[Film] « Wonderland : Le Royaume sans pluie », de Keiichi Hara

22 juin 2020

2019, Wonderland, Le Royaume sans pluie, Keiichi Hara

Référence : Wonderland, le royaume sans pluie (titre original バースデー・ワンダーランド, Birthday Wonderland), film réalisé par Keiichi Hara, Japon, 2019, 115 minutes.

Wonderland, le royaume sans pluie, de Keiichi Hara, est un film d’animation japonais dont on peut rapprocher en très gros l’intrigue de celle du Voyage de Chihiro de Miyazaki (une adolescente timide se trouve projetée dans un monde merveilleux), mais avec une ambiance plus proche de celle du Royaume des chats ou d’Alice au pays des merveilles (mais ce n’est pas une adaptation du conte de Lewis Carroll). C’est enlevé, rempli à craquer de merveilleux fantasque (amateurs de fantasy réaliste, passez votre chemin, on est ici en plein conte), drôle, très très mignon et, ma foi, ça recèle largement assez de trouvailles originales dans l’univers et le traitement des personnages pour mériter le détour.

L’histoire

Akane, une jeune ado timide, se fait envoyer par sa mère à la boutique de sa voisine Chii pour y récupérer son propre cadeau d’anniversaire. Mais Akane n’aime pas Chii, qui est extravertie et un peu fofolle. Et Chii, très content de la voir, n’a pas de cadeau pour elle. A un moment donné, Akane met la main sur une empreinte de main conservée dans la pierre, mais n’arrive plus à l’en retirer. Aussitôt, les deux jeunes femmes voient sortir de la cave un homme moustachu en costume XIXe, qui se présente comme l’alchimiste Hippocrate, et son minuscule apprenti Pipo. Tous deux reconnaissent en Akane la Déesse du vent vert qui doit sauver leur royaume en guérissant le prince des Rois de la pluie.

Akane n’a pas la moindre envie d’y aller, mais elle n’a pas le choix : un talisman qu’elle s’est laissée remettre par Hippocrate l’entraîne en avant, tandis que Chii, beaucoup plus intéressée, la suit. Tous se retrouvent dans un univers merveilleux, encore très pastoral, où les progrès technologiques n’ont pas vraiment entraîné de Révolution industrielle au XIXe siècle. Oiseau géant rose, villageois tricotant des pulls avec la laine de moutons géants, champs de fleurs à perte de vue, tout cela ressemble vite à un paradis… c’en serait un sans la sécheresse qui menace de tout flétrir, sans parler de l’inquiétant Zang et de son acolyte qui désolent la région à bord d’un char de métal.

Mon avis

Les thèmes de départ sont classiques, et on reconnaît ici et là quelques allusions à Nausicaä ou au Royaume des chats, avec un peu d’absurde en plus et pas mal de kawaii. Mais l’évolution de l’intrigue et des personnages réserve quelques surprises. J’ai notamment apprécié la paire de jeunes femmes et aussi le fait qu’Hippocrate n’est pas toujours là à jouer les Gandalf. Quant aux méchants, ils sont plus intéressants qu’on ne pourrait le croire à leur première apparition (qui paraît annoncer une intrigue manichéenne). L’univers n’est résolument pas réaliste et peut donner au début l’impression de partir un peu dans tous les sens, mais l’intrigue reste bien ficelée et m’a paru cohérente.

J’aimerais en profiter pour dire un mot de Keiichi Hara qui est un réalisateur plus que prometteur à mes yeux. Il a déjà réalisé Un été avec Coo, histoire de la rencontre entre un jeune Japonais et un kappa tout droit sorti de la mythologie japonaise, traité avec réalisme et une famille de personnages fouillés ; Colorful, superbe film fantastique sur un adolescent mal dans sa peau ; et le très beau Miss Hokusai, chroniques picaresques sur la vie de la fille du fameux peintre, avec de nombreuses touches de fantastique là aussi. Wonderland est de loin son film le plus « léger »à tous les sens du terme – on est plus proche du joyeux Royaume des chats ou du cartoonesque Mary et la fleur de la sorcière du studio Ponoc que de la rêverie profonde d’un Hayao Miyazaki ou d’un Isao Takahata, et il satisfera plus facilement le jeune public que les adultes – mais il fait passer un bon moment, si on accepte l’aspect résolument bariolé de l’univers. Voyez ses films précédents, dans tous les cas : ils sont très bons (je recommande particulièrement Colorful et Miss Hokusai). Sans abuser des comparaisons, Keiichi Hara mérite à mes yeux d’être compté parmi les meilleurs réalisateurs japonais après ses aînés Miyazaki et Takahata.

Au passage, la musique est très bien. Harumi Fûki, la compositrice, avait travaillé notamment sur la bande originale de Miss Hokusai. Keiichi Hara évoque dans une interview son choix de mettre en avant de jeunes talents dans Wonderland, que ce soit en matière de conception graphique, d’animation ou de musique. J’ajoute à cela que les compositrices ne sont pas légion et sont bizarrement peu connues par rapport aux compositeurs (si vous pouvez me citer d’autres compositrices contemporaines, je suis preneur ; si vous ne pouvez pas… vous comprenez le problème).

Si vous êtes rôliste, Wonderland, le royaume sans pluie ne manquera pas de vous fournir une inspiration toute trouvée pour le jeu de rôle sur table Ryuutama, avec ses voyageurs dans un monde de fantasy japonisant à l’atmosphère drôle et chaleureuse relevée d’une touche de drame.

J’ai d’abord posté cet avis le 29 août 2019 sur le forum CasusNO avant de le rebricoler pour publication ici.


George Sand, « Pauline »

13 avril 2020

Sand-Pauline

Référence : George Sand, Pauline, édition établie et présentée par Martine Reid, Paris, Gallimard, coll. « Folio Femmes de lettres », 2007 (première parution en volume : 1841).

Présentation de l’éditeur

« Pauline était vêtue de brun avec une petite collerette d’un blanc scrupuleux et d’une égalité de plis vraiment monastique. Ses beaux cheveux châtains étaient lissés sur ses tempes avec un soin affecté ; elle se livrait à un ouvrage classique, ennuyeux, odieux à toute organisation pensante : elle faisait de très petits points réguliers avec une aiguille imperceptible sur un morceau de batiste dont elle comptait la trame fil à fil. La vie de la grande moitié des femmes se consume, en France, à cette solennelle occupation. »

Mon avis

Pauline est un très court roman ou une longue nouvelle (moins de 150 pages) publié par George Sand dans les premières années de sa carrière, à un moment où elle écrit surtout des études sociales et dénonce les conditions de vie des femmes en France à son époque.

Dans cette courte histoire réaliste, deux amies, Laurence et Pauline, ont grandi ensemble dans la petite ville provinciale de Saint-Front. Il y a quelques années, Laurence a choisi d’embrasser une carrière de comédienne, une profession encore très mal considérée dans beaucoup de milieux à son époque. Elle est partie à Paris, où elle connaît le succès depuis quelques années. Pauline, elle, est restée en arrière, pour s’occuper de sa vieille mère. Or voilà que, quelques années après, Laurence se retrouve par hasard à Saint-Front après s’être trompée de voiture de poste. Émue, elle décide d’aller prendre des nouvelles de son amie.

Pauline végète toujours auprès de sa mère dans cette petite ville morte. Elle semble très heureuse de retrouver Laurence, dont l’arrivée est pour elle comme une bouffée d’air. Mais quels effets ce retour va-t-il avoir sur le caractère de Pauline, sur son avenir, et sur la ville de Saint-Front ?

George Sand réalise ici une étude à la fois sociale et psychologique. Sociale, parce qu’elle décrit (souvent avec férocité) les réactions des gens de Saint-Front au retour de Laurence. Et psychologique, parce que l’intrigue tourne en bonne partie autour des personnalités des deux amies et de ce que devient leur amitié. Au passage, Sand met aussi en scène des personnages d’hommes, et notamment un séducteur mesquin, réjouissant à observer sous sa plume, mais redoutable pour les jeunes femmes.

Si vous aimez les histoires à la Balzac, mais que vous voulez quelque chose de court, de bien construit, qui ne perde pas de temps et ne passe pas des pages à des généralités misogynes, essayez donc ce petite livre de George Sand, vous m’en direz des nouvelles.

Outre l’édition Folio très accessible (parue en 2007 dans une collection à deux euros), le texte de ce roman, qui est passé dans le domaine public, est disponible gratuitement en ligne, par exemple sur Wikisource.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum « Le Coin des lecteurs » le 3 septembre 2017 avant de le republier ici.


[Films] « Héros modestes », par le studio Ponoc

17 février 2020

ponoc_poster_no2_0525

Référence : Héros modestes (ちいさな英雄-カニとタマゴと透明人間-, titre anglais : Modest Heroes : Ponoc Short Films Theatre, Volume 1), film regroupant trois courts-métrages (Kanini & Kanino de Hirosama Yonebayashi, La Vie ne perdra pas de Yoshiyuki Momose et Invisible par Akihiko Yamashita), produit par le studio Ponoc, Japon, 2018, 44 minutes.

Comment ça, Ponoc ?

Il y a deux semaines, en guise d’introduction à ma critique du médiocre film de la Warner Bros. Japan dérivé des jeux vidéo Ni no kuni conçus avec la participation du studio Ghibli, je vous avais un peu parlé des personnes, des studios et des films qui s’essayaient à prendre plus ou moins la succession du studio Ghibli pendant la longue pause de sorties cinéma décidée par le studio en 2014 après Souvenirs de Marnie. L’un de ces studios, fondé par plusieurs anciens membres de Ghibli, est le studio Ponoc. Et leurs productions ne sont pas les moins prometteuses, de loin.

Créé en 2015, quelques mois après la décision de Ghibli de ne plus sortir de longs-métrages pendant quelques années, le studio Ponoc compte encore peu de réalisations à son actif. En France, on le connaît pour le moment par une seule sortie au cinéma : Mary et la fleur de la sorcière, de Hirosama Yonebayashi, qui avait déjà réalisé deux beaux films au studio Ghibli (Arrietty et le petit monde des chapardeurs en 2010 et Souvenirs de Marnie en 2014). Mais en 2018, le studio a sorti au Japon une anthologie de courts-métrages formant un moyen-métrage dont le titre peut se traduire ainsi : Le Théâtre des courts-métrages Ponoc, volume 1 : Héros modestes. Il n’est pas sorti en salles en France à ma connaissance, mais a été mis en ligne sur la plate-forme Netflix en septembre 2019. Il aurait mérité mieux, car ces courts-métrages sont fort intéressants.

Le principe de cette anthologie de courts-métrages s’inscrit en partie dans la lignée de ce qu’avait produit le studio Ghibli. Après tout, Ghibli avait produit deux courts-métrages, les Ghiblies, diffusés au Japon respectivement en 2000 à la télévision et en 2002 avant les projections du Royaume des chats. Le studio Ghibli a produit en outre plusieurs courts-métrages qui n’ont été diffusés jusqu’à présent qu’entre les murs du musée Ghibli à Mitaka, près de Tokyo, comme Mei no Konekobusu (Mei et le Chatonbus) qui prolonge l’histoire de Mon voisin Totoro (rha, mon précieux ! pardon). Mais ces courts-métrages n’ont pas été sortis sous forme d’anthologies au cinéma à ma connaissance.

La démarche du studio Ponoc se démarque donc de celle de son glorieux aîné pour adopter le principe du regroupement de courts-métrages dans un moyen-métrage de cinéma, assez courant en France (beaucoup de films de Michel Ocelot relèvent de ce principe, comme Princes et Princesses ou Les Contes de la nuit ; on peut aussi penser à Peur(s) du noir dirigé par Etienne Robial en 2008). S’il fallait à toute force la comparer à ce qui s’est fait en animation japonaise récente, elle se rapprocherait davantage de projets comme Jours d’hiver dirigé par Kihachirō Kawamoto en 2003. Mais en plus… modeste, puisque, là où Jours d’hiver rassemblait 35 réalisateurs d’animation issus du monde entier, Héros modestes se contente de rassembler les créations de trois membres de Ponoc. Si vous n’êtes pas un ou une fan scrupuleuse du studio Ghibli, les noms de ces trois réalisateurs du studio Ponoc ne vous diront pas grand-chose, mais ce sont bien trois anciens membres de longue date du studio Ghibli dont les créations méritent largement d’être guettées pour elles-mêmes. Je dirai un mot de chacun en commentant son film.

Pour l’anecdotique, les courts-métrages d’Héros modestes sont précédés par de brefs écrans animés montrant une grosse île-machine-volante rappelant vaguement l’esthétique du Château dans le ciel. Cela ne dure que quelques secondes.

Kanini & Kanino, de Hiromasa Yonebayashi

Le premier court-métrages d’Héros modestes est aussi celui dont les graphismes rappellent le plus directement la patte graphique la plus courante du studio Ghibli. Il met cependant à profit sa brève durée pour travailler au maximum les détails des décors, dans un univers qui s’y prête à merveille : la faune et la flore aquatiques d’une rivière. Il revêt en outre une dimension (un peu) plus expérimentale en prenant le parti d’une histoire, non pas exactement sans paroles, mais sans paroles compréhensibles, puisque les personnages principaux parlent une langue inventée qui se réduit à quelques mots, à savoir « kanini » et « kanino » (qui sont peut-être des prénoms, mais ce n’est pas entièrement évident au premier visionnage).

Les héros de ce film sont de petits personnages qui ne semblent pas mesurer plus de quelques centimètres de haut et qui vivent sous l’eau d’une rivière de campagne dans un monde qui pourrait être le nôtre, à une époque indéterminée (il me semble tout de même qu’un détail d’un des derniers plans montre des vêtements humains assez récents). Harnachés plutôt que vêtus, équipés de lances terminées par des pointes de crabes, les membres de ce petit peuple des rivières s’efforcent de survivre et d’élever leurs enfants dans l’environnement rendu périlleux par les poissons qui, à leur échelle, sont bien assez grands pour les gober au petit-déjeuner.

Ma première impression en regardant ce court-métrage a été : « Tiens, on dirait les Chapardeurs d’Arrietty et le petit monde des chapardeurs, mais sous l’eau ». De fait, en préparant ce billet, je n’ai pas été surpris de découvrir que le réalisateur de Kanini & Kanino, Hiromasa Yonebayashi, avait justement réalisé Arrietty en 2010 ! Ce court ressemble donc à une manière d’étoffer indirectement cet univers, ou du moins d’explorer le même genre d’enjeu narratif. Pour mémoire, Yonabayashi a réalisé depuis Souvenirs de Marnie avant de quitter Ghibli pour le stuio Ponoc, au sein duquel il a réalisé Mary et la fleur de la sorcière en 2017. Des films à la patte graphique très semblable et typiquement « ghiblesque », mais aux univers et aux personnages très distincts, qui me rendent curieux de voir ce que seront ses prochaines créations.

Je ne saurais passer au court-métrage suivant sans dire un mot sur la musique de ce court-métrage : logiquement investie d’un rôle plus important par la quasi absence de dialogue, elle fait beaucoup pour l’atmosphère aquatique et épique de l’histoire s’inspirant tantôt des compositions impressionnistes d’un Debussy, tantôt des sifflements de western à la Ennio Morricone. Elle a été composée par Takatsugu Muramatsu, un compositeur aguerri à qui l’on devait entre autres la bande originale de Souvenirs de Marnie pour Ghibli, de Mary et la fleur de la sorcière pour Ponoc, ainsi que de Lou et l’île aux sirènes de Masaaki Yuasa (en 2017).

La vie ne perdra pas, de Yoshiyuki Momose

Yoshiyuki Momose a réalisé depuis le film adapté de Ni no kuni dont je parlais l’autre jour, et je vous renvoie donc à ce précédent billet pour une présentation plus détaillée de sa riche carrière d’animateur au studio Ghibli puis chez Ponoc. La Vie ne perdra pas a pour titre original amusant Samurai eggu : quelque chose comme « l’œuf samouraï », je suppose, puisqu’on en voit brièvement un dans le film. Le titre français a l’avantage de mieux faire comprendre d’emblée l’enjeu de l’intrigue, et de ne pas méprendre sur son genre : contrairement au précédent film, ce court-métrage s’ancre dans un ferme réalisme et adopte le ton d’un « récit de vie ». Les graphismes, plus épurés et aquarellés que ceux du film précédent, rappellent un peu ceux de Mes voisins les Yamada ou du Conte de la princesse Kaguya.

Le personnage principal de ce court-métrage, Shun, est un petit garçon extrêmement allergique aux œufs. Le moindre contact avec des traces d’œufs, dans les aliments ou même dans la salive de quelqu’un, suffit à déclencher chez lui une réaction allergique potentiellement mortelle si on ne lui injecte pas un antiallergique en quelques minutes. Le film relate le quotidien du garçon bouleversé par les multiples précautions que sa mère et lui doivent observer : aliments spéciaux à la maison et à l’école, prudence dans les contacts avec les autres enfants, etc. La mère de Shun, quant à elle, est professeure de danse, mais, comme tous les parents, elle doit parfois quitter son travail en toute hâte pour rejoindre son fils quand celui-ci a un problème de santé. On suit en particulier le destin de Shun, la manière dont celui-ci se représente son allergie, et l’effort qu’il fait pour se débrouiller dans les moments où sa mère n’est pas là.

Des trois courts-métrages, c’est celui qui m’a paru le plus abouti. Son scénario met en lumière un héroïsme du quotidien déployé par les parents et les enfants et qui n’est jamais mis à l’honneur d’habitude en dehors de quelques reportages ou documentaires. Il est ici mis en lumière par une fiction sensible sans être démonstrative, grâce au regard tour à tour apeuré, épique ou comique porté par l’enfant sur ses propres problèmes, qui ménage de nombreux rebondissements émotionnels tout en donnant à réfléchir. Les graphismes et la musique discrète sont en parfaite adéquation avec le propos. C’est un court-métrage qui aurait toute sa place dans un festival d’animation international.

Invisible, d’Akihiko Yamashita

Le dernier court-métrage n’est pas le moins expérimental des trois. Si ses graphismes, plus typiquement « ghiblesques » avec un parti pris à peine plus détaillé que la moyenne, ne s’écartent pas beaucoup de la ligne graphique principale de Ghibli et de Ponoc, Invisible opte lui aussi pour une histoire sans paroles (ou presque) : nous sommes plongés dans une situation étrange dont nous devrons comprendre les clés de notre mieux au fil de la courte intrigue. Exit les contes et le réalisme : nous restons en plein Japon contemporain, certes, mais cette fois sous l’angle du fantastique.

Un homme entreprend une journée de travail ordinaire mais nous le découvrons peu à peu doté de capacités hors normes qui, loin de faire de lui un super-héros ou un sorcier, l’abaissent au-dessous du commun des mortels en l’entraînant dans des difficultés sans fin pour, par exemple, ne pas laisser tomber un objet ou ne pas finir emporté par le vent. Que lui arrive-t-il au juste et pourquoi ? Mystère. J’ai pensé à Kafka et à sa Métamorphose ou aux nouvelles fantastiques européennes des XXe-XXIe siècles comme celles du recueil Le Passe-murailles de Marcel Aymé ou Le K de Dino Buzzati. Il faut apprécier cette approche du surnaturel inquiétant qui met l’accent sur la faiblesse de la condition humaine. Selon votre capacité d’empathie, ce sera plus ou moins pathétique ou au contraire amusant.

J’ai beaucoup apprécié ce choix du traitement du surnaturel, qui m’a paru assez original en animation japonaise (mais je suis loin de tout connaître) et qui constitue une variation bien distincte sur le thème d’ensemble de l’anthologie, tout en s’y intégrant parfaitement. Le principe du personnage et de ses mésaventures est très bien trouvé. J’avoue avoir été moins convaincu par l’intrigue proprement dite à partir du moment où elle essaie de dépasser l’exposé de l’étrange situation du personnage pour le montrer accomplissant un acte héroïque au sens beaucoup plus classique du terme.

Akihiko Yamashita est le moins connu des trois réalisateurs de Héros modestes. Il a mené une belle carrière au sein du studio Ghibli en tant que character designer (concepteur graphique des personnages) de films comme Le Château ambulant, Les Contes de Terremer et Arrietty et le petit monde des chapardeurs, puis, chez Ponoc, de Mary et la fleur de la sorcière. Invisible est son premier film en tant que réalisateur.

 


Lilyan Kesteloot, « Soundiata, l’enfant-lion »

15 octobre 2018

Kesteloot-Soundiata-enfant-lion

Référence : Lilyan Kesteloot, Soundiata, l’enfant-lion, Bruxelles, Casterman, collection « Poche » n°30, 1999 et 2010.

Quatrième de couverture de l’éditeur

« Certains racontent même que Sogolon fut enceinte pendant dix-sept ans, mais c’est sûrement exagéré. D’autres disent que son bébé sortait de son ventre pour aller chercher du bois, ou pour se promener, puis retournait dormir dans son ventre, et refusait de naître normalement. Ce qui est sûr, c’est que lorsqu’il se décida à sortir pour de bon, le ciel s’obscurcit en plein jour, le tonnerre gronda, les éclairs fulgurèrent et la pluie inonda la savane en pleine saison… »

Mon avis

L’épopée de Soundiata est l’une des épopées médiévales africaines les plus connues. Elle s’inspire de la vie d’un monarque ouest-africain réel, Soundiata Keïta, qui fonda au XIIIe siècle l’empire du Mali, situé en Afrique de l’Ouest, au sud du Sahara, sur un territoire chevauchant les territoires de plusieurs pays actuels : le Mali, le Burkina Faso, le Sénégal, la Gambie, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Mauritanie et la Côte d’Ivoire. Soundiata est une figure primordiale de l’histoire ouest-africaine, un monarque légendaire de l’ampleur d’un Alexandre le Grand ou d’un Napoléon (à cette différence qu’il est aussi associé à un texte précurseur en matière de droits humains, la charte de Kurukan Fuga, qui a réussi à faire interdire l’esclavage sur ce territoire à une période où il était monnaie courante dans la région: j’avais chroniqué ici un volume un peu disparate consacré au sujet). Le récit de sa généalogie et de ses exploits, raconté par les griots ou djeli, ceux qu’on appelle les maîtres de la parole, s’est modifié au fil des siècles, enrichi d’épisodes fabuleux dignes de l’Iliade ou de l’Odyssée, et l’animisme initial des personnages a bientôt cohabité avec le rattachement d’un ancêtre de Soundiata à la vie légendaire du prophète Mohammed une fois que les élites locales se sont laissées convaincre par l’islam venu du nord (cela rappelle un peu la cohabitation plus ou moins improbable entre polythéisme gréco-romain et christianisme dans les légendes médiévales, ou entre polythéisme islandais et christianisme dans les textes comme l’Edda).

L’épopée, qui constitue l’un des classiques universels du genre, est restée longtemps sous forme orale, mais commence enfin à se faire connaître à la hauteur de sa valeur dans le reste du monde depuis la diffusion écrite de plusieurs versions courtes, la première étant celle de Djibril Tamsir Niane, Soundjata ou l’épopée mandingue, parue chez Présence africaine en 1960. C’est aussi la première version que j’en ai lue et j’en avais parlé ici même il y a quelques années. Ayant enfin retenu l’attention des universitaires, l’épopée de Soundiata a fait l’objet de nombreuses transcriptions et éditions critiques plus détaillées que celles de Niane, dont la très belle et foisonnante version de Wâ Kamissoko et Youssouf Tata Cissé, La Grande Geste du Mali, parue chez Karthala entre 1988 et 1991 et dont j’ai dit à quel point je la crois digne d’être lue. Depuis ces deux billets, j’ai aussi eu la joie de découvrir la belle version romancée, très accessible pour un public non-spécialiste, écrite par Camara Laye sous le titre Le Maître de la parole (et à laquelle il faudra que je consacre un billet tôt ou tard, ne serait-ce que pour pester contre sa non-réédition alors que l’œuvre de Camara Laye mérite mieux que d’être réduite à son autobiographie L’Enfant noir).

Le livre de Lilyan Kesteloot, quant à lui, compte parmi les trois ou quatre versions pour la jeunesse de cette épopée parues au cours des trente dernières années. Elle est encore éditée à l’heure où j’écris ces lignes, elle est assez facile à trouver et c’est une édition parascolaire à tout petit prix (je l’ai trouvée en neuf à 5,25 euros). On peut se fier à Lilyan Kesteloot : c’est une africaniste belge reconnue, hélas disparue début 2018, auteure de nombreux ouvrages sur les épopées africaines (dont l’anthologie Les épopées d’Afrique noire avec Bassirou Dieng, paru chez Karthala en 2009, un volume que tout amoureux des épopées et des mythes peut s’imaginer sous la forme d’un coffre aux trésors).

Or Lilyan Kesteloot s’avère en plus douée d’une plume de vulgarisatrice plus qu’honorable : sa version pour la jeunesse de l’épopée de Soundiata est à la fois brève, claire, synthétique et extrêmement accessible, ce qui en fait une excellente introduction à l’épopée pour les enfants même très jeunes, mais aussi pour n’importe quel adulte. En moins d’une centaine de pages, elle couvre l’ensemble des principaux épisodes de l’épopée, en commençant par la prophétie faite au roi du Manding par un chasseur de passage qui lui recommande d’épouser une femme laide et bossue, parce qu’il deviendra ainsi le père d’un grand héros. Le livre se termine peu après la fondation et la pacification de l’empire du Mali par Soundiata.

Une version aussi courte éclipse nécessairement de nombreux détails, épisodes et personnages secondaires : Kesteloot se concentre sur un noyau narratif qui est, globalement, le même que celui de la version de D.T. Niane, mais sans les multiples ramifications généalogiques dans le passé et dans l’avenir que celui-ci incluait. Aucun risque, donc, de se noyer sous les noms ou les péripéties. Qu’en est-il du style épique, des chansons de djeli dont l’épopée est régulièrement ponctuée ? Kesteloot a la grande qualité d’en conserver les principaux morceaux, sous forme de courtes strophes réécrites pour plus de clarté, mais qui suffisent à donner une idée de leurs procédés typiques (les répétitions, les exclamations, l’exaltation que le griot veut éveiller auprès de son public en faveur du roi dont il fait l’éloge). De même, les épisodes épiques qui peuvent paraître vieillis ou sexistes à un public européen du début du XXIe siècle n’ont pas été réécrits, mais plutôt commentés par des remarques qui les replacent dans leur contexte historique, un parti pris qui me convainc pleinement. Si on veut redonner un coup de jeune à un mythe, il ne sert à rien d’en corriger les versions anciennes, déjà passées à la postérité : mieux vaut en inventer de nouvelles variantes sous d’autres formes.

Un autre aspect de cette édition, plus important qu’il n’en a l’air : elle est régulièrement illustrée par Joëlle Jolivet. Si les éditions critiques de l’épopée sont déjà nombreuses, les versions illustrées sont encore rares, or l’iconographie locale dérivée de cette épopée est elle-même rare car Soundiata a longtemps été évoqué à l’oral mais non sous forme d’images, jusqu’à sa diffusion récente à la télévision et au cinéma. C’est donc une très bonne chose que cette édition très joliment illustrée, sous une couverture qui fait mouche dans son évocation de la majesté épique du personnage principal.

Au texte proprement dit s’ajoutent, au début, un arbre généalogique très simplifié (mais c’était inévitable) de la famille de Soundiata, et, à la fin, des annexes brèves mais indispensables : deux pages « À propos de Soundiata » donnant quelques informations sur le vrai Soundiata, sur l’épopée et sur les griots ; une carte du Mali de Soundiata avec les principaux lieux mentionnés dans l’épopée (mais pas tous : c’est toujours un peu frustrant, mais il y a déjà pas mal de localités indiquées pour une version jeunesse) ; et enfin une bibliographie savante, destinée davantage aux professeurs et au lectorat adulte désireux d’aller plus loin. L’auteure a également pris soin, au tout début du livre, de mentionner que son adaptation « s’inspire principalement des récits de Wa Kamissoko, Djibril Tamsir Niane, Sory Camara et Jan Janssen ».

Ce sont de bonnes annexes, mais j’aurais apprécié un dossier pédagogique plus étoffé, pourquoi pas des questions, exercices ludiques, un petit groupement de textes ou un choix d’images ; d’autant que de nombreuses versions, adaptations ou réécritures de l’épopée sous les formes les plus variées ont été créées au cours des dernières décennies. Les premières pages du livre mentionnent un dossier pédagogique accessible en ligne sur une partie du site de l’éditeur destinée aux enseignants, mais, d’une part, les enfants ne risquent pas d’en profiter, et d’autre part, comme cela arrive souvent, le lien ne mène plus nulle part aujourd’hui (avantage aux versions papier !).

En dépit de cette limite, Soundiata, l’enfant-lion reste une très bonne nouvelle dans le paysage éditorial jeunesse, en rendant plus accessible cette grandiose épopée ouest-africaine, qui prend un peu plus sa place parmi les grands classiques sur les étagères des bibliothèques, CDI et médiathèques de l’aire francophone.