[Film] « Le Voyage du prince », de Jean-François Laguionie

20 janvier 2020

2019, Le Voyage du Prince, Jean-François Laguionie

Référence : Le Voyage du prince, film réalisé par Jean-François Laguionie, France/Luxembourg, 2019, 75 minutes.

L’histoire en deux mots

Un vieux singe, prince d’un pays faisant penser à l’Italie de la Renaissance en matière d’effervescence artistique et scientifique, s’est hasardé à traverser la mer à la faveur des glaces hivernales. Isolé par la débâcle, il a dérivé et s’échoue, inconscient, sur le rivage d’un pays inconnu. Recueilli par un jeune singe, Tom, il se réveille dans un pays étrange, à la technologie plus avancée que la sienne, peuplé de singes qui parlent une langue différente et qui le considèrent comme un être déroutant. À mesure qu’il se rétablit, le Prince découvre lui-même avec émerveillement la ville bâtie par ces singes. Mais lorsqu’il s’aperçoit que les habitants de ce pays s’imaginent qu’ils sont seuls au monde et que rien n’existe au-delà de la mer, son admiration laisse place à un sens critique d’autant plus caustique qu’il n’a plus rien à perdre.

Laguionie, un pilier de l’animation française

Le nom de Jean-François Laguionie est-il bien connu du grand public ? Il devrait : c’est l’un des réalisateurs français qui a conçu le plus de films d’animation, tous remarquables par leur beauté, leur originalité et la profondeur de leur propos. Les amoureux et les amoureuses du cinéma d’animation le connaissent depuis longtemps. Vous ne le connaissez pas encore ? Comme je l’aime beaucoup, je vais faire plusieurs billets en un et vous parler de tous ses films, ou du moins de tous ses longs-métrages.

Laguionie s’est fait remarquer, dès les années 1960 et 1970, par plusieurs courts-métrages novateurs, souvent primés, dont La Traversée de l’Atlantique à la rame en 1978. Il est passé au long-métrage en 1985 avec Gwen, le livre de sable, un récit de voyage mystérieux émaillé d’humour absurde : dans un pays imaginaire désertique, des entités inconnues déversent aléatoirement des tonnes d’objets semblables à des objets de la vie de tous les jours du milieu du XXe siècle. La jeune Gwen et la vieille Roseline entreprennent un long voyage pour percer les secrets de ces entités. Les dessins à la gouache, typiques de l’allure des premiers films de Laguionie, et l’animation façon papier découpé confèrent au film un rendu original, qu’on pourra trouver un peu raide, mais qui convient à merveille à l’atmosphère du récit.

En 1999, c’est Le Château des singes, sans doute le moins original des films de Laguionie en termes de graphismes, le seul où il fait effort pour lisser son univers visuel dans l’espoir de toucher un public plus large. Le résultat reste joli, surtout dans les décors à l’aquarelle qui posent la grande jungle où vit le peuple du héros, Kom. Précipité dans les profondeurs par une mauvais chute, Kom découvre le sol de la forêt et le peuple qui y vit : c’est l’occasion d’un conte humaniste qui parle de rencontre entre les cultures et d’éducation, mais avec beaucoup d’humour.

Laguionie revient en 2004 avec L’Île de Black Mór qui est le premier de lui que j’ai vu au cinéma. Prenez les romans de Dickens pour l’orphelin maltraité et les secrets de famille, mélangez avec L’Île au trésor pour les pirates et la chasse au trésor, ajoutez une touche de BD franco-belge pour l’humour et la fantaisie, étalez sur une toile à la façon du peintre Henri Rivière pour les traits bien marqués et les grands aplats de couleurs, confiez le tout à une équipe d’animation virtuose pour avoir de belles séquences de navires en mer, ajoutez une palette de voix juvéniles ou rocailleuses et terminez avec l’arrivée de Christophe Heral à la musique pour fournir un équivalent mélodique de la mer, des mouettes et de l’esprit d’aventure… et c’est prêt. C’est beau ! C’est classique comme tout au niveau des ficelles de l’histoire, mais c’est bien ficelé et c’est un excellent moyen de faire découvrir le genre des récits de pirates à un jeune public. Le mélange de piraterie, de roman familial et de fantastique léger me fait un peu penser aux bandes dessinées de Florence Magnin comme Mary la Noire ou L’Héritage d’Émilie, mais avec des graphismes plus clairs et aériens.

En 2011, c’est Le Tableau, mais comme l’année suivante j’ai créé ce blog, j’ai consacré à ce film un court billet que vous pouvez lire ici pour découvrir ce conte sur les personnages d’un tableau inachevé qui partent à la recherche de leur peintre afin de dépasser les inégalités sociales qui existent entre les Toupeints, les Pas-finis et les maigres croquis que sont les Ruffs.

Le précédent film en date de Laguionie, en 2016, est Louise en hiver, l’histoire d’une vieille dame qui se retrouve abandonnée seule dans une station balnéaire à la fin des beaux jours et doit survivre à la mauvaise saison sans aide. Voici un film qui revient un peu à l’esprit de « conte pour adultes » (au meilleur sens du terme) des courts-métrages du réalisateur : une dose de parabole philosophique, une dose de propos social, mais, ici, principalement l’histoire d’une vie dans un ordre résolument non chronologique, au hasard des souvenirs. Le sujet paraît réaliste et sérieux : il est traité avec fantaisie et humour, parfois avec onirisme. Mais un onirisme différent, plus inattendu : celui d’une robinsonnade en plein pays civilisé, dans une ville dont tout le monde est parti. En termes de structure narrative, on n’est pas loin de Souvenirs goutte à goutte d’Isao Takahata ou de Mari Iyagi de Lee Sung-gang, où les personnages, à la faveur de circonstances qui interrompent temporairement leurs habitudes, s’arrêtent et partent à la rencontre de leur passé. Tenez, le personnage et le lieu me rappellent un peu certaines scènes du jeu vidéo de Benoît Sokal Syberia (sorti en 2002) dont un chapitre se déroule dans un décor assez proche (mais plus tourmenté).

Et à l’issue de ce retour en arrière, je vais donc vous parler un peu du Voyage du prince.

Dans la lignée du Château des singes, mais en plus beau…

Le Voyage du prince se déroule dans le même univers de singes que Le Château des singes. Qu’on se rassure : il n’y a aucun besoin d’avoir vu le premier film pour apprécier le second, les deux histoires étant autonomes. Les gens qui se souviennent du Château des singes seront simplement heureux de reconnaître le personnage du Prince qui y apparaissait mais dont on se demandait ce qu’il avait pu devenir.

Ce qui frappe en premier dans Le Voyage du prince, c’est la voix off du narrateur, le Prince du titre. Le rôle des voix, des sons et de la musique est encore plus important dans un film d’animation que dans un film en prises de vue réelles – il est presque aussi crucial que dans une fiction radiophonique ou un livre audio – et Laguionie le sait très bien. La voix du Prince, la musique, les premiers bruitages, associés aux quelques premiers plans, suffisent à nous plonger dans l’univers bâti par le réalisateur et à nous y installer durablement. Les voix sont habilement choisies, les paysages sonores riches et la musique virtuose (Christophe Héral, qui a continué à travailler avec Laguionie pour Louise en hiver et Le Voyage du prince).

Le dessin, quant à lui, m’a frappé par sa finesse et sa beauté. Les dernières décennies ont vu l’épanouissement du cinéma d’animation français et européen, dont les réalisateurs, malgré des parcours du combattant toujours assez absurdes pour rassembler de petits budgets face aux rouleaux compresseurs des studios américains, ont tout de même  un peu plus de moyens qu’avant. La technologie, en parallèle, a facilité bien des choses. Les graphismes du Voyage du Prince sont ainsi plus beaux et plus détaillés que ceux du Château des singes. Mais dans l’intervalle, Laguionie a aussi su imposer une « patte » visuelle mieux différenciée par rapport aux dessins animés à la Disney. Les singes n’ont rien de disneyen, ni rien de cartoonesque d’ailleurs, et beaucoup de personnages ont une allure sérieuse, et même hiératique dans le cas du Prince.

…pour une histoire distincte, à la Gulliver

Les débuts de l’histoire jouent beaucoup sur la différence entre le point de vue du personnage et les informations dont nous, public, disposons. Ainsi le Prince est-il frappé par la technologie très avancée du lieu où il se réveille, alors que nous reconnaissons sans peine dans les mystères qu’il évoque des technologies familières telles que la lampe électrique ou l’ascenseur dans un état qui nous fait penser au XIXe siècle européen. Les surprises, les malentendus et les tâtonnements d’une rencontre entre un voyageur et des hôtes issus d’un pays tout différent sont restitués avec justesse, humour et humanité. Cette distanciation est une façon toute simple mais très efficace à la fois pour donner vie aux personnages et à leur univers et pour nous donner à réfléchir. Le ton est donné : un conte qui interroge son public, sans brusquerie, mais comme en passant.

Outre la finesse du dessin dont j’ai déjà parlé, l’univers du Voyage du prince montre un grand talent dans l’évocation de lieux dotés d’une présence bien affirmée, qu’il s’agisse de la ville proprement dite avec ses façades Art Nouveau, ses boulevards brillamment éclairés à l’électricité et ses ruelles ombreuses, ou bien du Muséum abandonné qui sert de cachette au Prince et aux savants qui le recueillent, un endroit manifestement inspiré par le Muséum national d’histoire naturelle et le Jardin des plantes. La jungle, à son tour, offre une profusion de lignes et de couleurs, plus réaliste que les toiles expressionnistes de certaines scènes du Tableau mais toujours superbe à contempler. L’univers du film contient de belles trouvailles dans l’élaboration du monde des singes : sans ostentation et sans peine, Laguionie montre qu’il n’a rien à envier en matière de worldbuilding au dernier Pixar venu.

Très vite se met en place le tandem de personnages qui porte le film : l’amitié entre le vieux prince et le jeune Tom. C’est un type de tandem de personnages qui m’a paru original et que Laguionie semble aimer explorer régulièrement, puisqu’il formait déjà un élément important de Gwen, le livre de sable et que Laguionie avait abordé le thème de la vieillesse dans Louise en hiver. Les inconvénients de la vieillesse, la fatigue physique mais aussi un certain recul et un regard différent sur le monde, sont évoqués et joliment mis en contraste avec le point de vue de Tom. Ce choix bien pensé a en outre l’avantage de ne pas proposer, face aux problèmes que le film évoque, une « bonne » réaction qui serait celle du Héros avec une majuscule, mais deux regards distincts et parfois contradictoires. De cette façon, le film n’assène pas de réponse et nous laisse la liberté de conclure.

Ces choix m’ont plu car, assez rapidement, le film met en place un univers digne d’un conte philosophique. La ville bâtie par les singes rappelle les merveilles du Paris de la Belle Époque, mais elle possède aussi plusieurs travers qui constituent des allusions indirectes à nos sociétés de consommation actuelles, comme l’obsolescence programmée, le primat du divertissement, la dégradation de l’environnement et la violence sourde de l’indifférence à l’autre. Cela pourrait devenir assommant (un travers dans lequel d’autres réalisateurs tombent parfois en faisant des films trop brutalement « à message »), mais il n’en est rien : tout cela est esquissé sans insistance, presque discrètement. Les savants sont au pouvoir puisque la ville est gouvernée par une Académie, mais ils rejettent les découvertes trop innovantes, révélant l’obscurantisme qui conforte  l’immobilisme social.

Cette subtilité bienvenue apparaît avec plus d’évidence dans le traitement des personnages. Les personnages principaux ne sont eux-mêmes pas parfaits : au sein du couple de savants qui a recueilli le Prince, le professeur Abervrach ne pense qu’à tirer profit du voyageur pour rédiger le rapport qui le réhabilitera au sein de l’Académie et lui permettra de retrouver le prestige social qu’il a perdu, tandis que son épouse et collaboratrice Élisabeth est rongée par sa méfiance envers l’étranger. Ses atermoiements, retracés avec une belle profondeur psychologique, en font un personnage secondaire marquant qui échappe à tout manichéisme.

On ne peut pas en dire autant du reste de la population de la ville des singes : plus le film avance, plus la société des singes révèle ses failles béantes et plus ses autres habitants deviennent les instruments d’une satire sociale. Et le Prince ? L’un des intérêts du film, qui en font une histoire réussie et absolument pas un film à message, réside dans le fait que les réactions du Prince ne sont pas cousues de fil blanc. Tout au long du film, le Prince est dépeint comme un vieil homme quelque peu cynique, à l’humour dévastateur, gonflé par une fierté certaine. Il a un côté « vieux désinhibé » dans ses rapports aux autres et, loin de prôner l’empathie par-dessus tout, il peut se montrer très « vache » à l’occasion. C’est aussi ce qui marque la différence entre Le Voyage du prince et son prédécesseur, Le Château des singes, qui, dans mon souvenir (lointain), ne donnait pas dans l’acidité. L’aventure racontée étant double puisque vécue simultanément par deux personnages, l’un jeune et l’autre vieux, le dénouement lui-même, avec la découverte finale faite par le Prince et Tom, est reçue très différemment par les deux personnages. Ce sont ces réactions qui m’ont beaucoup intéressé chez le Prince, plus imprévisible que Tom (classiquement jeune, curieux et idéaliste).

Sous cet angle, le Prince et son aventure m’ont fait penser aux Voyages de Gulliver de Swift, dont le héros toujours plus désabusé visite une succession de pays imaginaires dont les habitants inhumains (géants, lilliputiens, sauvages ou chevaux doués de parole) se croient tous parfaits en dépit de leurs défauts patents. La dernière partie du film me renforce dans cette comparaison : de toute évidence, le but n’est pas de proposer une utopie, mais de montrer des sociétés dont aucune n’est parfaite. Et pourtant le voyage ne débouche pas sur un repli sur soi : le Prince devient bel et bien un Ulysse.

Conclusion

Quand j’avais appris, il y a quelques années, que Laguionie préparait une suite au Château des singes, j’étais resté un peu sceptique. Le résultat dépasse mes attentes et réaffirme la grande virtuosité de Laguionie, à la fois comme créateur d’univers, comme animateur et comme conteur. C’est une grande chance de disposer, en France, de réalisateurs comme lui ou comme Michel Ocelot (Kirikou, Azur et AsmarLes Contes de la nuit, Dilili à Paris), parvenus à un tel degré de maîtrise dans tous les domaines de la conception d’un film animé. Le Voyage du prince constitue une porte d’entrée de plus pour découvrir les univers de ce grand animateur, que l’ont soit jeune ou vieux.


[Film] « Kirikou et les Hommes et les Femmes », de Michel Ocelot

13 novembre 2012

Vu il y a quelques semaines Kirikou et les Hommes et les Femmes de Michel Ocelot, le troisième film d’animation consacré à Kirikou après Kirikou et la Sorcière (sorti en 1998) et Kirikou et les Bêtes sauvages (sorti en 2005). J’étais allé le voir sans attente particulière, et même avec une légère appréhension, ayant été un brin déçu par le précédent film d’Ocelot, Les Contes de la nuit (sorti à l’été 2011) — non parce qu’il était mauvais, mais parce que, tout en présentant les mêmes qualités que les précédents contes du réalisateur, il versait un peu dans la facilité en reproduisant une même forme sans tenter de se renouveler.

Par bonheur, ce troisième Kirikou contient à mes yeux assez de nouveauté pour présenter autant d’intérêt que les deux premiers, en approfondissant encore d’une manière différente l’univers de conte africain qui caractérise Kirikou. Détaillons un peu.

Une affaire d’attentes

D’abord, il faut savoir que vos attentes et vos exigences envers ce film peuvent varier énormément selon que vous avez déjà vu ou non un ou plusieurs autres films d’animation de Michel Ocelot et que vous savez déjà bien ou non quel genre de films il fait. La filmographie de Michel Ocelot est marquée par le genre du conte, qu’il maîtrise très bien et qu’il déploie sous différentes formes et dans différentes aires culturelles. Si vous ne connaissez pas du tout ses films, vous pouvez commencer sans risque par à peu près n’importe lequel d’entre eux. Princes et Princesses et Les Contes de la nuit sont des films-recueils de contes en ombres chinoises qui se passent dans toutes les parties du monde (et à toutes les époques, si je me souviens bien). Kirikou et la Sorcière et Azur et Asmar racontent chacun un grand conte, le premier se déroulant dans une Afrique de l’Ouest imaginaire (celle des contes africains), le second voyageant entre l’Occident et l’Orient médiévaux imaginaires. Kirikou et les Bêtes sauvages et Kirikou et les Hommes et les Femmes sont des films-recueils d’histoires courtes, mais se déroulent dans l’univers de Kirikou.

Vos attentes varieront aussi selon que vous avez ou non déjà vu l’un ou les deux autres films mettant en scène Kirikou. Un mot sur le contenu des trois films et sur leurs rapports entre eux. Le premier film, Kirikou et la Sorcière, raconte l’histoire principale de Kirikou, à savoir sa lutte futée contre la sorcière Karaba qui terrorise son village. Les deux autres films ne sont pas des suites, ni des préquelles, d’ailleurs : chacun raconte plusieurs histoires plus courtes qui se passent pendant les événements du premier film, sans s’y rattacher trop précisément (il s’agit simplement de reprendre le contexte général de la lutte de Kirikou contre la sorcière et d’y développer des historiettes autonomes). S’il faut ne voir qu’un seul de ces films, c’est bien entendu le premier. Les deux autres ne nécessitent pas d’avoir vu le premier film, mais on en profite un peu mieux si c’est le cas.

De manière générale, quelqu’un qui connaît déjà bien les films d’Ocelot peut s’interroger sur sa capacité à se renouveler avec ce troisième Kirikou dont la forme, une série d’histoires courtes, reprend donc un type de récit déjà abondamment exploré par Ocelot, voire « exploité », diront les plus sévères. En ce qui me concerne, je trouve intéressant et pas si fréquent de voir un réalisateur tenter d’approfondir une même forme avec une telle constance, et ce n’est pas si gênant dans la mesure où chacun des films pris individuellement est bon (voire très bon) ; mais le réalisateur risque effectivement de lasser ses spectateurs les plus fidèles en reprenant trop souvent les mêmes ficelles. Personnellement, les aspects nouveaux de ces cinq histoires du troisième Kirikou sont assez présents pour lui permettre d’échapper à la sensation de facilité que laissait Les Contes de la nuit.

Graphismes et musiques

Parlons d’abord un peu des graphismes. L’univers visuel est globalement le même que dans les deux premiers films : mêmes personnages, mêmes décors, mêmes ambiances de couleurs. Le gros changement réside dans le passage aux images de synthèse, contrairement aux deux films précédents qui étaient des dessins animés « traditionnels » à rendu de type celluloïd. Nul effet de mode là-dedans : Ocelot avait déjà recouru aux images de synthèse pour Azur et Asmar et n’en était pas moins revenu au dessin animé celluloïd pour ses films suivants (au moins pour le rendu final).

L’emploi de la technique du relief n’est pas non plus une nouveauté complète, puisqu’Ocelot l’avait employée dans Les Contes de la nuit, et il en fait à nouveau le même emploi un peu différent de ce qui se fait dans les grosses productions américaines : le relief consiste non pas en un « gonflage » des volumes mais en un effet de profondeur produit entre les différents plans d’une même image. Je ne sais pas si cela fonctionne bien : j’ai vu le film en 2D. En 2D, j’ai un peu regretté le côté « trop fini » que donnent les graphismes en images de synthèse aux apparences à présent bien connues des personnages de Kirikou.

L’ensemble reste beau et les ambiances de couleurs sont toujours bien travaillées, mais l’ensemble m’a paru un peu en deçà du premier Kirikou et sans doute aussi du deuxième en termes de variété et de détails dans les environnements (mais le deuxième mettait en scène des animaux du genre girafe, alors c’est tout de suite plus facile d’en mettre plein les yeux…). Je regrette un peu de ne pas avoir vu le film en relief : cela met peut-être mieux en valeur ce nouveau type de graphismes, mais il serait bon de pouvoir en profiter pleinement même en 2D.

J’avoue avoir été trop pris par le film pour faire très attention à la musique avant la dernière des cinq histoires, où elle joue un rôle important. La chanson du générique reprend l’air de Kirikou, l’enfant nu mais avec des paroles différentes : une chanson entièrement nouvelle aurait été préférable. Mais il faudrait avoir la BO du film sous l’oreille pour juger plus précisément de l’ensemble.

Les histoires

Et venons-en donc aux histoires elles-mêmes. Le premier Kirikou traitait déjà à sa manière de problèmes de vie commune et notamment de rapports entre hommes et femmes. Le titre de ce troisième film montre la volonté d’Ocelot de constituer une trilogie complète (il a affirmé que cette fois c’était vraiment le dernier film sur Kirikou) en explorant plus particulièrement le domaine des relations humaines après un premier recueil d’histoires consacré aux bêtes.

L’atout principal de ce troisième film, découlant directement de ce choix, est de mettre en avant des personnages secondaires qui, dans les films précédents, disparaissaient trop vite derrière le génie du petit garçon. Si Kirikou est toujours aussi doué, il n’a pas (et ne peut pas avoir) réponse à tout, et ne peut ni tout connaître, ni tout résoudre lui-même. Certaines histoires le mettent donc légèrement en retrait derrière d’autres personnages auprès desquels il s’instruit avec avidité : un jeune voyageur étranger, une griotte (une femme griot), ou bien la mère de Kirikou. Cela corrige le défaut potentiel principal des histoires de Kirikou, qui était de toujours mettre en scène un héros un peu trop parfait, et cela enrichit notablement la galerie des personnages.

Le deuxième intérêt nouveau du film est qu’il en dit davantage sur la société du village de Kirikou, mais aussi sur l’univers où il vit en général : un univers de conte, oui, mais directement en prise sur les cultures, les imaginaires et l’Histoire de l’Afrique. De ce point de vue, du haut des quelques éléments du film que j’ai pu reconnaître ou sur lesquels je me suis renseigné, je ne suis pas du tout d’accord avec les quelques critiques de presse qui ont parlé d’une « vision fantasmée de l’Afrique » à propos de ce film.

D’abord parce que c’est une critique à peu près aussi déplacée que si on reprochait au Petit Chaperon rouge ou à Raiponce de ne pas livrer un tableau fidèle des vêtements, de l’alimentation, des coupes de cheveux ou des modes d’habitat de l’Occident médiéval… encore une fois, c’est un conte, et cela ne prétend pas être autre chose.

Ensuite parce qu’on pourrait gratter sous ces reproches et y trouver probablement un occidentalo-centrisme sournois : au nom de quoi ne pourrait-on pas montrer les aspects les plus traditionnels de l’Afrique (car après tout, les femmes aux seins nus et les cases, Ocelot n’en parle pas sans savoir, il les a connues dans son enfance en Guinée, il en parle même dans les interviews et dans son livre Tout sur Kirikou) ? Qu’y a-t-il de colonialiste là-dedans (oui, il y a eu aussi au moins un triste sire je ne sais où sur Allociné pour parler de colonialisme) ? L’injustice n’est-elle pas plutôt dans le peu de diffusion médiatique que connaissent les cultures africaines en général en Europe et en France (ce qui fait qu’on associe trop souvent à « Afrique » des images de famines et de pauvreté, au mépris de tout ce qui s’y passe d’autre, un peu comme si on ne parlait de la Norvège qu’à propos de gens qui meurent de froid) ? On ne peut pas demander à un film de tout dire à la fois sur un continent.

Mais surtout, ce reproche est particulièrement infondé à propos de ce film-ci, car il contient des références bien précises à plusieurs cultures africaines. J’ai failli applaudir des mains et des pieds dans la salle de cinéma en en reconnaissant une : le jeune garçon qui s’égare près du village de Kirikou et qui s’avère être un Touareg a pour nom Anigouran, nom que porte l’un des principaux héros légendaires de la culture touareg, un héros fameux pour sa ruse et réputé l’inventeur de l’écriture touareg, le tifinagh.  J’avais découvert ce héros il y a quelques années dans le livre Contes touaregs du Niger rassemblé par Laurence Rivaillé et Pierre-Marie Decoudras et paru chez Karthala en 1993 et j’avais été marqué par les ruses d’Anigouran et par les histoires de djinns et de kambaltous. Même si l’allusion s’en tient à ce nom propre, quelle belle idée que cette rencontre entre Kirikou et un autre héros réputé pour son intelligence !

L’autre allusion la plus claire que j’aie pu déceler dans le film, je l’ai cherchée dans Wikipédia en rentrant : la griotte raconte aux villageois l’histoire de Soundiata Keïta, un empereur du Mali ayant vécu au XIIIe siècle et dont la vie a été changée par la suite en geste légendaire. Quelques semaines après, je suis tombé complètement par hasard sur un petit livre là-dessus l’autre jour : Soundiata, l’épopée mandingue, recueillie par D. T. Niane, chez Présence africaine (1960), et je m’y plongerai dès que j’aurai fini mes lectures actuelles. (EDIT le 9 janvier 2013 : J’ai donc lu Soundjata ou l’épopée mandingue et j’en parle ici.) Il faudrait aussi que je parle de ce livre sur les Touaregs qui était vraiment beau. Mais bref, il faut arrêter de s’imaginer que Michel Ocelot parle de l’Afrique sans la connaître. Dans combien de films européens récents accessibles à un public si vaste et bénéficiant d’une aussi large distribution trouverait-on mentionnés ces noms d’Anigouran et de Soundiata, sans parler des pratiques des griots africains ? S’il y a un film d’animation français récent qui parle de l’Afrique sans la connaître, ce serait plutôt le très moyen Zarafa.

Un troisième attrait de ce Kirikou, moins important, est le changement inévitable de logique qu’amène la reprise répétée des mêmes personnages principaux (Kirikou et les villageois) et du même contexte : d’une logique de cadre servant purement l’histoire de départ, l’environnement où évolue Kirikou devient peu à peu un univers vivant au sens plein, où les personnages, la femme forte, le vieux grincheux, les enfants du village, la mère de Kirikou, et même Karaba, gagnent en profondeur et en nuances. Là où plusieurs n’étaient que des faire-valoir à Kirikou (surtout le vieux grincheux qui, dans le premier film, représentait la superstition et les mauvais aspects de la tradition), tous acquièrent qualités et défauts pour devenir plus crédibles, dans un monde qui était déjà bien moins manichéen au départ qu’il n’en avait l’air (le dénouement du premier film le montrait) et qui cesse définitivement de pouvoir être divisé en bons ou en méchants, pour devenir un monde plus réaliste à sa façon, c’est-à-dire un monde où personne n’est parfait et où personne n’est irrécupérable non plus.

Une bonne surprise

La caractéristique des fictions de Michel Ocelot est d’être à la fois naïves et exigeantes : naïves parce qu’elles ne s’effraient ni de créer des histoires lisibles au premier degré, ni de recourir au merveilleux, mais aussi exigeantes parce qu’elles en appellent à la capacité de chacun à s’améliorer malgré peur, ignorance ou paresse, et parce que leurs scénarios recherchent une simplicité d’épure beaucoup plus difficile à atteindre qu’elle n’en a l’air. Si ce troisième Kirikou est graphiquement un peu en deçà des précédents (en tout cas dans la version en 2D), il parvient, tout en conservant la dextérité habituelle des contes d’Ocelot, à renouveler l’univers de Kirikou en lui conférant une nouvelle profondeur. Il l’élargit aussi à des thèmes différents : la rencontre avec l’étranger, déjà abordée par Ocelot dans Azur et Asmar, mais aussi la transmission du savoir, grâce à la mise en abyme du conte que réalise l’histoire de la griotte.

Malgré mes doutes, je suis ressorti de ce film toujours aussi fan de ce que font Michel Ocelot et les studios avec qui il travaille. J’avoue aussi que je rêve de le voir un jour consacrer un long métrage à d’autres cultures d’Afrique ou d’ailleurs pas assez connues par chez nous. Les Contes de la nuit contenait déjà quelques belles invitations à découvrir diverses cultures et époques, et il faut reconnaître qu’Ocelot fait toujours ça aussi bien. Alors, à quand un prochain long métrage du type Kirikou ou Azur et Asmar, mais pour un autre coin du monde ou une autre époque ? Quoi qu’il en soit, Michel Ocelot semble en avoir bel et bien terminé avec Kirikou cette fois-ci, et on ne peut qu’être impatient de voir à quoi il va s’atteler ensuite.


[Film] « Bisclavret », d’Émilie Mercier

22 juillet 2012

Message posté sur le forum elbakin.net le 21 avril 2012.

Je suis tombé récemment sur une petite merveille : Bisclavret, un court métrage animé d’Emilie Mercier produit par le studio Folimage (La Prophétie des grenouilles, Mia et le migou, Une vie de chat, etc.). C’est une adaptation d’un lai de Marie de France du même nom : l’histoire d’un chevalier qui devient loup-garou certaines nuits et dont l’épouse ignore le secret. L’histoire originale est classique mais efficace, et le parti pris visuel du film est tout aussi intéressant : il emploie des graphismes directement inspirés des vitraux médiévaux.

Le résultat est tout bonnement magnifique, chaque image du film est superbe prise individuellement, et l’animation elle-même fonctionne bien (c’est assez proche du dessin découpé, mais fait par ordinateur). Le travail sur le trait, les couleurs et la luminosité est vraiment très soigné. Le film alterne voix off et dialogues, en reprenant de près le texte du lai, en vers, mais traduit en français moderne et légèrement abrégé pour plus de souplesse. La musique achève d’installer l’ambiance médiévale.

Je connaissais l’existence de ce court métrage depuis un moment, mais je ne l’avais pas encore vu et je regrettais qu’il n’existe pas en DVD. C’est maintenant le cas, sous une forme un peu particulière : un livre-DVD. Le DVD ne contient que ce court métrage (avec un court reportage de making of) ; en soi, pour quelque chose comme 14 euros, ce serait cher, mais il y a aussi le livre, de petit format, à l’italienne, à couverture rigide, qui reprend des images (superbes) du film et l’ensemble du texte, plus un petit entretien avec la réalisatrice à la fin. Il vaut beaucoup mieux commencer par regarder le DVD et ne feuilleter le livre qu’ensuite, pour mieux profiter du film.

L’ensemble est à mi-chemin entre les contes animés façon Michel Ocelot (Princes et princesses, Les Contes de la nuit, etc.), pour l’intrigue, et Brendan et le secret de Kells, long métrage animé qui s’inspire des enluminures médiévales, pour les graphismes. C’est orienté jeunesse, assez accessible aux petits (peut-être pas les plus petits à cause de la langue un peu littéraire, mais ça reste accessible), mais les adultes profiteront aussi des graphismes à tomber par terre. C’est vraiment un petit bijou, et je suis bien content d’être tombé dessus par hasard.

La fiche du film sur le site de Folimage, où on peut voir quelques images. Il y a aussi un plan du film publié sur Dailymotion à l’époque de la production et un extrait du film terminé sur Youtube.

Ça me fait un peu penser à un autre beau film assez proche, mais en long-métrage et dans un style graphique différent : Brendan et le secret de Kells. Si vous préférez le même genre de chose au format long métrage, jetez-vous dessus, il y a un jeune moine et une fille de la forêt, un grimoire mystérieux, un peu de magie et de méchants Vikings, le tout dans une ambiance celtique très agréable et avec des décors inspirés des enluminures médiévales (et une musique de Bruno Coulais, aussi).