Ursula K. Le Guin, « Le Langage de la nuit »

16 mars 2020

LeGuin-LangageDeLaNuit

Référence : Ursula K. Le Guin, Le Langage de la nuit. Essais sur la science-fiction et la fantasy, traduit par Francis Guévremont et précédé d’une préface de Martin Winckler, Paris, Aux forges de Vulcain, collection « Essais », 2016, 156 pages (édition originale : The Language of the Night. On Fantasy and Science Fiction, 1979, 270 pages ; édition révisée en 1992).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« En 1979, Ursula K. Le Guin est au sommet de sa gloire : ses romans de science fiction et de fantasy se sont imposés comme des chefs d’œuvre et elle est une des romancières américaines les plus primées. Toutefois, parallèlement à ces succès publics, elle a la réputation d’être une théoricienne hors pair, et une oratrice remarquable. Elle parcourt alors universités, congrès, bibliothèques et librairies pour parler des sujets qui la passionnent : le féminisme, l’anarchisme, le rôle humaniste de la littérature, et, surtout, la fonction des littératures de l’imaginaire. Le langage de la nuit recueille les essais littéraires qui résument sa pensée et composent un manifeste pour l’imaginaire, car si nous pensons et parlons le jour, la moitié de notre vie se passe la nuit, où se réfugient la poésie et l’imaginaire. Pourquoi les littératures de l’imaginaire ont cessé, au vingtième siècle, d’être le cœur de la littérature ? Que permet la science-fiction ? Quelle est la place de la littérature jeunesse dans la littérature ? Autant de questions qui occupent les lecteurs depuis cinquante ans et qui trouvent des réponses dans ce volume, préfacé par le romancier Martin Winckler, fin connaisseur de la science-fiction, et grand admirateur de l’humanisme merveilleux de Le Guin. »

Les ombres de la traduction

The Language of the Night est un recueil de 24 textes théoriques d’Ursula Le Guin paru en 1979 et comprenant 256 pages. Les éditions Aux forges de Vulcain réalisent ici l’exploit de le traduire en français sous la forme d’un recueil de 10 textes comprenant 156 pages. Afin de mieux orienter le lecteur, aucune mention n’est faite du caractère incomplet de la traduction par rapport au recueil original et le livre ne contient pas de table des matières. Des ces trois bizarreries, je n’avais aperçu que la dernière en feuilletant l’ouvrage et cela avait été suffisant pour me faire renoncer à l’acheter. Je m’étais tourné vers sa réédition parue au Livre de poche en 2018, avant de me rendre compte que cette réédition, outre sa couverture dont l’ambition semble se résumer à repousser l’acheteur potentiel à l’aide d’une remontée de mauvais goût pictural des années 1970, ne contenait pas non plus de table des matières. Du grand n’importe quoi encore moins justifiable puisqu’une nouvelle édition est toujours l’occasion de corriger les erreurs de la précédente. Ce n’est qu’après avoir achevé la lecture du recueil français dans l’édition Aux forges de Vulcain que je me suis aperçu, en consultant la Wikipédia en anglais et plusieurs critiques en ligne, que le recueil américain contient 14 textes supplémentaires. Aux forges de Vulcain a donc opéré une sélection parmi les textes (cela peut se défendre) mais sans l’expliquer (c’est dommage) et sans en prévenir son lectorat de manière visible (ce qui est scandaleux).

Le seul indice que ce volume ne constitue qu’une traduction partielle du volume américain figure en page 3, avec l’indication du titre original anglais : « ON FANTASY AND SCIENCE FICTION. From the work LANGUAGE OF NIGHT by Ursula K. Le Guin ». C’est ce « from the work » qui m’a intrigué et m’a fait me demander si l’édition française ne se contentait pas de traduire l’une des parties d’un recueil plus long. Cela reste tout sauf limpide, puisque le véritable titre anglais du recueil est bien The Language of the night et non Language of night. Si j’ajoute qu’au-dessous sur la même page figurent les titres originaux anglais et les mentions de copyright de neuf textes alors que le recueil en comprend dix (il manque la référence du texte traduit sous le titre « Une citoyenne de Mondath »), le mystère s’épaissit et j’ai bel et bien l’impression qu’on me parle le langage de la nuit, mais pas celui que j’attendais.

Certes, ce petit éditeur parisien a eu le mérite d’être à l’initiative de cette traduction partielle, mais l’honnêteté et l’ergonomie minimale font défaut au résultat. Ayant pu apprécier l’élégance et la précision du style d’Ursula Le Guin en anglais dans le texte, je ne m’embarrasserai pas et irai directement me procurer le recueil d’origine la prochaine fois. J’attendais mieux des Forges de Vulcain dans ce domaine.

Faisons un sort à la préface : elle est signée Martin Winckler (mis en avant sur un large bandeau rouge rabattu par-dessus la couverture) qui ne raconte pas grand-chose à part une anecdote vaguement people. Je suis navré de critiquer Winckler, qui est généralement très occupé à écrire plein de choses intéressantes, mais autant ce propos aurait été amusant dans le cadre d’une interview, autant en faire la matière de toute une préface me semble dispensable. N’aurait-il pas été préférable de confier cette préface, je ne sais pas, à une spécialiste de la science-fiction américaine, ou au moins à un ou une écrivaine de science-fiction ? Le recueil a été publié il y a 40 ans et la plupart des textes traduits remontent aux années 1970 : quelques mots pour les replacer dans leur contexte n’auraient pas été inutiles, et c’est un euphémisme.

C’est donc sans aucun élément de contexte sur le contenu du recueil, et après avoir écrit moi-même la table des matières de ce Langage de la nuit sur l’une des pages blanches figurant à la fin, que je suis prêt à vous présenter les textes qu’il rassemble.

Les lumières de Le Guin

Au moins, toute partielle et bizarrement ficelée qu’elle soit, cette traduction française s’imposait, car ces textes sont passionnants. L’ampleur de vue qui m’impressionne toujours chez Ursula Le Guin, son exigence intellectuelle doublée d’un sens du trait d’esprit incisif, du trait d’humour et du mot poétique, brillent partout au fil de ces pages. Il y est question de science-fiction et de fantasy, mais aussi des relations que les fans et le grand public entretiennent avec ces genres. On y trouve de nombreuses considérations sur l’écriture et la lecture en général, sur la politique, l’engagement des artistes, et, au passage, de nombreux détails sur la carrière d’Ursula Le Guin elle-même, sans que ces derniers laissent jamais une impression d’égocentrisme.

« La Citoyenne de Mondath » opère un retour sur la jeunesse d’Ursula Le Guin et la manière dont elle a commencé à écrire des histoires relevant de ce que nous appelons maintenant les littératures de l’imaginaire. On y trouve, vers la fin, de belles considérations portant sur les motivations de l’acte d’écriture et sur les liens entre écriture et publication. Le Guin l’a publié juste avant la parution des Dépossédés, l’un de ses romans majeurs, dont j’espère parler ici un jour.

« Pourquoi les Américains ont-ils peur des dragons ? », paru en 1974, est consacré à la fantasy. Il commence sur la question de l’intérêt respectif des récits dits réalistes comparé à celui des récits merveilleux, pour répondre à une critique fréquente (à l’époque, mais elle se rencontre toujours aujourd’hui) accusant les seconds d’inutilité et de puérilité. De là, Le Guin définit la notion d’imagination et s’intéresse à l’imagination des gens qui ne lisent pas de fantasy et, plus généralement, qui ne nourrissent pas leur imagination. On y trouve un amusant dialogue imaginaire avec un homme qui ne lit pas de fantasy et n’aime pas ce genre. L’ensemble forme une défense élégante de la fantasy mais aussi de nos rapports avec notre propre enfance, qui met intelligemment le doigt sur les contradictions de beaucoup d’adultes.

« Les rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seuls », publié en 1973, commence par une évocation très drôle du téléphone et de la notion de vie privée qui n’a pas pris une ride, et aborde ensuite son sujet principal : ce qu’un écrivain a à dire à ses lecteurs peut-il passer par autre chose que par l’histoire proprement dite qu’il leur raconte ? De là, sollicitée par un éditeur, Le Guin développe sa démarche d’écriture et ses liens avec la notion d’inconscient. On y découvre que « la technique la plus différente de la mienne, la plus éloignée, est précisément celle qui consiste à établir des plans préliminaires, des listes et des descriptions – à tout noter dans un carnet, à décrire les personnages avant même d’avoir commencé à écrire le récit ». Voilà qui devrait étonner bien des gens de la part de la créatrice d’univers aussi détaillés et approfondis que ceux de Terremer ou du cycle de l’Ekumen !

Le Guin y revient sur un sentiment que nombre d’auteurs et d’autrices ont pu éprouver à un moment ou à un autre : celui qu’ils n’étaient pas les inventeurs de leurs histoires et de leurs univers, mais simplement leurs découvreurs, l’idée que tout cela préexistait à l’acte d’écriture. Toute personne ayant apprécié les récits de Terremer devrait s’intéresser à ce texte, puisque Le Guin prend cet univers comme exemple, y compris sur la question de l’invention des langues. « Qu’y a-t-il dans un nom ? » demande-t-elle, en citant Roméo et Juliette (II, 2). « Il y a beaucoup, en réalité », conclut-elle. Elle y aborde également la question des préjugés et des mauvais salaires réservés aux auteurs de SF et, plus encore, de livres pour enfants. L’occasion de constater que ces questions étaient déjà criantes à l’époque, et qu’elles n’ont pas beaucoup avancé depuis. Le texte se termine par quelques considérations sur les « grands thèmes » des différents romans de Terremer. « C’est une façon bien peu économe d’écrire », convient Le Guin à propos de sa méthode qui consiste à « écrire en découvrant au lieu de tout planifier ». Mais les résultats auxquelles elle est parvenue de cette façon ne me laissent aucun doute sur l’intérêt de la méthode en question.

Le discours de réception du prix National Book Award remonte également à 1973, année où Le Guin l’obtient pour son roman L’Ultime Rivage (qui fait partie du cycle de Terremer). Ce court texte est une défense des littératures de l’imaginaire, la fantasy et la science-fiction auxquelles Le Guin se dit fière d’appartenir, contre les préjugés qui les frappent.

Inconscient et archétypes

« L’Enfant et l’Ombre » (publié en 1975) part d’un conte d’Andersen sur un homme peu à peu supplanté puis anéanti au profit de sa propre ombre pour poser la question du sens profond des contes et, plus généralement, des récits relevant des littératures de l’imaginaire. Comme « Les rêves doivent pouvoir s’expliquer tout seuls », « L’Enfant et l’Ombre » aborde la question de l’inconscient, mais il le fait plus en détail. « Les grandes histoires fantastiques, les mythes, les contes de fées ressemblent vraiment aux rêves : ils parlent de l’inconscient à l’inconscient – par symboles et archétypes. » Le Guin commente et manie les concepts introduits par Jung en matière d’inconscient collectif. C’est son article que je connaisse le plus proche de cette notion collante du monomythe de Campbell, qui n’est elle-même qu’un succédané simpliste d’un courant de la psychanalyse jungienne enclin à rechercher des archétypes issus d’une symbolique universelle derrière l’ensemble des contes, légendes, mythes et histoires importantes créées par l’humanité depuis ses débuts. Par bonheur, Le Guin est autrement plus subtile que Campbell. Elle montre la complexité de ces récits dans leur manière d’aborder des dichotomies telles que le soi et les autres, le bien et le mal, l’animal et l’humain. Les amoureux et amoureuses de Tolkien se réjouiront de trouver ici, employé comme exemple, Le Seigneur des Anneaux, dont Le Guin pourfend sans mal les mauvaises critiques qui lui reprochaient son supposé manichéisme (trente ans après, Vincent Ferré montre la même chose avec plus de détails dans Tolkien : sur les rivages de la Terre du Milieu). La fin de l’article aborde avec intelligence la manière dont les fictions peuvent apprendre aux enfants ce qu’est le mal et comment y faire face.

« Mythe et archétype en science-fiction » (publié en 1976) complète et prolonge le précédent. Prenant comme point de départ l’argument (souvent évoqué hier et aujourd’hui pour défendre la science-fiction contre ses critiques) selon lequel « la science-fiction est la mythologie du monde moderne », l’article analyse les notions de mythe et de mythologie, puis les manières dont les littératures de l’imaginaire contemporaines tentent d’y puiser leur inspiration.

Le Guin, comme Tolkien avant elle, pourfend le recours excessif à l’allégorie qui pétrifie l’imaginaire et réduit le symbole vivant en mécanique inerte. Reste, pour l’écrivain, à atteindre au « vrai mythe », ce qui n’est pas gagné. Le Guin se réfère à nouveau à Jung et à ses archétypes pour évoquer la démarche du voyage intérieur par lequel l’individu, en recherchant son inconscient profond, se rapproche paradoxalement du collectif. Dans son premier album, paru bien après cet article, le groupe de metal danois Ayreon s’exclamait « Slay the dragon in your dreams ! » Le Guin suggérerait bien plutôt de se réconcilier avec le dragon en question. L’inconscient, la part sombre de soi, l’Ombre qu’évoquait l’article précédent, forme un thème récurrent en littérature, et j’ai été particulièrement heureux de voir Le Guin prendre comme exemple Frankenstein de Mary Shelley, auquel j’avais beaucoup pensé à la lecture d’A Wizard of Earthsea (les liens mènent aux billets que j’ai consacrés à ces romans).

L’art de la fantasy : la distanciation

Je vais parler plus en détail de l’article « Du pays des elfes à Ploughkeepsie » (publié en 1973) qui est l’un des plus longs et des plus approfondis du recueil. Très abouti dans sa réflexion, il a toute sa place aux côtés d’autres essais majeurs sur le genre comme On Fairy-Stories de Tolkien.

L’article aborde la question du dépaysement au sens profond du terme, ce qu’on pourrait appeler l’estrangement, des gens qui lisent des contes et autres histoires évoquant le pays des fées, ou plus généralement les univers de la fantasy. Il est impossible de rester tout à fait à son aise dans ce genre de voyage, explique Le Guin, car ils sont comme des rêves. « La fantasy n’est pas anti-rationnelle, mais para-rationnelle ; elle n’est pas réaliste, mais surréaliste, super-réaliste, une intensification de la réalité. » Là encore, Le Guin évoque Jung, mais aussi Freud, pour tenter de montrer comment ce type de récit puise dans l’inconscient. Mais, comme on le voit, elle rattache aussi la fantasy au surréalisme, celui d’André Breton, de Magritte, de Dali et de Bunuel, ce qui n’a sûrement pas manqué de faire froncer les sourcils aux gens qui ne conçoivent aucune rencontre possible entre le magicien Gandalf et la Nadja de Breton à la faveur d’une promenade nocturne à Paris. « La fantasy, écrit-elle, s’approche de la poésie, du mysticisme et de la folie, beaucoup plus que ne le fait la fiction naturaliste. »

Le Guin s’empare ensuite d’exemples précis. Apprentis et apprenties auteurs de fantasy, lisez avec attention ces développements : vous y verrez une grande écrivaine réaliser un exercice d’analyse stylistique précis, passionnant et implacable (quoique jamais cruel), dont les cobayes sont quatre extraits de dialogues : un passage de Deryni Rising de Katherine Kurtz est confronté à trois extraits de livres plus anciens, le premier issu du Serpent Ouroboros d’E. R. Eddison, le deuxième tiré de The Book of the Three Dragons de Kenneth Morris, et un troisième extrait du Seigneur des Anneaux de Tolkien. Le Guin analyse la manière dont les personnages des deux derniers romans parlent « avec l’accent authentique du Pays des Elfes », contrairement au dialogue de Kurtz, qu’elle transpose à Washington dans un cadre réaliste sans avoir à en changer autre chose que quelques toponymes. C’est lumineux, et on devrait disposer de beaucoup plus d’analyses de ce genre en matière de fantasy, tant cet article surclasse bien des conseils d’écriture trop attachés à ce qu’on baptise abusivement « le fond » au détriment de « la forme ». Car, justement, les deux sont indissociables :  la manière de manier les mots a un effet direct et irrémédiable sur l’épaisseur et la vraisemblance de l’univers que l’on se targue d’évoquer.

Bien sûr, chemin faisant, Le Guin expose une esthétique, la sienne, que l’on pourra discuter : une esthétique qui lie les genres de l’imaginaire avec le recours à une langue relevant, pour aller très vite, de ce qu’on appellerait en rhétorique un « style noble » ou d’un « grand style » – mais c’est plus nuancé que ça, puisque le style des personnages du Seigneur des Anneaux n’a rien des amples périodes circonvolutées du « grand style » mais relève de ce que Le Guin nomme avec justesse « la simplicité pérenne », une forme d’épure pareille aux lignes d’une statue classique : limpide, mais travaillé dans le marbre. On peut, tout de même, discuter cette esthétique, mais l’analyse élève si bien le débat qu’elle gagne à être lue de toute façon.

Par la question du style, Le Guin en revient à la question initiale du voyage dans des pays imaginaires : pour susciter cet effet, dit-elle avec une grande justesse, « la fantasy exige une distanciation vis-à-vis de l’ordinaire ». L’un des procédés de cette distanciation est le style archaïsant, dont Lord Dunsany lui paraît le principal et le meilleur représentant. Inimitable, mais souvent imité (y compris en France, il y a vingt ans, par des gens comme Léa Silhol). Le Guin a la bonté de se placer du point de vue des écrivains débutants, pour mieux démonter leurs tics de style sans les épargner, mais avec bienveillance, puisque, dit-elle, il est normal de prendre des modèles quand on débute. Encore faut-il comprendre comment les auteurs que l’on prend comme modèles ont travaillé. Si cet article n’est pas une démonstration magistrale de la nécessité des études littéraires et du fait que les écrivains ont tout à gagner à s’y intéresser (au lieu de les craindre en leur reprochant de « tout disséquer »), je ne sais pas ce que c’est.

Kenneth Morris est commenté au sujet de l’héroïcomique, c’est-à-dire d’un des principaux procédés de la fantasy humoristique. Le Guin le préfère à des auteurs comme Fritz Leiber et Roger Zelazny, qui font parler leurs personnages tantôt en langage familier ou argotique, tantôt en style plus soutenu, ce qui lui paraît nuire à sa suspension d’incrédulité. Elle leur oppose, outre Kenneth Morris, l’ironie sous-jacente permanente de James Branch Cadell (un auteur que je ne connaissais pas du tout). Après quelques mots sur Evangeline Walton, Le Guin commente le style de Jack Vance, un développement passionnant s’il en est puisque écrit par une contemporaine peu après la parution du Cycle de Tschaï mais avant celle de nombre des romans fameux de cet auteur tels que Cugel l’astucieux ou le cycle de Lyonesse.

De là, Le Guin aborde la question de la simplicité, pour rappeler d’abord que les épopées comme l’Iliade et l’Odyssée, ou Beowulf, ou les Mabinogion, ou encore Le Seigneur des Anneaux qui puise beaucoup dans les épopées de langue anglaise, parlent une langue simple et directe. D’où un problème crucial : comment atteindre à cette simplicité magistrale, sans retomber dans « le style de Ploughkeepsie », comme dit Le Guin, qui, de son côté, est plus appropriée à des articles de journaux qu’à l’évocation d’un monde lointain ? Même Ursula Le Guin se garde bien de prétendre fournir une réponse facile ou une méthode à cette question. Au moins nous donne-t-elle un rappel salutaire, que Flaubert n’aurait pas renié, mais qui est plus vrai pour la fantasy que pour d’autres genres : « le style, bien entendu, est tout le livre ». Il est tout le livre, car, dit Le Guin, dans le cas de l’évocation d’un monde imaginaire, « parler équivaut à créer ».

L’art de la science-fiction et le personnage

Les trois derniers articles du recueil mettent davantage en avant la science-fiction, tout en parlant régulièrement des deux genres.

Le court article « La science-fiction américaine et l’Autre » (1975) commence par évoquer la question du statut des femmes dans la science-fiction, pour élargir rapidement le sujet à celle de l’Autre en général. Le Guin dresse un constat alarmant : l’Autre social, qu’il s’agisse des femmes, des pauvres ou du peuple, est mis en scène d’une manière rétrograde par une bonne partie de la science-fiction américaine. L’Autre culturel, les étrangers, les gens dotés d’une couleur de peau inhabituelle aux yeux des écrivains de SF américains, se voient relégués à des rôles de dominés dans des évocations du futur qui ressemblent à des transpositions hâtives de l’ancien Empire britannique, avec un colonialisme obsolète : ce sont des inférieurs monstrueux ou serviles. La figure du gentil extra-terrestre n’est guère plus qu’un « bon sauvage » à peine déguisé et tout aussi réducteur.  Les unes comme les autres, écrit Le Guin, aboutissent à nier à l’autre toute réalité humaine véritable : il n’y a pas là d’imagination ou d’extrapolation, mais « une dérive régressive et écervelée ». Le mot est sévère, mais le constat, encore une fois, fait mouche. Bientôt cinquante ans après, les choses ont heureusement changé, mais les clichés ont la vie dure et cette analyse est loin d’avoir perdu son actualité.

« Madame Brown et la science-fiction » (1976) est long, fouillé et très ample dans sa réflexion. Il complète très bien « Du pays des elfes à Ploughkeepsie » puisqu’il traite d’un autre aspect primordial d’un roman : le personnage, et forme l’article le plus important du recueil consacré à la science-fiction, là où l’autre traitait de la fantasy.

Le Guin part d’un développement de Virginia Woolf sur sa rencontre avec une certaine Madame Brown, petite, discrète, et terriblement réelle, qui suscite la curiosité de l’écrivaine et devient l’exemple-type d’une personne réelle qu’un roman essaie d’évoquer de manière aussi réaliste que possible. D’où la question : un roman de science-fiction peut-il avoir sa Madame Brown ? Autrement dit : y a-t-il des personnages de romans de science-fiction aussi mémorables que, par exemple, Elizabeth et Darcy dans Orgueil et préjugés ? Le Guin évoque plusieurs souvenirs de lecture vivaces. D-503 est le personnage principal de Nous autres d’Eugène Zamiatine, un grand classique de la science-fiction (dès qu’on regarde au-delà des sacro-saints États-Unis et qu’on prend en compte l’ensemble de l’histoire du genre). Islandia d’Austin Tappan Wright, moins connu par chez nous, est son second exemple, un univers proche de l’utopie mais résolument habitable. Mais Le Guin peine à trouver d’autres exemples pour les années 1930 à 1950, péridoe qui, à ses yeux, voit la naissance de nombreux clichés, mais pas de grands personnages de romans. De fait, son exemple suivant relève de la fantasy : c’est, encore une fois, Le Seigneur des Anneaux, avec non pas un mais quatre personnages indissociables : Frodo, Sam, Gollum et Sméagol. Elle termine l’évocation de la période la plus proche d’elle par deux personnages de science-fiction : M. Tagomi dans Le Maître du haut château de Philip K. Dick et Thea Cadence dans Synthajoy de D. G. Compton.

Le Guin conclut cette partie de son article sur une citation d’un essai d’Angus Wilson qui revient sur les premières idées qu’il a conçues pour un futur roman : des visions d’un personnage qu’il a voulu approfondir et mieux connaître. On en revient à la méthode évoquée plus haut par Ursula Le Guin, celle qui présuppose (si l’on veut) ou plutôt qui admet qu’une écrivaine voit sa future création et que toute la théorisation qui vient ensuite ne fait que tenter de préciser cette vision, de la mener à son aboutissement sans la trahir. C’est de cette manière, dit Le Guin, qu’elle a elle-même élaboré La Main gauche de la nuit puis Les Dépossédés, à partir d’idées premières qui lui ont montré fugacement les futurs personnages principaux, soit dans leur apparence, soit dans un type de personnalité hors du commun autour duquel il lui a fallu imaginer un monde approprié.

La dernière partie de l’article revient sur une question posée au début : la science-fiction peut-elle écrire un roman ? Oui, répond Le Guin, et il est important qu’on y trouve toujours des Madame Brown. Il est possible, précise-t-elle, que la science-fiction ait dépassé Madame Brown, qu’elle soit entrée dans l’ère de la massification et des statistiques, et qu’elle soit davantage adaptée à un autre archétype que Le Guin nomme Sarah Kamp (d’après un personnage de Dickens), représentative d’une réalité sociale dominante et banale. Mais cela reviendrait à prendre acte de la disparition du personnage de roman au sens profond du terme, c’est-à-dire à renoncer au projet esthétique romanesque qui consiste à explorer le sujet, au sens de conscience vivante humaine. Or le sujet est primordial, et Le Guin consacre un court développement philosophique lumineux à le démontrer. La science-fiction, malgré toute sa technologie envahissante, ses sciences expérimentales et son futur surchiffré, ne peut pas se passer d’une exploration de la subjectivité.

« La Cosmologie pour tous », bien plus court que le précédent, s’intéresse à la question de l’écrivain de science-fiction dans son activité de créateur de mondes. Le Guin prend pour point de départ un article de l’écrivain Poul Anderson énumérant divers conseils sur l’art et la manière de créer un monde vraisemblable à la lumière de la physique, de l’astrophysique, de la biologie, etc. Elle démonte l’idée selon laquelle un auteur qui invente des mondes « se prendrait pour Dieu » et montre tout l’intérêt de la spéculation qui consiste à imaginer des mondes en s’aidant des sciences mises au service de la fiction. Elle souligne ensuite la différence profonde entre la science-fiction et la fantasy dans leur manière d’imaginer des mondes. Cet essai forme ainsi une conclusion adaptée à ce recueil d’articles.

Conclusion

Cette traduction française a le grand mérite d’exister et de rendre plus facilement accessibles des articles dispersés dont je m’étonne qu’ils n’aient pas été traduits plus tôt, étant donné leur importance dans la réflexion sur les littératures de l’imaginaire. Le Langage de la nuit, même dans cette traduction partielle, a sa place sur la table de chevet de toute personne désireuse de réfléchir un tant soit peu sur la fantasy et la science-fiction : les articles qui le composent sont intelligents, clairs et agréables à lire malgré l’ampleur et la profondeur de la réflexion, tout simplement parce qu’ils bénéficient d’une des meilleures plumes du genre. Je persiste cependant à regretter que nous n’ayons eu droit qu’à une traduction très incomplète du volume américain The Language of the Night, et que ces articles ne soient pas mieux replacés dans leur contexte de publication. Ce volume a besoin d’une introduction plus factuelle et plus informative que l’aimable billet de Martin Winckler : il lui faut le regard d’un ou d’une historienne de la science-fiction.

Gageons que cette traduction continuera d’apporter à Ursula Le Guin la reconnaissance qu’elle mérite dans notre pays comme dans le reste du monde pour son immense apport aux littératures de l’imaginaire et à la littérature tout court, et qu’elle rendra possible une future réédition mieux pourvue en matière d’apparat critique.

Dans le même genre

Si vous découvrez tout juste la fantasy et que vous préférez quelque chose de plus adapté à des gens qui n’y connaissent encore rien, vous pouvez vous reporter au petit guide d’André-François Ruaud, Cartographie du merveilleux, paru en 2001 et dont je parle là.


Estelle Faye, « Un éclat de givre »

6 janvier 2020

Faye-UnEclatDeGivre

Référence : Estelle Faye, Un éclat de givre, Paris, Gallimard, collection « Folio SF », 2017 (première édition : Les moutons électriques, 2014).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Un siècle après la Fin du Monde. Paris est devenue une ville-monstre, surpeuplée, foisonnante, étouffante, étrange et fantasmagorique. Une ville-labyrinthe où de nouvelles Cours des Miracles côtoient les immeubles de l’Ancien Monde. Une ville-sortilège où des sirènes nagent dans la piscine Molitor et où les jardins dénaturés dévorent parfois le promeneur imprudent. Là vit Chet, vingt-trois ans. Chet chante du jazz dans les caves, enquille les histoires d’amour foireuses, et les jobs plus ou moins légaux, pour boucler des fins de mois difficiles.
Aussi, quand un beau gosse aux yeux fauves lui propose une mission bien payée, il accepte sans trop de difficultés. Sans se douter que cette quête va l’entraîner plus loin qu’il n’est jamais allé et lier son sort à celui de la ville, bien plus qu’il ne l’aurait cru.

Un éclat de givre est un roman à la fois tendre et âpre, lumineux et enlevé, drôle et sensuel. Il mêle avec brio la science-fiction postapocalyptique, le jazz et le roman noir »

Mon avis

Le roman commence très bien, avec de belles descriptions d’un Paris post-apocalyptique accablé par la chaleur. Pour un Parisien comme moi, c’est toujours amusant de reconnaître ici ou là des rues, des quartiers ou des monuments transformés par l’univers du livre. Il y a un travail de vocabulaire costaud dans les premiers chapitres, et j’ai été sensible à plusieurs passages de promenades et de rêveries qui prennent leur temps et installent une belle ambiance, avec des images poétiques.

Chet, le personnage principal, démarre lui aussi de manière très intéressante : un personnage bisexuel qui se travestit pour chanter des reprises, ça m’a fait penser à une version encore plus poétique et moins trash du film Priscilla folle du désert. Sa vie romantique et sexuelle est présentée de manière nuancée. C’est original et bienvenu.

Les problèmes arrivent après, lorsque l’intrigue principale se noue. Je dois être trop familiarisé avec les univers post-apocalyptiques (notamment à force de lire des univers de jeux de rôle sur table), mais les forces en présence et les ficelles de l’intrigue m’ont paru assez routinières et j’ai eu du mal à m’intéresser aux enjeux de l’histoire.

Certains lieux et personnages avaient l’air originaux (les Frelots) mais hélas peu détaillés, alors que ceux qui apparaissent le plus le sont beaucoup moins, en particulier l’Enfer, qui m’a paru une conception très clichée de la faction d’univers post-apo sombre et torturé. Même chose pour les enfants psys : c’est amusant d’imaginer la Bibliothèque nationale de France devenue un havre du savoir dans un monde dévasté, mais ça ne va pas tellement plus loin que « il y a des enfants qui ont des pouvoirs psys », ce que j’ai déjà vu mille fois. Bref, il m’a semblé que le roman perdait en ambition pour ronronner sur des ficelles classiques. Idem pour le style, qui ne gagne pas avec l’accumulation des scènes d’action et des ficelles classiques du suspense d’intrigue pulp. Dommage : l’Enfer aurait pu donner de belles ambiances à la Caro et Jeunet (La Cité des enfants perdus, ce genre de chose), mais les descriptions ne prennent plus le temps d’installer grand-chose.

Quant au personnage principal, il m’est devenu de moins en moins sympathique au fil du temps. C’est une bonne idée d’avoir voulu le faire imparfait, faillible, etc. mais, là, ça m’a semblé trop. Exit la poésie et la mélancolie : Chet alterne entre ses envies sexuelles, son regret de Tess qui vire au refrain stagnant sans donner grand-chose avant les tout derniers chapitres, ses blessures diverses et variées (oui, c’est réaliste, il en bave, j’ai compris) et il ne parvient à s’intéresser vraiment à rien, surtout dès que ça dépasse sa petite personne. Bref, un héros pas héroïque pour un sou, mais qui n’est pas non plus vraiment anti-héroïque. J’ai eu de plus en plus de mal à faire la route avec lui.

Rétrospectivement, un autre aspect du livre m’ennuie : ni le personnage ni l’univers n’ont l’air de changer au fil de l’intrigue. Le roman semble d’ailleurs se conclure par un statu quo général. Rien n’est changé de fond en comble et rien ne semble avoir même évolué ou progressé (ou régressé). L’enjeu de l’intrigue aurait mieux convenu à un épisode de série à l’ancienne qu’à une intrigue autonome, tant j’ai l’impression qu’à la fin on pourrait reprendre les mêmes personnages et recommencer pour un tour avec une autre intrigue.

Je garde donc de ce livre une impression mitigée. Pas mauvaise, toutefois, et je redonnerai sa chance à l’autrice pour un autre livre à l’occasion. J’ai sans doute été d’autant plus déçu par l’aspect très classique de l’intrigue pulp de science-fiction post-apocalyptique que le début m’avait laissé espérer un univers et un type d’intrigue sortant davantage des sentiers battus. En somme, peut-être ce roman manque-t-il d’ambition en termes d’originalité dans son intrigue et d’exigence dans son style. Ou peut-être lui aurait-il fallu un mûrissement plus long.

Qu’est-ce qui existe dans le même genre ?

Influencé à n’en pas douter par le voisinage d’Estelle Faye avec Mélanie Fazi et Lionel Davoust depuis qu’elle a rejoint l’équipe du podcast littéraire Procrastination il y a quelques mois, j’ai eu tendance à penser à Fazi en lisant les premiers chapitres, à l’atmosphère posée et fantastique, où l’on retrouve quelque chose de l’introspection, des jeux de miroirs et de la fêlure que Fazi affectionne dans ses univers… avant de penser davantage à Davoust et aux ficelles d’écriture dont il parle dans Procrastination quand j’en suis venu aux scènes d’action, notamment en ce qui concerne l’évocation des sensations tactiles liées aux émotions, douleurs, souffle qui se coupe, angoisse poignante dans l’estomac, etc. En réalité, Faye a une manière différente des deux autres, mais je la dégagerai mieux après avoir lu d’autres livres d’elle.

En matière de romans de science-fiction post-apocalyptiques originaux, je vous recommande volontiers L’été-machine de John Crowley, l’un des livres de science-fiction les plus déroutants que j’aie été amené à lire (je l’ai découvert dans sa réédition aux Moutons électriques en 2006). C’est un mélange de mystère, de poésie et de contemplation unique, dont je ne saurais pas avec quel autre livre le comparer. Et dans le genre, il pose magistralement son univers comme une époque en apparence détachée de tout, en ne laissant que des indices savamment dispersés sur le monde d’avant la catastrophe. Ce n’est pas très juste de comparer un tel chef-d’œuvre avec Un éclat de givre qui est l’un des premiers de son autrice, mais les deux ont un commun une conception calme de l’après-fin du monde… du moins si on se réfère aux premiers chapitres d’Un éclat de givre plutôt qu’à ses scènes d’action, car L’été-machine n’en contient pas ou alors très peu (je l’ai lu il y a longtemps mais, dans mon souvenir, ce n’est pas un roman d’action).

En matière de science-fiction de catastrophe écologique située à Paris, la première autre œuvre qui me vient à l’esprit est la bande dessinée Paris-sous-Seine de Morvan et Munuera, une aventure de Spirou et Fantasio. Son scénario est sympathique, prétexte à de jolies scènes où l’on trouve le même plaisir à placer l’aventure dans des rues et des monuments bien connus, mais je n’avais pas trouvé le dessin à mon goût (trop dynamique, d’une manière forcée, en dépit de qualités techniques indéniables et d’une colorisation soignée) et les ficelles de l’intrigue restent classiques. Je recommande plus volontiers le film d’animation Un monstre à Paris, qui, lui, se rapproche davantage du steampunk ou du moins d’un imaginaire scientifique dix-neuviémiste assez proche des BD Adèle Blanc-sec avec une touche d’écologie en plus.


Sylvie Denis, « Pèlerinage »

24 juin 2019

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Référence : Sylvie Denis, Pèlerinage, Paris, ActuSF, coll. « Les 3 souhaits », 2009.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Auteur, mais aussi traductrice et anthologiste, Sylvie Denis, telle une orfèvre, cisèle ses histoires d’une plume précise et élégante.

Les cinq nouvelles de Pèlerinage nous entraînent à la lisière de la science-fiction et du fantastique, récits électriques et éclectiques où l’on croise d’inquiétantes grands-mères, des insectes merveilleux, un chanteur déprimé, des anges amateurs de rock’n’roll et une petite fille face aux drames des enfants-bulle.

Tour à tour envoûtante, exotique ou étrange, Sylvie Denis nous fait arpenter les chemins de traverse qui mènent aux confins de la réalité. »

Mon avis

Il paraît que les recueils de nouvelles se vendent mal, comme les anthologies. En tout cas, je les achète bien et j’y trouve régulièrement la preuve qu’un genre littéraire qui fait geindre les éditeurs peut se porter tout à fait bien en termes de qualité littéraire, de variété et de créativité (c’est aussi le cas de la poésie, d’ailleurs, pour le peu que j’ai pu en juger).

Ce recueil est le premier livre de Sylvie Denis que je lis. Elle avait beau m’être inconnue, elle ne l’était nullement pour le monde de la science-fiction, puisqu’elle a déjà derrière elle une carrière d’écrivaine bien assise, avec romans, nouvelles et plusieurs prix littéraire.

Sous un titre un peu sec, Pèlerinage est un recueil divers aussi bien dans les sujets abordés que dans la qualité de ses textes à mes yeux. Je n’ai pas tout à fait lu les nouvelles dans l’ordre du volume : comme les premières lignes de la première nouvelle ne m’emballaient pas, j’ai commencé par la deuxième, qui donne son titre à l’ensemble. La nouvelle « Pèlerinage », qui est aussi le plus long et le plus ample texte de tous, m’a paru aussi l’un des meilleurs et des mieux achevés. Il forme un véritable roman en miniature dans le genre planet opera. Commencé à travers le regard d’un enfant au cours d’une journée banale, le récit progresse pour ainsi dire en zoom arrière, dévoilant des enjeux et des espaces de plus en plus vastes, jusqu’à la conclusion habile. Le tout se déroule en grande partie sur une planète colonisée par les humains mais toujours habitée par une espèce d’insectoïdes, les L’muls, qui vivent au cœur des épaisses jungles peu accessibles aux humains. Tant les individus que les groupes sont décrits et rendus vivants avec un sens consommé de la nuance et du détail réaliste. Dans l’Antiquité, on composait parfois des épopées en miniature, les epyllions : ce texte pourrait en être un, mais il a en plus l’élégance de ne jamais tomber dans la facilité des péripéties belliqueuses et des finales apocalyptiques. Surtout, l’ensemble m’a paru très bien proportionné : peu importe que le texte soit plus long que le standard actuel pour une nouvelle en littératures de l’imaginaire et plus court qu’une novella, il fallait que ce soit cette longueur-là et pas une autre, parce que ça marche très bien comme ça.

La première nouvelle du recueil (mais que j’ai lue en deuxième), « Adrénochrome », m’a semblé sympathique sans être inoubliable. Elle a l’originalité pour elle : un technicien du son employé pour couvrir des concerts se rend compte que de petits musiciens holographiques qui apparaissent régulièrement sur la scène ne sont pas des projections mais bien des êtres réels en provenance d’un ailleurs indéterminé et mystérieux. L’évocation du quotidien d’une profession bien précise d’un domaine que je connais mal, transposé dans un futur pas bien lointain, m’a intéressé, tout comme la tournure teintée de fantastique que prenait l’intrigue. Le tout ne m’a pourtant pas emballé plus que ça. Ficelles un brin classiques ? Style et descriptions trop rapides pour m’entraîner bel et bien dans l’univers du texte ? Il y a peut-être aussi un problème de longueur : les idées étaient intéressantes, mais le tout m’a semblé expédié un peu vite. Il aurait fallu, à mon avis, soit étoffer davantage comme dans Pèlerinage, soit faire encore plus court.

De tous les textes du recueil, « Le Ventre de la mer » est celui qui se rapproche le plus du réalisme pur. Sylvie Denis a une habileté indéniable pour rendre crédible un récit de science-fiction en prenant l’univers au niveau du quotidien et à l’échelle de la famille (que les personnages en aient une ou qu’elle leur manque). Dans ce texte-ci, l’élément d’anticipation se fait discret, voire absent, tant cette histoire d’un petit garçon malade, obligé de vivre dans une structure en forme de bulle étanche à l’hôpital, m’a donné l’impression de s’inspirer de maladies et de traitements actuels. C’est avant tout la psychologie des personnages que Sylvie Denis travaille ici, et comme je m’intéresse beaucoup à ce genre de récits, mon intérêt n’a pas faibli. Comme dans « Pèlerinage », l’auteure adopte le point de vue d’un enfant, ici une petite fille. L’ensemble est bien ficelé, hormis le dénouement qui m’a paru inutilement esthétisant dans sa formulation. Les ficelles sont peut-être un peu trop classiques, aussi ; mais la progression est bien menée.

Anticipation proche et psychologie familiale de nouveau avec « Le Zombie du frère », où l’on retrouve l’univers de la musique et des concerts de masse déjà abordé dans « Adrénochrome », mais cette fois du point de vue d’une star désillusionnée. C’est à mon sens l’un des meilleurs textes du recueil, que ce soit par son personnage fouillé, sa progression ou par son évocation des dérives de la musique commerciale.

Le recueil se termine avec « La Dame du Wisconsin », courte nouvelle dont le point fort est son personnage principal mystérieux, dans une atmosphère située quelque part entre Louise en hiver de Laguionie et un roman d’Agatha Christie en légèrement plus futuriste (là encore, l’élément science-fictif proprement dit reste très discret). Hélas, si l’intrigue se noue avec un beau suspense et une ambiguïté très habile, la fin m’a laissé l’impression d’un croupion qui me laissait en plan. Pour moi, c’est une fin ouverte ratée, qu’il faudrait refaire… ou alors un très bon premier chapitre de roman qui a eu la flemme de s’écrire. Bref, là encore, problème de longueur et de proportions.

Pèlerinage ne m’a donc convaincu qu’à moitié ou à peu près. Son point fort est, sans le moindre doute, la capacité de Sylvie Denis à écrire une science-fiction résolument située à échelle humaine, au plus près de personnages dont le quotidien paraît banal, jusqu’à ce qu’on y distingue page après page tel ou tel détail qui plantent insensiblement une atmosphère science-fictive en mode mineur, comme si l’élément de science-fiction se faufilait discrètement dans le texte à la façon des indices de l’étrange dans un récit fantastique. C’est une approche originale, qui me rappelle un peu le recueil de Sylvie Laîné Fidèle à ton pas balancé. Je remarque aussi un volonté constante d’originalité et de recherche dans le portrait des personnages et de leurs situations familiales qui renforce le réalisme et l’intérêt du résultat. En revanche, plusieurs textes me paraissent souffrir d’un réel problème de proportions (là où d’autres nouvellistes, comme Mélanie Fazi, Ray Bradbury ou Annie Saumont – dans des genres très différents -, ne m’ont jamais laissé cette impression).

Enfin, je dois dire que je n’ai pas été enthousiasmé par le style de ces nouvelles de manière générale. J’ai du mal à mettre des mots sur ce sentiment. Sans doute m’a-t-il semblé un peu plat, monotonement prosaïque, avec un nombre très restreint d’images, des effets de style discrets jusqu’à l’invisibilité, et des éléments descriptifs réduits à la portion congrue dans certains textes (les deux les plus réussis de ce point de vue, « Pèlerinage » et « Le Zombie du frère », forment aussi à mes yeux les meilleurs du recueil : coïncidence ? Absolument pas). Les conseils d’écriture des éditeurs, revues et fanzines ont beau clamer partout l’éloge de la concision maximale, je n’y ai jamais adhéré : il faut prendre le temps de nourrir l’imagination des lecteurs. Et quand bien même on opte pour un style concis, il reste possible d’écrire de manière bien plus évocatrice en assez peu de mots. Dans le cas de ce recueil, je suis souvent resté sur ma faim devant des phrases qui me laissaient une impression d’indigence. De ce fait, dans mon esprit, des personnages subtils et fouillés se déplaçaient parfois dans des décors d’une aridité digne de d’images de synthèse quand elles en sont encore à la phase du squelette géométrique. Dommage !

Je n’irai pas jusqu’à conseiller ce recueil, mais je l’ai suffisamment apprécié pour devenir curieux de ce dont Sylvie Denis est capable dans des formats plus longs, et je lirai donc un de ses romans à l’occasion.


Mary Shelley, « Frankenstein, or The Modern Prometheus »

15 avril 2019

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Référence : Mary Shelley, Frankenstein, or The Modern Prometheus, Londres (Royaume-Uni), Scholastic Classics, 2013 (première édition : Lackington, Allen & Co., 1818).

Un classique à exhumer de sous sa propre célébrité

Prenons le temps d’un court jeu  : quand vous lisez le nom « Frankenstein », quelles idées, images ou sensations vous viennent spontanément à l’esprit ?

Pour ma part, avant de lire ce roman, j’avais aussitôt en tête l’image de la créature cousue de morceaux de cadavres, au teint verdâtre, au visage prognathe, au cheveu rare et graisseux, au front bas, aux tempes peut-être même percées de vis, bref : le monstre tel que les multiples adaptations du roman par Hollywood nous l’ont mis en tête, et tel qu’il apparaît du même coup dans les multiples reprises, parodies ou simples allusions massivement présentes sur toutes sortes de supports, de la BD aux attractions des parcs à thème en passant par les séries animées ou la publicité. J’avais en tête des mots tels que « monstre », « horreur » et « savant fou ». S’y ajoutaient de nouvelles images : celles d’un manoir isolé bâti dans une pierre noirâtre, rendu plus sombre encore par un ciel bas et lourd d’orage, tandis que le savant attire la foudre à l’aide d’un paratonnerre afin d’insuffler la vie à sa créature.

Je me remémorais, ensuite, dans l’ordre, les grandes lignes de l’histoire telles que tout le monde les a plus ou moins en tête. Un savant plus ou moins fou ambitionne de créer la vie ; il y parvient en assemblant des morceaux de cadavres qu’il anime grâce à des machines obscures, utilisant notamment l’électricité ; ce monstre maléfique se retourne contre lui et cause toutes sortes de dégâts et de victimes. Une histoire faite pour faire peur, fondatrice du genre de l’horreur.

En poussant un peu plus loin, on peut avoir entendu parler de quelques détails supplémentaires : que « Frankenstein » n’est pas le nom de la créature (qui n’en a pas) mais celui de son créateur, Victor Frankenstein ; et que le roman ne relève pas seulement de l’horreur mais aussi de la science-fiction.

Rien de tout cela n’est faux, et pourtant le tout additionné donne une idée très réductrice du roman de Mary Shelley et de ses personnages. Frankenstein, comme beaucoup de romans fondateurs d’un genre (voire deux : la science-fiction et l’horreur) et comme beaucoup d’œuvres à l’origine d’un archétype de personnage tenant du mythe littéraire (voire deux, ici encore : le savant fou et la créature monstrueuse), Frankenstein, disais-je, tend à disparaître sous l’accumulation de ses adaptations plus ou moins fidèles et des innombrables œuvres qui se sont créées dans sa lignée. Pourquoi ne pas exhumer ce roman de sous l’amas de sa postérité, en tâchant d’oublier ce que nous pensions en savoir ? Bien entendu, si j’en parle, c’est que la lecture en vaut la peine.

Des aspects oubliés

Pour quelques grands thèmes retenus par le cinéma et déclinés à plaisir par l’horreur ou la science-fiction, que de facettes oubliées dans le roman d’origine ! Voici quelques dimensions du livre qui m’ont particulièrement marqué à la lecture.

Les premières pages du roman, d’abord, pourront surprendre un lectorat actuel par deux aspects. La forme épistolaire est le premier : nous n’avons pas directement affaire à Frankenstein, mais à un capitaine de navire qui écrit à son épouse restée à terre. On comprend vite que son récit n’est qu’un récit-cadre destiné à introduire le récit véritable, celui de Victor Frankenstein. Le second aspect surprenant est le lieu où commence le roman : un navire en plein voyage vers le pôle Nord !

Ces deux aspects, assez exotiques pour le public actuel qui les a complètement oubliés, sont en revanche des thèmes peu surprenants à l’époque de Mary Shelley. En ce début de XIXe siècle, le roman épistolaire, qui n’a rien de nouveau mais est particulièrement en vogue depuis le XVIIIe siècle (qui a vu par exemple en France Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos), est encore à la mode. Cependant, la majeure partie du roman est occupée par le récit de Frankenstein : la forme épistolaire n’est qu’une introduction prenant quelques chapitres. Quant aux expéditions polaires, elles forment l’actualité scientifique du moment et l’une des destinations qui font le plus rêver les foules et les artistes. C’est dans ce contexte qu’il faut aussi replacer des romans fantastiques comme Laura. Voyage dans le cristal de George Sand (1864), Voyages et aventures du capitaine Hatteras de Jules Verne (1866) ou, plus tard et dans l’autre sens, Les Montagnes hallucinées d’H. P. Lovecraft (1936), qui se déroule du côté du pôle sud.

Lorsqu’on arrive (assez vite) au récit de Frankenstein proprement dit, la trame principale du roman s’avère riche de plusieurs thèmes que la postérité a parfois oublié (en particulier à Hollywood). J’y vois trois niveaux : l’un religieux, le deuxième philosophique et le troisième moral, les trois étant naturellement liés.

L’aspect religieux était sans doute le plus évident pour le lectorat de l’époque. Frankenstein a essayé de créer la vie : il a donc tenté de devenir l’égal de Dieu. Le sous-titre choisi par l’autrice est éloquent : le savant ambitieux devient un « Prométhée moderne », car il détourne le feu du ciel (l’électricité) pour en tirer l’étincelle de vie qu’il insuffle à sa propre création. Les amateurs de mythologie grecque le savent bien : Prométhée a mal fini, ayant provoqué le courroux de Zeus auquel il avait volé le feu pour en confier la maîtrise aux humains. Victor Frankenstein, lui, rêve de percer le secret de la vie, mais, ce faisant, il se condamne à un destin aussi sombre que celui de Prométhée. Dans la religion chrétienne, prétendre faire soi-même ce que seul Dieu peut normalement faire est une très mauvaise idée (un thème qu’on retrouve dans pas mal d’autres religions jusqu’en Afrique, et même dans la genèse de la Terre du Milieu de Tolkien). Frankenstein, qui est un personnage de chrétien, se repent vite de ce qu’il a fait et se considère comme maudit, ce qui renforce le caractère sombre du roman, narré largement de son point de vue.

Un deuxième niveau de lecture, celui pour lequel j’ai le plus d’affection, est l’aspect philosophique du roman. Quoi ? Le monstre de Frankenstein, philosophe ? Eh oui ! dans une certaine mesure, du moins. Reprenons : Frankenstein, donc, crée un être vivant, puis le rejette avec horreur. Cet être, qui n’a ni nom, ni famille, découvre seul le monde et les humains dont il devait être le semblable. Lui qui ne connaît rien et qui n’a personne pour s’occuper de lui, comment va-t-il apprendre quoi que ce soit ? Restera-t-il ignare ? Va-t-il devenir bon ou méchant ? Victor Frankenstein est persuadé d’avoir affaire à un être fondamentalement mauvais. Mais au cours de l’histoire, on a l’occasion d’adopter l’autre point de vue, celui de la créature, et c’est extrêmement intéressant. Le temps du récit de la créature, l’histoire se change en un roman philosophique de formation, où la créature fait beaucoup penser aux « enfants sauvages », ces enfants livrés à eux-mêmes qui grandissent loin des autres, un thème qui a passionné le siècle des Lumières et le XIXe siècle. Ce récit est surtout le moyen, pour Mary Shelley, de montrer clairement que, contrairement à ce que pense le savant, la créature de Frankenstein n’est pas fondamentalement mauvaise.

Cela nous conduit au troisième niveau de lecture du roman : sa dimension morale. La création du monstre par Frankenstein fait penser en général à la question de l’éthique scientifique : doit-on faire tout ce qu’on a les moyens techniques de faire ? Ce problème est bien présent, mais il est loin d’être le seul. Car Mary Shelley, avec la créature, s’intéresse aussi au problème de l’origine du mal. Pourquoi la créature de Frankenstein devient-elle meurtrière ? La réponse est bien plus nuancée que ce qu’on pourrait craindre. On est à mille lieues du monstre aussi méchant qu’il est hideux. J’avais tendance à penser que les multiples variations de point de vue et les mille et une réflexions morales ou philosophiques sur la créature, ses réflexions, son passé, etc. avaient été produites petit à petit après le roman d’origine, au fil des adaptations, suites, parodies ou réécritures critiques. Il n’en est rien : Shelley elle-même développe d’emblée une réflexion fouillée, qui donne de la créature de Frankenstein une vision bien plus nuancée que celles qu’on en a parfois donnée par la suite.

Cette dimension morale du roman est liée de près à la question de la justice, comme le montre une péripétie du roman où l’on recherche l’assassin d’un petit garçon. On y voit à l’œuvre une foule en colère et une justice expéditive, injuste, guidée par des préjugés sociaux et non par une authentique recherche de la vérité. Le roman se fait ici engagé, très critique envers la justice (ou une certaine forme de la justice) de son époque.

Des aspects vieillis ?

Deux siècles après sa première parution, Frankenstein vaut donc largement la peine d’être lu, et sa lecture devient même paradoxalement rafraîchissante quand on se lasse des monstres verdâtres ou zombesques qu’on nous vend couramment comme autant de Frankensteineries. Pour autant, ce roman a-t-il vieilli ? Dans une certaine mesure, oui, tout de même, et c’est pour cela que je prends autant la peine de le replacer ici dans le contexte de son époque, afin de ne pas lui intenter de mauvais procès.

Le lectorat actuel pourra ainsi s’agacer, par endroits, d’un pathétique excessif par rapport au goût d’aujourd’hui. Pour ma part, j’ai surtout été gêné pendant le procès du faux assassin du petit garçon dont je parlais plus haut, et qui traîne un peu en longueur. Là encore, il faut se souvenir que le dosage du pathétique n’était pas le même à l’époque de la première publication du livre. Et c’est un défaut partagé par de nombreuses autres œuvres. En matière de théâtre, les drames bourgeois du XVIIIe siècle nous semblent parfois presque illisibles dans ils paraissent en faire des tonnes. Mais ce défaut se retrouve même dans le genre du roman fantastique ou d’horreur. Je l’ai retrouvé un peu, tout récemment, dans le Dracula de Bram Stoker, dont je compte pourtant dire à la première occasion à quel point c’est malgré tout un roman incroyablement moderne (en particulier par son sens du suspense).

Un autre aspect du roman qui peut agacer aujourd’hui est le personnage de Victor Frankenstein. Un avis de lecteur lu sur un forum de discussion déplorait le caractère peu sympathique de ce personnage. Or, à mes yeux, cela fait justement partie de l’intérêt du roman : pendant la plus grande partie du récit, le narrateur n’est pas complètement fiable, puisqu’il présente tout de son point de vue, celui d’un savant trop exalté naguère, désormais rongé par la peur et le regret. Frankenstein présente sa créature pratiquement comme un démon descendu sur terre, et il fait preuve d’un grand fatalisme – mais ce n’est pas la vérité du roman.

Conclusion : un classique à redécouvrir

Ces quelques obstacles n’ont rien d’insurmontable : Frankenstein ou le Prométhée moderne  reste très lisible. C’est d’ailleurs un roman court, et le lire vous fera découvrir ou redécouvrir un récit bien plus profond que ce que peuvent laisser attendre (ou craindre) le sobriquet « histoire d’horreur » et la trame basique de l’intrigue. C’est l’exemple typique de l’intérêt de revenir à la source d’un mythe littéraire.

Un mot sur l’édition dans laquelle j’ai lu ce classique en anglais : l’édition Scholastic de 2013, avec sa couverture en nuances de vert arborant un œil stylisé, a l’avantage de proposer le texte anglais sous une couverture souple et pour une somme modique, mais je ne la recommanderai pas particulièrement dans la mesure où elle n’inclut ni introduction, ni notes, ni dossier ou aide quelconque qui permettrait de surmonter les difficultés du texte ou de comprendre l’œuvre.

Dans le même genre

Sur Mary Shelley, sa vie et les circonstances dans lesquelles elle a imaginé et écrit Frankenstein, je vous recommande le beau film Mary Shelley réalisé par Haifaa al-Mansour en 2018, qui propose une belle reconstitution portée par une distribution très convaincante. J’en parle ici.

Parmi les mille et une adaptations, suites, reprises ou parodies auxquelles a donné lieu ce roman, je peux vous parler un peu de l’adaptation théâtrale écrite par Nick Dear : Frankenstein, créée en 2011 au Royal National Theatre de Londres au Royaume-Uni. Sa grande qualité à mes yeux est de remettre en avant l’aspect philosophique du roman en insistant sur le parcours de la créature autant et même davantage que sur celui de son créateur. Elle a en revanche le défaut de trop vouloir en rajouter dans l’horreur à certains moments. (Elle y ajoute en particulier un viol, ce qui à mon sens ne servait à rien, à part faire genre « Ouh, attention, il y a un viol donc c’est une histoire sombre ». Bon.) Les rôles principaux (Frankenstein et la créature) étaient joués en alternance par Benedict Cumberbatch et Jonny Lee Miller, excusez du peu !


Ursula Le Guin, « The Left Hand of Darkness »

21 janvier 2019

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Référence : Ursula K. Le Guin, The Left Hand of Darkness, New York, Ace Books, 1969. (Édition lue : Orbit, 1992.)

Un envoyé de l’Ekumen

Le roman se présente comme un rapport de mission envoyé à l’Ekumen, une organisation interplanétaire pacifique, par Genly Ai, le premier humain terrien envoyé sur la planète Gethen pour nouer contact avec ses habitants et leur proposer de rejoindre l’Ekumen. Genly adopte la forme du récit pour relater sa mission et il s’en explique dans les premières lignes, mais précise aussitôt qu’il ne sera pas nécessairement le seul narrateur de l’histoire, ni même son personnage principal. De fait, on découvre bien vite que le récit de sa mission proprement dite est entrecoupé de contes et de légendes locales qu’il insère parce qu’elles ont (ou prennent) une importance pour la bonne compréhension des habitants de Gethen. Dans la suite du roman, la voix de Genly alterne avec celle d’Estraven, un personnage important de l’histoire.

Genly Ai est donc le premier humain terrien envoyé sur Gethen. Nous découvrons cette planète presque en même temps que lui et, comme lui, nous peinons à nous orienter parmi les coutumes des habitants, les forces en présence, les enjeux. La planète Gethen est pourtant peuplée d’humains, elle aussi, mais ces humains ne sont originaires de la Terre et ils présentent des différences biologiques notables avec les Terriens, notamment en matière de sexualité et d’identités de genres, ce qui a un impact subtil sur l’ensemble de leurs usages.

Deuxième difficulté : Gethen n’a pas de gouvernement unifié, mais plusieurs États ou royaumes rivaux dans le jeu politique desquels l’arrivée d’un messager censément venu des étoiles fait l’effet d’un chien dans un jeu de quilles. La question pour Genly est moins d’amener les politiciens à répondre à l’offre de l’Ekumen que de les amener à croire à son statut d’envoyé d’outre-espace. Le premier politicien auquel il a substantiellement affaire, Estraven, paraît jouer un jeu ambigu, mais l’arrivée de Genly et des rebondissements politiques qui se préparaient déjà auparavant vont vite bouleverser sa place dans son pays natal. Or ni les autres potentats, ni les autres nations de Gethen ne sont plus enclines à arrêter de comploter les unes contre les autres pour écouter Genly.

Comme si cela ne suffisait pas, Gethen est une planète glaciaire où les voyages peuvent s’avérer très rudes, surtout quand on se retrouve traqué.

Mon avis

The Left Hand of Darkness, en français La Main gauche de la nuit, est un grand roman et un classique de la science-fiction américaine. Aux États-Unis, Ursula Le Guin a été couronnée par de nombreux prix littéraires et son importance est égale à celle d’auteurs comme Isaac Asimov ou Franck Herbert. En France, en dépit de sa reconnaissance critique au sein des milieux de la science-fiction, elle est encore trop peu connue du grand public et trop peu étudiée. Le moins que je puisse dire, pourtant, est que son œuvre vaut la peine d’être lue.

The Left Hand of Darkness est sans doute le roman de Le Guin le plus célèbre, avec The Dispossessed (Les Dépossédés) et, en fantasy, son cycle d’Earthsea (Terremer). Selon moi, ce n’est pas son livre le plus accessible, et, si vous n’êtes pas spécialement calé en littératures de l’imaginaire et si vous n’avez rien contre la fantasy, je vous conseillerais de commencer plutôt par le premier roman de TerremerUn Sorcier de Terremer (A Wizard of Earthsea), qui forme une intrigue autonome et qui fait usage de stéréotypes classiques du conte, tout en les maniant avec subtilité, intelligence et originalité (j’espère en parler ici un jour). En revanche, si vous avez déjà un peu lu de la science-fiction, et si vous aimez les livres-univers richement détaillés comme les Dune de Franck Herbert, il devient indispensable de lire The Left Hand of Darkness.

J’ai lu ce roman en anglais. En termes de difficulté, les nombreux mots propres à l’univers de l’Ekumen et surtout les informations données de façon assez dispersée au début peuvent former un obstacle à la lecture si vous n’êtes pas déjà à l’aise en anglais, auquel cas mieux vaut commencer par une traduction, quitte à le relire en anglais plus tard. L’anglais, avec ses articles non marqués en genre (a, the) présente un intérêt supplémentaire lié à la façon dont les habitants de Gethen conçoivent les identités de genre.

La principale qualité de ce roman, à mes yeux, est le soin mis à imaginer des cultures extra-terrestres approfondies. L’univers a cette originalité de ne mettre en scène que des cultures humaines, mais situées sur des planètes très éloignées les unes des autres et très variées. Il est sous-entendu que ces cultures ont une origine commune, mais cela reste mystérieux. Or cette ressemblance de base (tous humains) et les énormes différences de cultures, de technologies mais aussi de mentalités, font que l’histoire du premier contact entre l’émissaire d’une ligue de planètes et une nouvelle planète encore isolée des autres fait penser beaucoup plus directement aux rencontres entre civilisations humaines dans l’Histoire réelle de notre Terre.

De ce fait, on a droit à la fois à une intrigue combinant diplomatie et aventure qui se tient très bien en tant que récit de voyage, et à une invitation à la réflexion sur les différences entre cultures humaines, qui ne devient cependant jamais pesante puisqu’il n’y a rigoureusement aucun didactisme ni même aucune remarque de la part d’un narrateur quelconque. Et pour cause : le roman fait alterner les points de vue de deux personnages principaux (Genly et Estraven) ainsi que plusieurs documents et légendes issues de la planète explorée. Le résultat forme une mosaïque qui demande un certain temps pour s’organiser, sans que l’ensemble m’ait paru incompréhensible ou trop long. Cela rappelle un peu le travail de création d’univers accompli par des écrivaines comme Robin Hobb en fantasy, mais à mille années-lumière des ficelles classiques que cette dernière emploie.

Le fait que la planète soit peuplée d’humains n’empêche pas le résultat d’être très dépaysant. La population de cette planète se compose d’humains asexués 90% du temps, qui n’ont une sexualité que quelques jours par mois et deviennent indifféremment femmes ou hommes dans ce but avant de redevenir asexués à la fin de la période de rut. Cela occasionne de nombreuses réflexions sur les structures sociales et mentales de la population, sur la notion d’amour et de sexualité, mais aussi d’amitié, sur les relations sociales en général… et c’est passionnant. Le roman date de 1969, et certaines de ces réflexions ne sont sans doute plus aussi avant-gardistes qu’elles pouvaient le paraître à l’époque, mais l’ensemble a globalement conservé tout son intérêt avec l’âge.
Même chose avec les notions culturelles propres à telle ou telle culture, qui sont présentées comme en passant, sans paragraphe d’explication encyclopédique, mais sans hermétisme non plus.

Je me suis senti un peu dérouté au début, parce que le premier chapitre nous place dans la situation de l’explorateur étranger qui découvre la planète depuis à peine quelques mois et a beaucoup de mal à comprendre ce qui se passe, et parce que les premiers chapitres ensuite nous plongent dans l’une des cultures de la planète en question, avec une variété de points de vue et de références culturelles qui peut être un peu lourde à assimiler dans un premier temps.
Mais, d’une part, les gens qui aiment les intrigues politiques et les complots vont vite accrocher aux intrigues qui se nouent dans l’ombre et aux non-dits importants dans la moindre conversation ; et, d’autre part, tout se met en place en quelques chapitres et la compréhension de l’ensemble devient beaucoup plus facile ensuite : cela vaut donc la peine de laisser sa chance au roman.

Tout un pan du roman se déroule dans une sorte de camp de travail ou de camp de concentration qui fait penser aux régimes totalitaires du milieu du XXe siècle, quelque part entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique. C’est un point important de la réflexion politique du roman… et pourtant, encore une fois, c’est amené hors des clichés du genre, et cela ne prend pas toute la place dans l’histoire. On sent, derrière, une réflexion à l’œuvre d’une ampleur plus grande, qui se refuse à passer sous silence les horreurs que peut amener ce type de régime, mais qui se refuse aussi à cantonner le roman à cela… parce qu’il aborde plusieurs autres thèmes articules à celui-ci et tout aussi importants.

J’ai enfin été frappé par le grand réalisme de l’ensemble. Un réalisme non pas technologique (il n’y a aucune description assommante de pseudo-mécanismes futuristes) mais social et politique. Cela ne passionnera peut-être pas tout le monde, mais c’est à mes yeux un aspect important de la création d’un univers fictionnel  romanesque, et The Left Hand of Darkness est un livre-univers grandiose, qui nous plonge brusquement dans un environnement complètement différent du nôtre, et dont le soin apporté à restituer des mentalités autres fait qu’on ne finit jamais de découvrir ces différences, bien au-delà des apparences spectaculaires. Il y a un aspect de ce que j’aime appeler la « sciences-humaines-fiction » dans ce roman (le fait que Le Guin ait étudié l’anthropologie n’y est pas pour rien).

Une ultime remarque : si vous aimez les récits de voyage dans des conditions extrêmes et les explorations polaires, vous devriez aussi lire ce roman. La planète sur laquelle il se déroule est en pleine ère glaciaire et il y a de belles pages de voyage qui, encore une fois, déploient un réalisme minutieux, pour mieux donner à penser sur la confrontation entre les humains et les forces naturelles.


Jack London, « La Peste écarlate »

29 octobre 2018

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Référence : Jack London, La Peste écarlate, Paris, J’ai lu, collection « Librio 2 euros », 2018 (première parution : The Scarlet Plague, New York, MacMillan, 1912).

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Un vieillard déambule dans la baie de San Francisco en compagnie de ses petits-enfants. Vêtus de peaux de bêtes, ils chassent pour se nourrir, se réchauffent autour du feu et se protègent des ours ou des loups grâce à l’arc et à la fronde. Nous sommes en 2073. Il y a soixante ans, une terrifiante maladie, la Peste Écarlate, a ravagé l’humanité. Les rares survivants, retournés à l’état de nature, se sont réunis en tribus sans passé ni culture. Le grand-père, ancien professeur, se souvient du monde d’avant l’épidémie : mais comment le raconter à Edwin, Hou-Hou et Bec-de-Lièvre, ces petits sauvages qui ne savent ni lire ni compter ? »

Mon avis

Voici un court roman qui relève d’un genre inattendu de la part de Jack London. Je ne le connaissais (comme beaucoup de gens, je suppose) que pour de beaux romans d’aventure historiques ou animaliers comme Croc-Blanc ou L’Appel de la forêt. Or La Peste écarlate est un roman de science-fiction, et plus précisément un roman d’anticipation post-apocalyptique. Pour le resituer dans son contexte : il est paru en 1912, soit près d’un siècle après le Frankenstein de Mary Shelley qui constituait la première pierre de la science-fiction littéraire au Royaume-Uni et sept ans après la mort de Jules Verne qui est l’un des premiers auteurs du genre en France, mais moins de vingt ans après les principaux romans d’H. G. Wells comme La Guerre des mondes. Je vous précise tout cela, parce que ce n’est pas le dossier pédagogique étique de cette édition qui risque de vous mettre au courant : il ne consiste qu’en deux pages de questions de lecture basiques et en une liste absurdement longue de sujets d’exposés, le tout sans aucun nom d’auteur pour cette partie du volume (la ou les personnes chargées de réaliser ce dossier apprécieront).

Replacer ce texte dans son contexte est pourtant primordial afin de ne pas mal le juger. Nombre de thèmes ou de ficelles narratives employées par Jack London peuvent paraître aujourd’hui très classiques, trop pour des gens qui connaîtraient déjà bien le genre de la SF post-apocalyptique. Mais une fois accepté le fait que ce roman peut difficilement paraître original à un lectorat du XXIe siècle, on peut apprécier ses qualités par ailleurs.

La principale est l’art du récit de Jack London : il pose en quelques phrases courtes des scènes d’une grande puissance évocatrice, et son récit du quasi anéantissement de l’humanité par une épidémie foudroyante est parvenu sans peine à m’émouvoir et à m’inquiéter. Sa capacité à évoquer une catastrophe par quelques aperçus terribles qui laissent deviner de grands effondrements qu’on ne voit jamais directement (peu de morts mis en scène, mais des horizons où des flammes montent dans la nuit ; pas de massacre contemplé par les yeux du narrateur, mais des proches qui tombent les uns après les autres et des rues jonchées de cadavres quand il sort) m’a rappelé les premiers et délicieux frissons de lecture de science-fiction que m’avait procurés La Guerre des mondes de Wells.

La plume de London mobilise un langage très accessible, qui se prête bien à une édition parascolaire destinée aux élèves du secondaire (collège inclus). L’intrigue progresse vite, et la brièveté du format choisi pour l’histoire a pour conséquence que chaque phrase peut faire basculer une vie, changer le destin d’une ville, progresser d’une marche vers le bas dans la déchéance de l’humanité.

Outre le caractère classique du thème et de son traitement à des yeux actuels, certains aspects du livre le vieillissent quelque peu. Le choix d’un récit enchâssé, par exemple, procédé encore très répandu au XIXe et au début du XXe siècle, mais qui peut surprendre et décevoir de nos jours. En effet, le grand-père installé près du feu commence rapidement à parler de ses souvenirs de la Peste écarlate survenue en 2013. Mais qu’on ne s’attende pas à ce que son récit soit vite terminé, pour pouvoir suivre ses aventures avec Hou-hou, Bec-de-lièvre et Edwin dans le monde post-apocalyptique de 2073 : ce sont ses souvenirs qui forment le cœur du livre et l’intrigue principale du récit ! Or ce récit, aux yeux d’un lecteur de SF un peu chevronné, ne fait guère que poser une situation de départ, comme un premier chapitre de roman qu’on s’attendrait à voir suivi de nombreux autres. Il n’en est rien, et même si je m’y attendais, cela m’a un peu laissé sur ma faim.

Le récit n’en est pas moins bien structuré et refermé sur lui-même, sous-tendu d’ailleurs tout du long par le suspense que créent les relations ambivalentes entre le grand-père et ses petits-fils. Ces derniers, qui sont visiblement présentés comme les représentants typiques de l’humanité d’après l’épidémie, n’écoutent guère leur parent et on a parfois presque peur pour lui. La question du sort futur de l’humanité après une telle catastrophe reste ainsi incertaine pendant tout le livre.

Un autre aspect intéressant du livre, mais qui m’a quelque peu surpris et déçu, est son ébauche de propos social et politique, qui a davantage vieilli que ce à quoi je m’attendais de la part de London. Si la question des fortes inégalités sociales dans le monde d’avant l’épidémie est abordé très vite et laisse supposer une critique sociale dans la suite du roman, un peu comme dans La Machine à voyager dans le temps de Wells, j’ai été étonné de voir que le propos du personnage principal prenait constamment fait et cause pour les plus riches, qui sont au pouvoir dans la société d’avant la Peste sous la forme du Conseil des Magnats. Le propos se nuance certes un peu dans les paroles prêtées au personnage du Chauffeur, mais il faut bien chercher cette nuance dans une phrase précise et faire abstraction de tout le reste du traitement, très négatif, réservé au personnage. J’avoue que je m’attendais à plus de progressisme ainsi qu’à plus de subtilité de la part d’un auteur tel que Jack London. Cela étant dit, les paroles du grand-père ne reflètent certainement pas la pensée de l’auteur telle quelle, et je connais trop mal les essais politiques qu’il a publiés par ailleurs pour pouvoir comprendre son propos dans ce livre avec toute la profondeur qu’il faudrait.

En somme, La Peste écarlate est à prendre plus comme une nouvelle un peu longue servant à relater une fin du monde que comme un roman post-apocalyptique tel qu’on le comprend de nos jours, sans quoi vous pourriez rester sur votre faim devant le peu de développement sur ce qui se passe après l’épidémie.

Quant à l’édition Librio, elle est assez typique de ce que propose cette collection en matière de textes classiques : des textes anciens, élevés au domaine public et donc disponibles gratuitement sur Internet (La Peste écarlate est par exemple disponible sur Wikisource dans son texte original anglais et en français), qu’on vous fait payer certes peu cher, mais sans vous fournir les moyens de les comprendre quand vous ne connaissez pas déjà bien le domaine auquel ils appartiennent. On ne trouve donc dans cette édition rien de ce qu’on attendrait normalement d’un dossier pédagogique : pas de biographie de Jack London, rien sur son œuvre de fiction ou sur sa pensée sociale ou politique, rien sur l’état de la science-fiction en 1912, et bien entendu pas la moindre note de bas de page, glossaire ou quoi que ce soit de la sorte. Bien sûr, c’est une très bonne chose que l’éditeur ait pris le parti (et le risque) de rééditer en version papier ce roman peu connu de London, qui, bien que ce ne soit pas un chef-d’œuvre, mérite d’être redécouvert. Mais cette édition papier n’a pas vraiment d’autre mérite que celle d’exister et rien ne vous empêche de lire plutôt le texte sur écran ou de vous procurer une version numérique gratuite ou encore moins chère, plutôt qu’une version présentée comme parascolaire (à en juger par l’encadré voyant « Nouveaux programmes » en couverture, qui fait référence à la réforme du collège de 2016 en France) mais qui ne fournit aucun outil réel aux enfants et aux adolescents pour bien comprendre le roman.


Johan Heliot, « Reconquérants »

2 avril 2018

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Référence : Johan Heliot, Reconquérants, 2e édition, Paris, Mnémos, collection de poche « Hélios », 2018 (première édition : Paris, Mnémos, collection « Icares fantasy », 2001).

Quatrième de couverture de l’éditeur pour la réédition de 2018

Et si des colons romains avaient découvert les Amériques ?

Et si, ayant perdu tout contact avec l’Europe, leurs descendants avaient bâti un nouvel empire appelé Libertas ?

Et si, quinze siècles plus tard, sous les ordres d’un consul ambitieux, le jeune Geron était enrôlé dans les troupes destinées à reconquérir leur terre originelle ?

Entre aventures palpitantes et carnet de voyage, l’auteur nous plonge au coeur d’une expédition de guerre et d’explorations d’un vieux continent métamorphosé. Geron découvrira des innombrables secrets et croisera des hydres géantes, des sylphes des canopées, ainsi que des créatures légendaires peuplant les ruines d’une Rome antédiluvienne.

Johan Heliot est né en 1970 ; son oeuvre est marquée par l’éclectisme des genres et l’inventivité littéraire. Il a publié plus de 35 romans, aussi bien pour adultes que pour les jeunes lecteurs. Avec Reconquérants, Johan Heliot confirme qu’il est le maître de l’uchronie francophone.

Un univers décalé et unique où s’entrechoquent les époques…

Mon avis

Paru initialement en 2001, Reconquérants est le deuxième roman de Johan Heliot après ses débuts remarqués en 2000 dans La Lune seule le sait. Cette réédition dans la collection de poche « Hélios » en 2018 porte la mention « édition définitive révisée par l’auteur ». A l’époque, j’avais été très intrigué par la belle couverture de Julien Delval pour la première édition, dans la regrettée collection « Icares fantasy », où l’on voyait des légionnaires romains dotés d’ailes de toile et de bois prendre position sur un îlot tandis que des dirigeables joufflus s’avançaient à l’horizon. La couverture de la seconde édition souffre à mes yeux de la comparaison avec celle de la première : elle ressemble à un zoom sur un détail d’une image plus grande, moins détaillée, plus grossière de trait et moins lisible (on comprend à peine que le légionnaire a quelque chose dans le dos et il faut avoir commencé à lire le livre pour bien comprendre ce dont il s’agit, un comble).

Je ne suis pas un grand amateur de la collection « Hélios », pas à cause de son principe (rééditer en poche dans une collection commune des romans parus chez plusieurs éditeurs de fantasy indépendants français, c’est une excellente idée) mais à cause de ses reliures rigides et anguleuses peu confortables à tenir en main et à feuilleter, et aussi de ses choix de police de caractère assez… étranges (une police sans Serif pour la lisibilité, mettons, à la rigueur, mais je trouve celle-ci vraiment froide et inhospitalière pour les yeux – oui, c’est très subjectif, je sais). Au moins ce roman-ci n’arbore plus la police différente utilisée pour les premières lignes de chaque chapitre, qui jurait complètement avec la police habituelle et rendait le tout encore plus laid à mes yeux.
Mais passons au livre lui-même, car Heliot n’est pas pour grand-chose dans ces choix éditoriaux.

Un postulat original

Reconquérants relate donc l’histoire de Romains ayant fui Rome au moment des derniers soubresauts de la guerre civile qui marque l’agonie de la République, vers la fin du Ier siècle avant J.-C. Il faut noter que je n’avais pas vraiment lu le quatrième de couverture avant de me lancer dans la lecture : j’avais en tête les couvertures des deux éditions, le titre et l’idée générale qu’il s’agissait d’une uchronie où les Romains avaient conquis l’Amérique. Le tout, ajouté à mon goût habituel pour les univers à l’antique, m’avait disposé très favorablement envers le roman.

Peut-être même un peu trop, et c’est sans doute pour cela que j’ai été finalement déçu, même si le roman possède quelques qualités.

Ma lecture a bien commencé : les premiers chapitres posent le point de divergence de l’uchronie, le départ des Romains, leur découverte d’un nouveau continent et puis l’ellipse vertigineuse de 1500 ans vers l’avenir. On se retrouve dans un supposé Moyen âge uchronique a priori complètement différent : l’inconnu complet, un vrai bonheur. Geron, le personnage principal, est plutôt sympathique, la plume de Heliot alerte et rythmée…

Mes premières déconvenues, assez bénignes, ont été amenées par les choix d’Heliot dans l’élaboration de son univers. Mille cinq cents ans sont censés s’être écoulés, les Romains côtoient les Amérindiens depuis très longtemps désormais : je m’attendais à découvrir une société hybride et exotique mêlant les civilisations latines et les cultures précolombiennes… Or voilà qu’on se retrouve devant une enfilade de termes latins décrivant des institutions, des mentalités et une langue inchangées, exactement comme dans un roman historique qui se déroulerait pendant la République romaine ! Certes, la technologie a évolué, on a droit à des flottes de dirigeables et à des soldats volants à l’aide de machines à vapeur. Certes, Libertas n’est pas Rome, et quelques allusions montrent que ce « nouveau » régime a ses propres buts et ses propres défauts, qui deviennent vite criants. Mais tout cela reste étonnamment maigre à côté de la reconstitution scrupuleuse d’une civilisation encore terriblement semblable à la Rome antique (il y a même des notes de bas de page qui pourraient sortir tout droit d’un manuel d’histoire romaine). Quant aux indigènes, ils semblent se faire opprimer depuis 1500 ans ou pas beaucoup moins, mais rien de particulier n’est arrivé depuis la conquête. De ce point de vue, Libertas est calquée sur les États esclavagistes du Sud des États-Unis aux XVIIIe-XIXe siècles, sauf que l’oppression y était vieille de quelques siècles à peine, et ça bougeait déjà beaucoup plus que ça. Vous l’aurez compris, j’ai eu un gros problème de vraisemblance avec la chronologie interne de cette uchronie, bien trop proche de la vraie Rome antique à mon goût.

Cela ne restait pas très gênant : j’ai poursuivi tranquillement ma lecture. Le récit expose assez vite les travers de Libertas, dont on pressent l’aspect dictatorial et oppressant. L’intrigue suit Geron et ses amis lorsqu’ils se retrouvent engagés dans l’armée de Reconquête sous le commandement de Marcus Salveris, puis embarquent pour le vieux continent. Le récit enchaîne divers clichés de récit initiatique (« vous êtes dans la légion, maintenant ! ») de façon assez convenue et un peu maigre. L’intrigue redevient beaucoup plus imprévisible et originale une fois que l’armée commence à découvrir ce qu’est devenue l’Europe pendant tout ce temps. Avec un paradoxe étonnant : Heliot pose un postulat uchronique déjà très original en lui-même, celui d’une Rome qui aurait pris contact avec les cultures précolombiennes 1500 ans avant Christophe Colomb, mais au lieu de l’exploiter de façon approfondie, ce qui aurait suffi à faire un roman, il n’en pose que quelques grandes lignes assez trapues pour aussitôt abandonner son Amérique alternative au profit d’une exploration de l’Europe médiévale.

À vrai dire, j’étais si intéressé par le point de départ de l’intrigue que j’ai été un peu surpris et déçu de devoir laisser si vite cette Amérique uchronique qu’on commençait à peine à découvrir autour des personnages. Qu’avait donc l’Europe de si intéressant à proposer dans cette uchronie ? C’est sans doute ici le moment le plus intéressant du roman : en quelque scènes, Heliot déjoue entièrement les attentes et met en scène un vieux continent très éloigné de ce à quoi on aurait pu s’attendre. Si vous redoutez de retomber sur un Moyen âge ouest-européen à base de chevaliers en armure, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas du tout ce qui vous attend. Original et imprévisible, l’univers du roman l’est certes par rapport à son début qui laissait attendre une fantasy uchronique très proche du roman historique, avec simplement une touche de steampunk. La suite passe de plus en plus du côté de l’imaginaire décomplexé.

Un problème de style

C’est à peu près à ce point du livre que j’ai commencé à rencontrer quelques problèmes avec le style de Heliot. Quoique très capable de poser une intrigue et de retenir l’attention pour la développer à sa guise, l’auteur ne maîtrise pas tout à fait les registres de langage, ou alors il a des goûts étranges pour ce qui est de les manier. Dans un style général de récit à la 3e personne au passé, très classique dans un roman d’aventure, des descriptions au style général soutenu se voient ponctués de mots et d’expressions beaucoup plus familières, avec même de petites blagues ou des exclamations faisant penser à des récits pour enfants ou à des traits d’esprits d’article de journal. Si ce registre plus relâché est tout à fait à sa place dans la bouche d’un personnage (dans les chapitres où Geron écrit son journal de voyage, par exemple), il semble moins contrôlé et moins le bienvenu dans les narrations à la 3e personne, surtout dans les passages où l’auteur semblait vouloir installer une ambiance plus sérieuse voire inquiétante deux lignes plus haut. Le procédé est récurrent en fin de chapitre : une pensée de Geron est présentée sous la forme d’une exclamation qui casse l’atmosphère dramatique du moment en donnant l’impression que toute l’aventure du jeune homme n’est qu’une plaisante attraction certes un peu mouvementée mais plus drôle qu’autre chose (« J’avalai mon deuxième verre d’infusion tout en me demandant quelles surprises la nuit nous réservait encore ! »). J’ai été assez gêné par ces exclamations, derrière lesquelles j’avais l’impression d’entrevoir l’auteur en train de se taper sur la cuisse en se répétant « Qu’est-ce que je m’amuse ! », alors même que ses personnages se trouvent souvent dans des situations en théorie tout sauf amusantes.

S’ajoutent à cela des titres de chapitres faits parfois de jeux de mots alors même que leur contenu est beaucoup plus sombre (ainsi le début du voyage de Reconquête s’intitule-t-il « La croisière, sa muse… »). Des références plus ou moins subtiles à d’autres auteurs sont insérées ici et là, et je n’ai rien contre, sauf quand elles sont aberrantes au vu du contexte, ce qui est trop souvent le cas. Exemple dès la page 14 au début du chapitre 2 : « C’était à Megahar, faubourg de Karhage, dans les jardins d’Emil Karr » : on reconnaît une réécriture biscornue de l’incipit de Salammbô de Flaubert, bizarrement appliquée ici à une ville romaine… Fallait-il aller jusqu’à soumettre aux contraintes d’un tel calembour le choix de trois noms propres récurrents de l’univers du roman ? Dans un roman entièrement humoristique, pourquoi pas, mais là, ça me paraît un peu trop capillotracté. J’ai croisé aussi, à au moins deux occasions, une reprise telle quelle de l’expression « emmanché d’un long cou », tout droit sortie d’une fable de La Fontaine, dans un contexte qui n’avait rien à voir. Ces références trop visibles et pas toujours très à propos m’ont gêné parce qu’elles créent des ruptures de ton mal contrôlées qui cassent l’ambiance.

Dans le même temps, je suis tombé ici ou là sur un archaïsme (par exemple l’adjectif « emmanché » dont je parlais à l’instant, ou encore le verbe « choir ») dont je me demandais bien ce qu’il venait faire là, puisque le choix d’un tel mot ne semblait pas dicté par un quelconque choix d’écriture pour poser ou entretenir une ambiance ou encore pour attirer l’attention sur quelque chose, mais faisait penser à une franche maladresse.
Quant aux descriptions, elles sont inégalement soignées. Si certains passages ont fait l’objet d’un soin visible, bien des scènes sont posées, déroulées et bouclées comme à la hâte, sans prendre le temps de livrer à l’imagination quelque chose d’un minimum évocateur. C’est comme si l’auteur se dépêchait de finir d’écrire avant d’aller attraper un train. De quoi me demander si le roman a été écrit dans des délais serrés : cela expliquerait des choses.

Le vocabulaire employé n’est pas excessivement restreint, mais il m’a laissé quelque peu sur ma faim, tant je sentais que Heliot avait voulu faire des recherches pour l’enrichir, mais s’était contenté d’un ou deux mots sans tirer pleinement profit de sa documentation. En témoignent les scènes situées à bord des dirigeables de Libertas, où le terme technique « ralingue » revient très souvent, mais étonnamment seul de son espèce, alors qu’utiliser un vocabulaire maritime plus ample (sans tomber dans l’obscurité pour autant) était tout à fait possible. Des tics de style apparaissent aussi de chapitre en chapitre, par exemple l’expression « sevré d’action », qui ne me paraît pas très heureuse et que j’ai retrouvée régulièrement, y compris à des endroits où l’auteur semble vouloir dire l’inverse de ce qu’il veut dire (un personnage « sevré d’action » a normalement eu son content d’action et n’a plus envie de courir ou de combattre, mais l’expression était quelquefois utilisée pour un personnage sur le point de se jeter dans une bataille).

« Je pourrais mettre un personnage féminin fort, par exemple à la fois sexy et puissante… »

Un autre élément m’a fait tiquer. Jusqu’à sa moitié environ, le roman comprend exclusivement des personnages masculins, avec une majorité croissante de militaires pas bien subtils. Je me suis surpris à regretter un peu le manque de personnages féminins. Lorsqu’il en est entré un en scène, j’ai eu l’impression d’avoir affaire à un cliché ambulant : Erin est l’archétype du personnage féminin de roman d’aventure suranné, belle, ultra-sexualisée, rusée et n’hésitant naturellement pas à jouer de ses charmes pour arriver à ses fins… et, tout aussi naturellement, il ne se passe pas cinquante pages avant qu’elle finisse dans les bras du principal personnage masculin. Elle est qualifiée sans surprise de « féline » ou comparée à un chat et, au moment des combats finaux, quand elle frappe un légionnaire, c’est incontournablement à l’entrejambe. C’est cliché au possible, ça essaie d’être féministe de la façon la plus maladroite qui soit au point que ça en redevient plus sexiste que jamais… et on cherchera en vain un deuxième personnage féminin dans tout le livre. J’ai régulièrement soupiré.

De l’uchronie documentée au pulp décomplexé

Plus le roman avance, plus l’aventure prend un aspect « pulp », ce à quoi je ne m’attendais pas du tout. C’est une direction possible, bien que cela paraisse assez peu cohérent par rapport aux premiers chapitres qui laissaient attendre un univers fortement documenté et des écarts plus délicatement négociés par rapport au monde réel.

Il s’avère que l’univers de Reconquérants est taillé à coups de serpe, ou à coups de gourdin, si vous préférez. De la mosaïque complexe de royaumes du Moyen âge européen réel, soit il ne reste rien dans cette uchronie, soit on n’en saura pas grand-chose : le vieux continent se résume à trois factions en présence et guère plus de peuples, et les quelques personnages mentionnés sont tous des célébrités de cette période de l’Histoire. Tout ça est vraiment tracé à gros traits et n’échappe pas toujours aux clichés. Cela me semble comparable à un film d’aventure de série B sympathique et sans prétention, mais, contrairement aux ambitions du quatrième de couverture, ça ne peut pas prétendre faire de Heliot le « maître de l’uchronie francophone ». Même l’univers du premier tome du Bâtard de Kosigan de Fabien Cerutti (pourtant pas exactement avare en clichés, notamment aussi avec ses personnages féminins, d’ailleurs) peut se targuer d’être plus fouillé.

Quant à l’intrigue, elle subit peu après la moité du roman deux grandes révélations qui la font avancer à grands sauts dignes d’un rodéo d’auteur sauvage désireux de lâcher son lecteur en cours de route. L’explication des étranges visions de Geron laisse entrevoir des enjeux insoupçonnés qui sont avalés en quelques lignes par Geron lui-même avec une facilité déconcertante, mais qui risquent d’interloquer un peu plus le lectorat de Heliot. Et quand, un peu plus tard, sont dévoilés les véritables tenants et aboutissants de la Reconquête et le projet de Marcus Salveris, j’ai pour la deuxième fois eu l’impression que le roman virait à 180 degrés sans que rien n’ait préparé la révélation et sans que rien ne soit fait pour maintenir un semblant de cohérence dans l’univers et l’intrigue.

Comme souvent dans ces cas-là, j’ai commencé à me poser des questions sur l’univers et sur sa cohérence, et à me rendre compte qu’il y a dans sa conception des béances assez frustrantes. Sans parler des réactions de Geron, décidément très doué pour accepter les révélations les plus bouleversantes sans broncher.

Si j’ajoute que la première de ces révélations laisse attendre une intrigue basculant plutôt du côté de la SF tandis que la seconde relève très franchement de la sword & sorcery, on comprendra encore mieux que j’aie été quelque peu déboussolé. Sur le principe, je n’ai rien contre les univers originaux, et j’ai été assez surpris, amusé et intéressé pour continuer ma lecture jusqu’au bout en dépit des problèmes liés au style et aux personnages. Mais j’ai tout de même trouvé que tout ça manquait de maîtrise dans le tissage des fils de l’intrigue, et que l’ensemble donnait un peu trop l’impression de partir dans le grand n’importe quoi.

Et Heliot ne fait rien pour combattre cette impression. Un peu plus loin, l’allusion intertextuelle à un collègue écrivain de fantasy par le biais d’un personnage de marin (dont le nom transpose de façon assez transparente celui d’Ugo Bellagamba) m’a donné l’impression d’une histoire qui se changeait peu à peu en doux délire avec des blagues destinées aux copains, et le tout m’a assez « sorti » de l’univers. J’ai poursuivi ma lecture comme devant un manuel de jeu de rôle sur table à l’univers ouvertement mal ficelé et sans complexe. C’est malheureusement l’impression que donnent les péripéties accumulées à la fin : une surenchère de spectacle où le style de l’auteur ne brille pas par sa maîtrise, et qui n’est pas ennuyeuse, si on a une bonne tolérance aux clichés, ce qui n’est hélas plus mon cas.

Je me suis presque forcé à finir le roman, et, une fois le livre refermé, je me suis dit que j’étais sûrement trop sévère avec lui, peut-être parce que je m’en étais fait ma propre image à partir de la couverture de la première édition depuis toutes ces années et que j’en attendais trop, sans pourtant avoir la moindre idée de ce qu’il pouvait bien raconter. Encore une fois, l’univers contient de bonnes idées, l’intrigue n’est pas avare en surprises et en révélations. Mais tout cela me laisse une impression de brouillon mal maîtrisé, aussi bien dans l’élaboration de l’univers que dans la structuration de l’intrigue et dans l’écriture proprement dite. Des défauts de jeunesse, sans doute, et je ne doute pas que Heliot se soit amélioré depuis en accumulant de l’expérience en tant qu’écrivain. Mais le fait est qu’à mes yeux ce roman a mal vieilli.

Je me demande avec curiosité ce que Heliot a pu y changer depuis la première édition, dix-sept ans après. Je pense qu’il aurait aussi bien pu laisser son texte tel quel, ou bien écrire un autre roman uchronique sur le même principe mais en repartant de zéro, car ce texte-ci souffre de trop de problèmes pour être raccommodé facilement à la correction.

Bref… Si vous aimez l’aventure « pulp » décomplexée, les révélations ahurissantes qui s’enchaînent et les univers taillés à grands traits, vous ne craindrez rien à lire ce roman. Si vous préférez les uchronies plus documentées et plus subtiles, vous risquez d’aller à la rencontre d’une déconvenue. L’essentiel est d’être prévenu ! De mon côté, j’attendrai un peu avant de redonner sa chance à Heliot, et je choisirai de préférence un roman « de sa maturité » plutôt qu’un roman « de jeunesse » comme Reconquérants, en espérant que sa plume a eu le temps de s’améliorer dans l’intervalle. Le plus frustrant pour moi dans cette lecture était d’avoir conscience que le roman contenait toutes sortes d’idées originales ou du moins sympathiques, et qu’il y avait moyen de pondre quelque chose de réussi… mais le mélange n’a pas pris pour moi. Une autre fois, sans doute.

J’ai publié d’abord cet avis sur le forum Le Coin des lecteurs le 1er avril 2018 avant de l’étoffer encore pour publication ici.


[Fanzine] « Aventures oniriques et compagnie » n°46

15 janvier 2018

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Référence : Aventures oniriques & compagnie (AOC), Paris, Club Présences d’esprits, n°46, automne 2017 (numéro spécial concours Visions du futur 2017).

Présentation de l’éditeur : sommaire d’AOC n°46

Premier prix : Comme un têtard dans l’eau, d’Andrea Deslacs
Dans une ville marquée par un désastre écologique et social, les enfants n’ont pas perdu le sourire, ni leurs rêves. Petit protégé d’un jeune garçon, Napoléon, le têtard bicéphale connaîtra-t-il un jour la nature ?

Deuxième prix : Le miroir d’Hécate, de Sylwen Norden
Le Consortium a bien l’intention d’exploiter jusqu’à la moelle les ressources d’Hécate, planète inhospitalière ravagée par les tempêtes et la fonte des glaces. Même si pour cela, ses membres doivent supporter l’encombrante apparition des doppelgangers, ces doubles fantomatiques qui révèlent au grand jour leurs plus obscurs fantasmes.

Troisième prix : Ø Ensemble vide, d’Alexandre Garcia
Usé par un travail difficile, Arthur démissionne pour intégrer un centre de recherche où il pourra lever le pied. À son nouveau poste, il doit scruter chaque jour le néant et noter tout événement singulier. Rien à signaler. Rien à signaler. Rien à signaler… Vraiment ?

Accessit : Silence et la Verte, de Lilie Bagage
Un petit groupe de survivants déambule dans un monde dévasté, balayé par des vents puissants. Dans leur recherche d’un lieu épargné par la catastrophe, ils sont guidés par un colosse presque muet, qui veille jalousement sur une mystérieuse plante verte.

Accessit : La retraite d’Eugénie, de Bernard Henninger
Jeune retraitée, Eugénie emménage dans un petit patelin, loin de Paris. L’installation d’un camp de réfugiés pour extra-terrestres à quelques pas de chez elle va bouleverser son quotidien…

Mon avis

Ce numéro d’AOC regroupe les nouvelles lauréates du concours Visions du futur 2017. Si toutes les nouvelles ne m’ont pas également convaincu, toutes présentent des qualités de fond ou de forme qui m’ont ménagé une lecture plaisante. Si le sommaire présente les nouvelles par ordre d’importance décroissante du prix, elles sont généralement disposées dans l’ordre inverse au sein du numéro, puisque Silence et la verte ouvre le recueil et que Comme un têtard dans l’eau le referme. C’est donc dans ce dernier ordre que je vais dire un mot de chacun des textes.

Silence et la Verte présente un cadre post-apocalyptique assez classique et de nombreuses scènes d’action… peut-être un peu trop nombreuses, car elles m’ont laissé une impression de scène de jeu vidéo ménageant peu d’émotion, ou pas autant qu’on aurait pu en ménager. Cependant, elles montrent l’intention de l’auteur, qui goûte visiblement le genre du survival horror par endroits. En toute franchise, ce n’est pas ma tasse de thé, et ce n’est donc pas nécessairement de la faute du texte si je n’ai pas été scotché par l’aventure. J’admets volontiers m’être attaché aux personnages suffisamment pour être sensible à la détresse croissante du narrateur. Le principal intérêt de la nouvelle réside cependant dans le personnage de Silence (décrit de l’extérieur) et de la mystérieuse plante verte en plastique sur laquelle il veille jalousement, ainsi que dans sa chute, ingrédient quasiment obligé d’une nouvelle courte actuellement, et qui parvient à ménager une jolie surprise.

La retraite d’Eugénie est une nouvelle d’anticipation proche engagée, qui utilise le truchement du premier contact avec une civilisation extra-terrestre comme moyen de commenter l’actualité sur l’accueil des réfugiés. J’ai apprécié la façon dont le récit saisit les questionnements et les décisions d’Eugénie au quotidien, sans donner dans les grands mouvements de masse, sans non plus tomber dans le dolorisme ou le pessimisme facile. Cet équilibre n’est pas si facile à ménager quand on aborde par le biais des littératures de l’imaginaire un sujet aussi actuel, et c’est tout à l’honneur de l’auteur d’y être parvenu.

Ø Ensemble vide, avec son évocation des déboires d’un chercheur en astrophysique dans ses manipulations et des avanies auxquelles il fait face dans un milieu ultra-concurrentiel, fera vibrer une corde sensible chez tous les lecteurs et lectrices qui fréquentent les milieux de la recherche. Son principal point fort est une intrigue joliment ficelée qui a des allures de transposition scientifique du Désert des tartares de Dino Buzzati, tout en tirant parti au maximum de la forme de la nouvelle à chute. En dépit des nombreux détails qui lui confèrent un réalisme très crédible, il ne faut surtout pas en attendre de la hard science (c’est-à-dire un respect strict de la documentation scientifique), car les libertés prises avec l’astrophysique sont assez criantes pour que même moi les remarque (!), mais je ne pense pas que ça ait été une seconde l’intention de l’auteur. Une autre qualité de la nouvelle est la façon dont elle fait vivre le personnage d’Arthur, par le biais de la narration à la première personne.

Le miroir d’Hécate est la plus sombre de toutes, et aussi celle qui m’a le moins convaincu : gratuitement sombre, m’a-t-elle semblé, appuyée sur une lecture psychanalytique assez datée et conclue par un message d’une misanthropie facile. Trop convenues aussi m’ont semblé les usages et abus des ficelles du sexe et de la mort. Je dois lui reconnaître cependant une plongée progressive dans l’horreur bien menée. Mais ce n’était vraiment pas ma tasse de thé.

Comme un têtard dans l’eau m’a laissé d’abord une impression mitigée en raison de son style assez quelconque (je m’attendais à une prose encore plus travaillée pour une nouvelle primée). Et pourtant, voilà un texte qui n’en manque pas par ailleurs, de personnalité ! La nouvelle n’a pas volé son premier prix : une anticipation qui fourmille d’allusions aux problèmes environnementaux, sociétaux, économiques et technologiques actuels en les extrapolant juste assez pour rester crédible et rendre le résultat encore plus inquiétant.. Le point de vue du personnage choisi et le style tout en faux enthousiasme renforcent puissamment l’ironie tragique (ou le tragicomique grinçante) qui émane de cet futur trop proche. Comme La retraite d’Eugénie, mais sur un plan tout différent, cette nouvelle montre que la science-fiction a plus que jamais beaucoup de choses à dire sur notre réalité présente. En l’occurrence, elle le dit avec une acidité qui décape comme une lessive salutaire.

J’ai posté une première version de cette critique sur le forum Le Coin des lecteurs le 12 novembre 2017 avant de la retravailler pour la publier ici.


Michael Crichton, « Jurassic Park »

1 janvier 2018

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Référence : Michael Crichton, Jurassic Park, New York, Alfred A. Knopf, 1990. Traduction française : traduit de l’américain par Patrick Perthon, Paris, Robert Laffont, 1992. (J’ai lu le roman en anglais dans l’édition britannique parue à Londres chez Arrow en 1991.)

Il est possible que, comme souvent, le grand public connaisse le film Jurassic Park de Steven Spielberg (sorti en 1993) mieux que le roman dont il est adapté. Pourtant, Jurassic Park est bien d’abord un roman publié par Michael Crichton en 1991, un de ces « techno-polars » dont l’auteur américain, mort en 2008, s’était fait une spécialité. Certes, le lien entre le roman et le film est étroit, puisque Crichton a pris part au scénario de l’adaptation réalisée par Spielberg. Mais le roman lui-même connut les honneurs (relatifs) des palmarès des meilleures ventes, et aussi (c’était moins gagné d’avance) ceux de la critique, bien avant la sortie du film, puis des suites au livre et au film. Qu’en est-il de ce roman qui a tant influencé l’imaginaire des dinosaures depuis vingt ans ?

Non ex nihilo

D’abord, il va de soi que ni l’intérêt des romanciers pour les dinosaures, ni l’idée de leur faire rencontrer des humains ne sont des inventions de Crichton. Depuis leur découverte, les dinosaures ont stimulé l’imagination des artistes avec une belle régularité. Le roman Le Monde perdu de Conan Doyle, paru en 1912, est l’une des premières fictions à mettre en scène une rencontre entre humains et dinosaures dans le monde actuel. Et plusieurs des espèces de dinosaures présentes dans le roman de Crichton étaient déjà devenues des personnages de fiction récurrents, que ce soit les grands sauropodes (très tôt exposés dans les musées et utilisés par les cinéastes) ou le tyrannosaure (par exemple dans le King Kong de 1933).

L’idée de tenter de recréer des dinosaures en utilisant de l’ADN fossile est nécessairement plus récente, puisque le rôle de l’ADN ne commence à être cerné que dans les années 1940 et que c’est seulement dans les années 1970 qu’on commence à concevoir la possibilité de le décoder et de le manipuler. Mais là encore, Crichton n’est pas le premier : on trouve déjà cette idée dans au moins un texte de science-fiction, Notre-Dame des sauropodes (Our Lady of the Sauropods), une nouvelle de Robert Silverberg parue dans le magazine Omni en septembre 1980 (1). Dans cette nouvelle, une scientifique du futur se retrouve naufragée sur un monde artificiel, Dino Island, où son équipe de recherche a recréé plusieurs espèces de dinosaures en combinant l’emploi d’ADN fossile et le recours à la synthèse par ordinateur. L’histoire diffère toutefois notablement de celle du roman de Crichton.

Entre vulgarisation et effets de réel : l’art de la tragédie scientifique

Lorsqu’il publie Jurassic Park, Michael Crichton n’en est ni à son premier roman, ni à sa première fiction solidement documentée. Originaire de Chicago, né en 1942, Crichton commence à publier des polars sous pseudonyme en 1966 pour payer ses études de médecine à Harvard ; son premier roman publié sous son vrai nom, La Variété Andromède, paraît en 1969 et devient un best-seller, le premier d’une longue série qui lui permet de se consacrer à l’écriture mais aussi en partie au cinéma et à la télévision (il est notamment le créateur de la série Urgence en 1994). Remarquons que Crichton a déjà exploré le thème d’un parc d’attraction bardé de haute technologie qui se détraque dans un téléfilm qu’il réalise en 1973, Mondwest, où des cow-boys et des Indiens robotisés s’en prennent aux visiteurs. Le titre original du téléfilm, Westworld, parlera davantage aux gens aujourd’hui puisque le principe de ce téléfilm a été repris par la chaîne de télévision américaine HBO en 2013 sous la forme de la série télévisée Westworld, nettement après la mort de Crichton (qui est mort en 2008).

Crichton manifeste très tôt un intérêt évident pour les nouvelles technologies et pour la façon dont elles ne débouchent jamais sur les résultats prévus (son tout premier roman, Odds On, imagine une tentative de vol planifiée par informatique à l’aide d’un outil statistique supposé tout prévoir). Ces deux éléments se retrouvent par la suite dans toute une partie de ses romans, qui relèvent d’une forme de « tragédie scientifique » : Crichton s’empare d’une technologie récente, se documente à fond à son sujet, puis en extrapole les avancées futures pour mieux en montrer les dangers.

On connaît l’intrigue générale du roman : un milliardaire américain, John Hammond, à la tête d’une société de génie génétique, a réussi à recréer une quinzaine d’espèces de dinosaures sur une petite île au large du Costa Rica, et il s’apprête à les dévoiler au public dans un onéreux parc d’attraction, Jurassic Park (le « Parc jurassique »). Mais devant les multiples retards et incidents qui ponctuent la construction du parc, les investisseurs contraignent Hammond à inviter un groupe d’experts pour évaluer la sûreté du parc : deux paléontologues, Alan Grant et Ellie Sattler, et le mathématicien Ian Malcolm, auxquels se joignent les petits-enfants de Hammond.

Dans l’intervalle, l’un des principaux informaticiens du parc, Dennis Nedry, est corrompu par un espion industriel qui cherche à dérober des embryons de dinosaures. Pour pouvoir commettre son vol et s’esquiver sans problème, Nedry neutralise tous les systèmes de sécurité du parc, y compris les clôtures électrifiées qui retiennent les dinosaures dans leurs enclos, le tout au moment où les visiteurs sont au beau milieu du circuit. Dès lors, la question n’est plus de savoir si le parc pourra ouvrir mais si quelqu’un survivra au week-end.

La grande qualité de Crichton est sans aucun doute la virtuosité avec laquelle il insère et exploite dans le cours de sa fiction la masse de documentation scientifique qu’il a consultée pour l’occasion. On trouve régulièrement de courtes synthèses portant aussi bien sur la génétique et la paléontologie que les mathématiques ou l’informatique, le tout exposé avec une clarté qu’un enseignant pourrait envier. Ce n’est jamais bien long, mais cela fournit autant d’accroches qui éveillent l’intérêt et la curiosité des lecteurs. On n’exagère pas en disant que le roman donne envie de s’instruire, ce qui n’est pas rien étant donné les domaines ardus qu’il aborde.

Mais l’autre fonction de ces vrais morceaux de science, et même leur fonction principale, est de renforcer la vraisemblance de l’intrigue et de rendre invisible la couture entre les synthèses de connaissances réelles et les extrapolations de l’auteur. Crichton use (ou abuse, selon les avis) des langages techniques, mais aussi du procédé consistant à insérer des documents techniques dans le texte : les chapitres sont rythmés par des diagrammes mathématiques, des copies d’écrans et des morceaux de code informatique, sans oublier les multiples références extrêmement précises à des noms de modèles de superordinateurs, à des substances chimiques, etc. Crichton va jusqu’à inventer des abréviations familières des noms des dinosaures pour rendre plus crédible le jargon courant des employés du parc (les vélociraptors surnommés « raptors », c’est lui). La lecture est d’autant plus prenante et glaçante que ces multiples effets de réel vous persuadent d’avoir affaire à un enchaînement d’événements logique et implacable à partir des découvertes réelles.

Bien entendu, on sent qu’il y a un truc, même sans tout maîtriser. Dans l’application de la théorie du chaos au contrôle d’un parc d’attraction, par exemple, qui a arraché des rires ou des mines gênées à mes amis mathématiciens et semble quelque peu forcée. Dans les capacités prêtées au génie génétique, ensuite : comme Crichton le reconnaissait volontiers, les vestiges réels d’ADN fossile sont bien trop maigres pour permettre de reconstituer des génomes entiers de dinosaures. Le roman laisse d’ailleurs dans un certain flou artistique le détail des manipulations effectuées par le généticien Henry Wu, directeur du programme génétique d’InGen.

Cependant, il est bien dit que les créatures du Parc jurassique ne sont pas identiques aux véritables dinosaures : ce sont des reconstitutions hasardeuses qui ne ressemblent à rien de connu… en d’autres termes, des monstres. En cela, Jurassic Park a davantage de parenté avec L’Île du docteur Moreau d’H. G. Wells ou Frankenstein de Mary Shelley qu’avec Le Monde perdu de Conan Doyle. Et de fait, le propos principal de l’histoire est au fond moins d’imaginer la collision entre deux époques (même si le roman est constamment tenté par cette piste, surtout vers la fin) que d’inviter à une réflexion philosophique et politique sur le rôle des sciences et sur leurs dérives dans une société ultralibérale. « Vous ne savez pas exactement ce que vous avez fait, mais vous l’avez déjà publié, breveté et vendu », reproche Malcolm à Hammond.

Lequel Hammond apparaît comme un personnage assez sombre, beaucoup plus que dans le film de Spielberg. Car Crichton s’attaque aussi aux dérives des grandes entreprises en général : manœuvres pour contourner la loi, exil fiscal, gestion inhumaine d’un personnel réduit au minimum au profit d’une automatisation excessive, décisions absurdes, etc. Quant à Dennis Nedry, il se venge après des années de travail sous-payé et de pressions abusives de sa hiérarchie.

Le livre ne sombre pas pour autant dans le manichéisme ou le roman à thèse. Il n’y a pas de héros unique, mais un groupe de personnes très diverses essayant de survivre ; pas de « méchant » sans nuance ni de personnage qui incarnerait le Bien. La voix de l’auteur résonne davantage dans les tirades de Ian Malcolm, mais Malcolm lui-même a ses outrances, puisqu’il apparaît comme un croisement entre une médaille Fields à la mode et une Cassandre dépendante à la morphine.

Ces multiples invitations à la réflexion ne prennent jamais le dessus sur le récit proprement dit : elles sont placées de manière à alimenter la tension dramatique. Les contraintes du genre sont impeccablement respectées : si les dinosaures n’apparaissent que progressivement, l’action s’accélère au fil des pages et ménage des confrontations variées avec de multiples espèces. Les défauts du roman résident ailleurs. Dans le traitement inégal des personnages, décevant dans le cas des personnages féminins (notamment Ellie Sattler, plus convaincante dans le film). Et aussi dans son style. Les descriptions des dinosaures restent allusives, trop peut-être pour qui n’y connaît vraiment rien (d’autant qu’il n’y avait pas Wikipédia à l’époque). Et pratiquement tous les (nombreux) dialogues sont introduit par « (Untel) said », monotonie que Patrick Berthon a pris le parti de briser dans sa traduction.

Les raptors en héritage

Ce roman vieillira-t-il bien ? Si la génétique n’a pas encore progressé autant que dans Jurassic Park, les progrès de l’informatique et de la téléphonie nous éloignent déjà de ce monde où un fichier de 20 gigaoctets est un prodige impressionnant et où l’on s’extasie devant un écran tactile. L’ensemble ne manque pas d’un charme suranné qui l’inscrit dans l’histoire de l’imaginaire geek.

Les connaissances scientifiques sur les dinosaures employées par Crichton sont encore valides dans l’ensemble, d’autant qu’il est bien tombé en mettant l’accent sur la proximité entre certains dinosaures et les oiseaux. Hélas, l’un des principaux personnages du roman, le vélociraptor, a nettement changé d’apparence depuis 1990 : on sait depuis 2007 qu’il portait des plumes et ressemblait plus à un poulet géant éventreur qu’au saurien écailleux décrit par Crichton. Mais est-ce si grave ? Le roman exagérait déjà un peu la taille de Velociraptor mongoliensis (qui mesurait 1,20 m de haut, bien moins qu’un humain), mais aussi et surtout son intelligence, pour en faire une nouvelle figure du superprédateur. Quelles que soient les transformations que subira Velociraptor dans les fictions à venir, je suis certain qu’auteurs, lecteurs et spectateurs résisteront difficilement au plaisir de mettre encore en scène ce personnage créé par Crichton et qui a peuplé les cauchemars de nombreux enfants (et adultes ?) depuis vingt ans.

 (1) On peut la trouver en français dans l’anthologie de Jacques Sadoul, Univers 1981 (J’ai lu, 1981), ou dans celle de Serge Lehman, Les Dinosaures (Librio, 1999).

J’ai d’abord publié cet article dans la revue étudiante Disharmonies n°40 en juin 2013 puis je l’ai repris et modifié pour publication ici en décembre 2017.


[Collectif] Rêver le progrès, 5 nouvelles d’anticipation

12 novembre 2017

Rêver le progrès

Référence : Fabien Clavel et Isabelle Périer (éd.), Rêver le progrès. 5 nouvelles d’anticipation (nouvelles d’Isaac Asimov, Ray Bradbury, Fabrice Colin, Johan Heliot et H.G. Wells), Flammarion, coll. « Étonnants classiques », 2017.

Avant-propos salutaire (ajouté le 4 juin 2019) : Ce message est l’un des plus consultés de ce blog. Je m’en réjouis, parce que c’est une bonne anthologie et que je suis content que ce billet permette à d’autres gens de la découvrir ou d’en prolonger la lecture. Toutefois, devant les intitulés de certaines recherches aboutissant à cette page, j’éprouve le besoin de rappeler, au cas où, que, si vous êtes élève dans le secondaire et que vous cherchez des informations sur ce roman, par exemple dans la perspective d’un devoir, ledit devoir ne doit pas recopier textuellement des passages de cette page, ni y pomper allègrement des analyses que votre cerveau devrait normalement se charger de faire tout seul comme un grand afin de se muscler les neurones, ce qui reste le but premier de vos études. Voilà. Histoire que des professeurs navrés ne viennent pas m’injurier après…

***

Quatrième de couverture :

Isaac Asimov – Ray Bradbury – Fabrice Colin – Johan Heliot – H.G. Wells
« Le Nouvel Accélérateur » inventé par le professeur Gibberne promet de défier les lois de la physique et de décupler les pouvoirs de l’homme. Une avancée sans risques ? « Nous verrons ! » conclut avec désinvolture son acolyte. Quand Eckels entend parler d’une expédition dans le passé, il est prêt à avancer une ronde somme pour participer à l’aventure. Mais il apprendra à ses dépens que jouer avec le cours du temps n’est pas sans danger… Les cinq nouvelles réunies proposent une réflexion passionnante autour du progrès scientifique, dessinant les contours d’une humanité sans cesse augmentée, améliorée, artificialisée… mais jusqu’à quel point, et, surtout, à quel prix ?

Mon avis :

Cette courte anthologie destinée aux collégiens et aux lycéens regroupe cinq nouvelles de science-fiction sur le thème du progrès et du rêve scientifique (qui figurent actuellement au programme de français en 3e). Elle a été rassemblée par Fabien Clavel (lui-même écrivain de l’imaginaire) et Isabelle Périer (enseignante, chercheuse et auteure de jeux de rôle, malheureusement morte il y a quelques semaines).

Le volume s’ouvre sur une courte (3 pages) interview de Pierre Bordage, l’un des écrivains de SF français les plus connus actuellement. Elle permet d’avoir son avis sur la définition du genre, mais aussi sur ses rapports avec des enjeux sociaux, technologiques et économiques actuels de mouvements comme le « transhumanisme ». C’est court, mais ça a l’avantage de rappeler aux élèves qu’il y a « aussi » des écrivains encore vivants.
Suit une histoire du genre de la SF en une douzaine de pages denses mais synthétiques, quasiment un mini-cours, qui donne à peu près tout ce qu’on peut espérer comme informations de base sur le genre. Le thème du progrès dans la SF est ensuite abordé en 6-7 pages intéressantes mais qui ont le défaut de dévoiler l’intrigue de plusieurs des nouvelles du livre. Une courte présentation des différents auteurs conclut ce dossier introductif.

Les nouvelles elles-mêmes sont réparties en trois groupes :
– « Améliorer l’humain » regroupe Le Nouvel Accélérateur d’H.G. Wells et Potentiel humain 0,487 de Fabrice Colin.
– « Vers une vie artificielle » regroupe Satisfaction garantie d’Isaac Asimov et L’Ami qu’il te faut de Johan Heliot.
– Enfin, « Défier l’espace-temps » contient une seule nouvelle : Un coup de tonnerre de Ray Bradbury.

Un dossier conclusif contient un glossaire en deux pages, de brèves questions aidant à la compréhension des nouvelles, deux groupements de textes (« La figure du savant » et « La société de contrôle »), des propositions d’activités d’éducation aux médias sur le thème « L’Homme 2.0 », et pour finir des éléments d’analyse sur le film Bienvenue à Gattaca. Il y a aussi un cahier central d’images en couleur avec des cases de BD et des images de films (comme très souvent dans les éditions parascolaires).
Je n’ai pas regardé tout le dossier en détail : à vue de nez, ce sont des pistes intéressantes, notamment les groupements de texte qui permettent de mettre le nez dans des extraits de romans de Mary Shelley, Jules Verne, Alain Damasio et Aldous Huxley.

Je reviens sur les nouvelles elles-mêmes. Toutes sont des réussites en leur genre, et elles ont le mérite de montrer des auteurs de générations très différentes et de styles variés, y compris des auteurs français et encore vivants.

La nouvelle de Wells, Le Nouvel Accélérateur, est bien choisie : en dépit de son ancienneté, elle n’a rien perdu de son intérêt et je reste soufflé de voir le nombre de grands thèmes de la SF qui ont été traités pour la première fois par cet auteur. Dans celui-ci, l’élixir capable d’accélérer plusieurs milliers de fois le fonctionnement d’un organisme humain semble pressentir la soif de vitesse frénétique de l’économie contemporaine et l’absence de scrupule des scientifiques plus soucieux de commerce que d’éthique… tout en laissant entrevoir la façon dont ils se plongent eux-mêmes dans des périls redoutables, via un traitement rigoureux de l’invention en question (si on peut se déplacer plusieurs milliers de fois plus vite, c’est bien, mais… les vêtements risquent de prendre feu à cause du contact de l’air).

Potentiel humain 0,487 de Fabrice Colin traite principalement du thème du cyborg, mais aussi de la dérive de la technologie quand elle est dictée par des intérêts économiques. Un gérant de station-service voit son associé sacrifier ses membres les uns après les autres et les vendre à des multinationales pour les faire remplacer par des prothèses bardées d’affichages publicitaires, le tout afin de faire face aux dettes de son commerce qui marche mal. Atteint par le « syndrome de Coppélia », l’associé perd peu à peu son humanité. La progression de l’intrigue est savamment dosée et le dénouement fait réfléchir… en dépit d’une « morale » finale qui tombe dans une misanthropie facile à mon goût.

Isaac Asimov est un auteur incontournable dans une anthologie comme celle-ci. Satisfaction garantie a l’avantage de se placer du point de vue d’un personnage féminin technosceptique qui va trouver un moyen inattendu d’échapper aux attentes accablantes de son rôle d’épouse parfaite d’un employé de haut rang d’une firme de robotique. De façon assez inattendue pour ce que je connaissais d’Asimov, c’est une nouvelle qui supporte bien une lecture féministe. Elle reprend aussi des ficelles tenant plus du théâtre que de la SF proprement dite, et trouve ainsi une portée universelle, plus que si Asimov s’était attardé sur le détail des technologies employées.

L’Ami qu’il te faut de Johan Heliot est la nouvelle qui pousse le plus loin la dystopie (encore plus que la nouvelle de Colin). Elle met en scène un adolescent insupportable dans une société eugéniste et réserve aux lecteurs une chute assez glaçante. Je crois qu’un public d’ados collégiens ou lycéens ne pourra pas y rester indifférent. A titre personnel, en revanche, je ne sais pas trop quoi en penser. De bonnes idées, c’est sûr, et beaucoup d’ironie acide, mais je ne sais pas si le style m’a convaincu.

Je ne reviens pas sur la nouvelle de Bradbury, Un coup de tonnerre, qui est pour moi un classique indéboulonnable de la nouvelle de SF en matière de voyage dans le temps et de détraquement de l’Histoire. Juste un mot sur son style : je n’en ai compris toute l’originalité que peu à peu, mais il est vraiment irremplaçable dans son écriture à la fois énergique et d’une grande poésie (ce qui est nettement moins incompatible qu’on l’imagine souvent).

L’anthologie me semble donc très intéressante dans la variété d’approches du thème, de styles et d’époques variées qu’elle donne à découvrir. Je lui ferai cependant deux reproches :
– Premièrement, les nouvelles sont souvent très sombres, et seule celle d’Asimov se détache (un peu) du lot à ce titre. J’aurais apprécié quelque chose d’un peu moins unanimement catastrophiste, qui essaie aussi d’envisager comment les choses pourraient mieux tourner. Ce n’est pas parce que de nouvelles technologies et les dérives ultralibérales des sociétés actuelles laissent craindre le pire qu’il faut s’interdire d’imaginer aussi des solutions possibles (au contraire !). Ce défaut n’a cependant rien de rédhibitoire, car le choix des nouvelles revient aux anthologistes et a le mérite de la cohérence, surtout pour des nouvelles proposées comme autant de points de départ pour la réflexion des élèves.
– Deuxième reproche : cette anthologie ne contient aucune écrivaine. Or il doit bien y avoir aussi des femmes nouvellistes de science-fiction, depuis le temps ! Quand bien même les générations anciennes n’offriraient vraiment aucun nom d’écrivaine dont les textes pourraient correspondre, je m’attendais à en trouver au moins parmi les textes d’auteurs encore vivants (je pense à des écrivaines comme Catherine Dufour ou Sylvie Lainé, pour n’en citer que deux). Ce second défaut me semble plus grave, car il perpétue une représentation fausse du paysage littéraire de la science-fiction auprès des jeunes générations. Même les groupements de texte n’offrent qu’une romancière (Mary Shelley, qui a largement mérité sa place parmi les plus grands classiques du genre). C’est trop peu ! À l’heure où la place absurdement restreinte accordée aux écrivaines dans les programmes de Lettres, à tous les niveaux (du collège jusqu’aux concours de la fonction publique), est de plus en plus souvent dénoncée, il revient aussi aux éditeurs d’anthologies de veiller à mieux équilibrer les choses.

Cet avis a d’abord été publié sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 12 novembre 2017, puis revu pour publication ici le même jour.