qu’à un précis réservé aux spécialistes. Je me réjouis grandement des efforts réalisés pour ouvrir tout cela à un lectorat plus large, car c’est exactement ce que je cherchais pour découvrir le sujet ; mais, à voir les rayons des librairies, on croule tellement sous les publications sur « les HPI » qu’il est bien difficile de s’orienter vers quelque chose de sérieux. Or l’ouvrage est fiable, prudent, très riche en informations, et il montre à l’œuvre une démarche scientifique qui concilie à merveille la recherche de la précision et celle du bien-être des personnes concernées. Cet heureux aboutissement s’explique sans aucun doute par la double expérience de chercheuses et de cliniciennes des autrices : elles cherchent, d’un même mouvement, à comprendre et à aider.

Autre qualité qui m’a frappée : la grande honnêteté intellectuelle de l’ensemble. Beaucoup de soin est apporté à faire le point sur l’état des connaissances, en mentionnant les principales théories ou modèles sur tel ou tel aspect du sujet, en argumentant sur leurs avantages et leurs limites, sans chercher toujours à trancher ou à imposer un avis. Les publications (études sous forme d’articles ou d’ouvrages) qui ont apporté tel ou tel élément important à la connaissance du haut potentiel sont mentionnés entre parenthèses et renvoient à la bibliographie, sans pour autant noyer le texte sous un apparat critique trop intimidant. L’équilibre n’est pas évident, mais à mes yeux c’est une réussite, car le grand public a ainsi accès à une science sérieuse, solide, qui explique toujours comment on sait ce que l’on sait. Les limites de la recherche actuelle et les incertitudes ne sont pas dissimulées, et dans plusieurs chapitres les autrices appellent de leurs vœux davantage d’études sur tel ou tel point. On voit la science en train de se faire, patiemment, posément, sans raccourci ni concession à un quelconque discours sensationnaliste. C’est un modèle de vulgarisation qui tire son lectorat vers le haut.

Ce soin apporté à l’état des connaissances a pour conséquence que le livre (sans pour autant être un très gros volume) forme une synthèse très complète sur le sujet, et a l’avantage d’évoquer à la fois les enfants et les adultes à haut potentiel.

Les chapitres consacrés à la définition du sujet du livre sont exemplaires à ce titre. Les autrices examinent chacun des termes que l’on peut croiser : « surdoués », « douance », « intellectuellement précoce », « zèbres », « haut potentiel intellectuel » ou encore « talentueux », tous ces mots sont les résultats des cheminements de la recherche, et chacun porte en lui une approche singulière, qui met en avant tel ou tel aspect du phénomène au risque d’en faire oublier d’autres. Le choix des autrices d’opter pour « haut potentiel intellectuel » se comprend à la lumière de la toute première question, portant sur les caractéristiques du haut potentiel : les seules caractéristiques de ce type de personnes à avoir été prouvées scientifiquement sont de hautes capacités intellectuelles, comme une rapidité d’apprentissage hors du commun. Les points suivants abordent toutes sortes de questions qui peuvent venir légitimement à l’esprit, comme « Y a-t-il beaucoup de personnes à haut potentiel ? » (environ 5% de la population, plus ou moins selon les critères retenus), « Est-ce un effet de mode ? » (en bref : non, l’existence de personnes très douées a été remarquée depuis l’Antiquité et la recherche scientifique là-dessus en psychologie démarre dès la fin du XIXe siècle) ou encore « Quels sont les modèles théoriques du haut potentiel ? », occasion de découvrir qu’il en existe beaucoup et que ce n’est pas simple de faire son choix pour définir précisément le sujet.

Le chapitre 2 creuse la question des causes du haut potentiel avec des questions comme « le haut potentiel est-il génétique ? » (en partie), « est-il influencé par l’éducation et l’environnement » (en partie aussi), « peut-on devenir HPI quand on ne l’est pas au début ou cesser de l’être après avoir été diagnostiqué tel ? » (non et non). La fin du chapitre aborde le sujet d’un point de vue neurologique : les personnes à haut potentiel se caractérisent bel et bien par un fonctionnement cérébral en partie différent de la plupart des autres gens, mais sans que ces différences soient radicales. Tout au long du livre, les autrices insistent sur l’idée que les personnes « HPI » ne se ressemblent pas toutes et qu’au-delà même des différents types de HPI qu’on peut distinguer par les tests de QI (j’y viendrai au paragraphe suivant), chaque personne est différente en raison de son éducation, de son parcours, de sa manière d’être. C’est là un point très important quand il s’agit de mettre en place des adaptations pédagogiques ou autres destinées à ces personnes, ou encore de les aider à se sentir mieux dans leur vie quotidienne.

La question des « fameux » tests de QI est abordée en détail dès le chapitre 1, puis revient dans le chapitre 3, « Reconnaître et identifier le haut potentiel ». On peut être identifié ainsi dès l’enfance (à partir de 5-6 ans) ou une fois adulte. Les autrices expliquent pourquoi une identification systématique n’est selon elles pas une bonne chose (elle n’existe pas en France, ni en Belgique), puis indiquent les principaux motifs pour lesquels on peut venir consulter et chercher à identifier un possible haut potentiel (dans l’enfance, c’est en général lié à un ennui à l’école, tandis qu’à l’âge adulte, il s’agit davantage pour la personne de comprendre « comment elle fonctionne » et/ou de résoudre des difficultés rencontrées au quotidien). Contrairement à ce que je pensais, un test de QI demeure à ce jour le seul moyen utilisé pour identifier un haut potentiel. J’ai en revanche appris avec intérêt, dans le chapitre 1 (question 5 : « Existe-t-il différents types de haut potentiel ? »), l’histoire du développement de ces tests et la manière dont ils se sont affinés afin de prendre en compte différents types de haut potentiel. Une personne à haut potentiel présente en général ce qu’Isabelle Goldschmidt propose d’appeler des « zones de haute potentialité » qui varient d’une personne à l’autre. Grosso modo, c’est rare d’être plus rapide que tout le monde partout : en général, on le sera dans certains domaines, d’où le recours à plusieurs sous-tests (« subtests ») qui s’intéressent à la compréhension verbale, au raisonnement perceptif (capacités visuo-spatiales), la mémoire de travail verbale, ainsi que la vitesse dans le traitement des stimuli et dans la coordination visuo-motrice. On apprend qu’une même personne peut être à haut potentiel dans un ou plusieurs de ces domaines, mais qu’elle peut présenter parfois de fort écarts d’un domaine à l’autre, qui peuvent générer des difficultés au quotidien (difficultés dont on ne parle pas du tout à ma connaissance quand on évoque le sujet dans les médias).

Ce chapitre est aussi l’occasion de cerner la notion de « potentiel intellectuel » et le lien entre tout cela et la notion d’intelligence, qui est l’une de ces grandes notions fondamentales avec laquelle nous réfléchissons dans la vie quotidienne, mais qu’on a bien du mal à définir quand on se penche dessus de manière scientifique. L’un des intérêts d’un livre comme celui-ci consiste à poser des définitions précises sur les choses et (comme on le verra à plusieurs reprises) à pourfendre plus ou moins explicitement les idées reçues et les stéréotypes de l’imaginaire collectif en la matière. Je m’en réjouis : tout le monde s’en portera mieux, aussi bien les principaux intéressés que la population générale. Une fois qu’on sait que « haut potentiel intellectuel » ne signifie pas « génie absolu dans tous les domaines » mais « personne qui a de meilleures capacités que la moyenne dans tel domaine précis », un certain nombre de fantasmes tombent d’eux-mêmes dans l’oubli. L’enjeu est d’importance. Diffuser des connaissances à jour et sérieuses sur ce sujet permet de lutter contre de possibles discriminations envers les personnes « HPI » (se faire rejeter en se faisant traiter d’intello au collège, par exemple), mais aussi de soulager les personnes concernées du poids qu’un tel statut peut représenter dans leur vie (imaginez qu’on vous dise : « Tu es un génie, c’est la science qui le dit » et que vous n’arriviez pas à faire toutes les grandes choses dont on vous dit que vous êtes supposément capable ! Une personne « HPI » peut grandement souffrir des mythes et des croyances qui vont influencer la façon dont elle se voit et se juge elle-même). C’est enfin essentiel pour lutter contre les récupérations du sujet par des groupes d’intérêt malveillants : associations débouchant sur des dérives sectaires ou délires eugénistes cherchant à former des légions de petits génies, par exemple…

Le chapitre 3 aborde les conséquences de cette procédure d’identification quand il s’agit d’annoncer le résultat à la personne qui a passé le test. Les autrices insistent sur le fait qu’on ne saurait résumer une personne à un chiffre de QI, qui n’a pas vraiment de sens s’il n’est pas accompagné du résultat détaillé, avec explications. D’autant que, comme elles le rappellent à plusieurs reprises, un test de QI ne peut donner une note au chiffre près, mais plutôt une « fourchette de confiance », pour la bonne raison qu’il y a toujours une marge d’erreur à quelques points près en raison de divers facteurs (une même personne qui passerait plusieurs fois le test n’aurait jamais exactement la même note).

Le chapitre 4, consacré aux spécificités des personnes à haut potentiel, annihile plusieurs mythes extrêmement répandus sur la Toile et ailleurs au sujet de ces personnes. C’est là qu’on voit que la science réelle se montre beaucoup plus prudente que les généralisations hâtives et que l’imaginaire collectif ! J’ai ainsi pu renoncer à plusieurs fausses certitudes. Non, les personnes HPI ne sont pas nécessairement hypersensibles (les autrices prennent soin, au passage, de définir précisément ce que cet adjectif signifie, ce qui n’est pas du luxe). Non, l’état actuel des recherches ne permet pas de l’affirmer que ces personnes seraient toutes perfectionnistes (et là encore, au fait, comment définit-on ce terme ?). Non, elles n’ont pas plus de mal à gérer les émotions que les autres… mais cette idée reçue rencontre en partie une réalité, puisque les personnes « HPI » montrent des particularités dans leur manière de gérer leurs propres émotions (mais pas dans leur traitement des émotions des autres). Un encadré passionnant vient éclairer cet aspect du sujet. Autre légende mise à mal : une personne à haut potentiel n’a pas nécessairement un sens moral plus développé, bien que le haut potentiel fasse découvrir le sens moral aux enfants « HPI » en avance par rapport aux autres enfants.

Autres mythes brisés, et non des moindres : ceux qui portent sur l’insertion des personnes à haut potentiel dans la société. Non, les personnes « HPI » ne sont pas « trop intelligentes pour être heureuses ». Elles ne vont pas nécessairement rencontrer des problèmes dans leurs relations sociales, pas plus qu’elles ne seront nécessairement brillantes ou nécessairement en échec dans leur scolarité. Et elles ne présentent pas plus de problèmes de santé mentale que les autres. Voilà de quoi renvoyer au registre de la fiction plusieurs images d’Epinal comme celle du génie incompris et persécuté ou celle du savant fou.

Le chapitre 5, « Rapport à la norme et image de soi », entre particulièrement en lien avec la pratique de consultation psychologique des autrices, puisqu’elle aborde les questions du sentiment de différence et de l’estime de soi. On ne se rend pas nécessairement compte qu’on est différent quand on est « HPI ». Quand on s’en rend compte, l’essentiel, indiquent les autrices, est de tenir le bon équilibre entre deux extrêmes qui consisteraient à ne vouloir voir que les similitudes ou à développer une obsession pour sa propre différence. On voit aussi, dans ce chapitre, que les idées reçues, méconnaissances et mythes variés dont je parlais plus haut peuvent, eux, causer des dégâts réels dans la manière dont les personnes « HPI » se conçoivent elles-mêmes.

Le chapitre 6 traite des apprentissages. Les enfants à haut potentiel et leur scolarité forment le cœur du sujet de ce dernier chapitre. Dans des développements passionnants, certains explicitement destinés aux enseignants, les autrices expliquent pourquoi on peut échouer à l’école tout en présentant un haut potentiel, et comment elles s’y prennent pour remédier aux cas d’échecs scolaires. Un grand enjeu est celui de l’enseignement idéal adapté aux enfants « HPI » : eh bien, il n’y en a pas ! Ou du moins, il n’y a pas de méthode unique qui conviendrait à tous les enfants à haut potentiel, puisque, dans l’état actuel des connaissances, le haut potentiel ne rime pas avec un type de raisonnement unique, ni avec une seule manière d’apprendre. L’essentiel est donc de rester à l’écoute de l’enfant pour comprendre quel type d’enseignement lui conviendrait le mieux. Et tant pis pour les écoles spécialisées privées qui s’efforcent de persuader un maximum de familles d’y inscrire leurs enfants pour des scolarités coûteuses : elles ne sont qu’une possibilité parmi d’autres. L’ouvrage se termine sur la question des sauts de classes, solution souvent utilisée dans le système scolaire classique et souvent profitable, mais pas toujours. Elle appelle, une fois encore, une prise en compte fine des besoins de l’élève.

J’en étais venu à lire ce livre à la suite de certaines de mes lectures sur l’autisme (que j’évoquais dans mon billet sur L’Année suspendue de Mélanie Fazi). L’ouvrage ne dit rien sur les cas de personnes à la fois autistes et « HPI ». Il m’a tout de même beaucoup appris, et a rempli au-delà de tous mes espoirs son rôle d’ouvrage de synthèse présentant l’état actuel des connaissances, sans généralisations abusives. C’est donc un livre que je ne saurais trop recommander à toute personne qui cherche à se renseigner sur le sujet en puisant à une source fiable.


Alice Zeniter, « Je suis une fille sans histoire »

29 mars 2021

Référence : Alice Zeniter, Je suis une fille sans histoire, Paris, L’Arche, collection « Des écrits pour la parole », 2021.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« « Une bonne histoire, aujourd’hui encore, c’est souvent l’histoire d’un mec qui fait des trucs. Et si ça peut être un peu violent, si ça peut inclure de la viande, une carabine et des lances, c’est mieux… »

Mais quelle place accorde-t-on dans ces histoires aux personnages féminins et à la représentation de leur corps ? Alice Zeniter déconstruit le modèle du héros et révèle la manière dont on façonne les grands récits depuis l’Antiquité. De la littérature au discours politique, elle nous raconte avec humour et lucidité les rouages de la fabrique des histoires et le pouvoir de la fiction. »

Mon avis

Je vais encore dire du mal d’un quatrième de couverture. Celui-ci est très bien, mais il oublie une information importante, à savoir que ce texte n’est à l’origine pas un essai mais a été écrit pour la scène, en vue d’un spectacle « seule en scène » à la Fabrique (Comédie de Valence), en octobre 2020*. On pourra me répliquer que n’importe quelle personne connaissant un peu l’éditeur L’Arche peut se douter que, s’ils publient ça, c’est que ça a un rapport avec le théâtre. Mais l’information n’était pas explicite. Que m’est-il arrivé ? Je me suis dit : « Tiens, ils ont lancé une collection d’essais ou de conférences, maintenant ? », je me suis laissé tenter par le thème et par l’envie de (re)découvrir Zeniter, j’ai acheté le livre, j’ai entamé sa lecture, Alice Zeniter est apparue devant moi, elle s’est présentée, et elle a passé une centaine de pages à parler dans tous les sens et sur tous les sujets en cabotinant beaucoup et en forçant le trait à plaisir pendant que je poussais quelques soupirs gênés en songeant : « Tout de même, elle en fait des tonnes ». Jusqu’à ce qu’arrivé à la page 104, coincée entre la bibliographie et les remerciements, une mention discrète en quatre lignes m’apprenne que ce texte n’était pas du tout ce que je pensais, et que j’aurais dû le lire comme un texte de spectacle. Résultat : j’ai l’impression d’être passé en partie à côté du livre. C’est qu’on ne lit pas un essai ou une conférence comme un texte de théâtre, et les excès qui m’ont gêné à la lecture m’auraient beaucoup moins dérangé si je m’étais projeté dans la perspective d’un seule-en-scène pendant que je découvrais le livre.

C’est que la rhétorique de Zeniter est ici entièrement tournée vers l’oralité et la scène. Le registre est familier ; l’humour, omniprésent ; le zapping de sujets multiples et divers, incessant. Quand on veut excuser cela d’une manière khlâsse, on fait une référence aux Essais de Montaigne en qualifiant cela de propos « à sauts et à gambades ». Moi, ça m’a rappelé le style de certains Youtubeurs ou Youtubeuses, qui enchaînent les vidéos courtes avec un débit en mitraillette et se hasardent aux collisions les plus téméraires entre des sujets pointus qu’ils s’efforcent de vulgariser et des blagounettes de collégiens censées faire passer la pilule plus facilement (je pense par exemple à Manon Bril avec sa chaîne C’est une autre histoire). Est-ce que ça fonctionne ? J’espère de tout cœur que oui, car la diffusion des savoirs et, dans le cas de ce livre, la lutte pour l’égalité des sexes, sont deux sujets auxquels je tiens beaucoup. Personnellement, je dois dire que je n’adore pas ça. Je suis une personne lente et posée, j’aime pouvoir me concentrer tranquillement sur un sujet et l’approfondir avant de passer à un autre, si possible avec une jolie petite transition bien claire. Je ne suis pas preneur de trop d’humour dans ma vulgarisation, tout comme certaines personnes adorent le lait et le thé mais ne prennent pas volontiers l’un dans une tasse de l’autre. Autrement dit, c’est une affaire de goûts. Peut-être aussi, tout de même, une affaire de clarté : est-ce qu’il n’y a pas un côté « zapping » ou « surf » qui nuit à la compréhension, à la mémorisation ? Pas nécessairement, quand on y pense, d’une part parce que ce type de média (les vidéos comme les livres) autorise la relecture, et d’autre part parce que cette vulgarisation n’ambitionne justement pas de faire le tour des sujets qu’elle aborde, mais de les faire découvrir, de piquer la curiosité, de stimuler une réflexion qui, on l’espère, se poursuivra une fois le livre refermé, le spectacle terminé, la vidéo achevée. Pour en revenir à mon avis, j’ai préféré les passages du livre au rythme plus tranquille, notamment son dernier chapitre qui forme un bel hommage, théâtral et poétique, à Ursula Le Guin, ainsi qu’à Lucy Ellmann et au philosophe Baptiste Morizot, deux plumes que je ne connaissais pas.

Considéré sous cet angle, Je suis une fille sans histoire fonctionne bien mieux. Alice Zeniter y évoque la manière, dont, depuis l’Antiquité, on théorise de manière prescriptive (autrement dit : on contraint) l’écriture de récits qui, comme par hasard, tendent à mettre en avant plutôt des hommes et plutôt des chasseurs ou des guerriers, au détriment des femmes et d’activités autres que des conflits violents. Elle s’appuie pour cela sur ses études de lettres, son parcours d’écrivaine et ses lectures plus récentes. Elle passe de la narratologie à la poétique, de la poétique à la sémiologie, de la sémiologie à la politique. Elle met en scène Aristote, convoque Ursula Le Guin, Saussure, Umberto Eco, Frédéric Lordon. Si vous n’avez jamais lu ces gens, c’est un moyen de vous familiariser avec quelques-uns de leurs propos avant, pourquoi pas, d’aller les lire (la plus accessible des trois étant Ursula Le Guin, suivie par Lordon et Eco, tandis que Saussure, plus technique, arrive bon dernier). De mon côté, n’ayant pas encore lu le recueil d’essais de Le Guin Danser au bord du monde, je vais m’empresser d’aller y lire « La Théorie de la fiction-panier », qui sert de point de départ à Zeniter.

Ce texte-spectacle est aussi l’occasion pour Zeniter de parler davantage d’elle-même en se référant à son parcours en tant qu’étudiante, puis en tant qu’écrivaine , et même à son physique à l’occasion d’un jeu de Sherlock Holmes amusant (mais qui frise le too much information). Là encore, le parallèle avec la rhétorique youtubesque est frappant, beaucoup de Youtubeurs et de Youtubeuses ayant tendance à se mettre fortement en avant dans leurs vidéos au lieu de se cantonner à de discrètes voix off comme les documentaires. Au moins, on pourra difficilement accuser Alice Zeniter de narcissisme, l’autodérision ayant une bonne part dans les éléments biographiques de son livre. La confrontation entre sa culture littéraire et sa propre expérience en tant que femme donne aussi lieu à certains des passages du livre qui sonnent le plus juste à mes yeux, parce qu’ils sentent le vécu, comme lorsqu’elle dézingue allègrement les comparaisons-clichés de grands écrivains très mâles comme Honoré de Balzac et Victor Hugo au sujet des belles femmes, dont la beauté est systématiquement associée à la fragilité. Elle s’en prend aussi au blason du beau tétin de Clément Marot, à mon grand regret car autant je donnerais volontiers trois kilos de Balzac en échange d’un(e) livre de George Sand, autant le sonnet du beau tétin me paraît avoir moins souffert des outrages du temps (en plus, les neuf dixièmes du poème peuvent s’appliquer aussi bien à un téton d’homme que de femme).

Je me suis tout de même demandé, parfois, à qui ce texte (ou ce spectacle, donc) était censé s’adresser. D’accord, il s’agit de vulgarisation des savoirs et de sensibilisation à la cause féministe auprès d’un public de non-spécialistes, qui n’est pas supposé avoir déjà lu Le Guin, Eco ou Aristote. L’humour, si je comprends bien, est là pour rendre tout cela plus accessible et attrayant. Mais n’y a-t-il pas parfois trop d’entre-soi dans cet humour ? Quand Zeniter intitule l’un de ses chapitres « Aristote-atelier » et qu’elle doit ajouter une note de bas de page pour expliquer qu’il s’agit d’une référence à Médée-matériau et Hamlet-machine de Heinrich Müller, est-ce drôle ? Méta-drôle ? Ironiquement drôle ? Pas drôle mais instructif ? Pas drôle au départ, puis instructif, puis drôle ? Je ne saurais dire. Le problème, ailleurs, de tenter l’humour à toute force, est le risque de faire preuve d’un certain mépris de classe envers le lectorat en lui prêtant des difficultés ou une capacité à l’ennui qu’il n’aura pas nécessairement, comme quand l’autrice, à la page 15, explique en note de bas de page ce que sont un chiasme et un homéotéleute avant de terminer par un « et est-ce que je vous ennuie maintenant ? » qui présuppose que ces définitions sont ennuyeuses. Cela ressemble à un tir de balle dans le pied, ou à des complexe d’une personne de formation littéraire dans un monde où la stylistique est ignorée du commun des mortels. Mais à quoi bon endosser cette chape de préjugés, jusque dans ses blagues ? Si, comme l’affirme Zeniter au début du livre au terme d’une démonstration habile et prenante, « la narratologie et la linguistique devraient être considérées comme des outils de première nécessité pour analyser les énoncés qui nous entourent », on peut se débarrasser de la peur d’ennuyer, puisqu’à ce stade du livre le lectorat a compris l’importance de l’enjeu. Vulgariser, c’est certes prendre les gens par la main, mais c’est quand même les tirer vers le haut et montrer de la confiance en leur capacité à s’intéresser à des sujets complexes (ou pas si complexes que ça, dans le cas de l’homéotéleute, qui n’est qu’une façon plus grecque de désigner une rime).

Un autre problème que j’ai rencontré, mais qui tenait plutôt au malentendu entraîné par le fait que je pensais avoir affaire à un essai, provient du fait que beaucoup de sujets sont abordés par le biais d’exemples peu nombreux et peu variés : on retombe souvent sur la littérature française et sur le cinéma américain de masse, qui ne sont pas la littérature mondiale ou le cinéma mondial. Dans un propos plus complet, on attendrait des nuances, ou davantage d’exemples, ou un chapitre à part entière sur l’influence disproportionnée conférée à certains types d’œuvres (le cinéma de masse en tête) par leur place privilégiée dans l’économie et les médias. J’aurais voulu en lire plus, d’autant que Zeniter aurait certainement pas mal d’autres choses à dire sur le sujet. Si le propos me semblait parfois un brin forcé, c’est aussi parce que l’autrice a manifestement toutes les cartes en main pour écrire beaucoup plus de cent pages sur des sujets pareils en déployant un propos plus complet, plus nuancé et donc plus solide. Mais ce ne serait pas approprié au but du texte, qui est la scène.

En somme, ce texte (ou ce spectacle) constitue une lecture prenante, enlevée, instructive et amusante, qui parvient à son but premier : stimuler la réflexion en proposant quelques clés dont le public n’aura plus qu’à se saisir pour ouvrir quelques serrures. Les causes qu’il évoque et les prises de conscience auxquelles il invite suffiraient, à elles seules, à en justifier la lecture. Il m’a laissé par endroits une impression d’écriture un peu brouillonne, qui aurait mérité encore un peu de retravail avant d’être publié. Sauf que, d’expérience, un texte une fois porté à la scène peut beaucoup changer. Toutes sortes d’autres choses entrent en jeu, sur la scène : le débit de l’actrice, le ton, les pauses, les mouvements, les gestes. Le texte pourrait très bien mieux « passer » sur une scène : à vrai dire, je suis très curieux de comparer. Mon impression ne provient-elle pas, au fond, de ma propre manière de lire, c’est-à-dire de ma vitesse de lecture, de la « petite voix » et des images que j’ai eues à l’esprit en lisant et qui, au-delà d’un certain point, sont aussi de mon invention ? Ce qui voudrait dire non pas que le texte est raté, mais que mon cerveau est un metteur en scène nullasse. Ce serait vexant, mais c’est possible. Plus sérieusement, un même texte peut mal fonctionner seul à l’écrit – ou se prêter à des malentendus à l’écrit – et se prêter merveilleusement bien à la scène : ce ne serait pas une nouveauté. Ce serait comme des paroles de chansons lues sans la musique et qui peuvent former à elle seules un poème sublime, ou une horreur plate dont seul un rythme endiablé peut faire oublier la banalité ; ou encore, dans un cas intermédiaire, un poème incomplet, qui attend la mélodie pour déployer ses ailes. Bref, j’ai lu et, maintenant, je demande à voir. Donc, il faut rouvrir les salles de spectacle.

Dans le même genre que ce livre, outre les ouvrages mentionnés par Zeniter elle-même et dont elle indique les références complètes dans sa bibliographie, je vous recommande chaudement le recueil d’essais d’Ursula Le Guin Le Langage de la nuit, qui concerne souvent les littératures de l’imaginaire en particulier mais aborde aussi la question du machisme et de la violence dans la littérature et la fiction américaine en général. Le roman de Le Guin Lavinia forme un excellent exemple d’une œuvre qui reprend, commente, prolonge, questionne, dynamite et réinvente une de ces grandes « histoires d’un mec qui fait des trucs impliquant des lances », à savoir lÉnéide de Virgile. Si vous voulez lire quelqu’un d’autre critiquant Aristote avec maestria et plus en détail, voyez donc le livre de l’antiquisante Florence Dupont Aristote ou Le vampire du théâtre occidental, paru chez Aubier en 2007.

* Au vu du contexte de la pandémie en France et de la fermeture des salles de spectacles, ce seule-en-scène a-t-il réellement été joué ? Non, malheureusement, il semble avoir été reporté. Une chose intéressante, c’est que, dans la bande-annonce du spectacle, Alice Zeniter adopte un débit beaucoup plus lent que la vitesse à laquelle j’ai entendu sa voix en lisant son livre. Qui a dit que la ponctuation était fiable ? Sans parler de la musique qui semble ménager des pauses. Bref, cela me rend très curieux de voir ce que ce texte peut donner une fois porté à la scène.


André-François Ruaud, « Cartographie du merveilleux »

30 mars 2020

Ruaud-CartographieMerveilleux

Référence : André-François Ruaud, Cartographie du merveilleux, Paris, Gallimard, collection « Folio SF », 2001.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Farouches dragons, fées mutines, sorciers débutants et chevaliers de sinistre renommée peuplent les vastes contrées d’une littérature enchanteresse que les Anglo-Saxons nomment fantasy.

Puisant au cœur des mythes et des contes les plus ancestraux – des légendes grecques à la geste arthurienne – comme des plus modernes, la fantasy accueille des figures à jamais inoubliables : Peter Pan, Conan le barbare, Bilbo le Hobbit, Elric le Nécromancien ou Alvin le Faiseur.

Indispensable outil pour les enseignants, fidèle compagnon de voyage pour le lecteur néophyte et confirmé, ce guide de lecture inédit propose un parcours, parfois étonnant, qui conduira le lecteur de l’Odyssée jusqu’aux œuvres de fantasy urbaine les plus contemporaines. »

Mon avis

Ce livre, paru en 2001, fait partie d’une série de guides de lecture publiés par Folio SF et consacrés à différents genres de livres. Chacun est structuré de la même façon : une première partie théorique tentant une rapide définition du genre ; puis une histoire du genre de ses débuts à nos jours, avec ses éventuels sous-genres ; et enfin le guide proprement dit : 100 livres présentés et commentés.

– Passeport pour les étoiles de Francis Valéry balise les territoires de la science-fiction.

– Atlas des brumes et des ombres de Patrick Marcel défriche le domaine du fantastique.

– Bibliothèque de l’Entre-Mondes de Francis Berthelot tente de cerner les « transfictions » qui se jouent des frontières entre littérature générale et littératures de l’imaginaire (sans doute le plus original des quatre, mais aussi celui qui a le plus à faire pour délimiter le genre ou plutôt le non-genre qu’il met en valeur).

André-François Ruaud, éditeur (aux Moutons électriques), critique et écrivain, est spécialisé dans le merveilleux et la fantasy. Son guide de lecture a été pour moi une lecture lumineuse à l’époque. Dans un nombre de pages restreint, il propose une définition du genre claire et rigoureuse, non sans avoir passé en revue plusieurs définitions possibles, européennes ou américaines (les frontières entre genres littéraires n’y sont pas les mêmes). Il retrace ensuite l’histoire du genre, plus longue qu’on ne le pense, même si on ne peut pas forcément le faire remonter jusqu’aux épopées mythologiques grecques.

Son guide a surtout le grand avantage d’embrasser toutes sortes de nuances de la fantasy et du merveilleux qu’on a tendance à oublier complètement sous le rouleau compresseur publicitaire de la Big Commercial Fantasy façon Guémoftrônz ou David Gemmell. Quant à Tolkien, quoique méritant largement son statut de classique, il a tendance à devenir paradoxalement l’arbre qui cache la forêt du genre aux yeux des gens qui n’y connaissent rien.

Ce petit livre peut donc constituer une belle porte d’entrée dans la fantasy pour quelqu’un qui n’en aurait encore jamais lu et ne saurait pas bien ce que signifie « fantasy ». C’est l’occasion de découvrir ou de redécouvrir que le genre englobe aussi bien Le Seigneur des Anneaux et Harry Potter que la fantasy animalière du Vent dans les saules, l’univers fantasque d’Alice au pays des merveilles, le conte de Winnie l’ourson de Milne (dévoré par Disney) ou le mélange de sensualité, d’innocence et de mélancolie de la Trilogie du minotaure de Thomas Burnett Swann. Mais c’est aussi, bien sûr, l’occasion de lire une présentation en règles des références du genre, de Moorcock à Zelazny en passant par Feist, Howard ou Pratchett.

Le livre comprend une chronologie et un index des auteurs et des titres, ce qui est bien pratique pour retrouver une référence.

Un reproche ? Un avertissement, plutôt : Ruaud est un critique littéraire dans l’âme et, à ce titre, il a ses préférences, ses dadas et ses désamours. Ainsi la Big Commercial Fantasy, justement, lui répugne. S’il mentionne des auteurs comme George Martin ou Robin Hobb dans sa chronologie du genre, il n’inclut ni Le Trône de fer (certes beaucoup moins omniprésent en 2001 que maintenant) ni L’Assassin royal dans les 100 livres qu’il présente, mais il choisit en revanche de parler de Wizard of the Pigeons de Megan Lindholm (pseudonyme précédent de Robin Hobb), beaucoup moins connu mais plus personnel et original à ses yeux. De même, il inclut des livres comme Cent ans de solitude de Garcia Marquez dans le paysage du merveilleux et de la fantasy, ce qui pourrait se discuter mais relève d’un choix d’ouvrir le champ du merveilleux au genre du réalisme magique né en Amérique du Sud. Un guide de lecture qui contient des choix personnels, donc, mais cohérents et explicitement présentés.

Le résultat est bien rempli (mieux que d’autres petits guides du genre publiés depuis) tout en restant clair, et fera découvrir le merveilleux et la fantasy sous toutes sortes de facettes qui méritaient d’être mises en valeur. Le tout à un prix plus modique et dans un format plus facile à transporter que le beau mais imposant Panorama illustré de la fantasy et du merveilleux qu’il a dirigé ensuite.

Dans le même genre

Si vous cherchez d’autres livres sur la fantasy qui adoptent une perspective plus savante tout en restant accessibles, je ne saurais trop vous recommander le livre d’Anne Besson, La Fantasy, paru en 2007 chez Klincksieck dans la collection « 50 questions ». Structuré en très courts chapitres d’une à quatre pages répondant chacun à une question au sujet du genre, il allie clarté, rigueur et précision.

Si ce sont davantage des écrits critiques qui vous intéressent, il y a bien sûr les autres guides de la même série chez « Folio SF » que j’ai mentionnés plus haut, mais je peux vous conseiller la lecture des recueils d’articles de Jacques Goimard sur les différents genres de l’imaginaire. Critique du merveilleux et de la fantasy regroupe ceux consacrés au genre qui nous intéresse ici ; il est paru en 2003 chez Pocket. Normalien, Goimard possède une solide formation à la littérature classique, mais s’avère tout aussi à l’aise dans la culture populaire ; éditeur et anthologiste, il a longtemps travaillé chez l’éditeur Fleuve Noir et a écrit pour des journaux aussi variés que Le Monde et Métal hurlant. Ses articles sont savants comme des articles universitaires, mais rédigés dans un style pétillant et plein d’esprit.

Si vous préférez aller lire directement des écrivains de fantasy occupés à parler du genre qu’ils pratiquent, il y a bien entendu le recueil d’articles d’Ursula Le Guin dont je parlais récemment ici  : Le Langage de la nuit, plus complet en VO qu’en VF. Je vous recommande également un recueil paru il y a un bon moment aux éditions Bragelonne : Méditations sur la Terre du Milieu, paru en 2003, où de nombreux écrivains évoquent leur lecture de Tolkien et l’influence qu’il a eue (ou non) sur eux, occasion de nombreuses considérations plus générales sur l’écriture et la fantasy (et si vous aimez à la fois Tolkien et Ursula Le Guin, elle y a signé une réflexion passionnante sur les liens entre le style de Tolkien et l’oralité). L’ouvrage est au départ une traduction d’un recueil américain, mais l’éditeur français a eu la bonne idée de l’enrichir de témoignages d’écrivains de fantasy français.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum du Coin des lecteurs le 14 avril 2019 avant de le republier ici dans une version rebricolée et augmentée.


Ursula K. Le Guin, « Le Langage de la nuit »

16 mars 2020

LeGuin-LangageDeLaNuit

Référence : Ursula K. Le Guin, Le Langage de la nuit. Essais sur la science-fiction et la fantasy, traduit par Francis Guévremont et précédé d’une préface de Martin Winckler, Paris, Aux forges de Vulcain, collection « Essais », 2016, 156 pages (édition originale : The Language of the Night. On Fantasy and Science Fiction, 1979, 270 pages ; édition révisée en 1992).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« En 1979, Ursula K. Le Guin est au sommet de sa gloire : ses romans de science fiction et de fantasy se sont imposés comme des chefs d’œuvre et elle est une des romancières américaines les plus primées. Toutefois, parallèlement à ces succès publics, elle a la réputation d’être une théoricienne hors pair, et une oratrice remarquable. Elle parcourt alors universités, congrès, bibliothèques et librairies pour parler des sujets qui la passionnent : le féminisme, l’anarchisme, le rôle humaniste de la littérature, et, surtout, la fonction des littératures de l’imaginaire. Le langage de la nuit recueille les essais littéraires qui résument sa pensée et composent un manifeste pour l’imaginaire, car si nous pensons et parlons le jour, la moitié de notre vie se passe la nuit, où se réfugient la poésie et l’imaginaire. Pourquoi les littératures de l’imaginaire ont cessé, au vingtième siècle, d’être le cœur de la littérature ? Que permet la science-fiction ? Quelle est la place de la littérature jeunesse dans la littérature ? Autant de questions qui occupent les lecteurs depuis cinquante ans et qui trouvent des réponses dans ce volume, préfacé par le romancier Martin Winckler, fin connaisseur de la science-fiction, et grand admirateur de l’humanisme merveilleux de Le Guin. »

Les ombres de la traduction

The Language of the Night est un recueil de 24 textes théoriques d’Ursula Le Guin paru en 1979 et comprenant 256 pages. Les éditions Aux forges de Vulcain réalisent ici l’exploit de le traduire en français sous la forme d’un recueil de 10 textes comprenant 156 pages. Afin de mieux orienter le lecteur, aucune mention n’est faite du caractère incomplet de la traduction par rapport au recueil original et le livre ne contient pas de table des matières. Des ces trois bizarreries, je n’avais aperçu que la dernière en feuilletant l’ouvrage et cela avait été suffisant pour me faire renoncer à l’acheter. Je m’étais tourné vers sa réédition parue au Livre de poche en 2018, avant de me rendre compte que cette réédition, outre sa couverture dont l’ambition semble se résumer à repousser l’acheteur potentiel à l’aide d’une remontée de mauvais goût pictural des années 1970, ne contenait pas non plus de table des matières. Du grand n’importe quoi encore moins justifiable puisqu’une nouvelle édition est toujours l’occasion de corriger les erreurs de la précédente. Ce n’est qu’après avoir achevé la lecture du recueil français dans l’édition Aux forges de Vulcain que je me suis aperçu, en consultant la Wikipédia en anglais et plusieurs critiques en ligne, que le recueil américain contient 14 textes supplémentaires. Aux forges de Vulcain a donc opéré une sélection parmi les textes (cela peut se défendre) mais sans l’expliquer (c’est dommage) et sans en prévenir son lectorat de manière visible (ce qui est scandaleux).

Le seul indice que ce volume ne constitue qu’une traduction partielle du volume américain figure en page 3, avec l’indication du titre original anglais : « ON FANTASY AND SCIENCE FICTION. From the work LANGUAGE OF NIGHT by Ursula K. Le Guin ». C’est ce « from the work » qui m’a intrigué et m’a fait me demander si l’édition française ne se contentait pas de traduire l’une des parties d’un recueil plus long. Cela reste tout sauf limpide, puisque le véritable titre anglais du recueil est bien The Language of the night et non Language of night. Si j’ajoute qu’au-dessous sur la même page figurent les titres originaux anglais et les mentions de copyright de neuf textes alors que le recueil en comprend dix (il manque la référence du texte traduit sous le titre « Une citoyenne de Mondath »), le mystère s’épaissit et j’ai bel et bien l’impression qu’on me parle le langage de la nuit, mais pas celui que j’attendais.

Certes, ce petit éditeur parisien a eu le mérite d’être à l’initiative de cette traduction partielle, mais l’honnêteté et l’ergonomie minimale font défaut au résultat. Ayant pu apprécier l’élégance et la précision du style d’Ursula Le Guin en anglais dans le texte, je ne m’embarrasserai pas et irai directement me procurer le recueil d’origine la prochaine fois. J’attendais mieux des Forges de Vulcain dans ce domaine.

Faisons un sort à la préface : elle est signée Martin Winckler (mis en avant sur un large bandeau rouge rabattu par-dessus la couverture) qui ne raconte pas grand-chose à part une anecdote vaguement people. Je suis navré de critiquer Winckler, qui est généralement très occupé à écrire plein de choses intéressantes, mais autant ce propos aurait été amusant dans le cadre d’une interview, autant en faire la matière de toute une préface me semble dispensable. N’aurait-il pas été préférable de confier cette préface, je ne sais pas, à une spécialiste de la science-fiction américaine, ou au moins à un ou une écrivaine de science-fiction ? Le recueil a été publié il y a 40 ans et la plupart des textes traduits remontent aux années 1970 : quelques mots pour les replacer dans leur contexte n’auraient pas été inutiles, et c’est un euphémisme.

C’est donc sans aucun élément de contexte sur le contenu du recueil, et après avoir écrit moi-même la table des matières de ce Langage de la nuit sur l’une des pages blanches figurant à la fin, que je suis prêt à vous présenter les textes qu’il rassemble.

Les lumières de Le Guin

Au moins, toute partielle et bizarrement ficelée qu’elle soit, cette traduction française s’imposait, car ces textes sont passionnants. L’ampleur de vue qui m’impressionne toujours chez Ursula Le Guin, son exigence intellectuelle doublée d’un sens du trait d’esprit incisif, du trait d’humour et du mot poétique, brillent partout au fil de ces pages. Il y est question de science-fiction et de fantasy, mais aussi des relations que les fans et le grand public entretiennent avec ces genres. On y trouve de nombreuses considérations sur l’écriture et la lecture en général, sur la politique, l’engagement des artistes, et, au passage, de nombreux détails sur la carrière d’Ursula Le Guin elle-même, sans que ces derniers laissent jamais une impression d’égocentrisme.

« La Citoyenne de Mondath » opère un retour sur la jeunesse d’Ursula Le Guin et la manière dont elle a commencé à écrire des histoires relevant de ce que nous appelons maintenant les littératures de l’imaginaire. On y trouve, vers la fin, de belles considérations portant sur les motivations de l’acte d’écriture et sur les liens entre écriture et publication. Le Guin l’a publié juste avant la parution des Dépossédés, l’un de ses romans majeurs, dont j’espère parler ici un jour.

« Pourquoi les Américains ont-ils peur des dragons ? », paru en 1974, est consacré à la fantasy. Il commence sur la question de l’intérêt respectif des récits dits réalistes comparé à celui des récits merveilleux, pour répondre à une critique fréquente (à l’époque, mais elle se rencontre toujours aujourd’hui) accusant les seconds d’inutilité et de puérilité. De là, Le Guin définit la notion d’imagination et s’intéresse à l’imagination des gens qui ne lisent pas de fantasy et, plus généralement, qui ne nourrissent pas leur imagination. On y trouve un amusant dialogue imaginaire avec un homme qui ne lit pas de fantasy et n’aime pas ce genre. L’ensemble forme une défense élégante de la fantasy mais aussi de nos rapports avec notre propre enfance, qui met intelligemment le doigt sur les contradictions de beaucoup d’adultes.

« Les rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seuls », publié en 1973, commence par une évocation très drôle du téléphone et de la notion de vie privée qui n’a pas pris une ride, et aborde ensuite son sujet principal : ce qu’un écrivain a à dire à ses lecteurs peut-il passer par autre chose que par l’histoire proprement dite qu’il leur raconte ? De là, sollicitée par un éditeur, Le Guin développe sa démarche d’écriture et ses liens avec la notion d’inconscient. On y découvre que « la technique la plus différente de la mienne, la plus éloignée, est précisément celle qui consiste à établir des plans préliminaires, des listes et des descriptions – à tout noter dans un carnet, à décrire les personnages avant même d’avoir commencé à écrire le récit ». Voilà qui devrait étonner bien des gens de la part de la créatrice d’univers aussi détaillés et approfondis que ceux de Terremer ou du cycle de l’Ekumen !

Le Guin y revient sur un sentiment que nombre d’auteurs et d’autrices ont pu éprouver à un moment ou à un autre : celui qu’ils n’étaient pas les inventeurs de leurs histoires et de leurs univers, mais simplement leurs découvreurs, l’idée que tout cela préexistait à l’acte d’écriture. Toute personne ayant apprécié les récits de Terremer devrait s’intéresser à ce texte, puisque Le Guin prend cet univers comme exemple, y compris sur la question de l’invention des langues. « Qu’y a-t-il dans un nom ? » demande-t-elle, en citant Roméo et Juliette (II, 2). « Il y a beaucoup, en réalité », conclut-elle. Elle y aborde également la question des préjugés et des mauvais salaires réservés aux auteurs de SF et, plus encore, de livres pour enfants. L’occasion de constater que ces questions étaient déjà criantes à l’époque, et qu’elles n’ont pas beaucoup avancé depuis. Le texte se termine par quelques considérations sur les « grands thèmes » des différents romans de Terremer. « C’est une façon bien peu économe d’écrire », convient Le Guin à propos de sa méthode qui consiste à « écrire en découvrant au lieu de tout planifier ». Mais les résultats auxquelles elle est parvenue de cette façon ne me laissent aucun doute sur l’intérêt de la méthode en question.

Le discours de réception du prix National Book Award remonte également à 1973, année où Le Guin l’obtient pour son roman L’Ultime Rivage (qui fait partie du cycle de Terremer). Ce court texte est une défense des littératures de l’imaginaire, la fantasy et la science-fiction auxquelles Le Guin se dit fière d’appartenir, contre les préjugés qui les frappent.

Inconscient et archétypes

« L’Enfant et l’Ombre » (publié en 1975) part d’un conte d’Andersen sur un homme peu à peu supplanté puis anéanti au profit de sa propre ombre pour poser la question du sens profond des contes et, plus généralement, des récits relevant des littératures de l’imaginaire. Comme « Les rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seuls », « L’Enfant et l’Ombre » aborde la question de l’inconscient, mais il le fait plus en détail. « Les grandes histoires fantastiques, les mythes, les contes de fées ressemblent vraiment aux rêves : ils parlent de l’inconscient à l’inconscient – par symboles et archétypes. » Le Guin commente et manie les concepts introduits par Jung en matière d’inconscient collectif. C’est son article que je connaisse le plus proche de cette notion collante du monomythe de Campbell, qui n’est elle-même qu’un succédané simpliste d’un courant de la psychanalyse jungienne enclin à rechercher des archétypes issus d’une symbolique universelle derrière l’ensemble des contes, légendes, mythes et histoires importantes créées par l’humanité depuis ses débuts. Par bonheur, Le Guin est autrement plus subtile que Campbell. Elle montre la complexité de ces récits dans leur manière d’aborder des dichotomies telles que le soi et les autres, le bien et le mal, l’animal et l’humain. Les amoureux et amoureuses de Tolkien se réjouiront de trouver ici, employé comme exemple, Le Seigneur des Anneaux, dont Le Guin pourfend sans mal les mauvaises critiques qui lui reprochaient son supposé manichéisme (trente ans après, Vincent Ferré montre la même chose avec plus de détails dans Tolkien : sur les rivages de la Terre du Milieu). La fin de l’article aborde avec intelligence la manière dont les fictions peuvent apprendre aux enfants ce qu’est le mal et comment y faire face.

« Mythe et archétype en science-fiction » (publié en 1976) complète et prolonge le précédent. Prenant comme point de départ l’argument (souvent évoqué hier et aujourd’hui pour défendre la science-fiction contre ses critiques) selon lequel « la science-fiction est la mythologie du monde moderne », l’article analyse les notions de mythe et de mythologie, puis les manières dont les littératures de l’imaginaire contemporaines tentent d’y puiser leur inspiration.

Le Guin, comme Tolkien avant elle, pourfend le recours excessif à l’allégorie qui pétrifie l’imaginaire et réduit le symbole vivant en mécanique inerte. Reste, pour l’écrivain, à atteindre au « vrai mythe », ce qui n’est pas gagné. Le Guin se réfère à nouveau à Jung et à ses archétypes pour évoquer la démarche du voyage intérieur par lequel l’individu, en recherchant son inconscient profond, se rapproche paradoxalement du collectif. Dans son premier album, paru bien après cet article, le groupe de metal danois Ayreon s’exclamait « Slay the dragon in your dreams ! » Le Guin suggérerait bien plutôt de se réconcilier avec le dragon en question. L’inconscient, la part sombre de soi, l’Ombre qu’évoquait l’article précédent, forme un thème récurrent en littérature, et j’ai été particulièrement heureux de voir Le Guin prendre comme exemple Frankenstein de Mary Shelley, auquel j’avais beaucoup pensé à la lecture d’A Wizard of Earthsea (les liens mènent aux billets que j’ai consacrés à ces romans).

L’art de la fantasy : la distanciation

Je vais parler plus en détail de l’article « Du pays des elfes à Ploughkeepsie » (publié en 1973) qui est l’un des plus longs et des plus approfondis du recueil. Très abouti dans sa réflexion, il a toute sa place aux côtés d’autres essais majeurs sur le genre comme On Fairy-Stories de Tolkien.

L’article aborde la question du dépaysement au sens profond du terme, ce qu’on pourrait appeler l’estrangement, des gens qui lisent des contes et autres histoires évoquant le pays des fées, ou plus généralement les univers de la fantasy. Il est impossible de rester tout à fait à son aise dans ce genre de voyage, explique Le Guin, car ils sont comme des rêves. « La fantasy n’est pas anti-rationnelle, mais para-rationnelle ; elle n’est pas réaliste, mais surréaliste, super-réaliste, une intensification de la réalité. » Là encore, Le Guin évoque Jung, mais aussi Freud, pour tenter de montrer comment ce type de récit puise dans l’inconscient. Mais, comme on le voit, elle rattache aussi la fantasy au surréalisme, celui d’André Breton, de Magritte, de Dali et de Bunuel, ce qui n’a sûrement pas manqué de faire froncer les sourcils aux gens qui ne conçoivent aucune rencontre possible entre le magicien Gandalf et la Nadja de Breton à la faveur d’une promenade nocturne à Paris. « La fantasy, écrit-elle, s’approche de la poésie, du mysticisme et de la folie, beaucoup plus que ne le fait la fiction naturaliste. »

Le Guin s’empare ensuite d’exemples précis. Apprentis et apprenties auteurs de fantasy, lisez avec attention ces développements : vous y verrez une grande écrivaine réaliser un exercice d’analyse stylistique précis, passionnant et implacable (quoique jamais cruel), dont les cobayes sont quatre extraits de dialogues : un passage de Deryni Rising de Katherine Kurtz est confronté à trois extraits de livres plus anciens, le premier issu du Serpent Ouroboros d’E. R. Eddison, le deuxième tiré de The Book of the Three Dragons de Kenneth Morris, et un troisième extrait du Seigneur des Anneaux de Tolkien. Le Guin analyse la manière dont les personnages des deux derniers romans parlent « avec l’accent authentique du Pays des Elfes », contrairement au dialogue de Kurtz, qu’elle transpose à Washington dans un cadre réaliste sans avoir à en changer autre chose que quelques toponymes. C’est lumineux, et on devrait disposer de beaucoup plus d’analyses de ce genre en matière de fantasy, tant cet article surclasse bien des conseils d’écriture trop attachés à ce qu’on baptise abusivement « le fond » au détriment de « la forme ». Car, justement, les deux sont indissociables :  la manière de manier les mots a un effet direct et irrémédiable sur l’épaisseur et la vraisemblance de l’univers que l’on se targue d’évoquer.

Bien sûr, chemin faisant, Le Guin expose une esthétique, la sienne, que l’on pourra discuter : une esthétique qui lie les genres de l’imaginaire avec le recours à une langue relevant, pour aller très vite, de ce qu’on appellerait en rhétorique un « style noble » ou d’un « grand style » – mais c’est plus nuancé que ça, puisque le style des personnages du Seigneur des Anneaux n’a rien des amples périodes circonvolutées du « grand style » mais relève de ce que Le Guin nomme avec justesse « la simplicité pérenne », une forme d’épure pareille aux lignes d’une statue classique : limpide, mais travaillé dans le marbre. On peut, tout de même, discuter cette esthétique, mais l’analyse élève si bien le débat qu’elle gagne à être lue de toute façon.

Par la question du style, Le Guin en revient à la question initiale du voyage dans des pays imaginaires : pour susciter cet effet, dit-elle avec une grande justesse, « la fantasy exige une distanciation vis-à-vis de l’ordinaire ». L’un des procédés de cette distanciation est le style archaïsant, dont Lord Dunsany lui paraît le principal et le meilleur représentant. Inimitable, mais souvent imité (y compris en France, il y a vingt ans, par des gens comme Léa Silhol). Le Guin a la bonté de se placer du point de vue des écrivains débutants, pour mieux démonter leurs tics de style sans les épargner, mais avec bienveillance, puisque, dit-elle, il est normal de prendre des modèles quand on débute. Encore faut-il comprendre comment les auteurs que l’on prend comme modèles ont travaillé. Si cet article n’est pas une démonstration magistrale de la nécessité des études littéraires et du fait que les écrivains ont tout à gagner à s’y intéresser (au lieu de les craindre en leur reprochant de « tout disséquer »), je ne sais pas ce que c’est.

Kenneth Morris est commenté au sujet de l’héroïcomique, c’est-à-dire d’un des principaux procédés de la fantasy humoristique. Le Guin le préfère à des auteurs comme Fritz Leiber et Roger Zelazny, qui font parler leurs personnages tantôt en langage familier ou argotique, tantôt en style plus soutenu, ce qui lui paraît nuire à sa suspension d’incrédulité. Elle leur oppose, outre Kenneth Morris, l’ironie sous-jacente permanente de James Branch Cadell (un auteur que je ne connaissais pas du tout). Après quelques mots sur Evangeline Walton, Le Guin commente le style de Jack Vance, un développement passionnant s’il en est puisque écrit par une contemporaine peu après la parution du Cycle de Tschaï mais avant celle de nombre des romans fameux de cet auteur tels que Cugel l’astucieux ou le cycle de Lyonesse.

De là, Le Guin aborde la question de la simplicité, pour rappeler d’abord que les épopées comme l’Iliade et l’Odyssée, ou Beowulf, ou les Mabinogion, ou encore Le Seigneur des Anneaux qui puise beaucoup dans les épopées de langue anglaise, parlent une langue simple et directe. D’où un problème crucial : comment atteindre à cette simplicité magistrale, sans retomber dans « le style de Ploughkeepsie », comme dit Le Guin, qui, de son côté, est plus appropriée à des articles de journaux qu’à l’évocation d’un monde lointain ? Même Ursula Le Guin se garde bien de prétendre fournir une réponse facile ou une méthode à cette question. Au moins nous donne-t-elle un rappel salutaire, que Flaubert n’aurait pas renié, mais qui est plus vrai pour la fantasy que pour d’autres genres : « le style, bien entendu, est tout le livre ». Il est tout le livre, car, dit Le Guin, dans le cas de l’évocation d’un monde imaginaire, « parler équivaut à créer ».

L’art de la science-fiction et le personnage

Les trois derniers articles du recueil mettent davantage en avant la science-fiction, tout en parlant régulièrement des deux genres.

Le court article « La science-fiction américaine et l’Autre » (1975) commence par évoquer la question du statut des femmes dans la science-fiction, pour élargir rapidement le sujet à celle de l’Autre en général. Le Guin dresse un constat alarmant : l’Autre social, qu’il s’agisse des femmes, des pauvres ou du peuple, est mis en scène d’une manière rétrograde par une bonne partie de la science-fiction américaine. L’Autre culturel, les étrangers, les gens dotés d’une couleur de peau inhabituelle aux yeux des écrivains de SF américains, se voient relégués à des rôles de dominés dans des évocations du futur qui ressemblent à des transpositions hâtives de l’ancien Empire britannique, avec un colonialisme obsolète : ce sont des inférieurs monstrueux ou serviles. La figure du gentil extra-terrestre n’est guère plus qu’un « bon sauvage » à peine déguisé et tout aussi réducteur.  Les unes comme les autres, écrit Le Guin, aboutissent à nier à l’autre toute réalité humaine véritable : il n’y a pas là d’imagination ou d’extrapolation, mais « une dérive régressive et écervelée ». Le mot est sévère, mais le constat, encore une fois, fait mouche. Bientôt cinquante ans après, les choses ont heureusement changé, mais les clichés ont la vie dure et cette analyse est loin d’avoir perdu son actualité.

« Madame Brown et la science-fiction » (1976) est long, fouillé et très ample dans sa réflexion. Il complète très bien « Du pays des elfes à Ploughkeepsie » puisqu’il traite d’un autre aspect primordial d’un roman : le personnage, et forme l’article le plus important du recueil consacré à la science-fiction, là où l’autre traitait de la fantasy.

Le Guin part d’un développement de Virginia Woolf sur sa rencontre avec une certaine Madame Brown, petite, discrète, et terriblement réelle, qui suscite la curiosité de l’écrivaine et devient l’exemple-type d’une personne réelle qu’un roman essaie d’évoquer de manière aussi réaliste que possible. D’où la question : un roman de science-fiction peut-il avoir sa Madame Brown ? Autrement dit : y a-t-il des personnages de romans de science-fiction aussi mémorables que, par exemple, Elizabeth et Darcy dans Orgueil et préjugés ? Le Guin évoque plusieurs souvenirs de lecture vivaces. D-503 est le personnage principal de Nous autres d’Eugène Zamiatine, un grand classique de la science-fiction (dès qu’on regarde au-delà des sacro-saints États-Unis et qu’on prend en compte l’ensemble de l’histoire du genre). Islandia d’Austin Tappan Wright, moins connu par chez nous, est son second exemple, un univers proche de l’utopie mais résolument habitable. Mais Le Guin peine à trouver d’autres exemples pour les années 1930 à 1950, péridoe qui, à ses yeux, voit la naissance de nombreux clichés, mais pas de grands personnages de romans. De fait, son exemple suivant relève de la fantasy : c’est, encore une fois, Le Seigneur des Anneaux, avec non pas un mais quatre personnages indissociables : Frodo, Sam, Gollum et Sméagol. Elle termine l’évocation de la période la plus proche d’elle par deux personnages de science-fiction : M. Tagomi dans Le Maître du haut château de Philip K. Dick et Thea Cadence dans Synthajoy de D. G. Compton.

Le Guin conclut cette partie de son article sur une citation d’un essai d’Angus Wilson qui revient sur les premières idées qu’il a conçues pour un futur roman : des visions d’un personnage qu’il a voulu approfondir et mieux connaître. On en revient à la méthode évoquée plus haut par Ursula Le Guin, celle qui présuppose (si l’on veut) ou plutôt qui admet qu’une écrivaine voit sa future création et que toute la théorisation qui vient ensuite ne fait que tenter de préciser cette vision, de la mener à son aboutissement sans la trahir. C’est de cette manière, dit Le Guin, qu’elle a elle-même élaboré La Main gauche de la nuit puis Les Dépossédés, à partir d’idées premières qui lui ont montré fugacement les futurs personnages principaux, soit dans leur apparence, soit dans un type de personnalité hors du commun autour duquel il lui a fallu imaginer un monde approprié.

La dernière partie de l’article revient sur une question posée au début : la science-fiction peut-elle écrire un roman ? Oui, répond Le Guin, et il est important qu’on y trouve toujours des Madame Brown. Il est possible, précise-t-elle, que la science-fiction ait dépassé Madame Brown, qu’elle soit entrée dans l’ère de la massification et des statistiques, et qu’elle soit davantage adaptée à un autre archétype que Le Guin nomme Sarah Kamp (d’après un personnage de Dickens), représentative d’une réalité sociale dominante et banale. Mais cela reviendrait à prendre acte de la disparition du personnage de roman au sens profond du terme, c’est-à-dire à renoncer au projet esthétique romanesque qui consiste à explorer le sujet, au sens de conscience vivante humaine. Or le sujet est primordial, et Le Guin consacre un court développement philosophique lumineux à le démontrer. La science-fiction, malgré toute sa technologie envahissante, ses sciences expérimentales et son futur surchiffré, ne peut pas se passer d’une exploration de la subjectivité.

« La Cosmologie pour tous », bien plus court que le précédent, s’intéresse à la question de l’écrivain de science-fiction dans son activité de créateur de mondes. Le Guin prend pour point de départ un article de l’écrivain Poul Anderson énumérant divers conseils sur l’art et la manière de créer un monde vraisemblable à la lumière de la physique, de l’astrophysique, de la biologie, etc. Elle démonte l’idée selon laquelle un auteur qui invente des mondes « se prendrait pour Dieu » et montre tout l’intérêt de la spéculation qui consiste à imaginer des mondes en s’aidant des sciences mises au service de la fiction. Elle souligne ensuite la différence profonde entre la science-fiction et la fantasy dans leur manière d’imaginer des mondes. Cet essai forme ainsi une conclusion adaptée à ce recueil d’articles.

Conclusion

Cette traduction française a le grand mérite d’exister et de rendre plus facilement accessibles des articles dispersés dont je m’étonne qu’ils n’aient pas été traduits plus tôt, étant donné leur importance dans la réflexion sur les littératures de l’imaginaire. Le Langage de la nuit, même dans cette traduction partielle, a sa place sur la table de chevet de toute personne désireuse de réfléchir un tant soit peu sur la fantasy et la science-fiction : les articles qui le composent sont intelligents, clairs et agréables à lire malgré l’ampleur et la profondeur de la réflexion, tout simplement parce qu’ils bénéficient d’une des meilleures plumes du genre. Je persiste cependant à regretter que nous n’ayons eu droit qu’à une traduction très incomplète du volume américain The Language of the Night, et que ces articles ne soient pas mieux replacés dans leur contexte de publication. Ce volume a besoin d’une introduction plus factuelle et plus informative que l’aimable billet de Martin Winckler : il lui faut le regard d’un ou d’une historienne de la science-fiction.

Gageons que cette traduction continuera d’apporter à Ursula Le Guin la reconnaissance qu’elle mérite dans notre pays comme dans le reste du monde pour son immense apport aux littératures de l’imaginaire et à la littérature tout court, et qu’elle rendra possible une future réédition mieux pourvue en matière d’apparat critique.

Dans le même genre

Si vous découvrez tout juste la fantasy et que vous préférez quelque chose de plus adapté à des gens qui n’y connaissent encore rien, vous pouvez vous reporter au petit guide d’André-François Ruaud, Cartographie du merveilleux, paru en 2001 et dont je parle là.