Virgile, « L’Énéide »

23 novembre 2012

Ceci est une présentation d’un grand classique. Si vous n’y connaissez rien, restez, c’est fait pour !

Présentation de l’intrigue

La guerre de Troie s’est terminée avec la prise de la ville par les Achéens grâce à la ruse du cheval de bois. Les Achéens se répandent dans Ilion pendant la nuit, menés par Ulysse, Diomède et Néoptolème, le brutal fils d’Achille. La lignée de Priam s’éteint, les héros troyens sont massacrés, tous les héritiers du trône tués, les femmes sont emmenées en esclavage. La grandeur de Troie est anéantie… complètement ? Non, car une poignée de survivants, menée par le prince troyen Énée, fils d’Anchise et de la déesse Vénus, parvient à échapper au massacre et prend la mer en quête d’un pays où fonder une nouvelle Troie. Les destins sont de leur côté, et ils bénéficient de la protection de Vénus, mais ils sont poursuivis par la haine de Junon, qui a toujours détesté Troie.

La nouvelle Troie dont rêvent Énée et ses compagnons, c’est en Italie qu’ils vont la fonder, et les descendants d’Énée et de son fils Ascagne deviendront les fondateurs de Rome.

L’épopée commence lorsque la flotte d’Énée parvient aux rives de Carthage, où la reine Didon accueille favorablement les derniers Troyens et presse Énée de lui raconter son histoire. Il relate alors la prise de Troie et le long voyage qui l’a mené jusque là. Didon est très bien disposée envers Énée… un peu trop bien pour son propre bien. La séparation entre Énée et Didon devient l’origine lointaine de la haine tenace entre la future Rome et le puissant royaume de Carthage. Énée doit alors poursuivre son voyage incertain.

Mais lorsqu’il parvient finalement en Italie, Énée est loin d’être au bout de ses peines : il doit se faire accepter des populations locales, alors que Junon fait tout pour semer la discorde entre les Troyens et les Rutules, le peuple belliqueux mené par le farouche chef de guerre Turnus. La guerre est bientôt inévitable… Il n’est pas facile de fonder Rome !

Mon avis

Difficile de parler objectivement de cette épopée, qui est l’une de mes œuvres classiques préférées ! Je suis tombé dedans tout petit, grâce aux Contes et récits tirés de l’Énéide (alors édités dans la collection Pocket), qui sont un bon moyen de faire découvrir l’histoire aux plus jeunes ou à tous ceux que l’épopée elle-même intimide un peu. Par la suite, j’ai lu l’œuvre elle-même en traduction et j’ai eu l’occasion de travailler dessus en classe. Mais vraiment, je pense qu’il n’y a pas besoin d’un cours pour se plonger dans l’Énéide : une bonne édition avec quelques notes suffit (pour comprendre les principales allusions aux peuples ou les noms alternatifs des dieux).

Si vous avez aimé l’Iliade et l’Odyssée d’Homère, ou au moins l’une des deux, vous ne pourrez qu’aimer l’Énéide.

D’abord parce que l’Énéide prend la suite directe de ces deux épopées, et qu’Énée raconte enfin la chute de Troie, qui n’est pas décrite en détail chez Homère.

Ensuite, on dit souvent que l’Énéide est une Odyssée suivie d’une Iliade : toute la première moitié décrit le voyage d’Énée depuis Troie jusqu’en Italie, tandis que la seconde moitié raconte la façon dont il fonde sa ville et doit la protéger contre les menées de Junon et des Rutules. La partie « voyage » comprend plusieurs épisodes merveilleux proches de ce qu’on trouve dans les voyages d’Ulysse, mais chaque fois avec des variations et des innovations. La seconde moitié contient aussi quelques éléments merveilleux, mais plus discrets, qui prennent plutôt la forme de présages ou de miracles ponctuels accomplis par les dieux.

Le grand intérêt de l’Énéide par rapport à l’Iliade et à l’Odyssée, c’est que c’est un univers à mi chemin entre la mythologie et l’histoire. On sort du cycle de la guerre de Troie, il y a les dieux, des créatures merveilleuses, des oracles, etc. et en même temps tout ce que fait Énée pose les bases de l’histoire antique réelle, celle de l’empire romain et de ses rivalités avec les empires voisins (typiquement Carthage).

Évidemment, cela tient au contexte dans lequel l’Énéide a été composée : c’est une « commande » d’Auguste, le premier empereur romain (à la fin du Ier siècle av. J.-C.), et toute l’épopée exalte la grandeur de Rome et la venue future de l’empereur. Il faut prendre cela avec recul : Rome avait évidemment tout intérêt à se présenter comme l’héritière directe de Troie (pourquoi de Troie et pas des Grecs ? parce que les Troyens ont toujours eu meilleure réputation dans l’histoire : chez Homère, le Troyen Hector est le héros « civilisé » par excellence, par opposition à Achille, qui est peut-être un héros mais qui est aussi une brute). Vous pourrez trouver plus d’informations là-dessus sur Wikipédia, ou dans un manuel de littérature latine, ou dans n’importe quelle bonne édition de l’Énéide.

La collection « Contes et légendes » est une vieille collection jeunesse et une valeur sûre pour une première plongée dans l’univers de la mythologie classique – et dans les autres mythologies du monde aussi.

Quelle traduction ?

La langue de Virgile est une langue poétique – forcément – qui s’inspire d’Homère et des autres épopées composées plus tard (à l’époque alexandrine), mais a sa saveur propre. On peut aimer ou non : l’essentiel est de trouver une traduction qui vous paraisse accessible. Comme souvent, il y a pas mal de traductions en prose (comme pour Homère), mais il en existe aussi en vers. Je ne connais pas très bien quelles traductions circulent actuellement, mais ça vaut le coup d’en comparer plusieurs pour prendre celle qui vous plaît le mieux.

L’Énéide est très facile à trouver en poche, il en existe des éditions chez à peu près tous les grands éditeurs de classiques : Folio, Livre de poche, GF… attention à ne pas confondre avec des éditions abrégées ou des recueils d’extraits.La traduction dans laquelle j’ai découvert l’épopée était celle de Jacques Perret, réalisée pour la Collection des universités de France (aux Belles Lettres, la collection des éditions scientifiques de référence des textes antiques) et rééditée chez Gallimard en Folio.

Parmi les traductions que je ne connais pas, ou beaucoup moins bien : en GF, il y a la traduction de Maurice Rat, et aussi une traduction de Philippe Heuzé chez Ellipses. Dans le genre « beaux livres très chers », il y a la traduction de Marc Chouet pour l’édition en deux gros volumes illustrés de tableaux classiques chez Diane de Selliers (mais à moins d’avoir des genoux en bronze ou un lutrin du même matériau à portée de la main, ça ne doit pas être très facile de le lire vraiment).

Une traduction plus connue est celle de Pierre Klossowski (parue chez Gallimard en 1964 selon Wikipédia) : une traduction audacieuse, qui se modèle sur la syntaxe latine et emploie mots anciens, mots récents pris dans des sens peu connus, etc. Si c’est bien celle que je me souviens d’avoir eu un peu en main, ce n’est sans doute pas la meilleure traduction pour qui découvre complètement Virgile, mais, quand on connaît déjà un peu l’épopée, c’est une œuvre de traduction vraiment intéressante (quoi qu’on pense de la démarche et de son degré de réussite), un peu comme la traduction de Pindare par Jean-Paul Savignac chez La Différence.

Il vient de paraître (en novembre 2012) une nouvelle traduction par l’antiquisant et historien Paul Veyne (auteur d’ouvrage importants sur la littérature et l’histoire antiques, dont L’élégie érotique romaine, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? ou L’empire gréco-romain), éditée chez Albin Michel en grand format. C’est une traduction en prose qui se veut manifestement accessible à un large public ; elle est fondée sur le texte latin de l’édition de la Collection des universités de France, et, avec un traducteur pareil, elle doit être fiable. Elle est précédée d’une courte préface de Paul Veyne et accompagnée de notes par Hélène Monsacré. Inconvénient principal de cette édition au premier regard : la couverture est hideuse (et kitschissime). Je ne sais pas ce qui a pris à l’éditeur… J’espère qu’il y aura une réédition en poche dans quelque temps, ou au moins quelque chose sous une couverture d’un meilleur goût.

Si vous voulez jeter un œil sur Internet avant d’aller en librairie, on trouve aussi plusieurs traductions en ligne, par exemple sur Wikisource. Attention : comme souvent, ce sont des traductions plus anciennes, qui risquent d’être parfois moins accessibles ou quelque peu éloignées du texte.

Heureusement qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture…

Des livres qui s’inspirent de l’Énéide

Pas mal de livres s’inspirent de l’Énéide, notamment en fantasy :

– Le roman Lavinia d’Ursula Le Guin raconte les événements du point de vue de Lavinia, qu’Énée épouse dans l’Énéide mais qui n’y joue qu’un rôle mineur. Le Guin a donc imaginé d’approfondir ce personnage négligé dans une version différente de l’épopée. J’en ai plutôt entendu du bien, mais je ne l’ai pas encore lu.

– La trilogie du Latium de Thomas Burnett Swann met notamment en scène Énée et Ascagne pendant leur séjour chez Didon à Carthage… mais dans une version plus « fantasy ». C’est du « merveilleux tranquille » (pas énormément de combats et de guerres), mais l’histoire a malgré tout ses côtés sombres ; simplement, c’est plus une atmosphère de « conte mythologique » que de l’action à tout va façon Gemmell ou Howard.

– En bande dessinée, la BD Le Dernier Troyen, scénarisée par Valérie Mangin et dessinée par Thierry Démarez, s’inspire (très très) librement des aventures d’Énée. Elle fait partie de l’univers des Chroniques de l’Antiquité galactique, qui transpose la mythologie gréco-romaine en space opera. Ce cycle m’a un peu déçu, je ne suis pas allé jusqu’au bout. Personnellement, je préfère à tout point de vue le premier cycle dans cet univers, Le Fléau des dieux, consacré à l’affrontement entre Rome et les Huns d’Attila… dans l’espâââce ! Sans rire, c’est magnifique et il y a plus d’un rebondissement savoureux dans l’intrigue.

Message posté sur le forum Le Coin des lecteurs le 23 juin 2012, rebricolé et augmenté depuis.

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Homère, « L’Odyssée »

5 août 2012

Ceci est une présentation d’un grand classique. Si vous n’y connaissez rien, restez, c’est fait pour !

L’Odyssée est l’un des premiers textes littéraires de la littérature mondiale (nettement après l’épopée de Gilgamesh, quand même), et une très belle épopée racontant un fameux épisode de la mythologie grecque. J’avais déjà présenté l’Iliade il y a quelques jours : l’Odyssée en constitue une suite indirecte, puisque l’Iliade se termine avant la prise de Troie, tandis que l’Odyssée commence bien après la fin de la guerre… mais elle contient beaucoup de retours en arrière et de rappels qui complètent vraiment bien l’Iliade (la prise de Troie, justement, est évoquée en quelques vers). Le lecteur de l’Iliade se trouve en terrain familier, puisqu’on revoit plusieurs des héros de la guerre de Troie à divers moments de l’épopée. Cependant, il est possible de lire l’Odyssée sans avoir lu l’Iliade, chacune formant une histoire autonome.

 L’histoire

L’intrigue se déroule à la fin de la guerre de Troie, au cours de laquelle une gigantesque armée d’Achéens venus de tous les coins de la Grèce était venue réclamer Hélène, la femme de Ménélas, roi de Sparte, enlevée par Pâris, l’un des fils de Priam, roi de Troie, en Asie Mineure. De nombreux héros valeureux se sont joints à Ménélas et à son frère Agamemnon dans l’expédition. Parmi ces héros, Ulysse, roi d’Ithaque, a dû laisser sa femme Pénélope et son tout jeune fils Télémaque au moment de partir pour la guerre.

Après dix années de siège, la ruse du cheval de Troie a finalement donné la victoire aux Achéens. Troie est détruite, Hélène retourne à Sparte, et les héros victorieux peuvent rentrer chez eux. Mais le voyage de retour est souvent difficile, et pour Ulysse, ce sont dix nouvelles années d’aventures périlleuses qui vont s’écouler avant qu’il ne soit enfin de retour chez lui.

Entraîné par une tempête au delà des frontières du monde connu, Ulysse doit faire face à toutes sortes de peuples et de créatures étranges, certains bienveillants, d’autres hostiles. De l’île des Cyclopes à celle de Circé, du rocher des Sirènes jusqu’au pays des morts ou à celui des Phéaciens, il doit compter sur sa ruse et sur l’aide de la déesse Athéna pour surmonter ces épreuves et retrouver la route du retour.

Pendant ce temps, à Ithaque, Ulysse passe pour mort. Des dizaines de prétendants issus de la noblesse de la région convoitent Pénélope et le trône d’Ithaque. Mais Pénélope tient bon, employant elle aussi la ruse pour se tirer d’affaire. Télémaque, devenu jeune homme, part en quête d’informations sur le sort de son père. Lorsque le fils et le père se retrouvent, l’heure de la vengeance contre les prétendants sonne enfin. Mais comment s’y prendre, quand on est deux ou trois contre une centaine d’hommes ? Même une fois de retour à Ithaque, Ulysse est loin d’être tiré d’affaire…

Mon avis

On ne présente pas l’Odyssée… mais je l’ai fait quand même, parce que c’est une très belle histoire qui donne envie de raconter ! L’Odyssée est un grand classique de la littérature, oui, mais en plus je crois que c’est l’un des textes antiques les plus accessibles et qui a le mieux vieilli. Mieux que l’Iliade, je trouve, qui est plus belliqueuse et très « archaïque » dans sa façon de penser.

Dans l’Odyssée, au contraire, Ulysse se bat avant tout pour se défendre et pour survivre (en essayant de sauver ses compagnons). Il n’aspire qu’à rentrer chez lui et à vivre en paix. On voyage beaucoup, il y a du merveilleux, et Ulysse rencontre toutes sortes de divinités parfois peu connues, qui font découvrir autre chose que les grands dieux que tout le monde connaît. Chaque étape de son voyage peut être lue à plusieurs niveaux : au premier degré, c’est un récit merveilleux qui n’a rien à envier à la fantasy actuelle, et en même temps l’ensemble donne à penser sur beaucoup de choses.

Le récit est limpide et bien mené : toutes les grandes techniques de narration sont déjà là, changements de lieux et de points de vue, retours en arrière, etc. La langue homérique est limpide, pleine de formules qui ont conservé toute leur poésie. J’ai lu quelque part dans un commentaire sur un site marchand qu’il y a des « tics de langage »… alors, comment dire, non, pas du tout : l’Odyssée, comme l’Iliade, a été composée par oral, sans recours à l’écrit, par un ou plusieurs aèdes qui utilisaient un système qu’on appelle les « vers formulaires », dont ces répétitions sont la partie la plus visible dans une traduction. Au départ, tout ça est composé en vers, hein !

(Voyez sur Wikipédia l’article « Théorie de l’oralité »pour plus de détails là-dessus. C’est une technique qui n’a aucun équivalent dans la plupart des sociétés contemporaines : pas évident de se représenter un pareil chef-d’œuvre conçu par des gens qui ne savaient ni lire ni écrire !)

La traduction en vers libres de Jaccottet aux éditions La Découverte est une bonne traduction récente.

Quelle traduction ?

J’ai lu et relu cette œuvre plusieurs fois, dans plusieurs traductions. Voici les principales, qui ont chacune ses qualités et ses défauts :

– La traduction de Victor Bérard est en prose, mais avec un rythme d’alexandrins (ce sont des « alexandrins blancs »). C’est une belle langue classique, et ses formules de traduction ont influencé pas mal d’auteurs français du XXe siècle. Mais il est parfois assez suranné dans ses choix de traduction (sa traduction remonte à 1924). On trouve souvent cette traduction dans les grandes collections de poche.

– Une traduction en vers libres, par Philippe Jaccottet (lui-même poète), est parue plus récemment en 1955 et est actuellement éditée aux éditions La Découverte. C’est vraiment beau, et, malgré quelques tournures obscures ici ou là dont il ne faut pas s’effrayer, il s’en dégage une atmosphère poétique très agréable.

– Une autre traduction en prose qui peut être bien pour commencer, c’est celle de Louis Bardollet en « Bouquins » Robert Laffont, dans un volume qui comprend aussi l’Iliade et contient quelques compléments utiles (introduction, cartes, index des personnages, etc.). C’est une traduction à la fois très accessible et proche du texte original. L’inconvénient, c’est que certains de ses choix de traduction m’ont paru moins beaux, mais c’est une question de goûts.

Bon, il existe bien sûr pas mal d’autres traductions, mais ça peut vous aider à choisir celle qui vous convient le mieux.

Voilà, personnellement j’aime énormément l’Odyssée, et je pense que s’il y a un texte grec ancien qu’il faut avoir lu et qu’on peut découvrir sans trop de difficultés, c’est celui-là, alors n’hésitez pas à vous lancer !

Pour découvrir en douceur

Pour les plus jeunes, il y a, comme pour l’Iliade, toutes sortes de livres pour la jeunesse qui constituent des introductions possibles à l’Odyssée, parfois fort bien faites. Un classique du genre est Contes et récits tirés de l’Iliade et de l’Odyssée, qui raconte l’histoire des deux épopées sous forme de courts chapitres (en prose, naturellement). Mais il y en a beaucoup d’autres, notamment sous forme de beaux livres illustrés, adaptés à tous les âges.

Et les films ? Eh bien, je ne connais pas de film ou de téléfilm facilement accessible qui donnerait une idée vraiment fidèle de l’histoire de l’Odyssée (sauf peut-être ce téléfilm italien en plein d’épisodes dont je n’ai pas encore réussi à retrouver la référence, mais il a l’air introuvable en vidéo de toute façon…). En revanche, disons dans le genre « belle infidèle », il y a le péplum Ulysse de Mario Camerini, qui remonte à 1954, mais se laisse bien regarder, avec Kirk Douglas dans le rôle-titre. Le scénario s’écarte à plusieurs reprises de l’épopée originale, il en passe sous silence plusieurs épisodes et en fusionne d’autres, mais ses innovations sont intelligentes et même ingénieuses. Mieux vaut tout de même avoir au moins lu une version jeunesse ou un résumé détaillé avant de le regarder, pour pouvoir apprécier ces choix qui réinventent toute une partie de l’histoire.

Si vous avez aimé, vous apprécierez sans doute…

– Eh bien, l’Iliade, si vous ne l’avez pas encore lue. Plus sombre et plus martiale, mais le même souffle épique, les mêmes formules hautes en couleurs, le même rythme bien équilibré.

– Pour une aventure mythologique quelque part entre l’Iliade et l’Odyssée, allez donc mettre le nez dans l’Énéide de Virgile. Énée, prince de Troie, quitte les ruines de sa ville avec un groupe de survivants et part en quête d’un pays où fonder une nouvelle Troie : après toutes sortes de péripéties, il arrivera en Italie, dans le Latium, où ses descendants fonderont… Rome. C’est une esthétique différente (celle de la poésie latine de l’époque d’Auguste, le premier empereur romain, au Ier siècle après J.-C.), mais le souffle épique est bien là, et c’est l’une des meilleures émules d’Homère.

– Toujours parmi les épopées antiques, il y a des épopées moins connues que celles d’Homère et de Virgile, mais encore plus riches en merveilleux mythologique : allez donc voir les Argonautiques d’Apollonios de Rhodes, une épopée composée au IIIe siècle av. J.-C. par un érudit de la bibliothèque d’Alexandrie, et qui raconte la quête de la Toison d’or par Jason et les Argonautes. Entre la cinquantaine de héros formant l’équipage, les multiples péripéties du voyage (les Harpyies, les roches Planctes qui brisent les navires, les rencontres avec des peuples hostiles), les épreuves imposées à Jason pour conquérir la toison, sa rencontre avec la magicienne Médée, et j’en passe, vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer ! Seul défaut potentiel de l’épopée pour un lecteur d’aujourd’hui : quelques développements sur la géographie qui peuvent ne pas passionner. Mais au pire, sautez-les et ne vous privez pas du reste pour si peu ! Disponible uniquement dans la Collection des universités de France pour le moment, donc plutôt à emprunter en bibliothèque (j’espère qu’il y aura une traduction plus accessible bientôt !).

– Et du côté télévision, allez jeter un œil à Ulysse 31, cette série animée franco-japonaise culte des années 1980 qui transpose (très) librement les aventures d’Ulysse dans un univers de science-fiction haut en couleurs…


Homère, « L’Iliade »

1 août 2012

Ceci est une présentation d’un grand classique. Si vous n’y connaissez rien, restez, c’est fait pour !

L’histoire :

Un mot de contexte en cas de besoin…

Ça ne fait pas de mal de rappeler un peu le contexte de la guerre de Troie. Hélène, épouse de Ménélas, roi de Sparte (dans le Péloponnèse), a été enlevée par Pâris, prince de Troie, une puissante ville d’Asie Mineure (l’actuelle Turquie).

Or Hélène est la plus belle femme du monde, et, au moment de ses noces, son père, Tyndare, soucieux d’éviter les problèmes, avait persuadé tous ses anciens prétendants – parmi lesquels se trouvaient la plupart des rois des principales cités grecques – à s’engager par serment à venir en aide à l’époux si Hélène était enlevée ou réclamée par quelqu’un d’autre.

Au moment de l’enlèvement d’Hélène, Ménélas envoie des émissaires partout en Grèce pour rappeler leur serment aux rois. De tous les coins de la Grèce, les cités envoient des contingents de troupes, commandés par les rois et les héros les plus prestigieux. Agamemnon, frère de Ménélas et roi de Mycènes, prend la tête de l’expédition. Après toutes sortes de péripéties bien trop longues pour que je les détaille, les troupes (qu’Homère appelle les Achéens, ou les Danaens, ou les Argiens : en gros, des gens de Grèce centrale) arrivent devant Troie et assiègent la ville.

Mais en face, la famille royale de Troade, le roi Priam et la reine Hécube, alignent aussi nombre de héros puissants, parmi lesquels les nombreux princes de Troie fils de Priam. Le plus valeureux d’entre eux est Hector, époux d’Andromaque.

Tous ces éléments sont rappelés petit à petit dans l’Iliade, mais ça peut être plus confortable de les connaître déjà en gros.

Et on en vient à l’Iliade elle-même :

La première chose à savoir sur l’Iliade, c’est que cette épopée ne raconte pas toute la guerre de Troie (qui dure dix ans, ce serait un peu long) mais seulement en gros un mois de la guerre. De plus, l’épisode célébrissime du cheval de Troie n’y est pas raconté, puisqu’à la fin de l’Iliade Troie n’est pas encore prise. Pour lire cet épisode, il faut plutôt aller lire l’Odyssée, où la prise de Troie est rapidement évoquée « en flashback » par un aède, ou bien carrément d’autres épopées (voyez plus loin).

Mais alors, pourquoi lire l’Iliade, dans ce cas ? Parce qu’elle raconte un épisode-clé de la guerre de Troie : l’affrontement entre les deux meilleurs héros de chaque armée, Achille et Hector. Une fois cet affrontement passé, l’issue de la guerre ne fait plus de doutes.

Quand commence l’Iliade, donc, le siège traîne en longueur depuis dix ans et Troie n’est toujours pas prise… c’est alors qu’éclate une querelle intestine au sein de l’armée achéenne, qui pourrait bien décider de l’issue de la guerre.

Achille, fils du mortel Pélée et de la nymphe Thétis, est le plus puissant héros parmi les Achéens. Mais il est de caractère irascible, et, pour le malheur de tous, ne s’entend pas du tout avec le roi Agamemnon. Une querelle de partage de butin éclate entre les deux hommes, et Achille, en colère, se met en grève : il se retire sous sa tente et refuse de combattre.

Du haut de l’Olympe, les dieux contemplent la guerre et décident de donner raison à Achille. Tant qu’il ne combattra pas, le sort de la bataille sera favorable aux Troyens. Or, contrairement aux Troyens retranchés àl’abri dans leur ville, les Achéens n’ont qu’assez peu de protections : de simples campements le long du rivage, protégeant l’accès aux navires de la flotte qui les a amenés jusqu’à Troie et qui est pour beaucoup leur seul moyen de rentrer chez eux. Si les Troyens prennent l’avantage, ils pourraient bien atteindre les navires et les incendier, puis massacrer les troupes achéennes…

Pour que les Achéens reprennent l’avantage, il faudra donc qu’Achille reprenne les armes. Dans quelles conditions il le fera, c’est ce que l’Iliade détaille.

Toute l’Iliade est centrée sur Achille, de même que l’Odyssée est centrée sur Ulysse. Mais les deux héros sont très différents. Achille est le héros guerrier par excellence : attaché aux prouesses et à la recherche de la gloire, sûr de sa valeur et de ses droits, courageux mais emporté. Il a d’énormes qualités et de graves défauts. Sa colère lui coûte la vie de son compagnon le plus cher, Patrocle, qui tente de combattre à sa place. Achille revient alors au combat pour venger Patrocle, et affronte enfin son plus grand ennemi, Hector.

Le premier tome de l’Iliade dans la Collection des universités de France (les « Budé »), la principale collection publiant des éditions scientifiques de textes antiques grecs et latins (et byzantins, et chinois… mais c’est une autre histoire).

Mon avis :

L’Iliade est l’archétype de l’épopée guerrière. C’est une succession de combats, de trêves, de conseils de guerre. Elle est pleine de la mentalité grecque archaïque, avec sa conception de la gloire. Mais elle reste profondément humaine, au sens où la gravité de la mort et la douleur du deuil ne sont jamais occultés au profit d’une exaltation naïve de la guerre. Achille, malgré sa grande puissance, est un homme mortel comme tous les autres. Il en est conscient, mais la mort de Patrocle le transforme profondément. Il y a des scènes bouleversantes. Et autour d’Achille, c’est tout l’univers de la guerre de Troie qui se déploie : chaque héros a son caractère et sa façon de parler, il y a les forts, les habiles en paroles, les sages, les lâches…

Dans l’Iliade, le merveilleux est beaucoup moins présent que dans l’Odyssée : il repose surtout sur les apparitions des dieux (et donne lieu vers la fin à une scène de combat superbe avec Achille). J’ai tendance à préférer les épopées moins « low fantasy », celles où on a droit à des créatures surnaturelles, à de la magie, etc. Cela dit, il y en a ici aussi, mais plus discrètes, et ça fonctionne bien aussi.

J’avoue une légère préférence pour l’Odyssée, parce qu’il est plus facile de se sentir proche d’Ulysse que d’Achille, et aussi parce que la morale et les valeurs sociales de l’Iliade ont moins bien vieilli que celles de l’Odyssée (l’absence de personnages féminins très actifs, le côté très macho de Zeus, etc.).
L’Odyssée a aussi l’avantage de montrer un univers plus varié, allant des pays lointains à l’univers domestique du porcher Eumée et du palais d’Ulysse, etc. alors que l’Iliade se déroule entièrement à Troie et sur le champ de bataille à côté, et montre un univers essentiellement martial.

Mais les deux épopées ne racontent absolument pas la même chose, et chacune est impeccablement construite. De ce point de vue l’Iliade, comme l’Odyssée, a toujours des leçons à donner aux auteurs de romans : tout est impeccablement structuré et rythmé. La littérature européenne est en bonne partie sortie de là, et ça se voit !

La récente traduction par Philippe Brunet, parue au Seuil en 2011.

Quelle édition, quelle traduction ?

Il vaut mieux lire l’Iliade dans une édition avec introduction et notes, histoire d’avoir les explications nécessaires pour bien comprendre les noms des personnages, les généalogies, les allusions aux peuples, etc. Inutile de s’obliger à lire tout : l’essentiel est de pouvoir vous y reporter en cas de besoin.

Il existe plusieurs traductions de bonne facture. Un mot sur quelques-unes :

– Celle de Paul Mazon, faite pour l’édition scientifique de l’Iliade aux Belles Lettres, est une traduction en prose classique, carrée, solide, et elle est reprise dans des éditions de poche.

– L’une des dernières traductions en date est celle de Philippe Brunet, parue au Seuil l’an dernier. Elle est en vers libres, sans rimes, qui travaillent sur le rythme de la langue pour tenter de trouver un équivalent au rythme des vers grecs antiques (l’Iliade est composée en hexamètres). D’après les bouts que j’en ai lus, elle n’est pas parfaite, mais elle a l’air pas mal.

– Attention à la traduction de Leconte de Lisle, qui date du XIXe siècle et est parfois utilisée par des éditeurs par facilité parce qu’elle est désormais libre de droits : elle est assez peu accessible, transcrit tels quels les noms propres grecs et certains noms communs (au lieu de « Achille et les Achéens aux belles jambières », on  » Akhilleus et les Akhéens aux belles cnémides » : si vous comprenez et que vous aimez bien, allez-y, sinon commencez par une traduction plus limpide…).

Pour les plus jeunes…

Pour faire découvrir en douceur ce classique aux enfants, il y a aussi des éditions abrégées ou bien des réécritures illustrées parues dans des collections jeunesse. Je trouve par exemple les Contes et récits tirés de l’Iliade et de l’Odyssée de G. Chandon en Pocket junior, ou bien L’Iliade et L’Odyssée par Jean Martin dans la collection « Contes et légendes » de Nathan. Et il y en a encore d’autres.

Si vous avez aimé, vous pouvez aller voir aussi…

L’Odyssée, tout bêtement : c’est la suite ! Une aventure radicalement différente, mais on y retrouve de nombreux héros de l’Iliade, et l’on découvre leurs destins mouvementés, parfois tragiques.

L’Énéide de Virgile est une épopée romaine qui fait la transition entre l’univers de la guerre de Troie et les origines de Rome. Énée, prince de Troie, quitte sa ville avec quelques survivants et part en quête d’un pays où fonder une nouvelle Troie : ce sera l’Italie, mais, après un voyage périlleux, il va devoir affronter les peuples locaux et le courroux de Junon avant de pouvoir s’y installer.

L’épopée contient un flashback qui raconte la ruse du cheval de Troie et la prise de la ville du point de vue d’Énée : c’est magnifique, saisissant, et le reste est largement à la hauteur. La fin, notamment, contient des combats qui n’ont pas grand-chose à envier à Homère.

– Moins connu : la Suite d’Homère de Quintus de Smyrne, une épopée qui raconte… la suite de l’Iliade, jusqu’à la prise de Troie, et aussi les retours chez eux des héros Achéens, et se termine avec le départ d’Ulysse. Le texte assure donc une transition entre l’Iliade et l’Odyssée. C’est complètement le même genre d’univers et d’ambiance que l’Iliade. En français, le texte se trouve sur Internet sans problème, dans des traductions anciennes, par exemple sur Remacle.org. En édition papier, ça n’existe à ma connaissance qu’en Budé, aux Belles Lettres, donc plutôt à lire ou emprunter en bibliothèque, car ce sont des volumes assez chers (même si très bien faits).

– Nettement plus récent et dans un genre différent, David Gemmell a écrit une trilogie « Troie », laissée inachevée à sa mort et terminée par sa femme Stella. Pas encore lu.

– Et en science-fiction, il y a aussi Ilium et Olympos, de Dan Simmons, improbable mélange brassant Homère, Proust, Shakespeare, et je dois en oublier. Pas encore lu.

« Moi j’ai vu Troie, le film avec Brad Pitt en Achille, et j’ai bien aimé. Quel est le rapport avec l’Iliade ? C’est fidèle ? »

Troie, le film hollywoodien de Wolfgang Petersen sorti en 2004 avec Brad Pitt dans le rôle d’Achille et Eric Bana en Hector, est une porte d’entrée possible vers l’Iliade, mais c’est avant tout un film hollywoodien qui s’inspire très librement de son sujet de départ :

– D’abord, le film n’est pas une adaptation directe de l’Iliade : il raconte toute la guerre de Troie, c’est-à-dire l’ensemble du sujet couvert par l’ancien cycle d’épopées dit « Cycle troyen », en sabrant naturellement plein de détails parce qu’il y a une quantité de héros et de péripéties énorme. Mais le milieu du film reprend l’intrigue de l’Iliade, ce qui explique qu’Achille et Hector, et les héros de l’Iliade en général, y tiennent des rôles importants.

– LA grosse différence : dans Troie, on ne voit pas les dieux ! Le film prend le parti de réaliser une sorte d’adaptation historiquement vraisemblable des événements de la guerre. Mais doit quand même garder des éléments très mythologiques et pas très vraisemblables, comme le cheval de Troie. D’où un résultat un peu contradictoire par moments… Personnellement je trouve qu’on y perd : la guerre de Troie sans les dieux qui surveillent les héros et bondissent de l’Olympe pour les aider ou leur mettre des bâtons dans les roues, ce n’est plus vraiment la guerre de Troie…

– Il y a plusieurs énormes écarts avec les événements de la « vraie » guerre de Troie. Certains héros meurent dans le film de façons complètement différentes, ou survivent, ou ne sont pas là du tout, etc.

– Beaucoup de combats dans le film n’ont pas grand-chose à voir avec la façon dont les héros de l’Iliade se battent.

Cela dit, considéré comme une oeuvre originale, ça se laisse regarder, et ça ne manque pas d’un certain souffle épique, même si c’est nettement différent des épopées homériques. Ce qui est bien rendu dans le film par rapport à l’Iliade, c’est la soif de gloire d’Achille et sa volonté de marquer les mémoires après sa mort, et l’opposition entre les caractères d’Achille et d’Hector.

Bref, ça peut être un bon moyen d’entrer dans l’univers de la guerre de Troie… mais ça n’est pas très fidèle à l’Iliade et à l’Odyssée : mieux vaut lire les livres pour vous en faire une meilleure idée.