Erik Orsenna, « Madame Bâ »

14 mai 2018

Orsenna-MadameBa

Référence : Erik Orsenna, Madame Bâ, réédition au Livre de poche, 2003 (première parution aux éditions Stock en 2002).

Je viens de terminer ce livre. Sur le fond, il me semble que c’est un bon livre, mais j’en garde des sentiments partagés. Peut-être qu’écrire un avis ici me permettra de savoir pourquoi au juste.

Ce que j’ai apprécié dans ce livre au début, c’était la voix de son personnage principal. Le style est très oral, avec des phrases courtes, du vocabulaire familier, beaucoup de retours à la ligne et de dialogues. On avance vite. Et on sent vivre Madame Bâ, qui prend forme rapidement et s’approfondit constamment jusqu’aux dernières pages (normal, le roman entier est consacré à son passé).
Ce que j’ai apprécié aussi, et qui se confirme au fil du roman, c’est la masse d’informations qu’on y apprend sur l’Afrique et surtout sur le Mali, le tout l’air de rien, au fil des scènes. C’est un point de vue équilibré, où le Mali et la France s’en prennent chacun pour leur grade à mesure que Madame Bâ est confrontée aux limites, aux contradictions et aux petites combines des uns et des autres, celles qui font rire et celles qui ne font plus rire du tout, que ce soit celles qui proviennent des coutumes locales ou celles qui sont dues à l’héritage empoisonné de la colonisation. Orsenna est aussi très doué pour évoquer la situation des femmes, que ce soit à travers le personnage de Madame Bâ elle-même ou ses autres personnages, ou même ses remarques générales (seules quelques-unes gardent un côté « éternel féminin » assez vieillot et en contradiction avec le point de vue plus pragmatique et plus nuancé qu’il présente la plupart du temps).
Vers la fin, j’ai apprécié aussi que le parti pris de départ (une lettre au Président de la République française pour demander un visa qui devient un prétexte à une autobiographie) ne fasse pas oublier la vraisemblance et que le dénouement reste réaliste.

Qu’est-ce qui ne va pas, alors ?

Je crois que pour commencer c’est le style. Au début, j’étais un peu surpris par ce style, car l’étiquette « Académicien » et le pseudonyme de l’auteur (« Orsenna » est un nom emprunté au roman de Julien Gracq Le Rivage des Syrtes, qui est un modèle de belle prose classique) me faisaient attendre quelque chose de plus classiquement « littéraire », un vocabulaire plus varié et recherché, de belles phrases : pas du tout, la recherche se contente de reproduire une voix. Problème : à force, il y a des procédés voire des tics de style que j’ai repérés et/ou dont je me suis fatigué. Les exclamations (« Pauvre Untel ! Il avait beau faire ceci, ceci, ceci et cela, rien n’y faisait », etc.). Le vocabulaire limité. Le côté cabotin, où semble parfois poindre une ironie envers les personnages dont on ne sait pas trop si elle les infantilise ou si elle infantilise les lecteurs (ainsi les habitants d’un village voyant arriver pour la première fois des baby foot : un paragraphe avant qu’ils ne se rendent compte que ce ne sont pas de simples « tables » ; ou bien, vers la fin, l’avocat occupé à gronder son chronomètre à voix haute).

Mais il y a aussi autre chose. Visiblement, Orsenna veut faire un roman qui renseigne sur la situation au Mali et plus généralement en Afrique et sur les réalités des relations avec la France, de l’immigration, etc. D’une certaine façon, le personnage de Madame Bâ n’est qu’un prétexte à un parcours (spatial et chronologique) qui permet de découvrir ces réalités glorieuses et moins glorieuses. Pourquoi pas ? Ce genre de chose se fait. Et encore une fois, il faut convenir que, dans une certaine mesure, c’est réussi : telle ou telle scène aborde tel ou tel thème, donne des vérités générales, des chiffres, etc. Bien. Mais là encore, à force, il y a des moments où cela paraît… forcé, justement. Parfois, madame Bâ n’est plus si vivante. On voit la marionnette avec, dedans, la main d’Orsenna qui dit : « Bon, là il faut que je case aussi tel problème socio-économique… » L’épaisseur de l’univers de madame Bâ s’amincit au point qu’on voit la trame. Je ne sais pas si c’est cela qui a fait que je trouvais le style répétitif, ou si ce sont les insuffisances d’écriture qui ont fait que je commençais à voir les ficelles, mais le fait est que parfois je « n’y croyais plus ».
C’est donc l’aspect pédagogique du roman qui fait à la fois son intérêt et ses limites à mon avis. Orsenna veut faire passer des informations, mais aussi un « message ». Avec des intentions louables et une documentation béton, il prend son lectorat par la main… par moments un peu trop. Dans ces moments-là, je regrettais qu’il n’ait pas écrit carrément un essai ou une enquête documentée plutôt qu’un roman à moitié vivant. Ou bien qu’il ait distingué les deux aspects, comme dans un docu-fiction avec une partie « fiction » et une partie commentaire pour le « docu » qui apporte des informations plus générales, ou bien comme dans ces romans pour la jeunesse du type Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder (sur la philosophie), Le Théorème du Perroquet de Denis Guedj (sur les mathématiques) ou Le Voyage de Théo de Catherine Clément (sur les religions) où on a souvent des documents insérés dans le récit, ou bien des conversations assez nettement distinctes du reste, même si ce contenu a aussi son influence sur le cheminement de l’intrigue.

Je crois que ces différents problèmes sont liés : l’écriture et « le fond ». Visiblement, Orsenna s’est appuyé sur son expérience personnelle et sur une documentation très soigneuse pour écrire son livre, et encore une fois le problème n’est pas là. Mais j’ai l’impression qu’il a oublié en cours de route (à moins qu’il n’en ait jamais eu l’ambition) de donner un peu plus de substance aux paysages et aux pays qu’il traverse. Les personnages vivent, oui, mais souvent on les retrouve simplement porteurs de telle ou telle information, et on se dépêche de passer à la péripétie suivante ou quelqu’un d’autre remplira le même rôle pour un autre sujet. Quant aux paysages, ils m’ont paru écrasés sous l’écriture simpliste, les multiples sursauts et le regard qu’Orsenna confère à son héroïne, un regard trop limité aux relations interpersonnelles. C’est peut-être la conséquence d’une écriture qui devait en permanence intégrer la masse de renseignements que l’auteur tenait à faire passer ? Curieusement, ce défaut s’estompe dans le dernier chapitre, qui contient des scènes de voyages poignantes comme un vrai voyage, alors que les précédentes, parfois réussies quand même, n’arrivaient pas à faire ressentir le voyage aussi bien.

Bref, je suis content de connaître ce livre, et je regarderai sûrement sa suite, Mali, ô Mali, qui vient de paraître, mais je vais lire d’abord autre chose et attendre un peu avant d’aller voir si l’écriture de cette suite est différente.

J’ai d’abord posté cet avis sur le forum du Coin des lecteurs le 23 février 2014 avant de le republier ici.

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Collectif (CELHTO), « La Charte de Kurukan Fuga »

2 mars 2013

Charte-de-Kurukan-Fuga-CELHTO

Référence : CELHTO, La Charte de Kurukan Fuga. Aux sources d’une pensée politique en Afrique, Paris, L’Harmattan / Conakry (Guinée), Société africaine d’édition et de communication, 2008, 164 pages.

À la fin du livre Soundjata ou l’épopée mandingue de l’historien guinéen D. T. Niane, que j’avais lu il y a quelques mois et qui retrace l’une des versions de la vie légendaire du conquérant Soundiata Keïta, fondateur de l’empire mandingue (ou empire du Mali) au XIIIe siècle, un chapitre intitulé « Kouroukan Fougan ou le partage du monde » mentionne un sommet diplomatique et politique tenu par Soundiata et ses alliés après leur victoire contre Soumaoro Kanté, souverain du royaume de Sosso. Ce sommet, qui a lieu à Kurukan Fuga, pose les bases (solides) de l’empire de Soundiata. Dans le livre de D. T. Niane, ce moment est l’occasion de trois activités : la célébration de la victoire, une prestation de serment des rois alliés de Soundiata qui deviennent ses vassaux, et l’institution par Soundiata de liens sociaux, politiques et culturels entre les différentes tribus alliées par le biais d’une reconnaissance institutionnelle du « cousinage à plaisanterie » (une pratique qui, pour ce que j’en ai compris, vise à établir un lien privilégié entre deux tribus et à permettre une liberté de parole et de critique tout en allégeant les tensions).

En réalité, cet épisode de l’épopée de Soundiata est encore plus important, car c’est aussi à ce moment-là (que l’on situe en général en 1236) qu’a probablement été élaboré un document primordial pour l’histoire du droit en Afrique de l’Ouest : la charte dite de Kurukan Fuga, aussi parfois appelée « charte du Manden » (ou « Mandé »), qui énonce des principes législatifs pour l’empire mandingue naissant. Visiblement, il s’agit, en termes d’ancienneté et d’importance, d’un document comparable aux grands jalons du droit en Europe médiévale, comme la Magna Carta en Angleterre par exemple, à cette différence qu’il a été transmis par les traditions orales.

Cette charte n’a fait l’objet d’éditions et d’études savantes que tout récemment : une version en a été recueillie en Guinée à la suite d’un atelier régional de concertation entre communicateurs traditionnels et modernes qui a eu lieu à Kankan en mars 1998, et traduite sous la direction de Siriman Kouyaté ; au cours des années suivantes, cette version a été diffusée auprès d’un public plus large, et, en 2004, elle a fait l’objet d’une conférence internationale à Bamako (au Mali) regroupant des universitaires, des personnalités politiques et culturelles, à l’initiative notamment du Centre d’études linguistiques et historiques pour la tradition orale (CELHTO), institution dépendant de l’Union africaine. C’est à cette charte qu’est consacré La Charte de Kurukan Fuga. Aux sources d’une pensée politique en Afrique, petit livre publié à l’initiative du CELHTO, acheté un peu sur un coup de tête.

Un ouvrage utile mais disparate

Autant le dire tout de suite : même s’il m’a appris beaucoup de choses, ce livre n’est pas un livre d’histoire, mais un recueil très composite contenant à la fois de petites synthèses introductives, une édition bilingue d’une version de la charte, et les actes de la conférence de Bamako de 2004.

Le livre regroupe en effet :

– Une partie introductive occupant une petite quarantaine de pages, composée d’un avant-propos de Mangoné Niang (directeur du CELHTO), puis d’une introduction et d’une remise en contexte historique (« Entre guerre et paix. De l’empire du Ghana à l’empire du Mali. Le contexte historique de la charte du Mandé ») tous deux dûs à l’historien D. T. Niane (l’auteur de Soundjata ou l’épopée mandingue, donc). C’est une partie assez accessible au profane, pourvu qu’on ait déjà un peu entendu parler de l’épopée de Soundiata (pas besoin de la connaître en détail). Les textes de D. T. Niane sont particulièrement clairs et intéressants.

– Une édition bilingue d’une version de la charte de Kurukan Fuga, qui occupe une vingtaine de pages. C’est l’édition réalisée à la suite de la rencontre de Kankan de 1998. Elle contient la transcription de la charte en malinké et sa traduction française, ainsi que de précieuses notes qui éclairent les 44 règles édictées par la charte.

– Les actes, livrés de façon assez « brute de décoffrage », de la rencontre de Bamako de 2004 autour de la charte. Cette partie, qui occupe une bonne moitié du livre, est un recueil de documents plus qu’une présentation d’actes de colloque : on y trouve aussi bien les textes des discours d’introduction par différentes personnalités politiques ou savantes (Mongoné Niang, Emmanuel Sagara – secrétaire de l’Académie africaine des langues -, et Cheikh Oumar Sissoko – Ministre guinéen de la culture) et des textes programmatiques (la présentation par M. Niang des objectifs de la conférence, sa remise en contexte par Martin Faye) que les communications elles-mêmes et le rapport de la conférence, lui-même curieusement redoublé puisqu’il y a à la fois un « Rapport de la conférence de Bamako » signé par son rapporteur, Raphaël N’Diaye, et le Rapport final de la rencontre, collectif, qui récapitule, voire reprend par de simples passages copiés-collés, l’ensemble des documents précédents. Le souci d’exhaustivité et de transparence dans la reproduction des documents est louable, mais offre à la lecture un ensemble assez disparate et parfois redondant. De plus, quelques imperfections formelles compliquent quelque peu la lecture de cette partie du livre : les titres et surtitres ne sont pas clairement hiérarchisés (page 79, « Les communications. Réactions des intellectuels » est visiblement un surtitre applicable à plusieurs des textes qui suivent, mais il est écrit en plus petit que les titres de chacun de ces textes) et l’un des textes (« La charte dans les médias », p. 95-97) n’est pas signé. Au sein de ces actes de la rencontre de Bamako, ce sont de loin les textes présentés comme les « réactions des intellectuels » qui s’avèrent les plus intéressants : « De Kurukan Fuga à l’Union africaine' » par Ousmane Sow Huchard, « La Charte du Mandé, outil d’éducation » par Boubacar Boris Diop et « Sur les terres de l’empire du Mali » par Cheikh Hamidou Kane.

– Deux courts textes prolongeant les actes de la rencontre : « Après la conférence de Bamako », par Iba Der Thiam, qui informe sur les suites de la conférence entre 2004 et 2008 ; et « La Charte du Mandé : une nouvelle Magna Carta pour l’Union africaine », par Hamidou Dia, courte réflexion historique et politique sur l’intérêt de la Charte pour les pays de l’Afrique actuelle, thème déjà abondamment abordé par les actes de la rencontre.

– Enfin, des annexes proposent trois documents supplémentaires, tous intéressants :

* Une édition bilingue d’une version du « serment des chasseurs » (Donsolu Kalikan), autre document important pour l’histoire du droit et des droits humains en Afrique de l’Ouest, lié à l’histoire des sociétés d’initiés chasseurs. Cette version a été recueillie en 1965 par l’historien malien Youssouf Tata Cissé auprès de Fadjimba Kanté, maître chasseur et patriarche des forgerons de Tegué-koro (au sud de Bamako). C’est une déclaration puissante contre l’esclavage et l’asservissement des personnes, dont l’impact est rendu plus fort par le fait qu’elle prend une forme plus directement poétique que la charte de Kurukan Fuga.

* Un poème moralisant de l’érudit malinké Souleymane Kanté, « Variations sur la conférence de Kurukan », présenté cette fois en traduction seule.  Il est suivi d’une « annexe 3 » qui porte le même titre et le même nom d’auteur, et m’a tout l’air de n’être que la suite et la fin du même poème qui pourrait avoir été mal découpé lors de la mise en page… Mystère.

* Une dernière page présente un texte d’une petite demi-page intitulé « Kaman Bolon », non signé, et qui forme une conclusion sur l’importance de la Charte.

Il y a donc vraiment de tout dans ce livre, qui est à la fois un groupement d’éditions de textes (ou plutôt de traditions orales), une publication d’actes de colloque, et un ouvrage de réflexion historique et politique sur la charte de Kurukan Fuga et son intérêt pour l’Afrique contemporaine. Du fait de cette nature très composite de l’ouvrage, ses différentes parties peuvent intéresser des publics divers, et je me demande si tous seront satisfaits de ce qu’ils y trouveront, tant le résultat a parfois un aspect « fouillis ». A l’inverse, même si on pourrait lui reprocher de ne pas creuser encore assez chacun des aspects qu’il aborde, ce livre a le grand mérite d’exister et de fournir une édition correcte de ce document important de l’histoire du droit en Afrique de l’Ouest, document qui circule désormais aussi sur Internet, mais dont les éditions « papier » fiables et accessibles ne sont sans doute pas encore légion.

Ce livre s’adresse avant tout aux gens désireux de s’informer sur les activités de transcription, d’édition et de diffusion des traditions orales ouest-africaines, autrement dit les gens qui connaissent sans doute déjà un peu le CELHTO et ses activités (ce qui n’était pas mon cas, je précise). Mais il peut tout de même, dans une certaine mesure, rendre des services à un public plus large (auquel j’appartiens) : les gens qui désirent simplement découvrir ces documents importants de l’histoire du droit, mais aussi tous ceux qui s’intéressent aux efforts de coopération entre pays africains pour préserver et mettre en valeur les cultures de cette partie du monde.

Une démarche panafricaniste

La démarche qui motive tant les colloques que l’édition et la diffusion de la Charte est à la fois savante et politique, chose logique puisque le CELTHO est une institution de l’Union africaine. Il ne s’agit pas seulement de recueillir, d’éditer et d’étudier plus largement les très riches traditions orales ouest-africaines, mais aussi de réfléchir à la façon dont la Charte de Kurukan Fuga peut être employée de nos jours en tant qu’outil politique de conciliation et d’union entre les pays africains, dans une perspective panafricaniste. Ce double but, nullement dissimulé dans l’ouvrage, constitue un équilibre délicat à tenir, et les chercheurs qui interviennent dans ces pages en semblent pour la plupart conscients.

Employer un document comme la Charte de Kurukan Fuga en tant qu’outil d’union politique n’a d’ailleurs rien d’évident, dans la mesure où Kurukan Fuga est étroitement lié à l’épopée de Soundiata, laquelle présente en général un large biais défavorable à l’adversaire de Soundiata, Soumaoro Kanté ; or, comme on pouvait s’y attendre, les historiens ont pu montrer que ce dernier, sans être irréprochable, n’était évidemment pas le souverain purement maléfique décrit par la plupart des versions de l’épopée. Or, derrière Soundiata et Soumaoro, il y a l’histoire des peuples et des conquêtes des royaumes successifs. Il y aurait donc toutes sortes de façons de mal utiliser la Charte, qui doit être considérée avec le recul historique nécessaire, certainement pas mise au service d’une réactivation d’un éloge sans nuance de Soundiata qui tiendrait de l’hagiographie plus que de l’Histoire.

En outre, bien que son importance pour l’histoire de l’Afrique de l’Ouest la placent sans conteste au même rang que les grandes déclarations européennes, américaines ou asiatiques de l’histoire des droits humains, la Charte de Kurukan Fuga ne peut évidemment pas être présentée comme une déclaration des droits de l’homme que l’on pourrait admettre et appliquer telle quelle de nos jours : c’est un document créé dans un contexte historique précis et adapté à des sociétés et à des exigences éthiques qui ont grandement changé depuis. Les notes et les communications qui accompagnent le texte de la Charte ont largement soin de faire ce travail indispensable de remise en contexte. Une utilisation politique de la Charte, quant à elle, ne peut qu’être contrainte de mettre en valeur ceux de ses articles à la portée la plus durable et d’en laisser d’autres à leur XIIIe siècle d’origine…

La politique et la recherche historique ne font pas toujours bon ménage, dans quelque partie du monde que l’on se trouve, et un puriste pourrait s’effaroucher non sans raison des biais possibles introduits par cette interdépendance entre le monde politique et la recherche universitaire. Son caractère en partie inévitable apparaît toutefois clairement à la lecture du livre, et témoigne une fois encore de problèmes communs à pas mal de régions du monde : sans une volonté politique globale, autrement dit sans une prise de conscience par les politiques de l’importance de la préservation et de la diffusion des cultures locales, surtout les traditions orales actuellement menacées par les changements économiques, sociaux et culturels rapides que connaissent les pays d’Afrique de l’Ouest, il serait impossible aux chercheurs, historiens, linguistes, mais aussi aux traditionnistes eux-mêmes (ceux qu’on regroupe sous le nom plus ou moins pertinent de « griots »), d’œuvrer efficacement et à grande échelle pour recueillir, éditer, étudier et faire connaître des documents importants comme la Charte ou le serment des chasseurs.

Plus curieuse, en revanche, est la présence parmi les organisateurs de la conférence de Bamako d’une organisation appelée Intermédia Consultants, qui semble n’avoir rien d’autre à faire que de proposer ses services pour promouvoir « l’innovation sociale dans les médias ». Je suppose que l’organisation n’est pas étrangère au texte non signé figurant parmi les communications, « La Charte dans les médias », qui s’interroge (de façon plutôt utile, certes) sur les moyens à mettre en œuvre pour porter la Charte à la connaissance du grand public. J’avoue avoir davantage confiance dans les institutions universitaires ou dans les ONG que dans les entreprises de consultants pour ce genre de projet…

Conclusion ?

Je suppose qu’il y aura bientôt, voire qu’il y a déjà, des livres encore meilleurs sur cette charte de Kurukan Fuga. Celui-ci, à défaut d’être parfait dans sa forme, a l’avantage d’exister et de fournir ce qu’il faut de notes et de commentaires pour comprendre le contexte de l’élaboration de la Charte, en lien avec la vie de Soundiata et l’histoire de l’empire mandingue. Sur la Charte elle-même, c’est donc plutôt une bonne introduction, même si ça n’atteint pas encore les sommets d’érudition et d’exhaustivité qu’on peut trouver dans les éditions savantes d’autres grands classiques. Mais cet ouvrage m’a aussi fait plonger, par la même occasion, dans les problèmes beaucoup plus immédiats de la préservation des cultures à tradition orale et dans les activités de l’Union africaine. Je connaissais déjà un peu les premiers, dans d’autres parties du monde et d’autres époques, mais pas du tout les secondes. Sur ces aspects en particulier, j’en suis ressorti avec plus de questions que de réponses, mais c’est assez normal de la part d’un lecteur pas du tout familier des politiques africaines actuelles.

Bref, une lecture quelque peu improbable et par endroits déroutante, mais certainement pas inutile et qui m’a donné envie de me renseigner encore non pas seulement sur les épopées africaines, mais aussi sur l’étude et la préservation des traditions orales locales de nos jours. Je n’ai malheureusement pas trouvé de site Internet du CELHTO pour le moment, mais ça n’est certainement pas ça qui va m’arrêter. En attendant, on peut déjà s’intéresser aux ressources proposées par l’UNESCO, qui travaille dans la même direction à l’échelle mondiale et a mis en avant pour cela la notion de patrimoine culturel immatériel de l’humanité (lien vers Wikipédia). Du côté des universitaires, il y a des équipes de recherche qui travaillent sur ces sujets : je suis tombé par exemple sur le site du laboratoire Langues et civilisations à tradition orale (LACITO), une équipe du CNRS en lien avec l’université Paris-III.

Sur l’Afrique de l’Ouest plus précisément, c’est encore dans La Grande Geste du Mali de Youssouf Tata Cissé et Wâ Kamissoko, que j’ai commencé à lire, qu’on peut trouver plus d’informations sur Soundiata et la Charte, mais aussi sur le fonctionnement des traditions orales et sur les démarches entreprises par les chercheurs pour les recueillir et les étudier.


[Film] « Kirikou et les Hommes et les Femmes », de Michel Ocelot

13 novembre 2012

Vu il y a quelques semaines Kirikou et les Hommes et les Femmes de Michel Ocelot, le troisième film d’animation consacré à Kirikou après Kirikou et la Sorcière (sorti en 1998) et Kirikou et les Bêtes sauvages (sorti en 2005). J’étais allé le voir sans attente particulière, et même avec une légère appréhension, ayant été un brin déçu par le précédent film d’Ocelot, Les Contes de la nuit (sorti à l’été 2011) — non parce qu’il était mauvais, mais parce que, tout en présentant les mêmes qualités que les précédents contes du réalisateur, il versait un peu dans la facilité en reproduisant une même forme sans tenter de se renouveler.

Par bonheur, ce troisième Kirikou contient à mes yeux assez de nouveauté pour présenter autant d’intérêt que les deux premiers, en approfondissant encore d’une manière différente l’univers de conte africain qui caractérise Kirikou. Détaillons un peu.

Une affaire d’attentes

D’abord, il faut savoir que vos attentes et vos exigences envers ce film peuvent varier énormément selon que vous avez déjà vu ou non un ou plusieurs autres films d’animation de Michel Ocelot et que vous savez déjà bien ou non quel genre de films il fait. La filmographie de Michel Ocelot est marquée par le genre du conte, qu’il maîtrise très bien et qu’il déploie sous différentes formes et dans différentes aires culturelles. Si vous ne connaissez pas du tout ses films, vous pouvez commencer sans risque par à peu près n’importe lequel d’entre eux. Princes et Princesses et Les Contes de la nuit sont des films-recueils de contes en ombres chinoises qui se passent dans toutes les parties du monde (et à toutes les époques, si je me souviens bien). Kirikou et la Sorcière et Azur et Asmar racontent chacun un grand conte, le premier se déroulant dans une Afrique de l’Ouest imaginaire (celle des contes africains), le second voyageant entre l’Occident et l’Orient médiévaux imaginaires. Kirikou et les Bêtes sauvages et Kirikou et les Hommes et les Femmes sont des films-recueils d’histoires courtes, mais se déroulent dans l’univers de Kirikou.

Vos attentes varieront aussi selon que vous avez ou non déjà vu l’un ou les deux autres films mettant en scène Kirikou. Un mot sur le contenu des trois films et sur leurs rapports entre eux. Le premier film, Kirikou et la Sorcière, raconte l’histoire principale de Kirikou, à savoir sa lutte futée contre la sorcière Karaba qui terrorise son village. Les deux autres films ne sont pas des suites, ni des préquelles, d’ailleurs : chacun raconte plusieurs histoires plus courtes qui se passent pendant les événements du premier film, sans s’y rattacher trop précisément (il s’agit simplement de reprendre le contexte général de la lutte de Kirikou contre la sorcière et d’y développer des historiettes autonomes). S’il faut ne voir qu’un seul de ces films, c’est bien entendu le premier. Les deux autres ne nécessitent pas d’avoir vu le premier film, mais on en profite un peu mieux si c’est le cas.

De manière générale, quelqu’un qui connaît déjà bien les films d’Ocelot peut s’interroger sur sa capacité à se renouveler avec ce troisième Kirikou dont la forme, une série d’histoires courtes, reprend donc un type de récit déjà abondamment exploré par Ocelot, voire « exploité », diront les plus sévères. En ce qui me concerne, je trouve intéressant et pas si fréquent de voir un réalisateur tenter d’approfondir une même forme avec une telle constance, et ce n’est pas si gênant dans la mesure où chacun des films pris individuellement est bon (voire très bon) ; mais le réalisateur risque effectivement de lasser ses spectateurs les plus fidèles en reprenant trop souvent les mêmes ficelles. Personnellement, les aspects nouveaux de ces cinq histoires du troisième Kirikou sont assez présents pour lui permettre d’échapper à la sensation de facilité que laissait Les Contes de la nuit.

Graphismes et musiques

Parlons d’abord un peu des graphismes. L’univers visuel est globalement le même que dans les deux premiers films : mêmes personnages, mêmes décors, mêmes ambiances de couleurs. Le gros changement réside dans le passage aux images de synthèse, contrairement aux deux films précédents qui étaient des dessins animés « traditionnels » à rendu de type celluloïd. Nul effet de mode là-dedans : Ocelot avait déjà recouru aux images de synthèse pour Azur et Asmar et n’en était pas moins revenu au dessin animé celluloïd pour ses films suivants (au moins pour le rendu final).

L’emploi de la technique du relief n’est pas non plus une nouveauté complète, puisqu’Ocelot l’avait employée dans Les Contes de la nuit, et il en fait à nouveau le même emploi un peu différent de ce qui se fait dans les grosses productions américaines : le relief consiste non pas en un « gonflage » des volumes mais en un effet de profondeur produit entre les différents plans d’une même image. Je ne sais pas si cela fonctionne bien : j’ai vu le film en 2D. En 2D, j’ai un peu regretté le côté « trop fini » que donnent les graphismes en images de synthèse aux apparences à présent bien connues des personnages de Kirikou.

L’ensemble reste beau et les ambiances de couleurs sont toujours bien travaillées, mais l’ensemble m’a paru un peu en deçà du premier Kirikou et sans doute aussi du deuxième en termes de variété et de détails dans les environnements (mais le deuxième mettait en scène des animaux du genre girafe, alors c’est tout de suite plus facile d’en mettre plein les yeux…). Je regrette un peu de ne pas avoir vu le film en relief : cela met peut-être mieux en valeur ce nouveau type de graphismes, mais il serait bon de pouvoir en profiter pleinement même en 2D.

J’avoue avoir été trop pris par le film pour faire très attention à la musique avant la dernière des cinq histoires, où elle joue un rôle important. La chanson du générique reprend l’air de Kirikou, l’enfant nu mais avec des paroles différentes : une chanson entièrement nouvelle aurait été préférable. Mais il faudrait avoir la BO du film sous l’oreille pour juger plus précisément de l’ensemble.

Les histoires

Et venons-en donc aux histoires elles-mêmes. Le premier Kirikou traitait déjà à sa manière de problèmes de vie commune et notamment de rapports entre hommes et femmes. Le titre de ce troisième film montre la volonté d’Ocelot de constituer une trilogie complète (il a affirmé que cette fois c’était vraiment le dernier film sur Kirikou) en explorant plus particulièrement le domaine des relations humaines après un premier recueil d’histoires consacré aux bêtes.

L’atout principal de ce troisième film, découlant directement de ce choix, est de mettre en avant des personnages secondaires qui, dans les films précédents, disparaissaient trop vite derrière le génie du petit garçon. Si Kirikou est toujours aussi doué, il n’a pas (et ne peut pas avoir) réponse à tout, et ne peut ni tout connaître, ni tout résoudre lui-même. Certaines histoires le mettent donc légèrement en retrait derrière d’autres personnages auprès desquels il s’instruit avec avidité : un jeune voyageur étranger, une griotte (une femme griot), ou bien la mère de Kirikou. Cela corrige le défaut potentiel principal des histoires de Kirikou, qui était de toujours mettre en scène un héros un peu trop parfait, et cela enrichit notablement la galerie des personnages.

Le deuxième intérêt nouveau du film est qu’il en dit davantage sur la société du village de Kirikou, mais aussi sur l’univers où il vit en général : un univers de conte, oui, mais directement en prise sur les cultures, les imaginaires et l’Histoire de l’Afrique. De ce point de vue, du haut des quelques éléments du film que j’ai pu reconnaître ou sur lesquels je me suis renseigné, je ne suis pas du tout d’accord avec les quelques critiques de presse qui ont parlé d’une « vision fantasmée de l’Afrique » à propos de ce film.

D’abord parce que c’est une critique à peu près aussi déplacée que si on reprochait au Petit Chaperon rouge ou à Raiponce de ne pas livrer un tableau fidèle des vêtements, de l’alimentation, des coupes de cheveux ou des modes d’habitat de l’Occident médiéval… encore une fois, c’est un conte, et cela ne prétend pas être autre chose.

Ensuite parce qu’on pourrait gratter sous ces reproches et y trouver probablement un occidentalo-centrisme sournois : au nom de quoi ne pourrait-on pas montrer les aspects les plus traditionnels de l’Afrique (car après tout, les femmes aux seins nus et les cases, Ocelot n’en parle pas sans savoir, il les a connues dans son enfance en Guinée, il en parle même dans les interviews et dans son livre Tout sur Kirikou) ? Qu’y a-t-il de colonialiste là-dedans (oui, il y a eu aussi au moins un triste sire je ne sais où sur Allociné pour parler de colonialisme) ? L’injustice n’est-elle pas plutôt dans le peu de diffusion médiatique que connaissent les cultures africaines en général en Europe et en France (ce qui fait qu’on associe trop souvent à « Afrique » des images de famines et de pauvreté, au mépris de tout ce qui s’y passe d’autre, un peu comme si on ne parlait de la Norvège qu’à propos de gens qui meurent de froid) ? On ne peut pas demander à un film de tout dire à la fois sur un continent.

Mais surtout, ce reproche est particulièrement infondé à propos de ce film-ci, car il contient des références bien précises à plusieurs cultures africaines. J’ai failli applaudir des mains et des pieds dans la salle de cinéma en en reconnaissant une : le jeune garçon qui s’égare près du village de Kirikou et qui s’avère être un Touareg a pour nom Anigouran, nom que porte l’un des principaux héros légendaires de la culture touareg, un héros fameux pour sa ruse et réputé l’inventeur de l’écriture touareg, le tifinagh.  J’avais découvert ce héros il y a quelques années dans le livre Contes touaregs du Niger rassemblé par Laurence Rivaillé et Pierre-Marie Decoudras et paru chez Karthala en 1993 et j’avais été marqué par les ruses d’Anigouran et par les histoires de djinns et de kambaltous. Même si l’allusion s’en tient à ce nom propre, quelle belle idée que cette rencontre entre Kirikou et un autre héros réputé pour son intelligence !

L’autre allusion la plus claire que j’aie pu déceler dans le film, je l’ai cherchée dans Wikipédia en rentrant : la griotte raconte aux villageois l’histoire de Soundiata Keïta, un empereur du Mali ayant vécu au XIIIe siècle et dont la vie a été changée par la suite en geste légendaire. Quelques semaines après, je suis tombé complètement par hasard sur un petit livre là-dessus l’autre jour : Soundiata, l’épopée mandingue, recueillie par D. T. Niane, chez Présence africaine (1960), et je m’y plongerai dès que j’aurai fini mes lectures actuelles. (EDIT le 9 janvier 2013 : J’ai donc lu Soundjata ou l’épopée mandingue et j’en parle ici.) Il faudrait aussi que je parle de ce livre sur les Touaregs qui était vraiment beau. Mais bref, il faut arrêter de s’imaginer que Michel Ocelot parle de l’Afrique sans la connaître. Dans combien de films européens récents accessibles à un public si vaste et bénéficiant d’une aussi large distribution trouverait-on mentionnés ces noms d’Anigouran et de Soundiata, sans parler des pratiques des griots africains ? S’il y a un film d’animation français récent qui parle de l’Afrique sans la connaître, ce serait plutôt le très moyen Zarafa.

Un troisième attrait de ce Kirikou, moins important, est le changement inévitable de logique qu’amène la reprise répétée des mêmes personnages principaux (Kirikou et les villageois) et du même contexte : d’une logique de cadre servant purement l’histoire de départ, l’environnement où évolue Kirikou devient peu à peu un univers vivant au sens plein, où les personnages, la femme forte, le vieux grincheux, les enfants du village, la mère de Kirikou, et même Karaba, gagnent en profondeur et en nuances. Là où plusieurs n’étaient que des faire-valoir à Kirikou (surtout le vieux grincheux qui, dans le premier film, représentait la superstition et les mauvais aspects de la tradition), tous acquièrent qualités et défauts pour devenir plus crédibles, dans un monde qui était déjà bien moins manichéen au départ qu’il n’en avait l’air (le dénouement du premier film le montrait) et qui cesse définitivement de pouvoir être divisé en bons ou en méchants, pour devenir un monde plus réaliste à sa façon, c’est-à-dire un monde où personne n’est parfait et où personne n’est irrécupérable non plus.

Une bonne surprise

La caractéristique des fictions de Michel Ocelot est d’être à la fois naïves et exigeantes : naïves parce qu’elles ne s’effraient ni de créer des histoires lisibles au premier degré, ni de recourir au merveilleux, mais aussi exigeantes parce qu’elles en appellent à la capacité de chacun à s’améliorer malgré peur, ignorance ou paresse, et parce que leurs scénarios recherchent une simplicité d’épure beaucoup plus difficile à atteindre qu’elle n’en a l’air. Si ce troisième Kirikou est graphiquement un peu en deçà des précédents (en tout cas dans la version en 2D), il parvient, tout en conservant la dextérité habituelle des contes d’Ocelot, à renouveler l’univers de Kirikou en lui conférant une nouvelle profondeur. Il l’élargit aussi à des thèmes différents : la rencontre avec l’étranger, déjà abordée par Ocelot dans Azur et Asmar, mais aussi la transmission du savoir, grâce à la mise en abyme du conte que réalise l’histoire de la griotte.

Malgré mes doutes, je suis ressorti de ce film toujours aussi fan de ce que font Michel Ocelot et les studios avec qui il travaille. J’avoue aussi que je rêve de le voir un jour consacrer un long métrage à d’autres cultures d’Afrique ou d’ailleurs pas assez connues par chez nous. Les Contes de la nuit contenait déjà quelques belles invitations à découvrir diverses cultures et époques, et il faut reconnaître qu’Ocelot fait toujours ça aussi bien. Alors, à quand un prochain long métrage du type Kirikou ou Azur et Asmar, mais pour un autre coin du monde ou une autre époque ? Quoi qu’il en soit, Michel Ocelot semble en avoir bel et bien terminé avec Kirikou cette fois-ci, et on ne peut qu’être impatient de voir à quoi il va s’atteler ensuite.