Giambattista Basile, « Le Conte des contes » (choix)

5 octobre 2012

Référence : Giambattista Basile, Le Conte des contes (contes choisis et traduits du napolitain par Myriam Tanant), Paris, Libella, 2012.

Prologue : où l’auteur du billet dit qu’il aime les contes et donne des idées de lectures en vrac

On entend toujours parler des quatre ou cinq mêmes contes, souvent par grosses productions cinématographiques interposées. C’est dommage, parce que des contes, il en existe une infinité, que ce soit ceux de tradition orale ou bien les contes écrits disons à partir du XVIIe siècle, lorsque le conte connaît sa première vogue et devient un genre littéraire. Les recueils de Perrault et des frères Grimm, qui partent d’une démarche de folkloristes mais ne vont pas sans une part de réécriture, sont la partie émergée d’un iceberg énorme où on peut trouver quelques belles pépites. Deux ou trois choses où j’ai eu l’occasion de mettre le nez :

Le Cabinet des fées, (très) gros recueil paru dans les années 1780 et rassemblant des contes « littéraires » signés par toutes sortes de plumes célèbres, dont Madame Leprince de Beaumont et Madame d’Aulnoy (moins connue mais auteure de nombreux contes) ou encore Jean-Jacques Rousseau ou Perrault lui-même.

– Parmi les recueils des grands folkloristes qui rassemblent des contes en France dans la seconde moitié du XIXe siècle, il y a par exemple les Contes de Haute-Bretagne de Paul Sébillot parus en 1880 (auxquels j’ai à peine goûté, mais ils attendent fidèlement sur une étagère à contes).

– Tout récemment, je ne peux pas ne pas parler des beaux livres de Pierre Dubois, l’elficologue, les Grands livres (des fées, des elfes, des lutins) et les Contes (certains recueillis, d’autres inventés par lui, d’autres encore un peu les deux), illustrés par Roland et Claudine Sabatier.

– Et il faudrait aussi caser un mot sur les études consacrées aux contes. Je n’en ai pour le moment lue qu’une, très connue : Morphologie du conte de Vladimir Propp, courte et passionnante, rigoureuse, dont la méthode structuraliste (il s’agit de mettre en série de nombreux contes et de comparer leurs structures narratives) éclaire plein de choses sans prétendre épuiser le sens des récits en question. J’ai parcouru et boycotte Bettelheim et sa Psychanalyse des contes de fées, c’est viscéral, il y a quelque chose de fondamentalement faux là-dedans. Il faudrait aussi aller voir ce que fait Bernadette Bricout, mais je n’ai encore fait que feuilleter ses livres pour le moment.

Et donc, il y a le Conte des contes de Giambattista Basile : là c’est plus simple, je ne le connaissais pas du tout, même si j’avais dû croiser son nom quelque part.

Le Conte des contes, qu’est-ce ?

C’était un achat sur un coup de tête, motivé en bonne partie par la couverture (c’est très banal, mais bon, c’est parfois difficile de résister à du Rackham). Auteur inconnu, maison d’édition inconnue aussi : pas trop ma façon de faire habituelle, mais un coup de dé de temps en temps, c’est bien.

Au départ je ne m’étais pas rendu compte que ce n’était qu’un choix de contes, douze sur les cinquante que compte le recueil complet. En m’en rendant compte j’ai commencé par pester, parce que ce n’était pas assez explicité sur la couverture (même si c’est bien mentionné sur le quatrième de couverture, mais noyé dans le résumé) et parce que je préfère d’habitude avoir le texte intégral, quitte à ne pas tout lire tout de suite. En fait, ce choix de contes reste bien présenté. L’introduction est courte mais claire et donne déjà quelques bonnes bases pour aborder le texte ; on peut sans problème commencer par lire les contes et l’introduction seulement ensuite, même si elle aide à comprendre le style très particulier de Basile.

Un mot sur l’auteur et la genèse du recueil : Giambattista Basile, né à Naples (c’est important), vit au tournant des XVIe-XVIIe siècles, et mène une existence qui le conduit du métier des armes à l’administration à la cour de la République de Venise, où il fréquente les milieux cultivés et se fait poète. Apparemment, il compose toutes sortes de choses en italien qui n’ont pas beaucoup de succès. Vers la fin de sa vie, il a la bonne idée d’imiter la démarche d’un poète de Naples, Giulio Cesare Cortese, qui écrit en dialecte napolitain, et c’est en napolitain que Basile compose Lo Conto di Cunti (souvent publié depuis sous le titre de Pentaméron, en référence au Décaméron de Boccace, que je n’ai pas encore lu mais qui est plus connu et qui apparemment n’a rien à voir, ce qui nuit au recueil de Basile qui de ce fait a l’air d’avoir fait la même chose que Boccace alors que non – bref). Pendant longtemps, dialecte peu connu oblige, ce recueil de contes reste encore plus obscur que le reste de l’œuvre de Basile, mais il finit par être redécouvert et traduit de plus en plus correctement.

Ce qui est important dans tout cela à la lecture des contes, c’est le style de Basile, qui provient directement de sa volonté d’utiliser le napolitain et aussi d’employer des tournures orales et populaires, bien distinctes de la langue littéraire qu’il avait utilisée pour ses poèmes. Je ne sais pas à quoi peut ressembler l’original napolitain, mais, dans cette traduction, ce style a un charme fou !

Des contes non expurgés portés par un style savoureux

Avant de parler du style, il faut parler des histoires elles-mêmes : ce sont des contes de fées, mais ils n’ont heureusement rien à voir avec ces contes « littéraires » du XVIIIe siècle où on sent à chaque ligne un projet moralisateur et un imaginaire de cour, plein de princes aux bonnes manières et de princesses aux airs de première dame de la Reine (on en trouve de ce genre dans Le Cabinet des fées). Ce sont bel et bien des contes qui, même s’ils n’ont sans doute pas le même cachet « d’origine populaire garantie » que s’ils avaient été recueillis avec toute la méthode nécessaire par un folkloriste, ont une allure ancienne crédible dans la mesure où ils ne reculent ni devant le bizarre, ni devant le cruel, ni devant l’érotique (il y a peu de sexe, mais le désir des personnages amoureux, qui va de pair avec leurs sentiments, n’est jamais dissimulé). Ce sont des contes comme je les aime, avec beaucoup de surnaturel, des rebondissements étranges, des méchants vraiment haïssables et qui subissent un sort affreux à la fin.

Sur le plan des intrigues, je ne serais pas surpris si on me disait que leur structure et leurs procédés narratifs restent proches de la trame commune aux contes oraux que Propp a dégagée dans son livre : rien qu’en douze contes, on peut commencer à reconnaître des motifs récurrents et aussi des phrases aux allures de formules qui, si elles ne sont pas la transcription directe de formules orales, reproduisent en tout cas des procédés typiques des contes oraux.

Mais ce qui frappe le plus à la lecture, c’est le style de Giambattista Basile. Si j’avais envie d’être vraiment accrocheur et en exagérant à peine, je pourrais dire que, sur le plan de l’emploi des métaphores et des comparaisons, Basile est un peu un aïeul de Terry Pratchett qui aurait vécu à Naples au XVIIe siècle : son écriture est alerte, pleine de verve et d’humour, et ne recule pas devant des images inattendues, recherchées voire franchement excentriques. Un spécialiste de la littérature du XVIIe siècle vous expliquerait sûrement que c’est typique d’un maniérisme de cette époque etc. C’est certain, parce qu’il y a tout un jeu avec les images conventionnelles de la rhétorique amoureuse, comme dans ce passage de « La Branche de myrte » où un prince, qui reçoit les visites nocturnes mais fugitives d’une belle inconnue, parvient  enfin à en voir le visage :

« Il vit alors la fleur de la quintessence de la beauté, la merveille des merveilles des femmes, le miroir, l’œuf peint de Vénus, l’enchantement des enchantements d’Amour : il vit une poupée, une gracieuse petite colombe, la fée Morgane, une bannière splendide, une branche en or, il vit une ravisseuse de cœur, un œil de faucon, une lune pleine, un beau petit pigeon, un morceau de roi, un bijou, un joyau, une pierre précieuse, bref il vit en vérité un spectacle qui l’envoya directement au septième ciel. »

Si toutes les phrases étaient aussi chargées, cela finirait par devenir fastidieux, mais ce n’est pas le cas, et surtout ces comparaisons multiples ne se prennent pas (ou pas longtemps) au sérieux. En témoigne le choix de comparés parfois complètement terre-à-terre, comme dans ce passage du même conte où le prince devient jaloux :

« Comme il l’aimait plus que sa vie et la voyait plus belle que toutes les belles, son amour fit germer en lui cet autre trouble-fête qui est une tempête dans la mer des plaisirs d’amour, une pluie sur la lessive des joies d’Éros, de la suie qui tombe dans la soupe de haricots des amoureux, je veux parler de celle qui est un serpent venimeux, un ver qui ronge, un fiel qui empoisonne, un gel qui raidit, celle à cause de qui la vie est toujours en suspens, l’esprit toujours inquiet, la cœur toujours suspicieux. »

De nombreuses autres formules imagées, avec de vraies trouvailles, émaillent les contes, et elles introduisent parfois des rebondissements tout aussi bien trouvés. On trouve ainsi des phrases comme :

« Pendant quelque temps, les époux vécurent un bonheur sucré, mais comme trop de sucre finit par écœurer, le marié sombra dans une profonde mélancolie (…) »

ou :

« Il attendit que le soleil administre au ciel quelques pilules dorées afin de le purger des ombres (…) »

ou :

« Quand descendit la nuit en répandant autour d’elle son encre comme une seiche pour ne pas voir tous les voleurs à la tire (…) »

ou cette phrase d’une ogresse s’adressant à son mari qui rentre le soir :

« Mon beau poilu, quelles sont les nouvelles ? »

Je m’arrête avant de citer des pages entières… Tout le monde n’aimera sans doute pas une telle écriture qui ne se prend pas au sérieux et qui ne recule devant aucune image, même pas les plus controuvées. Mais ce style donne une saveur toute particulière à ces contes, qui gagnent l’éloquence d’une plume vivace et cultivée (on trouve régulièrement des allusions à la culture classique, Vénus, Hélène, les Titans, etc.) sans perdre leurs aspects les plus populaires.

Bien sûr, je ne sais pas au fond si cette lecture conserverait tout son intérêt au bout du cinquantième conte : un choix peut suffire à une première découverte, l’important en l’occurrence est plutôt qu’il soit bien traduit. N’empêche : j’ai souvent ri et beaucoup souri à la lecture de ce livre, et il n’est pas impossible que je craque pour le recueil complet si je le croise un jour… si vous aimez les contes, c’est un recueil à aller découvrir absolument.

EDIT : Si vous voulez plutôt trouver le recueil en entier, une traduction française intégrale est parue somme toute récemment : Le Conte des contes, traduction de Françoise Decroisette, Paris, Circé, 1995.


Göran Tunström, « De planète en planète »

19 août 2012

Couverture du recueil "De planète en planète" de Tunström chez Actes Sud.

Référence : Göran Tunström, De planète en planète, récits traduits du suédois par Marc de Gouvernain et Lena Grumbach, Arles-Montréal, Actes Sud/Leméac, 1993. ISBN : 2-86869-995-2. (Édition originale : Det sanna livet, Stockholm, Förlag AB, 1991.)

Göran Tunström est un auteur suédois, poète et romancier (il a un article sur Wikipédia ici si ça vous dit). En France, il est surtout connu pour son roman L’Oratorio de Noël, que je n’ai pas (encore) lu. J’ai découvert cet auteur avec ce recueil de nouvelles, acheté un peu par hasard sur un coup de tête, que je n’ai pas regretté.

Le recueil regroupe six histoires assez variées, de longueurs très diverses mais souvent assez longues (une ou deux seraient presque des novellas à elles toutes seules). En gros, une moitié s’intéresse surtout aux relations familiales et au quotidien, et une autre moitié met en scène des personnages pris dans l’histoire tourmentée du XXe siècle. Partage très poreux, comme vous allez le voir. Je vais dire un mot sur chacune des nouvelles.

« Merci pour Kowalowski ». Le narrateur, un homme ordinaire, est quitté par sa femme. La période amère qui suit la séparation prend fin lorsque, par une série de coïncidences amusantes, il est amené à « se reprendre en main », comme on dit, ou plutôt à s’ouvrir aux rencontres et aux découvertes (intellectuelles, artistiques, etc.) qui se présentent, sans peur du hasard. Il redécouvre qu’il est trop resté figé dans certains aspects de lui-même et qu’il peut changer, en découvrir ou en développer d’autres : il revient à la vie. Cette atmosphère de redémarrage et de regain d’une vitalité perdue est assez savoureuse. Le titre du recueil se comprend grâce à une expression employée au détour d’une page dans ce texte : les planètes, ce sont les gens que rencontre le narrateur, chacun porteur d’un monde différent. L’autre intérêt de la nouvelle réside dans deux personnages marquants : Dagmar, une vieille dame qui éveille la sympathie, et le peintre Kowalowski, plus qu’à moitié fou pour des raisons qui se révèlent peu à peu. Rétrospectivement, ce n’est peut-être pas la meilleure nouvelle du lot (certains des rebondissements sentimentaux ont un côté facile), mais elle reste appréciable et constitue un bon texte d’ouverture pour le recueil.

« Arielle ». Un conte fantastique sombre. Je pense que si Nathalie Sarraute avait donné dans le fantastique sombre, le résultat aurait pu ressembler à ça. En l’absence de son compagnon, Anna donne naissance à une petite fille qui a des ailes. Aussitôt après on plonge dans le passé pour retracer les débuts de sa relation avec le père, Filip. Il devient assez vite évident que quelque chose ne va pas dans cette relation et que les choses risquent de ne pas très bien… bref. Le dénouement ne m’a pas surpris, mais l’intérêt du texte vient plutôt de la façon dont la composante fantastique est ancrée dans les psychologies des personnages, avec toute une réflexion sous-jacente sur les relations humaines et familiales.

« Stella ». Un texte réaliste, si l’on peut dire : il s’agit de plonger dans les pensées d’une jeune fille très mal dans sa peau, mais son réel n’est pas exactement un réel habituel (au sens conformiste du terme), et certainement pas un réel confortable. Incomprise et impitoyable aussi bien envers les adultes qu’envers les gens de son âge, Stella essaie désespérément de se tirer de l’enfermement où elle se verrouille peu à peu (mais par la faute de qui ? La sienne ? Celle des autres ? Difficile à déterminer). Encore plus sombre que le texte précédent et tout aussi doué pour évoquer les pensées des personnages et les conséquences des relations humaines sur la définition même de la réalité dans la vie quotidienne.

« Mariage fictif ». Une aventure d’un contrôleur de train suédois. La nouvelle la plus courte du recueil, la plus proche du quotidien aussi. Un brin grinçante, mais drôle.

« Petite musique de salon ». Un pianiste juif réfugié dans un petit village a échappé à la guerre, mais reste incapable de jouer depuis que le piano est associé dans ses souvenirs au jour où les Allemands ont envahi le Danemark. Poussé par le couple qui l’a recueilli à donner des cours de piano, il revient à la vie et transforme de manière inattendue le quotidien des habitants. Ce qui marque dans ce texte, c’est surtout la description de ce quotidien et de ces habitants, justement : il y a un côté Maupassant ou Flaubert dans la galerie de personnalités plantée par le texte, les disputes politiques, leur idéologie parfois douteuse, les différences de milieux sociaux et culturels ; mais Tunström est moins vache avec ses personnages et (pour une fois) l’espoir l’emporte sur les horreurs de l’Histoire.

« La Vraie Vie ». Un long récit, presque une novella. Le narrateur, en voyage en Israël, rencontre deux vieux hommes, le premier, Isaac, poussant le fauteuil roulant du second, son frère, Jakob, qui est aveugle, muet et paralysé. Poussé par le narrateur, le vieil homme raconte son histoire : celle d’un long, sinueux et terrible voyage, qui le mène d’une enfance plutôt heureuse à une quête désespérée pour rejoindre Jérusalem. Quand il commence le voyage, il a quatorze ans et son frère dix ; tous deux sont rudement éprouvés, mais, tandis que le grand frère se voit propulsé dans le rôle de père et de jeune adulte, le petit frère supporte moins bien les contretemps qui s’accumulent avant l’arrivée dans la ville promise. C’est incroyablement bien mené, poignant, plein de souffle en même temps. Cela m’a rappelé les grands récits de voyages étroitement liés aux secousses de l’Histoire, comme La Trêve de Primo Levi ou dans une moindre mesure L’Usage du monde de Bouvier : on retrouve avec beaucoup de justesse tout ce qu’un récit de voyage authentique a comme cahots, comme rebondissements inattendus, comme péripéties absurdes ou cruelles. Sauf qu’à ma connaissance il s’agit ici d’une fiction, ce qui implique une sacrée maestria de la part de l’auteur.

J’ai beaucoup apprécié ce recueil. Tunström sait concevoir des récits bien menés, bien ficelés tout en faisant oublier les ficelles la plupart du temps ; il est très doué pour rendre les détails du quotidien, les petits gestes et les impressions des personnages. En un mot, il est très doué pour faire vivre ce qu’il met en scène, conférer beaucoup d’authenticité à ses fictions tout en abordant des thèmes qui donnent à réfléchir a posteriori. J’ai hâte de voir ce que cela peut donner à l’échelle d’un roman !

Message posté sur le forum du Coin des lecteurs le 18 août 2012, retouché ensuite.


Timothée Rey, « Des nouvelles du Tibbar »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 4 juillet 2010.

Des nouvelles du Tibbar, c’est donc un recueil de nouvelles (paru aux Moutons électriques) qui se déroulent toutes dans un même univers, le Tibbar, dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est fantasque, exotique et haut en couleurs. Je l’ai terminé ce matin (après avoir bien pris mon temps pour le lire, autres lectures simultanées obligent) et j’ai beaucoup aimé.

Pour vous donner une idée, je dirais que c’est quelque part entre Jack Vance (pour les peuples exotiques et les péripéties enlevées façon Cugel), Terry Pratchett (pour le mélange d’humour décapant et de ressorts dramatiques sérieux dans un univers qui, lui, ne se prend pas au sérieux) et Lewis Carroll (pour les néologismes jouissifs). L’auteur s’est visiblement fait plaisir en créant son univers, et ce plaisir est communicatif, ne serait-ce qu’à la lecture des cartes géographiques (très détaillées) qui ouvrent l’ouvrage : de l’Océan Tintinnabulant Arctique aux Monts Croustillants, en passant par Ongle, Marasme, les Deux-Ablettes ou la Mer des Sarcasmes, il y a de quoi se régaler entre les jeux de mots et les noms aux sonorités à la fois très « conte de fée » et éminemment francophones (ça change des Eowlyglïnglanglaurunglyyyn, Aeaeae et autres Deepwater). Bref, on est rapidement dans l’ambiance.

L’univers du Tibbar est riche, dense, détaillé, foisonnant – presque trop au début. L’auteur n’a rien laissé dans l’ombre, que ce soient la géographie, l’histoire des différents pays, les peuples, la faune et la flore, la mesure du temps et des longueurs… et il ne prend pas nécessairement la peine de tout détailler par le menu. Du coup, le lecteur qui attendait une description claire de ce qu’est un Mafflu, un houle-bec ou un tnufle risque de rester sur sa faim. L’univers se constitue par petites touches, on accumule les informations au fil des textes. Je pense que c’est un parti pris, que l’on peut critiquer ou non. De mon côté, j’ai eu un peu de mal avec certains passages un peu trop plein d’allusions partant dans tous les sens, mais ensuite ça va rapidement mieux, et il m’a semblé aussi que les nouvelles gagnent en cohérence et en maîtrise de ce point de vue au fil du volume.

Qu’on se rassure, ça n’empêche nullement de profiter de l’univers, au contraire. La nouvelle qui ouvre le recueil, Sur la route d’Ongle, est une parfaite entrée en matière : un bout de chemin en… bus, où l’on voit se presser toute la diversité des peuples du Tibbar, et où on a un aperçu réjouissant de la vie quotidienne, qui n’est pas de tout repos. Le ton est assez « pratchettien », mais trouve peu à peu son style propre.

La deuxième nouvelle, Mille et mille surgeons du Foisonneur, est celle qui souffre le plus à mon avis du défaut de foisonnance excessive dans les passages de voyages. Cela n’empêche pas de profiter de la nouvelle, originale, qui nous fait découvrir les Sylvains, esprits gardiens des forêts du Tibbar, et qu’on recroise par la suite, en particulier dans Le Tronc, la Grume et le Fluent, qui, comme le titre l’indique, est un hommage – réussi – aux westerns de Sergio Leone.

Lacnae B’Asac, texte plus sérieux et plus dramatique, nous plonge dans les intrigues politiques et les affaires des magiciens, et montre avec succès que le Tibbar ne se résume pas à ses aspects humoristiques, loin de là. Dans l’antre du Sanguinaire retourne à un ton plus léger, pour un texte court, typiquement « nouvelle », avec sa chute inattendue et originale. Y répond, un peu plus loin, Magma Mia ! les deux textes traitant des dragons du Tibbar – les efafnrs – de deux façons très différentes.

Entre les deux vient Ce qu’il advint des ravisseurs de la Tomate chantante. Le titre laisse penser à un texte purement humoristique, de même que le pitch, d’ailleurs : un groupe de voleurs dérobe un dieu-tomate à ses adorateurs. Mais laissez-moi vous dire que c’est beaucoup, beaucoup plus inquiétant que ça n’en a l’air. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de ces Nouvelles du Tibbar : osciller en permanence entre la light fantasy la plus débridée et un ton grinçant, inquiétant, voire franchement sombre. Et ça marche très bien.

Ce qu’il faut dire aussi, c’est que, humour ou pas, l’écriture de Timothée Rey est soignée et témoigne déjà d’une maîtrise certaine. Le style brasse allègrement les tournures familières des paroles des personnages, l’usage de la narration au présent ou au passé composé, de tournures orales, etc. et des descriptions au vocabulaire très riche, parfois empreintes d’une réelle poésie. L’écriture, à mon avis, n’a pas grand-chose à envier à celle d’un Jean-Philippe Jaworski sur le plan de la maîtrise de la langue et de la recherche stylistique. A cette différence que Timothée Rey n’a pas systématiquement recours aux grandes orgues et à l’épique sérieux : son approche est plus ludique, plus hybride, mais nullement moins ambitieuse.

J’avais beaucoup aimé la première moitié du recueil, mais j’ai été définitivement scotché par la seconde. A partir de Suivre à travers le bleu cet éclair puis cet ombre, un superbe récit d’espionnage magique au souffle incontestable (au point qu’on regretterait presque qu’il n’ait pas donné lieu à un roman ou à une novella), le recueil prend un ton plus sérieux, plus épique et plus poétique, en même temps qu’il devient plus franchement novateur sur le plan du texte lui-même. Les sortilèges de Suivre à travers le bleu cet éclair puis cet ombre donnent ainsi lieu à des innovations typographiques d’un très bel effet.

Jeunes sirènes lascives pour matelots bourrus nous fait franchement basculer dans l’horreur, en nous mettant aux prises avec un sortilège particulièrement retors. Mon père, ce bouffon au sourire si torve et Deux hougôlouns dans le vent du soir donnent au recueil une conclusion grandiose, ces deux nouvelles étant particulièrement abouties sur le plan du style et de la maîtrise du récit : le Tibbar y trouve définitivement son atmosphère propre et apparaît dans toute sa splendeur, pleine d’une poésie d’outre-monde, où l’on passe tour à tour du rire au rire jaune, de la contemplation émerveillée ou rêveuse au frisson d’inquiétude ou d’horreur. J’ai vraiment beaucoup aimé ces deux derniers textes…

Et entre les deux, comme pour contredire ma répartition du recueil en deux moitiés, drôle puis plus sérieuse, Le Jardin de nains du Ninja radin offre à nouveau un texte court et léger, très réussi, où l’on voit un elfe apprenti pirate qui m’a fait immédiatement penser à Pierre Richard dans Le Grand Blond avec une chaussure noire, allez savoir pourquoi.

C’est donc un recueil que j’ai beaucoup aimé, et qui m’a donné l’impression de s’améliorer au fil des textes (alors même que, comme je l’ai dit, les premiers sont déjà très bien).

Ce serait difficile de bien rendre compte de l’inventivité langagière de Timothée Rey dans ces textes – il a recours aussi bien à des termes de la langue littraire, des mots rares, surannés, techniques, voire précieux, qu’à toute une série de néologismes de son cru qui sont pour beaucoup dans « l’identité textuelle » du Tibbar. Peu importe finalement l’absence de descriptions précises et bien sages, on s’habitue assez vite à imaginer les cavaliers tnufles montés sur leurs ônuflons, sillonnant parmi les pipompins sur la route de l’Honafre majeure pendant plusieurs lunescycles.

Ajoutons à cela la belle présentation réalisée par les Moutons électriques, chaque nouvelle étant ornée d’un frontispice en forme de document tibbarien qui plonge encore davantage dans l’ambiance (du panneau de station de bus à la reproduction d’un sortilège top secret en passant par le diplôme de magie ou la photographie d’un oeuf volant).

Bref, une belle découverte (qui me rend bien bavard, mais j’ai vraiment beaucoup aimé), que je ne peux que vous recommander chaudement, et qui rend impatient de lire les prochains textes de l’auteur!


Jérôme Noirez, « Le Diapason des mots et des misères »

19 juillet 2012

Forum Le Coin des lecteurs, 11 juillet 2009.

Je viens de terminer ce recueil – j’aurais plutôt tendance à dire qu’il m’a enfin recraché, après m’avoir littéralement aspiré dès la première page. Au cas où vous n’auriez pas lu d’autres avis dessus, et comme j’ai peur d’être très bavard, voici tout de suite l’impression d’ensemble, histoire que les choses soient claires : ce recueil est magistral, enchanteur, déjanté, glaçant, sans fond, fondateur, terrifiant, et fait de Noirez l’un des meilleurs stylistes que je connaisse (je suis certes loin d’avoir tout lu, mais quand même, quelle baffe !).

La maîtrise de la langue est ce qui frappe le plus dans ces quinze nouvelles. Noirez emploie un vocabulaire très riche, mais toujours au service de son histoire – certes on pourrait lui reprocher un doigt de préciosité ici et là, si on était vraiment méchants, mais le plus important dans l’affaire, c’est que son écriture est avant tout une voix, et même plusieurs voix – une par nouvelle, en fait. Dès les premières lignes de chaque texte, on est pris par le narrateur qui vous emporte dans un univers, et à chaque fois c’est un écrivain passionné par la matière du monde qui est à l’oeuvre, il plante un monde, le fait vivre, le malmène, le désarticule, le broie au besoin, mais il ne vous laisse pas ressortir avant la fin.

Chaque texte a sa propre voix, qui correspond à une atmosphère différente. Du conte ensorcelant à l’horreur la plus glaçante, en passant par le complet délire célino-lewiscarrollien, la plus grande variété est de mise – des mondes extrêmement divers, mais toujours un excellent moment de lecture.

Les quinze textes du recueil sont courts, et se lisent vite (impossible de les lâcher une fois commencés, de toute façon). Voilà qui devrait plaire aux lecteurs pressés, qui ne connaissent pas encore Noirez et veulent se faire une idée de son univers avant de se lancer dans ses romans, par exemple son uchronie Leçons du monde fluctuant, ses romans jeunesse comme le récent Le Chemin des ombres, ou son oeuvre maîtresse, la trilogie Féerie pour les ténèbres, dont on attend avec impatience la réédition corrigée chez Denoël « Lunes d’encre ».

Et ces lecteurs sont de sacrés veinards, parce que Noirez offre ici ce qu’il a de mieux : un concentré d’écriture au style ciselé, des histoires denses et d’autant plus marquantes, dont certaines risquent fort de vous attirer de sales cauchemars.

Je ne vais pas détailler ici toutes les nouvelles (EDIT : bon, en fait si, I did it again), ce serait trop long et ça ne donnerait pas forcément une bonne idée de la puissance de leur effet fantastique, qui consiste à laisser le lecteur dans l’incertitude, lui livrer petit à petit des indices obscurs, et à lui de se débrouiller pour comprendre où il est et ce qui se passe – mais rassurez-vous, c’est très bien fait, on peut se laisser perdre en toute confiance. Cela dit, c’est quand même mieux avec quelques exemples, alors :

7, impasse des mirages, qui ouvre le recueil, se passe dans le Maroc contemporain, celui des compagnies pétrolières. Un jeune garçon et son père retrouvent la ville de Zalzalah, dont ils ont été déplacés de force quelques années plus tôt – mais cette ville entièrement refaite, presque trop belle pour être réelle, semble avoir un pied dans un autre monde. Dans cette ville aux sept portes qui pourrait bien sortir des Mille et une nuits, les intérêts pétroliers côtoient les mirages des djinns.

Bolex est un court-métrage effrayant. « Bolex », c’est une marque de projecteurs de cinéma. Sauf que là, la pellicule est spéciale.

Kesu, le gouffre sourd, se passe dans un genre de Japon de SF où tout est voué au son. Le Japon et la musique intéressent beaucoup Noirez, et ces deux thèmes sont particulièrement travaillés dans ce texte, rythmé par les vers d’un poème. « Zeami avait un tambour tendu de soie… »

L’Apocalypse selon Huxley est un trip célinien, du Noirez qui s’amuse en pleine forme. Pas mon texte préféré, mais encore un sacré exercice de style.

Nos Aïeuls bascule dans l’univers des cauchemars de l’enfance, et rappelle les mésaventures de Griotte et Gourgou et les sombres fées télévisuelles de Féerie pour les ténèbres.

Berceuse pour Myriam est une partition. Là je crie à l’injustice, parce que je ne connais pas une note de solfège et que je ne peux pas apprécier la mélodie, mais c’est encore une singularité du recueil.

Feverish Train : un régal. Céline (encore) croisé avec Lewis Carroll et Le Crime de l’Orient-Express, le tout dans une enquête ferroviaire cahotante en plein bayou bourré de moustiques à paludisme. Tout est permis, tout peut arriver et heureusement qu’on a de la fièvre sinon on trouverait presque qu’y se passe des trucs pas normaux.

Le Diapason des mots et des misères est un autre des temps forts du recueil. Comme dans Kesu, il est question de son. Là je ne peux vraiment pas résumer, tout est dans les mots, l’atmosphère et le postulat de départ. C’est singulier et excellent, vous n’avez qu’à me croire !

La Grande Nécrose : une histoire de zombies, le genre où on rigole à grands éclats de rire jaune tout en esquivant les coups de hache en pissant de trouille et en essayant de sauver sa peau avant d’avoir pété un câble.

Maison-monstre, cas numéro 186 : entre l’histoire de maison hantée et le conte, une nouvelle assez courte, mais qui met en place un univers bien planté et intéressant, et une galerie de personnages étranges qui rappelle un peu certains protagonistes de Leçons du monde fluctuant. On demanderait bien à les retrouver dans de futures histoires, si ce n’était pas improbable, Noirez ayant visiblement envie d’expérimenter des choses complètement différente à chaque texte.

Stati d’animo : une Italie contemporaine-SF inquiétante, pétrie de futurisme, et rien qu’un brin fascisante. Une de mes nouvelles préférées (encore), ne serait-ce que par l’utilisation des oeuvres futuristes et les bombes décohérentes. Ça, et une certaine dénonciation de la dictature de la radio, du direct, de l’info-en-continu et de son présent perpétuel amnésique en la personne de Zangtumtum.

Contes pour enfants mort-nés : on termine par de l’horreur glaçante, trois histoires brèves. Assez rude à lire, tout de même, et ce n’est pas ce que j’ai préféré dans le recueil – les textes sont très bon, c’est plutôt que ce n’est pas tellement mon genre de lectures d’habitude. Mais si l’effet recherché était « argh beuarg maman », ça fonctionne très bien.

La postface est de Catherine Dufour, ce qui peut vous convaincre d’acheter la chose sur l’argument d’autorité du nom d’auteur-qui-recommande, si mon bavard et enthousiaste message ne s’en était pas encore chargé…

En deux mots, donc, un recueil incontournable, qui offre en plus une belle introduction aux univers de Noirez pour les lecteurs qui ne le connaîtraient pas encore.


Mélanie Fazi, « Notre-Dame aux écailles »

19 juillet 2012

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 29 juillet 2008.

Enfin fini ! Non parce que c’était laborieux mais parce que je l’avais acheté et commencé en cours d’année, et que j’avais dû m’interrompre pour cause de pas le temps (année de concours !).

J’avais beaucoup aimé « Serpentine », et j’ai été très heureux d’apprendre la réédition de ce recueil en même temps que la parution de « Notre-Dame aux écailles », ce qui m’a permis de recommencer à le recommander à mes amis… Et ça fait aussi très plaisir de voir qu’une nouvelliste peut avoir du succès de nos jours, malgré l’écrasante dictature du roman (et même de la trilogie). Donc je me suis jeté sur le nouveau recueil avec impatience.

Je dois dire que j’avais été un peu déçu par mes premières lectures (les premières nouvelles et la nouvelle-titre). Je ne sais pas si c’est parce que je lisais moins attentivement, que je pouvais moins « entrer » dans les textes, ou parce que je commence à m’habituer au style de Mélanie Fazi. Pour « Notre-Dame aux écailles », par contre, je sais exactement ce qui n’alait pas : c’est que le titre me rappelait fortement une nouvelle de Robert Silverberg intitulée « Notre-Dame des sauropodes », lue dans une anthologie sur les dinosaures en Librio – du coup j’avais gardé ce souvenir en tête et j’étais persuadé envers et contre tout que ça allait aussi parler de dinosaures, d’où une déception prévisible…

J’ai repris la lecture du recueil ces derniers jours à tête beaucoup plus reposée, et j’ai beaucoup mieux aimé la suite, tant mieux !

Quelques commentaires détaillés, en essayant de ne rien dévoiler des textes :

« La Cité travestie » : l’une de celles que j’ai le moins aimé, peut-être à cause du thème assez classique – de même que la dernière nouvelle du recueil, « Fantômes d’épingles » (dont l’écriture me paraît meilleure, cela dit, mais il faudrait que je relise « La Cité travestie » pour comparer mieux).

« En forme de dragon » : bien meilleure, assez dans l’esprit des nouvelles de « Serpentine », et celle où le lien avec la musique est le plus explicité (on parle souvent de ce lien texte-musique chez Mélanie Fazi, apparemment).

« Langage de la peau » : ici pour le coup le thème est extrêmement classique, mais je le trouve très bien traité.

« Le Train de nuit » : Brrrf… j’aime beaucoup. M’a aussi beaucoup rappelé « Nous reprendre à la route », qui était l’un des mes préférés de « Serpentine », mais en plus sombre et en plus inquiétant.

« Les Cinq soirs du Lion » : oooh, mais le cadre général de celle-ci relèverait presque de la high fantasy, non ? Chouette, Fazi donnant dans la fantasy ! mais plutôt dans le style Au pays de la magie de Michaux, alors. Un peu court, mais j’ai bien aimé.

« La Danse au bord du fleuve », « Villa Rosalie », « Le Noeud Cajun », « Mardi Gras », « Noces d’écume » : mes préférés (je sais, ça fait beaucoup) : tous d’excellents textes, chacun développant une tonalité bien distincte. « Le Noeud Cajun » mérite amplement son prix, il peut se vanter de m’avoir filé la frousse – c’est le texte qui m’a fait le plus peur, avec « Noces d’écume ».

Dans « La Danse au bord du fleuve »,

(spoiler) en amateur de mythologie gréco-romaine, j’ai beaucoup aimé l’utilisation du dieu-fleuve dans un contexte complètement différent, l’ambiguïté qui persiste sur son personnage (ni bon ni mauvais), et aussi le jeu sur les tonalités (fantastique, puis quasi horreur, et une fin ouverte donnant presque sur la fantasy, en tout cas le merveilleux avec l’acceptation par la narratrice de son rôle d’amante-sorcière du fleuve. (/spoiler)

Le thème « aquatique » de ce texte et de « Noces d’écume » est très réussi dans les deux cas.

Dans « Villa Rosalie »,

(spoiler) j’ai beaucoup aimé la tonalité du texte, entre horreur de la situation (des personnes vivantes fondues dans la maison) et acceptation apaisée du fantastique, allant presque jusqu’au merveilleux ou au réalisme magique – pas si loin du climat du « Faiseur de pluie », peut-être, le contexte enfantin en moins. (/spoiler).

J’ai eu l’impression que l’écriture de « Mardi Gras » était encore très différente de tous les autres textes, peut-être par son ancrage plus précis dans la réalité, ou parce que l’intrigue fantastique laisse la part belle à la description, au moins dans un premier temps – le texte prend vraiment le temps de se poser, presque comme une promenade qui commence sans but apparent, et c’est très agréable à la lecture.

Bref, un excellent recueil de nouveau, qui gagne bien sa place à côté de Serpentine, avec des thèmes récurrents (tout l’aspect « marin », par exemple) mais toujours des textes, des tonalités et des univers très différents les uns des autres, peut-être plus encore que dans Serpentine. Vivement d’autres textes tout aussi surprenants !


Mélanie Fazi, « Serpentine »

19 juillet 2012

Couverture du recueil dans sa première édition, dans la défunte édition L’Oxymore. Il a depuis été réédité chez Bragelonne et en collection de poche.

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 17 mars 2008.

Je profite de la réédition du recueil pour dire un mot sur ce que j’en avais pensé « à l’époque ». Je ne crois pas avoir lu absolument toutes les nouvelles (en général je butine plutôt que de tout lire dans l’ordre) mais, des mois après, je me rends compte qu’une bonne partie de celles que j’ai lues m’ont laissé un souvenir très net, en bien : je crois que ça veut dire que j’ai bien aimé :p

Celles qui m’ont le plus marqué :

– « Elégie », à l’écriture tout particulièrement superbe, avec une excellente utilisation des éléments « mythologiques » (je ne sais pas si on peut dire ça, je suppose que oui) et de l’héritage des textes antiques (Ovide n’est pas loin, non ? ) ;

– « Rêve de cendre », d’une certaine façon la plus effrayante ;

– « Mémoire des herbes aromatiques », que j’ai bien aimée, mais moins, finalement, que d’autres qui font une utilisation de la mythologie encore plus originale et très réussie (mais que je ne citerai pas pour ne rien spoiler).

– « Nous reprendre à la route » et « Petit théâtre de rame », deux très bons textes liés à la route et à la ville, et qui me font mettre beaucoup d’espoir dans le genre du fantastique/merveilleux urbain.

– « Serpentine » dont le dénouement m’a laissé un peu sur ma faim mais qui est très bien aussi

– et « Le Faiseur de pluie », dont je me rappelle moins bien l’intrigue, mais je me souviens que c’était plaisant et original.

Bref, c’est un excellent recueil, que j’ai offert ou conseillé plusieurs fois, d’autant que c’est probablement le meilleur livre pour découvrir Mélanie Fazi.


Jean-Philippe Jaworski, « Janua Vera »

19 juillet 2012

Message initialement posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 16 septembre 2007.

Précision : je donnais ici un avis sur la première version du recueil, publiée aux Moutons électriques en 2007. Il y a eu depuis deux rééditions augmentées du recueil, l’une aux Moutons électriques (en 2010 à en croire Wikipédia), l’autre en poche en Folio SF (je ne sais plus si c’était avant ou après la réédition aux Moutons). Il me semble me souvenir que ces deux rééditions ajoutent chacune des textes différents : prenez le temps de comparer avant un achat éventuel !

Quatrième de couverture :

Chaque nuit, Leodegar le Resplendissant se réveille en hurlant dans son palais. Quelle est donc l’angoisse qui étreint le conquérant dans son sommeil ? S’agit-il d’un drame intime, ou bien de l’écho multiple des émotions qui animent le peuple du vieux royaume ? Désenchantement de Suzelle, la petite paysanne, devant la cruauté de la vie ? Panique de maître Calame, le copiste, face aux maléfices qui somnolent dans ses archives? Scrupule d’Ædam, le chevalier, à manquer aux lois de l’honneur ? Hantise de Cecht, le housekarl, confronté aux fantômes de la forêt ? Appréhension de Benvenuto, le maître assassin, d’être un jour l’objet d’un contrat ? Ou peurs primales, peurs fondamentales, telles qu’on les chuchote au Confident, qui gît au plus noir des ténèbres…

À travers sept destins se dessine une géographie du vieux royaume, de ses intrigues, de ses cultes, de ses guerres. Et de ses mystères, dont les clefs se nichent, pour beaucoup, dans les méandres du cœur humain.

(Paru aux Moutons électriques.)

Mon avis :

Janua Vera est un recueil de nouvelles qui se déroule dans le Vieux Royaume, un univers de fantasy. Jusque là, rien de très nouveau. C’est compter sans le talent de l’auteur, Jean-Philippe Jaworski, connu jusqu’à présent comme le créateur de deux jeux de rôle amateurs remarqués (Tiers Âge, adapté de Tolkien, et Te Deum pour un massacre, jeu de rôle historique à l’époque des Guerres de Religion) dont le second a connu récemment une édition « pro ». J’ai d’ailleurs découvert le recueil par le biais d’un site de référence en matière de jeux de rôle, le Guide du Rôliste Galactique, qui a publié une interview de l’auteur.

Jaworski nous propose une fantasy qui, pour une fois, assume résolument sa dimension historique, tant au niveau de la documentation (qui doit beaucoup plus à Duby, Muchembled et Le Goff qu’à World of Warcraft) qu’au niveau de la langue, au style soigné et qui ne recule pas devant les emprunts au vocabulaire technique d’époque.

Autre agréable surprise, une fois n’est pas coutume, la dimension merveilleuse et la magie se font très discrètes, ce qui donne la part belle au mystère et au fantastique. Ici, les elfes et les gobelins ne circulent pas dans les rues, mais se devinent au détour d’un chemin forestier ; la magie ne sert pas à redécorer les plafonds ou à surfer sur des balais, elle est rare et dangereuse, et tient presque toujours de la sorcellerie ; quant à savoir si les dieux existent, bien malin qui saurait le dire.

C’est un parti pris, mais ça fonctionne très bien : une fantasy en sourdine, qui fait la part belle aux croyances et aux superstitions, très proche au fond du Moyen-Âge des historiens, et qui ne manque pas de charme.

Et malgré cela, nous sommes bien dans un autre monde : Leodegar le Resplendissant, roi-dieu de Léomance, aux prises avec ses effrois nocturnes ; Benvenuto l’assassin, s’efforçant de survivre, entre coups malchanceux et haute politique ; AEdan le chevalier, que sa courtoisie perdra peut-être ; Suzelle la villageoise, qui attend (quoi, au juste ?) ; maître Calame le copiste, victime du terrible Syndrôme du Palimpseste… et l’on découvre peu à peu (mais sans carte, eh oui) la Léomance, Chrysophée, l’Ouromagne, Ciudalia, le Bromael…

Le quatrième de couverture parle d’un « esprit des contes de fées à la Peter S. Beagle » et « l’astuce et le sens du récit d’un Alexandre Dumas » : belles références, dont ce recueil aux nouvelles bien ficelées, d’une qualité soutenue et parfois excellente, ne démérite pas. Bon, le seul p’tit truc que je reprocherais, ce sont quelques p’tites scories de style ici ou là, mais très peu comparé à d’autres auteurs pourtant plus confirmés. De quoi attendre avec impatience ses prochaines publications, donc.

Mise à jour : par la suite, j’ai consacré un billet au premier roman de Jaworski, Gagner la guerre, qui a encore davantage marqué le paysage de la fantasy française que Janua Vera dont il confirmait toutes les promesses.