[Fanzine] « Aventures oniriques et compagnie » n°46

15 janvier 2018

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Référence : Aventures oniriques & compagnie (AOC), Paris, Club Présences d’esprits, n°46, automne 2017 (numéro spécial concours Visions du futur 2017).

Présentation de l’éditeur : sommaire d’AOC n°46

Premier prix : Comme un têtard dans l’eau, d’Andrea Deslacs
Dans une ville marquée par un désastre écologique et social, les enfants n’ont pas perdu le sourire, ni leurs rêves. Petit protégé d’un jeune garçon, Napoléon, le têtard bicéphale connaîtra-t-il un jour la nature ?

Deuxième prix : Le miroir d’Hécate, de Sylwen Norden
Le Consortium a bien l’intention d’exploiter jusqu’à la moelle les ressources d’Hécate, planète inhospitalière ravagée par les tempêtes et la fonte des glaces. Même si pour cela, ses membres doivent supporter l’encombrante apparition des doppelgangers, ces doubles fantomatiques qui révèlent au grand jour leurs plus obscurs fantasmes.

Troisième prix : Ø Ensemble vide, d’Alexandre Garcia
Usé par un travail difficile, Arthur démissionne pour intégrer un centre de recherche où il pourra lever le pied. À son nouveau poste, il doit scruter chaque jour le néant et noter tout événement singulier. Rien à signaler. Rien à signaler. Rien à signaler… Vraiment ?

Accessit : Silence et la Verte, de Lilie Bagage
Un petit groupe de survivants déambule dans un monde dévasté, balayé par des vents puissants. Dans leur recherche d’un lieu épargné par la catastrophe, ils sont guidés par un colosse presque muet, qui veille jalousement sur une mystérieuse plante verte.

Accessit : La retraite d’Eugénie, de Bernard Henninger
Jeune retraitée, Eugénie emménage dans un petit patelin, loin de Paris. L’installation d’un camp de réfugiés pour extra-terrestres à quelques pas de chez elle va bouleverser son quotidien…

Mon avis

Ce numéro d’AOC regroupe les nouvelles lauréates du concours Visions du futur 2017. Si toutes les nouvelles ne m’ont pas également convaincu, toutes présentent des qualités de fond ou de forme qui m’ont ménagé une lecture plaisante. Si le sommaire présente les nouvelles par ordre d’importance décroissante du prix, elles sont généralement disposées dans l’ordre inverse au sein du numéro, puisque Silence et la verte ouvre le recueil et que Comme un têtard dans l’eau le referme. C’est donc dans ce dernier ordre que je vais dire un mot de chacun des textes.

Silence et la Verte présente un cadre post-apocalyptique assez classique et de nombreuses scènes d’action… peut-être un peu trop nombreuses, car elles m’ont laissé une impression de scène de jeu vidéo ménageant peu d’émotion, ou pas autant qu’on aurait pu en ménager. Cependant, elles montrent l’intention de l’auteur, qui goûte visiblement le genre du survival horror par endroits. En toute franchise, ce n’est pas ma tasse de thé, et ce n’est donc pas nécessairement de la faute du texte si je n’ai pas été scotché par l’aventure. J’admets volontiers m’être attaché aux personnages suffisamment pour être sensible à la détresse croissante du narrateur. Le principal intérêt de la nouvelle réside cependant dans le personnage de Silence (décrit de l’extérieur) et de la mystérieuse plante verte en plastique sur laquelle il veille jalousement, ainsi que dans sa chute, ingrédient quasiment obligé d’une nouvelle courte actuellement, et qui parvient à ménager une jolie surprise.

La retraite d’Eugénie est une nouvelle d’anticipation proche engagée, qui utilise le truchement du premier contact avec une civilisation extra-terrestre comme moyen de commenter l’actualité sur l’accueil des réfugiés. J’ai apprécié la façon dont le récit saisit les questionnements et les décisions d’Eugénie au quotidien, sans donner dans les grands mouvements de masse, sans non plus tomber dans le dolorisme ou le pessimisme facile. Cet équilibre n’est pas si facile à ménager quand on aborde par le biais des littératures de l’imaginaire un sujet aussi actuel, et c’est tout à l’honneur de l’auteur d’y être parvenu.

Ø Ensemble vide, avec son évocation des déboires d’un chercheur en astrophysique dans ses manipulations et des avanies auxquelles il fait face dans un milieu ultra-concurrentiel, fera vibrer une corde sensible chez tous les lecteurs et lectrices qui fréquentent les milieux de la recherche. Son principal point fort est une intrigue joliment ficelée qui a des allures de transposition scientifique du Désert des tartares de Dino Buzzati, tout en tirant parti au maximum de la forme de la nouvelle à chute. En dépit des nombreux détails qui lui confèrent un réalisme très crédible, il ne faut surtout pas en attendre de la hard science (c’est-à-dire un respect strict de la documentation scientifique), car les libertés prises avec l’astrophysique sont assez criantes pour que même moi les remarque (!), mais je ne pense pas que ça ait été une seconde l’intention de l’auteur. Une autre qualité de la nouvelle est la façon dont elle fait vivre le personnage d’Arthur, par le biais de la narration à la première personne.

Le miroir d’Hécate est la plus sombre de toutes, et aussi celle qui m’a le moins convaincu : gratuitement sombre, m’a-t-elle semblé, appuyée sur une lecture psychanalytique assez datée et conclue par un message d’une misanthropie facile. Trop convenues aussi m’ont semblé les usages et abus des ficelles du sexe et de la mort. Je dois lui reconnaître cependant une plongée progressive dans l’horreur bien menée. Mais ce n’était vraiment pas ma tasse de thé.

Comme un têtard dans l’eau m’a laissé d’abord une impression mitigée en raison de son style assez quelconque (je m’attendais à une prose encore plus travaillée pour une nouvelle primée). Et pourtant, voilà un texte qui n’en manque pas par ailleurs, de personnalité ! La nouvelle n’a pas volé son premier prix : une anticipation qui fourmille d’allusions aux problèmes environnementaux, sociétaux, économiques et technologiques actuels en les extrapolant juste assez pour rester crédible et rendre le résultat encore plus inquiétant.. Le point de vue du personnage choisi et le style tout en faux enthousiasme renforcent puissamment l’ironie tragique (ou le tragicomique grinçante) qui émane de cet futur trop proche. Comme La retraite d’Eugénie, mais sur un plan tout différent, cette nouvelle montre que la science-fiction a plus que jamais beaucoup de choses à dire sur notre réalité présente. En l’occurrence, elle le dit avec une acidité qui décape comme une lessive salutaire.

J’ai posté une première version de cette critique sur le forum Le Coin des lecteurs le 12 novembre 2017 avant de la retravailler pour la publier ici.

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Michael Crichton, « Jurassic Park »

1 janvier 2018

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Référence : Michael Crichton, Jurassic Park, New York, Alfred A. Knopf, 1990. Traduction française : traduit de l’américain par Patrick Perthon, Paris, Robert Laffont, 1992. (J’ai lu le roman en anglais dans l’édition britannique parue à Londres chez Arrow en 1991.)

Il est possible que, comme souvent, le grand public connaisse le film Jurassic Park de Steven Spielberg (sorti en 1993) mieux que le roman dont il est adapté. Pourtant, Jurassic Park est bien d’abord un roman publié par Michael Crichton en 1991, un de ces « techno-polars » dont l’auteur américain, mort en 2008, s’était fait une spécialité. Certes, le lien entre le roman et le film est étroit, puisque Crichton a pris part au scénario de l’adaptation réalisée par Spielberg. Mais le roman lui-même connut les honneurs (relatifs) des palmarès des meilleures ventes, et aussi (c’était moins gagné d’avance) ceux de la critique, bien avant la sortie du film, puis des suites au livre et au film. Qu’en est-il de ce roman qui a tant influencé l’imaginaire des dinosaures depuis vingt ans ?

Non ex nihilo

D’abord, il va de soi que ni l’intérêt des romanciers pour les dinosaures, ni l’idée de leur faire rencontrer des humains ne sont des inventions de Crichton. Depuis leur découverte, les dinosaures ont stimulé l’imagination des artistes avec une belle régularité. Le roman Le Monde perdu de Conan Doyle, paru en 1912, est l’une des premières fictions à mettre en scène une rencontre entre humains et dinosaures dans le monde actuel. Et plusieurs des espèces de dinosaures présentes dans le roman de Crichton étaient déjà devenues des personnages de fiction récurrents, que ce soit les grands sauropodes (très tôt exposés dans les musées et utilisés par les cinéastes) ou le tyrannosaure (par exemple dans le King Kong de 1933).

L’idée de tenter de recréer des dinosaures en utilisant de l’ADN fossile est nécessairement plus récente, puisque le rôle de l’ADN ne commence à être cerné que dans les années 1940 et que c’est seulement dans les années 1970 qu’on commence à concevoir la possibilité de le décoder et de le manipuler. Mais là encore, Crichton n’est pas le premier : on trouve déjà cette idée dans au moins un texte de science-fiction, Notre-Dame des sauropodes (Our Lady of the Sauropods), une nouvelle de Robert Silverberg parue dans le magazine Omni en septembre 1980 (1). Dans cette nouvelle, une scientifique du futur se retrouve naufragée sur un monde artificiel, Dino Island, où son équipe de recherche a recréé plusieurs espèces de dinosaures en combinant l’emploi d’ADN fossile et le recours à la synthèse par ordinateur. L’histoire diffère toutefois notablement de celle du roman de Crichton.

Entre vulgarisation et effets de réel : l’art de la tragédie scientifique

Lorsqu’il publie Jurassic Park, Michael Crichton n’en est ni à son premier roman, ni à sa première fiction solidement documentée. Originaire de Chicago, né en 1942, Crichton commence à publier des polars sous pseudonyme en 1966 pour payer ses études de médecine à Harvard ; son premier roman publié sous son vrai nom, La Variété Andromède, paraît en 1969 et devient un best-seller, le premier d’une longue série qui lui permet de se consacrer à l’écriture mais aussi en partie au cinéma et à la télévision (il est notamment le créateur de la série Urgence en 1994). Remarquons que Crichton a déjà exploré le thème d’un parc d’attraction bardé de haute technologie qui se détraque dans un téléfilm qu’il réalise en 1973, Mondwest, où des cow-boys et des Indiens robotisés s’en prennent aux visiteurs. Le titre original du téléfilm, Westworld, parlera davantage aux gens aujourd’hui puisque le principe de ce téléfilm a été repris par la chaîne de télévision américaine HBO en 2013 sous la forme de la série télévisée Westworld, nettement après la mort de Crichton (qui est mort en 2008).

Crichton manifeste très tôt un intérêt évident pour les nouvelles technologies et pour la façon dont elles ne débouchent jamais sur les résultats prévus (son tout premier roman, Odds On, imagine une tentative de vol planifiée par informatique à l’aide d’un outil statistique supposé tout prévoir). Ces deux éléments se retrouvent par la suite dans toute une partie de ses romans, qui relèvent d’une forme de « tragédie scientifique » : Crichton s’empare d’une technologie récente, se documente à fond à son sujet, puis en extrapole les avancées futures pour mieux en montrer les dangers.

On connaît l’intrigue générale du roman : un milliardaire américain, John Hammond, à la tête d’une société de génie génétique, a réussi à recréer une quinzaine d’espèces de dinosaures sur une petite île au large du Costa Rica, et il s’apprête à les dévoiler au public dans un onéreux parc d’attraction, Jurassic Park (le « Parc jurassique »). Mais devant les multiples retards et incidents qui ponctuent la construction du parc, les investisseurs contraignent Hammond à inviter un groupe d’experts pour évaluer la sûreté du parc : deux paléontologues, Alan Grant et Ellie Sattler, et le mathématicien Ian Malcolm, auxquels se joignent les petits-enfants de Hammond.

Dans l’intervalle, l’un des principaux informaticiens du parc, Dennis Nedry, est corrompu par un espion industriel qui cherche à dérober des embryons de dinosaures. Pour pouvoir commettre son vol et s’esquiver sans problème, Nedry neutralise tous les systèmes de sécurité du parc, y compris les clôtures électrifiées qui retiennent les dinosaures dans leurs enclos, le tout au moment où les visiteurs sont au beau milieu du circuit. Dès lors, la question n’est plus de savoir si le parc pourra ouvrir mais si quelqu’un survivra au week-end.

La grande qualité de Crichton est sans aucun doute la virtuosité avec laquelle il insère et exploite dans le cours de sa fiction la masse de documentation scientifique qu’il a consultée pour l’occasion. On trouve régulièrement de courtes synthèses portant aussi bien sur la génétique et la paléontologie que les mathématiques ou l’informatique, le tout exposé avec une clarté qu’un enseignant pourrait envier. Ce n’est jamais bien long, mais cela fournit autant d’accroches qui éveillent l’intérêt et la curiosité des lecteurs. On n’exagère pas en disant que le roman donne envie de s’instruire, ce qui n’est pas rien étant donné les domaines ardus qu’il aborde.

Mais l’autre fonction de ces vrais morceaux de science, et même leur fonction principale, est de renforcer la vraisemblance de l’intrigue et de rendre invisible la couture entre les synthèses de connaissances réelles et les extrapolations de l’auteur. Crichton use (ou abuse, selon les avis) des langages techniques, mais aussi du procédé consistant à insérer des documents techniques dans le texte : les chapitres sont rythmés par des diagrammes mathématiques, des copies d’écrans et des morceaux de code informatique, sans oublier les multiples références extrêmement précises à des noms de modèles de superordinateurs, à des substances chimiques, etc. Crichton va jusqu’à inventer des abréviations familières des noms des dinosaures pour rendre plus crédible le jargon courant des employés du parc (les vélociraptors surnommés « raptors », c’est lui). La lecture est d’autant plus prenante et glaçante que ces multiples effets de réel vous persuadent d’avoir affaire à un enchaînement d’événements logique et implacable à partir des découvertes réelles.

Bien entendu, on sent qu’il y a un truc, même sans tout maîtriser. Dans l’application de la théorie du chaos au contrôle d’un parc d’attraction, par exemple, qui a arraché des rires ou des mines gênées à mes amis mathématiciens et semble quelque peu forcée. Dans les capacités prêtées au génie génétique, ensuite : comme Crichton le reconnaissait volontiers, les vestiges réels d’ADN fossile sont bien trop maigres pour permettre de reconstituer des génomes entiers de dinosaures. Le roman laisse d’ailleurs dans un certain flou artistique le détail des manipulations effectuées par le généticien Henry Wu, directeur du programme génétique d’InGen.

Cependant, il est bien dit que les créatures du Parc jurassique ne sont pas identiques aux véritables dinosaures : ce sont des reconstitutions hasardeuses qui ne ressemblent à rien de connu… en d’autres termes, des monstres. En cela, Jurassic Park a davantage de parenté avec L’Île du docteur Moreau d’H. G. Wells ou Frankenstein de Mary Shelley qu’avec Le Monde perdu de Conan Doyle. Et de fait, le propos principal de l’histoire est au fond moins d’imaginer la collision entre deux époques (même si le roman est constamment tenté par cette piste, surtout vers la fin) que d’inviter à une réflexion philosophique et politique sur le rôle des sciences et sur leurs dérives dans une société ultralibérale. « Vous ne savez pas exactement ce que vous avez fait, mais vous l’avez déjà publié, breveté et vendu », reproche Malcolm à Hammond.

Lequel Hammond apparaît comme un personnage assez sombre, beaucoup plus que dans le film de Spielberg. Car Crichton s’attaque aussi aux dérives des grandes entreprises en général : manœuvres pour contourner la loi, exil fiscal, gestion inhumaine d’un personnel réduit au minimum au profit d’une automatisation excessive, décisions absurdes, etc. Quant à Dennis Nedry, il se venge après des années de travail sous-payé et de pressions abusives de sa hiérarchie.

Le livre ne sombre pas pour autant dans le manichéisme ou le roman à thèse. Il n’y a pas de héros unique, mais un groupe de personnes très diverses essayant de survivre ; pas de « méchant » sans nuance ni de personnage qui incarnerait le Bien. La voix de l’auteur résonne davantage dans les tirades de Ian Malcolm, mais Malcolm lui-même a ses outrances, puisqu’il apparaît comme un croisement entre une médaille Fields à la mode et une Cassandre dépendante à la morphine.

Ces multiples invitations à la réflexion ne prennent jamais le dessus sur le récit proprement dit : elles sont placées de manière à alimenter la tension dramatique. Les contraintes du genre sont impeccablement respectées : si les dinosaures n’apparaissent que progressivement, l’action s’accélère au fil des pages et ménage des confrontations variées avec de multiples espèces. Les défauts du roman résident ailleurs. Dans le traitement inégal des personnages, décevant dans le cas des personnages féminins (notamment Ellie Sattler, plus convaincante dans le film). Et aussi dans son style. Les descriptions des dinosaures restent allusives, trop peut-être pour qui n’y connaît vraiment rien (d’autant qu’il n’y avait pas Wikipédia à l’époque). Et pratiquement tous les (nombreux) dialogues sont introduit par « (Untel) said », monotonie que Patrick Berthon a pris le parti de briser dans sa traduction.

Les raptors en héritage

Ce roman vieillira-t-il bien ? Si la génétique n’a pas encore progressé autant que dans Jurassic Park, les progrès de l’informatique et de la téléphonie nous éloignent déjà de ce monde où un fichier de 20 gigaoctets est un prodige impressionnant et où l’on s’extasie devant un écran tactile. L’ensemble ne manque pas d’un charme suranné qui l’inscrit dans l’histoire de l’imaginaire geek.

Les connaissances scientifiques sur les dinosaures employées par Crichton sont encore valides dans l’ensemble, d’autant qu’il est bien tombé en mettant l’accent sur la proximité entre certains dinosaures et les oiseaux. Hélas, l’un des principaux personnages du roman, le vélociraptor, a nettement changé d’apparence depuis 1990 : on sait depuis 2007 qu’il portait des plumes et ressemblait plus à un poulet géant éventreur qu’au saurien écailleux décrit par Crichton. Mais est-ce si grave ? Le roman exagérait déjà un peu la taille de Velociraptor mongoliensis (qui mesurait 1,20 m de haut, bien moins qu’un humain), mais aussi et surtout son intelligence, pour en faire une nouvelle figure du superprédateur. Quelles que soient les transformations que subira Velociraptor dans les fictions à venir, je suis certain qu’auteurs, lecteurs et spectateurs résisteront difficilement au plaisir de mettre encore en scène ce personnage créé par Crichton et qui a peuplé les cauchemars de nombreux enfants (et adultes ?) depuis vingt ans.

 (1) On peut la trouver en français dans l’anthologie de Jacques Sadoul, Univers 1981 (J’ai lu, 1981), ou dans celle de Serge Lehman, Les Dinosaures (Librio, 1999).

J’ai d’abord publié cet article dans la revue étudiante Disharmonies n°40 en juin 2013 puis je l’ai repris et modifié pour publication ici en décembre 2017.


[Collectif] Rêver le progrès, 5 nouvelles d’anticipation

12 novembre 2017

Rêver le progrès

Référence : Fabien Clavel et Isabelle Périer (éd.), Rêver le progrès. 5 nouvelles d’anticipation (nouvelles d’Isaac Asimov, Ray Bradbury, Fabrice Colin, Johan Heliot et H.G. Wells), Flammarion, coll. « Étonnants classiques », 2017.

Quatrième de couverture :

Isaac Asimov – Ray Bradbury – Fabrice Colin – Johan Heliot – H.G. Wells
« Le Nouvel Accélérateur » inventé par le professeur Gibberne promet de défier les lois de la physique et de décupler les pouvoirs de l’homme. Une avancée sans risques ? « Nous verrons ! » conclut avec désinvolture son acolyte. Quand Eckels entend parler d’une expédition dans le passé, il est prêt à avancer une ronde somme pour participer à l’aventure. Mais il apprendra à ses dépens que jouer avec le cours du temps n’est pas sans danger… Les cinq nouvelles réunies proposent une réflexion passionnante autour du progrès scientifique, dessinant les contours d’une humanité sans cesse augmentée, améliorée, artificialisée… mais jusqu’à quel point, et, surtout, à quel prix ?

Mon avis :

Cette courte anthologie destinée aux collégiens et aux lycéens regroupe cinq nouvelles de science-fiction sur le thème du progrès et du rêve scientifique (qui figurent actuellement au programme de français en 3e). Elle a été rassemblée par Fabien Clavel (lui-même écrivain de l’imaginaire) et Isabelle Périer (enseignante, chercheuse et auteure de jeux de rôle, malheureusement morte il y a quelques semaines).

Le volume s’ouvre sur une courte (3 pages) interview de Pierre Bordage, l’un des écrivains de SF français les plus connus actuellement. Elle permet d’avoir son avis sur la définition du genre, mais aussi sur ses rapports avec des enjeux sociaux, technologiques et économiques actuels de mouvements comme le « transhumanisme ». C’est court, mais ça a l’avantage de rappeler aux élèves qu’il y a « aussi » des écrivains encore vivants.
Suit une histoire du genre de la SF en une douzaine de pages denses mais synthétiques, quasiment un mini-cours, qui donne à peu près tout ce qu’on peut espérer comme informations de base sur le genre. Le thème du progrès dans la SF est ensuite abordé en 6-7 pages intéressantes mais qui ont le défaut de dévoiler l’intrigue de plusieurs des nouvelles du livre. Une courte présentation des différents auteurs conclut ce dossier introductif.

Les nouvelles elles-mêmes sont réparties en trois groupes :
– « Améliorer l’humain » regroupe Le Nouvel Accélérateur d’H.G. Wells et Potentiel humain 0,487 de Fabrice Colin.
– « Vers une vie artificielle » regroupe Satisfaction garantie d’Isaac Asimov et L’Ami qu’il te faut de Johan Heliot.
– Enfin, « Défier l’espace-temps » contient une seule nouvelle : Un coup de tonnerre de Ray Bradbury.

Un dossier conclusif contient un glossaire en deux pages, de brèves questions aidant à la compréhension des nouvelles, deux groupements de textes (« La figure du savant » et « La société de contrôle »), des propositions d’activités d’éducation aux médias sur le thème « L’Homme 2.0 », et pour finir des éléments d’analyse sur le film Bienvenue à Gattaca. Il y a aussi un cahier central d’images en couleur avec des cases de BD et des images de films (comme très souvent dans les éditions parascolaires).
Je n’ai pas regardé tout le dossier en détail : à vue de nez, ce sont des pistes intéressantes, notamment les groupements de texte qui permettent de mettre le nez dans des extraits de romans de Mary Shelley, Jules Verne, Alain Damasio et Aldous Huxley.

Je reviens sur les nouvelles elles-mêmes. Toutes sont des réussites en leur genre, et elles ont le mérite de montrer des auteurs de générations très différentes et de styles variés, y compris des auteurs français et encore vivants.

La nouvelle de Wells, Le Nouvel Accélérateur, est bien choisie : en dépit de son ancienneté, elle n’a rien perdu de son intérêt et je reste soufflé de voir le nombre de grands thèmes de la SF qui ont été traités pour la première fois par cet auteur. Dans celui-ci, l’élixir capable d’accélérer plusieurs milliers de fois le fonctionnement d’un organisme humain semble pressentir la soif de vitesse frénétique de l’économie contemporaine et l’absence de scrupule des scientifiques plus soucieux de commerce que d’éthique… tout en laissant entrevoir la façon dont ils se plongent eux-mêmes dans des périls redoutables, via un traitement rigoureux de l’invention en question (si on peut se déplacer plusieurs milliers de fois plus vite, c’est bien, mais… les vêtements risquent de prendre feu à cause du contact de l’air).

Potentiel humain 0,487 de Fabrice Colin traite principalement du thème du cyborg, mais aussi de la dérive de la technologie quand elle est dictée par des intérêts économiques. Un gérant de station-service voit son associé sacrifier ses membres les uns après les autres et les vendre à des multinationales pour les faire remplacer par des prothèses bardées d’affichages publicitaires, le tout afin de faire face aux dettes de son commerce qui marche mal. Atteint par le « syndrome de Coppélia », l’associé perd peu à peu son humanité. La progression de l’intrigue est savamment dosée et le dénouement fait réfléchir… en dépit d’une « morale » finale qui tombe dans une misanthropie facile à mon goût.

Isaac Asimov est un auteur incontournable dans une anthologie comme celle-ci. Satisfaction garantie a l’avantage de se placer du point de vue d’un personnage féminin technosceptique qui va trouver un moyen inattendu d’échapper aux attentes accablantes de son rôle d’épouse parfaite d’un employé de haut rang d’une firme de robotique. De façon assez inattendue pour ce que je connaissais d’Asimov, c’est une nouvelle qui supporte bien une lecture féministe. Elle reprend aussi des ficelles tenant plus du théâtre que de la SF proprement dite, et trouve ainsi une portée universelle, plus que si Asimov s’était attardé sur le détail des technologies employées.

L’Ami qu’il te faut de Johan Heliot est la nouvelle qui pousse le plus loin la dystopie (encore plus que la nouvelle de Colin). Elle met en scène un adolescent insupportable dans une société eugéniste et réserve aux lecteurs une chute assez glaçante. Je crois qu’un public d’ados collégiens ou lycéens ne pourra pas y rester indifférent. A titre personnel, en revanche, je ne sais pas trop quoi en penser. De bonnes idées, c’est sûr, et beaucoup d’ironie acide, mais je ne sais pas si le style m’a convaincu.

Je ne reviens pas sur la nouvelle de Bradbury, Un coup de tonnerre, qui est pour moi un classique indéboulonnable de la nouvelle de SF en matière de voyage dans le temps et de détraquement de l’Histoire. Juste un mot sur son style : je n’en ai compris toute l’originalité que peu à peu, mais il est vraiment irremplaçable dans son écriture à la fois énergique et d’une grande poésie (ce qui est nettement moins incompatible qu’on l’imagine souvent).

L’anthologie me semble donc très intéressante dans la variété d’approches du thème, de styles et d’époques variées qu’elle donne à découvrir. Je lui ferai cependant deux reproches :
– Premièrement, les nouvelles sont souvent très sombres, et seule celle d’Asimov se détache (un peu) du lot à ce titre. J’aurais apprécié quelque chose d’un peu moins unanimement catastrophiste, qui essaie aussi d’envisager comment les choses pourraient mieux tourner. Ce n’est pas parce que de nouvelles technologies et les dérives ultralibérales des sociétés actuelles laissent craindre le pire qu’il faut s’interdire d’imaginer aussi des solutions possibles (au contraire !). Ce défaut n’a cependant rien de rédhibitoire, car le choix des nouvelles revient aux anthologistes et a le mérite de la cohérence, surtout pour des nouvelles proposées comme autant de points de départ pour la réflexion des élèves.
– Deuxième reproche : cette anthologie ne contient aucune écrivaine. Or il doit bien y avoir aussi des femmes nouvellistes de science-fiction, depuis le temps ! Quand bien même les générations anciennes n’offriraient vraiment aucun nom d’écrivaine dont les textes pourraient correspondre, je m’attendais à en trouver au moins parmi les textes d’auteurs encore vivants (je pense à des écrivaines comme Catherine Dufour ou Sylvie Lainé, pour n’en citer que deux). Ce second défaut me semble plus grave, car il perpétue une représentation fausse du paysage littéraire de la science-fiction auprès des jeunes générations. Même les groupements de texte n’offrent qu’une romancière (Mary Shelley, qui a largement mérité sa place parmi les plus grands classiques du genre). C’est trop peu ! À l’heure où la place absurdement restreinte accordée aux écrivaines dans les programmes de Lettres, à tous les niveaux (du collège jusqu’aux concours de la fonction publique), est de plus en plus souvent dénoncée, il revient aussi aux éditeurs d’anthologies de veiller à mieux équilibrer les choses.

Cet avis a d’abord été publié sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 12 novembre 2017, puis revu pour publication ici le même jour.


[Film] « Snowpiercer, le Transperceneige », de Bong Joon-ho

28 novembre 2013

Snowpiercer, le Transperceneige, Bong Joon-ho, 2013La sortie de l’adaptation au cinéma réalisée par le Coréen Bong Joon-ho (réalisateur de The Host) est l’occasion de redécouvrir ou, en ce qui me concerne, de découvrir, Le Transperceneige, BD française de science-fiction post-apocalyptique assez sombre aux allures d’allégorie politique. Bong Joon-ho donne une adaptation très différente de la BD d’origine, mais qui en respecte les grandes lignes pour mettre l’intrigue au service d’un film d’action intelligent, quoique sombre et entraîné par les conventions du genre à une surenchère de violence.

De la bande dessinée…

Le Transperceneige a été créée en 1982 par  Jacques Lob (au scénario) et  Alexis (au dessin). Malheureusement, Alexis meurt après avoir dessiné dix-sept pages. Le dessinateur Jean-Marc Rochette prend le relai et la BD peut être achevée. Elle rencontre alors un gros succès. Lob meurt en 1990. Mais un deuxième et un troisième tomes paraissent dans les années 1990-2000 avec un autre scénariste,  Benjamin Legrand. Malgré cela, la BD s’acheminait vers l’oubli jusqu’à ce qu’une édition coréenne pirate permette au réalisateur Bong Joon-ho de lire la BD : conquis, il décide d’en réaliser une adaptation libre au cinéma.

Le pitch de la BD en deux mots : le monde a été ravagé par un cataclysme dont on ne connaît pas bien la nature au début ; tout ce qu’on sait, c’est que le monde est devenu une étendue de neige glaciale où l’humanité ne peut plus survivre. Au beau milieu de ces déserts glacés, l’humanité survivante s’est calfeutrée dans les wagons d’un gigantesque train, le Transperceneige, qui roule sans fin au milieu des étendues arides. Dans ce train, les travers de la société humaine transparaissent aussi bien que dans les anciennes villes : les plus riches ont droit aux wagons de première classe en tête du train, tandis que les plus pauvres s’entassent en queue dans des wagons à bestiaux, survivant tant bien que mal dans ces conditions de vie épouvantables. L’histoire commence lorsqu’un misérable loqueteux quitte son wagon de queue pour tenter désespérément de rejoindre des wagons un peu plus habitables.

À ma honte, je dois avouer que je ne connaissais pas du tout cette BD, alors que je pensais être à peu près au courant des grands classiques de la BD de SF des années 1980… L’occasion de combler une lacune, donc ! J’ai pris le parti de lire la BD avant d’aller voir le film, mais je n’ai pu mettre la main que sur le premier tome, qui forme déjà une intrigue complète. C’est de la SF noire solide, le huis clos oppressant dans le train aux allures de fin du monde fonctionne très bien et la seconde lecture d’allégorie politique (voire philosophique) ajoute à l’intérêt de l’ensemble. L’intrigue m’a paru très resserrée, parfois au point de me faire regretter qu’on n’en sache pas plus sur les détails de cet univers, mais il vaut mieux que l’histoire soit passée par-dessus tout, car, de, cette façon, le rythme ne faiblit pas et on ne quitte pas des yeux les grandes lignes de l’intrigue et de l’univers lui-même.

… au film

Venons-en au film. Je l’ai trouvé très bon, dans la catégorie « film d’action intelligemment conçu ». Le scénario contient pas mal de différences de détail et d’innovations par rapport à la BD, mais en conserve le principe général, l’état d’esprit et la réflexion politico-philosophique.

Le scénario va du bon à l’excellent, les deux heures sont densément utilisées, tous les côtés classiques ou prévisibles de l’histoire sont évités ou ingénieusement négociés pour éviter les gros poncifs (autrement dit, même dans les moments les plus attendus, on évite ces fameuses répliques hollywoodiennes creuses qui vous arrachent des soupirs ou des yeux au ciel). Les « méchants » sont tous très réussis, chose très importante dans un film à suspense. Les personnages principaux sont nuancés, ni tout noirs ni tout blancs. Et la dernière partie du film est riche en rebondissements bien trouvés qui maintiennent l’intérêt jusqu’au bout. Un certain nombre de choses à la toute fin sont laissées dans l’incertitude pour le plus grand bien du scénario (1).

L’image, les décors, costumes, lumières etc. sont très soignés même si ça reste un brin esthétisant par endroits. On sent un cinéaste aux commandes. Le montage arrive à générer l’angoisse et à alimenter la tension dramatique sans tomber dans la frénésie, le rythme du film est vraiment travaillé (plus lent et mieux dosé que ce qu’aurait fait un blockbuster attendu). La musique entretient à souhait l’angoisse et la peur, et les acteurs s’en tirent très bien.

Un choix du film qui contribue à rendre son visionnage éprouvant et qu’on pourrait lui reprocher, c’est une certaine surenchère dans la violence par rapport à la BD. C’est vraiment une tuerie, même si heureusement il n’y a pas que de ça. Ce qui fait la différence avec un film d’action bas du front, c’est l’absence de complaisance ou d’esthétisation de la violence la plupart du temps. D’abord parce que, comme les personnages sont bien posés, on a vraiment mal pour eux. Mais aussi parce que le film recourt parfois à l’humour grinçant et au grotesque, au point que j’ai parfois pensé aux sketches les plus noirs des Monty Python (mais c’est sûrement parce que j’ai revu leurs films récemment : en fait, on pourrait plutôt comparer ça à un film comme Brazil). Il y a des scènes extrêmement réussies de ce point de vue, comme celle du pont Ekaterina ou de l’école.
Cela dit, je me demande quand même si on avait besoin de tuer ou d’abîmer autant de personnages en cours de route… même la BD est moins meurtrière que ça. Il y a une part de saturation inutile dans les images de violence, comme dans pas mal de films récents. On pouvait faire aussi peur sans montrer autant de sang et de bouillie. Mais le film a la qualité d’être très loin de se résumer à ça ou de se laisser aller à la facilité de ce point de vue. Cette façon de coller à la tendance générale actuelle dans les films d’action me semble simplement limiter l’ambition du film, qui ne réussit qu’à être un exemple particulièrement bien ficelé de ce qui se fait en ce moment dans ce genre de film, plutôt qu’un film d’auteur complet qui saurait s’affranchir vraiment de ces conventions afin de développer une réflexion et une esthétique pleinement originales.

J’aurais tendance à conseiller de prévoir de voir le film à plusieurs et d’aller se boire un verre ou faire des trucs qui donnent le moral après, quand même. Le film partage la réflexion politico-philosophique de la BD et la rend même encore plus noire, même si elle n’est pas complètement désespérée non plus.

(1) <Quelques révélations sur le film :> La part de bluff et de manipulation dans les révélations de Wilford à Curtis à la fin, ou encore la part d’hallucination dans les combats finaux avec le tueur sadique qui se relève miraculeusement… <Fin des révélations.>

Message initialement publié sur le forum elbakin en octobre 2013, rebricolé ensuite.


[Film] « Le Congrès », d’Ari Folman

17 septembre 2013

LeCongres-AriFolman

Le Congrès est un film de science-fiction réalisé par Ari Folman, qui en signe aussi le scénario, adapté d’un roman de l’écrivain polonais Stanislas Lem, Le Congrès de futurologie, paru en 1973. Stanislas Lem (1921-2006) est plus connu pour un autre de ses romans, Solaris, plusieurs fois adapté au cinéma. Ari Folman, lui, s’est surtout fait remarquer avec Valse avec Bashir, un film d’animation documentaire sur le conflit israélo-libanais qui avait remporté de nombreux prix. Le film est une co-production américaine, luxembourgeoise, israélienne et polonaise.
Je n’ai pas (encore) lu le roman dont Le Congrès est adapté, et je ne le critiquerai donc pas en tant qu’adaptation. D’après ce que j’ai pu lire, Folman a gardé une certaine autonomie par rapport au roman et a modifié ou accentué des choses pour se rapprocher des enjeux technologiques actuels (le roman est une évocation des dictatures d’Amérique du Sud, ce qui se voit beaucoup moins dans le film, alors que ce dernier développe une réflexion très critique sur les évolutions récentes et futures de l’industrie du cinéma et sur la massification des nouvelles technologies). En tout cas, regardé en tant qu’œuvre autonome, le film s’en sort très bien.

L’histoire commence en 2013. Une actrice américaine sur le retour, Robin Wright (qui joue son propre rôle dans le film : elle s’est fait connaître pour ses rôles dans Princess Pride et Forrest Gump), se voit proposer une offre de dernière chance par la compagnie Miramount : se faire scanner pour devenir une actrice numérique, c’est-à-dire céder à la compagnie les droits sur son image et son jeu sur tous supports et sur tous sujets. Miramount possèdera l’image « Robin Wright » tandis que la vraie Robin Wright s’engagera à ne plus jamais jouer de rôle où que ce soit.

Wright est d’abord excédée par les implications d’un pareil contrat. Mais son fils Aaron est atteint du syndrome d’Usher, une maladie probablement incurable et dont les soins coûteront évidemment beaucoup d’argent…
Toute la première partie du film tourne donc autour du monde du cinéma et des conséquences des nouvelles technologies sur les relations entre les acteurs et les producteurs. Elle prend son temps, avec un côté drame psychologique, et est littéralement portée par les excellentes performances des acteurs (Robin Wright elle-même et aussi Harvey Keitel). Les éléments proprement « science-fictifs » restent discrets mais montent en puissance doucement.

Ils ne prennent vraiment leur essor qu’avec la seconde partie du film : Wright accepte le contrat, elle se fait scanner et l’intrigue bondit vingt ans plus tard. C’est là que le film bascule en animation, ce qui s’accorde très bien avec la société que dépeint Folman… et avec le « tournant dickien » de l’intrigue, qui joue de plus en plus sur les couches d’illusion et de réalités imbriquées jusqu’à l’inextricable.
Le propos politique du film atteint là sa plus grande force, lorsque Wright se trouve confrontée à une nouvelle « révolution technologique » que Miramount s’apprête à révéler au public à l’occasion du « Congrès de futurologie ». Dans l’intervalle Miramount a pris de plus en plus d’importance dans la vie quotidienne, et sa nouvelle invention va bouleverser de fond en comble la vie des gens et la réalité elle-même, avec des conséquences qui feraient passer le « simple » scan d’acteurs pour une broutille.
Wright a fort à faire pour démêler les événements, et les spectateurs aussi : le scénario devient sans doute un peu désordonné… mais il donne toujours autant à réfléchir, aborde frontalement et avec force la question de la société du divertissement, de la course à la technologie, des usages des nouvelles technologies par les multinationales qui pèsent lourdement sur les évolutions sociales et tentent de plier l’éthique à leurs intérêts.

Ce n’est pourtant pas un film de pure réflexion, car l’ensemble reste souvent non résolu, voire simplement esquissé, mais les questions sont posées, et surtout, en termes de cinéma, on s’y retrouve : l’animation est superbe, créative, utilisée avec ingéniosité, il y a des scènes et des plans excellents, et l’atmosphère de ce monde troublant est très bien installée puis entretenue. L’aventure de Robin Wright se perd entre le rêve, l’hallucination et le cauchemar, dans une poésie qui oscille entre la mélancolie et les paradis artificiels.

Il y a énormément de choses à en dire, ne serait-ce que sur l’emploi génial de l’animation pour aborder ces sujets-là. L’animation en 2D oscille savamment entre le pastiche des vieux cartoons, l’esthétique psychédélique des années 1980, et l’esthétique… actuelle, celle des animations en Flash à deux balles, avec leur côté très plat et figé, et des icônes tout en couleurs des réseaux sociaux, des sites Web et des applications pour smartphones. Ce monde facebookisé et googlisé où toutes les interfaces sont simplifiées à outrance et parées de couleurs joyeuses comme pour infantiliser les adultes en leur faisant oublier les « détails » techniques et les conséquences des technologies qu’on leur fait adopter. Le tout sur un refrain savamment programmé de « révolution technologique » martelé à coups d’annonces marketing — l’une des scènes est une parodie assassine des annonces commerciales gouroutesques d’un Steve Jobs.

Je crois qu’il est important de voir ce film pour se faire son propre avis, car, selon les opinions, le mélange peut sembler prendre plus ou moins bien, le scénario et la fin peuvent convaincre plus ou moins, etc. Mais l’ensemble est très honorable et donne matière à réflexion.

Ce film a un côté « OVNI esthétique de SF » qui fait plaisir à voir. On pourrait tenter des rapprochements avec d’autres films d’animation. Le côté « personnages toons et critique sociale pessimiste » rappelle les films animés de Ralph Bakshi (non pas Le Seigneur des anneaux, son film le plus connu en France, mais les autres, comme Heavy Traffic et Cool World, même si Folman ne va pas jusque là dans le trash). Le vertige dickien me rappelle un peu l’excellent A Scanner Darkly de l’Américain Richard Linklater (adapté de Substance mort de Philip K. Dick et sorti en 2006), un film d’animation en rotoscopie où un agent incarné par Keanu Reeves se perd peu à peu dans un dédale d’hallucinations. Et on pourrait aussi penser au tout aussi excellent Paprika du Japonais Satoshi Kon (2006 aussi), pour tout l’aspect « fusion entre rêve et réalité » et l’emploi de la mise en abyme pour nourrir une réflexion sur le cinéma et l’image en général. Sans atteindre peut-être le niveau de ce dernier film, qui est pour moi un chef-d’œuvre, Le Congrès reste une excellente surprise, qui mérite le déplacement et montre que Folman est décidément un réalisateur à suivre.

Cette critique a été postée sur le forum elbakin.net en juillet 2013, et légèrement rebricolée ensuite.


Timothy Zahn, la trilogie de Thrawn (univers de la Guerre des étoiles)

15 mars 2013

Référence : Star Wars, la Guerre des étoiles. Tome 2 : la trilogie de Timothy Zahn (L’Héritier de l’Empire, La Bataille des Jedi, L’Ultime Commandement), Paris, Omnibus, 1995, 1066 pages.

Notez que cette trilogie a été rééditée depuis sous le titre La Croisade noire du Jedi fou, que je n’emploierai pas ici parce qu’il est laid et discutable. J’aurais plutôt tendance à parler de « la trilogie de L’Héritier de l’Empire » ou de « la trilogie de Thrawn », du nom du principal adversaire qu’y affrontent les héros.

Retour sur La Guerre des étoiles

La sortie au cinéma de la première trilogie de films La Guerre des étoiles du réalisateur américain George Lucas, entre 1977 et 1983, est un coup de tonnerre dans le milieu de la science-fiction américaine et le point de départ d’un des plus gros et des plus rentables univers de franchise multisupports. L’univers s’est considérablement agrandi depuis. La trilogie de 1977, rajeunie et retouchée, a connu une deuxième sortie au cinéma en 1997 sous le nom d’édition spéciale. Une deuxième trilogie dirigée par George Lucas, les « Épisodes I à III », dont l’intrigue est située avant la première et relate l’origine de Dark Vador, est sortie entre 1999 et 2005 ; une série animée, Clone Wars, a couvert les périodes intermédiaires entre les films de la deuxième trilogie ; d’innombrables romans, comics, jeux vidéo, jeux de société, sont venus étendre l’univers dans toutes les directions, sans parler des produits dérivés de toute sorte assurant sa diffusion aux quatre coins du monde jusqu’à aujourd’hui. George Lucas a revendu son studio, Lucasfilm, à Disney en octobre 2012, et une troisième trilogie de films est déjà en route, qui se déroulera cette fois après la trilogie de 1977 (c’est-à-dire les « Épisodes IV à VI ») et constituera les « Épisodes VII à IX » (malgré les multiples déclarations de Lucas qui assurait avoir « terminé son histoire »).

On connaît bien la place énorme que La Guerre des étoiles a prise dans la culture. On se demande souvent pourquoi ces films ont obtenu un tel succès. Mais à cette question, je ne répondrai pas en leur trouvant une portée symbolique universelle qu’ils n’ont pas plus que beaucoup d’autres films de cette époque, ni en essayant d’inventer à George Lucas une culture érudite ou une maîtrise des mythologies du monde qu’il n’avait pas – on peut tout au plus évoquer à ce sujet le trop fameux Campbell et son Héros aux mille et un visages, lequel, soit dit en passant, est très loin d’être une référence pour les chercheurs qui étudient vraiment les mythologies.

À mes yeux, le succès s’explique plutôt par les qualités proprement cinématographiques de ces films (les effets spéciaux, la musique de John Williams, les acteurs, les dialogues), qui les ont élevés au-dessus des films de série B voire Z de science-fiction auxquels ils empruntaient la plupart des éléments de leur univers et de leur intrigue (c’est une banalité que de rappeler que La Guerre des étoiles est tout sauf un univers novateur, mais plutôt un assemblage assez opportuniste de grosses ficelles qui marchent : la différence, c’était que les films étaient très bien faits pour l’époque).

Ajoutons à cela le côté « films-cultes » rapidement acquis par la trilogie aux États-Unis, l’influence disproportionnée de la culture américaine en Europe qui y assure leur diffusion… mais aussi, tout simplement, le fait que cet univers de fiction dépasse rapidement les films proprement dits pour s’étendre à d’autres supports, ce qui lui permet de s’élargir et de s’enrichir considérablement, dès avant la sortie de la deuxième trilogie.

Comment a été conçue la trilogie de Timothy Zahn ?

Et donc, parmi ces autres supports, on trouve notamment des romans. De nos jours, des romans dans l’univers de la Guerre des étoiles, on en compte des centaines, et la plupart d’entre eux ont mauvaise réputation, y compris auprès des fans. Pourtant, si la publication de romans de commande dans cet univers a commencé extrêmement tôt et s’est faite dès le départ sous le contrôle de George Lucas (preuve que Lucas a toujours été un homme d’affaires au moins autant qu’un cinéaste), elle n’a pas toujours été aussi intense, ni aussi industrielle. Et certains de ces romans se sont vite distingués, par leurs qualités propres ou leur importance dans l’expansion de l’univers des films. La trilogie écrite sur commande par Timothy Zahn et publiée entre 1991 et 1993 compte sans conteste parmi les plus appréciés de ces romans.

J’ai lu cette trilogie pour la première fois il y a déjà de longues années, à la fin des années 1990. Avec tout le foin qui est fait actuellement autour d’une future troisième trilogie (dont on sait déjà qu’elle développe une intrigue originale et non pas une adaptation de romans ou de comics), j’ai éprouvé le besoin de la relire, pour voir si je l’apprécierais toujours. Je l’ai relue dans la même édition que je m’étais procurée à l’époque : la traduction intégrale regroupée dans le tome 2 des Omnibus Star Wars, une collection pratique avec son moyen format, ses couvertures solides et son côté « pavés pleins d’aventures » qui m’a toujours bien plu. Je passe en revanche rapidement sur la couverture, ornée d’un kitschissime portrait de George Lucas en majesté, tout de barbe poivre et sel, avec un regard qui je suppose essaie de faire « visionnaire » (le nom de l’auteur des romans, quant à lui, figure en tout petit en bas).

ZahnTrilogieDeThrawn

Les romans sont précédés par deux petites préfaces, l’une dans le style « nostalgie » par le traducteur Michel Demuth, l’autre plus informative par Patrice Duvic (mais qui est ce type, d’ailleurs ? Réponse sur Wikipédia : il a pas mal travaillé comme anthologiste, critique ou directeur littéraire dans les milieux de l’édition des littératures de l’imaginaire).

Et donc, après ça, on se plonge dans plus d’un millier de pages bourré à craquer d’aventures galactiques. Oui, mais… est-ce que c’est vraiment du bon ? Nous allons voir ça, mais, pour commencer, il faut dire un mot de Timothy Zahn et du contexte dans lequel il a publié sa trilogie.

Timothy Zahn, comme on l’apprend dans la préface de Duvic, est donc un écrivain américain né en 1951 à Chicago et qui a fait des études de physique avant d’abandonner sa thèse (en partie par contrainte : son directeur de thèse est mort) pour se consacrer à l’écriture. Quand on dit « se consacrer à l’écriture », dans le cas de Timothy Zahn, ça signifie avant tout publier un maximum de textes, en particulier des nouvelles dans des revues qui payent, afin d’essayer de vivoter correctement tout en préparant des romans et en priant pour que le tout se vende bien. C’est un profil d’auteur particulier, très différent par exemple de l’écrivain qui a un métier à côté pour vivre et publie des choses de temps en temps (et c’est le genre de début de carrière dans la SF qui serait nettement plus compliqué en France, où il y a très peu de revues consacrées aux littératures de l’imaginaire et où les nouvelles rapportent encore moins que là-bas !). Zahn publie ainsi beaucoup de nouvelles en peu de temps, remporte au passage un prix Hugo, et publie aussi plusieurs romans.

Bref, c’est un auteur encore jeune mais avec un bon début de carrière derrière lui, lorsqu’il se fait passer commande d’une trilogie de romans dans l’univers de La Guerre des étoiles.

Pour être tout à fait complet, il faut aussi avoir en tête les contraintes inhérentes à une commande de ce genre : contraintes de temps et de place, j’imagine, mais aussi contraintes liées à ce qui est permis ou non par Lucasfilm. À l’époque, George Lucas interdit aux auteurs de « l’univers étendu » de détailler les événements qui ont abouti à la création de l’Empire galactique, période qu’il compte traiter dans sa deuxième trilogie, qui en est alors à l’état d’ébauches de scénarios. Il ne faut donc pas s’étonner si Timothy Zahn ne fait que des allusions assez vagues à ces événements, notamment aux « Guerres cloniques » (traduction de l’époque pour « Clone Wars » : n’est-elle pas délicieuse ? C’est autre chose que « guerre des clones », quand même). Je serais assez curieux de savoir aussi si Zahn a dû respecter des contraintes en matière de style, par exemple, mais je n’ai pas trouvé d’informations là-dessus.

Autre difficulté à l’époque : « l’univers étendu » au delà des trois premiers films l’est alors beaucoup moins qu’aujourd’hui. Timothy Zahn doit inventer pratiquement à partir de rien un futur à l’univers des films, après Le Retour du Jedi. Et il ne dispose évidemment pas des sites ou des encyclopédies de fans sur Internet, alors nettement moins développé qu’aujourd’hui… Où puise-t-il son inspiration, alors ? Dans les conseils des gens de Lucasfilm, je suppose… mais aussi dans les pages du jeu de rôle publié en 1987 par West End Games, et qui avait déjà accompli un gros travail d’extrapolation à partir des moindres détails des films dans le but de permettre à des groupes de joueurs de vivre des aventures complètes dans tous les coins de la galaxie autour d’une table, avec quelques dés et des fiches de personnages. C’est là l’une des multiples dettes des cultures de l’imaginaire actuelles au jeu de rôle sur table, loisir hautement créatif et aussi grandiose qu’injustement méconnu du vulgaire.

Donc, Zahn publie sa trilogie en 1991-1993, et elle remporte un succès immédiat. Pour autant, le statut de ce qu’a inventé Zahn était alors et reste toujours très précaire. Comme toutes les créations de « l’univers étendu », sa trilogie n’a de valeur que dans la mesure où elle n’est pas contredite par les futurs films, autrement dit par la « vision grandiose » de George Lucas. Et cela quelle que soit la qualité des créations de Zahn ou d’autres auteurs. Ce statut précaire des auteurs et la reconnaissance plus que relative de leurs créations, même lorsqu’elles sont de qualité, est une loi amère des univers de franchise. Les exemples sont innombrables : on pourrait citer Don Rosa et sa Jeunesse de Picsou élaborée pour Disney, mais aussi des auteurs ayant travaillé pour les univers de super-héros de Marvel ou Dark Horse, ou d’autres univers de science-fiction ou de fantasy. Zahn a tout de même réussi à laisser une trace durable dans « le canon », c’est-à-dire dans les films : le nom de Coruscant, la planète-capitale de la galaxie dans la deuxième trilogie de films, est au départ une invention de Zahn, de même que quelques autres détails.

Que raconte la trilogie de Thrawn ?

La trilogie écrite par Timothy Zahn est située cinq ans après Le Retour du Jedi. Après sa victoire décisive sur l’Empire lors de la bataille d’Endor, la Rébellion a su inverser le rapport de forces et a désormais l’avantage dans la guerre. L’Empire n’occupe plus qu’un quart des mondes qu’il dominait auparavant. Les héros de la Rébellion ont pris Coruscant, la planète-capitale de l’Empire, et ont fondé la Nouvelle République. La princesse Leia est désormais mariée à Han Solo et enceinte de jumeaux qui s’annoncent dotés d’une grande sensibilité à la Force. Elle prête son aide et son expérience de diplomate à la politicienne Mon Mothma dans les relations délicates avec les systèmes planétaires qui hésitent encore entre l’Empire et la République. Luke Skywalker, dernier Jedi de la galaxie, recherche des informations sur l’ancien Ordre Jedi afin d’en fonder un nouveau, et espère encore retrouver des Jedi survivants.

Mais pendant ce temps, aux confins de la galaxie, un nouveau chef militaire a pris la tête de la flotte spatiale de l’Empire : le Grand Amiral Thrawn, un extra-terrestre humanoïde à la peau bleutée et aux yeux rouges doté d’un sens de la stratégie hors du commun. Thrawn a mis au point une stratégie complexe pour inverser le cours de la guerre et rétablir définitivement la suprématie impériale. Cette stratégie, qui nous est dévoilée au fil des conversations entre Thrawn et son principal subalterne, le commandant Pellaeon, implique notamment de retrouver un entrepôt secret où l’empereur Palpatine a dissimulé divers outils technologiques que Thrawn mettra ensuite à profit de façon diaboliquement ingénieuse. Au programme, entre autres : les cylindres de clonage ayant servi pendant les Guerres Cloniques, un manteau-bouclier capable de rendre un vaisseau indétectable… mais Thrawn a également recours à un allié aussi puissant que dangereux : Joruus C’Baoth, clone d’un maître de Jedi de l’Ancienne République, qui a sombré à la fois dans la folie et dans le Côté Obscur de la Force. Or Joruus C’Baoth n’aime rien tant que contrôler totalement les esprits de quelques personnes. Pour se concilier ses services, Thrawn lui promet de lui remettre Luke Skywalker, ainsi que Leia et ses jumeaux Jedi…

Pendant ce temps, ailleurs encore, la mort de Jabba le Hutt a laissé un vide dans le monde des contrebandiers. Son remplaçant dans le rôle du chef de contrebande particulièrement doué et influent est un humain nommé Talon Kaarde, qui conserve une attitude neutre dans le conflit entre l’Empire et la Nouvelle République, et offre indifféremment ses services aux deux camps. L’assistante de Talon Kaarde est Mara Jade, une humaine particulièrement sagace. Mais Mara Jade a visiblement un lourd passé et beaucoup de secrets, parmi lesquels l’origine de ses talents dans l’utilisation de la Force… et sa haine sans bornes pour Luke Skywalker.

Au fil des tomes, le Grand Amiral Thrawn mène à bien ses desseins machiavéliques, tandis que la Nouvelle République, ébranlée sur ses bases fragiles, doit apprendre à connaître ce nouvel adversaire. Plusieurs autres personnages importants de la trilogie de 1977 sont également de retour, dont bien évidemment R2D2 et C3PO, mais aussi Chewbacca et Lando Calrissian. Zahn introduit également plusieurs autres nouveaux personnages, lieux ou engins importants : Nkllon et l’exploitation minière de Lando ; Kashyyk, la planète des Wookies ; la flotte Katana, une flotte perdue de l’Ancienne République ; Honoghr et les Noghri ; et j’en passe qui vous gâcheraient la surprise. Ah, et j’avais mentionné que Luke entraîne Leia à devenir une Jedi, avec sabre laser, empathie et télékinésie ?

Mon avis sur la trilogie de Thrawn

Venons-en enfin à la critique proprement dite : qu’en est-il de cette trilogie ? Eh bien, tout dépend de quel point de vue on se place.

Commençons par ce que Timothy Zahn ne fait pas : à relire ces trois romans, j’ai été frappé par la grande rareté des descriptions visuelles, un comble pour une trilogie supposée prolonger des films. Cela tient en partie aux choix stylistiques de Zahn, que l’on peut comprendre en feuilletant le livre : les paragraphes de plus de cinq lignes sont rares et il y a énormément de dialogues. Certainement pas le genre à consacrer un paragraphe entier à poser un décor. Cela ne prouverait rien en soi : il est tout à fait possible de planter un univers très visuel en quelques expressions bien placées égrenées au fil d’une scène (Jack Vance, par exemple, le fait très bien). Mais ce n’est pas le cas ici. Les indications sur les décors ou les personnages sont réduites au strict minimum et les extra-terrestres ou les vaisseaux ne sont souvent pas décrits du tout.

Dans une certaine mesure, c’est compréhensible : les romans reprennent en partie les personnages, décors, engins, créatures, etc. tout droit sortis des films, et s’adressent à des lecteurs qui ont toutes les chances de les avoir vus. On n’a donc pas de mal à imaginer à quoi peuvent ressembler les soldats et les militaires de l’Empire ou une passerelle de commandement d’un superdestroyer impérial, ou à se souvenir de l’allure générale du Faucon Millenium. Là où les choses deviennent beaucoup plus embêtantes, c’est lorsqu’on a affaire à des personnages, engins ou planètes entièrement nouveaux, et tout aussi peu détaillés ! À quoi ressemble le Wild Kaarde, le vaisseau du contrebandier Talon Kaarde, ou bien les « bombardiers d’assaut Cimeterre » et les « véhicules d’assaut de type Chariot » ? Pas la moindre idée. Quelle tête a un Aqualish ? No sé. Quelle allure ont les plantes des forêts de Myrkr ou de Wayland ? Aucune idée, je suppose que « ce sont juste des plantes, quoi »…

Là où les indications visuelles manquent, ce sont les noms qui prennent parfois le relai : la planète Kashyyyk, les fiers guerriers Noghri, le conseiller Borsk Feyl’lya, les Psadan et les Myneyrsh, les ysalamari, etc. Ce n’est pas moi qui vais refuser une bonne vieille rêverie sur des noms exotiques, et je ne demande qu’à être laissé libre d’imaginer ce que je veux autour. Mais par moments, le manque d’indications visuelles devient véritablement gênant pour s’imaginer les scènes. Si les personnages principaux restent succinctement décrits, bien d’autres éléments de l’univers sont réduits à de simples noms, et l’on est contraint de s’en tenir pour les vaisseaux à leurs noms propres ou à des noms de modèles. Un peu comme si on faisait lire à un extra-terrestre une histoire qui se déroulerait sur terre et où les véhicules seraient décrits uniquement à l’aide de noms de marques. Pratique.

Continuons par ce que Timothy Zahn fait bien : il a un don pour les scènes de conversation. Ce qui n’est pas rien, quand on sait à quel point il est difficile d’écrire de bons dialogues et de les insérer correctement dans le développement d’une histoire. Zahn, visiblement, a bien réfléchi à la question, et il sait très bien poser et entretenir une tension dramatique dans un simple échange de répliques accompagné de quelques détails sur les regards, les gestes, les attitudes ou les pensées des personnages. Il parvient aussi à donner des voix distinctes à ses principaux personnages, y compris ceux qu’il invente entièrement. Les conversations entre le Grand Amiral Thrawn et le commandant Pellaeon, par exemple, sont des scènes typiques situées dans la droite ligne des films et qui montrent très bien le déploiement des plans machiavéliques de l’Empire pour reprendre la main sur la fragile Nouvelle République ; mais beaucoup d’autres scènes-clés des romans consistent en des dialogues entre plusieurs personnages qui essaient de se tromper ou de se percer à jour mutuellement. En fait, à relire la trilogie, je me disais qu’il serait très facile d’en tirer une adaptation en feuilleton radiophonique… et j’ai découvert peu après qu’il y en a eu une.

Autre qualité de Zahn, mais moins singulière : l’intrigue est bien ficelée et généralement bien rythmée (à part peut-être un léger ralentissement dans L’Ultime Commandement avant la grande scène finale). Cette attention portée à l’intrigue est la marque de fabrique de beaucoup de romans anglo-saxons, au point que c’est un peu devenu un minimum en la matière.

Le gros problème de ces romans, lorsqu’ils sont mauvais, est qu’ils sacrifient à l’intrigue et à sa progression tout le reste, que ce soit le style, les personnages, la portée du propos, etc. Fort heureusement, ce n’est pas le cas de Zahn, et j’en viens ainsi à la troisième grande qualité de sa trilogie, celle qui a probablement fait le plus pour son succès : l’attention prêtée aux personnages, qui acquièrent une profondeur supplémentaire notable par rapport à ce qui était décrit dans les films. Luke Skywalker est devenu plus expérimenté et plus sage, et s’interroge sur l’avenir des Jedi. Leia s’entraîne à manipuler la Force et s’apprête à devenir mère ; elle se voue corps et âme à l’édification de la Nouvelle République, mais doit accepter ses limites. Han Solo est partagé entre son amour pour Leia, son attachement à la Nouvelle République et son peu de goût pour les discussions politiques ou diplomatiques sans fin. Chewbacca prend également un peu plus d’épaisseur grâce à la description des coutumes de son peuple. Les autres personnages des films sont tout aussi habilement exploités, en particulier l’Empereur Palpatine, dont l’ombre plane sur l’ensemble des romans : tous les personnages, aussi bien Thrawn que les Républicains, n’en finissent pas de solder l’héritage de complots et de pièges qu’il a laissé après lui.

Mais les créations originales de Zahn n’ont pas à rougir de la comparaison avec les grandes figures des films. Le Grand Amiral Thrawn est un personnage de « méchant » très réussi, qui fait constamment montre d’une intelligence redoutable. Durant toute la trilogie, chaque camp essaie de deviner et de déjouer la stratégie de l’autre, et, à ce jeu, Thrawn se révèle longtemps le meilleur. Thrawn n’est pas une imitation servile de Palpatine ou de Vador : moins effrayant en apparence, il est aussi beaucoup plus subtil dans ses procédés, puisqu’il ne sacrifie jamais inutilement ses troupes… mais son calme révèle rapidement la froideur d’un tyran totalitaire en puissance, déterminé à verrouiller toute la galaxie sous son contrôle. Même contraste intérieur chez Joruus C’Baoth, dont l’apparente majesté de Jedi dissimule un dément à l’humeur imprévisible et aux caprices destructeurs. Talon Kaarde, lui, est proche de Thrawn par son sang-froid et son caractère calculateur, mais il sert des valeurs toutes différentes. À vrai dire, Kaarde lui-même passe assez vite dans l’ombre de Mara Jade, excellent personnage fondé sur un dilemme intérieur que je vous laisse découvrir par vous-même, et qui tient très bien la réplique à Luke, Leia et à Thrawn lui-même.

Pour donner davantage de richesse à l’univers des films, Zahn multiplie les extrapolations de détail, notamment sur les techniques Jedi ou la psychologie des peuples extra-terrestres, mais aussi les technologies, les tactiques militaires, l’économie, etc. Le procédé est parfois un brin superficiel (par exemple, la fameuse « guerre psychologique » de Thrawn, qui étudie l’art des peuples qu’il affronte pour prévoir leurs réactions et leur tendre des pièges : c’est un peu facile… et curieusement, ce sont toujours des arts figurés, jamais de la musique ou de la poésie), mais il est employé systématiquement, et il faut avouer qu’il fonctionne très bien. L’écriture romanesque a le gros avantage de permettre de montrer toutes sortes de détails qui ne peuvent pas apparaître à l’image, notamment l’empathie et la télépathie des Jedi et plus généralement leur contact avec la Force.

Les romans de Timothy Zahn présentent donc de très nettes faiblesses de style, peut-être dues aux contraintes qui ont présidé à leur écriture (il faudrait lire les romans plus personnels de Zahn pour le savoir). De ce point de vue, la trilogie de Thrawn ne restera pas dans les annales de la SF américaine et encore moins des littératures de l’imaginaire en général : aucune commune mesure entre l’efficacité basique de Zahn, entièrement vouée à entretenir la tension dramatique, et le style à la fois plus travaillé et plus évocateur d’un Neil Gaiman ou bien (en Grande-Bretagne) d’un Terry Pratchett ou d’un China Miéville. Mais ces romans n’en restent pas moins à mes yeux une double réussite. Ils sont d’abord une réussite dans leur but premier, qui est d’étendre l’univers de la Guerre des étoiles en proposant un prolongement crédible des films : les personnages et l’univers non seulement sont vivants mais prennent une profondeur nouvelle, l’intrigue offre beaucoup de scènes hautes en couleurs et alterne savamment réflexion et action dans un mélange raisonnablement fidèle à l’esprit de la trilogie de 1977.

Mais en dehors de cela, cette trilogie est aussi un véritable ajout à l’univers de la Guerre des étoiles, qui se le réapproprie et le pousse dans des directions complètement nouvelles, où dominent des thèmes visiblement chers à Timothy Zahn, comme les intrigues politiques et les dilemmes moraux. La trilogie de Thrawn reprend en gros les mêmes ingrédients que les films, ce qui lui assure de ne pas décevoir les lecteurs-spectateurs, mais elle montre une galaxie où les enjeux ont changé : c’est un monde en demi-teinte, fait d’apparences trompeuses, de secrets et de lendemains incertains, où foncer au combat en hurlant ne suffit plus et où les héros brillants d’hier sont contraints de se méfier en permanence sans tomber dans la paranoïa, de se concerter, de s’interroger et de réfléchir habilement avant de passer à l’action… bref, d’acquérir une nouvelle maturité.

« La Guerre des étoiles que j’ai connue… » : un avis d’ancien fan

J’ai eu ma période Guerre des étoiles, comme pas mal de pré-ados dans les années 1990 au moment de la sortie de l’édition spéciale. Depuis, j’ai pris beaucoup de distance envers cet univers, pour toutes sortes de raisons :

  • La surexploitation commerciale de l’univers étendu.
  • Le fait que tout le monde parle de cet univers ou y fait allusion tout le temps, d’où gavage.
  • La personnalité de George Lucas, davantage homme d’affaire que véritable cinéaste, d’ailleurs réalisateur médiocre, comme l’ont prouvé la deuxième trilogie et Indiana Jones IV (on attend toujours les petits films indépendants de SF exigeante qu’il se promettait bruyamment de réaliser après La Revanche des Siths), par ailleurs prompt à se déclarer sceptique sur la démocratie, opposé à la représentation des minorités sexuelles dans son univers (il se préfère le créateur d’une galaxie peuplée d’extra-terrestres incroyablement variés mais tous résolument hétérosexuels).
  • L’univers lui-même, rendu de plus en plus manichéen par la mise en avant écrasante du conflit peu subtil entre Jedi et Sith dans la deuxième trilogie, et qui tend toujours vers une représentation ordinairement crypto-coloniale des extra-terrestres (Jar-Jar Binks n’étant que le fond d’un puits déjà largement creusé par beaucoup d’autres : on oscille entre l’exotisme de pacotille et la vieille pub Banania).
  • Son symbolisme naïf et conservateur, que seuls quelques auteurs doués de l’univers étendu savent nuancer.

Et aussi, donc, une certaine déception devant la deuxième trilogie de films… due en partie aux belles rêveries que m’avait procurées la trilogie de Timothy Zahn. Il faut croire que je n’ai pas envie de troquer ses quelques allusions habilement évocatrices contre toute une trilogie de superproductions coûteuses.

Dans les livres de Zahn, l’Ancienne République est plus lointaine et les Guerres Cloniques sont tout ce qu’on imagine facilement que pourrait être un conflit à l’échelle galactique employant des technologies de science-fiction : une horreur absolue, dont chacun conserve un traumatisme vivace. Difficile de croire à l’ardeur belliqueuse de Yoda dans L’Attaque des clones ou aux animations Flash de Clone Wars après ça.

De même, dans la trilogie de Zahn, les Jedi restent des personnages rares et mystérieux, autant moines que guerriers, qui rendent la justice, recherchent la paix et se remettent constamment en cause. Pas les espèces de Superman à épées colorées qui tourbillonnent à l’écran et massacrent sans complexe dans la prélogie de 1999.

D’ailleurs, la Guerre des étoiles selon Zahn est, comme la trilogie de 1977, nettement moins centrée sur les Jedi que la prélogie : ils sont importants, certes, mais il y a de la place pour toutes sortes d’autres personnages et d’intrigues secondaires à côté. Or leur place dans la prélogie, et dans l’univers étendu lui-même, s’est faite de plus en plus étouffante au fil du temps.

On dira volontiers que j’accuse mon âge : les films que l’on a connus en premier seraient forcément meilleurs que ceux qui viennent ensuite. Cela ne me convainc qu’à moitié. Je pense plutôt que la trilogie de 1977 (et après elle l’édition spéciale de 1997) laissait ouvertes des interprétations du propos général des films que la prélogie est venue démentir, au profit de l’affirmation d’un propos d’ensemble qui s’est révélé au fil des films et m’a de moins en moins plu. Réaction que beaucoup d’autres ont partagée avec moi, d’ailleurs.

Au fond, je suis assez impatient que Lucas n’ait plus autant le contrôle de sa création, ou plutôt de ce qui était au départ sa création : d’autres que lui (au hasard Timothy Zahn) sont visiblement plus doués pour la prolonger et l’approfondir avec la maturité nécessaire. Ce ne serait ni la première ni la dernière fois dans l’histoire des univers de fiction…

Pour aller plus loin

D’autres réflexions sur La Guerre des étoiles ?

“Star Wars” despots vs. “Star Trek” populists par l’écrivain américain de SF David Brin (sur le site Salon, 15 juin 1999). Il manque parfois un peu de subtilité, notamment dans son analyse des œuvres littéraires antiques (sauf si vous aimez travailler à la machette), mais sa comparaison avec Star Trek et beaucoup de ses autres remarques sont bien intéressantes.

« How Timothy Zahn’s Heir to the Empire Turned Star Wars into Science Fiction », un très intéressant article de Ryan Britt sur le site Tor le 28 février 2003.

Le reste de l’univers étendu ?

Sur les autres romans, les comics, séries, etc. de l’univers étendu, je n’ai pas de conseils particuliers à donner, faute de les avoir lus. Notez qu’il existe une adaptation en comics de la trilogie de Zahn, intéressante au moins pour la façon dont elle donne forme et visage aux vaisseaux et aux personnages nouveaux. Je ne sais pas ce qu’elle vaut à part ça, mais d’après ce que j’ai pu en voir, il faut apprécier les graphismes anguleux. En dehors de Zahn, je n’ai essayé de lire qu’un seul autre roman de La Guerre des étoiles : Le Mariage de la princesse Leia de Dave Wolverton (1994), que j’ai abandonné après quelques dizaines de pages devant le traitement caricatural des personnages. Si vous voulez y jeter un œil, on le trouve notamment regroupé dans le volume 3 des romans Star Wars en Omnibus, avec plusieurs autres romans que je n’ai pas du tout lus.

Si vous avez une approche de cet univers proche de la mienne, je peux en revanche vous recommander le vieux jeu de rôle de West End Games, publié en 1987 et utilisant le D6 System. Il développe l’univers à partir des trois premiers films, et sa mise en page désormais juste un brin surannée a la même saveur de SF vintage que les version originales des films de 1977-1983… Plusieurs des suppléments de la gamme ont été consacrés aux romans de Timothy Zahn, et, comme le jeu de base, ils sont encore trouvables d’occasion.

Quels univers de space opera trouve-t-on qui soient à peu près dans le même genre que La Guerre des étoiles ?

Parmi ses prédécesseurs américains, il faut mentionner notamment le cycle de Mars d’Egar Rice Burroughs (adapté en 2012 par Disney/Pixar avec Andrew Stanton à la réalisation peu avant le rachat de Lucasfilm), et bien sûr le grand classique qu’est Dune de Frank Herbert (lui-même adapté à plusieurs reprises, en film par David Lynch en 1984, mais il y a aussi eu des adaptations télévisées).

En science-fiction française, je n’ai pas en tête de roman ou de cycle romanesque qui développerait un univers à une échelle équivalente (mais vous pouvez toujours aller voir du côté d’Omale de Laurent Genefort ou Gandahar de Jean-Pierre Andrevon, qui sont à l’échelle d’une seule planète). C’est plutôt la BD qui aurait l’équivalent, avec le grand classique qu’est L’Incal de Jodorowski et Mœbius et sa série dérivée La Caste des Métabarons dessinée par plusieurs dessinateurs. Lanfeust des étoiles, d’Arleston et Tarquin, a nettement moins bonne réputation (lisez plutôt le premier cycle, Lanfeust de Troy, qui relève de la fantasy : pas plus que ça ma tasse de thé, ce cycle, mais il n’était pas mal). Un peu plus ancien, Valérian et Laureline de Mézières, Christin et Tran-Lê est également un classique. Un brin moins connu de nos jours parce que le cycle est plus court et terminé depuis longtemps : les Loane Sloane de Philippe Druillet. Plus récent que tout cela, mais dans un mélange assumé entre Antiquité et SF, Le Fléau des dieux de Mangin et Gajić (2000-2006) est une valeur sûre (c’est un peu moins le cas des autres séries développant le même univers).

Au cinéma, je n’ai pas en tête de cycle de films qui donne dans le même genre, tant La Guerre des étoiles a occupé le terrain : il faut plutôt voir les films autonomes de vieille science-fiction américaine, sans oublier d’aller voir du côté de Métal hurlant (1981). En France, il y a toujours Le Cinquième élément de Luc Besson (1997)…

Du côté des séries télévisées, en revanche, il y a de quoi faire, entre Doctor Who (qui repose beaucoup sur le voyage dans le temps, élément absent de La Guerre des étoiles, et fait explicitement référence à la Terre, mais dont la nouvelle série lancée en 2005 donne joyeusement dans le space opera dans certains de ses épisodes, notamment les fins de saisons), Star Trek (principal univers concurrent de La Guerre des étoiles dès les années 1970), ou des séries comme Battlestar Galactica ou Babylon 5, voire Stargate SG-1 et ses séries dérivées. Du côté des dessins animés, comment ne pas citer Albator au Japon et Ulysse 31 la série franco-japonaise ?

Je connais un peu moins les jeux vidéo, mais il faut évidemment citer le mastodonte du genre qu’est Starcraft (1998) suivi de Starcraft II (2010), et les adaptations devenues des classiques de l’histoire du jeu vidéo comme Dune du studio français Cryo (1992) et Dune II : La Bataille d’Arrakis (Wetwood Studios, la même année).

Du côté des jeux de rôle à présent, en dehors des adaptations comme Star Wars, Dune, Babylon 5Metabarons etc., je ne peux pas ne pas mentionner les classiques que sont Traveller (1977), Empire galactique (1984), MEGA (1984) ou Fading Suns (1996). Plus récent (et français), Metal Adventures propose aux joueurs d’incarner des pirates de l’espace à la Albator dans une galaxie spacieuse. Et un petit détour par les jeux de figurines s’impose, puisque Warhammer 40 000 (1987) offre également un univers énorme et foisonnant, adapté par la suite sur divers autres supports.

La liste ne sera jamais complète, mais cela vous donne déjà quelques pistes pour continuer dans le space opera !


[Beau livre] Fabrice Blin, « Les Mondes fantastiques de René Laloux »

16 février 2013

LesMondesFantastiquesDeReneLaloux

Référence : Fabrice Blin, Les Mondes fantastiques de René Laloux, Chaumont, Le Pythagore, 2004.

Quittons un moment les mythes et les légendes lointaines pour revenir au cinéma d’animation, avec un beau livre consacré au réalisateur René Laloux.

Quatrième de couverture

«Le vrai cinéma, c’est l’animation !» Telle est la devise de René Laloux, réalisateur de trois longs métrages d’animation aussi superbes qu’atypiques: La Planète sauvage, Les Maîtres du temps et Gandahar. Personnage réputé pour sa verve gouailleuse et son humour incisif, René Laloux est un véritable auteur militant pour une certaine émancipation du cinéma d’animation. Metteur en scène avant tout, il a systématiquement confié le dessin de ses films à des artistes de talent tels que Roland Topor, Mœbius ou Philippe Caza. Mais par-delà sa diversité graphique, son œuvre fait preuve d’une cohérence remarquable puisque tous ses films font, par le biais allégorique de la science-fiction et du fantastique, l’objet d’une réflexion politique, sociale et philosophique.

Richement illustrée au moyen de documents rares, Les Mondes fantastiques de René Laloux est une biographie très complète, constituée d’une longue conversation avec l’intéressé, ponctuée d’analyses de ses films et retraçant de manière chronologique sa carrière et son parcours personnel. Cet ouvrage est, par ailleurs, enrichi de nombreux témoignages inédits de ses collaborateurs qui, par recoupement, permettent de se faire une idée assez précise d’un homme généreux dont l’œuvre intemporelle fait aujourd’hui partie intégrante du septième art.

Mon avis

Parmi les réalisateurs français de films d’animation dans la seconde moitié du XXe siècle, le grand public connaît surtout Paul Grimault et son chef-d’oeuvre Le Roi et l’Oiseau (1980), scénarisé par Jacques Prévert, à mi chemin entre le conte poétique et la parabole politique. René Laloux, réalisateur de trois longs métrages d’animation dans les années 1970 et 1980, reste moins connu, pour deux raisons probables : d’abord parce qu’il a œuvré dans un genre qui n’a été vraiment reconnu par la critique qu’assez tard, la science-fiction ; et aussi parce qu’il a eu l’audace de réaliser des films d’animation qui ne s’adressaient pas uniquement à un jeune public, à une époque où l’on considérait encore que l’animation était uniquement faite pour les enfants (un préjugé encore trop répandu aujourd’hui, malgré un nombre croissant de très beaux contre-exemples).

Laloux obtient pourtant un succès majeur avec son premier film, La Planète sauvage, en 1973, produit d’une collaboration avec le dessinateur Roland Topor. Mené à bien malgré de multiples obstacles, surtout financiers, ce film sera suivi de deux autres longs métrages très différents, également les produits d’une collaboration entre Laloux (toujours à la réalisation) et un dessinateur : Les Maîtres du temps en 1981, sur des graphismes de Mœbius, alias Jean Giraud (auteur d’Arzach et dessinateur de L’Incal et de Blueberry, entre autres), et Gandahar en 1987, sur des dessins de Philippe Caza (illustrateur et auteur de bandes dessinées, notamment de la série Le Monde d’Arkadi). À ces trois longs métrages s’ajoutent plusieurs courts métrages tout aussi marquants, parfois réalisés avec les mêmes artistes : citons principalement Les Dents du singe en 1960, Les Escargots en 1965 (avec Topor) et Comment Wang-Fô fut sauvé en 1987 (avec Caza), sans compter plusieurs autres projets abandonnés faute de moyens.

Un petit aperçu de ces films :

un (très) court extrait de La Planète sauvage qui montre assez bien l’univers de Topor (sur Youtube)

la bande-annonce des Maîtres du temps (1982) (sur Dailymotion)

une bande-annonce de fan pour Gandahar (sur Youtube)

La Planète sauvage, Les Maîtres du temps, Gandahar et Comment Wang-Fô fut sauvé sont en outre des adaptations d’œuvres littéraires : le premier adapte le roman de science-fiction Oms en série de l’écrivain français Stefan Wul (plus connu pour Niourk par exemple), le deuxième adapte L’Orphelin de Perdide du même, le troisième adapte Les Hommes-machines contre Gandahar de Jean-Pierre Andrevon (dont j’avais parlé ici en disant aussi un mot du film), tandis que le quatrième adapte la nouvelle du même nom de Marguerite Yourcenar dans son recueil Nouvelles orientales. C’est une autre singularité de Laloux que d’avoir permis à des auteurs français de science-fiction de bénéficier d’adaptations cinématographiques, parfois très peu de temps après la parution de leurs livres : la chose reste encore exceptionnelle aujourd’hui ! Telle est donc l’équation propre à la démarche de René Laloux pour ces quatre films : partir à la fois d’un texte et de l’univers visuel d’un artiste, les faire se rencontrer et prendre vie à l’écran par le biais de l’animation. L’un des talents incontestables de Laloux est d’avoir su ménager ces rencontres et d’avoir travaillé avec beaucoup d’habileté à la double adaptation que représentent la transformation d’un texte en scénario et celle d’un univers visuel figé en film animé.

Il faudrait aussi parler de la musique, la bande originale d’Alain Goraguer pour La Planète sauvage ou celles de Gabriel Yared pour plusieurs autres films ; et de l’attention prêtée à la technique de l’animation elle-même, très ambitieuse sur le plan artistique malgré les contraintes techniques et financières redoutables que devait affronter tout réalisateur de films d’animation à cette époque. Trois longs métrages d’animation, pour un réalisateur français à ce moment-là, cela tient de l’exploit : tous ont été accouchés dans la douleur, après des péripéties parfois réellement improbables.

Affiche de "La Planète sauvage" (1973)

Le livre de Fabrice Blin, paru en 2004 et terminé juste avant la mort de Laloux, est le premier ouvrage consacré à cette figure importante de l’animation française. Blin ne se cache pas d’être un grand amateur de l’œuvre de Laloux, et Les Mondes fantastiques de René Laloux n’est pas un ouvrage universitaire, mais une biographie artistique de Laloux doublée d’un beau livre du type « Dans les coulisses des films ». On y trouve plusieurs longs entretiens avec Laloux lui-même, mais aussi de nombreuses et superbes illustrations, mêlant des images des films et des esquisses ou documents techniques rares. Le livre a l’avantage de rendre justice au travail de Laloux sans tomber dans l’hagiographie, et il y parvient en donnant tout aussi longuement la parole aux nombreux collaborateurs du réalisateur : les trois artistes Roland Topor, Mœbius et Philippe Caza, les écrivains Stefan Wul et Jean-Pierre Andrevon (quel dommage que Marguerite Yourcenar soit morte en 1987 : j’aurais été curieux de la voir commenter le court métrage de Laloux !), mais aussi les producteurs, les compositeurs et les animateurs. L’ensemble fournit une mine d’informations sur les films de Laloux et sur le contexte dans lequel ils ont été créés. Le livre consacre pour finir quelques pages à l’œuvre de peintre de Laloux, que l’on découvre surréaliste dans la lignée de Chirico ou Ernst – mais la surprise n’est pas grande pour qui connaît bien ses films.

Sur la forme, le livre est très soigné : les quelque 190 pages en couleur et en papier épais bénéficient d’une mise en page claire et aérée, ménageant une lecture confortable, et j’ai eu le plaisir de ne trouver que de très rares coquilles. La grande taille des illustrations permet d’en apprécier le détail et les couleurs sont soignées.

Je ne trouve pas vraiment de défaut à ce livre, à moins de lui reprocher des manques qui n’entraient pas en réalité dans le projet de l’auteur. Dans une étude savante, on aurait aimé trouver plus d’informations sur l’accueil réservé aux films de Laloux par la critique et leur performance au box-office, ou l’histoire des différents studios avec lesquels René Laloux a travaillé à tel ou tel moment de son parcours, ou des fiches techniques détaillées sur chacun des films, ou encore des analyses de fond sur leur propos artistique, philosophique et politique. Mais le but de Fabrice Blin était manifestement plus modeste, et aussi plus nécessaire dans l’immédiat : rassembler des documents et des témoignages des artistes intéressés pendant qu’ils étaient encore en vie ! Sous cet angle, la réussite est complète, et le résultat fournit une base de travail importante pour les critiques et les chercheurs qui s’intéresseront aux films de Laloux dans les années à venir.

Bref, c’est le livre idéal pour tout cinéphile attaché aux films de Laloux, mais aussi pour toute personne appréciant les univers visuels des artistes avec lesquels il a travaillé et/ou recherchant des documents utiles sur cette période de l’histoire du cinéma d’animation en France.

Affiche des "Maîtres du temps" (1981)