[Film] « Kochadaiiyaan », de Soundarya R. Ashwin

1 juin 2014

2014, Kochadaiiyaan

L’Inde dispose d’un cinéma foisonnant, extrêmement varié, mais trop peu connu en France où les films indiens sont encore trop mal diffusés ou peu commentés par les médias, en dehors de quelques exceptions (notamment la fastueuse version de Devdas réalisée par Sanjay Leela Bhansali en 2002, avec les stars Shahrukh Khan et Aishwarya Rai Bachchan dans les rôles principaux). Or depuis une bonne quinzaine d’années, l’Inde s’est aussi dotée d’un cinéma d’animation de plus en plus florissant. D’abord cantonnés au rôle de sous-traitants pour des studios étrangers (le plus souvent américains ou européens), les animateurs indiens ont pris leur autonomie, ouvert leurs propres studios et commencé à réaliser leurs propres films animés, destinés avant tout au public indien et jamais diffusés en France… jusqu’à maintenant.

Pas encore de miracle, cela dit : Kochadaiiyaan est sorti dans très peu de salles (moins d’une dizaine, à ce que j’ai pu trouver), et dans un silence médiatique aussi impeccable que désolant, du moins de la part des grands titres de presse que j’ai pu consulter. Cela dit, cela valait peut-être mieux pour lui : les mauvais journalistes de cinéma ont tendance à méconnaître complètement la richesse extraordinaire des techniques et des styles d’animation et à estimer que tout ce qui n’est pas un film animé en images de synthèse à très gros budget, de préférence américain et avec un style à la Pixar, ne peut être qu’un mauvais film ou une curiosité anachronique (à l’exception des films de Hayao Miyazaki qui sont tous qualifiés de chefs-d’œuvre, mais c’est l’exception qui confirme la règle). C’est naturellement loin d’être le cas et, même si Kochadaiiyaan n’est certes pas un chef-d’œuvre, ce n’est pas une raison pour ne pas en dire quelques mots.

Une nouvelle pierre dans un édifice en plein chantier : l’animation indienne

Aller voir Kochadaiiyaan dans un cinéma français, en 3d relief, c’est avoir un aperçu d’une animation en plein essor dont les artistes et les techniciens accomplissent chaque année des pas de géants, et qui pourrait bien donner naissance dans peu d’années à de grosses productions capables de rivaliser avec Disney ou Dreamworks, voire  des œuvres uniques à la personnalité aussi forte que celle des films d’animation français ou japonais par exemple. Ce ne sont ni les studios, ni les animateurs, ni la technique, ni les idées, ni la personnalité qui manquent, seulement à la rigueur le budget (mais l’Inde, tout comme les États-Unis, possède ses énormes studios – ce qu’on appelle « Bollywood » ou « Kollywood » – capables d’aligner les films à gros budget chaque année) et surtout l’expérience. Passer de la sous-traitance ou bien de la production de publicités, de clips, de courts métrages ou de séries d’animation télévisées à un film au format long métrage, c’est un pas qui n’a rien d’évident et que n’importe quel studio d’animation dans le monde aborde toujours avec appréhension : les exigences de qualité sont sans commune mesure, les enjeux financiers aussi.

Il y a peu de temps, l’Inde en était encore au temps des pionniers. Les studios d’animation existent dans le pays depuis les années 1950 et, depuis une vingtaine d’années, l’arrivée de l’animation par images de synthèse a réclamé de former les animateurs à des techniques entièrement différentes. L’Inde a déjà produit des dessins animés de bonne qualité, comme Ramayana: The Legend of Prince Rama, certes co-produit avec le Japon (co-réalisé par Yugo Sako et Ram Mohan), en 1992, qui offre un aperçu du mariage aussi étonnant que réussi entre l’univers de la mythologie hindoue venu tout droit de l’épopée du Ramayana, un univers visuel nettement indien et un style d’animation très proche des dessins animés japonais. Mais, à ma connaissance, il n’y a pas eu tant que ça de grands dessins animés indiens avant le tournant de l’an 2000.

Kochadaiiyaan est loin d’être le premier dessin animé indien à être animé en images de synthèse. Ce titre ne revient pas non plus à Roadside Romeo, co-produit par Disney en 2008, qui s’en targuait abusivement. Non, il faut chercher bien plutôt autour de l’an 2000 (soit à peine cinq ans après Toy Story de Pixar qui était le premier film d’animation en images de synthèse tout court) pour trouver déjà une production indienne, Pandavas : The Five Warriors, réalisée par Usha Ganesarajah et produite par le studio Pentamedia Graphics (là encore, on est en pleine mythologie : le sujet du film est emprunté au Mahabharata, l’autre grande épopée indienne antique). Kochadaiiyaan n’est pas non plus le premier film indien animé en capture de mouvement, puisque Sindbad : Beyond the Veil of Mists, le précédent film de Pentamedia, sorti également en 2000, avait déjà systématisé cette technique à l’échelle d’un film. Tant les Pandavas que Sindbad recherchaient déjà un rendu réaliste. À visionner des scènes de ces films, on a le sentiment de voir des scènes cinématiques de jeu vidéo de la fin des années 1990 : les décors sont bien faits, les costumes et accessoires bien modélisés et riches en détail, mais l’animation elle-même et le rendu de détails comme les ombres et les effets de lumière ne sont pas encore très élaborés. Comme les effets spéciaux vieillissent vite ! Les spectateurs non avertis auront vite fait de se moquer de ces premiers essais, en oubliant la prouesse technique qu’ils représentaient encore aux États-Unis il y a quinze ans.

Dans l’intervalle, l’industrie de l’animation indienne s’est développée à toute vitesse, portée par des succès comme celui de Hanuman en 2005 (en dessin animé). Toutes sortes de studios se sont créés et les films se sont multipliés, chacun tentant d’avoir sa part du gâteau auprès du public, sans que le succès soit toujours au rendez-vous. Les techniques employées restent aussi bien le dessin animé (comme dans la co-production indo-disneyenne Arjun, the Warrior Prince en 2012, de nouveau inspiré du Mahabharata et qui ne semble malheureusement pas avoir trouvé son public) que les images de synthèse (par exemple Bal Ganesh en 2008, qui raconte la jeunesse du dieu Ganesha dans un style cartoonesque, ou Ramayana : The Epic de Chetan Desai en 2010). Les sujets sont souvent mythologiques, voire franchement religieux (comme dans Dashavatar en 2008), ou bien reprennent sous forme animée les sujets et les conventions des gros films « bollywoodiens » (comme Roadside Romeo déjà cité ou Koochie Koochie Hota Hai en 2011).

Un prince parfait se venge d’un roi secrètement fourbe

Cette longue introduction permet de mieux comprendre l’intérêt de Kochadaiiyaan. À commencer par l’originalité de son sujet : contrairement à ses prédécesseurs qui ne se détachaient pas des sujets mythologiques préexistants, Kochadaiiyaan est un film d’aventure de fantasy situé cette fois dans un univers entièrement fictif, quoique toujours proche de l’atmosphère des grandes épopées indiennes et inspiré davantage par l’Inde médiévale réelle que par les fictions à forte dose de merveilleux : oubliez les elfes, les orques et les magiciens barbus, et sortez plutôt les guerriers à moustache, les princesses en sari, les chars à chevaux et les complots de palais. Précisons aussi que le film s’adresse davantage aux adolescents et aux adultes qu’aux très jeunes enfants (disons que je le classerais dans la catégorie des « 12 ans et plus »).

L’histoire est celle d’un bon film d’aventure rempli de ficelles classiques mais efficaces. Dans un lointain passé, deux royaumes rivaux sont constamment en guerre. Un tout jeune prince, Rana, entreprend, pour des raisons qu’on ignore, un voyage périlleux vers le royaume ennemi. Arrivé à moitié mort dans ledit royaume, sans qu’on connaisse son identité, il y grandit et devient un grand guerrier. Promu au titre de commandant en chef de l’armée royale, il découvre dans les mines secrètes du roi des milliers d’esclaves venus de son royaume natal, qu’il n’a pas oublié. Il obtient de changer ces esclaves en guerriers et de les mener au combat contre leur propre royaume… pour bien évidemment rentrer chez lui avec eux et rejoindre les armées de son royaume natal. Ce premier exploit ne couvre que les quelques premières minutes du film et ouvre une longue série de prouesses. Les enjeux réels du film ne se dévoilent que progressivement, lorsqu’on découvre la haine a priori inexplicable que Rana voue à l’actuel roi de son royaume natal. Pour la comprendre, il faudra un flashback relatant la vie du père de Rana, Kochadaiiyaan, le héros à la crinière de longs cheveux, injustement trahi par le roi.

Le film fait alterner avec une bonne régularité les scènes d’action épiques (un peu sanglantes, donc pas destinés à de très jeunes enfants, quoique sans surdose d’hémoglobine) et les scènes plus calmes de réflexion, de complots ou d’amour. Les rebondissements sur les motivations cachées de Rana et du roi sont bien amenés et confèrent à l’histoire un côté feuilletonnesque pas désagréable. L’ensemble fait parfois penser au Comte de Monte-Christo d’Alexandre Dumas pour la vengeance et les secrets, et au Cid de Corneille pour les exploits guerriers et les dilemmes familiaux, le tout dans un univers qui emprunte tout de même au Mahabharata ses héros surpuissants et moralement irréprochables et ses royaumes rivaux.

Pour un public européen ou américain, le scénario du film rappellera surtout les films d’aventure du milieu du XXe siècle comme ceux mettant en scène Errol Flynn (Les Aventures de Robin des bois, L’Aigle des mers) ou, sous nos latitudes, les films de cape et d’épée façon Scaramouche ou Le Bossu. Comme dans ces films, le héros est présenté comme foncièrement bon (« Loyal Bon », diraient les joueurs de Donjons et Dragons) et lutte contre l’injustice avec un esprit de sacrifice qui n’a d’égal que son sens de la répartie. Rana et Kochadaiiyaan ne sont cependant pas aussi rebelles et insolents que leurs cousins à rapière : ils sont parfaits, trop parfaits, et tombent parfois dans les travers des personnages de ce type, un peu trop lisses, comme Mickey ou Tintin. La critique vaut surtout pour Kochadaiiyaan lui-même, dont on comprend qu’il finisse par taper sur les nerfs de son roi à force d’être un modèle de vertu. Rana, de son côté, offre heureusement un personnage plus nuancé, vengeance secrète oblige. En outre, Kochadaiiyaan contient aussi une part d’humour qui équilibre bien ses éléments de drame, même si le tout devient peut-être un peu trop sérieux dans le dernier tiers du film.

Les héros principaux sont tous des hommes ; la plupart des personnages féminins ont simplement le rôle d’épouses ou de mères, mais la princesse royale est un peu mieux traitée puisqu’elle est aussi douée pour les arts martiaux que pour tomber amoureuse du héros. Si le film ne m’a paru contenir aucun message politique, social ou religieux particulier (les quelques allusions à Shiva sont banales dans le cinéma indien, majoritairement hindou, et se rapportent autant à l’univers des épopées mythologiques qu’aux réalités actuelles du pays), l’une des péripéties secondaires du film consiste en un mariage entre deux personnes de castes différentes encouragé par le héros, sujet qu’on retrouve fréquemment dans le cinéma bollywoodien mais qui n’est pas encore si évident dans la société indienne.

Dans la plus pure tradition bollywoodienne, le film est ponctué par de nombreuses chansons allant de pair avec autant de chorégraphies de la part des héros et de foules de figurants animés. Pour un public non habitué aux films de Bollywood, cela peut paraître un peu surprenant de voir des foules de danseuses, de villageois, de hauts dignitaires royaux ou même de soldats entonner une chanson en dansant au beau milieu d’une scène, mais c’est l’une des conventions les plus classiques de ce cinéma et pour autant qu’on l’accepte, elle ne manque pas de charme.

Reste une question qui m’a taraudé pendant plusieurs scènes : puisque Kochadaiiyaan et son fils sont supposés être des modèles de vertu si parfaits, pourquoi diable ne s’arrangent-ils pas pour faire la paix entre les deux royaumes au lieu de jouer les patriotes belliqueux ? D’accord, la guerre fait partie des conventions de ce genre de film, et il n’y aurait pas vraiment d’aventure si nos deux héros étaient encore plus doués. Mais une autre réponse apparaît à la toute fin, dont l’ultime rebondissement semble clairement fait pour permettre une suite au cas où le film aurait du succès. Pour le coup, c’est de bonne guerre.

Des images réussies, l’animation et la réalisation encore  inégaux

Parlons maintenant des images et de l’animation – c’est là que les Athéniens s’atteignent et que les Pixar se pixélisent. Outre tout ce que j’ai dit sur le contexte propre à l’animation indienne, il faut ajouter que le film se revendique d’un rendu aussi photoréaliste que possible, à l’aide notamment de la technique de la capture de mouvements, et aussi que la production a été menée tambour battant en un temps record d’un an et demi. Une accumulation de paris périlleux.

Si l’on tient compte de ce contexte particulier, surtout par rapport aux précédents films d’animation indiens en images de synthèse, il faut convenir que les progrès sont sensibles. Kochadaiiyaan contient tout ce dont un film d’aventure épique a besoin, et il ne lésine pas dessus : villes et palais ou paysages naturels, armées en marche ou foules chamarrées de courtisans et de danseuses, jardins, tours, prisons, combats à pied, à cheval, en char ou sur mer, duels héroïques et assassins infiltrés, tout y est. Décors, costumes et accessoires impressionnent par leur luxe de détails, qu’il s’agisse des motifs des vêtements, de la texture de cuir des rênes d’un cheval ou de la peau des acteurs et actrices principaux. Bref, il y a des images superbes et le film n’est pas avare en grand spectacle.

L’animation elle-même est plus inégale. Les ombres, les reflets et les effets de lumière sont correctement rendus et l’ensemble garde un niveau de qualité professionnel, mais certaines scènes sont moins réussies que d’autres. Les ombres, parfois, sont un peu rares, et certains plans font penser à des scènes cinématiques de jeux vidéo du début des années 2000. Ça ne pique pas les yeux et ça reste regardable, mais ça n’atteint pas le niveau des grosses productions des pays riches. Le « photoréalisme » revendiqué n’est donc pas toujours au rendez-vous, bien que les éléments les plus importants, notamment les corps et les visages des acteurs principaux, restent particulièrement soignés.

Rien de surprenant là-dedans : je ne vois pas comment cela aurait été possible étant données les contraintes de temps et de budget des animateurs du film. Mais encore une fois, on serait trop sévère de voir dans le film un nanar sur la base de cette simple différence de niveau. À mes yeux, on est plutôt dans la catégorie intermédiaire, celle des films qui maîtrisent déjà bien les techniques numériques mais qui n’ont simplement pas les moyens de mettre des centaines de millions de dollars, d’euros ou de yens dans leurs effets spéciaux. Cela n’a jamais empêché personne de faire de bonnes choses avec des ordinateurs (par exemple, voyez L’Ours montagne d’Esben Toft Jacobsen, film danois sorti en 2011, ou Sam et les monstres de feu de Kompin Kemgumnird, thaïlandais cette fois, sorti en 2012).

Le film trouve ses défauts les plus gênants dans certains détails plus particuliers. Si les scènes de chorégraphies ne sont pas si mal transposées en animation dans l’ensemble, les expressions des personnages et les mouvements des lèvres sont parfois ratés, notamment dans certaines des premières chansons. Dans la première chanson d’amour, surtout, la princesse avait un regard terriblement inexpressif et prenait une allure de Barbie en plastique dans certains plans (mais faut-il blâmer les compétences des animateurs ou le jeu de l’actrice ?). Cela m’a inquiété pour la suite, mais les choses s’amélioraient ensuite, avec des scènes parfois franchement réussies.

Deuxième défaut, qui m’a davantage gêné pendant le film : la vitesse des déplacements de la caméra et la brièveté des plans, notamment dans les scènes d’action. Le film contient de nombreux plans magnifiques, mais trop vite expédiés. Est-ce par peur que des plans plus longs laissent voir les défauts de l’animation (alors que les décors et les costumes peuvent sans problème supporter d’être admirés), ou bien une concession abusive à la mode actuelle des montages frénétiques ? Toujours est-il que certaines scènes m’ont paru y perdre, que ce soient des scènes de combat (le combat contre les hyènes, par exemple) ou des scènes de danse (la danse de Kochadaiiyaan, par ailleurs visuellement et musicalement très réussie).

Dernier défaut : la 3d relief, correcte, mais qui ne supporte pas toujours bien ce montage trop nerveux, d’où quelques effets de relief aberrants dans quelques plans. Cependant, cela ne m’a pas beaucoup gêné, même si je reverrais bien le film en 2d à l’occasion.

Le bilan technique de Kochadaiiyaan reste globalement bon : le travail accompli est impressionnant, les images du film sont belles et riches en détails, les progrès par rapport aux précédentes productions du même type sont indéniables. L’animation indienne s’approche à grande vitesse de la cour des grands. Il est d’autant plus frustrant de voir des plans à l’animation perfectible ou au rendu imparfait. En sortant de la séance, je rêvais à ce que le film pourrait donner dans une version non pas « director’s cut » mais, disons, une version peaufinée qui améliorerait la finition de l’ensemble pour le rendre vraiment magnifique.

Une bande originale réussie

J’ai mentionné plus haut les chansons. Un film de Bollywood ne serait rien sans sa musique. Celle de Kochadaiiyaan est composée par A. R. Rahman, un grand nom de la musique de films en Inde. Et le résultat est incontestablement une réussite. Les chansons sont tour à tour entraînantes ou paisibles, toujours émouvantes. Chose assez rare pour être saluée, les paroles des chansons étaient aussi sous-titrées, ce qui permet de profiter pleinement de la poésie propre aux chansons bollywoodiennes, remplies d’images et de métaphores colorées que personne n’oserait inclure dans un film sous nos latitudes. Oubliez les figures de style parfois pâles ou cliché des dessins animés Disney : les chansons bollywoodiennes sont beaucoup plus dépaysantes, et, quand elles sont réussies, elles forment des poèmes à part entière. Les parties instrumentales ne sont pas négligées et accompagnent efficacement l’action le reste du temps.

Si vous voulez quelques exemples de la bande originale, je vous recommande la chanson « Engae Pogudho Vaanam » qui accompagne la première apparition de Rana et de ses guerriers : épique et entraînante, elle donne le ton pour les aventures qui suivent (le refrain signifie en gros « Là où vole le vent, nous allons »). Vous pouvez l’écouter par exemple sur Youtube. Parmi les chansons sentimentales, voyez la belle « Idhayam » qui exprime les doutes de la princesse Vadhana (là encore, on la trouve sur Youtube). Vous remarquerez vite que le film a été produit en au moins trois langues, chose très courante en Inde où la diversité linguistique est une réalité banale : la version originale du film est en tamoul, mais la bande originale a également été éditée dans des versions en hindi et en télougou.

En somme…

En somme, si Kochadaiiyaan n’a pas encore réussi à éveiller l’intérêt des médias sous nos latitudes, et si ses prouesses d’animation n’atteignent pas encore tout à fait le niveau suffisant pour conquérir un public toujours sévère en cette période de surenchère technique débridée, il reste néanmoins un film très regardable et témoigne des progrès rapides de l’animation indienne en ce début de siècle. Je ne serais pas surpris que, dans quelques années, l’Inde se hisse sans grand effort au rang des grands studios américains, européens ou japonais, et que ses films bénéficient enfin de la large diffusion que mérite le savoir-faire et la créativité de leurs animateurs.

Le film n’aurait pas pu se faire sans la célébrité et les moyens dont jouit en Inde Rajnikanth, dit « superstar », l’acteur principal du film : espérons que Kochadaiiyaan, qui bénéficie de plusieurs sorties à l’étranger, trouvera son public et ne dissuadera pas les producteurs de retenter l’expérience. Pour la réalisatrice, Soundarya R. Ashwin, fille de Rajnikanth, dont c’est le premier film, le pari était dangereux, mais il est relevé avec un résultat honnête, hormis le montage parfois trop frénétique. De quoi suivre avec curiosité les prochains développements de l’animation indienne et les futures réalisations d’Ashwin.

Sur les mêmes sujets

Si vous cherchez un film d’animation du même genre qui soit complètement réussi, je ne peux que vous recommander Ramayana: The Legend of Prince Rama de Yugo Sako et Ram Mohan (1992) dont je parlais plus haut. C’est un dessin animé de bonne qualité, qui rend justice à la fois à l’épopée du Ramayana et aux arts visuels indiens, avec une animation très correcte. Ce petit bijou injustement méconnu n’est malheureusement pas édité en DVD sous nos latitudes : il faudra vous contenter de le regarder en ligne en attendant qu’il soit enfin édité comme il le mérite. Parmi les films plus récents que je n’ai pas encore vus, Arjun, the Warrior Prince (2012) semblait très prometteur, également en 2d, mais avec un style proche des Disney de la période Tarzan ou des premiers dessins animés Dreamworks en 2d (du type Le Prince d’Égypte, La Route d’Eldorado ou Spirit ).

Si vous voulez plus d’informations sur Bollywood et le cinéma indien en général, allez donc faire un tour sur le Bollyblog d’A2, qui est une mine d’informations. A2 est passionnée de cinéma indien, et c’est même elle qui m’a fait découvrir Kochadaiiyaan, ce dont je ne peux que la remercier ! Si vous n’y connaissez rien au cinéma indien, il vous suffira de commencer par la page qu’elle a prévue spécialement pour les néophytes.


[Film] « Le Jour des corneilles », de Jean-Christophe Dessaint (film d’animation, 2012)

18 mai 2013
L'affiche définitive, pas très réussie à mon goût...

L’affiche définitive, pas à la hauteur des qualités du film à mon goût…

Coproduit par la France, le Canada, la Belgique et le Luxembourg, Le Jour des corneilles, premier film de Jean-Christophe Dessaint (qui a notamment travaillé à l’animation du Chat du rabbin), est une libre adaptation du roman fantastique du même nom de l’écrivain québécois Jean-François Beauchemin, paru en 2004. N’ayant pas lu le roman, je ne pourrai pas vous dire dans quelle mesure le film lui est fidèle : je me contenterai d’en parler en tant qu’œuvre autonome.

Le Jour des corneilles est donc un film d’animation au rendu de dessin animé « traditionnel », proche, par son style détaillé, des personnages du Chat du rabbin ou des décors des anime du studio Ghibli. Autant le dire tout de suite : sur le plan visuel, c’est une réussite complète. Les décors sont somptueux, les personnages adoptent un style cohérent qui demeure plus proche de la BD de ligne claire que du réalisme strict, et l’animation est soignée. Loin des imperfections d’un Zarafa par exemple, on a affaire ici à un travail de qualité porté par un univers visuel abouti.

Qu’en est-il de l’histoire ? Un jeune garçon maigre, agile et curieux de tout, qui n’a pas vraiment de nom au départ, vit dans une grande forêt en compagnie de son père, un colosse irascible à l’immense barbe grise et à la force herculéenne, qui a tout d’un ogre de conte et se tient à l’écart des hommes. Le garçon fréquente innocemment des fantômes, muets et bienveillants, qui ont la forme d’hybrides humains à tête d’animaux (ainsi sa mère a l’aspect d’une femme-biche). Le père, lui, vit dans la peur et la haine de « l’outremonde », et notamment des orages. Il a élevé le garçon dans la certitude que le monde s’arrête aux limites de la forêt. Mais lorsque son père se casse la jambe en tombant du toit, le garçon doit chercher quelqu’un pour le guérir. Sur le conseil des fantômes, il s’aventure en dehors de la forêt… et découvre le village voisin, où il ne tarde pas à tomber sur un médecin débonnaire (doublé par Claude Chabrol) et sur sa fille Manon. Dès lors, le jeune garçon découvre à la fois la vie en société et l’histoire de sa famille.

La rencontre cocasse entre le jeune garçon et la jeune fille ordinaire « civilisée » fait d’abord penser à une histoire d’enfant sauvage ou à un Tarzan miniature ; elle occasionne des scènes naïves et drôles, et a l’avantage de ne pas (trop) donner dans le poncif de la découverte de l’amour. Les origines du jeune garçon, elles, dévoilent peu à peu un vrai « roman familial », quelque part entre le conte et le roman de terroir. Mais le récit garde une dimension symbolique omniprésente et une subtilité qui lui donne assez de force pour s’affranchir souvent des stéréotypes du dessin animé familial.

L’histoire s’oriente assez rapidement vers la question suivante : ce terrible père est-il un homme ou un ogre, et aime-t-il réellement son fils ? On voit facilement tout l’arrière-plan symbolique, psychanalytique, etc. qui peut sous-tendre l’histoire, ainsi que toute la symbolique qui peut naître de l’opposition entre la forêt, espace des marges affranchie des contraintes et des tromperies de la vie sociale, et le village, qui semble le seul endroit où la vie et l’amour peuvent réellement se développer, dans leur force et leur fragilité.

Tout cela est classique et pourrait donner lieu au meilleur comme au pire. La grande qualité du film consiste à préserver habilement la dimension fantastique de l’histoire. L’ensemble de l’intrigue, dénouement compris, se prête en effet à une double lecture, l’une surnaturelle et heureuse, l’autre terre à terre, pour ne pas dire sordide. Selon leur âge, les spectateurs percevront plus ou moins cette double interprétation possible, qui a l’avantage de rendre le film intéressant pour un large public. Dans ce film qui relate la découverte, par des enfants avec leur regard d’enfants, d’une histoire familiale entre adultes pas toujours très reluisante, mais aussi de la réalité de la mort, une autre réussite du scénario est d’avoir su doser habilement l’humour, le drame et le pathétique, ce qui lui permet de planter un véritable univers de conte, où la fantaisie et la cruauté, l’insouciance et les grands problèmes du monde coexistent et se mêlent étroitement.

Les critiques se sont gargarisées de références à Miyazaki sous prétexte qu’il y a dans le film une forêt et du surnaturel. Ce n’est pas rendre justice au film, qui tient plus des contes de Grimm, des gravures de Gustave Doré et des paysages-états-d’âmes romantiques que de Princesse Mononoké (et encore moins de Mon voisin Totoro). C’est plutôt la bande originale du film, classique mais efficace, qui rappelle les compositions de Joe Hisaishi pour le studio Ghibli. Il faut aussi dire un mot sur les dialogues savoureux ponctués de québécismes ou de purs néologismes, qui sont une autre qualité du scénario. Malheureusement, diktat des majors anglo-saxonnes oblige, les mouvements de lèvres sont animés pour des dialogues… anglais, et ne correspondent donc même pas à la « vraie » VO.

Le Jour des corneilles m’a donc fait l’effet d’un très bon film, qui n’a pas obtenu en salles la diffusion et le succès qu’il mérite. Peut-être a-t-il été desservi par une affiche pas spécialement réussie, qui ne montre pas les plus belles qualités visuelles du film ? Toujours est-il que le film vient de sortir en DVD : j’espère qu’une bonne carrière en vidéo lui permettra de se faire connaître sur le moyen et long terme.

... et l'affiche provisoire, beaucoup plus envoûtante.

… et l’affiche provisoire, beaucoup plus envoûtante, vue sur le site d’animation Catsuka dès avril 2011 en même temps que plusieurs images du film.

Cette critique a été publiée pour la première fois dans la revue Disharmonies n° 38 en avril 2013.


[Beau livre] Fabrice Blin, « Les Mondes fantastiques de René Laloux »

16 février 2013

LesMondesFantastiquesDeReneLaloux

Référence : Fabrice Blin, Les Mondes fantastiques de René Laloux, Chaumont, Le Pythagore, 2004.

Quittons un moment les mythes et les légendes lointaines pour revenir au cinéma d’animation, avec un beau livre consacré au réalisateur René Laloux.

Quatrième de couverture

«Le vrai cinéma, c’est l’animation !» Telle est la devise de René Laloux, réalisateur de trois longs métrages d’animation aussi superbes qu’atypiques: La Planète sauvage, Les Maîtres du temps et Gandahar. Personnage réputé pour sa verve gouailleuse et son humour incisif, René Laloux est un véritable auteur militant pour une certaine émancipation du cinéma d’animation. Metteur en scène avant tout, il a systématiquement confié le dessin de ses films à des artistes de talent tels que Roland Topor, Mœbius ou Philippe Caza. Mais par-delà sa diversité graphique, son œuvre fait preuve d’une cohérence remarquable puisque tous ses films font, par le biais allégorique de la science-fiction et du fantastique, l’objet d’une réflexion politique, sociale et philosophique.

Richement illustrée au moyen de documents rares, Les Mondes fantastiques de René Laloux est une biographie très complète, constituée d’une longue conversation avec l’intéressé, ponctuée d’analyses de ses films et retraçant de manière chronologique sa carrière et son parcours personnel. Cet ouvrage est, par ailleurs, enrichi de nombreux témoignages inédits de ses collaborateurs qui, par recoupement, permettent de se faire une idée assez précise d’un homme généreux dont l’œuvre intemporelle fait aujourd’hui partie intégrante du septième art.

Mon avis

Parmi les réalisateurs français de films d’animation dans la seconde moitié du XXe siècle, le grand public connaît surtout Paul Grimault et son chef-d’oeuvre Le Roi et l’Oiseau (1980), scénarisé par Jacques Prévert, à mi chemin entre le conte poétique et la parabole politique. René Laloux, réalisateur de trois longs métrages d’animation dans les années 1970 et 1980, reste moins connu, pour deux raisons probables : d’abord parce qu’il a œuvré dans un genre qui n’a été vraiment reconnu par la critique qu’assez tard, la science-fiction ; et aussi parce qu’il a eu l’audace de réaliser des films d’animation qui ne s’adressaient pas uniquement à un jeune public, à une époque où l’on considérait encore que l’animation était uniquement faite pour les enfants (un préjugé encore trop répandu aujourd’hui, malgré un nombre croissant de très beaux contre-exemples).

Laloux obtient pourtant un succès majeur avec son premier film, La Planète sauvage, en 1973, produit d’une collaboration avec le dessinateur Roland Topor. Mené à bien malgré de multiples obstacles, surtout financiers, ce film sera suivi de deux autres longs métrages très différents, également les produits d’une collaboration entre Laloux (toujours à la réalisation) et un dessinateur : Les Maîtres du temps en 1981, sur des graphismes de Mœbius, alias Jean Giraud (auteur d’Arzach et dessinateur de L’Incal et de Blueberry, entre autres), et Gandahar en 1987, sur des dessins de Philippe Caza (illustrateur et auteur de bandes dessinées, notamment de la série Le Monde d’Arkadi). À ces trois longs métrages s’ajoutent plusieurs courts métrages tout aussi marquants, parfois réalisés avec les mêmes artistes : citons principalement Les Dents du singe en 1960, Les Escargots en 1965 (avec Topor) et Comment Wang-Fô fut sauvé en 1987 (avec Caza), sans compter plusieurs autres projets abandonnés faute de moyens.

Un petit aperçu de ces films :

un (très) court extrait de La Planète sauvage qui montre assez bien l’univers de Topor (sur Youtube)

la bande-annonce des Maîtres du temps (1982) (sur Dailymotion)

une bande-annonce de fan pour Gandahar (sur Youtube)

La Planète sauvage, Les Maîtres du temps, Gandahar et Comment Wang-Fô fut sauvé sont en outre des adaptations d’œuvres littéraires : le premier adapte le roman de science-fiction Oms en série de l’écrivain français Stefan Wul (plus connu pour Niourk par exemple), le deuxième adapte L’Orphelin de Perdide du même, le troisième adapte Les Hommes-machines contre Gandahar de Jean-Pierre Andrevon (dont j’avais parlé ici en disant aussi un mot du film), tandis que le quatrième adapte la nouvelle du même nom de Marguerite Yourcenar dans son recueil Nouvelles orientales. C’est une autre singularité de Laloux que d’avoir permis à des auteurs français de science-fiction de bénéficier d’adaptations cinématographiques, parfois très peu de temps après la parution de leurs livres : la chose reste encore exceptionnelle aujourd’hui ! Telle est donc l’équation propre à la démarche de René Laloux pour ces quatre films : partir à la fois d’un texte et de l’univers visuel d’un artiste, les faire se rencontrer et prendre vie à l’écran par le biais de l’animation. L’un des talents incontestables de Laloux est d’avoir su ménager ces rencontres et d’avoir travaillé avec beaucoup d’habileté à la double adaptation que représentent la transformation d’un texte en scénario et celle d’un univers visuel figé en film animé.

Il faudrait aussi parler de la musique, la bande originale d’Alain Goraguer pour La Planète sauvage ou celles de Gabriel Yared pour plusieurs autres films ; et de l’attention prêtée à la technique de l’animation elle-même, très ambitieuse sur le plan artistique malgré les contraintes techniques et financières redoutables que devait affronter tout réalisateur de films d’animation à cette époque. Trois longs métrages d’animation, pour un réalisateur français à ce moment-là, cela tient de l’exploit : tous ont été accouchés dans la douleur, après des péripéties parfois réellement improbables.

Affiche de "La Planète sauvage" (1973)

Le livre de Fabrice Blin, paru en 2004 et terminé juste avant la mort de Laloux, est le premier ouvrage consacré à cette figure importante de l’animation française. Blin ne se cache pas d’être un grand amateur de l’œuvre de Laloux, et Les Mondes fantastiques de René Laloux n’est pas un ouvrage universitaire, mais une biographie artistique de Laloux doublée d’un beau livre du type « Dans les coulisses des films ». On y trouve plusieurs longs entretiens avec Laloux lui-même, mais aussi de nombreuses et superbes illustrations, mêlant des images des films et des esquisses ou documents techniques rares. Le livre a l’avantage de rendre justice au travail de Laloux sans tomber dans l’hagiographie, et il y parvient en donnant tout aussi longuement la parole aux nombreux collaborateurs du réalisateur : les trois artistes Roland Topor, Mœbius et Philippe Caza, les écrivains Stefan Wul et Jean-Pierre Andrevon (quel dommage que Marguerite Yourcenar soit morte en 1987 : j’aurais été curieux de la voir commenter le court métrage de Laloux !), mais aussi les producteurs, les compositeurs et les animateurs. L’ensemble fournit une mine d’informations sur les films de Laloux et sur le contexte dans lequel ils ont été créés. Le livre consacre pour finir quelques pages à l’œuvre de peintre de Laloux, que l’on découvre surréaliste dans la lignée de Chirico ou Ernst – mais la surprise n’est pas grande pour qui connaît bien ses films.

Sur la forme, le livre est très soigné : les quelque 190 pages en couleur et en papier épais bénéficient d’une mise en page claire et aérée, ménageant une lecture confortable, et j’ai eu le plaisir de ne trouver que de très rares coquilles. La grande taille des illustrations permet d’en apprécier le détail et les couleurs sont soignées.

Je ne trouve pas vraiment de défaut à ce livre, à moins de lui reprocher des manques qui n’entraient pas en réalité dans le projet de l’auteur. Dans une étude savante, on aurait aimé trouver plus d’informations sur l’accueil réservé aux films de Laloux par la critique et leur performance au box-office, ou l’histoire des différents studios avec lesquels René Laloux a travaillé à tel ou tel moment de son parcours, ou des fiches techniques détaillées sur chacun des films, ou encore des analyses de fond sur leur propos artistique, philosophique et politique. Mais le but de Fabrice Blin était manifestement plus modeste, et aussi plus nécessaire dans l’immédiat : rassembler des documents et des témoignages des artistes intéressés pendant qu’ils étaient encore en vie ! Sous cet angle, la réussite est complète, et le résultat fournit une base de travail importante pour les critiques et les chercheurs qui s’intéresseront aux films de Laloux dans les années à venir.

Bref, c’est le livre idéal pour tout cinéphile attaché aux films de Laloux, mais aussi pour toute personne appréciant les univers visuels des artistes avec lesquels il a travaillé et/ou recherchant des documents utiles sur cette période de l’histoire du cinéma d’animation en France.

Affiche des "Maîtres du temps" (1981)


[Film] « Ernest et Célestine », de Benjamin Renner, Stéphane Aubier et Vincent Patar

1 janvier 2013

2012, Ernest et Célestine, Benjamin Renner

Ernest et Célestine, c’est l’adaptation d’une série d’albums pour la jeunesse écrits et dessinés par Gabrielle Vincent, et racontant l’amitié inattendue entre un gros ours, Ernest, et une petite souris, Célestine. Le film, produit par les Armateurs (connus notamment pour avoir produit les Kirikou), est une coproduction franco-belge. Trois réalisateurs : un Français qui fait ses premières armes en long métrage, Benjamin Renner, et deux Belges plus expérimentés, Stéphane Aubier et Vincent Patar, connus pour la série puis le film animés Panique au village (2009). Le scénario et les dialogues sont signés Daniel Pennac (romancier, mais aussi plus récemment scénariste en BD pour deux Lucky Luke).

Je ne connaissais pas bien la série originale, je laisse donc les gens qui la connaissent faire la comparaison. À vue de nez, le film fait le choix d’une tonalité légèrement plus sombre que les albums, ce qui permet au film de s’adresser à un public familial plus large. En contrepartie, les vraiment-tout-petits risquent de ne pas tout comprendre, même si le film reste largement accessible aux jeunes enfants (j’ai lu quelque part « Dès 3 ans »… heu, non. Sans être parent, je dirais quand même plutôt à partir de 4-5 ans à vue de nez).

L’histoire

Célestine est une petite souris élevée dans un orphelinat où la surveillante effraie les enfants avec l’histoire du Grand Méchant Ours. Dans ce monde, les rongeurs vivent dans une cité souterraine tandis que les ours vivent en haut, dans la ville. Mais Célestine ne croit pas qu’un ours soit nécessairement méchant. Elle n’a pas non plus envie de devenir dentiste comme tout le monde : elle préfère dessiner. Mais dès qu’elle grandit un peu, elle est envoyée avec les autres petites souris faire la collecte des dents de lait sous les oreillers dans les maisons des ours. Hélas, elle ne réussit pas très bien à sa tâche… c’est au cours de sa mission qu’elle rencontre l’ours Ernest.
Ernest, de son côté, fait l’homme-orchestre dans les rues pour essayer de gagner un peu d’argent sans se faire apercevoir par les gendarmes. Mais il n’y parvient pas et commence à mourir de faim… il a tellement faim qu’il pourrait bien manger Célestine. Mais celle-ci ne se laisse pas faire, et l’aide à trouver à manger à la place.
Une amitié toute naturelle naît peu à peu entre l’ours et la souris, mais les deux amis facétieux risquent de gros ennuis auprès de leurs peuples respectifs…

Mon avis

Je reviens de le voir, et j’ai beaucoup aimé.
D’abord parce que c’est un très beau film, au sens où les images et l’animation sont magnifiques. C’est de l’animation en 2D imitant des dessins à l’aquarelle, très fidèles aux illustrations des livres, et avec un côté volontairement « pas fini » dans les couleurs et un trait mouvant qui donnent une impression de spontanéité : on voit presque les coups de crayon… Ne nous y trompons pas, un rendu pareil a dû demander énormément de travail, mais le résultat est vraiment très beau, et chaque image du film ferait une belle illustration à part entière.
L’animation des personnages est magistrale, habilement rythmée, et sert très bien l’humour ou l’émotion du film (qui alternent parfois à quelques instants d’intervalle).
Même réussite sur le plan du son. Les voix sont bien choisies et fonctionnent très bien, notamment celles des deux personnages principaux (Lambert Wilson fait très bien l’ours mal léché et Pauline Brunner campe une Célestine vive et touchante, sans tomber dans des sonorités trop cliché). La musique, jamais envahissante, choisit une instrumentation rappelant un peu la musique de rue que joue Ernest et accompagne l’animation avec un bon sens du rythme. Elle contrebalance parfois les scènes plus dramatiques en leur redonnant une touche de légèreté, sans en faire trop non plus. Les thèmes sont plaisants à écouter et donnent envie de réécouter la musique pour elle-même.
Venons-en au scénario. Comme je l’ai dit, il installe un univers étonnamment sombre par rapport à ce que l’affiche peut laisser penser. Le monde où évoluent Ernest et Célestine emprunte beaucoup de ses traits à la bonne société rigide de la fin XIXe s. et parfois du milieu du XXe, et Pennac en profite pour réaliser au passage une satire sociale qui annonce les thèmes centraux du film : l’acceptation de l’autre et la remise en question des préjugés conservateurs.
Le traitement que fait Pennac de l’histoire est plus ambitieux mais aussi plus risqué qu’une simple affirmation d’un vague message lénifiant. Ernest et Célestine sont des hors-la-loi, et ils passent une bonne partie du film avec la police aux trousses. Il faut pourtant les réconcilier avec la société à la fin, dans un dénouement qui confine à l’allégorie, de sorte que l’ensemble pourrait facilement sombrer dans le démonstratif. Pourtant, il m’a semblé que le résultat passait très bien.
D’abord parce qu’on reste dans un message assez général : il n’y a pas d’allusion explicite au monde politique réel, même si les adultes n’auront aucun mal à comprendre ce que les auteurs ont en tête – et le message est social autant que politique.
Ensuite et surtout, tout ça reste avant tout très drôle ! Les déboires des deux amis avec les représentants de l’ordre se placent dans la grande tradition du comique et font penser à Charlot ou à Laurel et Hardy (et non aux Guignols de l’info : on ne trouve pas de ces « clins d’œil » trop fréquents dans les doublages des films d’animation, qui nuisent à la cohérence de la fiction en transformant l’histoire en simple suite de références).
Et puis, l’ensemble est bien ficelé, avec là encore un rythme bien maîtrisé : l’intrigue avance à un bon train, et ralentit tout juste ce qu’il faut de temps en temps pour ménager quelques séquences paisibles et très belles chez Ernest, lorsque les deux amis peuvent vivre tranquillement quelque temps avant de devoir de nouveau se coltiner le reste du monde.

Bref, en deux mots, c’est un fort beau film, qu’il serait dommage de manquer pendant qu’il est encore sur les écrans.

Message posté sur le forum du site Elbakin.net le 30 décembre 2012, rebricolé depuis.


[Film] « Kirikou et les Hommes et les Femmes », de Michel Ocelot

13 novembre 2012

Vu il y a quelques semaines Kirikou et les Hommes et les Femmes de Michel Ocelot, le troisième film d’animation consacré à Kirikou après Kirikou et la Sorcière (sorti en 1998) et Kirikou et les Bêtes sauvages (sorti en 2005). J’étais allé le voir sans attente particulière, et même avec une légère appréhension, ayant été un brin déçu par le précédent film d’Ocelot, Les Contes de la nuit (sorti à l’été 2011) — non parce qu’il était mauvais, mais parce que, tout en présentant les mêmes qualités que les précédents contes du réalisateur, il versait un peu dans la facilité en reproduisant une même forme sans tenter de se renouveler.

Par bonheur, ce troisième Kirikou contient à mes yeux assez de nouveauté pour présenter autant d’intérêt que les deux premiers, en approfondissant encore d’une manière différente l’univers de conte africain qui caractérise Kirikou. Détaillons un peu.

Une affaire d’attentes

D’abord, il faut savoir que vos attentes et vos exigences envers ce film peuvent varier énormément selon que vous avez déjà vu ou non un ou plusieurs autres films d’animation de Michel Ocelot et que vous savez déjà bien ou non quel genre de films il fait. La filmographie de Michel Ocelot est marquée par le genre du conte, qu’il maîtrise très bien et qu’il déploie sous différentes formes et dans différentes aires culturelles. Si vous ne connaissez pas du tout ses films, vous pouvez commencer sans risque par à peu près n’importe lequel d’entre eux. Princes et Princesses et Les Contes de la nuit sont des films-recueils de contes en ombres chinoises qui se passent dans toutes les parties du monde (et à toutes les époques, si je me souviens bien). Kirikou et la Sorcière et Azur et Asmar racontent chacun un grand conte, le premier se déroulant dans une Afrique de l’Ouest imaginaire (celle des contes africains), le second voyageant entre l’Occident et l’Orient médiévaux imaginaires. Kirikou et les Bêtes sauvages et Kirikou et les Hommes et les Femmes sont des films-recueils d’histoires courtes, mais se déroulent dans l’univers de Kirikou.

Vos attentes varieront aussi selon que vous avez ou non déjà vu l’un ou les deux autres films mettant en scène Kirikou. Un mot sur le contenu des trois films et sur leurs rapports entre eux. Le premier film, Kirikou et la Sorcière, raconte l’histoire principale de Kirikou, à savoir sa lutte futée contre la sorcière Karaba qui terrorise son village. Les deux autres films ne sont pas des suites, ni des préquelles, d’ailleurs : chacun raconte plusieurs histoires plus courtes qui se passent pendant les événements du premier film, sans s’y rattacher trop précisément (il s’agit simplement de reprendre le contexte général de la lutte de Kirikou contre la sorcière et d’y développer des historiettes autonomes). S’il faut ne voir qu’un seul de ces films, c’est bien entendu le premier. Les deux autres ne nécessitent pas d’avoir vu le premier film, mais on en profite un peu mieux si c’est le cas.

De manière générale, quelqu’un qui connaît déjà bien les films d’Ocelot peut s’interroger sur sa capacité à se renouveler avec ce troisième Kirikou dont la forme, une série d’histoires courtes, reprend donc un type de récit déjà abondamment exploré par Ocelot, voire « exploité », diront les plus sévères. En ce qui me concerne, je trouve intéressant et pas si fréquent de voir un réalisateur tenter d’approfondir une même forme avec une telle constance, et ce n’est pas si gênant dans la mesure où chacun des films pris individuellement est bon (voire très bon) ; mais le réalisateur risque effectivement de lasser ses spectateurs les plus fidèles en reprenant trop souvent les mêmes ficelles. Personnellement, les aspects nouveaux de ces cinq histoires du troisième Kirikou sont assez présents pour lui permettre d’échapper à la sensation de facilité que laissait Les Contes de la nuit.

Graphismes et musiques

Parlons d’abord un peu des graphismes. L’univers visuel est globalement le même que dans les deux premiers films : mêmes personnages, mêmes décors, mêmes ambiances de couleurs. Le gros changement réside dans le passage aux images de synthèse, contrairement aux deux films précédents qui étaient des dessins animés « traditionnels » à rendu de type celluloïd. Nul effet de mode là-dedans : Ocelot avait déjà recouru aux images de synthèse pour Azur et Asmar et n’en était pas moins revenu au dessin animé celluloïd pour ses films suivants (au moins pour le rendu final).

L’emploi de la technique du relief n’est pas non plus une nouveauté complète, puisqu’Ocelot l’avait employée dans Les Contes de la nuit, et il en fait à nouveau le même emploi un peu différent de ce qui se fait dans les grosses productions américaines : le relief consiste non pas en un « gonflage » des volumes mais en un effet de profondeur produit entre les différents plans d’une même image. Je ne sais pas si cela fonctionne bien : j’ai vu le film en 2D. En 2D, j’ai un peu regretté le côté « trop fini » que donnent les graphismes en images de synthèse aux apparences à présent bien connues des personnages de Kirikou.

L’ensemble reste beau et les ambiances de couleurs sont toujours bien travaillées, mais l’ensemble m’a paru un peu en deçà du premier Kirikou et sans doute aussi du deuxième en termes de variété et de détails dans les environnements (mais le deuxième mettait en scène des animaux du genre girafe, alors c’est tout de suite plus facile d’en mettre plein les yeux…). Je regrette un peu de ne pas avoir vu le film en relief : cela met peut-être mieux en valeur ce nouveau type de graphismes, mais il serait bon de pouvoir en profiter pleinement même en 2D.

J’avoue avoir été trop pris par le film pour faire très attention à la musique avant la dernière des cinq histoires, où elle joue un rôle important. La chanson du générique reprend l’air de Kirikou, l’enfant nu mais avec des paroles différentes : une chanson entièrement nouvelle aurait été préférable. Mais il faudrait avoir la BO du film sous l’oreille pour juger plus précisément de l’ensemble.

Les histoires

Et venons-en donc aux histoires elles-mêmes. Le premier Kirikou traitait déjà à sa manière de problèmes de vie commune et notamment de rapports entre hommes et femmes. Le titre de ce troisième film montre la volonté d’Ocelot de constituer une trilogie complète (il a affirmé que cette fois c’était vraiment le dernier film sur Kirikou) en explorant plus particulièrement le domaine des relations humaines après un premier recueil d’histoires consacré aux bêtes.

L’atout principal de ce troisième film, découlant directement de ce choix, est de mettre en avant des personnages secondaires qui, dans les films précédents, disparaissaient trop vite derrière le génie du petit garçon. Si Kirikou est toujours aussi doué, il n’a pas (et ne peut pas avoir) réponse à tout, et ne peut ni tout connaître, ni tout résoudre lui-même. Certaines histoires le mettent donc légèrement en retrait derrière d’autres personnages auprès desquels il s’instruit avec avidité : un jeune voyageur étranger, une griotte (une femme griot), ou bien la mère de Kirikou. Cela corrige le défaut potentiel principal des histoires de Kirikou, qui était de toujours mettre en scène un héros un peu trop parfait, et cela enrichit notablement la galerie des personnages.

Le deuxième intérêt nouveau du film est qu’il en dit davantage sur la société du village de Kirikou, mais aussi sur l’univers où il vit en général : un univers de conte, oui, mais directement en prise sur les cultures, les imaginaires et l’Histoire de l’Afrique. De ce point de vue, du haut des quelques éléments du film que j’ai pu reconnaître ou sur lesquels je me suis renseigné, je ne suis pas du tout d’accord avec les quelques critiques de presse qui ont parlé d’une « vision fantasmée de l’Afrique » à propos de ce film.

D’abord parce que c’est une critique à peu près aussi déplacée que si on reprochait au Petit Chaperon rouge ou à Raiponce de ne pas livrer un tableau fidèle des vêtements, de l’alimentation, des coupes de cheveux ou des modes d’habitat de l’Occident médiéval… encore une fois, c’est un conte, et cela ne prétend pas être autre chose.

Ensuite parce qu’on pourrait gratter sous ces reproches et y trouver probablement un occidentalo-centrisme sournois : au nom de quoi ne pourrait-on pas montrer les aspects les plus traditionnels de l’Afrique (car après tout, les femmes aux seins nus et les cases, Ocelot n’en parle pas sans savoir, il les a connues dans son enfance en Guinée, il en parle même dans les interviews et dans son livre Tout sur Kirikou) ? Qu’y a-t-il de colonialiste là-dedans (oui, il y a eu aussi au moins un triste sire je ne sais où sur Allociné pour parler de colonialisme) ? L’injustice n’est-elle pas plutôt dans le peu de diffusion médiatique que connaissent les cultures africaines en général en Europe et en France (ce qui fait qu’on associe trop souvent à « Afrique » des images de famines et de pauvreté, au mépris de tout ce qui s’y passe d’autre, un peu comme si on ne parlait de la Norvège qu’à propos de gens qui meurent de froid) ? On ne peut pas demander à un film de tout dire à la fois sur un continent.

Mais surtout, ce reproche est particulièrement infondé à propos de ce film-ci, car il contient des références bien précises à plusieurs cultures africaines. J’ai failli applaudir des mains et des pieds dans la salle de cinéma en en reconnaissant une : le jeune garçon qui s’égare près du village de Kirikou et qui s’avère être un Touareg a pour nom Anigouran, nom que porte l’un des principaux héros légendaires de la culture touareg, un héros fameux pour sa ruse et réputé l’inventeur de l’écriture touareg, le tifinagh.  J’avais découvert ce héros il y a quelques années dans le livre Contes touaregs du Niger rassemblé par Laurence Rivaillé et Pierre-Marie Decoudras et paru chez Karthala en 1993 et j’avais été marqué par les ruses d’Anigouran et par les histoires de djinns et de kambaltous. Même si l’allusion s’en tient à ce nom propre, quelle belle idée que cette rencontre entre Kirikou et un autre héros réputé pour son intelligence !

L’autre allusion la plus claire que j’aie pu déceler dans le film, je l’ai cherchée dans Wikipédia en rentrant : la griotte raconte aux villageois l’histoire de Soundiata Keïta, un empereur du Mali ayant vécu au XIIIe siècle et dont la vie a été changée par la suite en geste légendaire. Quelques semaines après, je suis tombé complètement par hasard sur un petit livre là-dessus l’autre jour : Soundiata, l’épopée mandingue, recueillie par D. T. Niane, chez Présence africaine (1960), et je m’y plongerai dès que j’aurai fini mes lectures actuelles. (EDIT le 9 janvier 2013 : J’ai donc lu Soundjata ou l’épopée mandingue et j’en parle ici.) Il faudrait aussi que je parle de ce livre sur les Touaregs qui était vraiment beau. Mais bref, il faut arrêter de s’imaginer que Michel Ocelot parle de l’Afrique sans la connaître. Dans combien de films européens récents accessibles à un public si vaste et bénéficiant d’une aussi large distribution trouverait-on mentionnés ces noms d’Anigouran et de Soundiata, sans parler des pratiques des griots africains ? S’il y a un film d’animation français récent qui parle de l’Afrique sans la connaître, ce serait plutôt le très moyen Zarafa.

Un troisième attrait de ce Kirikou, moins important, est le changement inévitable de logique qu’amène la reprise répétée des mêmes personnages principaux (Kirikou et les villageois) et du même contexte : d’une logique de cadre servant purement l’histoire de départ, l’environnement où évolue Kirikou devient peu à peu un univers vivant au sens plein, où les personnages, la femme forte, le vieux grincheux, les enfants du village, la mère de Kirikou, et même Karaba, gagnent en profondeur et en nuances. Là où plusieurs n’étaient que des faire-valoir à Kirikou (surtout le vieux grincheux qui, dans le premier film, représentait la superstition et les mauvais aspects de la tradition), tous acquièrent qualités et défauts pour devenir plus crédibles, dans un monde qui était déjà bien moins manichéen au départ qu’il n’en avait l’air (le dénouement du premier film le montrait) et qui cesse définitivement de pouvoir être divisé en bons ou en méchants, pour devenir un monde plus réaliste à sa façon, c’est-à-dire un monde où personne n’est parfait et où personne n’est irrécupérable non plus.

Une bonne surprise

La caractéristique des fictions de Michel Ocelot est d’être à la fois naïves et exigeantes : naïves parce qu’elles ne s’effraient ni de créer des histoires lisibles au premier degré, ni de recourir au merveilleux, mais aussi exigeantes parce qu’elles en appellent à la capacité de chacun à s’améliorer malgré peur, ignorance ou paresse, et parce que leurs scénarios recherchent une simplicité d’épure beaucoup plus difficile à atteindre qu’elle n’en a l’air. Si ce troisième Kirikou est graphiquement un peu en deçà des précédents (en tout cas dans la version en 2D), il parvient, tout en conservant la dextérité habituelle des contes d’Ocelot, à renouveler l’univers de Kirikou en lui conférant une nouvelle profondeur. Il l’élargit aussi à des thèmes différents : la rencontre avec l’étranger, déjà abordée par Ocelot dans Azur et Asmar, mais aussi la transmission du savoir, grâce à la mise en abyme du conte que réalise l’histoire de la griotte.

Malgré mes doutes, je suis ressorti de ce film toujours aussi fan de ce que font Michel Ocelot et les studios avec qui il travaille. J’avoue aussi que je rêve de le voir un jour consacrer un long métrage à d’autres cultures d’Afrique ou d’ailleurs pas assez connues par chez nous. Les Contes de la nuit contenait déjà quelques belles invitations à découvrir diverses cultures et époques, et il faut reconnaître qu’Ocelot fait toujours ça aussi bien. Alors, à quand un prochain long métrage du type Kirikou ou Azur et Asmar, mais pour un autre coin du monde ou une autre époque ? Quoi qu’il en soit, Michel Ocelot semble en avoir bel et bien terminé avec Kirikou cette fois-ci, et on ne peut qu’être impatient de voir à quoi il va s’atteler ensuite.


[Film] « Les Enfants loups, Ame et Yuki », de Mamoru Hosoda

13 septembre 2012

Mamoru Hosoda a déjà réalisé deux films : La Traversée du temps, film fantastique où le quotidien d’une lycéenne se trouve troublé à la fois par une aventure sentimentale et par une curieuse histoire de perturbations temporelles ; et Summer Wars, que je n’ai pas vu, mais qui parle en gros de la lutte contre un virus informatique dans un jeu à environnement persistant, et qui a été très bien accueilli.

Jusque là, Hosoda avait donc exploré le fantastique et la science-fiction, mais, avec Les Enfants loups, il s’essaie à la fantasy, ou du moins à quelque chose qui s’en rapproche. L’idée de départ n’est pas loin du fantastique gothique, voire de la « bit lit » (développement récent de la fantasy urbaine mettant en scène des créatures du type vampires ou loups-garous et comprenant des intrigues amoureuses, le tout ciblant un lectorat d’adolescentes)… mais vous allez voir qu’on s’en écarte vite pour quelque chose de plus typiquement japonais, et que le cadre urbain redevient vite rural.

L’histoire

Une étudiante, Hana, est attirée par un étudiant mystérieux et solitaire, dont elle tombe amoureuse. Elle l’aborde et parvient peu à peu à apprivoiser, au point qu’il développe des sentiments réciproques. Un soir, il lui révèle le secret qui le conduit à rechercher l’isolement : il est un homme-loup, l’un des derniers de l’espèce, qui passe pour disparue depuis longtemps. Hana surmonte sa peur, et le couple donne naissance, dans le plus complet isolement, à deux enfants : une petite fille, Yuki (« Neige »), puis un garçon, Ame (« Pluie »). L’homme-loup s’occupe de la mère et des deux bébés.

Tout cela n’occupe que les quelques premières minutes du film. Jusque là, tout se passe très bien, mais, un jour, l’homme-loup disparaît, d’une façon que je ne révèle pas, et Hana se trouve seule avec deux enfants à la nature hybride, moitié enfants, moitié louveteaux. Inquiète des conséquences qu’aurait la révélation de cette nature hybride des deux enfants, Hana décide bientôt de déménager à la campagne, dans une maison en ruines mais salutairement isolée.

Où fantastique et réalisme font très bon ménage

Le film a été comparé ad nauseam aux productions Ghibli : en réalité, les points communs restent très limités. L’arrivée à la campagne fait brièvement penser à Mon Voisin Totoro de Hayao Miyazaki, mais le ton et le traitement de l’ensemble n’ont rien à voir. On pourrait aussi penser à Isao Takahata, car le sujet de départ et la problématique en partie écologique peuvent rappeler Pom Poko ; mais Hosoda ne donne pas de leçon d’écologie et l’échelle de son histoire est beaucoup plus restreinte : il se concentre sur quelques personnages pour mieux s’intéresser à leur psychologie, à leur évolution, à leurs relations entre eux et avec un monde que leur secrète différence leur rend potentiellement hostile. En fait, la vraie parenté du film serait plutôt à chercher du côté d’Un été avec Coo de Keiichi Hara, où un sujet de départ fantastique inspiré de la mythologie japonaise est traité sous un angle résolument réaliste, et qui s’intéresse lui aussi beaucoup aux problèmes de la famille et de l’accession à l’âge adulte.

Le tout début, la relation entre Hana et l’homme-loup, est traité rapidement : tout se passe trop bien, et ce début a un côté fleur bleu un peu inquiétant. C’est lorsque Hana se retrouve seule que le film décolle : les enfants-loups crèvent l’écran avec leur hybridité débridée et leur énergie débordante. Hosoda tire habilement parti des multiples problèmes que pose la prise en charge de deux petits êtres aussi hors du commun, dans le monde d’aujourd’hui et dans le secret : les situations improbables, tour à tour drôles ou émouvantes ou les deux, s’enchaînent avec un bon rythme. Les caractères des deux enfants sont particulièrement intéressants : Yuki est la plus énergique et la plus extravertie, tandis qu’Ame reste longtemps fragile et refermé sur lui-même, tourmenté par quelque chose qu’on ne comprend que progressivement. La ressemblance entre Ame et son père, dont on a vu le destin plus tôt, est également troublante et donne un poids particulier à ses problèmes. Ces deux caractères évoluent de façons très différentes au fil du temps.

Comme le laissait attendre le titre, les enfants deviennent très vite les personnages principaux, aux dépens d’Hana, qui n’en perd pas pour autant en intérêt : la pauvre mère se donne énormément de mal pour comprendre et éduquer ces deux petits prodiges. La fin du film aborde plus classiquement les problématiques de l’adolescence et de l’accession à l’âge adulte, de façon à mon avis moins originale, quoique avec des moments très réussis.

Ce qui fait la force du film, c’est la double lecture permanente à laquelle il se prête : au premier degré, c’est l’histoire, traitée sur un mode très réaliste, d’une situation extraordinaire ; mais sur un autre plan, on peut y lire une parabole sur les problèmes que pose tout ce qui peut rendre un enfant pas comme les autres. Selon les traits qu’on en retient, on peut penser aux enfants précoces, à l’appartenance à une minorité ethnique ou culturelle, ou à la découverte d’une sexualité différente… bref, tout ce qui rend des enfants différents, potentiellement plus vulnérables et plus forts à la fois.
Ce sont des lectures secondes assez classiques dans le traitement de ce genre de thème en fantasy comme en fantastique et en SF, mais le film n’en fait jamais des tonnes là-dessus et se concentre pleinement sur les quelques personnes principaux et leurs relations. Cela fait que l’ensemble reste avant tout une réflexion sur les relations entre parents et enfants, puisqu’un enfant a toujours quelque chose qui le rend extraordinaire et difficile à comprendre pour ses parents…

Un autre aspect du film, qui fait assez « Ghibli » en apparence, est l’évocation de la nature : le déménagement de Hana aboutit à un « retour à la terre » en bonne et due forme, thème qu’on trouve là aussi chez Takahata (dans Omoide Poro Poro par exemple). Mais cela ne devient jamais le centre du film, et ce thème est peu à peu infléchi pour s’orienter sur la relation entre hommes et animaux, qui rejoint directement les trajectoires des personnages principaux. Bref, il y a des ingrédients communs avec certains Ghibli, mais, là encore, ce n’est pas traité de la même façon.

Un dosage quelque peu inégal

Le film n’est pas exempt de défauts. La réalisation est toujours intéressante, bien que plus ou moins adroite. Certains moments m’ont paru magistralement menés, d’autres moins bien dosés, menacés par le pathos. Mêmes fluctuations dans la musique, qui, parfois magnifique, m’a paru en faire un peu trop dans les violons à d’autres moments. Le graphisme, très différent des rondeurs colorées à la Ghibli, peut moins plaire, surtout quand on n’est pas habitué aux conventions de l’esthétique des manga et des anime (auxquelles le style Ghibli sacrifie finalement assez peu). Personnellement, je m’y suis fait assez vite, et les décors sont somptueux, comme souvent en animation japonaise. Enfin, si vous avez déjà lu ou vu des centaines d’histoires sur le même sujet, ce n’est peut-être pas ce film qui vous paraîtra révolutionner le thème, mais la psychologie des trois personnages principaux et le jeu de leurs relations troublées suffisent à mon avis à garantir son intérêt.

Même si certains passages m’ont moins convaincu que d’autres, j’ai passé un très bon moment et je pense que l’ensemble mérite vraiment d’être vu, surtout si vous n’êtes encore jamais allé voir autre chose que les Ghibli en animation japonaise. C’est encore une impression « à chaud » : un second visionnage dans quelque temps (en DVD par exemple, si je me laisse tenter) me permettrait sans doute de la nuancer.

La bande-annonce VF du film sur Dailymotion (Ne vous y fiez pas : les bandes annonces « disneyisent » l’intrigue et ne montrent rien des moments tristes, ce qui laisse craindre une mièvrerie qui n’est pas dans le film…)

Prolongements pour qui a déjà vu le film

Autant détailler encore un peu cette analyse du film en précisant les passages concernés…

Attention : comme son titre l’indique, cette partie contient des révélations sur l’intrigue !

L’intrigue amoureuse du tout début entre Hana et l’homme-loup n’a pas réussi à m’accrocher instantanément, ce qui n’est pas très étonnant dans la mesure où elle est vraiment expédiée en quelques minutes, pendant lesquelles tout se passe bien très vite. La scène de la soirée romantique menant à la révélation du secret de l’étudiant mystérieux m’a paru moyennement bien réalisée : elle avait quelque chose de trop convenu. En revanche, la révélation elle-même et tout ce qui suit allait déjà mieux. La mort de l’homme-loup est plutôt bien mise en scène, avec cet arrêt de la musique et le bruit assourdissant de la pluie qui envahit tout. Est-ce trop ? Je pense que cela reste bien dosé.

La meilleure partie du film vient après, entre le moment où Hana se retrouve seule et l’adolescence des deux enfants. Leur humour et leur vivacité ont tout pour séduire. Les multiples aperçus du quotidien extraordinairement éreintant de Hana pour élever ses deux enfants hybrides et cacher leur secret sont d’une grande justesse, et ménagent habilement l’humour, le pathétique, l’allusion au vécu réel d’une mère et le traitement réaliste bien mené d’une situation fantastique. La séquence de la course exaltée dans la neige est enthousiasmante et a quelque chose de poétique, et surtout elle est habilement contrebalancée par la terrible frayeur qui vient ensuite lorsqu’Ame manque se noyer.

Là où les choses commencent à redevenir plus inégales, c’est avec l’arrivée des enfants à l’adolescence. D’abord parce que Yuki évolue dans un environnement scolaire, qu’une intrigue sentimentale s’y laisse assez vite deviner et ne fait plus grand-chose pour surprendre vraiment jusqu’à la fin du film. Or des intrigues sentimentales à composante fantastique en environnement scolaire dans le Japon contemporain, les films d’animation japonais en sont remplis ! Certes, c’est aussi pour cela que cette partie de l’histoire devait être particulièrement délicate à concevoir, mais je n’ai pas l’impression que le scénario ait fait d’efforts particuliers vers l’originalité. De ce fait, dès qu’on a vu quelques autres films employant les mêmes ficelles, on peine à être surpris et on décroche plus facilement.

Heureusement, la réalisation reste intéressante. La scène où Yuki griffe son ami, par exemple, m’a paru magistralement menée en termes de réalisme psychologique et de dosage de l’émotion : on voit Yuki envahie peu à peu par un malaise nouveau auquel, vu son caractère jusque là, elle ne sait pas comment réagir ; on cesse de voir ses yeux, elle devient fuyante comme une bête traquée; et la comptine que lui a confiée sa mère pour l’aider à ne pas se transformer, en la présentant comme « un charme », s’avère finalement impuissante à prévenir sa transformation instinctive. C’est une scène typique de fantastique dont la seconde lecture porte sur la découverte des sentiments et du corps à l’adolescence : dans cette scène, l’hybridité de Yuki peut représenter le ressenti de n’importe quel adolescent. Lorsqu’après s’être enfermée dans le mutisme, elle se retrouve dans la voiture avec Hana et se décompose jusqu’à une terrible crise de larmes, le contre-coup émotionnel me paraît vraiment bien mis en scène.

Malheureusement, cette histoire sentimentale ne donne plus lieu à grand-chose de très touchant dans la suite. Yuki devient soudain très calme et songeuse, ce qui n’a rien d’invraisemblable en termes de caractérisation du personnage, mais a le malheur de la faire rentrer dans l’archétype hyper-cliché de la jeune fille amoureuse comme on en trouve par pelletées dans les manga et anime japonais. Quand on l’a connue enfant, l’évolution ne peut que décevoir un peu. Et le personnage du garçon, Sohei, reste sans doute trop plat. Beaucoup plus intéressante est la scène de la dispute entre Ame et Yuki, qui, en plus de sa composante fantastique toujours spectaculaire, consacre les évolutions respectives des deux enfants et dit énormément de choses sur les relations entre Hana, Yuki et Ame.

L’évolution d’Ame est encore plus intéressante, même si là encore la fin du film m’a paru moins originale. Ame enfant fait partie de ce que j’ai vu de plus inattendu en animation japonaise (et en animation tout court) depuis un bon bout de temps, même si je suis loin d’être un grand connaisseur en la matière. Voilà un personnage de garçon à la santé fragile, à l’esprit tourmenté mais curieux et songeur, qui a un énorme besoin d’affection et de câlins et n’a pas l’air bien sportif, mais s’interroge visiblement beaucoup sur plein de choses. Il est difficile de s’écarter autant des clichés attachés à la représentation des garçons au cinéma, et c’est une excellente surprise !

Et ce n’est pas qu’une posture figée : elle est pleinement justifiée, à la fois en termes de psychologie et en termes d’économie dramatique. En termes de psychologie, parce que là encore tout peut se comprendre en termes de traitement réaliste de l’hybridité : on apprend au bout d’un moment qu’Ame a lu des livres pour la jeunesse où il a naturellement vu des personnages de loups maléfiques, et qu’il en a souffert. En termes d’économie dramatique, c’est tout aussi intéressant, parce qu’Ame est le portrait craché de son père, dont on a pu voir qu’il était lui aussi tourmenté par sa condition d’homme-loup dans un monde qui le rejette, et dont la mort garde une part de mystère inquiétant. Or, quand on a l’histoire du père en tête, il est impossible de ne pas craindre que le petit garçon-louveteau ne finisse par connaître le même destin tragique, ce qui implique d’autant plus le spectateur dans l’histoire et fonctionne très bien. Je trouve aussi que l’évolution du personnage est bien menée à l’échelle du film : on le voit s’épanouir progressivement, par petites touches. Sa personnalité dans la fin du film, lorsqu’il suit les leçons du sensei dans la forêt, devient un peu moins intéressante, sans doute parce que ses activités de loup sont très peu montrées : à un moment donné, on cesse d’avoir accès à ses émotions profondes, tandis que celles de Hana et de Yuki continuent à être explorées.

La séquence qui m’a posé le plus de problèmes est celle où l’on suit tour à tour les trois personnages pendant la tempête. La seule intrigue vraiment aboutie est celle qui suit Yuki, mais elle ne débouche sur rien de très inattendu. Le reste, à savoir le départ d’Ame et l’errance de Hana à sa recherche, m’a semé en cours de route : j’ai trouvé un peu trop longs et insistants les plans montrant la détresse terrible de Hana s’inquiétant pour Ame. Je comprends qu’il en fallait, mais au bout d’un moment ça m’a paru un peu trop. Et puis, voir Ame aussi indifférent envers sa mère m’a paru non pas seulement blâmable (mais quel ingrat !) mais aussi étrange et moyennement cohérent, après l’enfance qu’il avait eue et la personnalité qu’il avait l’air d’avoir jusque là.

Encore une fois, malgré ces séquences inégales, le film me paraît valoir d’être vu : je ne donne là que des impressions, et l’ensemble reste d’un niveau vraiment honorable.

Message posté sur le forum du site Elbakin.net le 9 septembre 2012, remanié et étoffé ensuite.


[Film] « Bisclavret », d’Émilie Mercier

22 juillet 2012

Message posté sur le forum elbakin.net le 21 avril 2012.

Je suis tombé récemment sur une petite merveille : Bisclavret, un court métrage animé d’Emilie Mercier produit par le studio Folimage (La Prophétie des grenouilles, Mia et le migou, Une vie de chat, etc.). C’est une adaptation d’un lai de Marie de France du même nom : l’histoire d’un chevalier qui devient loup-garou certaines nuits et dont l’épouse ignore le secret. L’histoire originale est classique mais efficace, et le parti pris visuel du film est tout aussi intéressant : il emploie des graphismes directement inspirés des vitraux médiévaux.

Le résultat est tout bonnement magnifique, chaque image du film est superbe prise individuellement, et l’animation elle-même fonctionne bien (c’est assez proche du dessin découpé, mais fait par ordinateur). Le travail sur le trait, les couleurs et la luminosité est vraiment très soigné. Le film alterne voix off et dialogues, en reprenant de près le texte du lai, en vers, mais traduit en français moderne et légèrement abrégé pour plus de souplesse. La musique achève d’installer l’ambiance médiévale.

Je connaissais l’existence de ce court métrage depuis un moment, mais je ne l’avais pas encore vu et je regrettais qu’il n’existe pas en DVD. C’est maintenant le cas, sous une forme un peu particulière : un livre-DVD. Le DVD ne contient que ce court métrage (avec un court reportage de making of) ; en soi, pour quelque chose comme 14 euros, ce serait cher, mais il y a aussi le livre, de petit format, à l’italienne, à couverture rigide, qui reprend des images (superbes) du film et l’ensemble du texte, plus un petit entretien avec la réalisatrice à la fin. Il vaut beaucoup mieux commencer par regarder le DVD et ne feuilleter le livre qu’ensuite, pour mieux profiter du film.

L’ensemble est à mi-chemin entre les contes animés façon Michel Ocelot (Princes et princesses, Les Contes de la nuit, etc.), pour l’intrigue, et Brendan et le secret de Kells, long métrage animé qui s’inspire des enluminures médiévales, pour les graphismes. C’est orienté jeunesse, assez accessible aux petits (peut-être pas les plus petits à cause de la langue un peu littéraire, mais ça reste accessible), mais les adultes profiteront aussi des graphismes à tomber par terre. C’est vraiment un petit bijou, et je suis bien content d’être tombé dessus par hasard.

La fiche du film sur le site de Folimage, où on peut voir quelques images. Il y a aussi un plan du film publié sur Dailymotion à l’époque de la production et un extrait du film terminé sur Youtube.

Ça me fait un peu penser à un autre beau film assez proche, mais en long-métrage et dans un style graphique différent : Brendan et le secret de Kells. Si vous préférez le même genre de chose au format long métrage, jetez-vous dessus, il y a un jeune moine et une fille de la forêt, un grimoire mystérieux, un peu de magie et de méchants Vikings, le tout dans une ambiance celtique très agréable et avec des décors inspirés des enluminures médiévales (et une musique de Bruno Coulais, aussi).