Annie Ernaux, « Regarde les lumières mon amour »

2 septembre 2019

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Référence : Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, Paris, Seuil, collection «Raconter la vie», 2014.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Pendant un an, Annie Ernaux a tenu le journal de ses visites à l’hypermarché Auchan du centre commercial des Trois-Fontaines situé en région parisienne. « Voir pour écrire, c’est voir autrement », écrit-elle. On redécouvre en effet à ses côtés le monde de la grande surface. Loin de se résumer à la corvée des courses, celle-ci prend dans ce livre un autre visage : elle devient un grand rendez-vous humain, un véritable spectacle. Avec ce relevé libre de sensations et d’observations, l’hypermarché, espace familier où tout le monde ou presque se côtoie, atteint la dignité de sujet littéraire.

Annie Ernaux est écrivain. Elle est notamment l’auteur de La Place (1984), La Honte (1997), Les Années (2008) aux Éditions Gallimard. »

Mon avis

Voici un petit livre court, novateur, judicieux dans sa démarche et sa pensée, sous une forme d’une simplicité désarmante. Comme dans plusieurs de ses précédents livres (dont La Place), Annie Ernaux court-circuite les genres littéraires habituels en se refusant au roman. Un journal, mais pas un journal intime, et pas seulement un journal personnel, mais aussi bien une sorte d’enregistrement de sensations et de réflexions où se mêlent le vécu individuel, l’observation des lieux et des autres clients, des remarques saisies sur le vif et des tentatives de réflexions plus générales sur la ville (Cergy) et ses habitants, sur la grande distribution en général, sur ce que c’est que vivre en société en France de nos jours, avec les cadres qui nous sont imposés par cette institution difficilement contournable qu’est devenu l’hypermarché. Le tout rythmé non par un plan réflexif ou thématique, mais par la simple succession des jours. Bref, une tentative qui se propose sans aucune prétention, si ce n’est celle d’écrire sur un pan de notre vie quotidienne jusqu’à présent absent du champ littéraire.

En moins de 80 pages, Annie Ernaux compose un texte nouveau aussi bien dans son sujet que dans sa forme. En matière d’évocations littéraires du commerce, on pourrait penser à Zola et à son roman Au bonheur des dames, mais on fait difficilement plus différents que ces deux livres : ici, pas de grands magasins du XIXe siècle, pas d’univers du luxe, pas de roman, pas d’intrigue, pas de fiction, pas de structure, pas de belles phrases travaillées et de descriptions complètes, mais des entrées de longueurs inégales, de petites touches, des anecdotes, des pensées. On est beaucoup plus près de George Perec et de sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, à cela près qu’Ernaux n’a même pas l’ambition de tout remarquer ni de tout dire, mais je crois que Perec et l’OULIPO seraient contents d’un tel essai. Ou bien des Choses vues de Victor Hugo, à une toute autre époque et à une toute autre échelle.

Malgré ou peut-être bien grâce à la modestie manifeste de cette tentative, ce livre est à mes yeux une grande réussite. Colette recommandait il y a un peu moins d’un siècle : « Il faut avec les mots de tout le monde écrire comme personne ». Programme difficile, mais c’est ce que fait Ernaux. Son livre est pour moi l’exemple typique de ce qu’une démarche littéraire peut apporter à la société – de l’auteur dans son sens étymologique d’auctor, celui qui augmente, qui ajoute quelque chose qui n’était pas là avant. Tout le monde ou presque est allé au moins une fois faire les courses (ou accompagner quelqu’un faire les courses) dans un hypermarché ou un supermarché. Mais c’est une chose si simple, si évidente pour tout le monde, et si peu digne d’attention selon les critères habituels de notre société, que personne n’avait envisagé jusqu’à présent d’y consacrer tout un livre. Ernaux n’a pas cherché à faire de son ouvrage un pavé, une somme qui dirait tout. Son livre est mince et essentiel comme un pense-bête. C’est l’écrivaine qui regarde le monde par derrière notre épaule, puis qui nous tapote l’épaule, pointe un doigt et nous dit : « Vous avez remarqué ? » Et son doigt pointé, qui est un livre, nous fait regarder ce que nous voyions depuis longtemps, mais à quoi nous n’avions jamais vraiment prêté attention. Et nous ne pouvons que répondre : « Mais oui ! C’est tout à fait ça ! » Parce qu’elle a su saisir avec ses mots une réalité qui n’était pas encore entrée dans la mémoire écrite collective.

Alors, qu’a vu Annie Ernaux en observant pendant un l’hypermarché de sa ville ? Rien et tout. Les hésitations des clients devant les rayons, parce qu’ils sont indécis sur le choix d’un article, ou parce qu’ils manquent d’argent et doivent calculer le prix des courses au centime près. L’émerveillement enfantin des petits mais aussi des grands devant les vitrines, ou au contraire leur indifférence blasée. Les vigiles à l’entrée. Les petits délits quand on grignote un grain de raisin ou un petit gâteau en rayon. Les regards que les clients échangent quand ils se croisent, debout sur deux escaliers mécaniques voisins allant dans des sens inverses. Les jeunes couples qui font les courses ensemble pour la première fois. Les rayons discount plus fliqués que les autres, parce que les pauvres qui les fréquentent sont tout de suite plus soupçonnés. La place démesurée que prend, à tous les sens du terme, le centre commercial dans la vie urbaine, puisqu’il fournit toutes les activités le jour, mais se change la nuit en masse éteinte et oppressante. Sa façon de peser sur le calendrier de toute l’année à coups d’incitations des mois à l’avance, avec les soldes, les fêtes de fin d’année, la fête des mères, les fournitures de la rentrée scolaire en place dès la fin juin (!). L’influence, donc, que ce type de commerce exerce sur nos modes de vie et sur nos villes depuis plus de quarante ans.

La collection « Raconter la vie », où le livre est paru il y a cinq ans (il a été réédité depuis chez Gallimard, en « Folio »), avait été créée par l’historien Pierre Rosanvallon, qui a beaucoup travaillé sur les sens actuels des notions de démocratie et de citoyenneté, et l’historienne Pauline Peretz, spécialiste des États-Unis mais également membre de l’Institut d’histoire du temps présent (rattaché au CNRS et à l’université Paris VIII). C’est bien à une histoire du temps présent que ce petit livre contribue.

Il ne manquera pas non plus de plaire à tous ceux qui s’intéressent à la sociologie. C’est que le regard d’Ernaux a beaucoup en commun avec le regard sociologique : regards, gestes, vêtements, postures, hésitations, émotions, elle scrute tout, réfléchit à tout, perçoit ou devine les inégalités sociales, les discriminations, les tragédies muettes du quotidien des pauvres et des précaires, les stratégies commerciales plus ou moins insidieuses du magasin, la pénibilité du travail des employés d’Auchan.

Et pourtant Regarde les lumières mon amour n’est pas un livre de sociologie. Il en contient, mais il ne s’y résume pas. Il fait moins et plus : Ernaux hasarde des idées, des hypothèses, tente des généralisations, sans perdre conscience des limites de son regard et de la portée de ses mots, justement parce qu’elle n’écrit pas une somme documentaire, parce qu’elle n’a pas de statistiques sous la main et que ce n’est pas ce qui l’intéresse. En renonçant à cela, elle peut en revanche rester au plus près du vécu, saisir au vol une phrase, un instant partagé, un détail sur les choses ou les gens, bref, tendre un miroir qui ne reflète pas tout le pays, mais qui, à force de rassembler des éclats de réel, finit par brosser un portrait en réduction de notre vie.

Pourquoi écrire ces bouts de vie quotidienne apparemment dépourvus d’importance ? C’est tout l’intérêt du regard de l’écrivaine. Pour quiconque s’y reconnaît, c’est le moyen de faire la catharsis d’un des bouleversements récents de nos sociétés. En se retrouvant dans ces instants de vie agréables ou fastidieux, dans nos tentations face aux étiquettes promotionnelles ou dans nos timidités sous le regard des autres à la caisse, dans nos réactions face aux questions d’enfants et aux petites ruses des vendeurs, on peut se voir, on peut s’observer soi-même, et on commence à avoir mieux prise sur ce qui nous arrive. Enfin, la vie quotidienne à l’hypermarché devient un sujet dont on peut parler. Et ce dont on peut parler, on peut y réfléchir, le remettre en cause, en dénoncer les injustices, comprendre comment l’améliorer. C’est un de ces gestes littéraires qui, touche après touche, fournissent à la société les outils nécessaires pour changer le monde et changer la vie.

Note sur les rééditions

Regarde les lumières mon amour a été réédité chez Gallimard dans la collection « Folio ». Il a également été édité en 2018 chez Flammarion dans la collection « Étonnants classiques, » une édition parascolaire à petit prix, assortie d’un apparat critique et d’un dossier pédagogique élaborés par Laure Humeau-Sermage.

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M’étant procuré cette édition, j’aimerais dire un mot sur le dossier pédagogique. Il m’a paru bien fait. Après deux séries de questions et trois « microlectures » (des approches d’étude du texte), il propose deux groupements de textes : le premier intitulé « La consommation en question », qui comprend un extrait d’Au bonheur des dames de Zola (son roman des Rougon-Macquart sur l’essor des grands magasins du XIXe siècle) et deux articles de presse sur la notion de consumérisme et sur les gens qui le refusent en adoptant un mode de vie minimaliste, et le second titré « Objets : les partis pris de la chanson et de la poésie », qui regroupe un poème sur le pain extrait du Parti pris des choses de Francis Ponge, le fameux « Inventaire » de Jacques Prévert et les paroles de deux chansons parodiant ou remettant en cause la société de consommation : « La complainte du progrès » de Boris Vian et « Foule sentimentale » d’Alain Souchon. S’y ajoutent trois nouvelles brèves sur le thème « Quand la consommation nous rend fous » : « Une victime de la réclame » de Zola, « Le credo » de Jacques Sternberg et « Les frères de Lacoste » de Didier Darninckx.

Les arts de l’image ne sont pas en reste avec des photos d’hypermarchés à divers stades de leur histoire, deux sculptures contemporaines dont la fameuse sculpture hyperréaliste de Duane Hanson Supermarket Lady, une affiche pour le Buy Nothing Day avec son dessin détournant un code-barre. La deuxième de couverture montre le tableau de Waterhouse montrant Diogène, philosophe du dénuement ; la troisième de couverture montre une affiche de film comique situé dans un hypermarché. Plus approfondie en matière de cinéma sont les exercices proposés autour du court-métrage d’animation primé Logorama de François Alaux, Hervé de Crécy et Ludovic Houplain (2005, les noms des réalisateurs sont omis pour une raison que j’ignore) et d’une scène du film La loi du marché de Stéphane Brizé (2015). S’y ajoute une planche de la BD de Julien et Mathieu Akita Les Tribulations d’une caissière (Soleil, 2009) adaptée d’Anna Sam. Un entretien avec Annie Ernaux vient clore ce dossier d’une grande richesse. C’est un plaisir de voir ce texte déjà très accessible bénéficier d’une édition qui le rend aisé à prendre en main par les élèves et les professeurs : je suis certain qu’il peut intéresser les classes.

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[BD] « IRL. Dans la vraie vie », Cory Doctorow et Jen Wang

18 mars 2019

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Référence :  Jen Wang (texte d’après la nouvelle Anda’s Game de Cory Doctorow, dessin et couleur), IRL. Dans la vraie vie, Talence, Akiléos, 2015, 192 pages (première édition : In Real Life, New York, First Second Books, 2014).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Anda aime Coarsegold Online, le jeu de rôle en ligne massivement multijoueur sur lequel elle passe le plus clair de son temps libre. C’est un endroit où elle peut être un leader, une combattante, une héroïne. Un endroit où elle peut rencontrer des gens du monde entier et se faire des amis. Mais tout se complique le jour où Anda se lie d’amitié avec un Gold Farmer, un enfant chinois pauvre dont l’avatar recueil[le] illégalement dans le jeu des objets de valeur pour les revendre aux joueurs des pays développés. Ce comportement va à l’encontre des règles de Coarsegold, mais Anda réalise rapidement que les questions de bien et de mal sont beaucoup moins simples quand la vie d’une personne réelle est en jeu. »

Mon avis

Ayant adoré Le Prince et la Couturière de la même auteure (j’ai vu avec plaisir que l’album avait obtenu un Fauve d’or à Angoulême fin janvier), j’ai lu avec beaucoup de curiosité IRL. Dans la vraie vie, dont l’histoire est assez différente. L’intrigue s’inspire d’une nouvelle ou courte novella, Anda’s Game, publiée le 15 novembre 2004 dans le magazine Salon par l’écrivain canado-britannique Cory Doctorow et reprise depuis dans plusieurs anthologies (vous pouvez trouver plus de détails sur la fiche de la nouvelle sur l’Internet Speculative Fiction Database ; en revanche, je n’en connais pas de traduction française). À cette histoire, Jen Wang apporte son talent de scénariste et de dessinatrice. On y trouve le trait rond, les visages expressifs et la mise en page très dynamique qu’elle a déployé par la suite dans Le Prince et la Couturière, mais avec deux types de décors bien distincts : le quotidien d’Anda (le collège, la maison familiale, les cybercafés) et l’environnement virtuel de Coarsegold Online (dont Jen Wang invente l’interface graphique et l’univers de fantasy).

Dès la préface, l’album développe un propos engagé : il s’agit de parler de jeux vidéo… et d’économie. On comprend vite en entamant la lecture de la BD proprement dite. De jeu vidéo, il en est question tout de suite, mais du point de vue de jeunes filles. Anda et ses camarades sont des joueuses passionnées de jeux vidéo, mais elles sont habituées à n’incarner que des personnages masculins par peur des réactions sexistes qu’entraînent invariablement les personnages féminins de la part des joueurs. Tout commence quand une représentante de la guilde des Farenheits,  un groupe exclusivement composé de joueuses, vient recruter plusieurs collégiennes pour les encourager à s’enhardir en ligne (… et leur vendre des abonnements à un jeu dont on apprend par la suite qu’il lui rapporte de l’argent). Ainsi, d’emblée, la BD s’inscrit dans les problèmes de société actuels, avec netteté mais sans prendre de gros sabots. Anda se porte volontaire et on repasse à des problèmes typiquement adolescents : la négociation avec sa mère pour se faire offrir l’abonnement, l’inscription, la socialisation en ligne, l’envie de faire ses preuves auprès des autres.

L’économie des jeux vidéo est loin de se résumer au paiement du jeu : pour nombre d’entre eux, et notamment les jeux vidéo de rôle massivement multijoueurs en ligne (les MMORPG) dont s’inspire Coarsegold Online, elle comprend l’usage de tout un tas de fonctionnalités payantes optionnelles, mais qui procurent vite des avantages aux joueurs les plus riches. À cela s’ajoute la pratique du farming (« culture » ou « exploitation en ferme », du verbe to farm signifiant « cultiver dans une ferme »). C’est une pratique d’optimisation d’un personnage qui relève pratiquement de la triche, puisqu’elle consiste à répéter la même action un grand nombre de fois dans le jeu à seule fin d’accumuler, selon les cas, des points d’expérience, des pièces d’or, etc. qui permettent au joueur de rendre son personnage plus puissant à coups de montées de niveau rapides. C’est cette pratique qu’Anda va découvrir dans Coarsegold Online.

L’équipe de supervision du jeu offre en effet de rémunérer des joueuses pour éliminer les personnages qui s’adonnent au farming. « Gagner de l’argent de poche supplémentaire en jouant ? Cool ! » se dit Anda, comme sans doute beaucoup d’ados le penseraient à sa place. Et de massacrer des personnages sans complexe… au début. Un jour, elle noue contact avec un de ces personnages et se rend compte qu’il est lui-même payé pour faire du farming pour le compte de joueurs riches. Sauf que lui ne gagne pas d’argent de poche : il gagne sa vie tout court. Autrement dit, ce qui n’est qu’un loisir pour la jeune fille aisée qu’est Anda forme le travail quotidien de ce joueur, non pas un ado mais un enfant, contraint de jouer des dizaines d’heures par semaine, au point qu’il en a mal au dos comme un vieillard.

En dépit du caractère fictif des personnages et du jeu vidéo Coarsegold Online, l’intrigue est très réaliste, puisqu’elle évoque des technologies et des situations très actuelles, du sexisme aux inégalités de richesse entretenues par l’économie des jeux vidéo, bien qu’on ne soit pas en reste de fantasy grâce aux scènes qui se déroulent dans l’univers du jeu. Derrière Coarsegold Online, on peut aisément reconnaître les classiques du MMORPG comme World of WarCraft. À vrai dire, en d’autres temps, le sujet n’aurait pas déplu à un Zola (le quotidien des farmers penchés sur leur écrans et devant tenir des cadences infernales n’est pas loin d’un véritable Germinal du virtuel) ou à un Maupassant, voire un peu avant, à un Voltaire (on aurait pu écrire : « C’est à ce prix que vous avez des XP en Europe »…). Il est abordé ici avec ce qui semble au prime abord être de la légèreté – un récit de formation coloré et optimiste d’une adolescente au départ un peu timide et embarrassée d’elle-même – mais qui devient vite sérieux à mesure qu’Anda découvre la réalité sordide qui se cache derrière les fonctionnalités payantes de Coarsegold Online et la pratique du farming. L’optimisme demeure, mais il se fait plus exigeant : dès lors qu’Anda veut rester intègre, elle prend conscience qu’elle doit essayer de changer les choses de son mieux… et que c’est loin d’être facile.

Bien ficelée, l’histoire développe un propos engagé et nuancé à la fois. Anda va de découverte en déconvenue, se trouve peu à peu en rupture vis-à-vis des Farenheits, de sa mère, voire de l’enfant qu’elle prétend aider, mais, loin de se désespérer, elle réagit, s’indigne, se documente, met en place des moyens d’agir… dans la vraie vie, puisque l’enjeu réel est là, même quand on joue à un jeu vidéo. IRL nous rappelle ainsi utilement l’ampleur des enjeux qui se cachent dans les coulisses de l’industrie du divertissement.

Que trouver à dire au chapitre des défauts ? Les esprits pessimistes pourraient reprocher à l’album son dénouement, les adeptes de l’originalité à tout crin y reconnaîtront des ficelles classiques, et les esprits chagrins jugeront peut-être la mise en page un peu trop aérée… Ce serait oublier que le but de l’album ne réside visiblement pas dans l’invention d’un parcours original, mais au contraire dans l’évocation d’une histoire réaliste, partant du quotidien d’un personnage comme vous et moi auquel on s’identifie aisément, et qui nous emmène sans aucune difficulté jusqu’à des questions d’économie dont on ne soupçonnait parfois pas même l’existence avant d’ouvrir l’album. Qu’on adhère ou non à l’optimisme de son propos, on ne peut que saluer l’habileté et le dynamisme avec lesquels l’album traite, avec clarté et subtilité, toute une palette de thèmes, de l’adolescence à l’économie et à la lutte pour les droits sociaux en passant par le sexisme, l’amitié en ligne ou les différentes formes de lutte et d’héroïsme – le tout dans une histoire que j’ai trouvée plaisante, accessible et vraisemblable. Une réussite à mes yeux, qui me confirme dans l’idée que Jen Wang est une auteure à suivre.


George Sand, « Marianne »

17 septembre 2018

Sand-Marianne

Référence : George Sand, Marianne, présentation, notes, questions et après-texte établis par François Tacot, Paris, Magnard, collection « Classiques et contemporains » n°105, 2009 (première édition : 1875).

Quatrième de couverture de l’éditeur

Pierre André aime en silence la belle Marianne Chevreuse. Mais, ironie du destin, c’est lui qu’on sollicite pour favoriser le mariage qui lui enlèverait la jeune femme à tout jamais ! La conquête s’annonce d’autant plus rude, pour ce trentenaire, que le « fiancé » est un jeune Parisien très entreprenant… Mais Marianne n’est pas une demoiselle ordinaire : malgré les préjugés de son époque, elle compte bien rester maîtresse de son destin !

Ce court roman montre que George Sand, au soir de sa vie, n’avait en rien renoncé à ses idéaux et à son combat pour la justice sociale et l’égalité entre hommes et femmes. L’approche des notions importantes du texte et l’étude thématique du récit (le mariage, l’argent, la vie selon la nature) permettront notamment d’analyser le genre narratif au XIXe siècle.

Mon avis

Voici un très court roman écrit par George Sand dans les dernières années de sa vie. Le moins qu’on puisse dire est qu’on y perçoit l’immense maîtrise des ressorts romanesques qu’elle a accumulée au fil de sa carrière d’écrivaine ! C’est court mais riche en suspense, avec des personnages peu nombreux mais fouillés, une intrigue et une mélange de finesse et d’humour dans l’analyse psychologique qui peut faire penser à Marivaux ou à Jane Austen.

J’ai apprécié en particulier le personnage de Pierre André, un jeune provincial prématurément usé et désabusé par la vie. Intelligent mais timide et manquant de confiance en lui, il ne sait pas bien lui-même ce qu’il ressent et Sand met en scène ses hésitations pour laisser comprendre ses aspirations contradictoires de longue date (un peu comme elle le fait avec le personnage de Victorine dans une pièce de théâtre méconnue que j’ai trouvée par hasard il y a quelque temps, Le Mariage de Victorine). Marianne Chevreuse, elle, est plus énigmatique, mais réserve aussi des surprises. C’est un personnage féminin indépendant comme Sand les a popularisés, qui vit seule, n’est pas pressée de se marier et monte à cheval à une époque où ça ne se fait pas quand on est une femme (!). Et Sand montre encore une fois qu’elle aime mettre en scène de jeunes « Dom Juan de village », avec le jeune peintre qui débarque de Paris en se proposant de séduire la belle.

Le roman a été réédité dans une collection pour collégiens et lycéens : c’est une excellente idée, car c’est un texte très accessible, court, bien rythmé, dense et riche en pistes d’analyse. Le dossier pédagogique qui entoure le roman comprend, au début du volume, une courte présentation de la vie et de l’œuvre de Sand en deux pages, puis, en fin de volume, neuf double pages de questions sur le texte organisées en différents thèmes (« La nature », « Le mariage », « Être une femme », « Être un homme », « En famille », « Des arts et des sciences », « Le voyage », « Une vie selon la morale ? » et « L’argent ») et comprenant chacune un encadré fournissant des informations d’analyse littéraire ou des précisions sur la société européenne à l’époque de Sand. Le volume se termine par un court groupement de textes sur le thème du mariage dans la littérature du XIXe siècle (avec des extraits de La Vieille Fille de Balzac, Madame Bovary de Flaubert, Mademoiselle Merquem de Sand et Bel-Ami de Maupassant), et enfin par une bibliographie incluant, outre des livres, des références de sites Internet, de disques et d’un film. Les autres éditeurs parascolaires, tout comme les manuels scolaires, gagneraient à redécouvrir l’œuvre de George Sand dans toute sa diversité, sans la cantonner timidement à ses romans les plus connus.

Que la réédition de ce roman dans une collection pour la jeunesse ne vous induise pas en erreur : Marianne est au départ un roman pour tous publics. Je le recommande à tous les fans de Sand, bien sûr, mais aussi aux amateurs et amatrices de romans psychologiques et sociaux du XIXe siècle à la Jane Austen, et aux amateurs et amatrices d’intrigues amoureuses à la Marivaux.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 10 septembre 2017 avant de le relire et de le modifier pour le publier ici.


George Sand, « Indiana »

20 août 2018

Référence : George Sand, Indiana, Paris, Gallimard, collection « Folio classique », 1984. (Première édition : 1832.)

Sand-Indiana

Résumé

Indiana est une jeune femme créole. Fille d’un père violent, elle est devenue la femme d’un mari brutal et autoritaire, le colonel Delmare, avec qui elle réside dans un manoir du Lagny. Indiana n’apprécie pas son mari et parvient à lui résister dans une certaine mesure par sa froideur et son maintien imposant le respect. Mais elle dépérit peu à peu. La seule réelle fréquentation du couple est un sir anglais, Ralph Brown, placide et flegmatique au possible, et dont le calme semble n’exprimer qu’un certain égoïsme. Bel entourage pour une jeune femme !

Alors, lorsqu’Indiana rencontre son cousin, Ramon de la Ramière, un bel homme de son âge élégant, cultivé et beau parleur, elle s’intéresse rapidement à lui. Ramon, sorte de Don Juan en plus naïf, est prompt à s’enflammer pour une belle femme. Mais il noue d’abord une liaison avec Noun, la femme de chambre d’Indiana… avant de s’intéresser à la maîtresse.

Cet amour, auquel Indiana résiste de son mieux, vient renverser peu à peu l’équilibre délicat qu’entretenaient les habitants du château et place Noun et Indiana dans une situation de plus en plus dangereuse pour leur cœur, leur honneur, voire leur vie.

Mon avis

Indiana est le premier roman « non paysan » que j’ai lu de George Sand. Ça a été une véritable révélation : je me suis rendu compte que Sand avait écrit une œuvre beaucoup plus variée et riche que le peu que je connaissais jusque là.

Indiana, c’est une sorte de Madame Bovary avant l’heure (une jeune épouse malheureuse en mariage et qui se trouve tentée de prendre un amant), mais avec un style, une construction et un univers radicalement différents. George Sand maîtrise à la perfection la structuration d’un roman : elle sait poser une scène, installer une atmosphère, mettre en scène des personnages peu nombreux mais à la psychologie fouillée (qui vous réserveront parfois des surprises), et dans le même temps elle ne s’étale pas en digressions, elle ne perd pas de temps, elle mène son récit au cordeau, comme un ressort de montre. Le tout avec un style à la fois élégant et fluide, capable de beaucoup d’esprit et même d’ironie (Ramon de la Ramière est un portrait au vitriol du jeune séducteur complètement irresponsable). Résultat : je l’ai dévoré et j’ai aussitôt lu d’autres romans de Sand.

L’introduction, écrite par Béatrice Didier, une spécialiste de Sand, contient tout ce qu’on peut attendre d’une introduction : des informations sur Sand, sur le contexte de l’écriture et de la parution du roman, sur son accueil critique, et des analyses assez poussées mettant en avant les différentes facettes de l’œuvre, sans la réduire à l’un de ses aspects. Un sans-faute et une aide bien pratique pour les gens qui ne connaissent pas encore grand-chose à Sand, comme c’était mon cas. Les notes de fin d’ouvrage et les diverses annexes sont aussi bien utiles en ce sens.

L’affirmation d’une nouvelle écrivaine

Le roman a été salué à sa parution comme la révélation d’une nouvelle écrivaine, et cela se comprend aisément. Beaucoup ont alors considéré que Sand était influencée par Balzac. C’est vrai pour ce qui concerne le thème du roman, son réalisme social et l’attention portée à la psychologie des personnages. Par bonheur, Sand est beaucoup moins encline aux digressions à rallonge que Balzac (peut-être aussi parce qu’elle n’a pas écrit ce roman en feuilleton) : chaque page, chaque paragraphe paraît nécessaire et à sa bonne place. Autre grande différence avec Balzac : Sand ne partage évidemment pas le sexisme de l’auteur  de la Comédie humaine, et le lectorat du XXIe siècle n’aura pas à souffrir avec Sand les longs développements mystico-machistes dont Honoré est capable, surtout quand il s’essaie à la psychologie féminine. De ce point de vue, les romans de Sand ont nettement mieux vieilli et il est étonnant qu’ils aient été souvent oubliés (sauf si cela est dû au… sexisme des milieux littéraires, qui existe bel et bien y compris à l’université, à lire le travail révoltant d’un Pierre Reboul autour de Lélia).

Les amateurs de Flaubert trouveront chez Sand une auteure de la génération précédente, qui l’a beaucoup influencé. Sand travaille plus à l’échelle de la page que de la phrase : il y a chez elle moins de belles périodes rhétoriques sculpturales voire hiératiques qu’on a envie de calligraphier sur une affiche et d’encadrer, mais en revanche il y a des paragraphes ou des pages entières pleines d’intelligence et d’éloquence, qui me donnent envie de recopier des bouts entiers du roman pour les mettre en ligne ici et vous en faire profiter. C’est vrai dans Indiana et dans une bonne partie de ceux de ses romans suivants que j’ai lus, comme Lélia, Mauprat, ou Spiridion.

Enfin, parmi les auteurs auxquels Indiana me fait penser, il y a aussi Racine, le tragédien, tant Indiana a parfois des allures de tragédie classique, avec ses personnages peu nombreux à la psychologie fouillée, ses rebondissements faciles à transposer au théâtre et son personnage principal malmené par un destin aux allures de machine infernale. Mais le tout est rédigé en belle prose accessible et avec des bourgeois à la place des rois. Surtout, Sand ne se complaît pas dans l’esthétisation à outrance des malheurs de ses personnages, ni dans la déploration facile d’une fatalité mécanique : dès ce premier roman paru en son nom, elle affirme une vision du monde réaliste et pleine d’espoir à la fois. Cela explique que certaines péripéties du roman puissent surprendre, notamment vers la fin : Sand emmène son récit dans des directions que Balzac avant elle et Flaubert après elles ne prennent pas, et que les misanthropes du dimanche auront beau jeu de juger trop optimistes. Pour ma part, j’ai trouvé comme une bouffée d’air (et un souffle non moins puissant) dans cette intrigue où l’esprit progressiste des Lumières se mêle aux grands élans du romantisme, sans que le roman se laisse réduire à cette dernière étiquette. Cet héritage tout frais des Lumières réapparaît dans de nombreux autres romans de Sand (à commencer par le virevoltant Mauprat, dont j’espère pouvoir parler ici bientôt). Comme je le disais, dès ses débuts, Sand, tout en assimilant le meilleur chez les auteurs qui l’ont influencée, sait affirmer son style et sa vision du monde.

J’ajoute qu’Indiana, même si ce n’est pas le roman de Sand qui m’a le plus marqué, constitue une très bonne introduction à l’œuvre de cette écrivaine, qu’on réduit beaucoup trop souvent à trois de ses romans campagnards (La Mare au Diable, La Petite Fadette et François le Champi) alors qu’elle a donné dans le réalisme, le romantisme, le fantastique, le théâtre… Bref, n’hésitez pas à emprunter cette belle porte d’entrée dans l’univers de Sand.

Ce billet a d’abord été posté sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 13 juin 2017 avant d’être étoffé pour être posté ici.


Edith Wharton, « The Age of Innocence »

23 juillet 2018

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Référence : Edith Wharton, The Age of Innocence, avec une introduction de Cynthia Griffin Wolff et des notes par Laura Dluzynski Quinn, New York, Penguin classics, 1996. (Première édition : 1920.)

Résumé

Quatrième de couverture de la traduction par Diane de Margerie chez J’ai lu :

«Elle parlait […] sans larmes ni agitation, et chaque mot tombait comme du plomb brûlant dans le cœur du jeune-homme. Il se tenait courbé en avant, la tête dans les mains, les yeux fixés sur la pointe du soulier de satin qui dépassait de la robe scintillante. Tout à coup il s’agenouilla et baisa le soulier.»
Dans le New York flamboyant de la fin du XIXe siècle, Newland Archer est un jeune homme bien éduqué de la haute bourgeoisie. Promis à un avenir brillant, il est sur le point d’annoncer ses fiançailles avec la pure May Welland, quand, à l’Opéra, tous les regards se tournent vers une loge… L’apparition de la belle comtesse Olanska, la scandaleuse cousine de May qui a eu l’audace de quitter son mari et dont l’indépendance, en ce temps-là, est considérée comme impardonnable, va bouleverser sa vie. Comment, dans une société qui broie les êtres et sacrifie les amours, peut-on préserver l’innocence ?

Mon avis

Si vous aimez les romans de Jane Austen, avec leur mélange savant d’étude sociale de la bourgeoisie, de portraits psychologiques d’un petit groupe de personnages, d’esprit plus ou moins caustiques et d’humour, le tout relaté avec une plume à la fois limpide et élégante, alors vous devez découvrir aussi Edith Wharton. Plus récente qu’Austen, Edith Wharton (1862-1937) a vécu à New York à la charnière des XIXe et XXe siècle, au temps de ce que les Américains appellent le « Gilded Age », l’Âge doré qui voit l’essor de la bourgeoisie aux dépens de l’aristocratie newyorkaise et l’ascension des grands entrepreneurs.

Wharton évoque ce milieu qu’elle a bien connu dans The Age of Innocence, qui est paru en 1920, une cinquantaine d’années après l’époque qu’elle décrit (les années 1870). Son personnage principal, Newland Archer, semble être l’incarnation de cette aristocratie newyorkaise. Impeccablement éduqué, observateur, plein d’esprit, le jeune homme reste cependant un peu hors norme : plus enclin aux arts et aux lettres que la moyenne pour son milieu d’origine, il est avide d’amour et de justice. Ses fiançailles vont lui révéler peu à peu ce que l’aristocratie de New York peut avoir d’étouffant, à contre-courant de tous les clichés sur le rêve américain censé tout rendre possible.

Wharton a un très beau style, une belle prose classique pleine d’élégance qui regorge d’observations psychologiques très fines, et qui semble disséquer tout vifs les types sociaux qu’elle met en scène. Si le mot de « belle prose classique » éveille en vous la peur de l’ennui, détrompez-vous : il y a des traits d’esprit à chaque paragraphe, pas seulement de la part des personnages mais aussi de la part de l’auteure, qui fait ressortir les petits ridicules et les grandes vanités de ce milieu où la façon dont on s’habille et les gens avec qui on se montre comptent plus que la sincérité ou l’aspiration à s’accomplir dans une activité quelconque. La « Famille » est le maître mot de tout, mais la fidélité au clan finit par menacer de broyer les individus et de changer la société en un jeu de masques déshumanisés.

Ce roman pourra plaire au public des séries télévisées historiques britanniques comme Maîtres et valets ou Downton Abbey, en dépit des différences de propos entre ces séries et le roman de Wharton. Ces deux séries évoquent l’aristocratie anglaise à une période un peu plus récente (les années 1910-1920) et ont l’originalité de suivre simultanément deux milieux sociaux, celui de l’aristocratie et celui de la domesticité, avec en revanche un regard souvent plus indulgent sur les aristocrates que celui de Wharton. The Age of Innocence ne s’intéresse hélas pas aux domestiques : si vous cherchez des évocations littéraires de la domesticité anglophone, il faudra vous tourner vers des romans comme Les Vestiges du jour (The Remains of the Day) de Kazuo Ishiguro (qui traite grosso modo de la période 1920-1940) ou vers des témoignages comme Below Stairs de Margaret Powell (qui relate la vie d’une femme de chambre au début du XXe siècle). Du côté des peintres, je vous recommande les tableaux académiques de James Tissot, qui représentent avec un grand sens du détail les milieux bourgeois et aisés du Roayume-Uni de la seconde moitié du XIXe siècle.