[Film] « Zarafa », de Rémi Bezançon et Jean-Christophe Lie

19 juillet 2012

Affiche du film Zarafa, représentant l'enfant et le girafon à bord d'une montgolfière.

Critique sur le forum elbakin.net le 12 février 2012.

J’ai vu Zarafa il y a quelques jours. J’attendais sans doute trop de ce dessin animé (notamment à cause de l’affiche magnifique), du coup j’ai eu une légère déception en voyant que ce n’est pas le chef-d’oeuvre qui révolutionnera l’animation, mais « seulement » un honnête dessin animé d’aventure.

En fait, si on n’a pas la dent trop dure avec, c’est pas mal du tout. Il y a de beaux décors, les personnages ont bonne allure, l’ensemble est globalement bien animé. L’aventure est bien rythmée, riche en rebondissements, les personnages secondaires sont assez fouillés. En plus, il y a un méchant vraiment méchant qui fait des trucs de méchant, et c’est important pour un bon film d’aventure. Le film tente de garder un équilibre difficile entre l’aventure à bons sentiments un peu cartoonesque à la Disney et quelque chose de plus proche d’un film d’aventure réaliste (et ça aussi bien sur le plan visuel que sur le plan de l’histoire) : par moments ça jure un peu, mais dans l’ensemble ça marche pas trop mal, et c’est toujours intéressant. Et la musique est bien.

Le film s’adresse aux enfants, pas les tout petits parce qu’il y a quelques moments assez rudes, mais les assez jeunes (je suis nul en âges, mais je crois avoir lu quelque part que ça s’adresse aux enfants autour de 10 ans, peut-être à partir de 8-9 ans). Les adultes ne s’embêteront pas trop, notamment grâce à la satire de Charles X et de sa cour et à l’aspect vraiment réaliste de certains rebondissements.

Après, en tant que fan d’animation, je trouve le film loin d’être parfait :

D’abord, les visuels des personnages ont parfois du mal à adopter un style d’ensemble cohérent : Maki et Zarafa font très Roi Lion ou Kirikou, tandis que les principaux personnages secondaires ont des looks plus réalistes façon premiers dessins animés de Dreamworks en 2D (le genre Le Prince d’Egypte, Anastasia ou La Route d’Eldorado), alors que la cour de Charles X a l’air tout droit sortie de l’univers de caricatures d’un Sylvain Chomet (Les Triplettes de Belleville). Le résultat est un peu étrange. Mais il faut admettre que globalement ça ne fonctionne pas trop mal et surtout c’est original.

Au niveau de l’animation elle-même, les éléments en images de synthèse ne sont pas toujours hyper bien intégrés aux dessins 2D et il y a des fois où ça se voit vraiment, ce qui est un peu gênant. On n’est pas dans une production bien léchée du type Les Armateurs, La Fabrique ou Folimage.

Cela dit, là aussi, je pense qu’il faut relativiser : même si c’est seulement quelque chose de « moyen », ça montre aussi que la moyenne des dessins animés français a connu un bond qualitatif assez impressionnant en dix-quinze ans. Il y a quelque temps un dessin animé français « moyen », soit n’existait pas du tout, soit était franchement médiocre. Là, c’est quand même honorable. (On voit aussi que les films d’animation français ont de meilleurs budgets qu’avant, merci Kirikou et Persépolis…) Bref, ce n’est pas parfait, mais c’est loin d’être mauvais.

En fait, les défauts qui me gênent le plus concernent le scénario.

D’abord, il y a quelques trous curieux en termes de vraisemblance (je ne dis pas lesquels mais quand on y réfléchit deux minutes ça saute aux yeux).

Ensuite, il y a quelques problèmes de rythme : le film contient régulièrement des ellipses accompagnées par la voix off du narrateur, ce qui passe parfois bien, parfois moins bien quand ça vient résoudre d’un coup une scène où les personnages affrontaient apparemment une péripétie décisive (d’un coup, pouf, c’est terminé) : ça empêche de bien plonger dans l’intrigue et de bien s’attacher aux personnages.

Enfin, le message du film n’est pas entièrement cohérent : c’est supposé être un film contre le racisme, et à côté de ça on a des personnages et des passages qui reprennent des archétypes très vieillis sur les arabes (principalement le personnage du marchand arabe typique avec un gros nez et qui dit tout le temps « pas cher, pas cher »…).

Par ailleurs, j’ai parfois eu l’impression que le film était en fait un film d’aventure pour adulte mal engoncé dans les codes d’un film pour enfants : certains personnages secondaires, comme Hassan ou la pirate Bouboulina, sont tellement intéressants qu’ils finissent par voler la vedette à Maki et à Zarafa, tandis que Maki lui-même ne fait finalement pas grand-chose. Du coup, je ne sais pas si un jeune enfant qui s’identifie à Maki y trouvera grand-chose.

Bref, c’est parfois vraiment maladroit, et c’est dommage, parce qu’il y avait vraiment du potentiel avec une trame et des personnages pareils.

Bon, je bavarde parce que j’avais envie de réfléchir un peu sur ce film, mais, là aussi, le résultat n’est pas mauvais. Il y a de très belles scènes, et aussi des moments franchement désopilants (la péripétie qui aboutit à la rencontre entre Maki et les pirates est cultissime – et puis bon, des pirates grecs qui dansent le sirtaki, je ne peux qu’approuver).

Un bon film, avec des qualités pas négligeables et des défauts pas négligeables non plus, pour un résultat qui reste globalement honnête. Je suppose que ça dépendra aussi de l’âge des spectateurs.


Stéphane Beauverger, « Le Déchronologue »

19 juillet 2012

Forum elbakin.net, 15 mai 2011.

Terminé il y a peu, donc je vais pouvoir vous en parler.

Globalement, j’ai bien aimé. Bien, mais pas « à la folie ». Le roman a plusieurs fortes qualités, mais aussi quelques défauts qui l’empêchent (à mes yeux du moins) d’atteindre au rang d’énorme chef-d’oeuvre.

Ce que j’ai aimé :

=> L’univers. Mon aspect préféré, sans hésitation. Beauverger est un constructeur d’univers et ça se voit. On est quelque part entre le roman historique (personnages réels, détails historiques bien vus, et j’ai apprécié que l’auteur aille jusqu’à fournir une petite bibliographie à la fin du livre pour le lecteur curieux d’aller se renseigner sur les pirates), le récit d’aventure endiablé façon Pirates des Caraïbes (mais en plus subtil), un petit côté De Capes et de crocs (Mendoza et Maracaïbo !), et surtout une dérive uchronique progressive très bien gérée. On a même envie d’en savoir encore plus !

=> L’aventure à tout berzingue. C’est pas du cinéma, mais on s’y croirait ! Le souffle de l’aventure est là, et il y a des scènes impressionnantes qu’on aimerait voir sur grand écran…

=> Le style. Pas aussi léché et travaillé qu’un Jaworski ou un Rey (il y a des impropriétés et quelques fautes de conjugaison, et le style n’est pas aussi ciselé qu’il pourrait l’être), mais très honorable tout de même et contribuant bien à l’ambiance.

=> Le mélange des chapitres. C’est une qualité qui a ses revers, mais c’est une innovation très originale. Personnellement, j’avais toujours la tentation de revenir en arrière pour essayer de recoller les morceaux petit à petit (en fait, même en se laissant porter, ça se met en place tout seul), mais j’ai bien aimé ça, je trouve que cela modifie le rapport qu’on a avec le livre, et donne à la lecture une dimension différente, plus active de la part du lecteur, avec un aspect « enquête » intéressant. En plus, ça donne aussi envie de relire le roman dans l’ordre chronologique des chapitres, une fois la première lecture terminée. Je suis sûr que ça permettrait de voir des détails différents.

=> L’atmosphère. La fin tragique de l’histoire est annoncée dès le début, et toute la suite est la chronique d’une catastrophe annoncée. Cela plonge tout l’univers dans une ambiance de tempête en approche qui donne à l’ensemble une jolie patine.

=> Les citations en début de chapitre avec des paroles de chansons. Là aussi cela donne envie d’essayer de lire le roman autrement, en écoutant les musiques correspondant à chaque chapitre : on a quasiment la BO du livre fournie au fur et à mesure des séquences ! D’ailleurs, le blog du Transhumain a rassemblé en mai 2009 des liens vers chacune des chansons et musiques citées dans le livre, si le coeur vous en dit.

=> Les quelques références à des classiques de la littérature. Ovide et Montaigne cités dans un roman de fantasy, ce n’est pas si fréquent, et c’est digne d’être remarqué, d’autant que les références étaient bien placées. Celle à Ovide, en particulier :

[spoiler]au moment de la destruction de Noj Peten.[/spoiler]

=> L’aspect « méta » bien géré : l’histoire explique comment le texte du livre qu’on a entre les mains a été écrit et conservé. J’ai apprécié.

J’ai moyennement aimé :

=> La gestion du suspense. Bizarrement, même si le roman m’a intéressé, je n’ai pas toujours été scotché. Je pense que le mélange des chapitres aurait pu être encore mieux fait du point de vue de la gestion du suspense, parce que j’avais l’impression de ne pas bien voir ce qui pouvait donner envie d’avancer dans la lecture. L’ensemble aurait pu être mieux ficelé à ce niveau-là.

=> Les personnages. Il y a des personnages hauts en couleurs, mais je trouve qu’ils manquaient un peu de profondeur. Peut-être le désordre des chapitres sape-t-il un peu le travail fait sur les personnages, en particulier leur évolution. Mais je suis sans doute assez sévère sur ce plan-là, je pense : les personnages sont tout de même globalement intéressants et pas caricaturaux, même si le roman ne se focalise pas sur les personnages eux-mêmes, et les grandes figures (Villon, Mendoza, Sévère) restent marquantes. J’ai aussi été moyennement convaincu par Henri Villon, qui m’a paru un peu trop lisse et chevaleresque pour un corsaire (même s’il est sévèrement alcoolique).

=> De ne pas en savoir encore plus sur les tenants et les aboutissants des perturbations temporelles. C’est plus un défaut qui va de pair avec les qualités du roman, dans la mesure où l’auteur a pris le parti de nous donner à lire le point de vue de Villon, qui n’a qu’une connaissance limitée des événements. Cela contribue énormément à l’atmosphère particulière du roman, où on sent que des puissances inconnues sont à l’oeuvre en permanence, et c’est très bien… mais en même temps c’est frustrant !

[spoiler]J’aurais bien aimé en savoir plus par exemple sur la civilisation de Noj Peten, le kuhul’ajaw, les Targuis, et la maladie qui frappe les canonniers du Déchronologue.[/spoiler]

Les seuls cas où cela pose problème, c’est lorsque ce brouillard donne l’impression de masquer quelques facilités narratives, comme

[spoiler]le côté un peu omnipotent du Baptiste dont on découvre qu’à la fin il peut en gros voyager dans le temps à volonté. Woah… ça aurait été pas mal de justifier ça un peu mieux.[/spoiler]

J’ai détesté :

=> Les fautes d’orthographe et les impropriétés de langue. Je précise que j’ai lu le roman dans la réédition Folio SF : j’ignore donc d’où proviennent ces fautes, si elles sont dues à l’auteur ou se sont glissées dans le texte à un moment donné. Mais le nombre de fautes d’orthographe est trop élevé, et les éditeurs ont fait un mauvais travail sur ce plan-là. D’autant que ces fautes auraient pu être détectées et éliminées via un simple correcteur orthographique. Même remarque sur les impropriétés de langue : quand je vois la qualité du travail qui peut être mené par de petits éditeurs, je trouve qu’on est en droit d’exiger une qualité au moins équivalente de la part d’éditeurs plus gros comme Folio SF. Il y a des impropriétés de langue dans le texte (notamment quelques erreurs criantes de concordance des temps) qui auraient dû être corrigées, si l’éditeur avait bien fait son travail.

J’en ai marre des livres qui donnent l’impression que l’orthographe ou la correction de la langue est une espèce de petit plus ou de luxe pour lecteurs pointilleux : non, c’est la base du travail de l’éditeur.

(Je précise que j’ai eu le même genre de surprise désagréable avec les Moutons en lisant Gagner la guerre. Etant donné le prix du livre et la qualité recherchée de « l’objet livre », papier, reliure, couverture etc., c’était exaspérant d’y trouver autant de fautes grossières.)

Dans l’ensemble, donc, c’est une fort bonne lecture, que je n’hésiterai pas à recommander autour de moi, même si ce n’est pas une aussi énorme claque que certaines autres parutions récentes en fantasy française. Il y a en tout cas une élévation du niveau chez les auteurs français, et une multiplication d’auteurs faisant des choses originales et intéressantes, qui fait vraiment chaud au coeur.

Ce livre m’a aussi pas mal fait penser à des jeux de rôle comme Pavillon noir, et je me dis que c’est tout à fait le genre d’univers que des rôlistes aimeraient adapter en jeu de rôle. Qui sait, ça viendra peut-être…