Yan Marchand, « Métropolitain »

23 août 2012

Couverture de la novella "Métropolitain" de Yan Marchand.

Référence : Yan Marchand, Métropolitain, Paris, Griffe d’encre, 2007.

Quatrième de couverture :

Cet homme n’est pas à croquer.
Il est laid.
Il pense mal.
Ses journées s’épuisent en complexes…
Mais un chien le trouve à son goût… un peu trop. C’est qu’il est usant, l’animal ! Il mord, lèche, ronge et savoure. Une vraie passion pour les mollets.
Et puis – liberté ! –, il n’est plus là.
Ce qu’il a fallu faire pour s’en débarrasser !
Mais un matin, dans le métropolitain, entassé avec d’autres…
… une morsure à l’épaule.

L’histoire :

Le personnage principal est un employé plus qu’ordinaire, médiocre sous tous rapports, pas spécialement sympathique, amoureux lourdingue de sa collègue. Un jour, un chien le mord dans le métro et ne le lâche plus. Chaque fois qu’il croit pouvoir s’en débarrasser, le chien le retrouve et s’arrime à lui de la même façon. L’homme finit par s’en débarrasser enfin. Mais quelque temps après, cet incident étrange vire à l’effrayant : désormais, ce sont les gens qui le mordent dans le métro, sans pouvoir s’en empêcher !

 Mon avis :

Voici les impressions « à chaud » que j’avais postées sur le forum des éditions Griffe d’encre le 29 septembre 2008.

Je viens de le finir. Il y a des choses que je n’ai pas aimées, mais je ne regrette vraiment pas ma lecture.

Pour faire court : le fond est génialissime, mais la forme n’est pas (encore) à la hauteur. Plus précisément, l’idée de départ me plaît énormément, j’ai bien aimé la façon dont l’histoire était menée, en évitant habilement pas mal de directions clichées possibles ; j’ai eu très peur que la fin ne donne une justification ou une conclusion moralisante, mais ce n’est heureusement pas le cas et au contraire j’ai beaucoup aimé la scène finale.

En revanche, j’ai été fréquemment gêné par la maladresse de l’écriture. Je n’ai lu la bio de l’auteur qu’après, mais ça ne m’étonne pas beaucoup que ce soit son premier texte publié ; en tout cas on sent un manque d’expérience dans la maîtrise de la langue. Il y a des ruptures de tons involontaires, des emplois trop ampoulés du subjonctif (franchement, je fais partie des défenseurs du subjonctif imparfait, mais ce n’est pas une raison pour faire de la discrimination contre le subjonctif présent !) ; et plein de petits trucs qui coincent un peu, pas beaucoup, mais assez pour gêner la lecture. Avec un peu de chance ça disparaîtra quand l’auteur prendra de la bouteille (métaphoriquement. Ce n’est pas une incitation à l’alcoolisme dionysien !).

C’est dommage, parce qu’une histoire pareille avec un style un peu plus virtuose, ça aurait été vraiment génialissime, alors que là c’est juste bien. Mais franchement je préfère ça plutôt que l’inverse (un texte au style virtuose mais qui n’aurait rien à dire). Et l’histoire en elle-même est vraiment excellente, elle est à mi-chemin entre plein de stéréotypes avec lesquelles elle joue sans jamais s’identifier à aucun : l’histoire de vampire, la dépendance amoureuse, le sexe, la drogue, la prostitution, la fascination, le statut de paria, voire la création artistique (ça peut faire penser à L’Homme à la cervelle d’or d’Alphonse Daudet), mais le texte ne choisit pas et surtout n’explique jamais. Tout est mis au service du fantastique et de ses conséquences réalistes, sans renoncer à l’absurdité totale de la cause : le même principe que Le Nez de Gogol, et tout aussi efficace. La scène finale fige le texte dans une image forte, où le lecteur reste libre de mettre ce qu’il veut, et il n’y a ni leçon ni symbolisme lourdingue*. C’est vraiment un bon choix, parce que je commençais à me demander ce que ça allait donner en fin de compte (« Des milliers de citadins profanent la tombe d’un criminel récemment suicidé et mordent le cadavre… » ^_^).

Bref, il est dommage que la maîtrise de la langue ne soit pas tout à fait à la hauteur, car c’est une excellente histoire, qui montre que ce format intermédiaire entre la nouvelle et le roman qu’est la novella peut donner de très bonnes choses.

(* Détail avec spoiler : la comparaison finale avec Dionysos et les Bacchantes n’était peut-être même pas indispensable, mais bon.)


Dino Buzzati, « Le Désert des Tartares »

19 juillet 2012

Message sur le forum Le Coin des lecteurs, 23 octobre 2011.

J’ai lu ce livre après avoir déjà lu de nombreuses nouvelles dans Le K, et j’y ai retrouvé l’univers et la plume de Buzzati, qui y gagnent peut-être encore en force par rapport aux nouvelles (ce qui n’est pas peu dire, puisqu’en général une nouvelle est plus ramassée et plus puissante qu’un texte plus long).

Dès le début, j’ai été frappé par la proximité entre l’intrigue du Désert et celle du Rivage des Syrtes de Gracq, que j’avais adoré. Dans les deux cas, le personnage principal va prendre un poste dans une forteresse frontalière délaissée où il n’y a normalement aucune chance de voir la moindre action. On peut aussi penser au Balcon en forêt du même Gracq pour l’univers militaire et l’attente (dans ce dernier roman il s’agit d’un poste dans les Cévennes en 1940 et l’atmosphère évoquée est celle de la « drôle de guerre »).

Mais les différences apparaissent vite. Si, dans les deux cas, la vie du personnage principal se partage entre un quotidien assez morne et une fascination pour le paysage et de menus détails qui acquièrent vite une puissance symbolique mystérieuse, l’écriture de Buzzati est différente (plus « classique », je dirais : les paysages restent en marge de l’intrigue et ne constituent pas le corps même du texte, comme c’est le cas chez Gracq dont les personnages sont de vraies machines à percevoir le monde), et surtout Buzzati met en avant une vision du monde radicalement différente de celle de Gracq, et nettement plus sombre. Là où, chez Gracq, un personnage qui observe un paysage ou une forêt n’est pas présenté comme en train de perdre son temps, mais bien plutôt comme nouant un lien privilégié avec le monde, chez Buzzati Drogo ne fait que se laisser engluer dans une fascination dont il ne parvient pas bien à cerner l’objet : il sent le besoin impérieux d’attendre la venue de quelque chose, mais il ne parvient jamais à savoir quoi. Et dans l’intervalle le temps passe et la vieillesse approche. La fuite du temps est présentée de façon vertigineuse et très angoissante : le vide de la vie et l’approche de la mort sont décrits de façon si terrible que par moments on se croirait chez Sénèque…

Et bien sûr, le dénouement du Désert des Tartares est exactement l’inverse de celui du Rivage des Syrtes, et autrement plus terrible :

[spoiler]Dans le Rivage des Syrtes, Aldo agit réellement, il a une influence sur le cours des événements : certes, il ne l’a pas choisie et ne la contrôle pas, il a le rôle d’un catalyseur ou d’un déclencheur malgré lui, mais au moins il est présent lors du dénouement. Tous les signes qu’il a perçus s’avèrent justifiés, et l’invasion finale donne son sens à ses actions.

Chez Buzzati au contraire, le dénouement est bien plus amer et terriblement (génialement) sordide, puisque Drogo se voit privé du seul événement qui aurait pu donner enfin un sens à son attente et donc à toute sa vie. Et cependant, ce dénouement négatif est une fausse mauvaise surprise, puisqu’au tout dernier moment Drogo parvient à donner un sens à tout ce vide en se rendant compte que cette vie ratée va lui permettre de « réussir sa mort », mais sur un plan exclusivement intime, loin de toute représentation sociale – l’héroïsme intime devant la mort est l’inverse exact de l’héroïsme social du soldat qui se montre et espère la gloire après sa mort. C’est très beau, et cela achève de donner au Désert des Tartares sa portée philosophique, à la limite de l’allégorie kafkaïenne. [/spoiler]

J’ai été frappé aussi par la grande solitude du héros dans ce roman, et par la conception cynique, voire sordide, des relations humaines que donne Buzzati. Ça ne me surprend pas par rapport aux nouvelles du K, mais c’est une pilule assez amère.
En somme, c’est un très bon roman, un tour de force narratif (tout repose sur l’attente qui paraît désespérée mais que mille petites choses viennent alimenter au fil des pages – et dans le même temps on se demande toujours si Drogo ne va pas enfin s’en aller) et une réflexion sur la condition humaine qui donne à réfléchir. Mais sur ce plan-là, je préfère quand même la vision du monde de Gracq, plus subtile et moins terriblement pessimiste…