André Lichtenberger, « Les Centaures »

12 mars 2018

CentauresLichtenberger

Référence : André Lichtenberger, Les Centaures, Paris, Callidor, collection « L’Âge d’or de la fantasy », 2017.

Quatrième de couverture de l’éditeur

Aux centaures la plaine luxuriante, aux faunes la forêt centenaire et aux tritons l’océan infini. Protecteur des Trois Tribus et gardien des animaux, Klévorak, le roi du peuple aux six membres, maintient la paix entre tous, imposant sa loi. Mais celle-ci vient d’être violée, et voilà que les eaux se déversent du ciel crevé et que la race impie des hommes, frères du froid et de la mort, menace l’équilibre de la nature… Pris entre la mer salée, immense et terrible, et les glaives de bronze des Écorchés, les centaures et leurs frères vont devoir faire un choix.

En 1904, André Lichtenberger ouvre une nouvelle page de la littérature de l’imaginaire française. Avec Les Centaures, il devient le précurseur d’un genre encore à naître, endossant le rôle de pionnier d’une fantasy à la fois mythique et poétique.

Superbement illustrée par Victor Prouvé en 1924, cette odyssée d’un âge oublié conte les périples de l’antique race, celle, sublime et terrible, qui ne tarderait pas à s’inscrire dans la légende.

Mon avis

Une redécouverte

Étrange et belle redécouverte que celle de ce roman d’André Lichtenberger, auteur français connu en son temps pour ses travaux sur l’histoire du socialisme et des livres pour la jeunesse comme Mon petit Trott, mais qu’on n’aurait a priori pas imaginé précurseur de Tolkien. Et pourtant, voici un univers qui, aux yeux du lectorat actuel, relève sans doute possible du genre de la fantasy.
À la parution de ce livre en 1904, la France ne connaissait pas de genres aussi bien structurés que maintenant en matière de littératures de l’imaginaire. La première édition fut considérée par la fille de Lichtenberger comme une sorte de poème en prose, une étiquette qu’on aurait bien tort de vouloir oublier aujourd’hui, car le style imagé du roman se souvient indéniablement de la poésie : il pourrait être une transposition en prose des épopées et des églogues de la Grèce et de la Rome antiques. La seconde édition du roman, en 1921, se voit rattachée au « fantastique », genre qui s’est étendu depuis le XIXe siècle pour englober au début du XXe siècle divers romans qu’on classerait de nos jours en fantasy, en science-fiction ou même parmi les romans préhistoriques.
La troisième édition, en 1924, est celle que les éditions Callidor ont prise pour base, avec ses gravures de Victor Prouvé qui semblent issues d’un croisement entre des sculptures de la Renaissance et des images de film d’action. Puis, c’est l’éclipse éditoriale complète, jusqu’au moment où le roman émerge en 2013 de l’autre côté de l’Atlantique, traduit en anglais par l’auteur britannique Brian Stableford et publié chez Black Coat Press, acccompagné par plusieurs nouvelles du même auteur. Au moment où j’écris, on ne trouve encore aucune version numérisée de ce roman : rien sur Gallica, sur l’Internet Archive, sur Wikisource ou sur le projet Gutenberg. La ou les personnes à remercier pour cette redécouverte ont dû mettre la main sur un exemplaire papier qui dormait quelque part dans une bibliothèque, ou sur une mention du roman dans une encyclopédie des littératures de l’imaginaire. Voilà en tout cas un livre dont les éditions successives forment en elles-mêmes une histoire à rebondissements, et on peut remercier tant Black Coat Press que Callidor d’avoir tiré ce livre de l’oubli au profit d’un large public.

Entre Homère, Rosny Aîné et Kipling

Les Centaures se déroule dans une Préhistoire alternative, un âge quaternaire où l’on croise encore quelques mammouths et des ours géants. Mais dans cette autre Préhistoire, la Terre a été peuplée, avant les humains, par plusieurs peuples hybrides intelligents : les centaures, les tritons et les sirènes, les satyres. Pratiquement dépourvus de technologie, ces trois peuples sont en revanche dotés d’une histoire longue et d’une riche culture orale, gardée en mémoire par des équivalents des aèdes grecs antiques. Les différentes espèces vivantes se comprennent entre elles, au moins par empathie. Les espèces animales portent chacune un nom propre (comme Lull le lièvre ou Kahar le cheval, par exemple). Seule espèce animale intelligente dotée de six membres, les Centaures, par leur force et leur bonne organisation, ont acquis le statut d’animaux-rois et ont interdit tout meurtre aux carnivores, cantonnés de force au statut de charognards. Seule une espèce reste en marge de l’ordre du monde : les Écorchés, qui pullulent en dépit de leur faiblesse physique, ne respectent pas la nature qui les entoure et trahissent tous leurs serments. Ces parias, que les autres peuples méprisent et sous-estiment, ce sont les premiers humains.
Voilà donc un univers qui, par son aspect préhistorique, peut faire penser à certains romans des frères J.-H. Rosny, une veine que l’un d’eux, sous le nom de Rosny Aîné, continue à approfondir à peu près à la même époque que Lichtenberger avec, en 1911, La Guerre du feu. Mais l’univers du roman de Lichtenberger, dominé par les animaux plutôt que par les humains, rappelle bien plutôt Rudyard Kipling et son Livre de la Jungle, que Lichtenberger avait lu et qui l’a profondément influencé, que ce soit dans la grandeur épique de son style ou dans ses personnages solennels pétris de force et de mâle dignité comme l’est Klévorak, le chef des centaures. Kipling et Lichtenberger ont cependant des sources antiques communes, à commencer par l’Iliade et l’Odyssée. Bien que l’Odyssée soit plus riche en surnaturel, c’est avant tout l’Iliade qui me vient en tête comme inspiration antique principale, car la société des centaures, dominée par des mâles préoccupés de combats, fait quelquefois penser aux guerriers achéens rivalisant de courage et de fierté.

Une aventure venue du fond des âges…

Un premier aspect du roman qui m’a conquis dès les premiers paragraphes, c’est sa langue travaillée, qu’on pourrait dire à juste titre ciselée tant les personnages ont des allures de sculptures vivantes. Disons-le enfin : avec son vocabulaire luxuriant, ses descriptions à la fois riches et bien proportionnées pour ne pas devenir envahissantes, son art de donner à percevoir aux cinq sens en imagination mais aussi son sens du mouvement, son récit bien rythmé, son souffle épique extraordinaire et la profondeur déjà joliment détaillée et cohérente de son univers, Lichtenberger a des leçons à donner à n’importe quel auteur de fantasy actuel. Il apparaît même original, car peu de livres de fantasy ont mis les centaures au premier plan de leur histoire. Lichtenberger le fait avec une maestria incontestable : il imagine les postures et les gestes routiniers de ces créatures imaginaires comme s’il avait pu les observer de ses yeux, récupère au besoin ici ou là le vocabulaire équestre sans en abuser, donne à découvrir par petites touches les lois de la société centaure, les modes de vie et les mentalités des autres peuples. On a tout de suite l’impression d’une fenêtre ouverte sur une autre époque, un monde possible lointain, exotique et farouche, étrangement familier mais qui regorge de détails surprenants.
Le style de Lichtenberger est un régal. Chaque paragraphe forme comme un tableau vivant aux couleurs intenses, aux mille touches délicates, mû par des lignes de force appliquées à coups de brosse vigoureux. En lisant ce roman, j’avais l’impression de regarder un classique du film d’aventure un peu ancien, avec un écran large et des couleurs en Technicolor. J’ai d’ailleurs tout de suite rêvé à ce que pourrait donner une adaptation en film, mais je crois qu’elle serait moins riche que le roman en matière de perceptions sensorielles. Une fête aquatique au château de Versailles où les statues prendraient vie pour venir parader parmi les visiteurs serait plus proche des sensations que l’on ressent à la lecture des Centaures.
Cette « patine » stylistique  nourrie de références à l’antique donne à l’histoire son allure d’ancienneté. La vivacité de l’univers du roman est renforcée par l’évocation omniprésente des paysages naturels : une nature sauvage qui semble immobile, mais où en réalité des forces plus ou moins invisibles sont à l’œuvre et préparent des évolutions lentes ou brutales. C’est un monde en transition, où certaines espèces vont disparaître au profit d’autres. L’auteur nous donne à voir ou plutôt à sentir ces changements en sous-main, que les centaures eux-mêmes ne comprennent pas toujours, ou ne veulent pas comprendre.
L’ancienneté du roman, à nos yeux de lecteurs du XXIe siècle, vient encore redoubler l’exotisme de l’univers en lui ajoutant un vernis de suranné. L’ancrage profond du livre dans la mythologie gréco-romaine rend possible de le rattacher à toute une tradition d’arts académiques, en particulier aux courants parnassien (Les Trophées d’Heredia qui a consacré plusieurs sonnets aux centaures, ou bien les poèmes de Leconte de Lisle, par ailleurs traducteur d’Homère) ou néo-classique en général (les peintures de centaures sur le mode pastoral) ou encore symboliste (les tableaux de Gustave Moreau, par exemple). Le roman peut être lu comme une variation plus élaborée sur le thème de la fin de l’âge d’or, qui aboutit au remplacement des créatures mythologiques par une humanité en proie à la corruption.
Sur le plan des sciences naturelles, on soupçonne au détour de telle ou telle page que Lichtenberger est tributaire de conceptions aujourd’hui dépassées de l’histoire du monde et de l’évolution des espèces (le déclin des trois peuples hybrides est dû en filigrane à une forme d’affaiblissement physique inéluctable ou de décadence). Mais cela ne devient jamais gênant à la lecture. Au contraire : ces puissances qui agissent à l’insu des personnages, hors d’eux et en eux, entretiennent l’aura énigmatique de l’univers du roman et ajoutent au caractère tragique de l’intrigue.
Du côté de l’imaginaire, je n’ai pas pu m’empêcher de penser au dessin animé de Disney Fantasia, qui, quoique plus récent d’une grosse trentaine d’années, mettait en scène des centaures et des divinités gréco-romaines pour accompagner la Symphonie pastorale de Beethoven. Je dois tout de même préciser immédiatement que le roman de Lichtenberger a infiniment mieux vieilli que cette séquence animée très kitsch !
La partie du roman qui a le moins bien supporté le passage du temps n’est autre, finalement, que la brève préface de l’auteur. Après un début aux allures de cosmogonie joliment imagée, l’auteur enfile des considérations sur la fidélité à la race qui ne peuvent que mettre mal à l’aise de nos jours, mais dont on aurait heureusement tort de s’inquiéter dans ce cas précis : Les Centaures ne contient aucun propos ouvertement raciste, sexiste ou colonialiste, ce qui fait qu’il reste on ne peut plus lisible, plus même que certains romans de Jules Verne !

… et une étonnante modernité

Il y a mieux : Les Centaures peut se vanter de mettre en scène plusieurs personnages féminins bien développés, alors que bien d’autres précurseurs de la fantasy, des deux côtés de l’Atlantique, ne pourraient pas en dire autant ! Kadilda la centauresse, fille du chef Klévorak, refuse de s’unir à un centaure comme les autres femelles nubiles de son âge, et elle délaisse la compagnie des siens pour explorer la nature, au point qu’elle va rencontrer un humain. Il n’aurait pas fallu grand-chose de moins pour que Kadilda reste un personnage parfaitement niais et passif : une intrigue amoureuse plus convenue, un caractère plus doux, un esprit d’initiative moins développé… mais voilà, si Kadilda reste quelque peu naïve, elle ne se résume pas à ce trait de caractère et fait preuve de curiosité et d’intelligence, un peu à la façon de la petite sirène dans le dessin animé des studios Disney.
À ce personnage principal féminin, on peut ajouter que chaque peuple comprend des femelles parfois élevées à des dignités importantes, comme Pittina l’ancienne, qui est la mémoire vivante des centaures.
La réflexion du roman sur les rapports entre un peuple intelligent et son environnement naturel est un autre aspect qui frappe par son actualité au début du XXIe siècle. Les centaures, ces animaux-rois qui n’ont pas de technologie mais qui ont imposé leur morale à la nature entière en interdisant le meurtre entre animaux, correspondent à un certain idéal humaniste : nous ne sommes pas si loin du végétarisme et du véganisme. Les satyres, quant à eux, sont purement opportunistes et pas toujours fiables : leur lubricité est peinte crûment, ce qui donne lieu à une scène horrible mais sans complaisance vers le premier tiers du livre. Mais ce sont les humains qui en prennent pour leur grade dans Les Centaures : le portrait qui est fait d’eux est à peu près unilatéralement négatif. Il cheville le roman dans une misanthropie pessimiste qui dément à son dénouement tout caractère de triomphe (et le préserve d’une quelconque exaltation de l’eugénisme).
Sous cet aspect, Les Centaures m’a rappelé l’univers des romans de Thomas Burnett Swann comme la Trilogie du Minotaure, la Trilogie du Latium ou How Are the Mighty Fallen, parus dans les années 1970. Chez Swann aussi, des créatures et des peuples mythologiques pacifiques se trouvent en mauvaise posture face à une humanité conquérante, belliqueuse et moralement condamnable, le tout dans un cadre pastoral et une ambiance qui font penser à une fin de l’âge d’or. Chez Swann, cette fin de l’âge d’or pressent de manière plus générale une disparition des dieux. Mais Swann se réclame du bucolique plutôt que de l’épique et il décrit des aventures individuelles plutôt que des destins collectifs comme le fait Lichtenberger. On pourrait aussi penser au pessimisme du récent L’Homme qui savait la langue des serpents, de l’Estonien Andrus Kivirähk, plus proche de Lichtenberger par son approche de la violence, mais différent par son humour et son ancrage dans une histoire et une géographie précises. Les centaures de Lichtenberger, eux, évoluent dans des paysages encore innommés et qu’aucun détail n’aide à reconnaître à coup sûr (peut-être le Proche-Orient et l’Hellespont, peut-être l’Italie et la Sicile ?).

Un travail d’édition impeccable

Au cas où vous ne l’auriez pas compris : Les Centaures est à mes yeux une excellente redécouverte. Il concilie l’amour du récit d’aventure grandiose avec un soin merveilleux apporté au style, le tout sous-tendu par une réflexion toujours d’actualité sur les relations entre une espèce intelligente et la nature. Avant de vous laisser, je dois souligner la très grande qualité du travail d’édition effectué par Callidor.
Commençons par les bases : l’orthographe et la typographie. À l’heure où trop d’éditeurs misent tout sur des couvertures et des mises en pages affriolantes, mais ne rougissent pas de commercialiser des romans truffés de coquilles voire de fautes de langue (comme Mnémos avec Le Bâtard de Kosigan de Fabien Cerutti) ou des recueils de nouvelles sans table des matières (comme les Moutons électriques avec Le Sentiment du fer de Jean-Philippe Jaworski dans la collection Helios, mais on pourrait multiplier les exemples dans les deux cas), les éditions Callidor, aidées certes en partie par l’existence de plusieurs éditions antérieures, livrent un texte parfait, y compris dans ses différentes annexes.
Des annexes ? Mais oui : pas de texte nu comme c’est trop souvent le cas, nous avons ici droit à une préface de l’éditeur ainsi qu’à la traduction de la postface de Brian Stableford tirée de la réédition américaine de Black Coat Press. Ces deux annexes, où j’ai puisé une bonne partie des informations que je vous ai données au début de cet avis, replacent l’auteur, le roman et l’illustrateur dans leur contexte, et achèvent ainsi de combler une lacune dans l’histoire des débuts de la fantasy en France. C’est un travail important que je ne peux qu’admirer, saluer et encourager.
Outre le texte du roman, les éditions Callidor ont réédité les illustrations réalisées par Victor Prouvé pour la réédition de 1924. À défaut de montrer toujours un sens du détail impeccable (ce qui n’était pas leur but, de toute façon), ces illustrations ont l’avantage de rendre la vigueur des scènes du roman de Lichtenberger et d’expliciter son ancrage dans une tradition iconographique néo-classique.
La mise en page du livre est claire sans devenir vide, la couverture à rabats est solide, le moyen format commode et le papier d’un bon grammage. Le seul défaut de cette édition, si c’en est un, est son poids un peu élevé pour pouvoir la trimballer dans un sac quand on est déjà chargé ! On pourra apprécier diversement les choix graphiques propres à la collection « L’âge d’or de la fantasy » : en ce qui me concerne, je les trouve à la fois sobres et élégants, à la pointe de ce qui se fait en matière de « French touch » éditoriale et rafraîchissantes à côté des couvertures criardes et des illustrations pompier lourdement photoshopées de certaines collections actuelles (Milady et Robert Laffont, je pense à vous…).

Bref, Les Centaures est un classique oublié que les éditions Callidor ont su aider à faire réémerger de l’histoire littéraire française pour le plus grand profit des amoureux de l’imaginaire. Je ne peux donc que vous inviter chaleureusement à vous y plonger : c’est un voyage que vous ne devriez pas regretter !

J’ai d’abord posté ce billet sur le forum Le Coin des lecteurs le 26 février 2018 avant de le reposter ici.


Jules Verne, « Voyage au centre de la Terre »

27 août 2012

Avant-propos salutaire (le 14 déc. 2012) : Ce message est l’un des plus consultés de ce blog. Je m’en réjouis, parce que c’est un très beau roman et que je suis content que ce billet permette à d’autres gens de le (re)découvrir ou d’en prolonger la lecture. Toutefois, devant les intitulés de certaines recherches aboutissant à cette page, j’éprouve le besoin de rappeler, au cas où, que, si vous êtes élève dans le secondaire et que vous cherchez des informations sur ce roman, par exemple dans la perspective d’un devoir, ledit devoir ne doit pas recopier textuellement des passages de cette page, ni y pomper allègrement des analyses que votre cerveau devrait normalement se charger de faire tout seul comme un grand afin de se muscler les neurones, ce qui reste le but premier de vos études. Voilà. Histoire que des professeurs navrés ne viennent pas m’injurier après…

***

Voyage au centre de la Terre est un livre que j’ai lu dans mon enfance et l’un des rares romans que j’éprouve régulièrement le besoin de relire. Il n’est pas bien long, et, en ce qui me concerne, il n’a rien perdu de sa puissance évocatrice. Présentation pour ceux qui ne connaissent pas (ou qui connaissent déjà mais ont quand même envie d’en entendre parler).

L’histoire

Nous sommes en Allemagne, en 1863. Otto Lidenbrock est un éminent minéralogiste qui vit à Hambourg en compagnie de son neveu Axel, de sa pupille Graüben et d’une cuisinière qu’il terrorise encore plus que les deux précédents. Car Lidenbrock est un immense savant, mais aussi un homme impatient, colérique et quelque peu excentrique. Ce soir-là, il rentre chez lui en brandissant un manuscrit en runes d’une saga islandaise médiévale de Snorri Sturluson, qu’il vient de dénicher chez un marchand. Axel, qui est le narrateur de l’histoire, reste peu sensible au charme du vieux grimoire, jusqu’au moment où s’en échappe un parchemin contenant un texte codé. Lidenbrock entreprend aussitôt de le déchiffrer, aidé bon gré mal gré par son neveu. C’est un texte d’Arne Saknussemm, fameux alchimiste islandais du XVIe siècle, qui affirme avoir réussi à atteindre le centre de la Terre en descendant dans l’un des cratères d’un volcan éteint d’Islande, le Sneffels.

Non seulement Otto Lidenbrock le croit, mais il est bien déterminé à suivre les traces de son prédécesseur ! Et malgré toutes les objections scientifiques du neveu, voilà Axel arraché à ses fiançailles promises et embarqué malgré lui dans un voyage qui tient de la folie : une expédition pour rejoindre d’abord l’Islande, et ensuite les profondeurs extrêmes du globe terrestre. Lidenbrock est un excentrique, mais un savant et un homme organisé : il rassemble avec soin et rapidité l’équipement nécessaire à son voyage, en recourant au dernier cri de la technologie de l’époque, et se fait recommander un guide islandais fiable, l’impassible Hans. Après un premier court voyage jusqu’au Sneffels, les trois hommes entreprennent la descente et s’aventurent peu à peu vers les entrailles de la Terre, dans un monde minéral, mais qui se révèle bientôt ne pas être uniquement minéral.

À mesure que l’expérience bat en brèche les théories scientifiques et que s’accumulent les découvertes surprenantes, plus bas et toujours plus bas, Axel est gagné par l’enthousiasme de son oncle, mais sans pouvoir s’ôter de l’esprit ses inquiétudes croissantes : jusqu’où iront-ils ainsi ? Ont-ils la moindre chance de regagner un jour la surface ?

Mon avis

Paru dans sa première version en 1864 puis légèrement augmenté en 1867, Voyage au centre de la Terre est l’un des tout premiers Voyages extraordinaires publiés par Jules Verne chez Hetzel : c’est le troisième après Cinq semaines en ballon et Les Aventures du capitaine Hatteras. C’est l’un de ses romans que je connaisse qui comporte le moins de personnages, comme Autour de la Lune et à peu près pour les mêmes raisons : le principe même de l’expédition consiste à explorer un milieu a priori dépourvu de toute vie. Ce n’est pas entièrement vrai ici, mais je me garderai bien de révéler pourquoi si vous n’avez pas lu le livre, car le roman repose avant tout sur le plaisir de la découverte.

Le lecteur est emmené en même temps qu’Axel, toujours plus loin et plus bas, et c’est un vertige grisant que de suivre cette expédition folle jusqu’aux tréfonds de la Terre en se demandant ce qu’elle va trouver ensuite et comment les personnages vont s’en sortir. Le postulat du roman a d’autant mieux vieilli qu’aujourd’hui encore, les profondeurs de la Terre demeurent largement inexplorées, et même si on sait mieux à quoi elles pourraient ou non ressembler, personne n’est encore jamais allé aussi profond !

Des personnages rares mais hauts en couleurs

Les quelques personnages du roman sont aussi marquants qu’ils sont peu nombreux. Otto Lidenbrock est une mémorable figure du savant dix-neuviémiste, un puits de science, exalté, enthousiaste. C’est lui qui remplit la fonction pédagogique assignée aux romans de Jules Verne : faire découvrir aux jeunes lecteurs les dernières avancées des sciences, en l’occurrence la géologie, mais aussi (au début du roman) les langues étrangères, anciennes et actuelles, et (plus tard) la paléontologie. C’est un amoureux des livres et un polyglotte, capable de discuter dans toutes sortes de langues, y compris en latin au besoin !

Mais Lidenbrock rejoint aussi en partie l’archétype du savant fou, ignorant les passions humaines habituelles, maladroit dans certaines circonstances évidentes de la vie (on voit à cette occasion que certains traits de la figure du nerd ou du geek sont plus anciens qu’on ne le croit), mais aussi impatient et irascible, au point de paraître presque inhumain par moments. Mais il est porté par sa soif de découvertes et de savoir, et personne, ni les autres personnages, ni (à mon avis) les lecteurs, ne peut résister à son exaltation communicative.

Axel contrebalance harmonieusement le caractère de son oncle en constituant un personnage de jeune homme auquel le lecteur-cible typique des éditions Hetzel devait naturellement pouvoir s’identifier : un jeune homme déjà bien éduqué, doté d’une culture générale en sciences expérimentales (Lidenbrock lui a transmis sa passion pour la minéralogie) mais aussi en lettres (Axel a visiblement lu et retenu ses classiques latins), et doté d’un tempérament plus calme, enclin à la rêverie et à un certain romantisme. C’est aussi le plus impressionnable de l’expédition et celui qui garde le plus les pieds sur terre, ce qui en fait un narrateur idéal pour communiquer au lecteur toutes sortes d’émotions.

Le troisième membre de l’expédition, Hans, est un archétype de serviteur typique des romans de Jules Verne. Entièrement conditionné par les quelques traits qu’on prêtait à l’époque au « caractère national » des Islandais, il est impassible jusqu’à la caricature. Et en tant que guide, il est à peu près infaillible. Il ressemble à un personnage-prétexte, surtout présent pour assurer tout l’aspect logistique et matériel et résoudre commodément quelques obstacles. Mais c’est certes un personnage impressionnant, plus proche de Lidenbrock que d’Axel par tout ce qu’il a d’inhumain…

Et c’est à peu près tout, hormis quelques figures de collègues et d’hôtes croisés au début du roman. Tout cela est bien masculin, et la pauvre Graüben, fiancée qu’Axel doit laisser derrière lui, n’existe pas beaucoup (mais le peu qu’elle fait est à son honneur). L’avantage, avec un tel sujet, c’est qu’on subit finalement assez peu de stéréotypes datés, que ce soit sur les femmes, les étrangers ou d’autres sujets de ce genre, ce qui permet au roman de mieux vieillir.

La descente. Gravure d’Edouard Riou pour l’édition de 1867.

L’habileté de Verne : un mélange bien ficelé d’aventure et de vulgarisation

Peu de personnages, donc, et une intrigue limpide, linéaire, qui ne perd pas son temps. Certes, les plus pressés devront prendre leur mal en patience pendant la résolution de l’énigme de Saknussemm et pendant le voyage jusqu’au Sneffels, mais il faut donner son temps à ce qui prétend après tout être une approche réaliste d’une expédition vers les profondeurs de la Terre : même un Lidenbrock ne fait pas les choses à la va-vite. Les amoureux de l’Islande tiqueront peut-être devant le tableau qui en est donné, gris et désolé au point d’en devenir déjà presque fantastique. Mais ces premières péripéties ne prennent qu’assez peu de pages, et très vite l’expédition entame sa descente.

Et c’est là que Verne se révèle un écrivain de roman d’aventure habile, car il arrive à rendre réaliste et surtout sensible chacune des péripéties du voyage, qu’il organise en un crescendo soigné. L’imagination prend peu à peu le pas sur la spéculation scientifique rigoureuse, et les angoisses du voyage dues aux péripéties matérielles laissent peu à peu la place à des éléments qui flirtent avec le fantastique, bien que tout soit imaginé à partir des découvertes scientifiques récentes de l’époque.

Pour compléter l’atmosphère du roman, je ne peux pas ne pas parler des gravures qui vont avec. Dues à Édouard Riou, elles confèrent son cachet particulier à l’univers de Verne et sont devenues pour moi indissociables du texte lui-même : j’ai commencé à feuilleter ces livres quand j’étais tout petit et qu’il était plus facile de commencer par regarder les illustrations… Si Verne parvient à évoquer avec habileté une inquiétude et un fantastique croissants, ces gravures en noir et blanc pleines de rochers et de clairs-obscurs complètent à merveille la plongée dans l’expédition Lidenbrock.

Dernière qualité du roman, qui a plus ou moins bien vieilli : le mariage entre vulgarisation scientifique et distraction est parfait. Certes, les connaissances scientifiques sur lesquelles se fondait Verne sont à présent obsolètes en bonne partie (que ce soient les théories sur la composition du globe terrestre ou celles portant sur l’histoire des espèces et sur les premiers hommes). Mais l’ensemble fonctionne toujours aussi bien pour ce qui est d’intéresser les lecteurs à tel ou tel domaine scientifique, et vous sortirez sûrement du roman avec l’envie de mettre à jour vos connaissances en géologie ou en paléontologie !

Sans révéler la fin du roman, elle m’a beaucoup plu parce qu’elle ménage la possibilité de nombreuses suites ou développements nouveaux, ce qui donne envie d’en lire, d’en écrire, ou d’en jouer.

Un détail utile

Comme tous les livres un peu anciens, Voyage au centre de la Terre est tombé dans le domaine public et est donc disponible sur Internet gratuitement, par exemple ici sur Wikisource (où vous pouvez aussi admirer les gravures).

Si vous avez aimé, allez donc voir…

Les films adaptés du roman ?

Bof. Aucun ne respecte bien l’intrigue du roman, en dehors du thème global, et je ne crois pas me souvenir qu’ils fassent l’effort de diffuser des connaissances scientifiques au passage. J’ai vu l’adaptation de Henri Levin, celle de 1959, qui, prise en soi, n’est pas un mauvais film d’aventure, mais c’était il y a longtemps et je ne sais pas si elle a bien vieilli. Les adaptations récentes par Eric Brevig puis Brad Peyton, en 2008 et 2012, avaient des affiches tellement tape-à-l’œil, déjà kitsch et sans le moindre rapport avec le livre qu’elles m’ont surtout donné envie de fuir.

– D’autres romans, à peu près du même genre, à peu près à la même époque ?

Eh bien, d’autres Jules Verne, pour commencer. Tenez, Les Indes noires, par exemple (qui se trouve dans le même tome de l’édition en Intégrales Hachette où j’ai relu le roman) : en voilà un qui n’est pas très connu, mais qui se passe aussi sous terre, même si avec un postulat moins spectaculaire (juste une mine de charbon un peu particulière).

Et à part Jules Verne ? Il y a Conan Doyle : Le Monde perdu met en scène un personnage de savant qui est un peu Lidenbrock en pire, l’insupportable professeur Challenger. C’est un pur roman d’aventure, sans la volonté de vulgarisation scientifique propre aux Voyages extraordinaires, mais c’est un bon classique. Et saviez-vous que Doyle a écrit d’autres aventures du professeur Challenger après Le Monde perdu ? Ce sont de courts romans ou des nouvelles, qu’on peut trouver en français dans des éditions du type Omnibus ou « Bouquins » Robert Laffont par exemple. Le cinquième et dernier de ces textes est une nouvelle intitulée Quand la Terre hurla, dont le titre dit assez l’aspect « géologique » et dont l’enjeu n’est pas moins spectaculaire que celui du roman de Verne.

Et à part Doyle ? Il y a Edgar Rice Burroughs, avec son cycle de Pellucidar, qui décrit un monde souterrain, là encore trouvable en français dans des intégrales du genre Omnibus ou « Bouquins » Robert Laffont. Mais ça tient plus de la fantasy et je ne l’ai pas encore lu, donc je ne sais pas ce que ça vaut.

Pour d’autres voyages de ce genre, vous pouvez mettre le nez dans le Dictionnaire des lieux imaginaires d’Alberto Manguel, chez Actes Sud, qui a visité les endroits cités ci-dessus et vous en fournit un guide touristique. Mais attention, ce livre peut vous gâcher la surprise de la découverte de pas mal de romans !

Est-ce qu’il n’y a pas un roman récent qui referait en gros la même chose que Verne, mais avec les connaissances scientifiques actuelles ?

Bonne question. Je ne sais pas ! Je sais que des auteurs anglo-saxons comme Michael Crichton ont été des spécialistes en matière de romans à suspense basés sur des problématiques scientifiques récentes, mais je ne sais pas si ce domaine en particulier a inspiré des auteurs récents. Si quelqu’un a une idée, je suis preneur !

Pourquoi pas des séries télévisées sur ce thème ?

Sur le thème des profondeurs de la Terre, mais dans le genre « science-fiction avec humour british« , il y a quelques épisodes récents de la série Doctor Who qui ont fait des choses amusantes : Le Mariage de Noël (The Runaway Bride, première diffusion en décembre 2006), qui est l’épisode de Noël de la saison 3 de la nouvelle série (avec David Tennant en Dixième Docteur), mais surtout le double épisode La Révolte des Intra-terrestres (The Hungry Earth et Cold Blood), deux épisodes de la saison 5 diffusés en 2010 (avec Matt Smith en Onzième Docteur). Pas transcendants mais agréables et pas mal ficelés, surtout les deux derniers.

Et si on jouait dans l’univers de ce roman ?

Il y a un jeu vidéo adapté du roman (Frogwares/Micro Application, 2003) qui imagine une suite au roman, mais je ne sais pas ce qu’il vaut ; les critiques ont l’air pas mauvaises, mais moyennes.

Non, ce qui m’a fait ajouter ce paragraphe, c’est que ce roman me fait terriblement penser aux univers du jeu de rôle (papier) L’Appel de Cthulhu. Certes, le roman de Verne n’est pas un roman d’horreur, mais certaines séquences relèvent du fantastique, et les personnages sont des  Investigateurs typiques, savants, polyglottes, pas effrayés par les vieux livres ou par les pays lointains, plus enclins à utiliser leur cerveau que leurs armes, et prêts à se lancer dans des découvertes qui remettent toute l’histoire de l’humanité en question. Il ne faudrait que quelques bricolages et un peu d’imagination pour inventer un scénario de L’Appel de Cthulhu à partir du roman, soit en le rapprochant des univers de H. P. Lovecraft dont le jeu est l’adaptation au départ, soit en utilisant le jeu comme support pour imaginer un scénario d’aventure au XIXe siècle (ou dans un cadre plus récent !).

L’autre possibilité évidente, c’est un genre dont Jules Verne est l’une des grandes références : le steampunk, avec ses univers alternatifs inspirés par le XIXe siècle et bardés de technologies à la vapeur et à l’électricité (quand la magie ou le paranormal ne viennent pas s’en mêler d’une façon ou d’une autre).

Le seul jeu de rôle que je connaisse qui adapte directement les romans de Jules Verne, c’est Aventures extraordinaires & machinations infernales (ce lien et les suivants mènent au GROG, une excellente base de données francophone de jeux de rôle), un supplément pour Simulacres publié par Descartes éditeur en 1990 ; mais il doit être difficile à trouver aujourd’hui. EDIT : en 2019, deux autres jeux de rôle adaptant d’assez près l’univers des romans de Verne sont annoncés : Nautilus du studio Deadcrows, où les personnages jouent les héritiers du capitaine Nemo, avec un système de jeu qui a l’air très accessible (et des illustrations de Didier Graffet), et Verne et associés, 1913, un jeu du studio09 développant un univers uchronique peuplé par les personnages, factions et machines de Verne dans un début de XXe siècle alternatif.

Les jeux de rôle originaux steampunk ne manquent pas, mais ils sont moins proches du monde réel que L’Appel de Cthulhu et demanderont donc plus de bricolage. Si cela vous intéresse quand même, voyez par exemple Ecryme de Mathieu Gaborit et Guillaume Vincent, ou Château Falkenstein, qui contient de la vapeur et un Jules Verne Ministre des Sciences en France, mais aussi des dragons et des elfes ; plus générique, un supplément de système générique comme GURPS Steampunk peut fournir une boîte à outils utile.